La raison pour laquelle Sanji est actuellement en train de secouer le popotin d'un bébé, face vers le bas dans ses bras, est un parfait mystère pour lui. Il s'est passé quelque chose avec un Chopper lui donnant la garde de l'enfant et lui expliquant comment le manipuler pour lui détendre le dos - appartement les nourrissons ont des problèmes de vertèbres en relation avec une croissance rapide de leurs os, mais rien qu'un remuage de popotin ne peut soulager. Et puis Chopper est allé préparer autre chose - probablement toujours en relation avec le bébé puisque c'est le seul mot qu'il avait à la bouche, et le voilà donc, debout au milieu de l'atelier d'Usopp, avec un enfant extatique qu'on agite son postérieur, et un sacré mal de tête.
- Donc tu es en train de me dire, répète-il avec une incrédulité qui peine à se cacher dans son ton, que le petit truc dans mes bras là est une sirène ?
Usopp relève les yeux vers lui comme s'il était en train de lui expliquer que les pâtes cuisent dans de l'eau chaude.
- Pas une sirène, Sanji, un homme-poisson. Enfin une femme poisson. Enfin une femme homme-poisson, quoi !
Il est en train de construire un berceau convertible avec un système ingénieux de pistons et de matelas dépliants. Habituellement, il reçoit peu de visiteurs quand il fabrique des inventions géniales, mais pour une fois, Sanji s'est imposé en fuyant le vacarme de leur capitaine, et Usopp n'a pas pu dire non aux beaux yeux de la petite.
Heureusement, Usopp est plutôt facile à vivre, quand il n'est pas atteint de la maladie de je-vais-mourir-si-je-mets-le-pied-sur-cette-île. Le sniper est une des personnes les plus raisonnables du bateau, et il prend ses responsabilités -bien que limitées- très au sérieux. Son atelier par contre, est particulièrement désordonné, même si son camarade semble s'y retrouver parfaitement. Louvoyant entre les pièces détachées, le cuisinier essaye de se trouver un endroit où s'installer quelques instants. Il a beau avoir Naïa fermement juchée dans ses mains, elle l'encombre énormément et même Usopp s'en rend compte.
- Wow, tu as vraiment du mal avec cette histoire de babysitting, hein.
Sanji lève le sourcil, étonné que Usopp lui fasse la remarque. Est-ce qu'il a la tête de quelqu'un qui est doué avec les enfants ? Certes, il s'était bien imaginé père un jour, marié à une femme magnifique, cuisinant pour toute la famille, mais…
- Étonnamment, Je n'ai pas vraiment eu l'occasion de m'occuper d'un marmot pendant ma vie en mer, Usopp.
Sa réplique est plus mordante qu'il ne l'aurait voulu, mais le sniper ne lui en tient rigueur pas outre mesure, concentré sur l'assemblage d'une vis particulièrement petite et d'un minuscule boulon. Il lui jette un coup d'oeil peu impressionné, son regard s'attardant sur la posture gauche du cuisinier, lui d'habitude si à l'aise.
- Quand même, tu la tiens comme si elle allait te mordre.
Sanji ne proteste même pas à la constatation. Il a raison, il a du mal avec les enfants. Plus spécifiquement, les nourrissons. Il n'a pas peur qu'elle le morde, mais il a peur de la laisser tomber. Qu'elle fonde en larmes encore une fois. Qu'il ne soit pas assez familier, assez paternel pour elle. Usopp, lui, continue son observation, se sentant assez à l'aise avec Sanji pour déverser ses remarques.
- Maintenant que j'y pense, Zoro s'en sort vachement bien avec elle. Je n'aurais jamais cru ça de lui.
Qui aurait cru ça de lui ? Sanji se remémore le vert manipulant avec tant de sérénité le petit corps, sa manière habile de la réconforter, son fredonnement léger pour l'endormir. Il grommelle. Bien sûr que le Marimo est plus doué que lui à ce genre de choses. C'est encore une occasion de se moquer de lui. Usopp relève la tête soudainement, une idée lui traversant l'esprit, et il s'exclame :
- Au fait ! Pour la cigarette, je peux te fabriquer un remplacement si tu veux !
Le visage de Sanji s'éclaire à la suggestion. Ça, c'est une bonne idée. Même s'il apprécie un peu trop ses clopes, avoir une alternative saine pour quand Naia est aux alentours lui ôterait une épine du pied.
- Tu ferais ça, Usopp ? T'es un chic type finalement.
Le sniper s'indigne faussement, brandissant son tournevis en une fausse menace, s'auto congratulant au passage.
- Comment ça finalement ? Je suis le type le plus chic de toutes les mers ! Les avatars de la chiquerie s'inclinent devant moi !
L'élan vocal résonne dans la pièce et le bébé il y a quelques instants extatique, s'agite avant de commencer à s'époumoner à nouveau. Le mal de tête de Sanji, qui s'était estompé, se manifeste de plus belle, et il grimace, jurant en redressant le bébé. Il essaye de la presser contre lui, se balance sur ses pieds pour la bercer, mais il ne semble pas avoir la technique secrète du sabreur, car il parvient à peine à diminuer les pleurs.
Usopp, qui s'est carapaté derrière le berceau dès que la fillette a commencé à émettre le son strident, ne peut s'empêcher d'en rajouter une couche.
- T'es vraiment pas doué pour ça. Tu devrais demander à Zoro de t'apprendre, tiens.
Le cuisinier s'indigne à la remarque du sniper.
- Et puis quoi encore ? T'as qu'à la prendre, toi, pour voir.
