Résumé: Après l'attaque sur le Chemin de Traverse, chacun panse ses plaies et la vie reprend son cours. Malgré la crise à gérer, Lucius est plus présent au Manoir et Harry a fini par avouer à ses amants l'existence de sa fille. Pris de cours et blessé par les silences de Harry, la réaction de Severus a été plus mitigée, mais il a fini par se faire à l'idée de ce bébé.

Un très long chapitre aujourd'hui: près de 30000 mots et plus de 40 pages. Beaucoup de choses, donc: on y parlera d'une union, mais aussi de Blaise, de la fille de Harry, d'antichambre et de traumatismes... parce que bien sûr, Harry n'est pas totalement "guéri" de sa captivité.

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Tout le week-end fut pluvieux, et en dehors des quelques heures où Lucius fit acte de présence au Ministère, ils le passèrent le plus possible tous les trois ensemble, au lit, ou allongés sur le canapé dans la salle de cinéma. Le dîner du samedi soir fut même sommaire, au point qu'ils se contentèrent de grignoter des cochonneries – avant d'en faire d'autres – devant un film.

La nuit du trente-et-un décembre avait finalement été calme sur le plan de la sécurité nationale, et la situation semblait stagner, sans avancées notables dans l'enquête. Cela permettait à Lucius d'être un peu plus présent avec eux, d'autant plus que ce week-end signait la fin des vacances de Noël et la prochaine rentrée politique de l'aristocrate. Il allait reprendre un rythme intense de réunions, de sommets européens et de conseils ministériels. Severus, lui, allait retourner à la Librairie, et vraisemblablement toute la journée, alors que depuis son retour de captivité, il avait consacré à Harry bien plus de temps qu'à son activité professionnelle.

La perspective d'être seul du matin au soir ne l'enchantait guère, et Harry vivait ces dernières heures comme un chant du cygne, un moment précieux dont il devait savourer la douceur et profiter le plus possible. Et il n'y manqua pas, engrangeant caresses, baisers et marques d'attention en prévision d'un sevrage brutal. Il avait presque l'impression d'être revenu à l'époque où être touché en permanence lui était indispensable.

Mais il n'était pas le seul. Lucius aussi profitait d'eux avec délectation avant d'être de nouveau contraint à travailler d'arrache-pied. Et Severus savourait la sérénité qu'ils avaient retrouvée, le fait que Harry aille bien, et de temps à autre, il parvenait même à plaisanter sur sa paternité et à se moquer gentiment de lui.

Harry ne le prenait pas mal, au contraire. Le fait que l'existence de sa fille coule dans la conversation comme une évidence était rassurant. Cela restait encore un peu abstrait mais la nouvelle était digérée, intégrée, et les sarcasmes de Severus en devenaient presque agréables, tant ils consacraient un non-événement.

Il finit par avouer également – en essayant de faire passer cela pour une proposition – la date qu'il avait choisie pour la cérémonie d'union. L'idée ne déplut pas à son amant, mais Severus n'était pas dupe et il ricana en lui demandant depuis combien de temps il avait décidé cela. Sa gêne fut éloquente et même Lucius se joignit à son mari pour en rire.

Quoi qu'il en soit, il lui restait trois jours pour préparer la cérémonie. L'imminence de cette union l'effraya et l'excita d'un seul coup, mais sa certitude n'avait pas changée. Enfin, il allait s'unir avec Severus, d'une manière puissante, presque définitive, et cette idée l'enflammait assez pour en avoir presque une érection. C'était comme lui appartenir pendant qu'ils faisaient l'amour, mais sur d'autres plans que purement sexuel.

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Le point positif évident de cette rentrée de janvier était le retour quotidien de Mark au Manoir. Severus était à peine parti pour la Librairie que Harry frappait toutes les dix minutes à la porte du bureau de Lucius pour voir si le jeune homme était arrivé.

Mark venait directement par la cheminée de l'aristocrate, et l'elfe en faction pour recevoir les messages et filtrer les entrées disparaissait dès qu'il arrivait. Quand les invités ou les visiteurs arrivaient par transplanage à l'extérieur du Manoir, Harry était facilement au courant, mais là, la venue de Mark se faisait avec trop de discrétion.

Quand enfin, il aperçut les mèches blondes déjà plongées au-dessus des dossiers et des piles de courriers, il lui sauta littéralement dessus. Mark était ravi également, il lui souhaita une bonne année, le complimenta sur sa bonne mine, mais Harry le voyait déjà lorgner du coin de l'œil sur sa masse de travail.

– Allez ! Viens prendre un café avec moi !

– Harry ! J'ai une montagne de boulot qui m'attend ! Même si Lucius a géré le courant pendant mes vacances, j'en ai pour des jours avant de rattraper mon retard !

– Alors tu n'es pas à une heure près ! Allez viens ! Tu ne peux pas refuser un café !

Mark adorait le café autant que lui aimait le champurrado et il réussit finalement à le traîner jusque dans les cuisines. Mark y mettait sans doute les pieds pour la première fois et il pénétra à sa suite dans l'antre des elfes, surpris d'en trouver un si grand nombre.

Avec l'aisance d'un habitué, Harry prépara leur café et ils s'installèrent sans façon sur le coin d'une table tandis que les elfes vaquaient à leurs occupations. Ils bavardèrent de tout et de rien, de la fin de leurs vacances, du séjour de Mark dans sa belle-famille en Norvège, de son prochain mariage, de leur envie d'organiser une petite soirée séries et bières avec Matthieu, de sexe évidemment, sans quoi Mark n'aurait pas été lui-même, et de tout un tas de futilités sans nom.

Harry tut pudiquement l'existence de sa fille. Tant que Severus et Lucius ne l'avaient pas rencontrée, il ne lui paraissait pas correct que d'autres soient au courant. Ses amants devaient avoir la priorité et il annoncerait sa paternité à ses proches au fur et à mesure, quand la situation se présenterait.

De la même manière, il ne fit pas mention de son union à venir avec Severus. Ce lien magique était encore plus intime, et même après la cérémonie, il n'était pas sûr de vouloir le révéler à qui que ce soit. Le seul en dehors d'eux qui serait au courant, et même présent pour le rituel, était Lucius.

Au bout d'un moment et avant que Mark ne manifeste trop son désir de se remettre au travail, il sortit des ombres un petit paquet sombre orné d'un ruban noir pailleté.

– Qu'est-ce que c'est ? fit le jeune homme en le retournant entre ses mains.

– Ton cadeau de Noël... Je n'ai pas eu l'occasion jusqu'à présent et ça me paraissait un peu inconvenant de te l'offrir devant tout le monde quand vous êtes venus dîner la dernière fois...

Mark protesta en rougissant légèrement, plus gêné de ce présent inattendu que de parler crûment de sexe ou de sujets intimes. Il finit par déballer la petite boîte pour en sortir une clef ouvragée et numérotée qui laissait peu de doute sur son origine.

– C'est la clef d'un coffre à Gringotts, expliqua Harry en ricanant. Une petite dot que nous t'offrons, Lucius et moi, pour payer ta robe de mariée.

Mark roula les yeux en souriant avant de le serrer dans ses bras et de le remercier.

– Tu en feras ce que tu veux... T'offrir le mariage de tes rêves ou un chouette voyage de noces, si Lucius libère un jour Håkon de ses obligations ! Je crois qu'il a aussi déposé certains papiers à ton intention. Tu verras bien...

Mark le cachait bien mais il était ému. Au point que bien vite, il suggéra de retourner travailler pour pouvoir maîtriser en toute discrétion ses yeux trop brillants.

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Harry s'installa dans la Bibliothèque pour se mettre également à ses recherches mais il n'aimait pas travailler seul dans son coin alors que Mark était à quelques mètres de lui. Avec Severus, ils avaient pris l'habitude de s'attabler sur leurs parchemins et leurs livres, chacun sur son bureau mais dans la même pièce. Il aimait cette ambiance studieuse qui lui rappelait les bibliothèques de Poudlard ou de Durmstrang quand il était étudiant, la concentration conjointe, et de temps en temps, lever la tête et échanger un regard, un sourire, quelques mots ou une petite pause, et puis replonger chacun sur son ouvrage.

Il glissa ses parchemins entre les pages de ses livres, attrapa une plume et un encrier et transporta le tout dans le bureau de Lucius.

– Mais qu'est-ce que tu fais ?!

– Je m'installe.

La table de travail de Lucius était vaste, assez grande pour y asseoir une quinzaine de personnes. Il posa ses affaires en face et un peu à distance des dossiers de Mark puis reprit sa lecture et ses notes.

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Même la respiration régulière de Mark l'aidait à se concentrer. Le grattement régulier de sa plume. Ses soupirs. Son gémissement désespéré en lisant un nouveau courrier...

– Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Harry en relevant la tête.

– Je m'en sortirai jamais ! geignit-il en se prenant la tête entre les mains. Le temps de voir de quoi il s'agit et d'étudier la situation, répondre à un courrier me prend deux heures. J'en ai une pile comme ça en retard. Et pour chaque courrier que je traite, il m'en arrive trois autres !

Du regard, il désignait la dizaine de messages arrivés au Manoir dans la matinée et que venait d'apporter un elfe de maison.

– Je peux t'aider ? proposa Harry. Un Incendio ?

– Non ! gloussa Mark en retrouvant le sourire. Lucius m'en voudrait !

De toute évidence, Mark prenait son travail trop à cœur mais Harry n'osait pas le lui dire. Jamais il n'avait vu Lucius passer autant de temps sur ses comptes et son courrier, et quand l'aristocrate répondait à une lettre d'un de ses gérants ou d'un directeur d'entreprise, il était en général concis, voire lapidaire. Mark, lui, était trop gentil, que ce soit en amitié ou dans le cadre professionnel.

– Si tu satures, c'est que tu as besoin d'une pause, dit-il en souriant. De toute façon, c'est l'heure de déjeuner. Pour une fois que c'est moi qui t'en fais la remarque !

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La coupure du repas et leur bavardage léger tout en mangeant revigorèrent le jeune homme qui reprit son travail en début d'après-midi avec une ardeur nouvelle. Après le thé qu'ils burent vers quatre heures dans le bureau de Lucius, sans même lever le nez de leurs dossiers, Harry finit par s'étirer et rassembler ses livres et ses parchemins.

– J'ai une course à faire, annonça-t-il. À demain, si je ne te revois pas ?

– Ça dépend pour combien de temps tu en as, ricana Mark. Je ne suis pas prêt de partir !

– Une heure, ou un peu plus... Mais j'espère bien que tu seras parti quand je rentrerai ! gronda Harry.

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En réalité, il en eut pour plus de deux bonnes heures, parce qu'une fois installé dans le salon de Padma, sa fille dans les bras, il ne vit pas le temps passer. Il avait espéré voir Luna également, mais elle était encore en classe pour ses derniers cours de l'après-midi. Sans compter qu'elle avait aussi à gérer les petits tracas de deux maisons : les Poufsouffle et les Serdaigle de Padma dont elle assurait l'intérim pendant son absence. Malgré tout, il put longuement discuter avec Padma de ce qu'elles souhaitaient pour l'avenir de leur fille, de l'éducation qu'elles voulaient lui donner, de ce dont lui avait envie, et de choses plus concrètes comme l'organisation future des vacances et des Noëls, son mode de garde quand Padma allait reprendre le travail ou ce qu'ils lui diraient un jour sur sa conception.

C'était leur première vraie discussion sur tous ces sujets, et Harry en ressortit ravi, et quelque part rassuré. Les filles avaient déjà beaucoup réfléchi à toutes sortes de problématiques, envisageant tous les cas de figures suivant son degré d'implication, et maintenant qu'il voulait vraiment s'investir auprès de sa fille, sa place était facile à trouver. Les embûches viendraient peut-être plus tard, mais pour l'instant, tout coulait de source.

Au point qu'au bout d'un long moment, quand le silence commença à s'installer et que chacun réfléchissait à ce qui pouvait encore poser question, il sentit Padma hésiter et finir par demander.

– Ça t'ennuie si j'en profite pour prendre une douche pendant que tu es là ?

Harry étouffa une exclamation de surprise pour ne pas réveiller sa fille. Après avoir passé un long moment à le regarder de ses yeux sombres, Aria s'était encore une fois endormie contre lui. Il commençait même à se demander s'il n'avait pas sur elle l'effet d'une potion de sommeil ! Peut-être était-ce sa voix ou sa magie si particulière qui la berçait ainsi, mais le résultat était là : Aria dormait comme une bienheureuse, la bouche à demi-ouverte en bavant allègrement sur son pull en cachemire.

– Elle dort, ajouta Padma sur un ton d'excuses. Et je suis juste à côté si elle a faim... C'est juste que...

– Aucun problème, dit Harry en souriant. Je n'ai rien de prévu. Profite-en même pour prendre un bain si tu veux !

Il ne sut pas ce que Padma avait finalement décidé de faire, mais elle avait compris qu'elle pouvait prendre son temps, et que rester simplement avec sa fille dans ses bras lui convenait tout à fait à lui aussi.

Il finit même par s'assoupir un petit moment, enfoncé au milieu des coussins, une main sur le dos de sa fille et Severus ne manqua pas de se moquer de lui quand il rentra au Manoir.

– C'est normal que tu aies une marque d'oreiller sur la figure ? ricana-t-il.

– C'était pas un oreiller ! gloussa Harry.

– Et c'est moi ou c'est une odeur de lait caillé ?

– Je vais me changer, fit-il en riant.

– Attends, je t'accompagne ! J'ai envie d'un bon bain relaxant, et tant qu'à être à moitié déshabillé, tu n'as qu'à le prendre avec moi !

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La nuit fut tiède et agréable, entouré par les corps de ses deux amants. Leur présence était rassurante, et de quelque côté qu'il se tournait, Harry sentait une peau douce et chaude, un torse contre lequel se lover ou une paire de fesses où poser sa main. Il rêva de sa fille, un rêve moelleux, aussi doux que ses souvenirs d'Axaya, puis son esprit embrumé glissa peu à peu vers la perspective de son union avec Severus qui approchait à grands pas. Il ignorait la forme que prendrait la puissance du sortilège, la façon dont cela réagirait entre eux... mais cela lui paraissait toujours être le plus approprié par rapport à ce qu'il voulait. S'il craignait un peu des effets dont il n'avait pas mesuré l'ampleur, il ne doutait certainement pas de son choix. Et il lui tardait plus que jamais d'être uni à l'homme qu'il aimait.

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Harry transplana dans une ruelle attenante à l'appartement d'Alicia. Sans être drue, la pluie était persistante et il se dépêcha vers l'entrée du bâtiment. Il était rarement venu là, la plupart du temps ils se rejoignaient quelque part pour manger ou sortir danser, mais il reconnut cette allure d'entrepôt réaménagé, les escaliers de secours qui couraient sur le côté du bâtiment et l'immense ascenseur qui constituait le seul moyen d'accéder au troisième étage.

Autrefois, les lieux avaient dû être occupés par un local commercial ou une entreprise de production, puis il avait été racheté pour en faire des lofts qui s'étaient vendus comme des petits pains. Alicia habitait là depuis quelques années, un vaste appartement qu'elle avait pu payer avec ses cachets des matchs des Harpies et auquel elle tenait comme à la prunelle de ses yeux. Une des rares choses qui semblait avoir vraiment de l'importance dans sa vie...

Harry frappa à une des deux portes sur le minuscule palier tandis que l'ascenseur redescendait en grinçant de manière lugubre. Alicia vint lui ouvrir, les yeux encore gonflés de sommeil, à peine vêtue d'un short miniature qui l'aurait sûrement mis en émoi s'il n'avait pas été irrémédiablement gay, et d'un tee-shirt trop large qui dévoilait une peau noire à peine plus claire que celle de Blaise.

– Je te réveille ? fit Harry en l'embrassant sur la joue.

– Non mais je me suis levée il y a cinq minutes, avoua-t-elle. Viens. Entre.

Depuis plusieurs semaines, Alicia avait répondu par la négative à tous ses messages pour l'inviter à sortir ou à boire un verre. Elle n'avait pas de vacances pour Noël, elle avait même fait beaucoup d'heures supplémentaires à la suite de l'attentat, et elle travaillait encore le soir même... dans quelques heures en réalité. Faute de mieux, elle l'avait invité à prendre un thé pendant qu'elle prenait son petit déjeuner. À presque dix-huit heures...

– Installe-toi, je prends une douche rapide...

Harry pénétra plus avant dans l'appartement tandis qu'Alicia disparaissait vers la chambre. L'endroit le surprenait toujours autant : un vaste loft aux murs de briques rouges et aux airs d'ancien atelier, un mélange de béton, de métal et de cuir pourtant accueillant et chaleureux. Le salon s'étendait sur sa droite, avec son immense baie vitrée encadrée d'acier sombre et surtout avec une vue panoramique sur la ville humide et illuminée. C'était cette vue qui avait décidé Alicia à investir tous ses cachets du quidditch dans l'appartement et il fallait dire que cela valait le coup.

En face de lui, une simple cloison avec des vitres d'atelier délimitait une partie chambre dont il apercevait le lit défait, et au fond, la salle de bains aux parois de verre dépoli où il entendait l'eau couler. Harry se dirigea plutôt vers la cuisine sur sa gauche pour mettre de l'eau à chauffer et la table pour le petit-déjeuner d'Alicia.

– Je me sens un peu plus réveillée, dit-elle en arrivant cinq minutes plus tard, les cheveux encore mouillés. Je me fais trop vieille pour travailler de nuit !

– Je croyais que tu préférais ça ? fit Harry en remuant les œufs brouillés.

– Mais j'en ai marre de vivre à l'envers des autres. Je me couche quand tout le monde se lève et je prends mon petit-déjeuner quand les autres vont boire une bière ou se préparent pour le dîner. D'ailleurs, tu préfères une bière ou du thé ?

– J'ai fait du thé, sourit-il.

Il avait aussi fait des œufs et des saucisses avec quelques champignons et il en profita autant qu'Alicia tout en bavardant. Lucius et Severus étaient en sortie officielle ce soir, et il aimait autant manger avec la jeune femme, même s'il était un peu tôt pour lui, que dîner seul au Manoir.

Ils burent le thé sur le canapé du salon, face à la ville illuminée de reflets et de flaques d'eau, enfouis dans les coussins et dans une conversation tranquille. Alicia ne commençait qu'à vingt heures, ils avaient un peu de temps...

Tout était calme et douillet, il avait esquivé certains sujets qu'il ne voulait pas aborder, ils avaient plaisanté et souri de ses anecdotes sur les cadeaux de Blaise ou Draco, et comme souvent au bout d'un moment, la conversation prenait un tournant plus personnel et intime, plus feutré. Et il savait, comme à chaque fois, qu'il ne couperait pas à cet « interrogatoire » d'Alicia.

– Et toi ? Comment ça va ?

– Je trouve que je vais bien, répondit Harry sans faux-semblants. Dans un mois, je te dirai peut-être la même chose en trouvant qu'aujourd'hui n'était pas si bien que ça, mais je trouve que c'est pas mal... Je ne fais plus de cauchemars. Du tout...

Être focalisé sur sa fille et son union avec Severus était un bon dérivatif !

– J'ai repris du poids... Les repas de Noël ont bien aidé ! gloussa-t-il tandis qu'Alicia souriait. Au niveau sexualité, tout va bien. Je n'ai pas d'appréhension, et plus de douleurs, surtout depuis que je leur en ai parlé à tous les deux...

– C'est bien que tu leur aies dit...

– Lucius c'est plus récent, mais il m'a avoué qu'il le savait depuis un petit moment... Severus le savait depuis le début.

Alicia hocha la tête avant de porter sa tasse à ses lèvres. Elle lui avait toujours conseillé de leur en parler... qu'il serait plus libre après ça. Elle n'avait sans doute pas tort, et Lucius et Severus avaient réagi parfaitement : sans le brusquer, sans le prendre en pitié et en lui donnant le choix de tout ce qu'il souhaitait. Lucius avait peut-être été trop pressant au début, au point que Harry en avait eu des insomnies et qu'il avait angoissé à l'idée de monter se coucher chaque soir... et puis son amant avait compris de lui-même.

– La seule chose qui reste encore – en dehors de ce doigt tordu ! – c'est que j'ai facilement mal au ventre, reprit-il, songeur. Une angoisse, une contrariété... et c'est là que ça se manifeste. Une façon de somatiser, j'imagine... Des douleurs, des crampes, parfois un peu de sang; ça reste un endroit fragile...

– Tu devrais retourner voir Evans, dit Alicia avec un regard grave. Que tu somatises, c'est une chose, mais tu ne devrais plus saigner.

Il était bien d'accord, et d'autant plus qu'il n'était pas question que quoi que ce soit vienne perturber son plaisir retrouvé. Être baisé – recevoir une pénétration de l'un de ses amants – représentait au moins quatre-vingt pour cent de sa sexualité et de son plaisir, et rien ne devait venir gêner cela. Il irait voir Evans pour un avis... après son union avec Severus et après sa fille... quand il aurait le temps.

– Et toi ? Tu as l'air fatiguée quand même...

– Je le suis, dit Alicia.

Elle se leva brusquement en emportant la théière vide. Harry l'entendit ouvrir et fermer un placard, faire couler le robinet puis jeter un sortilège pour allumer le feu. Était-ce une dérobade ou juste une envie de thé supplémentaire ? Elle n'avait pas dit un mot de plus et il préférait attendre son retour pour l'interroger.

Elle reprit d'elle-même en revenant s'asseoir avec la théière de nouveau pleine.

– Je suis fatiguée. Et pas seulement physiquement... Depuis l'attentat, c'est un peu dur au boulot. Les familles. Ceux qu'on arrive pas à soigner...

La plupart des blessés étaient sortis rapidement de l'hôpital, au bout de quelques jours pour les plus atteints, mais il restait ces six personnes mordues et qui végétaient entre la vie et la mort dans le service d'Alicia.

– Les médicomages pensent qu'ils vont dépérir peu à peu et finir par mourir. Rien ne les fait réagir, rien ne les soigne. La morsure n'était pas assez puissante pour les transformer ou les tuer, mais trop pour qu'ils se réveillent... Et les familles espèrent encore.

– Je pourrais essayer à nouveau, proposa Harry. Mais si je n'ai pas réussi ce jour-là...

