CHAPITRE QUATORZE
CE QUI N'AURAIT PAS DÛ ADVENIR…
Castiel recouvrit l'usage de ses sens seulement quelques minutes après ça. Il était incapable de qualifier ce qui venait de se produire. Il haletait. C'était étrange car il n'avait pas besoin de respirer. La première chose qu'il vit, ce fut Jack, toujours auprès de Sam Winchester, ses mains au-dessus de la blessure infligée par Dean, un halo doré s'en échappant à mesure qu'il soignait la plaie sanglante. Le torse du jeune Chasseur se soulevait à un rythme rapide mais il était bien vivant.
La seconde chose que Castiel vit, ce fut le corps toujours aussi immobile de Dean. Sa poitrine à lui restait désespérément silencieuse. L'ange fixait son visage, ses traits inexplicablement paisible, ses taches de rousseur, ses cils qui masquaient les émeraudes. Dean, je t'en supplie. Reviens. Pourquoi restait-il si inerte ? À quoi bon ce phénomène qu'il ne comprenait toujours pas si l'issue était toujours la même ? Si Dean ne revenait pas.
Et puis il la sentit, cette légère pression contre sa main. Ces doigts qui caressaient les siens. Castiel desserra légèrement sa prise. Il fut surpris de sentir la pression s'affermir, les doigts s'enrouler autour des siens.
Ses yeux n'avaient pas quitté le visage de Dean. Il vit soudain que ses paupières papillonner. Une bouffée d'espoir s'engouffra dans son être et si Castiel avait eu un cœur qui battait, il se serait sans doute emballé. Et finalement, au terme de secondes qui parurent des heures à l'ange, les iris vertes se figèrent dans les bleues. Les doigts de Dean s'enroulèrent plus encore autour des siens. Les prunelles vertes ne quittaient pas les siennes.
Au fond de lui, Castiel sentait pulser sa grâce. Et autre chose. Quelque chose qui ne lui appartenait pas mais qui étrangement, semblait partie intégrante de son être. Quelque chose de familier et qu'il appréciait plus que tout.
L'âme de Dean.
Les yeux du Chasseur s'étaient posés derrière Castiel. Il semblait observer quelque chose avec un mélange de fascination et de vénération.
– Cass. Je… tes ailes…
Et Castiel comprit. Il sourit simplement au Chasseur. Dean, lui, continuait de fixer les grandes plumes blanches dans le dos de son ami avec déférence. Elles étaient magnifiques. Elles étaient immenses. Et le Chasseur était pris de l'envie irrépressible de les toucher. Cependant, il se retint. Il avait le sentiment que le geste serait trop intime. Alors, lentement, il se redressa et reporta son attention sur le visage de Cass.
Et soudain, pour la première fois, il le perçut dans son entier. Son visage. Ses yeux trop bleus vissés sur lui. Son doux sourire. Et sa grâce, tout autour de lui, lumineuse, indicible, majestueuse. Cette même grâce qu'il sentait pulser au fond de lui, sans trop comprendre pourquoi, comment c'était arrivé, mêlée à sa propre essence dont il n'avait jamais eu conscience auparavant.
Castiel était éblouissant. Encore plus qu'à son habitude. Soudain, Dean le voyait pleinement et il songea que jamais son cœur ne pourrait battre normalement à la vue de l'ange. Il ignorait ce qu'il s'était passé pour que ses sens soient ainsi exacerbés. Mais il n'eut pas le temps de se questionner plus longtemps.
– Dean ?
L'intéressé tourna la tête vers le son de la voix, son palpitant s'engageant dans une nouvelle embardée. Sam le regardait, assis à même le sol, Jack agenouillé près de lui. Dean relâcha la main de Castiel, à regret, et se mit sur ses deux jambes.
Il pensait mourir quelques instants plus tôt. Il pensait perdre son frère.
Son cœur battait toujours. Et Sam se jetait dans ses bras. Il l'étreignit, presque à l'en étouffer.
– Sammy… souffla-t-il, le nez enfoui dans le torse de son frère.
– T'es qu'un con, Dean.
Le Chasseur s'éloigna quelque peu de l'étreinte de Sam pour le regarder, un sourcil haussé. Sam lui renvoya un regard faussement réprobateur et Dean roula des yeux avant de serrer encore son frère dans ses bras. Sam n'insista pas et ils finirent par se séparer. Ce ne fut qu'à cet instant précis que Dean prit conscience du monde qui les entourait.
Il restait seulement une vingtaine d'anges encore debout et autant de démons. Le Chasseur nota que Crowley n'était pas parmi eux. Finalement, il repéra ses amis, sa famille, amassés les uns contre les autres un peu plus loin. Charlie entourait Eileen de ses bras tandis que Jody et Donna posaient leurs mains sur les épaules de Claire et Kaia. Bobby et Garth se tenaient côte à côte, le second jetant un œil abattu sur la forme d'un corps à ses pieds. Le cœur de Dean se serra quand il reconnut Kevin. Rufus manquait lui aussi à l'appel.
Sam avait suivi son regard. Dès qu'il croisa celui d'Eileen, celle-ci se détacha de Charlie pour rejoindre le jeune homme. Ils s'étreignirent et si Dean sut lire dans leurs regards leur désir de s'embrasser, ils n'en firent rien, se contentant de s'étreindre avec force.
