Note : et voici ! Ce petit chapitre termine Le Festin et tient lieu d'épilogue pour Un Premier Pas. Merci à ceux qui se sont embarqués sur ce format bizarre, j'espère que vous avez pris autant de plaisir à le lire que moi à l'écrire :) la suite à proprement parler d'Un Premier Pas est dans les cartons, elle arrivera bientôt. D'ici-là, prenez tous soin de vous !


Sortez les bouteilles, fini les ennuis
Je dresse la table de ma nouvelle vie
Je suis heureux à l'idée de ce nouveau destin
Une vie à me cacher et puis libre enfin
Le festin est sur mon chemin


Sous la main d'Elias, la porte du laboratoire s'ouvrit en grinçant.

Là-haut, la clarté de la première lune de novembre inondait le ciel dégagé. Merlin n'avait pas menti : les mariages druidiques étaient d'une longueur effarante. Surtout lorsqu'il s'agissait de son propre mariage et qu'on était obligé de faire acte de présence jusqu'au bout.

Les festivités avaient duré jusqu'à minuit, ou peu s'en fallait. Les invités s'étaient empilés dans les fiacres pour rentrer à Kaamelott à la lueur des lampes, avinés, fourbus, mais tous avec le sourire aux lèvres. Merlin avait tenu à faire le pied de grue près de la grande porte, histoire de s'assurer que tout le monde était bien arrivé au château avant de se retirer pour la nuit. Comme sa main était toujours liée à celle du druide par une myriade de rubans multicolores, Elias n'avait pas eu d'autre choix que de rester aussi et de saluer les derniers égarés. Encaisser une grande claque dans le dos de la part d'un Léodagan ivre comme cochon. Serrer la main du roi Arthur. Accepter, pour la sixième fois de la journée, les vœux de bonheur de la reine Guenièvre pour les débuts de leur vie maritale.

Leur vie maritale...

Qui aurait pu le prévoir, vraiment ? Depuis sa naissance, Elias cumulait les titres disgracieux. Salopard. Mercenaire. Monstre, parfois. Qui aurait pu penser qu'en mettant un beau jour les pieds dans la forteresse de Kaamelott, il allait remiser petit à petit ces épithètes rances et les remplacer au fil des ans par de nouveaux plus sympathiques. Allié. Compagnon. Maître.

Et maintenant, mari.

Instinctivement, les yeux d'Elias trouvèrent la toute nouvelle alliance qui régnait sur sa main gauche. Les rayons de la lune se reflétaient sans mal sur la surface argentée, la faisant briller, donnant vie au corbeau sculpté dans le métal. Un si petit objet, vaisseau de si grands changements.

Il n'était pas le seul, d'ailleurs. S'il se donnait la peine de jeter un coup d'œil par-dessus son épaule, l'enchanteur savait qu'il en trouverait toute une palanquée dans la pénombre du laboratoire, des objets témoins du tournant qu'avait pris sa vie. Il n'avait qu'à fermer les yeux et laisser l'image se dessiner d'elle-même.

Un panier en osier près de la cheminée, garni d'un coussin moelleux et assez grand pour qu'un chien-loup vieillissant et quatre jeunes chats turbulents puissent s'y vautrer. L'étagère qu'il avait consenti à laisser aux gamines après d'âpres négociations, remplies de leurs bouquins, leurs carnets de notes et leur propre matériel qu'elles achetaient petit à petit sur leurs deniers personnels. Un nouvel essai de marinade pour sa potion anti-vomissement spéciale femme enceinte, dont la formule définitive continuait à lui échapper.

Mais les additions les plus chères à son cœur se trouvaient être les plus récentes.

Les rubans de leur cérémonie de mariage, portés toute la journée et retirés avec précaution pour en conserver les nœuds. En attendant de décider quelle serait leur place définitive, Merlin avait accroché le méli-mélo coloré à l'énorme crâne de vampire qui trônait sur l'étagère centrale, « parce que comme ça c'est moins glauque, et de toute manière ce truc vous allez me le virer, il me colle le trac. »

Le gros galet du lac sur lequel leurs serments étaient inscrits, gravés à jamais dans la pierre, occupait une place de choix sur la cheminée entre deux bougeoirs. Merlin avait fait exprès de mettre le mot « Patience » bien en évidence, avec un sourire de roublard. Elias avait simplement levé les yeux au ciel.

