- Il va falloir que j'aille faire les courses, Stiles. Je ne devrais pas m'absenter plus d'une heure. Je te fais confiance, d'accord ?
Derek regardait Stiles avec sérieux et gravité. C'était un cadeau qu'il lui faisait. Cela faisait déjà une bonne semaine que l'hyperactif dormait chez lui et qu'il le surveillait. Le problème, c'est que le frigo se vidait et qu'il fallait le remplir au bout d'un moment. Forcément, Derek devait s'en charger. Il voyait ainsi le moyen de voir si Stiles respecterait sa parole et ne tenterait rien, lui prouvant ainsi qu'il ne désirait plus mourir. Et en même temps, c'était risqué. Parce que s'il commettait une erreur de jugement, si Stiles n'était pas prêt à passer un peu de temps seul… Il préférait ne pas imaginer le scénario qu'il redoutait le plus. Il faillit d'ailleurs revenir sur sa proposition, mais se dit que c'était mauvais. Stiles faisait de son mieux pour progresser et ne pas sombrer, ne pas faire des efforts de son côté lui paraissait ingrat. Il était certain que montrer à Stiles qu'il voyait ses progrès porterait ses fruits et l'aiderait à reprendre confiance en lui, à oublier ses idées les plus sombres. Mais l'hyperactif, bien loin de simplement hocher la tête, le surprit :
- Je peux… Je peux venir avec toi ?
Il s'était levé et rapproché du loup d'une démarche hésitante, avec une timidité non dissimulée. L'histoire de sa mère l'avait détruit et il peinait à être encore lui-même. Il se battait, bien sûr, pour ne pas disparaître, tout comme il faisait des efforts incommensurables pour oublier ses idées funestes. Derek en était conscient. Profondément conscient. Or, une partie de lui n'arrivait pas à faire autre chose que se méfier, tout simplement car Stiles était intelligent, mais affaibli. Il savait que le moindre revirement pourrait porter un coup fatal à son moral et c'était pour cette raison qu'il lui avait interdit de consulter les carnets de sa mère pour le moment – carnets qu'il avait cachés au cas-où. Pour l'instant, ils ne lui feraient rien d'autre que du mal et ce n'était pas le moment de continuer à s'enfoncer comme il le faisait. Stiles n'avait pas contesté cette décision, bien au contraire : il était comme soulagé. La situation l'avait mis à mal au point qu'il n'arrivait pas à se gérer seul. Qu'on lui impose quelque chose l'empêchait de trop dériver et c'était tout ce qu'il voulait.
Parce qu'effectivement, il était à la dérive.
Ses pensées n'étaient jamais fixes, son comportement non plus. Un rien pouvait changer ses objectifs.
Derek le regarda avec un étonnement non feint.
- Tu veux venir faire les courses avec moi ? Redemanda-t-il, comme pour être sûr.
Ce n'était pas une activité des plus excitantes et c'était également une des raisons pour lesquelles il ne la lui avait pas proposée en premier lieu. Il logeait Stiles, oui, mais ne lui imposait pas les tâches obligatoires. La confiance jouait également son rôle dans le lot et il croyait réellement au fait qu'il pouvait le laisser seul sans qu'il ne cherche à faire de bêtise. Pour être honnête, il pensait vraiment que Stiles sauterait sur l'occasion, mais il semblerait qu'il s'était trompé.
- Oui enfin, si ça ne te dérange pas, répondit l'hyperactif en détournant le regard.
- Bien sûr que non, lâcha Derek. Mais il y a une raison à cela ? Faire les courses, ce n'est pas… Marrant.
Ce n'était pas vraiment le mot qu'il voyait employer, mais il n'en trouvait pas d'autre à l'heure actuelle. Stiles l'avait rendu perplexe. En fait, il ne cessait de le surprendre depuis ce fameux soir. Ils avaient également discuté et lorsqu'il avait proposé à l'hyperactif de rester un peu plus longtemps que prévu, celui-ci avait tout de suite accepté. Leur deal de base, c'était qu'il loge au loft une semaine, le temps de le faire changer d'avis. C'était chose faite. Mais Derek, par peur qu'il replonge assez vite, n'avait pu s'empêcher d'émettre cette idée de le garder ici quelques jours de plus, par sécurité. Stiles avait tout de suite envoyé un message à son père, en trouvant une nouvelle excuse pour son absence, dont il n'avait pas déterminé la durée avec précision. Il était resté évasif, volontairement ou non, Derek n'en savait rien, mais le résultat était là. Stiles restait et lui-même ne savait pas pour combien de temps, mais il préférait cela que de le laisser partir sans avoir la certitude que tout irait bien.
- Je sais mais je… J'ai envie de me rendre utile. Je suis pas mauvais en cuisine, je dois souvent cuisiner pour mon père, je fais attention à sa santé. Bon, cette semaine c'est loupé, mais il sait que si je constate qu'il va mal ou qu'il a pris du poids, il va m'entendre, rit-il légèrement. Concernant mon… « Séjour », je pourrais peut-être faire quelques petits trucs de temps en temps, tu pourrais aimer. Mais pour ça, il faut que je sois là pour choisir les ingrédients.
- Comme tu veux, finit par dire le loup, qui cacha son soulagement.
