CHAPITRE VI
Le 31 août, Tom se réveilla aux aurores. Le ciel était encore taché de nuit et le dortoir était plongé dans une obscurité rassurante.
Il se glissa hors de son lit et traversa silencieusement le dortoir. Il referma soigneusement la porte derrière lui et resta quelques instants devant, afin de s'assurer que personne ne s'était éveillé. Aucun bruit, excepté les ronflements sonores de Richard Zani, (un garçon de 9 ans que Tom soupçonnait d'être mentalement attardé) ne se faisait entendre.
Il descendit à la cuisine et se mit à appeler doucement:
- Nephtys? Nephtys?
Il eut un frôlement, comme un froissement de tissu et une petite forme blanche se dessina près des ustensiles de cuisson.
- Viens, Neph, murmura Tom en souriant au chaton qui avançait en trottinant sur le carrelage. Il se pencha et prit sa chatte dans le creux de sa main. La petite bête s'y blottit en ronronnant et Tom lui chuchota:
- Tu sais Neph, demain, nous allons partir, nous allons aller quelque part où... tu verras, je suis sûr que ça te plaira...
Nephtys le regarda avec ses grands yeux bleus, qui tiraient maintenant sur le jaune, et commença à faire consciencieusement sa toilette, ravie de pouvoir montrer à son maître qu'elle était parfaitement propre.
- Oui bien sûr, dit Tom, toujours souriant. Toi, tu t'en fiches...
Enfin, le jour s'étirait à l'horizon et la cuisine fut bientôt baignée d'une chaude lumière, claire et crûe.
Tom reposa Nephtys et remonta au dortoir. Il se remit au lit et attendit que les autres enfants se lèvent.
Tous étaient désespérés à l'idée de reprendre les cours le lendemain. Tous sauf Tom, bien entendu. Jenny avait expliqué à Mr Denvers que, avant sa mort, la mère de Tom l'avait inscrit à Smeltings et voulait intensément qu'il y aille, lorsqu'il serait en âge. Il avait fini par accepter et les affaires de Tom étaient prêtes depuis 3 jours déjà.
Lorsque tous les orphelins eurent quitté le dortoir, Tom s'assit sur son lit et entreprit de continuer sa lecture. Il choisit un livre au hasard et celui-ci se révéla être un livre moldu, que Jenny lui avait offert 2 ans plus tôt. Il ouvrit "le paradis perdu" à une page qu'il avait cornée et lut une phrase qu'il se souvenait avoir appris par cur tant elle l'avait marquée. "Reliques, chapelets, indulgences, dispense, amour, colère, pardons, bulles, jouets des vents..." Il sentit son cur s'alourdir et referma le livre. Il redescendit, espérant trouver Jenny et passer sa dernière journée avec elle.
Indulgences, dispenses, amour, colère, pardons
La cour était pleine, les orphelins jouaient au ballon et, à nouveau, Tom se demanda
jouets des vents...
ce qu'il faisait là.
Il traversa la cour ensoleillée et se dirigea vers les chambres du personnel. Alors qu'il montait à l'étage supérieur, il se mit à repenser à la jeune fille aux cheveux dorés et aux yeux verts
dispenses, amour,
et se dit soudainement qu'il aimerait la revoir. Juste une fois, juste pour qu'elle lui sourie encore.
Jenny n'était pas dans sa chambre. Tom, qui commençait à en avoir assez de ses allées venues dans l'orphelinat décida donc de l'attendre ici. Elle remonta quelques minutes plus tard et annonça à Tom qu'elle avait pris sa journée. Ils sortirent tous deux de St Clouds, après le déjeuner, et passèrent toute journée près du fleuve, où Jenny lui parla à nouveau de Poudlard et des autres sorciers. Elle lui parla également du Quidditch, un sport dont Tom avait vaguement entendu parler, lui disant que sa mère avait été dans l'équipe de Serpentard et qu'elle n'avait jamais perdu un seul match. Plus la journée avançait, plus le cur de Tom se faisait de plombs. Il était ravi de partir, mais quitter Jenny lui procurait une intense sensation de malaise. Ils regagnèrent bientôt l'orphelinat et Jenny et lui montèrent au dortoir. Jenny jeta un regard mélancolique aux valises qui emplissaient la pièce et s'assit sur le lit de Tom.
