8 octobre
Étoiles filantes (Shooting stars)
Azeem avait amené le jeune frère de son Chrétien dans une balade nocturne qui les avait menés tout droit au sommet d'une colline. La nuit était claire, veloutée, paisible et les étoiles brillaient dans le ciel.
« Les hommes de mon pays ont l'habitude d'étudier les astres, déclara le Maure tandis qu'ils les observaient. Ils se servent d'instruments et de calculs de toutes sortes pour déterminer leur position, leur course et même leur âge.
-Tu en as pris quelques uns avec toi ? s'enquit le jeune homme avec curiosité. »
Il se souvenait de la longue-vue qu'Azeem lui avait montrée et qu'il avait jugée incroyable.
« Non, je ne suis pas astronome, sourit le Maure avec amusement. Allongeons-nous sur cette colline un moment. »
Gilles obtempéra et rabattit sur lui les pans un peu trop lâches de la veste qu'il portait. A ses fines broderies et l'absence quasi-totale d'usure, Azeem devina qu'elle appartenait à Robin.
« Est-ce que ton frère te manque ? demanda-t-il pour le pousser à avouer quelque chose dont il se doutait depuis beau temps.
-Pourquoi me manquerait-il ? rétorqua son compagnon. On ne se connaît pas depuis si longtemps que ça. Et j'ai l'habitude de vivre seul.
-C'est justement pour ça que tu n'as peut-être plus envie de cette terrible solitude, observa le Maure doucement.
-Regarde, une étoile filante. »
Azeem suivit son regard. En effet, une traînée lumineuse faisait son chemin à travers le ciel nocturne.
« Dans mon pays, les astronomes pensent que ce ne sont pas vraiment des étoiles mais des morceaux de roche, expliqua-t-il.
-Des roches ? répéta son compagnon, amusé, en se tordant un peu pour regarder dans sa direction. »
Ses cheveux blonds lui retombaient autour du visage. Il avait un sourire et une expression espiègle qui ressemblaient beaucoup à ceux de son frère.
« Si ce sont des roches, poursuivit-il, comment se fait-il qu'elles brillent comme cela ?
-Ça, je l'ignore, sourit Azeem. Peut-être les savants de mon pays ont-ils élucidé ce mystère depuis que je suis parti. Mais j'aurai du mal à le savoir : les livres arabes parviennent rarement jusqu'à votre pays.
-Est-ce que…, lança Gilles après une hésitation. Est-ce que tu n'as pas des proches qui t'entendent chez toi ? Maintenant que tu as sauvé Robin…
-Non, mon jeune ami, souffla le Maure en soutenant son regard. Plus personne ne m'attend.
-Ah… J'en suis désolé pour toi…
-Mais ils me manquent, bien sûr. Je me dis souvent que les choses auraient été bien différentes si j'avais fait d'autres choix.
-Mais tu es si sage ! Si posé et si compréhensif. Si clairvoyant du monde qui t'entoure… Pas comme Robin.
-Robin est peut-être plus sage que moi, sur certains points, sourit Azeem, amusé. J'espère que son voyage de noces se passe bien. Il l'a bien mérité, après tout ce que sa dame et lui ont traversé.
-Hum, murmura son compagnon avant de se concentrer de nouveau sur la voûte céleste. »
Une nouvelle étoile filante traversa le ciel en scintillant. Les deux hommes l'observèrent, ainsi que les suivantes, en silence, et puis le plus jeune poursuivit :
« Même si ce sont des fragments de roche, peuvent-elles exaucer les vœux ?
-Ah ça ! Aucun des savants de mon pays n'a encore spéculé sur leurs pouvoirs, répondit Azeem.
-J'aimerais bien que Robin revienne, lâcha Gilles brusquement. »
Après une hésitation, il ajouta :
« C'est vrai qu'il me manque.
-Je vois ça, avoua l'ami de son frère, plein de compassion, en lui touchant doucement le bras. Mais il n'y a pas que du regret, n'est-ce pas ? Tu es tourmenté par autre chose… par l'anxiété causée par son départ, peut-être ?
-Je… Je ne suis pas nerveux…, tenta de se défendre Gilles. C'est seulement… Eh bien, nous avons beaucoup de choses à rattraper et nous n'avons pas trop eu le temps de nous voir avant qu'il parte…
-Et tu es sûr que tu ne redoutes pas aussi de ne pas le voir revenir exactement tel qu'il était quand il t'a quitté ?
-Si, peut-être, marmonna le jeune homme. Peut-être aussi que je me sens moins… en sécurité… quand il n'est pas là… »
Ça lui faisait visiblement mal de l'avouer. Azeem n'essaya pas de le convaincre que, même sans son frère, il aurait toujours un ami pour veiller sur lui. Il savait que c'était inutile, alors il se rapprocha de lui.
« Un peu de réconfort ? proposa-t-il pour être sûr que le jeune homme acceptait d'autres câlins que ceux de son aîné. »
Il l'avait étreint spontanément pendant la cérémonie de mariage tellement il était joyeux, mais on ne savait jamais. Mais Gilles acquiesça, se redressa et se glissa dans les bras du Maure. Cette faiblesse soudaine était sûrement due à l'heure tardive, qui affaiblissait ses défenses, et à Robin qui lui manquait. Azeem le serra contre lui de son mieux. Il adressa comme vœu aux étoiles filantes que la sérénité revienne sur son jeune ami – il n'avait pas besoin de prier pour le retour intègre de Robin, car il savait que l'archer serait exactement le même, en tempérament, en attention et en tendresse envers son cadet, que quand il était parti.