Et bien sûr, leurs couronnes de fleurs. Un peu malmenées par la danse et les mains inexpérimentées qui les avaient tressées – une plus que l'autre – mais toujours entières. Il allait falloir les presser dans un endroit sec pour les préserver des ravages du temps, mais pour l'instant elles attendaient sagement sur un établi, faisant étalage de leurs couleurs à qui voudrait bien les regarder. L'aubépine immaculée, symbole de sincérité. Le thym au parfum entêtant, porteur de courage et de durabilité. Le genêt qui marquait leur amour comme unique au monde, sans aucun pareil.

Les pensées bleues, vectrices de la confiance qu'Elias pensait ne plus jamais pouvoir placer en un autre être vivant que lui-même.

L'enchanteur s'appuya au dormant de la porte du laboratoire et se perdit dans la contemplation silencieuse du ciel étoilé. Serein. Apaisé. En l'espace de deux décennies, il avait récolté plus qu'en un siècle à traîner sa carcasse, certes talentueuse mais aussi incroyablement creuse, dans tout le royaume de Logres. Bien sûr, il avait accompli des prodiges. Des bestioles parmi les plus vicieuses de l'île étaient tombées sous ses coups. Son nom était associé à plusieurs grandes inventions dans le domaine de la magie, qu'il s'agisse de sortilèges dévastateurs ou de potions révolutionnaires. Il avait la puissance nécessaire pour prendre la tête de la Guilde des Enchanteurs, s'il le souhaitait – le siège lui avait d'ailleurs été proposé trois fois ; bien entendu, il avait brûlé les lettres dès leur réception.

A une époque, la gratification qu'il tirait de ces exploits lui paraissait impossible à supplanter. Il savait désormais que c'était faux. Être témoin de la joie extatique de Mehgan après son tout premier sort de givre le rendait plus fier que la mise à mort d'un dragon. Sentir sous sa paume les coups de pied de l'enfant à naître de Mehben était plus gratifiant qu'une victoire sanglante sur le champ de bataille. Embrasser Merlin après trois semaines d'absence était une récompense bien plus grandiose que la possibilité de présider n'importe quelle Guilde de n'importe quel coin du monde. Il y gagnait beaucoup plus. Un baume sur son âme meurtrie. Une tranquillité d'esprit inestimable.

Au cours de la journée, beaucoup de gens certainement bien intentionnés étaient venus lui faire remarquer à quel point il avait évolué, en l'espace de quelques années.

Vous êtes plus le même homme.

On vous reconnait à peine.

Qu'est-ce que vous avez changé, alors !

Changé.

Il n'avait pas l'impression d'avoir changé. Simplement, peut-être, de s'être débarrassé petit à petit de quelques couches d'armure encombrantes. De s'autoriser à être la personne qu'il aurait du devenir dès le départ, avant que les aléas de la vie ne lui construisent une carapace à l'épreuve de tout ce qui était susceptible de le blesser.

Non, il n'avait pas changé. Il était juste devenu plus vrai.

Elias ferma les yeux et laissa la brise de la mi automne le caresser. Il prit une grande inspiration pour emplir ses poumons de l'air frais et la laissa chasser... quoi, il n'était pas vraiment sûr. L'inconfort face à l'inconnu. La perplexité qu'un tel jour soit arrivé. Un étrange mélange de bonheur et de vertige, lourd sur son estomac, au goût complètement nouveau. Comme s'il vivait en sursis, sans vraiment y croire, à attendre que tout lui soit subitement repris.

La paire de bras qui trouva son chemin autour de sa taille le fit à peine tressaillir. Il n'avait pas entendu la porte de la chambre à l'étage s'ouvrir, il n'avait rien perçu des pas qui se rapprochaient dans son dos. Pourtant l'apparition de Merlin ne le surprenait pas. Depuis l'échange de leurs vœux, Elias avait gagné une perception aiguisée de la présence du druide dans ses alentours directs. Une perception très certainement réciproque.

Dans l'effervescence de la fête, ce nouveau lien privilégié avait d'abord été trop subtil pour être isolé en tant que tel. Mais à mesure que les festivités avaient progressé, il s'était fait de plus en plus présent, de plus en plus vibrant. Une douce caresse à l'arrière de l'esprit d'Elias à chaque fois que Merlin le regardait en souriant. Une mélodie apaisante à chaque fois que le druide riait. Un vent salvateur s'insinuant dans les crevasses de l'âme de l'enchanteur pour lui assurer que oui, il était enfin entier. Enfin arrivé là où il était destiné à être.