– Je ne disais pas ça pour demander ton aide, répliqua rapidement Alicia. C'est juste que... c'est lourd à gérer pour nous. Tu ne sors pas beaucoup du Manoir, je suppose, et tu n'imagines pas l'impact que ça a eu sur la communauté sorcière... En face de la porte de la chambre où ils sont hospitalisés, il y a une espèce... d'« autel » rempli de bougies, de photos, de messages, de fleurs... Les gens viennent encore se recueillir tous les jours !

Sans doute qu'il était trop loin de cette réalité... Il sortait peu, c'était vrai, il évitait de lire les journaux, il avait d'autres sujets de préoccupation... et Lucius ne parlait pas de tout cela.

– J'essaye... je travaille sur des potions, révéla-t-il. Pour tenter d'empêcher la transformation après une morsure, ou pour immuniser les gens contre ses effets... Mais ça peut me prendre une semaine... ou dix ans.

Alicia hocha la tête et se servit une nouvelle tasse de thé avant de lui en proposer. Savoir qu'il travaillait sur quelque chose en rapport avec les vampires semblait la rassurer malgré tout.

Ils burent leur thé un moment en silence, en contemplant les vitres noyées de pluie tandis qu'il faisait si tiède de ce côté des fenêtres.

– J'ai entendu dire que tu allais être le parrain de la fille de Luna ?

Une exclamation de surprise lui échappa. Comment diable Alicia pouvait-elle savoir cela, même si l'information n'était plus tout à fait d'actualité ?!

– Qui t'as dit ça ? Draco ?

Mais Draco n'avait pas quitté le Manoir de toutes les fêtes, excepté le jour de l'attentat et ensuite pour aller passer quelques jours dans sa belle-famille ! Et l'air gêné d'Alicia lui mit la puce à l'oreille.

– Non... Blaise.

Harry ouvrit des yeux ronds et esquissa un petit sourire en se tournant vers elle.

– Blaise ? Mais quand est-ce que tu as vu Blaise ?!

Récemment sans doute, puisque l'idée de Luna datait de deux ou trois semaines tout au plus. Quant à Blaise, il n'avait jamais fait mention de cette rencontre et pendant les vacances, il était resté au Manoir presque continuellement. Alicia se renfonça au milieu des coussins moelleux puis soupira en grimaçant.

– Lundi, la semaine dernière...

– Le trente-et-un décembre ?! s'exclama Harry. C'est avec toi qu'il a passé la journée ?! Et c'est de toi qu'il avait reçu un message la veille ?!

Alicia acquiesça lentement, presque contrainte et forcée.

– Blaise et moi... on se voit de temps en temps, avoua-t-elle. En réalité, depuis ton anniversaire, il y a un an et demi, on se voit parfois, quand on a envie de... prendre du bon temps. Et finalement, tu avais raison : il est beaucoup moins superficiel et hautain que je ne l'ai cru à une époque. Il est même très... humain. Il n'y a pas de sentiments entre nous, et il n'y en aura jamais, mais... un peu de sexe sans enjeux, ça nous va à l'un et à l'autre.

Dire qu'il n'en revenait pas était un euphémisme ! Depuis plus d'un an, Blaise et Alicia se retrouvaient de temps en temps pour s'envoyer en l'air et personne n'en avait jamais rien su ! Des sex-friends au nez et à la barbe de tous !

– Et donc, tu as envoyé un message à Blaise l'autre soir pour lui demander de passer..., s'étonna encore Harry en gloussant à moitié.

– J'avais besoin... de souffler, fit Alicia en détournant le regard. De retrouver quelqu'un en sortant du boulot et de m'endormir dans ses bras. Même pas pour du sexe, mais juste pour un peu... de tendresse. Je n'ai pas un cœur de pierre, contrairement à ce que tu peux croire ! Parfois j'ai besoin aussi...

Alicia n'acheva même pas sa phrase. Dévoiler ses faiblesses, comme pour Severus, était un crève-cœur et Harry ressentait pour elle le même élan de compassion qu'envers son amant dans ces moments-là.

– Tu aurais pu m'appeler, ou passer me voir, dit-il doucement.

– Mais on n'aurait pas pu coucher ensemble si j'en avais eu envie... Blaise est venu quand je suis rentrée du boulot, il est venu au lit avec moi, il est resté jusqu'à ce que m'endorme... Je ne sais même pas ce qu'il a fait pendant que je dormais, il a lu ou il a dormi lui aussi... mais il est resté là, à côté de moi, à me prendre dans ses bras entre deux cauchemars. Parce que non, tu n'es pas le seul à en faire... Quand je me suis réveillée, il avait préparé le petit déjeuner, comme toi. On a fait l'amour sous la douche. Il est rentré au Manoir quand je suis partie au boulot...

– Et ça lui a fait beaucoup de bien à lui aussi, dit-il en songeant à la sérénité de Blaise lorsqu'il était revenu au Manoir ce soir-là. Depuis l'attentat, il n'était pas bien... et après ça, il allait mieux.

Alicia esquissa un pâle sourire sans le regarder pour autant. Il trouvait étonnant qu'elle n'assume pas ce besoin de tendresse de temps en temps, et cette envie d'une relation plus douce, plus affectueuse, que ces mecs qu'elle ramassait pour une nuit et qu'elle jetait le lendemain matin...

– Mais je croyais Blaise entiché d'Irina, songea Harry.

– Oui. Il a eu un vrai béguin pour elle l'année dernière, mais il a toujours su qu'elle l'utilisait. Ils se voyaient encore comme il me voit moi, de temps en temps, pour du sexe... Mais il s'est détaché peu à peu. Il est juste... inquiet qu'elle ait disparu. Il l'apprécie beaucoup.

– Et toi et Blaise, ça ne marcherait pas ?

Ça paraissait si évident, et si logique... Deux solitaires, cachés derrière leurs pudeurs et leurs masques d'indifférence. Et qui partageaient déjà du sexe...

– Ce n'est pas aussi simple que ça. Les sentiments ne se commandent pas. Et je ne suis pas prête à me laisser envahir malgré la confiance que j'ai en lui.

Et malgré tout, Alicia avait parlé de sentiments avant de parler des obstacles à leur possible relation. Et elle exprimait sans ambages sa confiance en lui. Peut-être y avait-il un peu d'espoir...

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En tout cas, Alicia avait complètement oublié cette histoire de parrainage auprès de la fille de Luna, et ce n'était pas plus mal.

Quand ce fut l'heure, Harry l'aida à ranger et nettoyer la cuisine puis ils transplanèrent à Sainte-Mangouste. En même temps qu'ils quittaient le loft, il laissa son cadeau enveloppé de papier noir sur la table du salon. Alicia le trouverait à son retour du travail, peut-être que cela l'aiderait à trouver un sommeil plus agréable qu'à l'ordinaire.

Il n'avait pas envie de se retrouver confronté à la foule dans le Hall d'entrée de Sainte-Mangouste, ni d'être reconnu, alors il les fit arriver dans son bureau qu'il n'avait plus fréquenté depuis des mois. Les plantes y étaient toujours présentes à foison, soignées et arrosées par les elfes de l'hôpital. Des papiers étaient même restés sur son bureau, une pile de parchemins entassés, de vieilles notes sur ses recherches en cours à ce moment-là... Il avait tout abandonné après sa captivité.

– Tu te rends compte, murmura-t-il. La dernière fois que j'ai mis un pied dans ce bureau, c'était le jour où Lucius et Severus sont venus me chercher pour me ramener au Manoir. J'étais dans un sale état...

– Et le temps passe, et tu vas mieux... Presque bien, ajouta Alicia en souriant.

– Aussi bien que toi, répliqua-t-il avec le même sourire.

– J'admets... Merci de m'avoir emmenée. Et passe une bonne soirée avec tes chéris !

Harry ne put s'empêcher de glousser. Ses amants auraient été ravis de s'entendre appeler ainsi par d'autres personnes ! Déjà que quand cela lui échappait, ils grimaçaient en serrant les dents !

– Ils vont rentrer tard, je dormirai sans doute... Bon courage pour ta nuit. Et passe le bonjour à Blaise la prochaine fois que tu le verras !

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Le chemin s'éloignait à travers les ombres, et si Severus semblait plutôt curieux du phénomène magique qui présidait à leur fonctionnement, Lucius était plus anxieux à l'idée de ne pas savoir retrouver son chemin seul.

– Hey ! Je suis là, gloussa Harry. Je vous ramènerai au Manoir après !

L'aristocrate grogna devant son ironie tandis qu'ils parvenaient à la petite clairière qu'il avait choisie pour la cérémonie. L'endroit avait servi de lieu de culte des siècles auparavant, des liturgies primitives pour célébrer les solstices et les équinoxes, ou des fêtes païennes en l'honneur du soleil et de la pleine lune. Le lieu était parfait, encore chargé de symboles et de magie, et ses préparatifs lui avaient donné encore plus de pouvoir.

Au centre de la clairière, il avait dessiné dans le sable un cercle pour les englober, Severus et lui. Lucius pouvait être présent tant qu'il restait à l'extérieur de ce cercle, protégé par la magie de la puissance que l'union allait sans doute dégager.

À peine arrivé, Harry retira sa chemise qu'il avait déjà largement ouverte devant la chaleur et l'humidité ambiante. Les entrelacs sur sa peau réagissaient à la magie de l'endroit, et son torse et ses bras luisaient déjà d'une faible lueur verte. Il invita Severus à se déchausser et à se déshabiller également, le haut tout du moins, avant de s'approcher de Lucius.

– Est-ce que ça t'ennuie si Severus retire son alliance pour la cérémonie ?

L'aristocrate fronça les sourcils, brusquement méfiant.

– Ça va changer quelque chose à notre mariage ?

– Ça ne changera rien à votre mariage officiel, ni au sortilège d'union qui vous lie, le rassura Harry en souriant. Severus sera uni à chacun de nous par des sortilèges différents, qui se superposeront sans s'affronter.

– Et nous deux ? interrogea Lucius, toujours aussi méfiant.

– Nos magies sont liées depuis que je t'ai soigné à Sainte-Mangouste. Cela ne nous séparera pas, même si mon union avec Severus sera plus profonde que le lien que j'ai avec toi. Elle sera en tout cas différente.

Les questions inquiètes de Lucius le surprirent... Est-ce que Severus ne lui avait donc rien dit du sortilège qu'il comptait employer ? C'était étonnant mais avec l'attaque, ils avaient tous été pris par d'autres préoccupations et Lucius avait été très absent...

Tout en fronçant les sourcils, l'aristocrate fit un geste vers Severus qui semblait l'autoriser à retirer son alliance pour la cérémonie. Lucius avait longtemps refusé ce mariage mais aujourd'hui, il considérait comme essentiel ce symbole de sa « main-mise » sur son mari. Une bague, visible aux yeux de tous, qui était presque à ses yeux une marque d'appartenance. Et Merlin savait comme Lucius était possessif !

Ils étaient deux à sourire doucement quand Severus retira son alliance et la confia à son mari, mais ce n'était pas le cas de l'aristocrate.

Harry invita Severus à pénétrer dans le cercle tracé au sol et à s'installer au centre, face à lui, agenouillé comme il venait de le faire sur de petits coussins qu'il avait disposés auparavant.

– Tu as pensé au confort de tout le monde, sauf le mien ! bougonna Lucius.

Son irritation était amplifiée par la solennité de l'instant et par tout ce qu'il ne maîtrisait pas dans la situation, mais Harry ne lui en tenait pas rigueur. Préférant taire la réplique ironique qui lui venait, il glissa une partie de sa magie dans les ombres pour en sortir le fauteuil le plus moelleux qu'il put trouver, aussi imposant qu'un trône, et confortable à souhait. Lucius grommela un vague remerciement avant de s'installer à quelques pas d'eux.

À présent que chacun occupait sa place, Harry fit apparaître une sphère de magie autour d'eux, délimitée par le tracé du cercle. Elle serait l'écrin de leur union, mais elle servirait aussi à limiter la puissance qui pourrait leur échapper. Il ne tenait pas à ce que Lucius soit blessé !

Au cœur du dôme verdâtre, les sons de la forêt leur parvenaient assourdis. Même la lumière semblait opalescente et elle le fut un peu plus lorsque de la fumée s'éleva des coupelles placées aux quatre points cardinaux. Severus fronça les sourcils mais ne posa aucune question. Même s'il ignorait exactement de quelles plantes il s'agissait, il devait très bien savoir que nombre de rituels anciens faisaient appel à de l'encens ou à des herbes qui se consumaient lentement. Celles-là étaient particulières assurément; hallucinatoires peut-être, en plus de leur pouvoir magique, mais Harry savait ce qu'il faisait.

En glissant peu à peu dans un état second, il percevait la circonspection de Severus, mais aussi sa confiance. Un peu de curiosité également devant ce rituel dépouillé qui allait les unir. Mais son amant n'avait manifestement pas l'intention de reculer.

Des ombres, Harry sortit une petite fiole qu'il tendit à son amant. Severus la prit, la déboucha et l'inspecta longuement, puis demanda en fronçant de nouveau les sourcils.

– Qu'est-ce que c'est ?

– Une potion qui va t'aider à ne pas... « résister » à ma magie. Nos deux magies vont fusionner, se mélanger, se répartir avant de se séparer à nouveau. Cela va t'aider à accepter le processus...

– Et pourquoi suis-je le seul à devoir la prendre ?

Harry ne l'avait pas précisé mais l'esprit de Severus était encore assez vif pour argumenter sur les détails.

– Parce que je suis plus puissant que toi, répondit-il avec un demi-sourire. Tu vas recevoir bien plus de magie que moi, et une magie dont tu n'as pas l'habitude... D'autre part, ajouta-t-il tandis que Severus grimaçait devant cette piqûre de rappel, il serait souhaitable que tu abaisses tes barrières d'occlumencie. Je sais que tu as toujours un niveau minimum, quelles que soient les circonstances, mais ce serait mieux si tu les supprimais pour quelques minutes... Je te promets de ne pas pénétrer ton esprit, mais la magie le fera peut-être... En réalité, elle le fera certainement, et ce sera moins violent si ton esprit est accessible...

Tandis que Severus hésitait une seconde puis buvait lentement la potion, Harry détailla son amant. Son futur mari dans quelques minutes... L'excitation accéléra brutalement les battements de son cœur, au moins autant que la vision de Severus agenouillé face à lui, torse nu et hautement désirable. Mais ces choses-là seraient pour plus tard, il devait patienter encore un peu !

S'arrachant tant bien que mal à sa contemplation, Harry fit disparaître la fiole de potion que Severus lui rendait, puis il considéra le sol entre eux, creusés de deux petites cavités de quelques centimètres de profondeur, l'une entre leurs genoux et l'autre légèrement sur sa droite. Il y en avait une troisième sur la gauche, déjà remplie et recouverte, mais cela il ne l'avouerait pas à Severus. Pas plus que ce qu'il avait enterré à l'intérieur, ni la façon dont il s'y était pris pour le recueillir.

Harry tendit la main au-dessus de la cavité sur sa droite et libéra une volute de magie qui coula lentement au fond du trou, s'enroulant sur elle-même comme un serpent pour s'y lover.

– Place ta main au-dessus et lance n'importe quel sortilège.

Severus obtempéra, hésita quelque peu sur le sortilège puis lança un simple Lumos qui se transforma en une volute sombre glissant lentement au fond de la cavité. Au contact de la magie de Severus, la brume verte s'éleva à nouveau et se mit à tournoyer de plus en plus vite. Les deux magies tourbillonnèrent un long moment, se mêlant peu à peu de façon intime jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'une volute vert sombre qui retourna se lover au fond du trou. D'un geste rapide, Harry le recouvrit de sable, consacrant l'union de leurs magies.

La fumée s'était faite plus opaque à l'intérieur du dôme qui les englobait mais elle n'était ni étouffante, ni irritante. Il commençait en revanche à en ressentir les effets psychotropes, ce qui devait être encore plus vrai pour Severus. Il était temps de passer à la dernière partie de l'union.

Des ombres, Harry sortit le fin stylet qui lui était nécessaire pour entailler son poignet droit et le sang jaillit immédiatement, rouge vif, pulsant de toute son énergie. Il le fit couler au fond de la troisième et dernière cavité entre eux, puis plaça un sortilège de stase sur sa peau. Une goutte y perlait encore, contenue par la magie mais oscillant à chaque battement de son cœur.

D'un geste, il invita Severus à lui tendre sa main droite et il incisa de la même manière l'artère de son poignet jusqu'à ce que leurs deux sangs se mêlent au fond du trou. Et tandis qu'il lançait le même sortilège de stase, ils virent leurs sangs se mettre à tournoyer et à se mélanger en dégageant une légère fumée à l'odeur métallique. Quand le liquide carmin s'apaisa enfin, Harry le recouvrit de sable et leva les yeux vers Severus.

– Tu peux encore reculer si tu le souhaites...

Severus haussa un sourcil de surprise puis se contenta d'esquisser un petit sourire en coin qui fit frémir Harry autant que son regard sombre. Aucun d'eux n'avait l'intention de changer d'avis, surtout si près du but.

Harry s'efforça d'ignorer les douleurs d'appréhension qui vrillaient son ventre et se concentra sur la magie présente dans le dôme. Les trois cavités étaient remplies, trois écrins témoins de la fusion de leurs essences de vie, de leurs sangs et de leurs magies. Il ne restait que le plus simple et le plus compliqué à la fois, ce qui scellerait vraiment leur union jusqu'à la mort de l'un d'eux.

Harry tendit son poignet droit pour saisir celui de Severus, mettant en contact les deux entailles de leur chair, juste au-dessus de la cavité qui contenait déjà leurs sangs. Puis il libéra le sortilège de stase et sentit la magie couler en même temps que son sang. En fermant les yeux, il effleura l'esprit de Severus, y déposant les mots qu'il devait dire. Et la voix vibrante de Severus prononça le serment.

– Je te veux et je te fais mien.

– Je te veux et je te fais mien, répondit Harry tandis que la magie tourbillonnait comme une tempête sous le dôme.

Dans son corps, cheminant rapidement le long de ses artères et de ses veines, le sang de Severus se répandait, pénétrant jusqu'au fin fond de son cœur et de son esprit. Harry ferma les yeux et se laissa envahir et posséder par la magie de son amant, offrant sa peau pour lui permettre de graver sur lui ses marques d'appartenance, offrant son âme pour preuve de son amour, offrant sa magie pour sceller leur union.

Il sentait que Severus, malgré la potion, luttait un peu contre le processus. Une résistance instinctive contre le sang et la magie qui l'envahissaient, puis il dut se souvenir de ses paroles, et ses barrières s'effondrèrent brusquement. Ce fut comme une ruée massive, un déferlement alors que la digue venait de céder, et sous les flots de magie qui noyaient son amant, Harry perçut un bref instant de panique avant de ne plus rien percevoir du tout.

Le dôme avait cédé sous la puissance de la magie que Severus ne pouvait absorber et qui déferlait autour d'eux, sur les arbres, la forêt, effrayant les oiseaux et les singes à des lieues à la ronde, déchaînant des vents faramineux et soulevant des nuages de poussière jusqu'au ciel. La suite des événements ne lui appartenait pas. En attendant la fin du rituel, Harry ne pouvait que protéger Lucius d'un bouclier de magie, renforcé par celui que l'aristocrate avait levé pour se protéger lui-même. Severus seul pouvait conclure le serment et mettre fin à ce déferlement sans contrôle. Et quand enfin, il sut ce qu'il devait dire, il prononça le mot qui les unirait pour toujours.

– Possideo.

Des langues de feu émergèrent une à une de leur chair pour relier ensemble leurs deux poignets, tressant un entrelac de flammes flamboyantes autour de leurs mains jointes. Une vague d'émotion envahit Harry : de la joie, un sentiment d'accomplissement mais aussi du soulagement. Enfin, ils étaient unis et il pouvait sentir ce lien entre eux comme quelque chose de tangible, une passerelle, un pont qui reliait leurs deux esprits, leur chair, leurs âmes... une connexion immatérielle qui les rattachait l'un à l'autre, au-delà des mots et de ce qu'ils pouvaient même exprimer. Il savait aussi que la sensation de ce lien allait disparaître dans les minutes qui venaient mais la certitude de son existence le rassurait. Ils s'appartenaient l'un à l'autre de manière réelle.

.

Peu à peu, Harry sentit la magie refluer lentement hors de son corps, tout comme le sang de Severus. Cela redescendait le long de ses veines, de ses nerfs, jusqu'à l'extrémité de son bras et quand tout fut dissous et évaporé, la profonde entaille sur son poignet se referma avec un léger crépitement. Seule perdurait sur son torse la sensation de chaleur des marques de Severus, et en ouvrant les yeux, il put voir que les arabesques sur sa peau, irisées de vert partout ailleurs, étaient devenues à cet endroit noires comme de l'encre. Ce n'était pas vilain, c'était même plutôt élégant, ces entrelacs sombres dessinés sur sa peau dorée... Mais à l'inverse de ses autres marques qui devenaient blanches et discrètes lorsqu'il ne se servait pas de sa magie, il ne doutait pas que celles-ci restent en permanence visibles. À sa façon, la magie avait gravé leur lien sur sa peau.

La marque de leur union que portait Severus était beaucoup plus discrète. Déjà parce que Harry l'avait décidé ainsi, mais surtout parce que le transfert de magie avait fait de Severus le plus puissant d'eux deux, et la marque était aussi fonction de cela. De toute façon, Severus ne pouvait pas se permettre de porter ostensiblement un quelconque symbole de leur union. Son mariage officiel avec Lucius et leur besoin de pouvoir se présenter en tant que couple face à la société et aux journalistes empêchait le port d'un quelconque bijou, bague ou marque de leur relation. En revanche, ce discret liséré vert, gravé dans sa peau autour de son annulaire, serait parfaitement recouvert par son alliance habituelle. Harry n'avait pas besoin de plus. La certitude de leur lien était plus intense que n'importe quelle marque ou symbole. Et puis lui, il portait, gravées sur son corps, les traces de cette appartenance. C'était assez discret pour paraître en société, caché sous les vêtements, et ceux qui leur étaient proches et qui risquaient de les voir ne s'en étonneraient pas plus que ça. En regardant tour à tour les arabesques sombres sur son torse et la marque discrète sur le doigt de Severus, Harry se laissa aller à sourire béatement. Merlin ! Quel bonheur !