- Tu es heureux, Tom? demanda-t-elle en souriant.
Quelle torture, ce sourire, si complaisant, si engageant, alors qu'elle avait tant de peine...
Mais Tom ne voulait pas lui mentir. Il hocha la tête et vint s'asseoir à côté d'elle.
- Tu n'aimes pas ce monde, n'est-ce pas? dit-elle d'un air absent.
- Non, bien sûr que non, ils sont tous si odieux et...
- Tom, ne dit pas ça, le coupa Jenny. Tu sais qu'ils ne sont pas tous comme ça...
Tom ne répondit pas.
- Mais tu leur en veux quand même... c'est ça?
colère
- Ils ne sont pas si différents de nous... il faut leur pardonner pour les erreurs de leurs semblables,
indulgences, pardons, bulles
ils sont simplement... humains.
Tom persistait à se taire. Humains. Oui, ils étaient humains, mais il n'était pas sûr que ce soit un si bon argument. Les humains passaient leur temps à s'entre-tuer, à faire des guerres, des ravages, des bombardements, à jeter leurs femmes à la rue alors que... Il ne voulait pas penser à ça. Être humain était loin d'être une qualité aux yeux de Tom mais il ne voulait pas blesser Jenny et
colère
garda ses réflexions pour lui.
Jenny se retira bientôt dans sa chambre et Tom alla se coucher. Il garda les yeux ouverts dans le noir, pensant que le lendemain, il serait enfin là où avait toujours été sa place.
- Tom! Tom, réveille-toi!
Ce fut la voix de Jenny, essoufflée et empressée qui tira Tom de son sommeil. Il s'assit sur son lit, et se frotta les yeux, fort surpris d'être parvenu à s'endormir avant un jour pareil. Il sauta du lit. Le soleil était fort et brillant et Tom était si heureux qu'il se mit à chanter en rangeant sa valise avec des gestes gracieux et légers. Jenny le regarda longuement, le cur à la fois brûlant et glacé. Elle se souvenait d'avoir souvent entendu Lyra chanter et d'avoir pensé qu'elle avait la voix la plus douce et mélodieuse qu'elle avait jamais entendu. Mais, en écoutant Tom, elle dut se rendre à l'évidence qu'il chantait aussi bien que sa mère, si ce n'était mieux.
- Viens Tom, dit-elle en renonçant à contrecur à l'écouter plus longtemps. Il faut que je te montre encore une ou deux choses.
Ils descendirent dans la chambre de Jenny et celle-ci lui expliqua:
- Ce sont des voitures du ministère qui vont venir nous prendre tout à l'heure, ils viendront vers 10 heures.
Tom remarqua alors une valise ouverte sur le lit de Jenny.
- Tu vas quelque part? demanda-t-il, perplexe.
Elle lui sourit.
- Ce n'est pas pour moi, c'est pour Danaë.
- Qui est... Mais il n'eut pas le temps de finir sa phrase. A ce moment-là, une fille avait fait irruption dans la chambre. Tom s'arrêta de respirer. C'était la fille qu'il avait bousculée dans la rue, un mois auparavant.
- Danaë, je te présente Tom, fit Jenny. Tom, voilà Danaë.
Tom était tellement stupéfait qu'il en oublia de regarder les chaussures de Danaë. Ce fut elle qui rougit et baissa les yeux.
- On se connaît déjà, dit-elle à Jenny. On s'est rencontré dans la rue il y a quelques semaines.
- Vraiment? dit Jenny en haussant les sourcils. Eh bien tu vois, Tom, Danaë va aussi à Poudlard cette année.
Tom sentit son cur faire un bond dans sa poitrine.
- C'est... c'est vrai? balbutia-t-il, se sentant aussitôt stupide d'avoir posé cette question.
Danaë hocha la tête, toujours légèrement rouge. Tom remarqua qu'elle était plus belle encore que dans ses souvenirs. Elle était assez petite, ses cheveux avaient un volume impressionnant et ses yeux une couleur si peu commune que Tom doutait qu'il en existât d'autres identiques dans le monde. Elle portait une chemise violet foncé et un pantalon noir moulant.
Il eut un silence gêné et les deux enfants rougirent à l'unisson. Jenny eut un rire léger et Danaë sourit.
- Je vais sortir, les prévint Jenny en s'éloignant. Je reviendrai pour vous accompagner à la gare! Sur ce, elle disparut derrière la porte.