Parce qu'ainsi, Stiles serait avec lui. Pas besoin de le surveiller, ni de se ronger les sangs en attendant de rentrer. En sa présence, tout allait toujours bien. Stiles ne parlait plus beaucoup, mais suffisamment pour montrer qu'il essayait. Il ne cédait pas au silence dévastateur et lorsque cela arrivait, lorsque Derek trouvait ledit silence trop long, il parlait et s'arrangeait pour qu'il réponde, l'encourageait à s'exprimer. Ce n'était pas toujours facile, mais Stiles y mettait du sien. Heureux malgré tout, Derek caressa distraitement l'avant-bras de l'hyperactif et lui enjoignit de se préparer, en lui précisant qu'ils décollaient d'ici cinq minutes. Le jeune homme esquissa un très léger sourire et s'en alla se changer à l'étage. En attendant, le loup partit se servir un verre d'eau. Cette sortie – improvisée pour l'hyperactif – était une bonne chose. Depuis qu'il était là, il n'avait pas bougé et il était clair que prendre un peu l'air, voir des gens, faire une activité des plus normales pouvait lui faire du bien, faire retrouver à sa vie un semblant de normalité. Et de la normalité, dieu seul savait à quel point il en avait besoin. Lorsque Stiles descendit quelques minutes plus tard, il était habillé sobrement, mais Derek fut surpris de constater à quel point cela lui allait bien. Il avait une impression de familiarité, comme si l'hyperactif qui s'avançait dans sa direction était celui qu'il avait connu. Le babillage en moins. La joie en moins. L'instabilité en plus. A moins que sa stabilité ait toujours été toute relative. Il avait l'image d'un hyperactif survitaminé qui gérait chaque situation à sa manière, qui faisait des plans et établissait des stratégies sur demande, un hyperactif un peu suicidaire sur les bords, qui oubliait parfois qu'il n'était qu'un humain.
Oui, dans le fond, il avait toujours été instable et suicidaire, à des degrés différents toutefois. Deux mots si différents et complémentaires à la fois.
- On y va ? Demanda innocemment le jeune homme.
Sa voix pas vraiment assurée le sortit de ses réflexions et il hocha la tête. Il passa un bras dans son dos, et ils sortirent du loft, qu'il n'oublia pas de fermer derrière eux.
Quelques instants plus tard, les yeux de Stiles brillaient. Il n'avait que rarement eu l'occasion de monter dans la Camaro et cette fois, il en profitait sans se cacher. Cette voiture lui avait toujours fait de l'œil. Elle était belle, elle fonctionnait bien – si bien ! – et avait l'air d'être un plaisir à conduire. Pas étonnant que Derek ne puisse pas s'en passer. Pas surprenant non plus qu'il refuse de la prêter à qui que ce soit et qu'il ne fasse pas monter grand-monde dedans. Elle n'était pas non plus propre, elle était nickel. A vrai dire, il n'avait jamais vu une caisse aussi propre. Derek l'entretenait bien, on pouvait même dire qu'il la chouchoutait, à raison. Stiles se surprit à l'envier. Il adorait sa Jeep, là n'était pas le problème, simplement… Il n'était jamais sûr de lui lorsqu'il la démarrait. Elle tombait régulièrement en panne, il la rafistolait comme il le pouvait, mais ne faisait que repousser l'échéance : elle était en train de mourir et ni lui, ni son père n'avait les moyens pour demander à un garage d'effectuer la tonne de réparation qu'elle demandait pour fonctionner correctement, sans risquer de tomber en rade sur la route ou bien de carrément le tuer. Chaque virage était, en soi, un risque. Une fois, Roscoe lui avait fait une petite frayeur. Il avait tourné, mais les roues n'avaient pas suivi et il s'était pris – doucement, par chance – l'usager qui arrivait d'en face. Et puis maintenant… Sa voiture, autrefois celle de sa mère, revêtait une toute autre symbolique, à laquelle il s'efforça à ne pas penser. Le but n'était pas de se déprimer, mais bien d'essayer d'avancer.
- Tu pourras me laisser la conduire un jour ? Ne put-il s'empêcher de demander. Je me demande ce que ça fait de… Conduire une voiture en bon état.
Le loup lui jeta un bref regard indéchiffrable. Stiles savait bien que la réponse ne pouvait être rien d'autre qu'un refus, mais cela ne coûtait rien de demander et puis… Parler lui faisait penser à autre chose, surtout qu'il se demandait réellement quel genre de sensations il pourrait avoir au volant de ce bolide.
- On verra, finit par lâcher Derek, les yeux à nouveau vissés sur la route.
Stiles resta interdit une seconde, avant de lentement assimiler les paroles de son aîné. Lorsqu'il les comprit, ses yeux s'écarquillèrent à la fois de joie et de perplexité.
- T'as pas dit non, releva-t-il. On est d'accord que « on verra », c'est pas un non ?
- On verra, répondit laconiquement le loup en se forçant à ne pas le regarder.
- T'as pas dit non ! S'exclama l'hyperactif en esquissa un léger, mais franc sourire. C'est vrai, tu me laisserais la conduire ?
- Je n'ai pas dit ça.
- Mais t'as pas dit l'inverse non plus ! Je te jure Derek, je ferai attention comme s'il s'agissait de mes bijoux de famille !
Derek retint deux choses : un rire, puis une bouffée d'allégresse. Les réponses absurdes de Stiles lui avaient manqué. Tout comme sa légèreté, son sourire. C'est ainsi qu'il l'écouta patiemment épiloguer sur la Camaro et les soins qu'il pouvait lui apporter sans problème tout le trajet, sans l'interrompre une seule fois.