Pour la première fois depuis bien longtemps, il relâcha complètement son aura, laissant libre cours à ses sentiments et dévoilant à quel point il était heureux, accompli et satisfait. Sa sérénité était si grande qu'elle apaisa instantanément la magie résiduelle qui tourbillonnait encore dans la clairière et en quelques instants, le vent cessa, la lumière se fit plus intense et chaleureuse et le chant des oiseaux leur parvint de nouveau. Il jeta un regard à Lucius qui souriait doucement et, presque de concert, ils levèrent leurs boucliers de protection, maintenant que tout danger était écarté.

Puis il tourna son regard vers Severus qui avait encore les yeux fermés et les sourcils froncés, la peau hérissée et les deux mains posées sur ses genoux comme pour se retenir. À côté de lui gisait le bracelet autrefois confié par Mayahuel et que leur union avait rompu et chassé de son corps. Harry ne se souvenait même plus à quel moment ils s'étaient lâchés pendant que la magie faisait son œuvre... Severus était là sans être là, s'employant à discipliner cette magie nouvelle, et Harry tenta de lui faire parvenir par leur lien autant de sérénité et d'apaisement qu'il le pouvait.

– Viens là, fit la voix tendre de Lucius. Il mettra un peu plus de temps que toi pour s'en remettre, n'est-ce pas ?

Harry acquiesça et se leva lentement, les jambes engourdies de sa position agenouillée prolongée, puis rejoignit Lucius à quelques pas de là. La magie avait balayé le sol de la clairière mais les fourrés étaient jonchés de feuilles arrachées, de branches cassées et de sable soulevé par les vents redevenus calmes. En revanche, le fauteuil de l'aristocrate était resté intact, à l'abri de leurs boucliers de magie et il n'était même pas décoiffé !

Lucius l'accueillit avec un sourire doux malgré son regard un peu sévère. Il refusa malgré tout de le prendre dans ses bras alors que Harry en aurait eu bien besoin. Il se sentait un peu faible, vidé de son énergie maintenant que la cérémonie était accomplie et il n'aurait pas dit non à un peu de réconfort.

– Il est le premier qui pourra te toucher, et même moi, je ne peux pas aller contre ça, lui rappela l'aristocrate. Je ne connais pas ce sortilège en particulier mais je sais lui reconnaître ses liens de parenté... et il a beaucoup à voir avec un Serment Inviolable, n'est-ce pas ?

Harry hocha de nouveau la tête tandis que Lucius levait les yeux au ciel.

– Nous en reparlerons une autre fois, fit l'aristocrate. Ce n'est certainement pas le moment... Ceci, en revanche, est ma contribution à votre union.

Lucius lui tendait une toute petite boîte d'un rouge sombre que Harry prit entre ses mains avec un regard d'incompréhension.

– Ouvre.

Maladroitement, il souleva le couvercle de l'écrin et découvrit deux alliances en argent, l'une avec un fin liséré d'obsidienne noire et l'autre avec un fin liséré d'or rose. Il aurait dû s'en douter en voyant la boîte mais il était trop fatigué pour réfléchir. Cependant, la symbolique du présent ne lui échappait pas, et venant de Lucius, cela revêtait un poids supplémentaire.

– Pourquoi sont-elles différentes ? demanda-t-il malgré tout.

– Parce que les deux sont pour toi, répondit Lucius avec un fin sourire. Severus ne peut pas porter d'autre alliance que celle de notre mariage, mais tu l'as marqué à ta manière... Celle-ci, ajouta-t-il en désignant la bague avec le liseré noir, représente ton union avec lui. Et l'autre représente ton union avec moi. Pour te rappeler que, même si je ne peux pas te toucher pour l'instant, tu m'appartiens également...

C'était idiot, et sans doute bien trop sentimental, mais les larmes embuèrent les yeux de Harry en une fraction de seconde. Il n'avait même jamais rêvé de ça; pouvoir s'unir secrètement avec Severus était déjà au-delà de ses plus grands espoirs. L'« autorisation » de Lucius de pouvoir porter ces deux alliances en public signifiait tellement...

– Mais... Et les gens ?...

– Je n'ai rien à cacher à ceux qui me sont proches, répondit Lucius en souriant. Et tous savent déjà la réalité de notre relation à tous les trois. Quant au reste de la société, tu ne répondras pas aux questions, voilà tout. Cela ne changera pas grand chose : les ragots circuleront et les rumeurs feront les gorges chaudes des journalistes, comme c'est déjà le cas. Tu vis avec nous et tout le monde le sait. Tant que tu n'apparais pas en public davantage avec Severus qu'avec moi, les gens continueront à croire que tu es mon amant... Et ils auront raison.

– Et... Severus est d'accord avec ça ?

Il ne savait même pas ce qui l'avait poussé à poser cette question, mais il paraissait important que son – mari ? Non. Compagnon paraissait plus approprié – que son compagnon valide ce genre de décision. Quelque chose entre la raison, la prévenance et les effets secondaires du sortilège...

– Il m'a accompagné pour les choisir, sourit Lucius en levant le regard derrière son épaule.

– Donne-moi tes mains, fit la voix chaude de Severus dans son dos.

Harry se tourna lentement, entre joie et une légère appréhension, et plongea dans le regard sombre de son compagnon comme dans un puits sans fond. Le simple contact visuel était déjà purement hypnotique; quand Severus le toucha pour prendre l'écrin contenant les alliances, il eut presque l'impression d'un orgasme. Cela aussi diminuerait dans les minutes à venir, mais la sensation de ce premier contact physique était une pure jouissance.

Harry secoua la tête pour retrouver ses esprits tandis que Severus prenait l'alliance en argent puis confiait la boîte à son mari pour passer délicatement la bague autour de son doigt paralysé. Un long moment, Harry resta figé sur la vision de cette alliance autour de son annulaire meurtri, un symbole de bonheur sur le souvenir de son malheur, et il lui sembla que cela réparait bien des blessures. À qui avait-il dit un jour que ce doigt tordu n'était de toute façon pas destiné à recevoir une quelconque alliance... ? À Mark, bien sûr... le premier à qui il avait avoué tout cela...

À présent, il pourrait perdre cette habitude inconsciente de toujours plus ou moins cacher cette main, de la camoufler sous sa main droite ou dans l'ombre d'un accoudoir. Il pourrait au contraire la laisser à la vue de tous puisqu'elle portait désormais le symbole de son union et de son bonheur... Et brusquement Harry comprit que c'était sans doute aussi important pour Severus que pour Lucius de ne jamais quitter sa propre alliance.

Pendant qu'il était plongé dans ses pensées à la fois tristes et incroyablement heureuses, Severus avait pris la deuxième alliance et la lui passait à l'annulaire de la main droite. Et à nouveau, Harry resta figé dans la contemplation de ses deux mains côte à côte, de ces deux alliances magnifiquement belles et qu'il était si fier de porter. C'était cela qui dominait ses sentiments à présent : le bonheur et une immense fierté.

– Je peux embrasser le marié maintenant ? ricana Severus en lui relevant doucement le menton.

Au moins la solennité de l'instant n'empêchait pas son compagnon de rester lui-même et Harry se laissa faire avec un sourire radieux.

Leur premier baiser fut bref mais l'étreinte fut longue, à la mesure du besoin qu'il avait de rester dans les bras de Severus, jusqu'à ce que, sur un signe de tête de celui-ci, Lucius ne vienne se joindre à eux.

– Félicitations à tous les deux...

.

Une fois remis de ses émotions, Harry reprit la direction des opérations et fit disparaître tout ce qui n'avait pas lieu d'être dans cet endroit : le fauteuil, les coussins, les coupelles d'herbes et d'encens... Il effaça également les traces du déferlement de magie aux abords de la clairière, sans cependant toucher au cercle qu'il avait tracé en son centre, à présent gravé jusque dans la profondeur de la pierre. Les trois cavités contenant leurs fluides et leurs magies n'étaient plus visibles, scellées elles aussi dans la pierre, mais le pouvoir qui s'en dégageait était encore palpable et le serait sans doute pendant longtemps. L'endroit, s'il servait à nouveau un jour, deviendrait certainement un lieu sacré, tant la magie y était présente.

Le chemin du retour fut plus long et laborieux que celui de l'aller. Harry avait perdu beaucoup de magie et manipuler les ombres lui collait un mal de tête carabiné. Sans compter les remontrances de Severus qui commençaient à émerger.

– Comment pouvais-tu être sûr que tout se passerait bien ?! Un tel déploiement de magie, une telle fusion...

– Parce que je le savais. Et si tu regardais vraiment au fond de ton esprit, tu le saurais aussi.

– Mais tu n'étais pas obligé de me donner autant de magie ! Un sortilège d'union n'est pas censé se faire aux dépens de l'un ou de l'autre...

Harry frotta son front tout en cherchant son chemin tandis que le regard sévère de Lucius le dévisageait sans concession.

– Tu as transmis une partie de ta magie à Severus ?! s'exclama l'aristocrate.

– Ce sortilège-là est ainsi fait qu'il oblige davantage celui qui accepte que celui qui propose l'union. J'imagine qu'autrefois, c'était bien pratique pour que certains maris récupèrent une partie de la puissance magique de leurs épouses. Ceci dit, il ne fonctionne que si les deux époux sont parfaitement consentants; ce qui était, je suppose, un moyen de protéger les femmes de la concupiscence des hommes... Mais à force de persuasion ou de mensonges... Peu importe, ce n'est pas notre cas. Tu as reçu à peu près... je ne sais pas... presque la moitié de ma magie; du moins ce que tu as pu absorber...

Harry s'arrêta un instant, le temps de se concentrer sur leur chemin, puis reprit sa marche.

– Je n'ai que faire de la puissance brute. Je ne peux ni me battre, ni même riposter. Je ne peux que protéger ou soigner, et je n'ai pas besoin d'autant de magie pour cela. Pour l'instant, la différence entre nous est conséquente, mais elle va s'amenuiser au fil des jours. Tu vas sans doute en perdre un peu, et je vais en regagner également...

– C'est pas de refus, bougonna Severus. J'ai l'impression de déborder de partout et de rebondir à chaque fois que je fais un pas !

– C'est pas la magie qui déborde de partout, ce sont tous les repas des fêtes de Noël ! ricana Harry. Maintenant tais-toi, j'ai besoin de me concentrer !

Lucius gloussa tout en posant une main apaisante sur son épaule. De toute façon, Harry n'avait pas l'intention de se laisser entraîner dans une cascade de reproche ou dans une dispute avec Severus. Certainement pas maintenant ! Mais son sarcasme avait au moins eu l'effet de lui clouer le bec pendant quelques instants et c'était suffisant pour qu'il parvienne à extraire des ombres ce chemin vers le Manoir. Il était quand même passablement fatigué pour que cela lui soit si compliqué ! Et puis il n'avait pas l'habitude de fonctionner avec si peu de magie...

Quand le chemin ne fut plus qu'une ligne droite, simple à suivre, entre des arbres à foison et des fougères en pagaille, il se rapprocha de Severus et vint chercher son pardon. Dans leur lien, il ne sentait nulle colère devant son ironie, mais plutôt une certaine contrariété et des regrets face au sortilège qu'il avait employé. Severus avait l'impression que tout cela était excessif; pas inutile, mais démesuré. Ce que Severus ne comprenait pas encore, c'est que tout cela était important pour lui aussi; Harry avait besoin que leur union soit aussi profonde et aussi entière. Il n'avait pas fait cela que pour son compagnon.

Enfin, les quelques arbres calcinés sur le côté du chemin marquèrent leur arrivée dans la clairière qui était son « bureau ». Malgré tout, il fut soulagé d'être revenu à bon port et de retrouver le hamac pendu entre deux troncs, les buissons de fleurs colorées métamorphosés par Minerva et le lit de Lucius. Il n'avait pas eu conscience que le partage de magie et la cérémonie d'union le fatiguerait autant... Il n'y aurait certainement pas changé quoi que ce soit, mais il aurait peut-être choisi un endroit moins éloigné ou plus accessible.

– Rentrez, si vous voulez... Je vous rejoins dans quelques instants, murmura-t-il en quittant le bras de Severus posé sur ses épaules pour aller s'asseoir au bord du lit.

– Je ne vais certainement pas te lâcher d'une semelle maintenant ! sourit Severus en le rejoignant.

– On n'est pas à cinq minutes, ajouta Lucius. Si tu as besoin de te reposer ici...

Harry hocha la tête en esquissant un pâle sourire. Cinq minutes devraient être suffisantes... déjà être là lui faisait du bien. Et la présence de Severus qui vint s'accroupir face à lui, les deux mains posées sur ses genoux, lui en faisait encore davantage. Harry passa ses bras autour du cou de son compagnon et en se penchant, posa sa tête sur son épaule. Le parfum de Severus était un vrai bonheur, une odeur presque aphrodisiaque s'il n'avait pas été aussi fatigué, et il ne se souvenait pas que cela l'ait autant échauffé ces derniers temps... Un effet secondaire du sortilège sans aucun doute. Mais ce genre d'effet-là serait toujours le bienvenu !

– Intéressantes, ces fleurs... Je ne te savais pas versé dans les arts paysagers.

Harry ouvrit brièvement les yeux pour voir Lucius, qui faisait tranquillement le tour de la clairière, s'arrêter devant le buisson de Minerva. Il sourit et referma les yeux pour se coller dans le cou de Severus.

– Tu le diras à Minerva, elle sera ravie du compliment !

– C'est ce genre de choses que tu lui apprends pendant tes leçons particulières ? Je devrais peut-être surveiller cela d'un peu plus près.

– Tu n'as pas confiance en moi ?

– Moins depuis que je vois les sortilèges que tu es capable d'employer...

Harry grimaça sous le reproche tandis que Severus le réconfortait en caressant sa cuisse. Allaient-ils chacun leur tour lui faire part de leur désapprobation ou s'agissait-il d'une réflexion unique pour bien émettre leur avis ? La voix de Lucius n'était pas sévère en revanche, et son ton était plutôt intrigué quand il ajouta :

– Ceci dit, les sortilèges anciens ont souvent des formules assez longues, voire alambiquées... Je suis étonné que celui-ci ait tenu en un seul mot.

– Il ne l'est pas à l'origine, avoua Harry sans bouger de l'étreinte de son compagnon. Mais je l'ai assez travaillé pour pouvoir le condenser en un mot-clé. Je ne voulais pas risquer une erreur ou une mauvaise prononciation qui nous aurait mené je ne sais où...

– Je serais curieux de voir le livre dont tu l'as tiré...

Voilà qui expliquait les interrogations de Lucius tout-à-l'heure. Severus n'avait effectivement pas montré le grimoire à son mari, ni ne l'avait consulté au sujet du sortilège. Volontairement, ou simplement par manque de temps et de disponibilité ? Ce n'était pas très important au fond...

– Il est dans mon bureau, dit Severus.

Lucius hocha la tête avant de se diriger vers eux et de s'asseoir sur le lit à leur côté.

– Tu ne le sais peut-être pas, mais j'ai toujours été féru de sortilèges; autant que Severus de potions, je pense... Au point d'avoir envisagé de briguer le poste de Flitwick à une époque... Ça nous aurait permis d'être tous les deux professeurs à Poudlard et de passer plus de temps ensemble.

– Hum, marmonna Harry. Je ne suis pas sûr que j'aurais apprécié de t'avoir en tant que professeur... Vous deux à Poudlard en même temps ?! Ç'aurait été un enfer pour toutes les maisons, excepté les Serpentards que vous auriez favorisés en permanence !

– C'était bien l'avis de Dumbledore ! gloussa Lucius. Et il a mis un veto absolu à ma candidature ! De toute façon, il m'aurait été difficile de concilier cela avec les affaires et la politique... et puis Flitwick était bien accroché à son poste !

– Il l'est toujours, répondit Harry en souriant.

– Tu ne m'as jamais parlé de ça, murmura Severus.

Harry n'avait pas perçu le trouble de son compagnon, signe que le lien entre eux s'était bien affaibli depuis tout à l'heure, et il embrassa doucement la peau à portée de ses lèvres.

– À quoi bon ? répondit Lucius. Ça n'a pas été possible... Il ne servait à rien de te faire rêver sur une situation qui n'a pas pu aboutir...

Si l'aristocrate ne mesurait pas la portée de sa révélation, Harry en revanche avait senti la crispation de Severus et son soupir résigné. Même inachevé, ce genre d'engagement ou de volonté avait toujours une importance symbolique, et son compagnon y était plus que sensible.

– Quoi qu'il en soit, je serais curieux de voir ce fameux livre...

.

.

Quand il se sentit assez en forme, Harry se redressa et se leva après un baiser à Severus. Ils regagnèrent la porte du Manoir et traversèrent le rideau de magie vers le monde « normal » où les attendait Clay.

– Rien de particulier, Maître, dit-il après un regard de Lucius. Pas d'appels, pas de messages en votre absence...

– Bien. Bonne nuit, Clay.

– Merci. Bonne nuit également, Monsieur.

L'elfe de maison recula d'un pas mais restait là à les regarder avec un sourire espiègle inhabituel. Et Harry se sentait particulièrement visé par son regard malicieux.

– Monsieur Rogue-Malfoy, salua la créature avec un hochement de tête.

Severus leva les yeux au ciel devant cette déférence surprenante et Harry comprit immédiatement où Clay voulait en venir.

– Monsieur Potter-...

– Un mot de plus et tu seras muet pour quelques temps ! prévint Harry avec un sourire.

– Cela n'empêche pas que j'avais raison, fit l'elfe avec une fierté amusée.

– À quel sujet ?

– Sur le fait que vous en aviez très envie. La vérité se trouve toujours au fond d'un Plum Pudding ! ricana Clay.

– Je prends ça pour un aveu de culpabilité, gloussa Harry.

– Quand vous aurez fini de vous chamailler..., railla Lucius en jetant un coup d'œil sur la montre qu'il lui avait offerte pour Noël. Il est assez tard. Vous voulez boire quelque chose ou on monte directement se coucher ?

– J'avoue que gagner mon lit ne serait pas de refus, avoua Harry.

Lucius acquiesça tandis que l'elfe leur souhaitait à nouveau bonne nuit, puis les précéda dans l'escalier en colimaçon. Arrivés au milieu du couloir de l'étage, il s'arrêta et prit Harry dans ses bras pour la première fois depuis la cérémonie d'union. Malgré son sourire de façade, ses traits étaient crispés tandis qu'il embrassait rapidement ses lèvres.

– Passez une bonne nuit... Et je suis heureux pour vous.

Harry fronça les sourcils sans comprendre, puis réalisa qu'ils se trouvaient tous les trois devant la porte de la chambre de Severus. Il secoua la tête avec véhémence alors que la main de son compagnon se posait sur son épaule.

– Tu sais très bien que ça doit se passer comme ça.

Tandis que Lucius reculait d'un pas en retrouvant un visage plus apaisé, Harry serra les dents en se laissant prendre dans l'étreinte de Severus. Il ne voulait pas de cette distance entre eux, mais il ne pouvait pas aller ni contre le sortilège, ni contre la volonté de son compagnon.

Severus embrassa rapidement son mari qui disparut aussitôt vers le fond du couloir, puis il le guida bon gré mal gré vers sa chambre. Harry aurait voulu protester, mais il savait au fond de lui qu'il n'y avait rien à faire. Et puis il s'agissait de sa nuit de noces, il n'allait pas tout gâcher par son irritation.

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Ils ne firent l'amour qu'une seule fois avant que Harry ne s'endorme d'épuisement. Et de contentement, malgré tout. Cela fut presque trop rapide à son goût, mais l'intensité de cette union charnelle qui venait consacrer leur union magique valait son pesant d'or. Et à vrai dire, il n'aurait pas supporté que cela dure beaucoup plus longtemps...

En temps ordinaire, il aimait mieux s'offrir à ses amants à plat ventre, ou à quatre pattes. Même debout ou à genoux, mais de préférence en leur tournant le dos... Cette nuit-là, Severus voulut le prendre de face. Allongé sur le dos, et les jambes aussi relevées que le permettait sa souplesse. Le poids de son compagnon sur lui, sur ses cuisses, sur ses genoux qui touchaient presque les draps, était aussi bon que d'être pénétré. Et le regard de braise de Severus le consumait jusqu'au plus profond de son âme.

La sensation de la jouissance fut presque aussi intense que lorsque le sang de Severus s'était propagé dans son corps. Un déferlement de plaisir qui le laissa aussi amorphe qu'une poupée de chiffons. À présent, il était marqué sur sa peau, mais aussi à l'intérieur de son corps, et en baissant les yeux, il put voir que les arabesques sombres sur son torse luisaient doucement dans la pénombre. Les enchantements du sortilège agissaient vraiment à tous les niveaux, et il comprit que Lucius n'aurait réellement pas pu être là pour cette première fois. Pas plus qu'il n'avait pu le toucher avant que Severus ne le fasse le premier.

Une pointe de regrets le traversa fugacement. Heureusement, tout cela allait s'atténuer... Harry se demanda également si à présent leurs relations sexuelles allaient devoir être à sens unique, si le sortilège allait l'obliger à n'être que celui qui reçoit, celui qui est pénétré... Puisqu'il engageait davantage celui qui acceptait que celui qui proposait, la question faisait sens... mais après tout, il s'en fichait. Il préférait être passif qu'actif lorsqu'ils faisaient l'amour et il aurait été bien davantage frustré de la situation inverse !

Malgré tout, il aimait bien aussi lorsque les rôles s'échangeaient pendant le sexe, comme l'autre jour où Lucius les avait faits changer alternativement de position pour pouvoir prendre un coup son mari, un coup lui... Ce genre de situation lui manquerait s'il ne pouvait avoir qu'un seul rôle...

Il n'avait pas eu conscience que Severus se soit retiré, ni même qu'il ait éteint la lumière, mais en glissant doucement dans le sommeil, Harry sentit un peu de sperme couler entre ses fesses, puis le long de sa cuisse. Cela le fit sourire. Il n'avait plus besoin de le recueillir pour la cérémonie d'union, mais il aimait toujours cette sensation de porter en lui ou sur lui la semence de son amant... De son compagnon.

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– Je n'ai même pas souvenir d'avoir un jour dormi dans cette chambre ! gloussa Lucius en se glissant entre les draps pour rejoindre son mari.

– Tu ne l'as jamais fait, confirma Severus. C'est toujours moi qui t'ai rejoint.