Autour d'eux, les anges et les démons n'avaient pas bougé. Castiel l'avait rejoint en silence, se tenant calmement sur sa droite, un bras protecteur enroulé autour des épaules de Jack. Dean avait le sentiment que c'était à lui de parler. Alors, soutenu par la grâce de Cass qu'il sentait s'enrouler autour de son âme, il se tourna vers les anges et les démons.
– Vos boss sont morts. La Grande Guerre, c'est fini. Vous n'avez plus aucune raison de vous battre.
Dean marqua une pause pour embrasser la foule du regard.
– Nous aspirons tous à la même chose, j'en suis sûr. Se reconstruire. Alors laissez-nous la Terre. On a su s'en occuper pendant des millénaires, on saura encore le faire. Rentrez au Paradis, en Enfer. Occupez-vous de vos blessés, de vos morts. Et vivez. Parce que vous en avez la chance, parce que c'est la meilleure façon de leur rendre hommage.
Il darda à nouveau son regard sur chacune des créatures qui lui faisaient face. Il sentait la grâce de Castiel qui l'effleurait, il ressentait sa fierté et cela lui arracha un sourire.
Et puis soudain, les anges et les démons disparurent un à un, emportant avec eux les corps sans vie de leurs semblables. Bientôt, ils se retrouvèrent seuls au beau milieu du Stull Cemetery. Dean tourna la tête vers sa famille et leur sourit.
– On rentre à la maison.
Dean aidait Bobby à porter le corps de Rufus, enveloppé dans un linceul immaculé. Il savait que le vétéran était affecté. Rufus, malgré son caractère renfrogné, avait été l'un des amis les plus chers à Bobby. Sa perte, même s'il le cachait, était un nouveau coup au cœur pour le vieux Chasseur. Garth et Jody suivaient derrière, portant Kevin. Sam aidait Castiel à transporter Gabriel. Dean se surprit à espérer que ces corps seraient les derniers qu'ils brûleraient, avant longtemps. Avant que la vie ne reprenne son cours, avant qu'ils partent tous, vieux et séniles s'il le fallait, mais heureux.
Lentement, il déposa le corps du Chasseur sur le bûcher, monté par Charlie, Donna et Jody et se recula, laissant la place à ses camarades qui, à leur tour, se départir en douceur des autres victimes de l'affrontement. Dean observait Castiel qui laissa sa main glisser sur le tissu qui recouvrait son frère avant de se reculer, la tête et les épaules basses. Sans un mot, le Chasseur vint rejoindre l'ange, se plaçant sur sa gauche. Si Castiel le remarqua, il n'en dit rien.
Eileen et Sam se chargèrent d'asperger les corps et le bûcher d'huile, Claire d'allumer le feu à sa demande. Quand les flammes répandirent sur leur petit groupe leur couleur dorée, elle se recula. La nuit tombait doucement sur le bunker.
Dean sentit que Cass s'était rapproché. Leurs mains se touchaient. Ses ailes le frôlaient. Et il sentait que la grâce de l'ange cherchait le contact avec son âme, sans doute sans que son propriétaire ne s'en rende compte. Le Chasseur n'imaginait même pas ce qu'il devait ressentir. S'il avait perdu Sam, s'il lui avait survécu… Il savait à quoi il ressemblerait. Une loque. Alors il comprenait très bien l'état d'esprit de l'ange. Sans un mot, Dean laissa son essence rejoindre celle de Castiel. Au début, la sensation de fusion fut étrange. C'était un contact intime, comme si le Chasseur venait d'ouvrir une part interne, secrète de lui-même à l'ange. Comme si l'ange faisait de même et que Dean pouvait lire en lui tous ses tourments, tous ses sentiments. Mais ensuite, Dean apprécia la chaleur que cela provoquait en lui. Le soutien mutuel qu'il ressentait à travers ce lien plus puissant que jamais. Il apprécia cette proximité, cette intimité qui n'appartenait qu'à eux.
Castiel ferma les yeux. Sa main effleura sans qu'il ne le veuille vraiment celle de Dean. Le Chasseur s'en saisit et entrelaça leurs doigts. L'ange s'y accrocha presque aussitôt, puisant dans cette poigne tout le courage qui lui manquait. Dean était son ancre. Son pilier. Dean l'aidait à supporter la vision de son frère se consumant lentement.
Adieu Gabriel, songea-t-il en contemplant les flammes qui léchaient les linceuls. Les doigts de Dean serrèrent plus fort.
Un peu plus loin, Sam et Eileen entouraient Garth qui pleurait silencieusement. Il avait été proche de Kevin, le couvant comme un grand frère. C'était lui qui l'avait trouvé quelques années plus tôt, alors qu'il fuyait un escadron d'anges enragés. Lui qui l'avait ramené au bunker. Le Chasseur posa le front contre l'épaule de Sam qui échangea un regard triste avec Eileen. La jeune femme prit sa main et tenta un maigre sourire.
Jody, Donna et Kaia se tenaient près de Bobby qui fixait le bûcher, silencieux. Tous savaient qu'il ne verserait aucune larme. Pas devant eux du moins. Quant à Claire et Jack, ils étaient l'un contre l'autre. Claire essuya une larme d'un geste sec, comme si elle avait voulu la retenir. Jack l'attira dans une étreinte qu'elle ne fuit pas pour une fois. Ses bras s'accrochèrent au cou du Nephilim et ceux de Jack entourèrent sa taille. Nul ne pouvait dire ce qui se tramait au creux de leur embrassade.