La réponse de Usopp est immédiate, comme s'il y avait déjà pensé.
- Oh non j'aurais trop peur de la faire tomber. On va se contenter de lui fabriquer un berceau, hein ?
Sanji hoche la tête distraitement, continuant les mouvements de balancier avec son torse. Le souvenir de Zoro penché sur son hamac la nuit dernière, déposant la petite dans ses bras, s'immisce dans son esprit alors qu'il se demande comment même le sabreur pourrait lui apprendre à être à l'aise avec Naïa. Il ne tente pas de le chasser. Peut-être…
La porte de la bibliothèque est entrouverte, mais Brook prend quand même le temps de toquer à la porte de ses doigts fins - que des os, vraiment. Une voix féminine lui répond machinalement, comme perdue dans ses pensées, et il franchit le pas de la porte d'un pas léger - après tout il n'a plus grand chose à porter sur ses os.
Un sourire vient prendre place en son for intérieur, alors qu'il pose le regard sur la tête rousse penchée sur la table de travail, perdue dans sa contemplation des journaux et des immenses cartes inachevées qui la couvrent. Il renferme la porte derrière lui, et prend la peine de tirer une chaise pour s'y asseoir délicatement.
- J'espère que je ne te dérange pas, Nami-san. Je détesterai te détourner de ton travail.
Elle relève la tête vers le squelette et lui renvoie un sourire rassurant face à sa sollicitude. Brook, malgré ses excentricités, reste un gentleman. Et il est un de ceux qui a conscience de la difficulté de la tâche qui incombe à la navigatrice de l'équipage. Il a toujours été très respectueux de son travail. Sans lui répondre directement, elle replie ses cartes précautionneusement. Rien ne presse, et on lui a explicitement demandé de se ménager dans les jours qui arrivent.
Le musicien, y voyant une invitation à s'installer davantage, s'accoude à la table qui se trouve au centre de la salle circulaire.
- Il semblerait que notre petite Naia soit un enfant-poisson.
Les yeux de Nami s'agrandissent, et quelques instants le soleil qui s'accrochait à ses iris disparaît. Brook connaît cette expression. C'est celle des souvenirs douloureux qui refont surface, des blessures dont les cicatrices font encore mal bien après être refermées.
Il a un ton velouté, précautionneux, presque tendre.
- Je sais que tu as du mal à accepter que nous prenions la charge de cet enfant. Je sais aussi que tu ne portes pas les hommes-poissons dans ton coeur, mais…
Nami secoua la tête, doucement, comme pour essayer de se sortir d'un mauvais rêve.
- Brook, ce n'est pas la peine d'essayer de me convaincre. Je sais qu'elle a besoin de nous. C'est juste…
Sa phrase reste en suspens, et le musicien devine qu'en elle se joue un drame étouffé, des sentiments contradictoires et troubles. Il décide de ne pas la presser plus que ça. Peut être qu'une histoire lui fera du bien, l'aidera à faire de l'ordre dans ses pensées.
- Quand Laboon a commencé à nous suivre, nous savions pertinemment qu'un jour il faudrait nous séparer d'elle.
Nami reste silencieuse, jouant distraitement avec son log pose. Brook sait qu'il a toute son attention. Ses doigts osseux tapotent la table doucement, comme pour accompagner son discours d'un air.
- Pendant de longs moments, nous l'avons chérie, alors même que nous savions qu'elle ne resterait pas avec nous indéfiniment. Elle est devenue une partie de notre famille. Et lors de chaque tempête, lors de chaque bataille, sa présence nous a rappelé que l'océan est cruel et dangereux, et que la vie est fragile et précieuse.
A cet instant, il sait qu'il l'a touchée. Les yeux ambrés de la navigatrice s'adoucissent alors que sa main remonte vers son épaule, où sa peau est marquée.
- Tu sais… moi aussi j'ai été trouvée en mer. Avec ma sœur. Belmer… Elle a tout quitté pour nous élever, pour nous apporter de la sécurité et de l'amour.
Le musicien émet un bas fredonnement d'approbation, pose sa main décharnée sur celle de sa camarade.
- Elle a l'air d'être une femme formidable.
- C'était la meilleure mère dont nous aurions pu rêver.
Sous le timbre doux de sa voix, Brook sent l'amour qu'elle lui porte, et à quel point elle lui manque. Il semble bien qu'une fois encore, une famille s'est déchirée en tragédies et en larmes. Que Nami portera cette cicatrice tout le long de sa vie. Il comprend soudainement son inquiétude. C'est encore une vie qui se présente à eux, qui n'aura qu'un groupe de pirates de bric et de broc comme foyer. Elle ne se sent pas à la hauteur, et elle ne veut pas qu'une si petite âme soit soumise aux mêmes coups du sort qu'elle a pu subir.
Il se sent vieux, brusquement. Elle a raison. Elle est si jeune. Ils sont si jeunes. Et il est là, lui, qui a déjà vécu plusieurs vies. Il aura aussi cette responsabilité. Il prend une inspiration. N'est il pas le musicien ? Celui qui doit alléger leur fardeau, leur insuffler le courage, la joie ?
Sa voix est déterminée alors qu'il se relève.
- Naïa aura une famille à la hauteur, Nami-san. Je te le promets. Et si nous n'en trouvons pas une, alors nous serons celle-ci. Est-ce que tu t'en sens prête ?
Le sourire que lui renvoie la navigatrice est vacillant mais son regard est déterminé.
- Je vais faire de mon mieux, Brook. Nous allons tous faire de notre mieux.