– Puisqu'il faut que tu en épouses un autre pour m'inviter dans ton lit !...

– Pas de scène de jalousie, s'il-te-plaît. Ce n'est pas le moment.

– Je ne suis pas jaloux... Mais tu ne m'empêcheras pas de regretter ce que vous partagez et que je ne partagerai jamais. Je ne suis pas naïf. Je connais assez bien les sortilèges et leurs modes de fonctionnement, et je sais reconnaître la puissance qu'on y met...

Il n'y avait rien à répondre à cela et Severus se contenta de prendre la main de son mari et d'entrelacer leurs doigts.

– Il dort ? fit Lucius.

– Je peux t'assurer qu'il dort à poings fermés.

– Je suis allé consulter le livre de sortilèges pendant que vous étiez... occupés.

– J'avais dans l'idée que tu le fasses. Je voulais même te le montrer avant ce soir, et puis...

Severus haussa les épaules dans l'obscurité.

– Qu'est-ce que tu en penses ?

– C'est incroyablement puissant. Et presque définitif... Sauf si l'un de vous deux meurt. Et encore, ce n'est avantageux que pour toi puisque tu récupérerais le reste de sa magie à lui. Dans le cas contraire, Harry ne récupérera jamais ce qu'il a perdu.

– Ni lui ni moi n'avons l'intention de mourir.

– Je me doute bien... Le lien créé reste cependant fascinant... C'est comment ? Vu de l'intérieur ?

– Je ne sais pas comment ce sera à terme, répondit Severus. Ça a déjà beaucoup diminué depuis la cérémonie. Au tout début, c'était comme si son esprit m'était complètement ouvert. Sans occlumencie, sans barrière aucune... j'avais accès à tous ses souvenirs, toutes ses pensées, toute sa vie. Maintenant, c'est comme si je ressentais son aura même quand il la bride complètement. Je perçois ses émotions, ses états d'âme... mais sans forcément savoir à quoi ils sont liés. Mais cela va peut-être s'estomper encore...

– Il n'en a pas conscience ? De ce que tu perçois ?

– Je ne crois pas. Ce qu'il perçoit de moi est bien moindre. Le lien est réciproque mais pas du tout au même niveau. Et toi ? Qu'est-ce que tu ressens de ce lien, de l'extérieur ?

– De toi, je ne perçois que la puissance de ta magie, qui a considérablement augmentée. Et comme une impression confuse que tu t'élèveras toujours devant Harry. Que les choses doivent en premier lieu passer par toi... Lui... je peux difficilement le toucher. Ce n'est pas comme un sortilège cuisant, mais pas loin. Sauf si tu le touches en même temps.

– Cela va s'atténuer... Les vingt-quatre premières heures sont un peu extrêmes et puis cela va revenir plus ou moins à la normale...

– Je l'espère. Parce que j'aimerais bien pouvoir lui faire à nouveau l'amour un jour...

– Tu ne resteras pas à l'écart, promit Severus en portant la main de son mari à ses lèvres.

– Déjà, je suis là cette nuit. C'est plus que je n'espérais. Je ne sais pas si j'aurais réussi à dormir, en vous sachant tous les deux juste là...

– Je n'y aurais pas réussi non plus. Sans compter toute cette magie qui me donne l'impression d'avoir pris trois potions énergisantes !

– Lui, au moins, dort du sommeil du juste...

– Il est épuisé...

– Il fallait lui laisser un peu de répit avant de lui sauter dessus ! ricana Lucius.

– Je fais ce que je peux ! En plus de la magie qu'il m'a donnée, je me débats aussi avec cette saleté de sortilège ! marmonna Severus. Si je l'écoutais, tu n'aurais jamais pu le toucher, et encore moins venir nous rejoindre pendant la nuit de noces !

– Alors... Merci.

Severus grommela un mot inaudible avant de se tourner sur le côté pour venir se lover contre lui. En remerciant l'obscurité de cacher son sourire, Lucius passa un bras autour des épaules de son mari. Pour son plus grand bonheur, certaines choses n'avaient pas changé, et si Severus avait encore besoin de lui, alors il pouvait cesser d'être inquiet.

– Est-ce que ça te rassure, au moins, sur son intention de rester avec nous ?

– Je crois que j'aurais préféré une démonstration moins flagrante ! bougonna Severus. S'il m'avait réellement ouvert son cœur comme je l'ai vu tout à l'heure, je n'aurais pas eu besoin de preuve...

– Mais je crois qu'il avait besoin de cette union autant que toi... Regarde sa réaction pour les alliances. Il en a ressenti autant de fierté, si ce n'est plus, que pour les marques sur son torse. Parce que cela au moins, tout le monde le verra.

– Tu as raison..., songea Severus à mi-voix. J'espère surtout qu'il ne changera pas d'avis dans quelques années. Parce que ce sortilège... !

– Tu crois qu'il avait conscience de ce à quoi il s'engageait ?

– J'en suis certain. Et c'est bien le pire ! Il a toujours eu cette façon de faire un peu extrême, cette grandiloquence... Foncer dans n'importe quelle situation tête baissée, sans tenir compte des conséquences. C'est complètement Gryffondor !

– C'est Harry, gloussa Lucius. Et tu ne l'aimerais pas autant s'il n'était pas comme ça !

Severus grommela tout en lui mettant une tape sur la cuisse.

– … vous aime aussi, marmonna Harry. Tous les deux...

– Tu m'avais dit qu'il dormait !

– Mais il dort ! C'est juste un réflexe... Dans le lien, je sens qu'il dort !

Ils se turent un moment, le temps que Harry se remette à ronfler doucement, la tête sous l'oreiller.

– J'ai encore envie de sexe, marmonna Severus en remontant sa main le long de la cuisse de son mari.

– Je ne sais même pas si le sortilège me laisserait te faire l'amour ! gloussa Lucius. Je n'ai pas envie de mourir foudroyé !

– Mais c'est ma nuit de noces ! Fais un effort !

– Ta nuit de noces avec lui ! Pas avec moi ! Celle-là, tu l'as déjà eue !

– Et Harry était avec nous et il a participé ! Tu pourrais au moins me sucer ! fit Severus en ramenant la main de son mari vers son sexe déjà tendu.

– Et mes envies à moi ? gloussa Lucius. Je m'assois dessus ?

– Tu pourrais déjà t'asseoir sur celle-ci mais tu n'as jamais voulu...

Sous leurs mains jointes, le sexe de Severus était déjà humide de désir.

– Et ce n'est pas prêt d'arriver ! assura Lucius en riant. Mais en dehors de ça, je te fais une fleur pour ta nuit de noces et j'accepte de te faire exactement ce que tu veux. Alors réfléchis bien à ce dont tu as envie !

À la seconde même, il sentit Severus se tendre et il entendait presque son esprit se concentrer et réfléchir à toute vitesse. Pour lui-même, Lucius prit un pari sur ce que son mari allait lui demander tout en rabattant la couette pour se glisser entre ses jambes.

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– Tu étais sérieux tout à l'heure ? reprit Severus quand ils eurent repris leur souffle et leur position enlacée pour s'endormir. Quand tu parlais du poste de professeur de sortilèges ? Tu l'as vraiment demandé ?

Lucius étouffa un ricanement. Son mari était tenace et pas prêt à lâcher une discussion à cœur ouvert comme cela leur arrivait trop rarement.

– Oui. Mais je savais d'avance que Dumbledore refuserait... Je l'ai fait... par acquis de conscience.

– Tu aurais pu m'en parler.

– Ça aurait changé quelque chose ? À part te faire souffrir un peu plus de cette situation impossible ?

– Peut-être pas. Mais j'aurais aimé le savoir... Ça m'aurait prouvé ton envie d'être plus présent. Que ça comptait plus que ça en avait l'air...

Avec une tendresse un peu lasse, Lucius replongea dans cette conversation qu'ils avaient déjà eue maintes fois sous une forme ou sous une autre. Les blessures de Severus avaient toujours à voir avec ce manque de reconnaissance, cette façon de n'être jamais sûr de l'importance qu'il avait pour les autres.

– Dès que tu pouvais t'absenter de Poudlard, tu vivais au Manoir; tu étais le parrain de mon fils; tu dormais dans mon lit et tu étais le seul homme que je fréquentais de manière suivie... Qu'est-ce que tu voulais de plus comme preuve de ma sincérité ? sourit-il.

– Rien, je suppose, soupira Severus. Tu m'as donné autant que tu pouvais à l'époque, mais ça ne m'as jamais empêché de douter... Si j'avais su que la patience menait à notre vie d'aujourd'hui, j'aurais peut-être savouré les choses différemment...

– Je ne crois pas que tu aurais vécu les choses différemment. C'est dans ta nature de douter, d'être inquiet, exigeant, de te méfier de tout le monde... De ne pas vouloir te lier. Si tu n'avais pas été ainsi, tu n'aurais jamais survécu en tant qu'espion pendant la guerre. Tu ne sais pas faire confiance. Même avec moi, tu as toujours douté. Même avec Harry...

– J'ai une confiance absolue en toi ! protesta Severus. Et c'est pareil avec lui !

– Ce n'est pas vrai, répondit doucement Lucius. Tu doutes de tout : de moi, de mon amour, de mes choix... Même de son amour à lui, tu doutes ! Et pourtant Harry est l'exemple même d'une confiance absolue ! Presque naïve, tellement elle n'admet aucune discussion. Il est toujours entier dans ce qu'il est. En amour comme en colère, il ne triche pas. Il donnerait sa vie pour toi ! Il t'a donné sa magie ! Il s'est donné dans un sortilège qui le lie à toi jusqu'à sa mort ! Mais demain, dans un mois, dans un an, tu douteras encore de son amour...

– Tu dis que c'est de ma faute s'il a choisi un sortilège aussi contraignant ?! s'étrangla Severus.

– Non, assura Lucius en relevant le menton de son mari pour le regarder droit dans les yeux malgré l'obscurité. Je dis que ce sortilège correspond à ce dont vous aviez besoin l'un et l'autre, et de cela, il est peut-être plus conscient que toi. Mais ça ne t'empêchera pas de douter à nouveau un jour, parce que c'est dans ta nature même de douter. C'est inscrit au fond de ton âme. Mais peut-être que ce jour-là, cette alliance à ton doigt, ces marques sur son torse, ce lien entre vous... tout ça te rappellera qu'il t'aime et moi aussi. Et si ça ne suffit pas... eh bien, nous essaierons de te le prouver d'une autre manière... À grands renforts de sexe et de tendresse !

Severus bougonna devant son ironie sous-jacente. Il pouvait admettre avoir besoin de sexe, mais certainement pas d'avoir besoin de tendresse ou d'être rassuré ! D'autant plus que ce sortilège avec Harry lui donnait la position exactement contraire. Severus était là pour le protéger, et Lucius resterait le seul à qui il pourrait parfois confier ses doutes ou ses états d'âme. Comme c'était déjà le cas avant, en réalité...

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oooooo

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– Quelle heure est-il ? marmonna Lucius en sentant son mari bouger à côté de lui.

– Je ne sais pas. Six heures. Peut-être un peu plus...

C'était plus tard que l'heure habituelle de Severus.

– Je suppose que tu ne vas pas à la Librairie aujourd'hui ?

– Non. Le sortilège m'impose de rester près de lui pendant les vingt-quatre premières heures...

– Ces sortilèges anciens et leurs nuits de noces à rallonge ! gloussa Lucius en se redressant légèrement, une main sous la tête.

– Reste au lit, fit Severus en se glissant hors des draps. Je vais seulement nager.

– Et tu crois que le sortilège va tolérer que je reste seul dans le lit avec lui ? ricana-t-il en désignant Harry endormi à l'autre bout du matelas. Alors que toute la nuit tu as monté la garde entre nous deux ?!

– Je n'ai pas monté la garde, j'ai eu une insomnie, bougonna Severus.

– Et si je le touche par mégarde alors que tu n'es pas là ? sourit Lucius tandis que son mari grimaçait à moitié. Et si lui vient me toucher ?...

Cette fois, la grimace de Severus était significative et Lucius ricana doucement tout en rabattant les draps.

– De toute façon, je dois me lever aussi. J'ai une réunion de bonne heure ce matin... j'aurai le temps de gérer les affaires courantes avant.

– Merci, dit Severus en le prenant dans ses bras pour l'embrasser.

Il y avait fort à parier que s'il n'avait pas également quitté le lit, Severus aurait eu du mal à pouvoir quitter la chambre.

– De rien. Mais j'espère bien pouvoir profiter de vous deux ce soir !

– Ça ne fera pas tout à fait vingt-quatre heures...

Cette fois, ce fut à son tour de grimacer franchement et de pester après ce fichu sortilège.

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Une fois de plus, Harry se réveilla seul dans le lit et avec une furieuse envie de sexe que personne ne viendrait combler. Il grogna de dépit en se retournant sur le ventre pour étouffer son érection quand quelque chose d'insignifiant le dérangea : la lumière ne venait pas du bon côté de la pièce.

Il ouvrit les yeux et fut pris quelques instants dans une sensation de flottement avant de reconnaître les photos en noir et blanc qui parsemaient la chambre de Severus. Puis tout lui revint en mémoire : le rituel d'union, l'échange des serments, de leurs sangs et de leur magie, la distance de Lucius, le sexe et la fatigue... Il avait dormi bien plus tard que d'habitude !

Brusquement, il se retourna sur le dos et leva ses mains devant lui. Il ne s'agissait pas d'un rêve ! Les alliances étaient là ! Celle mêlée d'obsidienne aussi sombre que les yeux de Severus, à sa main gauche, sur son doigt paralysé, et l'autre, mêlée d'or, à sa main droite. Merlin ! Le bonheur et l'émotion l'envahirent à nouveau et les larmes ruisselèrent aux coins de ses yeux sans qu'il puisse les arrêter.

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En descendant l'escalier en colimaçon, une fois lavé, habillé et calmé, Harry ne put s'empêcher de mettre sa main sur la rampe pour y admirer son alliance. La bague brillait doucement dans la pénombre, reflétant le moindre rai de lumière. C'était beau et un peu étrange à la fois. Il n'avait pas l'habitude de porter de bijou, hormis son pendentif de malachite. Il s'était rapidement habitué au bracelet de Lucius, le nouveau étant encore plus beau que l'ancien, mais une alliance, c'était tellement extraordinaire ! Il s'y habituerait forcément, mais pour l'instant, il avait l'impression de ne voir que ça ! Déjà, dans le miroir de la salle de bains, les arabesques noires sur son torse lui avaient réchauffé le cœur, mais ces alliances... ! C'était si peu et tellement à la fois !

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– Harry ! Tu jouais la belle au bois dormant ce matin ? gloussa Mark en se levant de ses dossiers pour venir à sa rencontre.

– Tu ne crois pas si bien dire ! répondit-il en souriant. Comment tu vas ?

Sur la table de travail où était installé le jeune homme, traînaient déjà deux tasses de café vides, preuve qu'il était là depuis un bon moment.

– Très bien ! fit Mark d'une voix enjouée. Et toi ?

– Je...

Un bruit assourdissant lui vrilla les tympans et le corps de Mark s'effondra à ses pieds comme une poupée de chiffons. Harry écarquilla les yeux sans comprendre, et s'accroupit instinctivement à ses côtés tout en déployant sa magie. Mark semblait juste inconscient. Il posa sa main sur l'épaule de son ami, déclenchant un soubresaut du corps inerte, avant de comprendre avec un soupir furieux.

– Clay ! appela-t-il. Occupe-toi de lui. Je ne peux pas le toucher !

L'elfe de maison faisait léviter le corps du jeune homme pour le poser sur le canapé derrière eux quand la porte du bureau s'ouvrit brusquement sur la silhouette sombre de Severus.

– Qu'est-ce que tu fais là ?! s'étonna Harry en se redressant.

– J'ai senti que quelqu'un te touchait et...

– Évidemment ! grommela-t-il. Il a voulu m'embrasser pour me dire bonjour... Me faire la bise ! corrigea-t-il vivement avant qu'un autre effet imprévu du sortilège n'ait lieu. Je voulais dire qu'est-ce que tu fais au Manoir ? Tu ne travailles pas ?

– Le sortilège m'oblige à ne pas m'éloigner de toi...

– Pendant combien de temps ? marmonna Harry.

Il jeta un œil sur Mark qui semblait émerger doucement de son inconscience.

– Au moins vingt-quatre heures.

– Et pourquoi tu n'étais pas dans mon lit ce matin, alors ?!

– Je ne suis pas non plus obligé de rester dans la même pièce que toi.

– Mais personne d'autre que toi ne peut me toucher ?! Même Lucius ?!

– Ce n'était pas une partie de plaisir pour lui...

C'était ridicule de se disputer pour ça, mais c'était plus fort que lui. Le plus ridicule était la situation dans laquelle ce sortilège les mettait l'un et l'autre, mais Harry ne pouvait s'en prendre qu'à lui-même. Il était frustré, agacé, désolé pour Mark qui venait subir les conséquences de ses choix, et il ne pouvait rien faire contre ce sortilège qu'il avait lui-même choisi. Il entendait déjà la voix ironique de Severus lui chantonner qu'il ne fallait pas jouer avec les magies anciennes sans être prêt à en payer le prix.

– Ne vous disputez pas pour moi ! marmonna Mark en se redressant pour avaler la potion que l'elfe lui tendait. Ça va...

– Mark ! Je suis désolé, fit Harry en s'approchant du canapé.

– Qu'est-ce qui s'est passé ?

– Je te laisse lui expliquer, dit Severus d'un ton acide. Je suis dans la bibliothèque si tu as besoin de moi.

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– Qu'est-ce qui se passe entre vous ? demanda Mark une fois que Severus eut quitté le bureau.

Le jeune homme se réinstalla un peu mieux au milieu des coussins, rendit la fiole de potion à Clay et passa une main dans ses boucles blondes pour se recoiffer.

– Rien. C'est idiot. C'est de ma faute, regretta Harry en s'asseyant dans la fauteuil le plus proche.

– Qu'est-ce qui est de ta faute, chéri ? Votre dispute ?

– Ça aussi. Clay... tu peux m'amener un thé et quelque chose à grignoter, s'il-te-plaît ? Je meurs de faim. Tu veux un autre café ?

Mark acquiesça en silence et le regarda boire son thé et manger pendant un moment en lui laissant l'initiative de la parole. Puis il y eut un instant où le silence se teinta de surprise, autant que le regard du jeune homme, avant qu'il ne laisse échapper une exclamation étouffée.

– Oh ! Je comprends mieux.

– Tu comprends quoi? marmonna Harry en émergeant de ses pensées.

Malgré son amertume, les yeux bleus de Mark ne quittaient pas la main qui tenait sa tasse, et surtout son doigt auréolé de l'alliance noire et argentée. Mark afficha lentement le sourire le plus lumineux qu'il lui ait été donné de voir sur ce visage et fit mine de se lever.

– Chériii ! Félicitations !

– Tu ferais mieux de rester à distance de moi si tu ne veux pas à nouveau tomber dans les pommes ! grommela Harry.

– Quelle frustration ! gloussa Mark en se retenant avec difficultés de se jeter sur lui pour le prendre dans ses bras. Merlin ! Ce que je suis heureux pour vous ! Enfin. Surtout pour toi ! Severus je m'en fous un peu, pour tout dire ! Et c'est le sortilège d'union qui m'empêche de te toucher pour l'instant, je suppose ? Et c'est ça qui te met dans tous tes états ?! Mais tu devrais être au comble du bonheur avec cette union, chéri ! Et surtout tu devrais être avec lui en train de t'envoyer en l'air !

Harry grogna indistinctement tout en se relâchant légèrement. Il aurait donné cher pour pouvoir tomber dans les bras de Mark et dans sa joie désintéressée.

– Montre ! fit le jeune homme avec un sourire gourmand.

Vaguement gêné, Harry tendit sa main gauche, puis après un instant d'hésitation, sa main droite également. Mark l'avait peut-être déjà vue, et puis avec lui, il voulait être honnête. Les yeux bleus s'écarquillèrent encore, si cela était possible, puis Mark leva le regard vers lui.

– Avec Lucius aussi ? C'est une union officielle ?

– Il n'y a rien d'officiel, répondit Harry. Et tu sais bien que ça ne le sera jamais... C'est une union purement magique qui nous lie, Severus et moi. Un sortilège ancien, avec bien des défauts, comme cette impossibilité de contact... mais qui représente un engagement... mutuel.

– Ça ne dure pas, ça, chéri, gloussa Mark. Le fait qu'on ne puisse pas te toucher, j'entends ! Tous les sortilèges anciens ont cette période de « lune de miel » assez exclusive, mais c'est pour mieux renforcer le lien. De la même manière que les jeunes mariés ont souvent une sexualité un peu « débridée » pendant cette première journée... Dans votre cas, ça ne sera pas pire que d'habitude, j'imagine !

Harry secoua la tête en ricanant doucement.

– Idiot ! pouffa-t-il en reprenant sa tasse de thé. C'est un sortilège comme ça que tu as choisi pour ton mariage ?

– Non. Mon union avec Håkon sera plus officielle que magique... Et nous utiliserons sans doute le sortilège habituel pratiqué dans sa famille. Un engagement formel mais sans trop de conséquences... Et avec Lucius, tu as utilisé le même sortilège ?

– Non, fit Harry en souriant. Lucius et moi ne sommes unis que par une promesse... Et parce que nos magies sont en partie liées depuis que je l'ai soigné à Sainte-Mangouste. Mais il tenait surtout à me rappeler qu'il avait la même importance que Severus.

Il eut un instant d'arrêt. En dehors du très proche cercle familial, c'est-à-dire Draco et Daphnée, Matthieu, et peut-être Blaise, nul ne savait qu'il était à l'origine de la guérison de l'aristocrate.

– Je me souviens de ça, murmura Mark. Je me souviens en avoir beaucoup parlé avec Mandy à l'époque... J'ignorais que c'était à toi qu'on devait...

Harry haussa les épaules, songeur. Tout ça était de l'histoire ancienne, même pour Lucius. Mais il pouvait bénir ce jour passé où il avait accepté d'aller au chevet de l'aristocrate et qui lui valait aujourd'hui une alliance à chaque main ! Toutes ces circonstances improbables qui menaient aux deux hommes de sa vie et à son bonheur présent... Il releva vers Mark le sourire le plus radieux depuis son arrivée.