Pendant longtemps, il n'y eut aucun bruit à l'arrière du bunker, si ce n'était celui des flammes qui crépitaient et des branches qui se consumaient. Tous adressaient leurs adieux silencieux à leurs disparus. Tous promettaient de vivre en leur honneur.
Pendant tout ce temps, jamais Dean ne lâcha la main de Castiel.
Ce ne fut que lorsque tomba la dernière cendre que les Chasseurs, l'ange, le Nephilim et sa sœur sortirent de leur transe. Ils échangèrent tous un long regard. Le vent dispersait déjà les dépouilles de leurs frères d'armes, morts au combat.
Castiel eut un sourire en songeant que se répandait sur Terre les prémices d'une ère nouvelle. Une ère loin de la guerre et de la peur. Une ère de reconstruction.
Ce fut sans un mot qu'ils rentrèrent tous les douze au bunker.
Dean sourit tendrement quand il vit Sam enlacer Eileen après qu'elle lui eût murmuré quelque chose à l'oreille. Son frère posa une main contre le ventre encore plat de la Chasseresse et le sourire de Dean s'élargit, un inexplicable sentiment de plénitude l'envahissant, malgré ce qu'ils venaient de traverser. Le Chasseur décida de reporter son attention ailleurs quand il surprit les deux amants en train de s'embrasser.
Il se détourna et son regard tomba sur les autres habitants du bunker, assis à la grande table centrale autour d'une bière. Ils discutaient, leurs voix se mêlant dans un fouillis indistinct mais Dean nota les sourires qui fleurissaient sur leurs lèvres. Même sur celles de Bobby et Garth. Il devina qu'ils se remémoraient de bons souvenirs. Et tandis que son attention se plaçait sur sa famille, il les remarqua, pour la première fois.
Ces essences, presque imperceptibles s'il n'y faisait pas attention. Ces voluptés immaculées, dans des nuances plus ou moins sombres qui entouraient les corps de ses camarades. Leurs âmes, comprit-il. Et à mesure qu'il se concentrait dessus, elles lui paraissaient plus visibles, plus brillantes. Comme si doucement, ses nouveaux sens se dévoilaient.
C'était déstabilisant. Dean voyait des choses qu'il n'avait jamais perçues avant. Il ressentait comme jamais il n'avait expérimenté avant. Tout était plus exacerbé, plus palpable comme si soudainement, son corps s'était éveillé d'un long sommeil et qu'enfin, il était pleinement vivant. Il ignorait comme c'était possible.
Cela avait sans doute avoir avec sa non-mort comme il se plaisait à l'appeler. Cela avait probablement un rapport avec son lien à Castiel. Parce qu'il ressentait pleinement la grâce de l'ange mêlée à son âme. Il savait parfaitement où Cass se trouvait sans même le chercher du regard, comme si une boussole interne lui indiquait la position de l'ange. Il était omniprésent. Ça aussi, c'était perturbant. Mais familier tout à la fois.
Dean se tourna vers Castiel. Il était assis à une autre table avec Jack et Claire. Ils souriaient, perdus quelque part entre rire et larmes, leurs mains liées. Un instant, le Chasseur observa son ami. La vision l'apaisait étrangement. Puis il se détourna et se dirigea vers sa chambre. Il ignorait pourquoi il ressentait le besoin soudain de s'éclipser. Peut-être parce que ces nouvelles sensations qui l'assaillaient le fatiguaient ou peut-être parce qu'il avait besoin d'un tête-à-tête avec lui-même. Ou peut-être parce qu'il se sentait de trop dans cette pièce.
Dean entra dans sa chambre et referma la porte derrière lui. Aussitôt, son regard fut attiré par la lettre qu'il avait écrite à Sam avant de se livrer à Michael. Le Chasseur se dirigea vers le lit et récupéra le morceau de papier plié en quatre. Pendant un moment, il contempla son écriture qui avait tracé le nom de son frère. Il se dirigea vers la poubelle et s'apprêtait à déchirer la lettre quand il se rétracta. Finalement, il glissa la missive dans un tiroir de sa table de nuit, là où elle rejoindrait la plupart des souvenirs sentimentaux – qu'il n'avouerait jamais posséder – de Sam et se laissa tomber sur les draps tirés. Il ferma les yeux un instant.
Ils s'en étaient sortis. Aussi fou que cela paraissait, Sam et lui s'en étaient sortis. Ils avaient réussi à déjouer les plans de Dieu à leur intention. À arrêter la Grande Guerre. Dean n'avait aucune idée de si les anges et les démons se tiendraient tranquilles maintenant que les archanges n'étaient plus mais il était au moins certain qu'ils auraient quelques mois de répit.
C'était étrange de se dire que ce qui fut son quotidien pendant seize ans s'était achevé ce soir. Qu'ils étaient libres en quelques sortes. Mais à quel prix ? Ils avaient perdu tant des leurs.
Rufus. Benny. Kevin.
John et Mary, ses parents.
Ellen, Jo.
Gabriel. Même Crowley, qui les avait aidés jusqu'à la fin.
Et tant d'autres seize ans durant, tant de Chasseurs, de frères et sœurs d'arme que Dean n'arrivait même plus à se souvenir de leurs noms, que leurs visages se mélangeaient dans sa mémoire. Ils avaient gagné leur délivrance dans un bain de sang. Il faudrait sans doute du temps – beaucoup de temps – pour qu'ils s'autorisent tous à vivre le reste de leur vie.
