CHAPITRE II

Si elle était resté vivre à Ellecy , elle aurait, le matin même, trouvé une réponse à sa question.

Le mardi était jour de congé pour les orphelins de St Clouds et, comme le temps était sans reproches ce matin là, ils étaient tous dehors.

Oui, 10 ans avait passés depuis que les Gellars avaient trouvé une jeune femme sur le point d'accoucher devant leur maison, mais malgré cela et le peu de souvenirs de cet événement qui restaient à Hélèna Gellars, elle aurait immédiatement fait le rapprochement entre cette femme et le petit garçon qui était assis sur les marches de la place du marché.

Il était impressionnant de constater à quel point Tom Jedusor ressemblait à sa mère. Il avait hérité de ses immenses yeux bleus, si profonds qu'en plongeant dans son regard, on pouvait aisément s'y perdre, de son ossature fragile, bien qu'il fut déjà grand pour son âge, de ses cheveux de jais et de son expression perpétuellement rêveuse. Tout les gens du village s'accordaient à dire que c'était un très bel enfant, mais beaucoup de rumeurs couraient sur lui et sa défunte mère. Ellecy était un petit village et l'histoire peu commune de Lyra Jedusor en avait vite fait le tour. Certains prétendaient qu'elle avait été prostituée, d'autres que son mari la battait et qu'elle s'était enfuie, puis avait succombé à ses mauvais traitements, d'autres enfin, chuchotaient en regardant Tom recroquevillé, seul dans un coin, qu'elle avait passé un pacte avec le diable et que celui-ci viendrait prendre son fils pour mener à bien la tâche confiée à sa mère. Ce n'était pas sans aucune raison, cependant, qu'on affirmait que le démon jouait un rôle dans la vie de Tom. Tous les habitants d'Ellecy étaient très superstitieux et il se produisait toujours des choses étranges autour de cet enfant. Un jour, Gregory Evans, un des orphelins, l'avait poussé dans un puits de plus de 5 m de haut et, non seulement il était ressorti sans une égratignure, mais personne, lui compris, n'avait été capable de comprendre comment il avait pu s'en extraire sans corde ni échelons. Une autre fois, des enfants du quartier l'avaient insulté et, venue de nul part, une grosse balle blanche avait assommé l'un d'eux. plusieurs personnes avaient assisté à la scène et aucune n'avait su expliquer ce qui s'était passé. Les bicyclettes de ces enfants avaient été retrouvées entièrement calcinées le jour même. Il y avaient eu bien d'autres choses, combustion spontanée, vitre éclatant, obstacles mystérieux apparaissant et disparaissant subitement sur la route de ses poursuivants, accidents étranges, disparition de toutes sortes d'objets ensuite retrouvés à des endroits incongrus etc..., qui les avaient amené à croire que Tom avait pactisé avec le diable. Cependant, l'enfant qui était assis sur les hautes marches de pierres, son regard si inexplicablement triste, son beau visage songeur et ses grands yeux perdus dans les nuages, n'avait rien de particulièrement démoniaque. Il ne souriait presque jamais, parlait très peu. Tom n'avait pas d'amis, les enfants le méprisaient, il ne savait pas pourquoi, et les adultes semblaient toujours un peu tendus lorsqu'ils lui parlaient, bien qu'ils fussent toujours correctes. Quand Tom ne travaillait pas, il lisait. C'était la seule chose qu'il aimait vraiment faire. Il avait appris à lire vers 3 ans et les livres lui étaient d'un grand secours. Ils lui permettaient de s'évader quelques instants de ce monde où il n'était que Tom Jedusor, cet enfant sinistre et effrayant que les gens avaient peur d'approcher. Il souffrait beaucoup de sa solitude, de son "étrangeté", il aurait donné n'importe quoi pour être l'un des enfants qui jouaient sur la place en ce mardi 6 mai 1939, n'importe quoi.

Il aurait simplement voulu aller leur parler, les connaître... Mais qui l'aurait pris au sérieux, avec ses vêtements déchirés, ses cheveux mal coiffés ses bleus partout, témoignant des coups qu'il recevait fort souvent et ses vieux livres qu'il ne quittait jamais?