– Tu ferais mieux d'aller rejoindre Severus ! gloussa le jeune homme. Je ne sais même pas ce que vous faites en dehors d'un lit!

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Au bout d'un moment, Harry se décida à obéir à ses envies, qu'elles soient ou non guidées par le sortilège, et rejoignit Severus dans la Bibliothèque. Il avait sans doute à se faire pardonner, et surtout à profiter de son compagnon pour une fois qu'il l'avait toute une journée pour lui !

Il se fit pardonner et ils en profitèrent si bien que Harry termina aux trois quarts déshabillé sur les cuisses de Severus. Il ne portait plus que sa chemise largement ouverte qui laissait apparaître ses arabesques sombres et brillantes et qui flottait au gré de ses mouvements. Le pantalon avait fini au sol, tout comme son boxer et son pull alors que Severus, lui, était encore complètement habillé, assis sur ce siège comme sur un trône, avec ce dossier de bois et de tissu qui remontait haut dans son dos et lui donnait une allure si fière. Ils s'étaient embrassés à bouche perdue pendant que Severus l'effeuillait lentement, puis il avait fini par dégrafer son pantalon et simplement en sortir son sexe sur lequel Harry glissait à présent de haut en bas avec un plaisir non-dissimulé.

Il ne devait pas être assez bruyant cependant pour avoir empêché Mark de toquer à la porte de la Bibliothèque.

– C'est l'heure du... Oups ! Désolé !

Les mots étaient lointains tandis qu'il était perdu dans les sensations décuplées par l'union, et seule cette colonne de chair dressée sur laquelle il allait et venait avait de l'importance. Ses mains sur les épaules puissantes de Severus, s'extraire... s'empaler à nouveau, jusqu'à être assis sur son bas-ventre... se soulever encore, complètement, jusqu'à cette sensation de vide quand Severus quittait l'intérieur de son corps... puis être rempli à nouveau, avec la lenteur la plus délicieuse qui soit...

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La porte du Petit Salon restait constamment ouverte mais Mark, échaudé par son apparition malvenue juste avant le déjeuner, frappa malgré tout contre le chambranle de bois pour s'annoncer.

– Je venais juste dire bonsoir, je rentre à l'ambassade... Oh ! Désolé...

Severus secoua la tête en levant les yeux au ciel. L'embarras se peignait déjà sur le visage du jeune homme, alors que cette fois cela n'avait pas lieu d'être.

– Il dort, dit-il simplement en passant sa main dans les cheveux de Harry dont la tête était posée sur ses cuisses. La cérémonie d'union l'a épuisé... Et je ne parle pas de sexe !

Mark gloussa en s'appuyant de l'épaule contre la porte, la tête penchée et posée contre le bois. Son regard sur Harry, endormi sur le canapé, était presque maternel. Étonnant.

– Je suis désolé pour tout à l'heure, s'excusa encore Mark. Je ne voulais pas vous déranger en plein...

Il termina sur un geste vague, un sourire espiègle sur les lèvres.

– Désolé que tu aies eu à subir ça, railla Severus avec une grimace. Lucius aurait dû te donner un jour de congé.

– J'ai du travail en retard et je viens d'avoir quinze jours de vacances... ça ne me dérange pas, éluda Mark. Et c'était... intéressant.

– Je n'en doute pas, ricana Severus. Tu n'étais pas obligé de regarder pour autant.

– À peine quelques secondes ! protesta Mark sans cacher son amusement. Cette aura autour de vous était... fascinante. On a rarement l'occasion de voir à l'œuvre la magie des sortilèges anciens...

– Ravi d'avoir pu satisfaire ta curiosité !

Mark pinça les lèvres pour étouffer son sourire et sa réplique, mais ce n'était pas dû au regard noir de Severus. Au contraire, son attention avait déjà dérivé vers le visage apaisé de Harry et, sans même s'en rendre compte, Severus réaffirma son contact possessif sur son compagnon. Le geste n'avait pas cependant pas échappé à Mark, et son sourire s'était fait plus... tendre ?

– Il va bien ?

La portée de la question était assurément bien plus vaste que ces quelques mots.

– Oui, affirma Severus. Oui, il va bien. Pourquoi ? Il t'a dit quelque chose ?

– Non. Mais je sais que ça a pour lui une importance...

Encore une fois, Mark ne finissait pas ses phrases. Ce qui restait étonnant connaissant sa volubilité habituelle. Severus caressa machinalement le dos de son compagnon, et observa à nouveau le regard plein de tendresse du jeune homme face à lui.

– Il était ravi. Et très fier de ces alliances... Juste un peu désolé des contraintes du sortilège.

Severus haussa les épaules. Demain, tout serait terminé, ou quasiment, et viendrait un jour où ils parleraient avec regrets de ce lien des premières heures... Mais si lui avait perçu les émotions de Harry pendant sa conversation avec Mark : sa colère, sa gêne, sa joie puis sa fierté... il n'avait pas plus accès à son esprit, et Mark en savait bien plus que lui sur ce que pensait réellement son compagnon.

– Tu es important pour lui, dit Severus.

– Je tiens à lui, répondit Mark en haussant les épaules avant de rougir légèrement. Ça n'a rien de...

Il termina à nouveau sur un geste vague qui fit sourire Severus.

– Encore toutes mes félicitations pour cette union...

– Merci. Bonsoir, Mark...

Il resta pensif un instant dans l'encadrement de la porte, hocha la tête puis disparut vers le bureau de Lucius.

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À peine quelques instants plus tard, Lucius entra dans le Petit Salon à la place de Mark. À croire qu'ils avaient échangé leur tour au sortir de la cheminée !

– Alors, cette journée en tête à tête ? sourit-il en venant l'embrasser. Il a dormi toute la journée ?!

– Tout de même pas, fit Severus en baissant les yeux vers le visage tranquille de Harry. Et c'était plutôt une journée en trio avec Mark !

– Mark fait partie de la famille maintenant ! Ce n'est pas dérangeant !

Méfiant, Lucius n'osa pas esquisser une caresse ou un baiser vers Harry et s'assit dans le fauteuil le plus proche d'eux en posant une pile de dossiers sur la table basse.

– Ce ne serait pas dérangeant s'il ne nous avait pas surpris en plein ébat ! Le retour du travail à la maison ?...

Lucius gloussa avant de jeter un regard à ses dossiers.

– Il faut bien si je veux profiter un peu de vous ! Ce sont juste quelques bricoles... Et dire que j'ai manqué ça ! Tu ne voulais pas que je reste avec vous hier soir et tu supportes que Mark vous regarde ! Alors que tu sais très bien que c'est un rôle que j'adore !

– Les contraintes du sortilège s'affaiblissent. Tu pourras dormir avec nous ce soir... et sans doute même nous regarder faire l'amour !

– Et le toucher ? fit Lucius avec un regard brûlant.

Severus osa un sourire narquois qui semblait faire miroiter un plaisir au bout d'une menace.

– Ne me cherche pas, Sev... Si je ne peux pas le toucher lui, je me vengerai sur toi. Et au vu de ce que j'ai pu te faire cette nuit, je ne doute pas que je puisse aller beaucoup plus loin ce soir !

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oooooo

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Harry se réveilla le lendemain matin avec un sourire de chat repu. Longuement, il s'étira dans les draps tièdes en ronronnant de plaisir. À moins que ce ne soit Orion, au pied du lit, qui manifestait la même humeur que lui.

La journée de la veille avait été « intense » : il avait fait l'amour avec Severus plusieurs fois, et encore après le départ de Mark, et le soir même, avec Lucius, ils avaient redécouverts le bonheur de faire l'amour tous les trois, encore et encore, jusqu'à ce que personne n'en puisse plus.

Ce matin, il se sentait satisfait, mais l'un ou l'autre de ses amants aurait été là, il aurait remis ça avec plaisir. D'autant qu'après toutes ces parties de jambes en l'air, il avait une certaine compliance à se laisser pénétrer par quoi que ce soit. Lucius y aurait même mis sa main entière au lieu des deux ou trois doigts avec lesquels il jouait parfois, il n'aurait pas vu la différence. Pas Severus, non ! Severus avait des mains en proportion de la taille de son sexe, et il ne fallait pas exagérer ! Quoi qu'il en soit, il était d'humeur particulièrement accueillante, il avait des courbatures partout et l'impression d'avoir les fesses en papier mâché !

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Enfin, puisque les contraintes liées au sortilège étaient tombées, Mark put le féliciter comme il se devait. À peine arrivé, il le prit dans ses bras, le souleva de terre et le fit tournoyer comme une princesse. À grands renforts de « Chéri ! » et de baisers sur la joue, son étreinte dura bien cinq minutes, et quand enfin il le reposa, ce fut pour admirer de nouveau ses alliances avec un regard émerveillé.

Étrangement – connaissant son caractère moqueur –, Mark ne fit aucune mention de les avoir surpris en plein ébat la veille. Soit qu'il respecte la magie du sortilège d'union et ses effets secondaires, soit qu'il se réserve pour plus tard... ce qui était plus probable.

Ils travaillèrent une bonne partie de la journée côte à côte dans le bureau de Lucius, jusqu'à ce que Harry ait la migraine à force de se concentrer. Et jusqu'à ce que cette chaise trop dure malgré son rembourrage ait raison de ses fesses endolories. Il était l'heure du thé de toute façon, et ils n'avaient pas vraiment pris de pause pour déjeuner. Ils finirent une fois de plus dans la salle de cinéma, à demi allongés sur le canapé, à regarder une série drôle et un peu osée qui les faisait glousser de rire toutes les deux minutes.

Et puis vint le moment où Mark fronça les sourcils avec un sourire espiègle et pencha la tête de côté.

– Ainsi donc... c'est ce genre de choses que vous faites tous les trois dans le secret de votre chambre..., admira-t-il en penchant la tête de l'autre côté. Ah non ! Ça ! Brrr !... Là, par contre, j'imagine très bien Lucius !

Devant les images suggestives, Harry s'était contenté de sourire rêveusement avant que la satire des paroles de Mark ne lui parvienne à l'esprit.

– Arrête d'imaginer n'importe quoi ! Espèce de pervers !

– Et c'est moi que tu traites de pervers ! fit Mark en éclatant de rire.

Il fallut bien quelques minutes pour que le jeune homme soit à nouveau capable de formuler une phrase compréhensible tandis que Harry continuait à protester.

– On ne pratique pas ce genre de... Non ! Je ne vois même pas ce que ça a d'excitant ! C'est...

Il se tut brusquement alors que les images sur l'écran venaient de changer, montrant une scène qui, au contraire, ressemblait en tous points à certains moments qu'ils avaient passés dans l'antichambre. Il se mordit les lèvres pour cacher son sourire lubrique tandis qu'une décharge de désir parcourait son ventre jusqu'à son bas-ventre. Sa crispation avait dû être imperceptible mais Mark n'avait rien perdu de son silence soudain. Il se tourna brusquement vers lui avec un regard plein de malice et de curiosité.

– Alors... raconte un peu ce que vous faites... Plutôt cordes ou menottes ? Plutôt martinet ou fessée ? Plutôt dans le lit ou ailleurs ?... Et qui fait quoi, au juste ? À part toi qui finis toujours à quatre pattes à la fin... Ou à cheval sur les cuisses de Severus !

Évidemment, Mark n'avait pas pu s'empêcher de placer une allusion à ce qu'il les avait vus faire et Harry se mit à rire en oubliant sa gêne.

– Tout ça ne te regarde strictement pas ! assura-t-il en pointant un doigt menaçant. Et je ne t'en dirai pas un mot !

– Oui, enfin ! La scène juste avant t'a quand même laissé bouche bée !

– Je n'étais pas bouche bée, j'admirais l'esthétique de la position.

– Parce qu'être ficelé dans des cordes et suspendu, c'est esthétique ?! s'exclama malicieusement Mark.

Harry referma vivement la bouche avant de répondre quoi que ce soit de trop explicite tandis que Mark affichait un sourire victorieux.

– Des cordes, donc... Intéressant ! Quoi d'autre ?...

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Mark eut beau insister, Harry se contenta de sourire sans ouvrir la bouche tant qu'ils ne changèrent pas de sujet de conversation. Et non sans mal, il finit par abandonner.

Il n'empêche que ces quelques images et les souvenirs brusquement ressurgis avaient également fait ressurgir certains désirs enfouis. Pour la première fois depuis bien une dizaine de jours, Harry repensa à la promesse de Severus de retourner dans l'antichambre avec lui... Après la cérémonie d'union et le sentiment d'apaisement qu'il y avait gagné, il ressentait moins le besoin d'effacer certaines blessures... mais le désir, lui, était bel et bien là.

Il avait rarement vu des films pornographiques pendant sa jeunesse – tout juste quelques magazines cachés sous les lits des dortoirs de Poudlard – et il ne gardait pas un grand souvenir ni des uns ni des autres. Il fallait dire aussi que les scènes entre hommes et femmes ne lui avaient jamais fait grand effet ! Mais ça !... Le pouvoir de suggestion de ces quelques images, les gros plans sur la peau luisante de sueur, hérissée de désir et de douleur... les sons, les gémissements qui ressemblaient tellement aux siens... le sifflement du fouet qui venait ensuite claquer sur la chair... les regards éperdus de supplique ou de plaisir... et ce sexe qui allait et venait dans un corps captif mais offert... tout cela aurait pu être lui. Pourrait même l'être à nouveau...

Mais pourrait-il réellement franchir ses traumatismes et ses appréhensions ? Il ne se souvenait que trop bien de sa réaction face au balai de quidditch quand Draco avait voulu l'entraîner pour voler un peu. Une heure plus tard, l'objet lui avait paru presque insignifiant, mais sur le moment, il en avait vomi, tremblé, pleuré, dans une véritable crise de panique. Si Severus l'attachait à nouveau, est-ce que la crise de panique allait venir également ? Face à quel geste ? Face à quelle sensation ? Qu'est-ce qui allait le faire craquer dans ce qu'il avait vu à l'écran ? La sensation de contrainte des cordes ou bien la main trop impérieuse dans ses cheveux, sur son corps ? La douleur du fouet ou bien celle d'un sexe trop violent ? La privation de liberté ou bien la pénétration ? Et surtout, est-ce qu'il arriverait, avec l'aide de Severus, à dépasser cela ?

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Quand Severus rentra le soir même, Harry ne put s'empêcher de le regarder longuement en songeant à ce qu'il croyait possible, à ce qu'il imaginait... à ce qui lui faisait envie et à ce qui l'effrayait. Et il finit par secouer la tête pour se sortir de ses pensées. Il savait à peu près ce qui risquait de lui poser problème, mais il ne serait sûr de rien tant qu'il n'aurait pas éprouvé ces sensations directement sur sa peau. Il avait beau tourner ça dans tous les sens, il devait se confronter au réel pour savoir à quoi s'en tenir.

– Encore travaillé par tes hormones ou bien j'ai une tache sur la figure et personne n'a osé me le dire ? ricana Severus après son regard soutenu.

– Ni l'un ni l'autre. Je me disais juste que j'avais de la chance d'être marié avec toi.

– Pur mensonge ! ricana-t-il à nouveau. Même si tu le penses peut-être – et tu le devrais, en tout état de cause ! – ce n'était certainement pas ce à quoi tu pensais à l'instant.

Légèrement piqué au vif, Harry se redressa avec une moue vexée.

– Et qu'est-ce qui te fait dire ça ?!

– Parce que tu as l'air plus inquiet qu'autre chose.

Harry grimaça et se renfrogna au fond du canapé. Cette manie de toujours lire en lui comme dans un livre ouvert ! Son aura n'était pourtant pas partie en goguette !

Severus s'approcha et se pencha vers lui, les deux mains posées sur le dossier du canapé, et son visage à quelques centimètres du sien.

– Tu regrettes déjà cette union ?...

– Bien sûr que non ! s'exclama Harry. Ça n'a rien à voir !

– Alors quoi ?

L'honnêteté, le courage, et peut-être un peu le sortilège d'union, lui commandaient de répondre. Mais ça n'était pas facile pour autant.

– Je voudrais retourner dans l'antichambre.

– Et c'est ça qui t'inquiète ?

– Forcément.

Rassuré, Severus glissa un baiser sur ses lèvres et se redressa rapidement pour s'asseoir un peu plus loin.

– Lucius n'est pas là demain soir, fit-il comme s'il parlait de la pluie ou du beau temps. Il va dîner chez Greengrass... Ça nous laisse bien trois bonnes heures pour te ficeler comme un rôti !

Harry s'étrangla légèrement devant ces paroles si dépourvues de désir et de séduction.

– Tu n'es pas convié ?

– Chez Greengrass ? Ce n'est pas un dîner de courtoisie ! Ils vont discuter de politique toute la soirée. Je gênerais plutôt qu'autre chose !

– Alors quoi ? Demain soir, vingt heures, devant l'antichambre ? On fait ça sur rendez-vous, maintenant ?!

– Et pourquoi pas ? ricana Severus. Ça te pose un problème ? Tu préfères reculer l'échéance ?!

– Non ! Certainement pas ! Je...

Puisqu'il n'avait rien à dire, Harry se tut. Ce n'était pas Severus qui l'empêchait de parler, c'était... il ne savait même pas quoi. Il n'avait rien à répondre, c'était tout. Il refusait de jouer encore les lâches et de renoncer à se confronter à l'antichambre; quelque part, en étant optimiste, il espérait même en tirer le plaisir qu'il avait vu sur l'écran, plus tôt dans la journée avec Mark... Il ne voulait pas fuir mais faire ça sur rendez-vous, comme un cinq à sept un peu sordide, ne lui plaisait pas. Est-ce qu'on pouvait vraiment pratiquer ce genre de choses sur commande ? Sans envie, sans désir, se déshabiller et hop ! nouer trois cordes et c'était fini ?!

Avec Lucius, cela avait parfois été sur rendez-vous, mais toujours avec le goût d'une mise en bouche. L'aristocrate était occupé, ou absent, mais il lui laissait un message ou le faisait prévenir par les elfes : « Dans une heure, dans la chambre, en position ». Et à l'heure dite, Harry montait, se déshabillait, se mettait à genoux au pied du lit, le torse allongé sur les draps, et il attendait en frémissant d'impatience que Lucius vienne négocier les coups de badine qui leur servaient de préliminaires...

Harry s'arracha à ses rêveries et revint à leur conversation. La désinvolture de Severus ne lui plaisait pas non plus. Il avait l'air de prendre ça à la légère, avec futilité... Mais pour lui, c'était important ! C'était la première fois depuis sa captivité, une étape symbolique, presque aussi importante que la première fois qu'il s'était à nouveau laissé pénétrer, et Severus s'en fichait ! Harry acceptait de se confronter à des peurs consciencieusement enfouies depuis des mois, il s'attendait à revivre des scènes traumatisantes, à voir de nouveau certaines images, à entendre le rire moqueur du vampire et à se sentir humilié, sale, rabaissé. Il acceptait de devenir à nouveau le jouet de quelqu'un d'autre, d'être entièrement à la merci des mains et de la volonté de son amant, et Severus considérait cela sans aucun respect. Il secoua la tête, au bord de la nausée.

– Alors c'est entendu, ajouta Severus, déjà le nez sur un livre de magie ancienne. Demain, vingt heures, devant l'antichambre. Je te conseille de dîner avant, sans m'attendre... Je rentrerai sans doute directement de la Librairie.

– Rentrer d'où ? fit Harry abasourdi. Tu n'es pas là demain ? Mais c'est samedi !

Par-dessus son livre, il vit Severus lever un regard las et désespéré et le pli dédaigneux de sa bouche quand il lui répondit ressemblait furieusement à l'ancien professeur de potions.

– Je viens de te le dire ! Je serai à la Librairie demain toute la journée, même si c'est le week-end. J'ai plusieurs rendez-vous. Je fermerai peut-être lundi à la place... c'est toujours une journée un peu plus creuse... De toute façon, toi ça ne te change rien, tu es là tous les jours...

Un peu trop douloureusement à son goût, Harry déglutit. Il ne savait pas ce qui était le plus difficile à entendre : le fait que Severus ait plusieurs rendez-vous le lendemain et qu'il le considère tout juste comme l'un d'eux, ou bien son mépris en disant que son absence un jour ou un autre n'avait pas d'importance puisque Harry était tout le temps au Manoir. Il ne se rendait peut-être plus à Sainte-Mangouste, mais il passait malgré tout ses journées à travailler et à faire des recherches. Et il avait beau faire cela à la maison, il attendait chaque soir avec impatience le retour de ses amants, et il attendait le week-end de la même manière pour pouvoir passer un peu plus de temps avec eux !

– Si tu ne sais pas quoi faire demain, ajouta Severus qui avait depuis longtemps repris sa lecture, tu pourras en profiter pour voir avec les elfes et aménager une chambre pour ta fille. Si tu veux qu'elle ait un peu de place dans ta vie, il faudrait déjà qu'elle ait un peu de place pour dormir !

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Tout le reste de la soirée, Harry resta relativement silencieux et vaguement contrarié. Et quand ils se couchèrent, il chercha refuge dans la tendresse de Lucius plutôt que dans celle de son compagnon.

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Le réveil, au lendemain matin, fut tout aussi maussade. On était samedi mais ses amants étaient déjà levés, déjà partis sans doute, et ce n'était encore pas aujourd'hui qu'il allait pouvoir profiter d'un câlin au lit tous les trois. Les vacances semblaient tellement loin en arrière... ! Lucius était absent. Trop absent. Probablement toute la journée au Ministère, et même ce soir chez Greengrass. Quant à Severus, il serait toute la journée à la Librairie et ne rentrerait que pour leur rendez-vous trop artificiel de l'antichambre. Certes, Harry avait eu une journée entière avec son compagnon après leur union, mais il avait particulièrement attendu ce week-end en espérant les avoir tous les deux en même temps. Il en demandait trop sans doute... Sans compter qu'aujourd'hui on était samedi et que Mark ne viendrait pas travailler ! Il allait rester seul jusqu'à ce soir, sans dire un mot à qui que ce soit à part les elfes.

Il ruminait encore sa mauvaise humeur sous la douche et il descendit prendre son petit-déjeuner sans avoir faim. Soit ! Il allait faire ce que Severus lui avait dit, au moins ça l'occuperait une bonne partie de la journée. De toute façon, seul, il n'arriverait pas à travailler aussi bien que s'il avait quelqu'un près de lui.