Le reste de sa vie… C'était justement ce qui faisait peur à Dean. Parce qu'on en revenait toujours au même problème. Sam allait fonder une famille. Et Dean connaissait assez son frère pour savoir qu'il allait forcément vouloir raccrocher avec la Chasse, comme cela avait toujours été son désir. Et Sam le méritait, plus qu'aucun autre. Cela n'empêchait pas son cœur de se serrer à la simple idée.
Parce que oui, il serait seul. C'était un fait. Ce qu'il avait tant redouté advenait enfin et Dean n'avait aucune idée de comment gérer cet inconnu qui lui faisait peur. Avant, il y'avait eu la Chasse, les monstres et même si ça n'était pas une vie de rêve, Dean savait toujours à quoi s'attendre. Les chambres de motel, les recherches, l'affrontement. C'était toujours la même rengaine et cette routine – peu commune il le concevait – lui convenait.
Aujourd'hui, pour la première fois, il se retrouvait sur une Terre sans monstres, sans anges et sans démons. Une Terre leur appartenant pleinement, une Terre où il n'aurait plus à combattre, où il aurait seulement à reconstruire ce qui avait été détruit. Mais que ferait-il ensuite ? Quand Sam et Eileen seraient dans cette maison de banlieue qu'il avait imaginée, quand Charlie se remettrait à draguer les filles dans les bars, quand Bobby prendrait sa retraite bien méritée, quand Jody, Garth, Donna et Kaia s'installeraient à nouveau dans la grande maison de l'ex-shérif à Sioux Falls ? Quand Cass, Jack et Claire seraient partis ? Où sera-t-il lui ?
Si Sam avait toujours aspiré à être avocat – et Dean espérait qu'il réalise son rêve maintenant qu'il en avait l'occasion – l'aîné des frères ne s'était jamais interrogé sur son avenir. Pour lui, Chasser deviendrait son métier à l'instar de son père car il ne s'imaginait pas laisser mourir tant d'innocents qui ignoraient ce qui se cachait au-dehors. Un complexe du héros, lui avait un jour balancé Sam qui le poussait toujours à voir au-delà de leur vie misérable. Mais comme toujours, Dean avait fait l'autruche, arguant qu'il préférait vivre au jour le jour plutôt que de penser à un lendemain qui n'existerait peut-être même pas une fois le soleil couché. Il s'était toujours vu partir sur une Chasse. Le destin, une force supérieure ou simplement la chance, peu importait, en avait décidé autrement.
Sa vie n'allait plus tourner autour de Sam et de la Chasse. Et Dean était désemparé.
La porte de sa chambre s'ouvrit dans un discret grincement et Dean se redressa légèrement. Castiel apparut dans l'embrasure. Tout à ses pensées qu'il était, le Chasseur ne l'avait pas senti approcher.
– Dean, tout va bien ? Je t'ai vu partir et je…
L'intéressé s'assit en tailleur et acquiesça. Mais sa réponse ne sembla pas vraiment convaincre Castiel qui après quelques secondes d'hésitation, referma la porte derrière lui et avança vers Dean. Cela n'étonnait pas vraiment le Chasseur. Si lui pouvait sentir la grâce de Cass, l'ange devait sans doute pouvoir sentir son âme et alors, ses tourments lui parviendraient. Pendant un moment, ils s'observèrent, Castiel à l'extrémité du lit, Dean toujours installé sur son matelas. Et puis finalement, il tapota l'édredon pour inviter l'ange à le rejoindre. À nouveau, Castiel sembla hésiter mais il finit par s'asseoir au bord du lit, comme si le geste lui paraissait trop inapproprié. Pourquoi semblaient-ils soudain marcher sur des œufs dès qu'ils s'abordaient ? Est-ce que ce qu'il s'était passé au cimetière avait changé quelque chose entre eux ? Est-ce que cette exacerbation des sens rendait les choses plus compliquées ? Dean se gratta l'arrière de la tête, gêné. Il ignorait quoi dire. C'était d'autant plus étrange qu'ils soient incapables de communiquer alors qu'à présent ils semblaient plus liés que jamais. Mais peut-être était-ce ici que le problème résidait. Comme si l'un comme l'autre avait trop peur de ce qu'ils risquaient de découvrir s'ils s'aventuraient dans les méandres de leur lien.
– J'avais besoin de… réfléchir à certaines choses, dit finalement Dean, conscient que Castiel attendait qu'il s'ouvre à lui.
Un silence suivit ses paroles. Le regard de Dean tomba sur les ailes de Castiel. Les plumes reposaient sur le lit, effleurant les draps. Le Chasseur ne savait pas vraiment pourquoi elles le fascinaient tant. Mais chaque fois qu'il les apercevait, il était incapable de détourner le regard. Et chaque fois, cette envie de les caresser le prenait et chaque fois, Dean se retenait. Il était certain que le geste serait inapproprié. Castiel n'était pas une espèce d'animal de compagnie. Le Chasseur baissa la tête, soudain mis horriblement mal à l'aise par ses propres pensées.
Quand enfin, Dean se libéra de l'emprise qu'avaient les ailes de Cass sur lui, il remarqua que l'ange l'observait. Leurs regards se croisèrent. Dean sentit son cœur s'affoler une nouvelle fois dans sa poitrine, un agréable frémissement se répandant dans ses entrailles et il fit de son mieux pour rester impassible. Pourquoi ne contrôlait-il pas son corps ?
– J'ai du mal à réaliser que tout est terminé. J'ai passé tellement de temps à me battre que je… j'ai l'impression que je ne sais pas vraiment faire autre chose.