Le tout nouvel – et manifestement encore à moitié endormi – époux d'Elias lui posa le menton barbu sur l'épaule, par derrière, et le gratifia d'un baiser ensommeillé pile sur la cicatrice de la morsure d'hydre dévoilée par son large col.

« Alors ça y est, on s'enfuit ? plaisanta-t-il dans un bâillement. Déjà marre ?

- Des ronflements, ouais, répondit Elias en s'adossant naturellement en arrière. Comment un homme peut-il espérer pioncer tranquille à côté d'un tel barouf ?

- Ce qu'il faut pas entendre… bon, maintenant que les politesses sont passées, tu peux me dire ce que tu fiches ici tout seul alors que tu as une nuit de noces en cours ? T'es pas du genre à abandonner une tâche à moitié terminée, d'habitude. »

Elias ne parvint pas à retenir un rire teinté d'ironie. « Ah parce que se la cogner trois fois d'affilée comme si on avait encore le tonus de nos cinquante piges, pour toi, c'est une tâche à moitié terminée ? Bah mon vieux, je sais pas dans quels rouages j'ai mis les doigts aujourd'hui mais ce qui est sûr, c'est que j'vais y laisser ma peau !

- Tout de suite les grands discours dramatiques. Tu changeras jamais. » Un autre baiser, tendre et amusé, pressé contre sa tempe. « Bon alors tu la craches ta pastille ?

- Mais rien, j'étais juste venu, voilà… boire un coup de flotte, regarder les étoiles, repenser à quelques machins de ces dernières décennies voire plus loin encore… le truc bien mièvre et personnel qui se passe de témoin, en gros.

- Je rêve, ou t'es soudainement devenu un grand sentimental ?

- Tu vois, voilà, c'est pour ça que je voulais pas de témoin, grommela Elias en croisant les bras sur son torse. Ha mais ça, bien sûr, c'était sans compter sur môssieur Merlin et ses aptitudes innées à toujours foutre mes plans en l'air.

- Tout juste. Et pour rappel tu as accepté aujourd'hui que je foute tes plans en l'air pour tout le restant de ta longue, longue vie. Du coup en plus d'être sentimental, on peut dire que t'es aussi un peu porté sur l'auto-flagellation.

- Bon, ben puisque la porte est ouverte et que la population locale a décidé de m'emmerder, m'est avis que j'vais prendre l'option de la fuite, moi finalement. »

Elias fit mine de faire un pas en avant vers la cour. Merlin le ramena immédiatement en arrière, dans l'obscurité du labo.

« Oh non, tu vas nulle part ! T'as signé, maintenant c'est trop tard ! sifflota le druide dans un étalage de bonne humeur excessive, à la limite de l'euphorie.

- Et tu vas faire quoi, sans indiscrétion ? Me séquestrer ? protesta mollement le plus jeune sans toutefois offrir de résistance aux mains qui s'agrippèrent à sa taille et le retournèrent pour faire face à son fléau personnel.

- Pas besoin. J'ai des arguments plein ma besace, et accroche-toi parce qu'ils sont convaincants. »

Ni une, ni deux, Merlin plongea vers les lèvres d'Elias et les attrapa, ivre de joie autant que de passion. Non content de couper – littéralement – le souffle au plus jeune magicien, le druide lui attrapa le visage pour ensuite disséminer des baisers au petit bonheur, sur l'arête de son nez, le long de sa mâchoire, sur son front. Avant de revenir invariablement s'emparer des lèvres étirées en un sourire de bonhomie paresseuse.

Non moins mobiles, les mains de Merlin quittèrent les joues d'Elias pour explorer son dos, des épaules jusqu'à la chute des reins. Caressant, glissant, pressant des points clés qui arrachèrent à l'enchanteur quelques ronronnements en dépit de sa fatigue. Les doigts du druide trouvèrent le bord de la chemise passée en hâte au sortir du lit et remontèrent le long de l'abdomen d'Elias. Ce dernier frissonna en sentant le froid de l'alliance contre son ventre mais le métal se réchauffa doucement au contact de sa peau.

