Bonjour ! Cette histoire se déroule entre Relève Imprévue et Petit déjeuner familial, encore un grand moment de joie et d'apaisement pour Shun et Nathalie. Pour rappel, cette dernière est sur le fil du rasoir depuis que sa plaie de Mars s'est encore étendue.

Prompt phrase : Here, I will do it for you, proposée par Lowell H. Crush

Age des personnages : Environ 36 ans


Interdose

— Laisse, je vais le faire pour toi.

Nathalie jeta un regard noir à la silhouette de Shun qui essuyait une assiette dans la cuisine, puis retourna à ses occupations sans prendre la peine de répondre.

Elle avait été tirée du sommeil par une douleur lancinante dans son pied gauche, le seul encore valide, et avait découvert avec humeur que la perfusion qu'elle y avait posée dans la matinée avait diffusé. Le liquide, au lieu de s'écouler tranquillement dans ses veines, s'était dévoyé de sa circulation sanguine et avait saturé le tissu interstitiel qui entourait ses vaisseaux. L'œdème qui en résultait avait fait tripler son pied de volume ; sa peau tendue et luisante semblait près de craquer. Son premier soin avait évidemment été de retirer le cathéter pour limiter la casse, mais il était vital qu'elle en pose un nouveau pour continuer l'hydratation intraveineuse qui maintenait ses reins à flots.

Sans compter que sa dernière dose de morphine commençait à dater.

Cependant, malgré ses efforts et ses jurons, impossible de distinguer une veine où piquer sa perfusion dans la masse cireuse qu'était devenue son pied. Ses mouvements saccadés gagnaient en rudesse ce qu'ils perdaient en précision au fur et à mesure que sa patience s'érodait. Elle manquait de temps. Outre l'œdème, franchement douloureux, l'immense plaie de Mars qui recouvrait plus de la moitié de son corps ne tarderait pas à s'éveiller. Si l'intervention miraculeuse d'Aria l'avait sauvée de la mort, elle payait rudement les conséquences de son affrontement avec Sirius du Centaure. Une bouffée de chaleur de mauvaise augure l'inonda d'une sueur glaciale qui contrastait sur sa peau brûlante. Les frissons parcourant son épiderme moiré étaient annonciateurs d'une crise algique, et elle ne tenait pas à attendre qu'elle se déclare. Seule une injection de morphine pourrait la calmer, et elle n'avait pas de voie d'abord !

L'anxiété nouait cruellement son ventre alors qu'elle échouait une première, puis une seconde fois. Non loin, Shun s'activait en silence dans la cuisine, mais le bruit des casseroles jouait sur ses nerfs tendus comme des cordes de guitare. Il avait bien sûr remarqué son réveil, avait suspendu un instant ses activités pour l'observer, puis avait de nouveau vaqué à ses occupations sans se permettre de remarque. Son indifférence l'irritait. Elle avait l'impression qu'il entrechoquait volontairement les couverts pour l'agacer. Elle lui décocha un regard assassin : il ne voyait pas qu'elle essayait de se concentrer ? Heureusement que Hyoga était sorti, elle n'aurait pas supporté un deuxième casse-pied !

Elle se força à expirer longuement, puis tenta de feinter son mal-être en préparant sa seringue de médicament avant un nouvel essai. Elle contempla un instant la précieuse panacée en soupesant la possibilité de se l'injecter dans le bras. Elle lorgna le pli de son coude, où pas moins de trois veines attendaient sagement qu'elle se décide. Cet appel impérieux la magnétisait. Ces dernières semaines, au vu de la dégradation de son état, sa vie se résumait à de longues somnolences dont seule la douleur la tirait pour un nouveau shoot. Son craving revenait comme une ritournelle, prenait de l'ampleur, toujours plus rapide, toujours plus fort, comme aux temps où elle se piquait à l'héroïne.

Elle repoussa ce désir dévorant d'un sursaut de volonté. Sa perfusion était vitale, et s'enfoncer dans les limbes de son paradis artificiel avant d'avoir résolu ce problème était suicidaire. Cependant, malgré sa longue pratique, elle était incapable de poser un cathéter de qualité dans son propre bras. Le temps pressait, ses mains moites en témoignaient. En désespoir de cause, elle commença à scruter le réseau veineux de sa jambe. C'était une mauvaise solution, elle le savait, mais à ce stade elle s'en fichait.