À mesure qu'il se confiait, les mots venaient seuls. C'était étrange pour Dean qui avait tant de mal à extérioriser ce qu'il ressentait. Mais en présence de Cass, il avait l'impression qu'il pouvait tout dire. Que l'ange comprendrait toujours. Sans besoin de mots, parfois.
– Tout ça, ça me fait peur, Cass. La liberté. C'est con, je sais, surtout pour quelqu'un qui a passé sa vie à bassiner les autres avec le libre arbitre. Mais je…
Il s'interrompit quand il sentit la main de l'ange se poser sur la sienne. Son cœur rata un battement et les prunelles de Castiel accrochèrent les siennes. Quand cesserait-il d'être happé par ce bleu profond qui le mystifiait ?
– Je sais.
Castiel ne le comprenait que trop bien. Quitter le Paradis, c'était accepter de prendre sa liberté et d'agir par soi-même. C'était ne plus obéir aux règles fixées par un autre qui était indifférent à ses désirs, c'était assumer ses propres choix, assumer d'être soi. Il connaissait par cœur cette impression de vide sous ses pieds, ce vide trop grand dans lequel il devait immanquablement se jeter mais qui le terrifiait. Il n'oublierait jamais les mois d'errance à ne savoir que faire. Tout avait changé quand il avait rencontré Kelly. Et Jack. Il s'était découvert un nouveau but. Une nouvelle raison d'avancer. Il suffisait que Dean trouve la sienne.
Tout cela, Dean l'avait entendu. Pas littéralement, mais c'était comme si les pensées de Cass se glissaient au travers de leur lien et se révélaient à lui sous forme de sensations qu'il n'avait aucun mal à traduire. C'était bien plus déstabilisant que ce qu'ils avaient partagé avant sa non-mort. Mais en même temps, cette présence immuable le rassurait.
Bien que Dean ne soit pas certain d'être prêt à faire tout ça. De trouver un nouveau but. Oh, s'il se montrait honnête, il saurait qu'il avait déjà près de lui une autre raison d'avancer, mais Dean était comme paralysé. Était-il prêt à assumer entièrement qui il était ? Même face à l'inconnu, face à la peur irrationnelle qui s'emparait de lui à l'idée qu'il s'en aille… Dean n'y arrivait pas. Il n'y était jamais arrivé. Et il ne savait pas s'il y parviendrait un jour.
Castiel fronça les sourcils. Il ne comprenait rien à ce qu'il percevait. Dean envoyait tout un tas de signaux à travers leur lien, des signaux qu'il n'arrivait pas à interpréter. Qu'est-ce que le Chasseur se refusait à s'avouer ? Était-ce son frère qu'il craignait de voir partir ? De quoi avait-il si peur ?
– Mais on finit par s'y faire, acheva l'ange dans un murmure.
Il ignorait si ses paroles auraient un réel effet sur les états d'âme de son ami mais au moins aurait-il essayé de dédiaboliser cet inconnu qui semblait tant perturber le Chasseur. Castiel lui sourit. Une étrange chaleur se répandit dans les entrailles de Dean qui lui rendit son sourire, timide. Bon sang, pourquoi fallait-il que son corps s'agite ainsi à la vue d'un simple sourire ? Ses sensations étaient-elles plus violentes maintenant qu'il percevait tout avec plus d'acuité ? Ou tout cela avait-il toujours été là et il l'avait simplement enfoui au plus profond de lui-même ?
Cass retira sa main de la sienne, la reposant sur ses genoux. Soudain, il semblait ne plus savoir où se mettre. Pendant un moment, ils ne dirent rien, seulement bercé par les discrets mouvements de leurs essences qui se rejoignaient dans une danse balbutiante, maladroite. Dean sentait chaque effleurement de la grâce de Castiel contre son âme et retenait à grand-peine les frissons qui voulaient désespérément naître sur sa peau à la sensation. Il ne trouvait plus cela étrange. Au final, n'était-ce pas ce qu'elles avaient toujours cherché à faire ? Il n'en avait pas conscience avant cela, mais il percevait la volonté propre de son âme à présent. Et en ce moment-même, elle ne réclamait que Castiel. Il se demanda si la grâce de celui-ci voulait elle aussi de ces contacts prolongés.
– Je suis désolé, Cass, lâcha-t-il au bout de plusieurs minutes de silence.
Dean perçut le regard de l'ange sur lui mais il ne tourna pas la tête. Il sentait aussi son essence qui était plus raide, plus tendue. Elle s'enroulait avec moins de grâce – sans mauvais jeu de mots – autour de son âme.
– Je… j'ai senti que tu me demandais d'arrêter mais je…
– Ne t'excuse pas, Dean. Tu voulais sauver ton frère. Et tu avais une chance de nous sauver tous. Je comprends.
Dean ne répondit pas immédiatement. Pourquoi avait-il tant de mal à choisir les bons mots ?
– Peut-être, mais je voulais pas te faire du mal. Pas après…
Dean se mordit la lèvre. Il n'était vraiment pas doué avec ça.
– Je suis désolé pour ton frère aussi et je…
– Dean, tenta Castiel de plus en plus stoïque mais le Chasseur se borna à achever ce qu'il voulait dire.
– Tout ça c'est de ma faute, Cass…
– Dean.
– Je veux dire, si tu m'avais pas rencontré, tu…
– Dean !