Après un toast, quelques fruits et un thé, il descendit aux cuisines, ravi d'y trouver à la fois Sky et Clay.

– Vous tombez bien, tous les deux, sourit-il. Je vais avoir besoin de vous, aujourd'hui !

Les deux elfes inclinèrent la tête, curieux de la suite.

– Je dois...

Les elfes étaient-ils au courant qu'il avait une fille ? Qu'elle allait sans doute venir de temps en temps au Manoir, qu'un nouvel enfant allait vivre entre ces murs ?... Harry n'en avait jamais parlé avec eux, mais Clay était toujours au courant de tout, il devait savoir cela aussi. Au pire, il expliquerait cela le moment venu; pour l'instant, il n'avait pas très envie de se justifier sur l'existence de son enfant.

– Je dois aménager une chambre pour une petite fille. Un bébé... Lucius m'a dit que je pouvais récupérer l'ancien dressing de Narcissa. Il faudrait y mettre un lit, une table à langer, ce genre de choses...

Sky et Clay échangèrent un long regard. Ils semblaient se comprendre sans dire un mot, puis Sky s'éloigna, murmura quelques mots à une petite elfe rougeaude au fond de la cuisine et revint vers eux.

– Vous voulez voir à quoi ressemble cette pièce ? demanda Clay.

– Bien sûr.

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Clay les fit transplaner directement dans une petite pièce de quelques mètres carrés, plus longue que large, sans fenêtre et pourvues de tout un tas d'étagères et de penderies tout juste vidées. La seule porte devait donner vers la chambre de Narcissa et Harry se sentait un peu mal à l'aise de pénétrer ainsi dans l'intimité de l'ancienne épouse de Lucius. La blancheur des murs semblait poussiéreuse, l'endroit sentait le renfermé, il grimaça.

La petite elfe était là également et faisait le tour de la pièce, une baguette à la main, en faisant disparaître un à un tous les rangements désertés. Et ce fut à elle que Clay s'adressa :

– Ouvre une porte vers le couloir. Et une grande fenêtre. Ce côté-ci donne sur les jardins, expliqua-t-il en se tournant vers Harry. Comme la chambre de Monsieur Zabini, juste à côté, ou celle de Monsieur Rogue. Elles sont très lumineuses l'après-midi, mais les murs sont assez épais pour garder la chaleur en hiver et la fraîcheur en été... Et si ça ne suffit pas, il y a toujours les sortilèges.

Harry hocha la tête puis s'aperçut que la porte vers la chambre de Narcissa avait disparu au profit d'une nouvelle porte dans un autre mur. Il l'ouvrit pour voir où ils se situaient exactement, et se découvrit entre la chambre de Blaise et celle de Narcissa sur leur droite. Et juste en face se trouvait celle qu'il partageait avec ses amants. C'était parfait ! Avec un peu de chance, même sans sortilège, il pourrait l'entendre depuis son lit si elle pleurait... Lucius lui avait offert l'endroit rêvé pour installer sa fille.

– De quelle couleur vous voulez les murs, Monsieur ? demanda Sky tandis que la lumière pénétrait brusquement dans la pièce, jetant un regard cru sur les peintures défraîchies.

– Heu... je ne sais pas, hésita Harry qui n'y avait pas réfléchi. Quelque chose de doux, d'apaisant...

– Verts et gris ? ricana Clay en claquant des doigts.

Les murs venaient de se transformer, sombres et moussus, pour ressembler à s'y méprendre aux couleurs des Serpentards.

– Plutôt rouge et or ! protesta Sky tandis que les murs changeaient à nouveau de couleur.

– Arrêtez de vous moquer de moi, tous les deux, fit Harry en riant. Je ne veux pas de ces références ! Je veux des couleurs claires et douces. Du jaune très pâle, du crème, du lin, du parme... ce genre de choses...

Les deux créatures se tournèrent vers la petite elfe qui hocha la tête en poursuivant ses finitions sur la fenêtre.

– Il faudra aussi une salle de bains ! ajouta Sky.

– Pourquoi faire ?

– Eh bien, pour donner le bain à ce bébé, par exemple, ironisa-t-elle. Et pour qu'elle ait des toilettes et une douche quand elle sera plus grande !

Harry grimaça devant la moquerie. Si Sky devenait aussi sarcastique que pouvait l'être Clay, il n'était pas sorti d'affaire !

Il avait plutôt pensé utiliser pour sa fille la salle de bains qu'il partageait avec ses amants. La baignoire dont ils se servaient peu était largement assez grande pour un bébé, il y avait une vaste douche et tout ce qu'il fallait, mais l'elfe avait raison. Dans trois ou quatre ans, il ne tenait pas à ce que sa fille entre dans sa chambre comme dans un moulin pour aller aux toilettes ! Cela risquait d'être assez... gênant !

– Il faudra aussi agrandir tout ça, dit Clay avec une moue dédaigneuse. C'est beaucoup trop petit! Pourquoi vous ne préférez pas utiliser votre ancienne chambre ?

– Mais c'est beaucoup trop grand ! Elle serait perdue là-dedans ! protesta Harry. Même pour moi, la pièce était trop grande ! Et puis je préfère l'avoir juste en face de notre chambre.

Avec un sourire de connivence, les elfes se regardèrent sans dire un mot mais Harry avait très bien compris ce qu'ils savaient.

– Laissons-la travailler, fit Clay en désignant la petite elfe rougeaude. Occupons-nous des meubles, maintenant. Vous voulez récupérer l'ancien lit de bébé de maître Draco ?

– Heu... Je ne suis pas sûr, se méfia Harry devant le regard moqueur de la créature. Je vais peut-être acheter quelque chose de neuf et qui me plaise...

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Au final, il était parti faire les boutiques avec les deux elfes. Certainement pas dans le monde sorcier : Harry Potter en train de faire les magasins de puériculture ou de vêtements pour enfant aurait certainement paru suspect. Il se serait retrouvé dans deux jours avec des articles dans tous les journaux sur une supposée paternité, et il ne voulait pas de ça ! Mais dans le monde moldu, les deux elfes protégés par un sortilège de dissimulation, il s'était procuré un petit lit à hauteur variable – et surtout sans barreaux ! – qui lui plaisait; une belle commode pour ranger les vêtements qui servirait aussi de table à langer – avec bien entendu assez de vêtements pour remplir tous les tiroirs –, une armoire assortie et un fauteuil à bascule comme celui de ses mères sur lequel il avait été intransigeant ! Il avait trouvé ça tellement confortable pour bercer sa fille et l'endormir !...

À force de discussions avec les vendeuses, il était devenu incollable sur les produits pour bébé. La toilette, le bain, les couches n'avaient plus de secrets pour lui, et le plus important : les biberons... Dire qu'avec Axaya, il avait vécu avec bien moins que ça ! Bon, il s'était peut-être un peu emballé dans ses achats mais au moins il se sentait prêt à accueillir sa fille.

Et puis, parce qu'il voulait vraiment un endroit chaud et accueillant dans lequel elle se sentirait comme dans un cocon, il retourna dans quelques boutiques de décoration et autres magasins de tissu avant de rentrer au Manoir, les poches pleines de ses trouvailles réduites par les sortilèges.

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– Vous vouliez quelque chose de sobre et de clair, n'est-ce pas ? ricana Clay en jetant un regard circulaire sur la chambre.

Harry se contenta de sourire; ça n'était ni sobre, ni clair, mais le résultat lui plaisait. Des tentures jaune safran et rouges drapaient la fenêtre et le mur du fond sur le côté droit, le lit de bois ouvragé était enchâssé dans une alcôve, sculptée d'arabesques et de motifs ajourés, qui donnait vraiment l'illusion d'un cocon; il avait son fauteuil, près d'une banquette basse pleine de coussins rouges et orangés, et sur le côté gauche de la chambre, l'armoire et la commode, magnifiques de bois précieux. Un coffre à jouets, des tapis, un voile de couleur chaude pour diminuer la hauteur du plafond, des lampes presque féeriques, quelques cadres sur les murs avec des motifs orientaux d'une symétrie reposante...

Il ne savait pas au juste ce qu'il avait construit là, mais la chambre ressemblait à la vie qu'il avait vécue : un mélange d'influences et de styles, quelque chose de chatoyant et chaleureux à la fois, un peu d'Asie et d'Amérique centrale, les mêmes couleurs que la maison des parents de Padma... C'était surprenant mais il aimait beaucoup.

Assis par terre sur un des tapis, il porta sa tasse de thé à ses lèvres, puis s'allongea sur le dos. Même à hauteur d'enfant, la chambre était jolie, vivante et colorée. Il manquait la présence d'un enfant, cependant... des jouets qui traînent, un doudou, un vêtement abandonné sur la banquette... Bientôt.

Harry était satisfait et en plus, cela lui avait permis d'oublier pendant toute la journée ce fichu rendez-vous qu'il n'était même plus sûr de vouloir. Entre l'attitude désabusée de Severus qui prenait cela bien trop à la légère, et ses pensées plutôt tournées vers sa fille, retourner dans l'antichambre lui paraissait superflu. Presque incongru.

Mais il savait aussi que Severus ne laisserait pas tomber la séance de ce soir. Par fidélité à sa parole, par curiosité peut-être et surtout parce que le jour où il le lui avait vraiment demandé, Harry avait affirmé en avoir besoin pour dépasser ce qui restait de son traumatisme.

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À présent que l'aménagement de la chambre était achevé et qu'il avait de nouveau songé à leur séance du soir, Harry ne pensait plus qu'à ça. Il était redescendu dans la Bibliothèque, espérant se perdre dans la lecture d'un livre, mais il était incapable de se concentrer, ni même de rester assis. Son angoisse montait à vue d'œil, il en tremblait presque de fébrilité et il n'arrivait même pas à lutter contre.

Après avoir lu pour la dixième fois la même ligne sans rien en comprendre, il referma son livre d'un claquement sec et se leva en le jetant sur le fauteuil où il était assis. Il était encore trop tôt pour manger, il n'avait rien à faire et ses pensées l'obsédaient. Qu'est-ce que Severus allait vouloir lui faire ? Quels instruments ? Quelles positions ? Qu'est-ce qu'il avait en tête ?! Est-ce qu'il pourrait dire « Non » ?

Harry n'avait jamais pratiqué l'antichambre seul avec Severus... Quelquefois, son compagnon était arrivé sur la fin d'une de ses séances avec Lucius, ou bien il s'agissait d'une séance où ils étaient tous les deux sous la main de l'aristocrate, ensemble ou bien séparément... ils n'aimaient pas tout à fait les mêmes choses. D'ailleurs, depuis combien de temps Severus lui-même n'avait-il pas mis un pied dans l'antichambre ? Depuis son retour de captivité, Harry ne l'avait pas utilisée, et jamais il n'avait vu une marque sur le corps de son compagnon.

L'inconnue principale résidait dans l'attitude de Severus. Il avait l'habitude d'être celui qui recevait, essentiellement le fouet. Comment se comporterait-il dans le rôle de Lucius ? Harry savait comment réagissait l'aristocrate, quel gémissement l'excitait, quel gémissement faisait ralentir ou adoucir ses coups, quelle vision le faisait craquer et achever une séance sur du sexe. Mais Severus en position de « dominant » était une inconnue. Serait-il aussi doux malgré la sévérité de certains coups ? Serait-il aussi attentif, aussi respectueux ? Saurait-il, comme Lucius l'avait dit, rester à l'écoute de ce que Harry voulait, et de ce qu'il ne voulait pas ? De ce qu'il pouvait ?

Il avait confiance en son compagnon mais il avait peur de retrouver dans ce contexte quelqu'un qui ressemblerait de près ou de loin au Severus professeur : intransigeant, dur, injuste. Quelqu'un qui ne sache pas s'arrêter même si l'objectif fixé était trop haut. Quelqu'un qui ne prenne pas la mesure de ses difficultés. Quelqu'un qui ne s'écoute que lui-même et qui n'écoute pas l'autre en face. Quelqu'un qui le mette en échec plutôt que de l'accompagner...

Harry secoua la tête pour se sortir de ses pensées angoissantes et secoua ses mains pour tenter de chasser ses tremblements. Il était trop nerveux, au bord de la nausée. Sur un coup de tête, il fila vers la salle de cinéma et chercha désespérément l'épisode suivant de la série qu'il avait vue avec Mark. Il avait besoin de se changer les idées, de rire un peu s'il y parvenait, et si les images osées pouvaient raviver son désir et lui donner envie de se rendre à ce fichu rendez-vous, ça n'en serait que mieux !

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Dix minutes avant vingt heures, Severus n'était toujours pas rentré. Harry était monté malgré tout dans la chambre et s'était installé sur le lit, un livre entre les mains. On était bien d'accord que ce livre ne servait qu'à donner l'illusion qu'il était occupé, mais cela importait peu. Tout plutôt que de rester sans rien faire, à se tourner les pouces pour passer le temps en attendant le bon vouloir de Severus.

Une minute avant vingt heures, la porte s'ouvrit sur la silhouette sombre de son compagnon.

– Je ne pensais pas te trouver ici...

– Et où pensais-tu me trouver ?! maugréa Harry en fermant son livre sans se lever pour autant.

Severus ne répondit pas, quitta ses chaussures d'intérieur et ses chaussettes dans le dressing et se dirigea pieds nus vers la porte de l'antichambre. Les runes sur le chambranle brillèrent d'une lueur verte tandis qu'il posait sa main sur la poignée et entrait dans la pièce. Presque malgré lui, Harry s'était levé pour le suivre, mais il resta dans l'encadrement de la porte sans s'avancer.

– Je ne savais pas que Lucius avait tout rangé, remarqua Severus en parcourant la pièce du regard.

– Les elfes ont dû passer par là... Ça fait un moment que c'est comme ça.

Il était venu plusieurs semaines auparavant, juste pour voir ce que l'endroit éveillait en lui, et l'antichambre était déjà impeccablement rangée.

– Certainement pas, dit Severus. C'est la seule pièce du Manoir où les elfes ne viennent jamais. Lucius le leur a formellement interdit et c'est lui qui se charge du rangement et du nettoyage s'il y a lieu...

Harry haussa les sourcils, surpris. Il savait Lucius doué en sortilèges, mais de là à l'imaginer en fée du logis... ! Cela expliquait en revanche pourquoi Clay n'y avait jamais fait une allusion, alors qu'il ne se privait pas d'ironiser sur n'importe quel sujet !

– Va te mettre là-bas.

Du doigt, Severus désignait la croix de Saint-André, contre le mur du fond, tandis qu'il s'approchait de l'armoire. Harry sursauta, à nouveau surpris alors qu'il n'aurait pas dû l'être, mais pendant quelques secondes, il en avait presque oublié pourquoi ils étaient là.

Une violente bouffée d'adrénaline traversa son corps et lui coupa le souffle. Alors, c'était maintenant ? Il était censé aller devant la croix, et quoi ? Se déshabiller ? Attendre sans se retourner ?

Severus lui tournait le dos, fouillant dans l'armoire à la recherche d'il ne savait quels instruments de torture, et Harry hésitait toujours. L'incertitude tenaillait son ventre, son cœur battait la chamade et le poids de la décision qu'il allait prendre pesait comme une enclume sur ses épaules.

Puis, sans même savoir s'il avait réellement pris une décision, il s'avança de quelques pas vers la croix. Il n'allait pas se retourner, il n'allait pas regarder Severus, mais si quelque chose devait se passer, c'était maintenant ou jamais ! Il voulait se débarrasser de ça.

– Reste habillé pour l'instant...

L'ordre lui permit de respirer un peu. Les vêtements le rassuraient en partie, le protégeaient. Il n'était pas nu sous les regards.

Il entendit les pieds nus de Severus venir vers lui, puis une main ferme le poussa légèrement en avant, jusqu'à ce qu'il se trouve nez à nez avec la croix. Aux anneaux à l'extrémité des quatre branches de la croix, Severus accrocha un mousqueton, chacun pourvu d'une menotte en cuir, celles-là même que Lucius utilisait normalement pour l'attacher.

La croix était généralement l'endroit de Severus, l'instrument de son supplice sous le fouet et Harry se sentait mal à l'aise d'être là. Lucius préférait l'attacher avec des cordes, et s'il en avait besoin, il utilisait les nombreux anneaux au plafond pour le contraindre ou le suspendre. Parfois, ils utilisaient les fauteuils – et pas seulement pour s'asseoir ! – ou le sol tout simplement... Mais la croix était davantage liée à Severus. Et à présent, c'est lui qui allait s'y retrouver lié.

Harry sursauta quand Severus prit son poignet pour le placer dans la menotte. Il referma les épaisses sangles de cuir par-dessus sa peau, les serra solidement et les verrouilla dans la boucle. Il fit de même avec son autre bras, puis du pied, l'incita à écarter les jambes pour attacher une cheville après l'autre.

Ses gestes n'étaient pas violents, mais ils n'avaient pas cette douceur ronde dont Lucius l'enveloppait toujours quand ils étaient là. L'aristocrate était toujours caressant, onctueux, presque tendre, même quand il le cinglait d'un coup de martinet ou de badine. Les coups n'en étaient pas moins vifs et marqués, mais ils s'enroulaient autour de lui et Lucius avait toujours une caresse pour récompenser sa souffrance. Il n'en était pas là avec Severus, mais le fait est que ses gestes étaient précis, froids, mécaniques et sa fermeté implacable n'admettait aucune tendresse.

Il était à présent sanglé sur la croix, les bras et les jambes largement écartés, et les anneaux pour ses poignets étaient si hauts qu'il devait se tenir sur la pointe des pieds. La douleur surgissait déjà dans ses épaules, dans ses mollets contractés, dans son dos et dans son ventre noués d'angoisse. Harry se mit à trembler.

Il ne voyait pas Severus derrière lui, il n'entendait plus un bruit, il ne sentait que ce cuir serré autour de ses poignets et de ses chevilles, cette contrainte dont il ne pouvait se défaire et qui le maintenait en extension, en déséquilibre, hissé sur la pointe des pieds et si vulnérable. La plupart de son corps était libre, il était à peine attaché et pourtant il était déjà à la merci de n'importe qui. Et il tremblait comme une feuille morte.

Severus s'approcha, se plaqua contre son dos, et Harry sentit deux bras s'enrouler autour de lui, l'un autour de son ventre, l'autre autour de son torse, et qui le tenaient fermement, presque douloureusement. Longtemps, les bras ne firent rien d'autre qu'être là et le contenir, jusqu'à ce que, peu à peu, leur chaleur et leur sécurité ne fassent cesser ses tremblements.

Harry renversa la tête en arrière pour la poser sur l'épaule de Severus. Depuis longtemps également, il avait fermé les yeux, concentré sur la seule sensation des bras qui l'enserraient. Il était toujours attaché mais il se sentait mieux, il respirait mieux.

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Un moment vint où les bras le relâchèrent peu à peu, lui laissant une impression de froid et de vide, mais ce fut pour mieux s'aventurer ailleurs, caresser d'autres endroits de son corps. Lentement, il comprit que Severus déboutonnait sa chemise, la sortait de son pantalon et il sentit bientôt les mains directement sur sa peau, larges, massives, fraîches, et sa peau se hérissa sans qu'il se remette à trembler malgré tout.

Severus explorait son corps, chaque centimètre carré de son dos, de son torse, de son ventre... ses mamelons, sa gorge, ses flancs... Ses gestes n'étaient pas explicitement sexuels, ils ne cherchaient pas à l'exciter, simplement à le caresser de manière rassurante sous sa chemise ouverte qui flottait librement. C'était presque bon.

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Les mains le quittèrent et la légère traction sur son poignet le surprit. Un à un, Severus détacha les mousquetons et le libéra de la croix sans pour autant lui retirer les menottes. Harry hésita puis baissa lentement les bras pour soulager ses épaules endolories. Une fois habitué, la position était supportable, mais le changement de position lui rappelait la contrainte qu'il avait subie de manière prolongée.

Les mains de Severus l'aidèrent à retirer complètement sa chemise, puis déboutonnèrent son pantalon avant de le lui retirer, suivi par son sous-vêtement. En quelques secondes, Harry se retrouva nu, frissonnant de froid, perdu. Puis Severus le fit tourner sur lui-même, le repoussa légèrement avant de rattacher les mousquetons aux anneaux de la croix.

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Il ne voulait plus ouvrir les yeux, il ne voulait pas croiser le regard de Severus. Il était nu, grelottant, exposé aux regards, écartelé sur cette croix comme un trophée ou une victime, et il se sentait misérable. Il n'y avait là rien d'excitant, il n'y avait que de l'impuissance et presque de la détresse. Harry baissa le menton sur son torse, se tortillant et contractant les cuisses comme s'il allait pouvoir les serrer et cacher son sexe. Se cacher...

Severus passa une main dans ses cheveux et les tira en arrière, lui faisant brusquement redresser la tête, puis il se plaqua contre lui, les bras et les jambes aussi écartés que lui, les bras le long de ses bras, les jambes le long de ses jambes, son corps tout entier contre le sien. La chaleur de son torse contre lui...

Il n'avait même pas remarqué que Severus avait quitté sa chemise lui aussi... Il était torse nu, les pieds nus... avec simplement son pantalon noir et une ceinture.

Quand Harry se fut un peu détendu, les mains de Severus recommencèrent à parcourir son corps, caressantes mais fermes, insistant sur ses bras écartés, sur sa gorge offerte, sur son ventre et sur ses fesses.

Puis Severus se plaqua à nouveau contre lui et vint l'embrasser. Un baiser âpre, rugueux, dominant. Une langue qui vint envahir sa bouche. Sa tête maintenue en arrière par une main impérieuse. Contre son ventre, Harry pouvait sentir le désir imposant de Severus, maintenu enfermé sous son pantalon. Le sien était absent.

Il ne bandait pas, il n'avait envie de rien; pour lui, ce n'était pas du sexe, ce n'était qu'une forme de domination. Et le fait que Severus ait gardé son pantalon signifiait sans doute qu'il n'y aurait pas de sexe associé.

On était loin de ce qu'il pratiquait habituellement avec Lucius, cette excitation permanente, ces provocations, cette sensualité à fleur de peau... Les cordes, les marques de badine n'étaient qu'un moyen de sublimer son corps, de s'offrir au regard, de susciter le désir. Il s'exposait comme un tableau vivant, martyrisé, contraint, souffrant... Mais la douleur reçue, acceptée, et même recherchée, était une façon de montrer qu'il appartenait à Lucius, qu'il se donnait à lui, corps et âme. Là, Severus venait prendre ce qu'il voulait : la vision de son corps mis à nu, le toucher à son gré, lui imposer un baiser ravageur.

