CHAPITRE V

L'été que Tom passa à St Clouds n'eut rien de très amusant. Il passait ses journées entières enfermé au dortoir à lire et relire ses manuels, si bien qu'à la fin du mois de juillet, il les connaissait presque par cur. La qualité la plus surprenante chez Tom Jedusor était certainement sa mémoire. Il lui suffisait de lire une page attentivement pour s'en souvenir parfaitement pendant des mois. Il commença à jeter de petits sorts, à l'insu de tout le personnel, des orphelins et même de Jenny qui lui avait fortement déconseillé d'utiliser la magie à St Clouds. Au alentour du 15 juin, il avait changé les couleurs de tous les rideaux du dortoir, il ne savait pas très bien comment. Un peu plus tard, après avoir lu les derniers chapitres de son livre intitulé "charmes et enchantements", il avait réussi à ouvrir simultanément toutes les fenêtres du dortoir avec une seule incantation. Il avait changé, au début juillet, un gros rat d'égout en cafetière en porcelaine. A la mi-juillet, il était parvenu à faire danser ses robes les unes avec les autres à un mètre cinquante au-dessus du sol. À la fin du mois, il faisait léviter tous les lits du dortoir pendant plusieurs secondes. Jenny lui avait ramené quelques livres pour sa culture générale et lui avait prêté ses anciens manuels, afin qu'il puisse prendre de l'avance. Elle n'avait aucune idée, cependant, de l'avance qu'il avait prise. En un été, il avait pratiquement atteint le niveau d'un bon élève de troisième année. Il étudiait sans relâche et, la métamorphose se révélant être sa matière favorite, il changeait les formes de tout ce qui lui tombait sous la main. Tom aurait pu passer un été agréable, étudiant ce monde qui le fascinait tant, mais cette idée n'était ni du goût de Mr Denvers, ni de celui de Gregory Evans. Ils semblaient tous deux avoir pour but commun de rendre sa vie la plus pénible possible. Gregory ne manquait jamais une occasion de se moquer de lui ou de se battre et Mr Denvers était à chaque angle de mur, espérant probablement avoir une bonne raison de le battre jusqu'à la mort. Aussi, Tom passa une bonne partie de son temps à essayer de les éviter.

Un jour qu'il parcourait son livre favori, "l'Histoire de Poudlard", il entendit de curieux bruits venant de la rue, juste sous ses fenêtres. Il descendit les escaliers et traversa la cour intérieure jusqu'à l'entrée principale. C'est alors qu'il découvrit l'origine des bruits, qui se révélèrent être des gémissements. Une chatte d'un blanc immaculé était étendue sous l'arcade le la porte, Tom vit aussitôt qu'elle était en train de mettre bas. Si Tom avait peu d'affinités avec les humains, il en avait, en revanche, beaucoup avec les animaux. Il s'approcha de la chatte et la prit dans ses bras afin de la ramener à l'intérieur, où ses petits ne risqueraient pas d'être écrasés ou dévorés par un chien errant. Il amena la chatte à la cuisine, certain que personne ne pourrait l'y voir et que l'animal serait en paix. Il la déposa derrière le bar, où elle aurait chaud et où elle n'attirerait nullement l'attention. Tom s'assit à côté d'elle et, une demi-heure plus tard, elle avait mis au monde 3 petit chatons. L'un était blanc, tout comme sa mère, et les 2 autres rayés gris et noirs, comme leur père sans doute. Mais leur père n'était pas là, seule leur mère s'occupait d'eux. Les pères chats ne prennent guère soin de leurs petits. Pas plus que les pères humains, pensa amèrement Tom. Il remarqua alors que les 2 chatons rayés tétaient déjà leur mère, tandis que le troisième semblait plus faible et ne parvenait pas à l'atteindre. Tom s'aperçut alors que ses frères- ou ses surs- le repoussaient. Tom prit le chaton, qui s'avéra être une femelle, et le plaça contre sa mère. Il resta dans la cuisine jusqu'au dîner, regardant la chatte s'occuper de ses petits, se demandant vaguement pourquoi il n'avait jamais eu cette chance.

Lorsqu'il entendit les cuisiniers descendre, il plaça la chatte et les chatons dans une boîte en carton (une boîte à chaussures, mais Tom n'eut pas le temps de se demander ce qu'elle faisait là) et remonta silencieusement au dortoir. Il cacha la boîte sous son lit et redescendit chercher de la nourriture pour les chats.

Il garda la boîte tout l'été, dissimulée sous son lit. Il avait jeté un sortilège afin que toute personne, excepté lui-même, qui vît les chatons les prennent pour de simples chaussettes. Chaque jour, il ramenait un peu de nourriture pour la mère, puis bientôt pour les petits qui se mirent à manger à la mi-juillet.

Ce ne fut pas le seul évènement qui vint troubler cet été.

Un jour, à la fin du mois de juillet, les classes d'été (auxquelles presque tous les orphelins se devaient d'assister) furent annulées et tous les enfants se retrouvèrent dans la cour. Tom était assis sur les marches de l'entrée, il regardait les autres enfants jouer au ballon. Il se maudissait intérieurement d'avoir laisser son livre au dortoir, maintenant qu'il était fermé.