Il tourna la tête vers Castiel face au ton pressant, alarmé de sa voix. L'ange le regardait, une expression indéchiffrable affichée sur son visage. Mais Dean sentait la peine poindre au travers de leur lien. Il sentait sa détresse. Il ne retint même pas son âme quand elle fusa vers la grâce de l'ange pour l'enlacer dans une étreinte plus intime qu'ils n'avaient jamais partagée. Il s'interrogerait plus tard sur ce que cela signifiait.
– Je ne regretterai jamais, jamais, tu m'entends, de t'avoir rencontré.
Castiel dardait sur lui le regard le plus déterminé de sa collection. Son ton n'admettait aucune réplique. Peu importait ce qu'ils avaient perdu. Il pleurerait longtemps la mort de Gabriel mais si on lui offrait la possibilité de remonter le temps avant ce jour béni et maudit tout à la fois où il avait posé ses yeux sur Dean Winchester, il referait le même choix. Aussi difficile et déchirant soit-il. Parce qu'il ne s'imaginait plus sans le Chasseur dans sa vie.
Et le regard si plein d'espoir que lui adressait Dean valait tout l'or du monde. Castiel dut retenir sa grâce in extremis avant qu'elle ne s'enroule plus encore autour de l'âme de Dean. Il sentait que le Chasseur n'était pas vraiment prêt à connaître ce qu'il avait ressenti quand elles étaient entrées en fusion.
– Moi non plus, Cass, murmura Dean en baissant la tête, rompant le contact visuel.
Bon sang, ses joues ne pouvaient-elles pas s'abstenir deux secondes ? Il rougissait comme un adolescent face à son premier béguin. La pensée n'arrangea pas la situation et Dean fut persuadé qu'il aurait pu cuire un œuf sur son visage tant il était brûlant.
Castiel ne sut pas comment interpréter la gêne de Dean. Alors il opta pour le silence. Le Chasseur préférerait ça de toutes manières.
– Ce que je veux dire, reprit l'ange, c'est que… je le referai, sans hésiter. Et maintenant… tu es vivant, c'est tout ce qui compte. En ce qui me concerne.
Le Chasseur se gratta à nouveau l'arrière de la tête. Qu'est-ce que Castiel essayait de lui dire exactement ? S'il n'avait pas depuis longtemps compris qu'il était loin de connaître tous les codes humains, il aurait presque pu croire que l'ange lui disait qu'il…
Non. Pas cette pente-là et surtout pas devant lui, se morigéna-t-il. De toutes façons, cela n'avait pas de sens. Dean secoua discrètement la tête et une fois certain qu'il n'y avait plus trace de sa gêne, il se redressa et jeta un œil à l'ange. Autant changer de sujet. Quelque chose de moins dangereux.
– Ouais. Même si je comprends même pas comment je le suis. Vivant, je veux dire.
Il vit du coin de l'œil que Cass se mordait la lèvre, comme s'il hésitait à lui confier ce qu'il savait. Dean en était certain maintenant, Castiel était impliqué dans sa résurrection. Leur lien avec. Et ses sensations exacerbées sans aucun doute entraient elles aussi dans l'équation. Mais pourquoi l'ange hésitait-il autant ? Avait-il peur de sa réaction ? Dean sentit un frisson parcourir son dos. Qu'avait-il fait ?
– Cass ?
L'ange tourna à peine la tête pour croiser son regard. Il prit une longue inspiration, puisa dans ce regard émeraude le courage qui lui manquait pour se lancer.
– Je ne suis sûr de rien. Mais je crois que quand je t'ai cru mort ma grâce a… fusionné, en quelques sortes avec ce qu'il restait encore de ton âme et que c'est pour cela que tu es encore en vie.
Dean ne répondit pas tout de suite. Castiel ne le regardait pas. Son attention était concentrée sur un point invisible sur le mur d'en face. Pendant un moment, seul le silence retentit, assourdissant, dans la chambre.
– C'est pour ça que je peux voir tes ailes et ta grâce ? Les âmes des autres ?
Castiel acquiesça et cette fois, il le regarda. Dean ne semblait pas lui tenir rigueur de ce qu'il avait fait. Il laissa échapper un discret soupir de soulagement et Dean sentit de nouveau sa grâce qui se mêlait à son âme avec beaucoup moins de raideur.
– J'imagine qu'une partie de toi est angélique maintenant. Tout comme une partie de moi est humaine.
Dean eut un rire nerveux. C'était étrange de savoir qu'une part de Cass était toujours en lui à présent.
– Tout ça… tu le ressentais aussi ?
– Je perçois toutes vos âmes, si c'est bien ce que tu veux dire. C'est une de mes aptitudes en tant qu'Ange du Seigneur. Mais avec la tienne, c'est différent. Je veux dire… je ne peux pas connaître les émotions de Jack ou de Claire. Mais ce que toi tu éprouves, je le peux. Sans doute à cause de Michael.
À cause du lien, disait-il implicitement. Ils ne l'avaient jamais mentionné à voix haute. Pourtant, ça n'était pas un secret honteux cette résonnance, si ? Ce n'était que le fait de Dieu et ils n'avaient aucune prise dessus. Et d'ailleurs, cela lui rappelait une réflexion qu'il avait eue ce qui lui semblait des années-lumière plus tôt et pourtant, elle ne datait que de quelques jours.
– Maintenant qu'il est mort… ça devrait pas disparaître ? Ce lien entre nous ?
Il l'avait dit. Pour la première fois, il l'avait dit. C'était étrange et Cass en semblait tout aussi surpris. Il n'aurait jamais cru que Dean soit le premier à en parler, vraiment en parler. L'ange haussa les épaules sans pouvoir empêcher le léger pincement de ce cœur qui ne battait pas. Dean le ressentit aussi.