Mais peu à peu, le baiser devint plus doux, plus enivrant. Severus mordillait ses lèvres, sa langue, l'incitait agréablement, et Harry se surprit à participer davantage. Cela ressemblait lentement à un vrai baiser, de ceux qu'ils partageaient avant de glisser vers du sexe, quelque chose d'envoûtant, qui éveille les sens et le désir, une ébauche de caresse torride... Et la main de Severus avait quitté ses cheveux pour caresser sa gorge de manière très érotique.

Tout s'arrêta brusquement lorsque Severus relâcha ses lèvres, avant de reprendre de plus belle lorsqu'il se mit à genoux entre ses jambes écartées. Une main ferme sur ses bourses, à la limite de la douleur, Severus le suçait. Intensément.

Son érection n'était guère convaincante, mais Harry réagissait malgré tout. Et malgré la bouche accueillante de Severus, malgré la dextérité de sa langue et de ses lèvres, c'était ces doigts crispés sur ses testicules qui lui faisaient le plus d'effet. Qu'est-ce qu'il était devenu pour que la douleur le fasse plus réagir que la fellation de Severus ?!

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Cela ne dura que quelques minutes puis Severus abandonna son sexe, mollement gonflé et humide de salive. Il se redressa et vint murmurer près de son oreille :

– Veux-tu essayer le fouet ?

Harry hésita puis acquiesça. Il voulait savoir. Pour l'instant, il n'éprouvait qu'une espèce de frustration un peu sordide, un peu sale. Severus n'était pas Lucius, et même s'il éprouvait moins d'angoisse à rester attaché que tout à l'heure, il ne ressentait ni l'excitation, ni le désir qu'il éprouvait avant avec l'aristocrate. Et l'attitude parfois froide et dépourvue d'affect de Severus était déstabilisante.

Severus détacha à nouveau les mousquetons, le fit pivoter face contre la croix, puis le rattacha. Il avait dû garder le martinet non loin de lui car Harry sentit tout de suite les lanières de cuir sur sa peau. Ce n'était qu'un effleurement, une caresse le long de son dos, troublante.

Ce qu'ils appelaient improprement « fouet » étaient la plupart du temps des martinets, et celui-là était parmi les moins sévères de la collection. Il comportait de nombreuses lanières, d'un cuir épais mais doux, et son impact n'était pas parmi les plus mordants. Ceux qu'affectionnait Severus pour lui-même étaient plus fins et secs, d'un cuir plus dur, et bien plus accrocheurs et tout au fond de l'armoire, il y avait un ou deux véritables fouets, bien plus longs, à un seul brin et d'un maniement bien plus délicat, que Severus et Lucius utilisaient rarement.

Les lanières de cuir quittèrent sa peau pour s'y abattre une seconde plus tard, avec véhémence. Harry baissa la tête et arrondit le dos; c'était supportable. Coup après coup, la douleur se renouvelait, aiguë, puis disparaissait en s'effilochant. Restait une marque cuisante une seconde ou deux, qui disparaissait à son tour... Les coups étaient intenses, sévères, mais Severus alternait entre ses épaules et ses fesses et il lui laissait le temps de se reprendre entre chaque. Harry ne bronchait pas, même si son semblant d'érection avait disparu depuis longtemps.

Les coups se succédaient et Severus n'y allait pas de main morte. Sa peau devait être cramoisie. La douleur devenait plus vive aux endroits où le fouet s'était déjà abattu plusieurs fois mais il serrait les dents. Il attendait une pause, une main caressante qui vienne soulager la douleur et rafraîchir sa peau, un câlin tendre qui vienne reconnaître et féliciter ce qu'il avait déjà subi. Mais la pause ne venait pas.

Au contraire, Severus délaissa ses épaules pour ne cingler que ses fesses et la cadence de ses coups s'accéléra, ne lui laissant aucun répit. La douleur était terrible. Malgré lui, Harry commença à se tortiller, fuyant le fouet, à se contorsionner, à tirer sur ses liens, la souffrance le dépassait, il commença à gémir, à geindre, et Severus n'arrêtait pas.

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Il avait les larmes au bord des yeux et un sanglot coincé dans la gorge quand enfin Severus abandonna le fouet et vint le prendre dans ses bras.

Cette fois, Harry mit beaucoup moins de temps à se calmer : la simple cessation des coups était un immense soulagement et la douleur l'avait épuisé. Il se relâcha complètement entre les bras de Severus, simplement retenu par les menottes à ses poignets et ses chevilles, mais il tremblait de nouveau comme une feuille morte et ses jambes le portaient à peine.

Severus avait été trop loin. Plus loin que ce que Lucius s'était jamais permis. Il y avait été beaucoup trop fort, et surtout beaucoup trop longtemps. Sans pause, sans répit, sans humanité. Sans tendresse. Il n'y avait eu que la douleur pour la douleur. Sans qu'elle soit une source de fierté, de récompense ou un dépassement de soi. C'était une douleur sale. Presque avilissante.

Severus l'avait détaché sans qu'il n'y prête même attention et sans le soutien des liens, Harry s'effondra entre ses bras, amorphe et le souffle court. Il tremblait encore quand Severus l'installa contre lui dans un des fauteuils. Et il lui fallut de longues minutes entre ses bras pour retrouver un semblant de calme et de contrôle sur lui-même.

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– Lève-toi, fit Severus en se levant après lui. Mets-toi à genoux par terre.

Quitter ce moment d'apaisement était une souffrance en soi, et Harry s'agenouilla sur le tapis en plein désarroi. Il n'était pas sûr d'être prêt à continuer, et surtout il n'était pas sûr d'en être capable. Ses fesses le brûlaient encore, il se sentait faible et furieusement fragile. Mais à défaut des bras de Severus, la fermeté du sol sous lui était appréciable. Il aurait été incapable de tenir debout sans appui.

Un bandeau de tissu vint aveugler ses yeux mais ça n'avait pas grande importance. Il n'avait pas dû les ouvrir depuis que Severus l'avait attaché sur la croix. Ensuite, ce furent les cordes qui vinrent s'enrouler autour de lui, passant et repassant sur son torse, plaquant ses bras le long de ses flancs et ses avant-bras dans son dos, nouant ses poignets ensemble, jusqu'à ce qu'il se retrouve pris dans une espèce de carcan inamovible.

Quand Lucius usait de sa baguette pour tracer les lignes, puis prononçait un sortilège qui faisait apparaître les cordes, Severus les avait mises lui-même, avec des gestes précis, rapides, maîtrisés. S'il n'aimait pas être entravé par des cordes, Severus savait pourtant parfaitement bien les poser, et son harnais était d'une efficacité redoutable. De la taille jusqu'à la nuque, Harry ne pouvait pas bouger l'ombre d'un muscle. Les cordes étaient diablement serrées, au point qu'il pouvait tout juste respirer normalement, et il allait avoir de sacrées marques après. S'il y avait un « après ».

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Severus semblait contempler son œuvre... Ou peut-être réfléchissait-il à ce qu'il allait faire ensuite, Harry n'avait aucun moyen de le savoir. Il se retrouvait aveuglé, entravé par des cordes, nu et à genoux par terre. Dans une situation de complète dépendance.

Mais même très serrées, les cordes étaient confortables. Il avait toujours aimé ça, ça n'avait pas changé. Il était à peu près aussi incapable de bouger que tout à l'heure sur la croix, mais la sensation d'être maintenu au plus près du corps par les cordes lui plaisait davantage. Il était contenu, pas autant que dans les bras de Severus, mais cela lui donnait presque un sentiment de sécurité. En éprouvant la fermeté de ce carcan, il esquissa même une ébauche de sourire.

Mais la main de Severus sur sa nuque effaça rapidement son plaisir. Il le poussait vers l'avant, tandis que l'autre main sur son épaule le retenait en même temps, jusqu'à ce qu'il se retrouve face contre terre. À genoux. Les fesses en l'air.

Une bouffée d'angoisse le traversa. Violente. Harry secoua la tête, finit par poser une joue sur le tapis, tout en essayant d'arrondir le dos pour protéger ses fesses. Mais la main ferme de Severus sur ses reins lui fit au contraire creuser le dos et relever le bassin.

– Ne bouge pas !

Harry étouffa un gémissement d'anxiété. La position ne lui plaisait pas du tout. Il lui arrivait souvent d'être ainsi exhibé lorsqu'il faisait l'amour avec Lucius ou Severus, mais dans ce contexte-là, il se sentait terriblement vulnérable.

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Le premier coup de badine lui arracha un cri de douleur. Il ne s'y attendait pas. Severus avait été vif, cinglant, et ses fesses déjà meurtries par le fouet n'allaient rien supporter. Il se crispa à nouveau, les fesses rentrées malgré la main apaisante de Severus et il mit longtemps avant d'oser reprendre une position plus offerte.

Le second coup lui mit de nouveau les larmes aux yeux et il secoua la tête en gémissant de plus belle, crispé sur sa douleur, cherchant à protéger ses fesses de ses mains même s'il pouvait à peine les bouger. Il se débattit dans les cordes quelques instants avant de renoncer mais ses gémissements presque suppliants durèrent un peu plus longtemps, jusqu'à ce que Severus ne parle.

– C'est bon, calme-toi. J'arrête.

Harry poussa un gémissement de soulagement. Sur la peau brûlante de ses fesses, la main de Severus était douce, elle soulageait sa douleur cuisante, son angoisse, elle était un refuge dans lequel il voulait s'abandonner, épuiser ses souffrances, s'abriter et se protéger.

– Je voudrais tenter une dernière chose, dit doucement Severus. Est-ce que tu me fais confiance ?

Harry secoua la tête avec véhémence. Il voulait que ça se termine, il voulait du soulagement, il voulait du calme et du sommeil. Il voulait oublier. Il finit par acquiescer.

C'était Severus. Il ne pouvait pas dire qu'il n'avait pas confiance en lui.

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Entre ses fesses nues et offertes, Harry sentit couler la fraîcheur humide du lubrifiant. Il n'avait pas envie de ça, mais il n'allait rien dire. C'était Severus. Si Severus avait envie de le baiser, là, maintenant, à genoux par terre et la tête posée sur le sol, il allait se laisser faire.

Mais ce qui pénétra en lui était dur, rigide, inhumain et une vague de panique le submergea. Il ne voyait rien, il n'entendait rien, il était loin, ailleurs, là où la peur et la terreur balayaient ses derniers sursauts de conscience. Il tremblait. Il criait. Il pleurait. Il se voyait prostré au sol, couvert de sang et d'hématomes. Il entendait ce rire et cette voix suave qui se moquait. Il avait mal, horriblement mal. Il était sale. Il était seul. Il avait froid. Il hoquetait des larmes et du sang. Des suppliques. Il voulait mourir. Il serra ses bras autour du cou de Severus. Quelque part, dans son âme, il sentit la chaleur du lien et s'y raccrocha de toutes ses forces.

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oooooo

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Au changement dans leur façon de respirer, à leurs mouvements pour s'étirer, à une déglutition un peu sèche après une nuit de sommeil, Severus sut qu'ils étaient réveillés, tous les deux presque en même temps. Lui-même était réveillé depuis presque deux heures, mais ce matin, il n'était pas descendu nager. Il estimait à présent que, une fois par semaine, un réveil tous les trois ensemble valait bien de décaler un peu ses heures de natation. Et le plaisir de sentir Harry se lover contre lui dans un demi-sommeil le mettait de bonne humeur pour la journée autant que de l'exercice physique.

Il passa son bras autour des épaules de son compagnon et sentit son mari, juste derrière, repousser les draps pour se rapprocher d'eux. Il voulut caresser ses cheveux et l'attirer encore plus près, mais Severus perçut la crispation soudaine de l'aristocrate, la tension de son port de tête, et brusquement, Lucius se retourna pour se lever, attrapa un kimono qui traînait sur un fauteuil et quitta la chambre à demi-nu.

Harry grogna son mécontentement, fronça les sourcils et se redressa lentement sans comprendre.

– Laisse, fit Severus en l'incitant à se rallonger. Je sais ce qu'il a...

Dans le dressing, il prit un autre kimono qu'il enfila rapidement avant de sortir dans le couloir. Il allait devoir courir après son mari dans cet immense Manoir... ou bien demander de l'aide aux elfes. Ou faire preuve d'un peu de réflexion.

Il se dirigea vers le fond du couloir et poussa la porte du boudoir de Narcissa. Les endroits les plus improbables étaient parfois les plus logiques.

Debout devant une fenêtre, Lucius était là, raide et immobile. Sexy, malgré tout, dans ce kimono gris argenté qui le faisait paraître si grand et si altier, mais ce n'était pas le moment.

– Qu'est-ce que tu fais là ? demanda Severus bien qu'il connaisse la réponse.

– J'espérais que personne ne vienne me déranger.

Severus referma la porte derrière lui, s'approcha et s'assit dans un des fauteuils cramoisis qu'affectionnait tant Narcissa. Il aurait pu s'approcher encore et frôler Lucius d'une caresse, mais là encore, ce n'était pas le moment.

– Écoute, j'avais dit à Harry que ça ne me dérangeait pas et visiblement, j'avais tort, lâcha Lucius. Dis-lui que je suis désolé... Dis-lui que j'avais du travail.

Severus ne répondit pas et se contenta de croiser les jambes. Il n'allait rien dire du tout à Harry; l'excuse ne tenait pas debout et le jeune homme n'était pas idiot. Il allait rapidement faire le lien entre les marques sur son corps et la réaction de l'aristocrate.

Il laissa Lucius bouillir un moment dans sa contemplation jusqu'à ce que la question franchisse ses lèvres presque malgré lui et que la discussion puisse vraiment commencer.

– Comment ça s'est passé ? marmonna-t-il.

– Comme je m'y attendais, répondit Severus. Il a supporté au début... et puis il a fini par craquer.

Lucius se retourna brusquement, le regard glacial, et en trois enjambées franchit la distance qui les séparait pour s'asseoir face à lui. La tension se lisait dans ses lèvres pincées, dans la raideur de ses épaules, dans la sécheresse de ses mouvements, mais Severus n'en dirait rien.

– Qu'est-ce qui l'a fait craquer ?

– La pénétration par un objet.

La mâchoire de Lucius se crispa puis il détourna le regard. Ils pensaient tous les deux à la même chose et ils n'avaient pas besoin de mots pour se comprendre.

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– Il a supporté beaucoup de choses, reprit Severus après un silence. Être attaché, même s'il a eu besoin d'être rassuré au début. Sur la croix ou par des cordes... Il préfère nettement les cordes d'ailleurs. Il supporte la douleur à un niveau peut-être encore plus élevé qu'avant. Il supporte d'être touché, d'être contraint... Il a presque paniqué sur une position particulièrement exposée, et puis il s'est repris... Jusqu'à...

– C'est lui qui t'a demandé d'arrêter ?

– Non. Et il en aurait bien été incapable. Il est parti dans une crise de panique comme lorsque Draco l'a fait monté sur un balai, et sa magie a presque débordé. J'ai mis un bon moment avant de réussir à le calmer.

– Pourquoi il n'a pas utilisé son safeword avant ? grimaça Lucius.

À son tour, Severus détourna le regard. Soudain, pour rien au monde, il n'aurait voulu que l'aristocrate ait assisté à ce qui s'était passé la veille au soir. Lucius était rentré alors que Harry s'était déjà endormi et il n'avait eu conscience de rien avant ce matin.

– Parce que c'est Harry et parce que c'était moi. Je ne sais pas... c'était particulier. Il n'a pas dit un seul mot pendant toute la séance, pas un ! Même pas « Arrête ! » ou « stop ! » ou « non ! ». Il n'a pas dit un mot ! Même lorsque je l'ai poussé trop loin, il n'a pas ouvert la bouche pour faire cesser quoi que ce soit. Il s'est contenté de gémir et c'est moi qui ai dû arrêter à chaque fois.

Lucius fronça les sourcils devant ce qu'il devinait de ses aveux.

– Il a supporté bien trop pour que ce soit normal.

– Est-ce que le lien entre vous ne l'oblige pas à supporter tout ce qui vient de toi ?

Severus hésita. Il n'avait pas pensé à cette éventualité et elle était presque effrayante.

– Je ne sais pas. Le lien me permet surtout de savoir ce qu'il ressent. Je lis dans son aura comme si elle m'était ouverte. Je ressentais surtout son angoisse, sa résignation, sa douleur... son besoin d'être rassuré.

– Il n'a éprouvé aucun plaisir ?! fit Lucius avec un regard dur.

– Je n'ai pas particulièrement cherché à lui faire éprouver du plaisir, avoua Severus. Il voulait juste connaître ses limites. Maintenant, il les connaît.

– Harry ne fonctionne pas comme ça ! s'écria Lucius. Il a besoin de caresses, de tendresse, il a besoin de contreparties à sa douleur si tu veux le pousser plus loin !

– Je sais comment fonctionne Harry !

Ils se toisèrent du regard un long moment avant de céder simultanément.

– Il voulait savoir ses limites, je voulais savoir ce qui risquait de le faire craquer...

– Est-ce qu'il y a une chance pour qu'il accepter d'y retourner, maintenant ?

– Sans doute pas avec moi, ricana amèrement Severus. Même s'il comprend un jour que je suis capable de bien autre chose que ce qui s'est passé hier soir... Avec toi peut-être. Il apprécie toujours les cordes... Il sera capable d'éprouver du désir. Il éprouvait en tout cas des regrets des moments qu'il y avait passés avec toi.

Sans le faire exprès, Severus avait peut-être mis le doigt sur ce qui l'avait également dérangé hier soir. Il était conscient d'avoir été trop loin sur bien des points... Il n'avait pas été à la hauteur de ce qu'attendait son compagnon, mais surtout il y avait ces regrets dont il ne savait que faire. Harry lui avait demandé d'être « l'officiant » de sa première séance, mais il regrettait Lucius. Et dans ce lien nouvellement créé, Severus n'appréciait pas trop cela.

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Il resta songeur un long moment. Il regrettait bien des choses, et en particulier cette impression d'avoir trahi la confiance de Harry. Il aurait dû lui dire ce qu'il comptait faire, il aurait dû lui demander son assentiment à chaque fois et pas imposer des expériences en observant sa réaction. Même si le lien lui avait permis de savoir en permanence où il en était de son ressenti et d'en tenir compte, Severus avait utilisé l'antichambre à mauvais escient : il était venu chercher ses propres réponses au lieu d'aider Harry à trouver les siennes.

Il n'avait pas été assez aidant, il ne l'avait pas accompagné dans son cheminement, il avait été trop sec, trop dur, trop distant. Lucius avait raison : à part pour voir si Harry était encore capable de bander en étant attaché, jamais il n'avait recherché son plaisir. Il avait été dénué de tout l'affect, de toute la relation de partage, de confiance, de toute la douceur qui auraient peut-être permis à Harry de supporter la pénétration d'un objet sans basculer dans une crise de panique. Harry aurait mérité de pouvoir traverser ça autrement. Il méritait peut-être Lucius...

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– Écoute... Je suis désolé de ma réaction de ce matin...

Severus n'avait même pas remarqué que son mari s'était levé et se tenait juste devant lui. Et il s'excusait beaucoup trop en ce moment... c'était surprenant.

– … Je ne pensais pas que ça m'affecterait autant. J'avais promis à Harry que j'acceptais qu'il retourne dans l'antichambre avec toi et que ça ne me dérangeait pas... j'avais peut-être un peu sous-estimé l'importance que j'y attache, mais ce n'est pas grave. Je m'en remettrai. Ce que j'espère en revanche, c'est que ça ne change rien entre nous et surtout que vous n'en regretterez pas trop de choses. Ce qui s'est passé là-dedans ne regarde que vous deux, mais faites attention. Votre lien est encore frais et vous n'en connaissez pas tous les effets. Il oblige davantage Harry que toi... Vas-y doucement, il est encore fragile.

Severus grimaça tandis que Lucius se penchait pour l'embrasser. Merlin ! Si c'était à refaire maintenant, il procéderait bien différemment de ce qu'il avait fait hier soir !

– Viens, fit son mari en prenant sa main pour l'inciter à se lever. Allons le retrouver...

Severus se redressa avant de secouer la tête.

– Je vais descendre nager.

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Severus n'avait rien voulu savoir. Lucius le vit poursuivre son chemin et disparaître dans l'escalier en colimaçon dans un chatoiement de soie sombre. Son mari était encore plein de questions et d'incertitudes, mal à l'aise de ce qu'il avait fait au point de se sentir presque coupable. Et il ne pouvait rien pour lui. Severus devait trouver ses réponses lui-même et régler ce qui s'était passé avec Harry. Pas avec lui. Lucius avait ses propres tourments à gérer, et en premier lieu la jalousie.

Il secoua la tête et entra dans leur chambre. Harry n'était plus dans le lit, dont les draps étaient rabattus en désordre, mais il entendit couler l'eau de la douche.

– Haaa !..., cria Harry en ouvrant brusquement les yeux. Tu m'as fait peur ! Mais on n'a pas idée de surprendre les gens comme ça !

Harry passa une main brusque sur son visage pour en chasser l'eau et le shampoing qui le gênaient et continua à vitupérer, encore sous le coup de sa frayeur.

– Et qu'est-ce qui t'a pris de quitter le lit comme ça tout à l'heure ?! Pour une fois... un jour par semaine... qu'on peut traîner au lit tous les trois ensemble, tu trouves le moyen de te sauver comme un voleur !

Lucius sourit doucement et se glissa sous le jet d'eau chaude tout en augmentant sa puissance.

– Fais-moi une place au lieu de râler... Je suis désolé pour ce matin, j'ai eu du mal à...

En pinçant les lèvres, il suivit du doigt une des marques de corde sur le bras de son amant. Harry s'interrompit immédiatement et resta figé sur une exclamation de surprise.

– Oh...

Les marques étaient nombreuses; déjà sur le peu qu'il voyait... Severus avait dû fortement serrer les cordes ou bien elles avaient frotté sur la peau... Ou Harry s'était débattu dans ses liens. Il ne devait pas penser à ça. Lucius prit Harry dans ses bras et le serra contre lui.