Elle s'acharnait depuis plusieurs minutes sur sa cheville lorsque son mari était intervenu. Sa voix, pourtant calme et posée, lui hérissa le poil. Pensait-il qu'elle était incapable de se débrouiller seule ? Ses doigts contractés ratèrent une nouvelle tentative, et elle jeta son matériel sur la table basse avec un mouvement d'humeur. Elle croisa les bras et couva d'un œil ombrageux son époux qui essuyait la vaisselle avant de la rejoindre. Puisqu'il pensait faire mieux, elle l'attendait de pied ferme.

Shun acheva son rangement avec une lenteur mesurée. Depuis son retour au foyer familial, une poignée de jours auparavant, il tournait en rond, incapable de s'éloigner, dans l'unique but de guetter les phases d'éveil de Nathalie. Elles étaient si rares qu'ils s'étaient à peine parlé depuis leur première conversation, où son épouse lui avait autant reproché de s'être mis en danger qu'elle s'était justifiée d'avoir risqué sa propre vie. Comme souvent lorsqu'elle était vulnérable, le Dauphin se murait dans son irritabilité comme une défense, et Shun en payait les frais. Le moindre faux-pas lui valait des torrents de remarques cyniques qui le laissaient pantois et meurtri. Cependant, malgré l'anxiété et la tristesse dont elle le submergeait, il était hors de question qu'il s'éloigne de son épouse pour reprendre haleine. Patiemment, il apprivoisait cet animal blessé qui montrait les crocs, car, qu'elle le veuille ou non, c'était durant ces périodes infectes que Nathalie avait le plus besoin de lui.

Dès qu'il l'avait sentie remuer, Shun avait tendu l'oreille tout en prenant soin de cacher son intérêt pour ne pas être taxé de l'étouffer. Il avait rapidement compris le problème, mais conscient que Nathalie tenait à son indépendance, il s'était forcé à reprendre son inutile activité. Néanmoins, après de longues minutes, n'y tenant plus, il s'était autorisé à imposer son aide.

Bien conscient du regard glacial qui pesait sur lui, Shun s'approcha du canapé servant de couche à son épouse. Il grimaça devant l'œdème, mais il musela son premier mouvement en remarquant la seringue posée en évidence. D'abord poser la perfusion, administrer l'opiacé, puis soigner l'œdème, sinon Nathalie allait passer ses nerfs sur lui et repousser catégoriquement toutes ses interventions. Retenant un soupir, il jeta la débauche de matériel que son épouse avait utilisé puis prépara méthodiquement sa table. Il s'agenouilla face à elle, saisit délicatement sa cheville et observa son pied.

— Je ne pense pas que je pourrais y arriver ici, nota-t-il d'une voix lisse.

Je croyais que tu étais infirmier.

Shun leva vers elle ses grands yeux d'émeraude, blessé du ton acide qu'elle avait employé, avant de les baisser à nouveau en silence sur sa tâche. Son mutisme résigné frappa Nathalie plus violemment qu'une réplique cinglante, et une pointe de culpabilité perça sa carapace de rancoeur. Un interlocuteur qui lui répondait sur le même ton blessant, comme Hyoga, lui permettait de trouver des excuses à sa mauvaise humeur, mais ces pupilles brillantes lui renvoyaient seulement sa propre iniquité. Elle se mordit la joue pour ne pas grogner, tant sur cette servilité de chien battu que sur elle-même qui en profitait. Un soupçon de lucidité lui reprochait cette colère injuste qui affûtait sa langue de vipère. Après tout, elle devait reconnaître qu'il était impossible de piquer dans l'œdème qui noyait son pied.

, il pourrait au moins tenter l'aventure. Elle rechignait à l'idée que Shun pose la perfusion sur son bras, car elle serait moins à l'aise pour faire ses injections elle-même. Elle ne voulait pas être dépendante de lui, elle ne voulait pas qu'il surveille ses doses. Peut-être même refusait-il de perfuser son pied pour espionner sa posologie.

D'une secousse mentale, elle s'extirpa brusquement de ce cheminement de pensées toxiques, inspiré par les affres de son cerveau en manque de dopamine. C'était ridicule, Shun avait une idée précise de sa consommation vu que c'était lui qui lui procurait sa morphine. Elle tournait à la paranoïa !