– Pas que je veuille que ça disparaisse, précisa-t-il aussitôt.
Il aimait cette connexion. Aussi étrange que cela puisse paraître, lui l'être le plus inhibé de sa connaissance aimait le fait de partager toutes ses pensées et ses émotions avec un Ange du Seigneur. De nouveau, il croisa le regard de Cass et il lui sourit. Après une seconde de battement, Castiel le lui rendit.
– J'imagine que ça aurait été dans l'ordre des choses, admit finalement l'ange. Mais peut-être que la fusion… l'a conservé ? Je n'en sais trop rien, Dean.
Ou peut-être que cette amitié qu'ils avaient tissée ces dernières semaines avait pris le dessus, avait renforcé les fils du destin et avait rendu cette tapisserie divine indéfectible. Ils n'en avaient aucune idée.
– Tu sais quoi ? On s'en fout, décréta soudainement Dean. C'est bien comme ça.
Son cœur se gonflait d'un espoir qu'il aurait préféré voir disparaître. Parce que Dean voyait soudain la folle possibilité que Cass ne parte pas. Mais il avait trop peur de se leurrer alors il chassa l'idée. Cette réflexion-là, il la garda pour lui. Castiel ressentit la réserve de Dean qui un instant l'avait empêché de savoir ce qu'il ressentait et lui lança un regard intrigué. Le Chasseur l'ignora et il décida de passer outre.
– C'est bien comme ça, répéta finalement Castiel avec un sourire.
Longtemps, ils s'observèrent, les yeux dans les yeux, silencieux. Mais jamais mutisme n'avait été plus reposant. Au bout d'un long moment, Dean bâilla. Castiel se releva.
– Tu devrais te reposer. Tu en as besoin.
Et sans un mot de plus, il se dirigea vers la porte. Pris d'une impulsion qu'il ne s'expliquait pas et qu'il ne put retenir, Dean l'arrêta.
– Attends.
Castiel se retourna.
– Sam est avec Eileen. Il viendra pas ici.
Dean hésita quelques secondes, se demandant comment l'ange interpréterait sa demande. Il le vit incliner la tête sur le côté, sa manière à lui de signifier qu'il ne comprenait pas tout et il sourit. Au diable ses réserves. Il s'interrogerait demain. Il était trop fatigué pour ça.
– Reste.
Castiel, lui, était de plus en plus surpris. Il aurait cru qu'il le chasserait dans un désir naturel d'intimité. Il n'aurait jamais imaginé qu'il puisse désirer sa présence à ses côtés. Pourtant, il semblait tenir à ce qu'il reste. Alors l'ange se détourna de la porte et vint s'asseoir sur le lit en face de celui de Dean et observa le Chasseur qui s'était laissé tomber contre son oreiller.
– D'accord.
Il se tut une seconde avant de reprendre, une délicieuse chaleur filant dans toute sa grâce.
– Je veillerai sur toi.
Et Dean masqua son sourire stupide au creux du coussin, son cœur battant un peu plus vite et un peu plus fort.
Il se passa plusieurs jours durant lesquels une certaine routine s'installa au bunker. Petit à petit, chacun commençait à espérer de nouveau, à voir dans les couleurs du soleil levant l'avenir qui s'offrait à eux. Le nouveau monde, après l'Apocalypse 2.0, se dessinait à coups de crayon timides devant leurs yeux. L'ombre des pertes qu'ils avaient essuyées était toujours là mais doucement, elle devenait moins sombre. Elle se teintait d'une nouvelle couleur. Le vert. Celle de l'espérance. Ce vert que Castiel voyait toujours dans les yeux de Dean.
L'ange aussi s'habituait en douceur aux nouvelles sensations que la fusion – comme il l'appelait dans ses réflexions – avait engendrées. Castiel avait toujours ressenti plus fort et plus distinctement que la plupart de ses semblables. Même si un temps il l'avait voulu, il n'était jamais parvenu à être aussi froid et détaché que ses frères et sœurs. Peut-être avait-ce un lien avec sa mission, la raison de sa naissance. Castiel n'en savait rien. Mais il avait toujours plus ou moins perçu les émotions humaines. Cela s'était exacerbé quand il avait mis les pieds sur Terre la première fois, quand il avait expérimenté le doute. On lui avait toujours dit que le doute était la porte ouverte à ces faiblesses humaines – les sentiments – et que les sentiments menaient à la désobéissance. Par peur, sans doute, il avait essayé de s'en tenir éloigné.
En vain.
Et puis il avait désobéi. Il avait rencontré Kelly. Puis Jack. Claire et Gabriel. Et dès lors, Castiel avait commencé à se glisser lentement sur la route des sensations humaines. Avant de faire la connaissance de Dean, l'ange se sentait déjà plus humain qu'ange, si l'on exceptait ses capacités hors du commun.
Aujourd'hui qu'il avait hérité d'une partie de l'âme de Dean, c'était encore différent. La fine barrière que sa grâce maintenait entre lui et ses émotions – ce qui en somme faisait encore de lui un soldat du Ciel – avait été brisée. Castiel avait désormais un plein accès à ses sensations. Et tout comme Dean était déboussolé par ses nouveaux sens, lui ne savait trop où donner de la tête parmi toutes les émotions qui l'assaillaient. Est-ce que les humains étaient réellement toujours aussi confus ?