Surtout quand la main portant ladite alliance délaissa sa progression vers le Nord pour un petit voyage en direction du Sud.

« Ah mais carrément ! glapit Elias en se raccrochant aux vêtements de Merlin. Encore ? Non mais je suis claqué, moi ! Faut me laisser tranquille maintenant.

- Quoi, c'est notre nuit de noces ou bien ? argumenta le druide contre la peau du cou qu'il inondait d'attention, un baiser brûlant à la fois. Et puis t'es censé avoir l'endurance d'un taureau, c'est pas ça qu'il a dit, le barde ?

- La puissance d'un taureau, nuance, et je pense pas qu'il avait ce genre de contexte en tête en écrivant sa chanson. Non sans déconner, Merlin… là j'suis déjà bien content d'avoir pu boucler l'affaire plus d'une fois en une seule nuit – le truc qui a plus du m'arriver depuis mes soixante piges, au passage – alors maintenant c'est bon, rideau, j'ai ma dose, on en reparle demain soir.

- Allez…

- Non.

- Alleeeeeez ! » chougna presque le pluri-centenaire en s'accrochant au bras d'Elias comme un gamin capricieux. Il compléta la panoplie par un regard de chien battu et une série de légers bisous sur l'épaule de son époux. « J'ai pas sommeil ! Allez !

- Non, mer-deuh ! » grogna l'enchanteur assailli de sa voix la plus ferme, qui ne parvint toutefois pas à faire lâcher l'affaire à Merlin. Il était sacrément rouillé, l'arsenal du plus terrible magicien de Bretagne. « Moi non plus j'ai pas sommeil, c'est pas pour autant que je te saute sur la couenne comme un allumé, bon sang !

- Eh ben qu'est-ce qui t'empêche ? C'est certainement pas moi qui dirais non ! rétorqua l'audacieux en tendant cette fois le cou pour presser un baiser suppliant sur la joue du plus jeune. S'il te plaît…

- Non !

- S'il te plaît, s'il te plaît, s'il te plaît ! »

Chaque supplique s'accompagnait d'un nouveau baiser sur la joue, bref et vif comme un picorement d'oiseau. Elias aurait voulu dire au druide surexcité que formuler la même requête plusieurs fois sur un ton de plus en plus enfantin n'allait pas lui apporter de réponse différente ; seulement, il sentait les murs de sa détermination s'effriter un peu plus à chaque seconde sous les assauts puérils de Merlin. Ce n'était pas qu'il n'avait pas envie, mais la journée l'avait drainé, sans parler de la première moitié de la nuit déjà bien riche en acrobaties…

Elias finit toutefois par soupirer, vaincu. Il s'autorisa un sourire en coin. Ce druide aurait sa peau, un jour.

« Bon, d'accord-

- Hourra !

- Mais une seule fois, pas douze ! prévint-il sévèrement avant que son mari ne monte dans les tours. Et puis j'te préviens, je suis tellement dans le pâté que j'pourrais ouvrir tout un magasin de rillettes, alors je sais pas ce que t'avais en tête mais je fais rien, tu te débrouilles tout seul.

- Promis, promis, tout ce que tu veux ! » Merlin attrapa ses lèvres pour un court baiser rempli d'allégresse presque extatique avant de prendre de l'avance vers la chambre. « Je t'aime !

- Oh ça, je commence à cerner l'idée, marmonna Elias en suivant des yeux la grande silhouette blanche qui trottinait bien trop joyeusement à travers la pénombre du labo. Franchement, je sais pas où tu trouves l'énergie…

- C'est toute cette nouvelle magie, avec le mariage, c'est grisant ! Et puis je suis demi-démon moi, ça doit pas être foutu pareil. »

Elias leva les yeux vers le plafond, las d'entendre encore et encore cette même phrase comme excuse à toutes les bizarreries de Merlin. Aussi charmantes fussent-elles.

« Demi-démon, se murmura-t-il à lui-même. Demi-dé-mon cul, ouais…

- De quoi ? lui parvint la voix depuis le haut des escaliers.

- Rien. J'arrive.

- Grouille-toi, le jour va bientôt se lever.

- Non mais deux secondes, oui ? Je ferme la porte, et ensuite j'arrive. T'as le feu aux miches ou b… euh, non. Ne réponds pas à ça. Question con. »


Une vie à me cacher et puis libre enfin
Le festin est sur mon chemin