Il cligna des yeux, le soleil coulait en longues traînées dorées sur la petite place. Il aimait bien regarder les gens passer, écouter les clameurs des rues, mais ce matin-là il avait beau tenter de toutes ses forces de se concentrer sur la place, ses pensées le ramenaient toujours à Jenny. Jenny était une femme d'âge mûr, pourvue de longs cheveux bruns et d'un sourire chaleureux. Elle travaillait à St Clouds et tout le monde l'aimait bien, particulièrement les orphelins. Elle était probablement la seule personne qui ai jamais été aimable avec Tom. Plus qu'aimable à vrai dire, elle aimait beaucoup le garçon et il le lui rendait bien. Tom se mordit la lèvre, il savait que Jenny allait avoir des ennuis et c'était entièrement sa faute. La veille au soir, Tom avait entendu de drôles de bruits dans la cuisine où Jenny travaillait. Il s'était glissé hors de son lit et était descendu au rez-de- chaussé le plus silencieusement possible, car il savait que si Mr Denvers, le directeur de St Clouds, se réveillait, il serait bon pour passer une semaine dans la Chambre Aveugle. La Chambre Aveugle, comme les orphelins l'appelaient, était une toute petit pièce, entièrement blanche et meublé d'un seul et unique lit. Il n'y avait aucune fenêtre, aucune lumière extérieure n'y pénétrait. Tom le savait bien pour y avoir passé une bonne partie de sa vie depuis 5 ans environ, c'est à dire depuis que Mr Denvers l'avait pris en horreur. Il y envoyait les enfants qui se conduisaient mal et les y enfermait (en les affamant, souvent) pendant un certain temps.

Tom, donc, descendait dans la cuisine avec précaution afin de découvrir l'origine des mystérieux bruits. Il était entré dans la dans la pièce sombre et les bruits, qui ressemblait à des voix, s'étaient arrêtés nets. A pas lent, il avait contourné le garde manger et là...

Tom!

Une voix s'était fait entendre derrière lui. Il avait fait un bon en arrière et son cur avait semblé tripler de volume en une seconde.

Jenny se tenait derrière lui, une vieille robe de chambre jetée sur ses épaules et une bougie à la main.

qu'est-ce que tu fais là, voyons?! Chuchota-t-elle sur un ton de reproche, si Denvers te trouve, il...

Mais c'était trop tard. Un terrible bruit de verre brisé avait résonné dans tout l'orphelinat. Toutes les vitres de la cuisine avaient volés en éclats au moment où elle était entré.

Seigneur, s'était-elle écriée, remonte dans ta chambre Tom, remonte avant qu'Il ne descende!

Tom était retourné dans le dortoir en quatrième vitesse et avait attendu toute la nuit de voir si Mr Denvers était allé à la cuisine. Il n'avait rien entendu et avait fini par s'endormir. Mais, le matin même, alors qu'il sortait de ses cours, il n'avait vu Jenny nulle part et en avait conclu que Mr Denvers l'avait accusée d'être responsable de l'incident et qu'elle était probablement aux prises avec lui en ce moment.

Tom se releva et pris le chemin de St Clouds, écrasé par la culpabilité et l'angoisse de voit Jenny partir. Si elle étai renvoyée, avec qui pourrait-il partagé les histoires qu'il lisait, à qui pourrait-il réciter ses leçons, qui ne lui reprocherait pas d'être comme il l'était, qui serait amical et souriant avec lui, qui lui parlerait de sa mère? Jenny avait connu sa mère. Elle avait expliqué à Tom qu'elles avaient été à l'école ensembles. Elle lui disait que c'était une femme fabuleuse, drôle, généreuse et très belle, elle lui disait qu'il lui ressemblait et, parfois, elle se mettait à pleurer. Par contre, Jenny ne lui parlait jamais de son père. Chaque fois qu'il abordait le sujet, elle se raidissait et lui répondait qu'elle l'avait très peu connu. Pour ce que Tom en savait, son père avait abandonné sa mère avant sa naissance et celle-ci était morte en lui donnant le jour.

Tom se hâta vers les bâtiments gris et sales de l'orphelinat. Il fallait qu'il trouve Jenny et Mr Denvers, qu'il lui explique... Lui expliquer quoi, au fond? Que c'était lui qui avait fait exploser les vitres parce qu'il avait eu peur? C'était absurde, bien sûr... Pourtant, il avait la certitude que c'était bien ce qui s'était passé. Comme les gens du village, il avait admis que les "choses", qui arrivaient autour de lui, venait bien de lui. Une malchance terrible sans doute.

Dès qu'il arriva dans la salle principale, il se précipita vers les escaliers pour monter au bureau de Mr Denvers.

Hé Tom! fit une voix derrière lui.

Il s'immobilisa.

Jenny! s'écria-t-il en faisant marche arrière. Que... Qu'est-ce qu'il-t-a dit?