Il avait du mal à comprendre tout ce qu'il ressentait. Il pouvait passer de la joie à la tristesse en moins de temps qu'il n'en fallait pour le dire, il pouvait connaître la peur et le doute et l'instant d'après se sentir puissant et confiant. Il pouvait percevoir cette sensation d'inexplicable plénitude – de bonheur s'il osait aller si loin – à la simple vision de Dean comme le Chasseur pouvait le rendre incroyablement timide d'un seul et même coup. Il pouvait être enseveli sous les vagues d'affection qui le saisissaient en présence de Jack et Claire et soudain sentir le manque cruel de Gabriel. Dieu, que ressentir était fatiguant. Comment les autres faisaient-il pour gérer ce trop-plein d'émotions ? Se calmaient-elles parfois, cette confusion n'avait-elle que de source ce soudain lâcher prise ou était-elle permanente ? Castiel parviendrait-il un jour à comprendre ce qu'il ressentait ?
Un soir, il en avait fait part à Dean qui lui avait répondu avec un sourire qu'il était sans doute la personne la plus mal placée pour parler sentiments. Mais il s'était tout de même attelé à la tâche.
– Comment je gère ça ? Cass, je suis clairement pas un modèle sur ce coup-là.
Son regard s'était fait lointain et Castiel n'avait pas compris pourquoi Dean soudain souriait, pas plus qu'il n'avait su interpréter les frémissements de l'âme du Chasseur au travers de leur lien.
– Moi, je gère pas vraiment, avait-il admis finalement. Je range ça dans les tiroirs les plus profonds de ma conscience. C'est comme ça que j'avance. J'évite d'y penser.
– Et ça marche ? lui avait demandé Castiel ce qui avait fait naître un autre sourire sur les lèvres de Dean.
Il avait remarqué que le Chasseur souriait souvent en sa présence. Castiel ne savait pas trop comment il s'était mis à répertorier les sourires de Dean. Il y'en avait pour son frère – fier, amusé, taquin – pour les autres Chasseurs, pour Jack et Claire – souvent affectueux – il y'en avait quand il était heureux ou amusé, parfois quand il était triste, il y'en avait quand il était gêné – ceux-là Castiel était sûr qu'il ne s'en rendait même pas compte – et puis il y'avait celui-là. À sa connaissance, il en était le seul bénéficiaire. Dean ne semblait sourire ainsi qu'à Castiel. Et cela réchauffait sa grâce rien que d'y songer.
– Non. Un jour ou l'autre, tu dois y faire face. Que tu le veuilles ou non. Mais ça a le mérite de te faire te concentrer sur ce qui est important. Enfin, qui était. Survivre, quoi.
Castiel avait médité ses paroles.
– Et maintenant ? »
Dean s'était tendu, avait mordu sa lèvre inférieure et Castiel ne savait pas trop pourquoi le geste avait asséché ses lèvres, faisant naître un brasier ardent dans ses entrailles. Mais le Chasseur n'avait pas répondu. L'ange en avait déduit que Dean avait effectivement des choses à gérer mais qu'il redoutait de le faire.
Après cette discussion, Castiel avait prêté une attention toute particulière à ce qu'il ressentait. Il avait réussi à faire une certaine part des choses. Il n'était pas certain d'avoir tout démêlé mais au moins, la confusion était nettement réduite.
Quand il pensait à Gabriel, c'était pour se souvenir des bons moments. Parfois de ses derniers instants. Et c'était la nostalgie qui primait.
Quand il voyait Jack et Claire interagir, c'était simplement l'affection d'un père pour ses enfants. Quand il surprenait les regards de la jeune fille sur Kaia, c'était l'appréhension de la voir grandir.
Quand ils étaient tous réunis dans la pièce centrale du bunker, Chasseurs, Ange et Nephilim, c'était simplement le bonheur. L'impression – aussi folle paraissait-elle – d'avoir enfin trouvé sa place.
Quand ses yeux se posaient sur Dean… c'était sans doute le sentiment le plus compliqué à comprendre. Il appréciait le Chasseur. Il avait de l'affection pour lui. Mais il n'arrivait pas à comprendre de quel type elle était.
Ça n'était pas celle qu'il eût pour Balthazar et Gabriel.
Ni celle qu'il avait pour Jack et Claire.
Ni même pour Sam ou Charlie avec qui il avait commencé à nouer des liens.
C'était autre chose. Et il ignorait encore quoi. Et il ignorait s'il devait mettre Dean au courant.
Dans leur toute nouvelle routine, Dean et Castiel se retrouvaient le soir dans la chambre du premier. Parfois ils discutaient de tout et de rien, échangeaient des souvenirs de leurs enfances, du temps auprès de leurs frères respectifs. Ils apprenaient à connaître ce qu'ils ignoraient de l'autre. D'autres fois, ils appréciaient simplement la présence de l'autre.
Tous les soirs, Castiel restait avec Dean. Il l'observait dormir mais prenait toujours garde à quitter la chambre au petit matin. Et tous les soirs, il s'interrogeait sur ses sentiments qu'il ne comprenait pas. Et il avait l'intuition que Dean serait la clef.
Mais il ignorait si le Chasseur voudrait ouvrir cette porte.
Et voilà pour ce chapitre très centré sur les sensations de Dean et Castiel. On se retrouve la semaine prochaine pour le quinzième et dernier chapitre de cette histoire qui résoudra les dernières intrigues encore en suspens.
J'espère que ça vous aura plu et vous dis à la semaine prochaine !