Peut-être sur les bras ? proposa-t-elle comme une piètre tentative pour se rattraper.

Shun acquiesça, soulagé de pouvoir abandonner un essai qu'il savait inutile. Il avait perçu le redoux dans la voix de Nathalie, cependant il savait d'expérience que l'orage n'était pas encore passé. Avec d'infinies précautions, il saisit la main gauche de son épouse et la scruta méticuleusement, passant ses doigts sur l'épiderme amincie pour en palper les moindres vaisseaux. Il tourna la paume, explora l'avant-bras d'un œil expert, tout entier absorbé à son travail. Depuis de longues années, Nathalie, droitière, s'injectait sa drogue sur son membre gauche, et son réseau veineux en avait pâti, rendant chaque perfusion plus ardue.

Le silence s'étirait dans cette quête minutieuse. Malgré sa résolution de mettre de l'eau dans son vin, Nathalie s'était raidie à son contact, cédant aux sollicitations de son mari par à-coup, comme un automate rouillé. Elle détestait perdre le contrôle, et se faire manipuler comme une poupée l'agaçait au plus haut point. Son exaspération jaillissait de ses prunelles comme des éclairs alors qu'elle jugeait d'un œil critique chaque geste de l'infirmier.

Cependant, peu à peu, la fraîcheur des mains de Shun, qui lui avait initialement tiré un frisson désagréable, calmait l'énervement de sa peau surchauffée. La pulpe de ses doigts dessinait d'étranges arabesques sur son épiderme et délitait lentement sa crispation. Sans le vouloir, elle ferma les yeux pour savourer ces caresses qui éveillaient son bras inerte. Un frémissement le parcourut tout à coup, et elle redécouvrit, surprise, des sensations enfouies depuis de longs mois sous une couche de glace. Sa peau, cette gangue cartonnée qui emprisonnait le moindre de ses mouvements, s'assouplissait jusqu'à retrouver la fluidité du velour.

Elle avait oublié. La plaie de Mars avait tué la majorité de son corps, et la peau qu'elle gangrenait était morte. Tout au plus au moindre effleurement elle déchaînait une brûlure glacée qui manquait de la faire hurler de douleur. C'était tout ou rien, l'absence de sensation ou l'enfer, et elle avait oublié ce délicieux entre-deux que Shun lui offrait.

Elle en voulait encore, elle en voulait plus. Elle tendit son autre main.

Essaye plutôt à droite, j'ai un meilleur capital veineux.

Shun secoua la tête, trop absorbé pour lire entre les lignes.

— Ce sera plus facile pour toi si c'est à gauche.

Il n'acheva pas sa pensée, mais Nathalie avait compris. Avec un peu d'entraînement, elle pourrait s'injecter seule si elle gardait libre sa main dominante. Un élan de reconnaissance acheva de balayer ce qu'il persistait de son irritabilité. Shun anticipait le moindre de ses désirs, comme toujours. Comment avait-elle pu douter de lui ? Elle regarda d'un œil nouveau son mari ; elle fut frappée par la douce beauté baignant ses traits affutés par la concentration. Il semblait si sérieux, si absorbé, si entièrement dévolu à sa mission qu'il n'avait pas remarqué son changement d'état d'esprit. Elle sentit quelque chose se liquéfier en elle à l'idée qu'elle était l'objet de cette prévenance aveugle.

J'aimerais que tu regardes quand même, s'il te plaît. Si c'est mieux pour toi, on se débrouillera.

Le coup d'œil déboussolé qu'il lui lança lui donna envie de rire. Son hésitation de chat peureux était adorable. Elle ne pouvait s'en prendre qu'à elle-même : pas étonnant qu'il soit perdu, avec tous les signaux contradictoires qu'elle lui envoyait. Elle l'encouragea d'un signe de tête.

A nouveau, les doigts de son époux volèrent sur sa peau qui renaissait en douceur. Chaque passage était une caresse qui la tirait de la tombe où elle avait sombré. Elle répondait docilement à la moindre de ses sollicitations, se laissait faire, heureuse de lâcher prise, de s'abandonner entre ces mains qui avaient toute sa confiance. De nouvelles perceptions émergeaient, se démultipliaient comme les bourgeons d'un printemps qui avait trop tardé.