Qui donc? Demanda-t-elle d'une voix surprise.

Denvers, qu'a-t- il dit pour les fenêtres?

Elle resta un instant perplexe puis, un sourire passa furtivement sur son visage.

Rien. Répondit-elle en haussant les épaules.

Rien? répéta Tom d'une voix blanche, comment ça, il n'a pas... Il se tut brusquement, regardant autour de lui pour la première fois depuis qu'il était rentré. Ils se trouvaient dans la cuisine. Toutes les fenêtres étaient intactes.

Co-Comment as-tu fais ça? Demanda-t-il faiblement.

Je t'expliquerai peut-être un jour, répondit-elle en souriant.

Puis elle s'éloigna, laissant Tom bouche bée au pied de l'escalier. Au bout de quelques secondes, il secoua la tête et monta dans le dortoir.

Il s'assit sur son lit et contempla longuement la rue par la fenêtre. Un sentiment de chaleur et de bien être l'envahissait. Jenny resterait. Elle ne l'abandonnerait pas. Jamais. Tout à coup, les bruits qu'il avait entendu la nuit passée lui revinrent en mémoire. Il avait crut entendre des voix, mais des voix très étranges, légèrement sifflantes... Et quand il s'étaient approché il avait vu...Il ne savait plus. Il était sûr d'avoir vu quelque chose, mais il n'arrivait absolument pas à se rappeler quoi.

Alors Tommy, comment se sent un condamné à mort le jour de son exécution?

Gregory Evans se tenait sur le pas de la porte, sa voix aiguë vrillait les tympans de Tom de manière insupportable. Il sentit sa bonne humeur le quitter d'un seul coup.

Va-t'en, Gregory, dit-il sombrement.

Je voudrais juste savoir, insista Gregory en souriant, ça m'intéresse vraiment, tu sais.

Je ne sais pas de quoi tu parles, répondit Tom sentant la colère le gagner.

Gregory éclata d'un grand rire.

Quoi?! Tu ne sais pas? dit-il d'une voix grinçante, Mr Denvers te cherche, il semblerait que tu sois sorti sans permission du dortoir hier...

Quoi! s'écria Tom, comment a-t-il pu... Ses yeux s'écarquillèrent soudain. C'est toi... murmura-t- il, tu... tu m'a dénoncé!

Le sourire de Gregory s'élargit. Tremblant de rage, Tom se leva.

Cette fois, tu va me le payer, dit-il ses yeux étincelants de fureur, je...je vais te tuer!

La dernière confrontation importante qu'il avait eu avec Gregory lui avait valu de se casser 3 os, mais ce n'était rien en comparaison à ce que Mr Denvers allait lui faire quand il l'aurait trouvé et pour ça, Gregory allait payer très cher. Mais au moment où il s'apprêtait à se jeter sur Gregory, la porte s'ouvrit à la volée.

Jedusor! hurla Mr Denvers en faisant irruption dans la chambre, j'aimerais te parler quelques instants. Laisse nous Evans.

Gregory quitta la pièce avec un air satisfait.

Mr Denvers se retourna alors vers Tom qui fit instinctivement un pas en arrière.

Alors, dit-il doucement, on se promène au milieu de la nuit dans les couloirs? Tu connais pourtant les règles de l'établissement?

Tom aurait de loin préférer qu'il hurle. Il l'aurait battu, envoyé dans la Chambre Aveugle et tout aurait été terminé. Mais, jamais encore, Mr Denvers n'avait utilisé ce ton avec lui et ça ne présageait rien de bon.

Mr Denvers s'approcha encore et Tom battit en retraite au fond de la pièce.

S'il vous plaît, plaida-t-il, j'étais simplement...

Je ne veux pas entendre tes explications, Jedusor, dit-il sur le même ton calme qui inquiétait de plus en plus Tom. Ses craintes se confirmèrent d'ailleurs immédiatement. Avant qu'il n'ai pu faire le moindre geste, Mr Denvers s'était précipité sur lui et quelques secondes plus tard, le traînait par les cheveux dans les escaliers. Tom hurlait, les marches martyrisant son dos, son cuir chevelu l'élançant douloureusement. Mr Denvers le projeta dans la Chambre Aveugle et Tom alla s'écraser contre le mur. Haletant, tout son corps endolori, il leva les tête et plongea son regard dans les yeux déments de Mr Denvers.