– Excuse-moi, je pensais pouvoir passer au-dessus de ça, mais le fait est que je suis sans doute... jaloux, fit-il avec un petit rire. J'aurais voulu être celui qui te fasse renouer avec ça...

– Je n'ai renoué avec rien du tout, fit Harry en lui rendant son étreinte. C'était juste un test.

Tout en savourant la tendresse de son amant et son visage venu se nicher dans son cou, Lucius fronça les sourcils.

– Ce n'était pas ce à quoi tu t'attendais ?

– Je ne sais pas encore quoi en penser, avoua Harry, les lèvres contre sa peau. J'en attendais peut-être trop de choses, justement. J'attendais que ce soit toi, et ça ne l'était pas. J'attendais que ce soit Severus et ça ne l'était pas non plus. Il m'a aidé à me sentir en confiance et en sécurité même en étant attaché, mais ça n'était pas agréable comme ça aurait pu l'être. Il m'a donné du plaisir, mais ce n'était pas... excitant, ni réciproque. Je n'ai pas pu lui donner ce dont il avait envie.

Lucius fronça les sourcils de plus belle. Harry et Severus restaient chacun sur une impression d'échec, mais pas pour les mêmes raisons. À croire qu'ils n'avaient pas vécu les mêmes choses, ou qu'ils avaient fait tout cela sur un malentendu...

Harry avait voulu tester ses réactions dans des positions d'infériorité, il avait voulu retrouver le plaisir des cordes, de la contrainte, l'excitation de se sentir provoquant, cette tendresse particulière qu'il recevait en échange de sa souffrance, ce plaisir qu'il donnait par sa dévotion... et il était resté frustré, de n'avoir ni reçu, ni donné... de n'avoir fait que subir.

Severus était venu pour savoir ce que Harry avait subi et ce qu'il était capable de subir encore – et ce qu'il était incapable de dépasser – mais il était resté dans une logique froide, implacable, trop dénuée de sentiments pour y ancrer un quelconque plaisir, le sien ou celui de Harry. Sciemment ou non, il était passé à côté de toute la richesse de ce genre de pratiques : la relation et l'échange.

Et puis, c'était aussi de sa faute. Il avait dit à Harry que Severus serait plus attentif, plus soucieux de ses réactions... et visiblement, il ne l'avait pas été. Et quelque part, Harry était déçu.

– Ce n'était qu'une première fois, tempéra Lucius. Ça n'a rien de sacré, ni de définitif... Si tu le souhaites, nous y retournerons... avec d'autres règles, avec d'autres façons de faire... avec Severus aussi puisque tu aimais beaucoup ces moments de partage. Si tu ne crains pas d'être attaché, tu sauras petit à petit retrouver le plaisir... comme tu as su le faire en faisant l'amour avec nous. On prendra notre temps... et ça reviendra.

Harry frotta son visage contre son cou et marmonna un son incompréhensible avant de finir par murmurer :

– D'accord...

La joie et le soulagement bondirent dans sa poitrine. Harry était prêt à recommencer. Et il était prêt à recommencer avec lui. Malgré tout. Lucius serra son amant dans ses bras comme si sa vie en dépendait, un sourire radieux, que personne ne pouvait voir, rivé sur ses lèvres. C'était ridicule, ce n'était qu'une pratique sexuelle parmi d'autres, mais elle avait pour lui plus d'importance qu'il ne l'imaginait lui-même. Et quelque part, cela signifiait aussi que Harry avait dépassé – ou dépasserait – la plupart de ses peurs.

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Chaude et relaxante, la douche coulait sur leurs corps nus et enlacés. Ils étaient trempés, ruisselants, et pourtant si bien dans les bras l'un de l'autre. Et sous ses cheveux blonds lissés par l'eau, les lèvres de Harry s'étiraient sur sa peau en un fin sourire.

– J'ignorais que c'était si important pour toi...

– Je l'ignorais aussi, sourit Lucius. Peut-être l'effet du manque... ça fait si longtemps que je n'ai pas mis un pied dans cette pièce ! Et tu es tellement beau dans des cordes...

– En tout cas, j'ai bien compris la limite de ce que mes fesses étaient prêtes à accepter ! gloussa Harry.

Un instant, Lucius fut surpris que son amant prenne autant à la légère la crise de panique qu'il avait eue dans l'antichambre, puis il comprit que Harry parlait d'autre chose.

– Montre, fit-il en l'incitant à se tourner. Seigneur !

Même lui n'avait jamais fait de marques pareilles, ni à Harry, ni même à Severus !... Ou peut-être une ou deux fois à Severus... mais tout de même ! Ses fesses étaient pleines de marques rouges ou violacées, même après la nuit, et le haut de son dos comportait aussi quelques traces suspectes.

Lucius prit une grosse noisette de gel douche dans sa main et entreprit de laver le dos et les fesses de son amant, comme si cela allait pouvoir faire disparaître les marques... Mais à part lui donner l'impression qu'il le caressait avec un bon lubrifiant, cela ne servait pas à grand chose. Si ce n'était à l'exciter.

– C'est une impression ou tu es en forme, ce matin ? gloussa Harry en s'appuyant des deux mains contre le carrelage.

Il avait creusé les reins de manière significative, et ses fesses ornées de rouge le narguaient de toute leur splendeur.

– Je ne sais pas si elles sont prêtes à m'accepter..., susurra Lucius en les caressant.

– C'est encore sensible... Mais si tu y vas doucement, elles sont prêtes à tout.

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oooooo

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Toute la journée, Severus conserva un comportement relativement fuyant et taciturne, au point que Harry dut à plusieurs reprises aller le chercher et lui manifester sa tendresse. Même si son compagnon semblait penser le contraire, il ne lui en voulait pas. Cette première séance dans l'antichambre était une ébauche; chacun avait compris de ses erreurs, chacun était prêt à apprendre et à prendre en considération les attentes de l'autre... La prochaine fois ne pouvait être que meilleure. Car Harry ne doutait plus qu'il y ait une prochaine fois.

Parler avec Lucius lui avait fait du bien – sans doute autant que ce petit orgasme sous la douche – et à mesure que les heures passaient, il prenait de la distance avec ce qui s'était passé dans l'antichambre. Son sentiment général évoluait aussi de la même manière et il n'était plus figé sur cette impression d'échec et de soumission un peu sordide.

Même si Severus l'avait poussé trop loin sous le fouet, il avait su l'accompagner pour se réhabituer à être attaché. Il avait su être présent, le prendre dans ses bras assez longtemps, assez fermement pour que ses tremblements s'estompent et cessent complètement. Il avait su le détacher pour le rassurer lorsqu'il le fallait. Il avait su lui donner envie de plus, en l'embrassant, en le suçant... Si Harry n'avait pas été aussi focalisé sur cette nécessité de réussir quelque chose, il aurait même pu y prendre du plaisir.

La seule chose qu'il pouvait reprocher à Severus était son manque d'empathie en lui administrant le fouet. Si au début, ses coups étaient espacés, mesurés... rapidement, cela avait dépassé, et de loin, ce que Harry pouvait tolérer. Et pourtant il n'avait pas su dire non. Cela avait pourtant été une des premières questions qu'il s'était posé avant cette séance dans l'antichambre : pourrait-il refuser quelque chose ? Il n'avait même pas essayé. Et cela l'interrogeait...

Était-ce l'effet du lien, qui lui imposait une certaine soumission à Severus ? Était-ce la même sidération que lorsqu'il était monté sur le balai de Draco alors qu'il le refusait de toutes ses forces ? Était-ce la volonté inconsciente de dépasser coûte que coûte ses souvenirs de captivité ? Et pourtant ces souvenirs-là n'étaient apparus que lorsque Severus avait voulu lui introduire un jouet. À aucun autre moment, il n'avait associé ce qu'il vivait dans l'antichambre avec le fait d'être retenu prisonnier. À aucun moment, être attaché, être touché, être fouetté par le martinet ou la badine n'avait été associé à ce qu'il avait vécu là-bas. Même quand il avait été à genoux, encordé et les fesses en l'air, il aurait supporté que Severus le baise. Mais pas avec un objet.

Maintenant qu'il le savait, cependant, Harry entrevoyait la possibilité de dépasser cette angoisse. De la même manière qu'il envisageait tout à fait de remonter sur un balai avec l'aide de Draco, renouer avec un jouet entre les fesses était possible. Il avait eu de si bons orgasmes de cette façon... Dont un mémorable dans le bureau de Lucius et sous ses yeux. Encordé sur une chaise...

Et la sensation des cordes qu'il n'avait pas éprouvée depuis si longtemps avait été un tel plaisir... Severus avait fait preuve d'une dextérité remarquable. Moins esthétique que la façon de faire de Lucius, plus massive, plus imposante, mais diablement efficace. Et cette impression de solidité, de sécurité dans les cordes avait été si apaisante...

Un léger sourire flotta sur ses lèvres tandis qu'il s'endormait tout à fait dans les bras de Severus. Merlin ! qu'il aimait les cordes...

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– Il sourit même en dormant, maintenant, songea Lucius à voix haute.

Le regard de l'aristocrate débordait de tendresse en contemplant leur amant commun, au point que Severus en sourit également. Puis il baissa les yeux vers Harry, le réinstalla un peu mieux contre lui et le caressa quelques instants. Parfois, son compagnon lui faisait l'effet d'un gros chat qui serait venu se frotter contre lui en ronronnant avant de s'installer sur ses genoux pour s'endormir... Et parfois, il était Harry, en train de manipuler une magie que personne ne comprenait et qui dépassait de loin la puissance de n'importe qui... Parfois, un jeune homme fragile, trop sensible, éperdument amoureux et capable de supplier pour se faire baiser; parfois il aurait pu tuer simplement en déployant sa magie sans contrôle... Harry était un paradoxe ambulant, un joyau précieux et précaire en même temps, qu'il fallait manipuler avec précaution. Mais pour l'instant, il semblait heureux détendu et souriant même dans son sommeil.

– Oui. Je ne sais pas ce que tu lui as dit ce matin, ou ce que tu lui as fait, ajouta Severus avec un regard plus sombre, mais au fil de la journée, son aura a changé pour devenir plus enjouée, joyeuse... et presque « lubrique ».

Lucius gloussa autant devant ses propos que devant sa légère jalousie.

– Il avait besoin de prendre un peu de recul par rapport à votre séance... autant que toi, sans doute. On ne change pas de partenaire comme ça, du jour au lendemain, sans préparation. Il faut du temps pour se connaître, même dans ces pratiques. Surtout dans ces pratiques... Harry n'était pas venu chercher que des réponses... il en avait envie depuis un moment. Mais il craignait sans doute davantage mon regard que le tien.

Severus grommela. Il n'avait plus envie de parler de cela. Même si Harry lui avait montré toute la journée son amour inchangé, il n'était pas encore serein.

– Il te fait toujours confiance, sourit Lucius. Quand bien même tu ne le crois pas...

– Qu'est-ce que ça a donné ton dîner avec Greengrass ? maugréa-t-il.

En être réduit à parler de politique pour changer de sujet... il tombait bien bas.

– Pas grand-chose de probant, soupira Lucius. Beaucoup d'idées, mais rien d'applicable pour l'instant, compte tenu des circonstances...

– L'enquête a progressé ?

– À pas de fourmi. Les Aurors n'arrivent pas à mettre la main sur le moindre fichu renseignement sur les sorciers qui étaient présents. On a trois noms. Ce sont tous des bons fils de famille, de familles anciennes qui plus est, sans histoires, et qui, un beau jour, ont disparu de la circulation pour réapparaître sur le Chemin de Traverse le jour de l'attentat. Et entre les deux, rien. Pendant deux, trois ans, aucune information, aucun contact, aucun réseau... rien. On ne sait pas ce qu'ils ont fait pendant ce laps de temps, où ils étaient, ni pourquoi ils se sont ralliés aux vampires... aucune ébauche d'explication. Paradoxalement, on en sait plus sur les vampires eux-mêmes ! Francis Dorléans et le Premier Ministre belge sont dans la même situation. On sait qui ils sont mais on n'a rien d'autre.

– Sur les vampires, vous avez eu des informations ? s'étonna Severus.

Lucius lui jeta un regard appuyé, comme il l'aurait fait à quelqu'un qu'il jaugeait pour savoir quels renseignements il pouvait divulguer, puis il répondit en mesurant ses mots :

– On a eu quelques bribes d'information... À vrai dire, on a eu une proposition d'aide. De la part d'une coalition de vampires plutôt « pacifistes »... qui veulent juste vivre en paix, en marge de la société sorcière, et qui craignent une chasse aux vampires comme il y a quelques siècles. Ils proposent une alliance... une protection en échange de leur collaboration. Tout ça n'est pas décidé encore. Je dois aller à Bruxelles cette semaine... Et je vais sans doute devoir renvoyer Charlie en Roumanie...

Severus fronça les sourcils. Charlie était rentré à peine quelques semaines auparavant, juste avant Noël, et Matthieu commençait à trouver ces missions discrètes pour le Ministère bien trop pesantes et régulières.

– Encore ?!

– Je sais, fit Lucius en se servant un nouveau verre de cognac. Mais je n'ai pas le choix. Charlie est comme un poisson dans l'eau là-bas. Il parle la langue du pays, il connaît du monde, il a son réseau... Il me ramène à chaque fois plus d'informations qu'une équipe complète d'Aurors !

– Tu oublies qu'il a tué un vampire en pleine rue lors de l'attentat ! Sa tête va être mise à prix et je n'ai pas envie que Matthieu soit veuf avant même d'être marié !

– J'ignorais qu'ils y songeaient, fit Lucius avec un petit sourire avant de redevenir plus sérieux. Je n'ai pas l'intention d'envoyer Charlie en mission suicide, ne t'inquiète pas. Je pense même qu'il s'agira d'un de ses derniers séjours là-bas, du moins à ma demande... mais j'ai besoin de lui pour établir des contacts. Une fois cela fait, je le laisserai tranquille.

Cette impression que Charlie était un pion dans un vaste jeu d'échec ne plaisait pas beaucoup à Severus. Pas qu'il appréciât démesurément le dragonnier, mais il comptait pour Matthieu. Et Matthieu comptait pour lui. Mais il avait aussi suffisamment fréquenté les états-majors de l'Ordre du Phénix et même des Mangemorts pour savoir reconnaître quand un pion avait une position intéressante. Il espérait juste que son mari savait ce qu'il faisait... Et que Charlie n'était pas trop une tête brûlée.

– Et Harry ? fit Lucius en désignant leur amant endormi d'un signe de tête. Il en parle ? De l'enquête, de l'attentat ?

– Strictement jamais. Depuis la fois où il m'a avoué qu'un des vampires présent lors de l'attentat était le même que pendant sa captivité, il ne m'en a jamais reparlé. Il ne pose pas de questions, il ne lit pas les journaux... il fait comme si tout cela n'existait pas.

– Évidemment, ce que je viens de te dire n'est pas prêt de sortir dans les journaux ! prévint Lucius. Et je ne pense pas qu'il soit opportun de lui en parler.

Severus leva les yeux au ciel devant cette façon maladroite de lui demander de tenir sa langue.

– Je ne comptais pas le faire.

Ils restèrent un moment silencieux, Lucius savourant son cognac avec un air pensif et Severus caressant machinalement le dos de son compagnon.

– Et toi, là-dedans ? osa-t-il enfin. Comment ça se passe ?

Lucius haussa les épaules avec un rictus amer avant de se reprendre.

– Je fais avec la situation... J'avais espéré pouvoir vraiment faire de la politique lorsque j'ai accepté le poste. Avoir une ligne de conduite claire, des objectifs, pouvoir mener à bien certaines réformes, dépoussiérer le Ministère, reprendre les choses là où je les avais laissées il y a quelques années... Pas me retrouver à devoir gérer cette crise ! Mais il faut bien que quelqu'un se retrousse les manches et s'y colle...

Lucius avala le fond de son verre puis reprit, presque pour lui-même :

– Je n'ai pas eu le temps de me constituer une équipe solide avant le début de ce bazar... J'aurais aimé changer quelques têtes... et avoir un secrétaire en qui je puisse avoir totalement confiance. Je regrette Mandy... elle était fabuleuse ! J'ai même songé un moment à demander à Mark de reprendre du service pour moi...

– Certainement pas ! intervint Severus. Mark a un passé trop sulfureux.

– J'ai fait disparaître tout son dossier à l'Agence... Pour qu'il ait la paix pour son mariage. Il est blanc comme neige.

– Hormis pour tout ceux qui l'ont connu à cette période... Et ils ont été nombreux, d'après ce que je sais. De toute façon, tu as besoin de Mark ici, pour gérer tes affaires courantes. Sans compter que Håkon t'en voudrait de l'exploiter davantage ! Et puis il manquerait à Harry... Ils passent beaucoup de temps ensemble.

– Je suis content qu'ils se soient rapprochés, murmura Lucius. Mark est quelqu'un de bien...

– Personne n'en doute, fit Severus avec un sourire.

Et puis le jeune homme avait une véritable amitié bienveillante pour leur amant. Sincère et désintéressée. Pouvoir se confier à l'ancien assistant avait fait beaucoup de bien à Harry... Et il fallait bien avouer que Mark était un vrai rayon de soleil dans le Manoir. Toujours souriant, toujours enjoué... toujours en train de dire une bêtise ou de faire une allusion osée ! Et lorsqu'ils étaient tous les trois ensemble : Mark, Harry et Matthieu, ils impulsaient une bonne humeur qui se communiquait à tout le monde !

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– Et qu'est-ce que ça donne votre union, aujourd'hui ? demanda Lucius en le voyant caresser la main de Harry. C'est toujours aussi... déroutant ?

– Ça s'est un peu tassé. Les trois premiers jours, j'ai eu l'impression de marcher sur des œufs, tellement la magie était débordante, expliqua Severus. Maintenant, ça va mieux, c'est plus équilibré. J'ai perdu un peu de magie et il en a regagné, même s'il est encore fatigué... J'ai toujours accès à son aura et à ses sentiments en permanence, mais je ne suis plus « alerté » dès qu'il touche quelqu'un ou que quelqu'un le touche... Le lien est plus en profondeur.

– Et il sait que tu perçois ses sentiments ?

– Je ne pense pas. Du moins, il sait que le lien permet une certaine osmose, mais je ne pense pas qu'il sache l'ampleur de ce que je ressens chez lui... Il n'a pas du tout la même sensation chez moi.

Lucius grimaça. Severus était tout aussi conscient que son mari que, sur certains points, le lien avait créé une relation inégale entre Harry et lui, mais il ne pouvait plus rien y faire.

– N'en abuse pas.

– Je l'aime. Je n'ai pas l'intention de lui faire du mal.

– Je regrette de ne pas pouvoir passer plus de temps avec vous deux.

Le regard de Lucius était soutenu. Intense. Il se passerait sans doute beaucoup de temps avant qu'ils n'avouent de nouveau leurs sentiments de façon aussi limpide et aussi assumée. Et cela faisait bien longtemps que Severus n'avait pas été ainsi captivé par les yeux gris de son mari, à la fois si clairs et si fascinants. Un regard lumineux, qui éclairait jusqu'au plus profond de son âme... Et que Lucius brisa d'un sourire et d'un battement de paupières; mais ces quelques secondes avaient suffi à faire vibrer Severus dans des endroits insoupçonnés de son cœur. Oui, il aimait encore son mari au moins autant que Harry, mais il n'oserait peut-être pas le dire de la même manière.

– Il parle encore de sa fille ? reprit Lucius avec un gloussement amusé.

– Non. Je crois qu'il a eu trop à faire avec la cérémonie d'union... Je lui ai dit qu'il serait peut-être souhaitable de lui aménager une chambre... je crois qu'il l'a fait mais je n'ai pas voulu jouer les curieux.

Lucius hocha la tête en signe d'assentiment, son regard rivé sur le corps endormi.

– Et toi, tu t'es fait à l'idée qu'il était père ?

– Il a toujours été père, répondit Severus en haussant les épaules. On ne l'a juste pas connu dans cette situation... Ça reste encore irréel pour l'instant mais j'avoue que je suis curieux.

Severus fit la moue devant le sourire doucement moqueur de son mari. Il n'irait pas jusqu'à avouer qu'il était presque impatient de rencontrer ce bébé, mais Lucius le connaissait assez pour deviner bon nombre de ses pensées.

– Méfie-toi ! Une fois le premier pas franchi, tu vas te retrouver à changer des couches, essuyer des traces de vomi et te lever dix fois par nuit !

– Ce bébé a deux mères et un père qui s'en occupera de temps en temps, protesta Severus. Je n'ai rien à voir là-dedans !

– Il te mènera par le bout du nez ! gloussa Lucius. Et sa fille tout autant ! Et tu n'attends que ça !

Severus secoua la tête en levant les yeux au ciel. Son mari divaguait... ou bien il prenait ses propres désirs pour des réalités.

Pourquoi ce fut précisément à ce moment-là que la magie choisit de déshabiller Harry qui dormait pourtant depuis un bon moment ? Il n'en savait rien, mais il grimaça à la vue des traces violacées ou bleuâtres sur les fesses de son compagnon. La culpabilité l'étreignait toujours.

– Allez, fit Lucius en se levant. Je crois qu'il est temps d'aller se coucher. Pour une fois qu'il s'endort avant toi !

L'aristocrate sortit sa baguette et jeta un sortilège d'allègement sur le corps de leur amant pour que Severus puisse le porter, mais son regard restait lui aussi rivé sur les marques qu'il avait faites à Harry.

– Tu mériterais que je te fasse la même chose ! susurra Lucius en se penchant sur lui, l'obligeant d'une main à relever le menton pour croiser son regard. Ça fait bien trop longtemps que tu n'as pas fréquenté l'antichambre pour ton propre bien... D'ailleurs, puisqu'il dort...

– Pas ce soir, répondit Severus avec un sourire narquois. Je préférerai que Harry soit là, ça lui redonnera peut-être davantage envie... mais puisqu'il dort...

– Tu ne perds rien pour attendre !

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Parce que parfois, certaines expériences, faites pour de mauvaises raisons ou dans un mauvais contexte, laissent un goût amer... Mais que ça n'a rien de définitif.

La semaine prochaine, dernier chapitre de la première partie: Harry et Severus doivent composer avec les effets de leur lien et Harry s'occupera pour la première fois sa fille... et ce ne sera pas aussi facile qu'il le pensait.

Au plaisir

La vieille aux chats