Soudain, la porte du côté rue s'ouvrit pour laisser place à un homme et une femme habillés et coiffés avec recherche. Tom ressentit immédiatement une bouffée d'antipathie à leur adresse. Il détestait les gens qui exposaient ainsi leurs richesses. Car, sans aucun doute, ils étaient riches la femme portait une longue jupe de velours noir, un chemisier en soie et ses cheveux étaient élégamment remontés sur sa nuque. Quant à son mari, il avait une veste en queue de pie (totalement déplacée par cette chaleur) et Tom distingua une montre en or à son poignet. Le couple se dirigea vers l'entrée, donc droit sur Tom qui sentit une grandissante envie de se retirer.

- Pourrais-tu nous aider, demanda l'homme à Tom. Nous voudrions voir le directeur. Sais-tu où il se trouve?

- Non, répondit Tom. Mr Denvers était probablement dans un pub, ivre mort depuis quelques heures, mais étant donnée l'immense sympathie qu'il nourrissait à l'égard de Tom, celui-ci pensa que s'il désirait rester en vie, ce n'était une chose à révéler à ces gens.

- Puis-je vous aider d'une autre manière? demanda Tom. S'il avait pu faire prendre à sa voix douce et agréable, un ton sec et épineux, il l'aurait certainement fait.

- Eh bien, peut-être... Mon nom est Frédéric Bragman et voici ma femme, Lucie; nous sommes déjà venus parler avec Mr Denvers, nous voudrions adopter un enfant.

Tom fut pour le moins surpris car ce genre de chose arrivait rarement à l'orphelinat. En fait il n'y avait pas eu une seule adoption depuis 5 ans, depuis qu'une petite fille d'un an avait été emmenée par une vieille dame qui disait être sa grand-mère et désirait prendre la garde de l'enfant après la mort de ses parents.

- Vous pouvez entrer, dit Tom en se levant, allez attendre à l'intérieur, je vais le chercher.

Mr et Mrs Bragman entrèrent et furent aussitôt accueillis par Jenny qui se proposa de leur faire une tasse de thé. Tom avait voulu se montrer poli en allant chercher Mr Denvers, mais il n'en avait pas la moindre envie. Il se dirigea néanmoins vers la sortie, se demandant dans quel bar, le directeur de St Clouds pouvait bien cuver son vin. Il erra dans les rues pendant près d'une heure, il connaissait à présent tous les pubs du village. Comme l'heure du déjeuner approchait, il décida de regagner St Clouds. Non pas qu'il eût très faim, on pouvait constater à sa maigreur qu'il avait rarement assez à manger, mais il savait qu'il n'aurait rien s'il arrivait en retard. Il prit donc le chemin du retour, espérant que Mr Denvers était tombé dans le fleuve et s'y était noyé. "Ces pensées te conduiront tout droit en enfer! " chuchota une petite voix dans sa tête. Tom n'avait pas eu une grande éducation religieuse, mais c'était le genre de chose qu'on lui répétait souvent. S'il avait été en enfer chaque fois qu'on le lui avait dit, ç'aurait été un voyage quotidien. Tom sourit légèrement à cette pensée. Il connaissait bien l'enfer, il y vivait. Et son diable s'appelait St Clouds.

Il resta un long moment, perdu dans son monde intérieur, le seul endroit dont il ne cherchait pas perpétuellement la sortie. Il marchait dans son rêve quand soudain...

- Oh! excuse moi, je ne t'avais pas vu!

Il reprit conscience de la réalité assis sur le sol, sa cheville l'élançant douloureusement.

Une jeune fille, de son âge probablement, était à côté de lui, à genoux sur le sol. Il lui fallut un certain temps pour que son esprit, à des kilomètres de lui, réintègre totalement son corps et qu'il comprenne qu'ils étaient entrés en collision. La fille ramassait ses livres, éparpillés sur le trottoir. Si Tom n'avait pas était aussi secoué par la brutalité avec laquelle il avait été arraché à ses pensées, il l'aurait sans doute trouvée très jolie. Ses cheveux qui tombaient sur ses épaules étaient soyeux et ondulés et semblaient tissés de fils d'or. Sa peau était très blanche et ses grands yeux avaient une couleur émeraude étincelante.

Tom marmonna que ce n'était rien et aida la fille à rassembler ses affaires. Ils se relevèrent et échangèrent un regard. Il y eut un silence gêné puis la fille sourit faiblement, s'excusa encore et disparut au coin de la rue.

Tom retourna à St Clouds, pour découvrir que les Bragman étaient partis, après avoir adopté une petite fille du nom de Rose Declin. Mr Denvers était rentré depuis près d'une heure, mais n'avait heureusement pas remarqué l'absence de Tom. Bientôt, les lumières faiblirent et, avant que Tom ait pu s'en rendre compte, la nuit lui tomba dessus, avec tout son poids d'étoiles. Les petits chats avaient grandi et Jenny avait accepté d'en garder 2. Tom adopta donc le troisième, la petite chatte blanche que ses frères rejetaient sans arrêt. Il regarda par la fenêtre. Il se sentait incroyablement vide, seul. Malgré la chaleur écrasante de l'été, son corps était rempli de glace et la pluie tombait sans relâche dans son cur. Il pensa à la fille aux cheveux dorés et il eut plus mal encore, parce qu'elle était belle, qu'elle lui avait souri et qu'il n'avait pas la force de la mépriser comme les autres. À partir de cette nuit, il se mit à compter les heures qui le séparaient du premier septembre.