Tu vois, Tom, dit-il en refermant la porte derrière lui, je ne sais plus quoi faire avec toi. J'ai vraiment tout essayé... Il s'avança à nouveau vers Tom. Alors, dis moi que pourrais-je faire qui te fasse définitivement passer le goût de ces promenades nocturnes? A ton avis?

Doucement, Tom se releva tout en s'appuyant contre le mur.

Mais oui, reprit Mr Denvers, une lueur s'allumant dans ses yeux sombres, peut-être que, si tu ne pouvais plus marcher du tout...

Avec une horreur grandissante, Tom le vit agripper une longue batte, abandonnée dans un coin.

Tu t'ai déjà cassé des os, Jedusor, il n'y aura pas de surprises...

Soudain, Tom se précipita vers la porte, espérant, contre toutes probabilités, qu'il pourrait l'atteindre avant Mr Denvers. Celui-ci l'attrapa par le bras et le projeta à nouveau contre la porte. Alors, ses doigts se refermèrent sur la gorge de Tom.

C'était la dernière fois que tu faisais ça, mon garçon, chuchota-t-il.

Tom suffoquait. Sa vision se brouillait et, peu à peu, le monde semblait perdre sa couleur autour de lui.

Lâchez moi, s'étrangla-t-il.

Mr Denvers serra pus fort.

Lâchez... moi...ou je...

Tu quoi? Demanda Mr Denvers dans un souffle.

Il se passa alors quelque chose dont Tom ne se souviendrait pas, mais que Mr Denvers, lui, n'oublierait jamais. Les yeux de Tom perdirent leur couleur turquoise, il semblèrent d'abord pâlirent, puis, commencèrent à virer... au rouge. Quelques instants plus tard, ils étaient totalement écarlates.

Lâchez moi, répéta Tom presque sans suffoquer, ou bien je...

Mr Denvers, le teint livide, entendit alors une voix étrange sortir de la gorge du garçon, une voix qui n'était pas la sienne.

LACHEZ MOI , hurla Tom d'une voix aiguë et sifflante, OU JE FERAI REVENIR LA GLACE !

Mr Denvers retira sa main de la gorge de Tom comme s' il venait de se brûler.

Toi...tu...bafouilla-t-il d'une voix blanche, je ne ...jamais... il recula jusqu'à la porte et sortit en la claquant.

La tête de Tom tournait. Agenouillé près du lit, il tenta de reprendre se esprits. ses yeux reprenaient peu à peu leur couleur naturelle. Tom n'avait aucune idée de la raison pour laquelle il avait prononcé cette phrase qui avait mis Mr Denvers en fuite. Il se souvenait que, au printemps dernier, alors que Mr Denvers l'avait enfermé dans la Chambre après une correction particulièrement sévère, d'énormes blocs de glace étaient tombés d'on ne sait où sur St Clouds. Les dégâts avaient étaient importants et l'on en avait conclu que c'était un phénomène météorologique peu commun et très dangereux. Fine analyse, pensa amèrement Tom en se rasseyant sur le lit. Il essaye de comprendre ce qui l'avait poussé à dire qu'il était le responsable, mais sa tête lui faisait trop mal.

Quelques minutes plus tard, Jenny fit irruption dans la chambre, au bord des larmes.

Tom, s'écria-t- elle en le voyant, j'ai eu si peur! j'ai cru que, cette fois, il t'avait tué!

Elle alla s'asseoir près de lui, soulagée, mais apparemment surprise que le garçon soit indemne. Cependant, elle ne posa aucune questions.

Le lendemain, elle lui apporta de quoi manger en dépit de l'interdiction de Mr Denvers.

Tom n'était encore jamais resté si longtemps dans la Chambre. Il y resta près d'un mois.

Mr Denvers le battit finalement, mais avec une certaine désinvolture, comme s'il s'efforçait de se contenir. Ce jour là, Gregory était venu le narguer dans la Chambre et Tom crut qu'il allait exploser. Un peu plus tard, il était assis là, sur le petit lit, des larmes de rage lui coulant sur les joues. Comme il les haïssait! Il les haïssait tous, tous sauf Jenny. Et dans la chaleur oppressante de la petite pièce il se mit à les maudire, les enfants qui se moquaient de lui, les adultes qui le méprisaient, Mr Denvers qui l'avait tant de fois battu et, par-dessus tout, pour la première fois de sa vie, il maudit son père, pour avoir abandonné sa mère, pour l'avoir condamné à la solitude et à l'enfer de ce qu'il vivait. Tous l'avaient blessé, détruit, humilié, et ils le payeraient, tous.