Lorsqu'enfin Shun se décida et posa la perfusion sur sa main gauche au premier essai, elle regretta immédiatement ses doigts qui la quittaient. Elle rouvrit à nouveau les yeux et observa son mari ranger son matériel. Elle nota la réticence qu'il surmonta d'un effort de volonté pour approcher sa main de la seringue de morphine. Étrangement, elle ne lui faisait plus si envie que ça.

Attends, pas tout de suite.

À nouveau, Shun la gratifia d'un regard décontenancé. Il n'était pas certain d'avoir bien entendu : Nathalie refusait sa dose ? A sa grande surprise, elle le dévisageait, et la lumière de ses yeux dorés éclaira soudain la pièce morose. Était-il possible… ?

Elle désigna d'un discret mouvement de tête son pied, sautant sur la première excuse qui lui passait par la tête pour prolonger cet instant de grâce.

Est-ce que tu pourrais d'abord t'occuper de ça s'il te plaît ?

Il s'exécuta, trop stupéfait pour prendre parti. Il n'était pas certain d'avoir correctement interprété l'éclat de miel qui avait illuminé ces pupilles ternies par l'addiction. Cependant, alors qu'il bandait sa cheville après avoir appliqué des compresses nimbées de solution hypertonique, il perçut distinctement un frisson parcourir le mollet de Nathalie.

Il ralentit ses mouvements, subjugué, mais un nouveau frémissement confirma ses prémonitions. Il leva lentement la tête. Agenouillé à ses pieds, il avait une vue en contre-plongée sur sa reine qui le dévorait des yeux. Il laissa ses doigts courir sur son tibia, et tressaillit de concert avec elle en sentant sa peau s'éveiller sous ses doigts. Laissant là sa bande velpeau, il s'oublia à une nouvelle caresse, s'émerveilla des émotions qu'il faisait naître sur ce visage si fermé quelques minutes plus tôt.

Une douce certitude se frayait un passage jusqu'à sa conscience. Il se prit à sourire, le bonheur encore hésitant, et aussitôt une expression miroir étira les lèvres de sa princesse. Il promena ses paumes sur sa jambe plus fragile qu'une porcelaine, soutint doucement son mollet amaigri, puis se pencha avec une lenteur voluptueuse. Ses lèvres effleurèrent son genou, rond comme une lune, presque disproportionné comparé à la maigreur de sa cuisse, et pourtant si intimement attirant.

Un soupir de plaisir lui répondit, fit fondre ses derniers doutes comme neige au soleil. D'abord avec mesure, il imprima sur son épiderme creusé un chemin de baiser, se releva, saisit le jeune femme entre ses bras pour poursuivre sa route folle sur son épaule amaigrie. L'éclat de rire qui accueillait chacun de ses pas allumait une flamme au creux de son ventre, un brasier qui papillonnait d'une joie indicible. Pour la première fois depuis son retour, il retrouvait leur alchimie avec Nathalie, Nathalie bien vivante, sa Nathalie !

La jeune femme riait, heureuse de ces lèvres qui taquinaient l'arrête de son deltoïde. Malgré sa fougue, Shun n'avançait plus, guettant à la lisière de ses clavicules l'autorisation de poursuivre, comme il le faisait toujours depuis qu'elle était muette. Elle enfonça ses mains dans la tignasse verte de son mari, l'attira plus près encore, gloussa lorsqu'il enfouit son nez dans son cou. Il respira à plein poumon son odeur musquée, et son souffle titilla la veine qui palpitait le long de son trapèze. Incapable de supporter plus longtemps ces chatouilles, elle saisit son visage et l'éloigna d'une secousse. Une seconde d'éternité, elle plongea dans l'océan vert de ses yeux qui pétillaient, s'y noya avec délice. Il rendit un instant son regard, mais ses pupilles d'émeraude se magnétisèrent sur ses lèvres qu'elle mordillait. Alors, sans savoir lequel prenait l'initiative, leurs bouches se cherchèrent, s'unir, se séparèrent pour se retrouver et ne plus se quitter.

Lorsque Nathalie s'écarta, à bout de souffle, elle poussa un gémissement aussi surpris que douloureux : sa perfusion s'était emmêlée dans les cheveux de son époux. Le temps se suspendît, ils échangèrent une œillade complice avant d'exploser de rire devant leur maladresse. Avec précaution, leurs doigts se mélangèrent pour dénouer le cathéter, et Shun soupira de soulagement en constatant qu'il n'avait pas souffert.

Lorsqu'il reporta son attention sur son épouse, il marqua un temps d'arrêt : il n'y avait plus la moindre trace d'amusement sur son visage penaud.

Shun, je suis désolée, pour tout à l'heure… et pour ces derniers jours, en fait. Je…j'avais…

Son cœur se serra devant son balbutiement. Elle se perdait dans le fatras des mots qu'elle voulait exprimer sans y parvenir, car comment expliquer l'inexplicable ? Ce qu'ils traversaient ne pouvait pas être décrit. Il porta la main à son avant-bras, où s'étalait sa propre plaie de Mars, si dérisoire face à celle de son épouse.

— Je sais, Nath'.

Il repoussa une mèche derrière son oreille avec une tendresse infinie.

— Je sais que tu ne voulais pas replonger. C'est comme ça. On a réussi à s'en sortir une fois, on va recommencer.

Elle releva un regard reconnaissant vers lui, et l'espoir dont il irradiait chassa le superflu brisa l'omerta de son orgueil.

Merci de t'occuper de moi, Shun. Je voudrais me débrouiller seule, mais… je ne peux pas, pas sans toi. Tu ne mérites pas que je te parle comme ça.

La douceur du sourire qu'il lui offrit atténua la culpabilité tordant ses entrailles. Bon dieu que ce sourire lui avait manqué. Cette expression secrète qui le transfigurait avec la chaleur d'un soleil miniature, il la réservait uniquement pour elle et pour personne d'autre. Elle se réchauffait à cette lumière qui éclairait ses parts d'ombre. Comment pouvait-elle avoir autant de chance, puisqu'elle ne le méritait pas ?

Hypnotisée, elle le regarda dévoiler ses dents blanches d'un petit rire amusé.

— Je vais peut-être terminer ton pansement, d'ailleurs, reprit-il en désignant les compresses qui avaient glissées au sol dans leur jeu. Je ne fais pas un infirmier très appliqué !

Nathalie se laissait faire, bercée par la caresse de la bande tissée sur sa peau. Quand il eut terminé, Shun effleura l'œdème du pouce.

— Ça ne te fait pas trop mal ?

La tristesse de sa voix était sincère. Nathalie se mordit la lèvre : son mari avait tendance à s'inquiéter outre mesure, mais mentir était inutile. Il savait quand elle souffrait.

Ça peut aller.

Son regard la fuyait à présent sans qu'elle ne s'explique pourquoi. Il rangeait son matériel avec une lenteur inhabituelle, cherchant visiblement à retarder une échéance qu'elle ne pouvait deviner. Elle allait l'interroger lorsque la réponse s'imposa à elle comme une évidence : Shun venait de s'emparer de la seringue d'opiacé.

Il contempla un instant le liquide translucide, indécis. Il aurait souhaité prolonger cet interlude complice dans la morose routine de l'addiction, mais il savait que tôt ou tard le manque de morphine allait se faire ressentir. Il surveillait malgré lui sa montre : l'horaire habituel était déjà dépassé depuis longtemps. Bientôt, le craving reviendrait, terrible, implacable, inévitable. Cependant, injecter lui-même sa drogue heurtait sa conscience : n'était-ce pas sombrer encore d'un cran dans sa dépendance pathologique ?

Doucement, Nathalie saisit la seringue qu'il triturait entre ses doigts et la reposa sur la table.

Il leva les yeux, incrédule. Pour toute réponse à sa question muette, elle posa sa main sur sa joue, et d'une brève impulsion, l'embrassa avec tendresse.

Je n'ai pas envie de morphine.

Elle poursuivit en langue des signes.

J'ai envie de toi.

Ils s'endormirent, l'un contre l'autre, dans le grand calme du salon. Lovée sous une couverture, entre les bras de son époux, Nathalie n'avait plus mal.

La morphine sommeillait elle aussi sur la table, attendant son heure.

Fin


Merci d'avoir lu ! S'il vous prend la fantaisie de me laisser une review, j'y répondrais avec plaisir en MP. A bientôt !