Tom et Danaë restèrent debout, chacun à un bout de la pièce, chacun essayant d'éviter le regard de l'autre.
- Hum... fit Tom au bout d'un moment, incapable de trouver quelque chose de plus intéressant pour engager la conversation.
- Oui, confirma Danaë.
Leurs regards se croisèrent et ils partirent tous deux d'un rire nerveux.
- Ça commence mal, dit-elle. Si on reste chacun à une extrémité de la pièce...
- Oui, je sais, répondit Tom en souriant.
Ils s'assirent tous les deux sur le lit de Jenny et, soucieux d'éviter un nouveau blanc, ils commencèrent à parler en même temps. Ils se regardèrent et rirent à nouveau.
- Je suis désolée, tu dois me trouver pathétique... fit Danaë en secouant la tête.
- Non, pas du tout! s'empressa d'ajouter Tom. C'est moi... je... je n'ai pas l'habitude de parler aux autres et... Enfin je n'ai pas d'amis tu vois... Il rougit plus que jamais. Il n'avait encore jamais dit cela à personne. Mais Danaë était différente, elle n'était pas personne.
- Oui, dit-elle, je vois très bien. Les autres te trouvent bizarre, ils se moquent de toi, c'est ça? Moi aussi, ajouta-t-elle en voyant Tom hocher la tête. Ils me rejettent, ils ont peur de moi...
- Oui, c'est ça, exactement ça, confirma Tom.
Ils sourirent tous les deux, les yeux brillants. Tom se sentait sur le point d'exploser, tant il avait de choses à lui dire. Envolée sa timidité, sa terreur des autres enfants. Il ne la connaissait que depuis 5 minutes, mais il avait déjà l'impression qu'elle le comprenait, qu'elle était son amie... son amie, enfin.
Et Danaë ressentait la même chose.
- Ça fait du bien, dit-elle. Tu sais... d'avoir quelqu'un qui a vécu la même chose.
Il eut un silence et Tom se décida à parler le premier.
- Est-ce que tu savais que tu étais... une sorcière?
Danaë secoua la tête.
- Moi non-plus, murmura Tom. Ma mère était sorcière, mais elle est morte en me mettant au monde. Quant à mon père... Il est moldu, mais je ne sais pas où il est. Il a abandonné ma mère avant ma naissance.
amour, colère
Une lueur de fureur s'était allumée dans les yeux de Tom.
- Je crois que je peux comprendre, dit Danaë d'une voix faible. Moi c'était mon père qui était sorcier et ma mère moldue... Il est mort quand j'suis très jeune et ma mère ne m'avait rien révélé sur mes... pouvoirs, parce qu'elle n'était pas sûre que j'en avais...
Elle se retourna vers Tom, le regard brillant.
- Oui, c'est comme moi avec Jenny, dit-il. Elle ne m'avait rien dit, au cas où rien n'arriverait...
- Nos histoires se ressemblent finalement. Je pensais n'avoir rien en commun avec personne.
- Je sais, dit Tom. Il sentait une chaleur immense se fondre en lui, couler dans chacun de ses membres. Il n'était plus seul. Il ne le serait plus jamais.
Reliques, chapelets, indulgences, dispenses, amour, bulles
Ils discutèrent plus d'une heure, avant que Jenny ne revienne. Danaë fut une des seules personnes qui fit jamais rire Tom Jedusor de tout son cur.
Ils parlèrent, se découvrant sans cesse des points communs, des différences aussi.
Lorsque Jenny arriva, elle fut très surprise de constater que les deux enfants n'avaient pas conservé leurs places initiales, à 5 mètres l'un de l'autre. Ils étaient tous deux assis sur le lit et Danaë racontait à Tom qui riait aux éclats, comment elle avait fait léviter la perruque de son professeur d'histoire devant toute sa classe.
- Allez les enfants! s'écria joyeusement Jenny. Il faut partir, la voiture du ministère est là!
Danaë et Tom suivirent Jenny dans la rue. Presque aussitôt, une énorme voiture grise déboucha sur l'avenue. Tom ramassa Nephtys qui refusait d'entrer dans son panier et, avec l'aide de Danaë, il réussit à la déposer dans la voiture. Danaë avait une chouette de grande taille, au plumage bleu nuit et aux yeux orange, qui dormait paisiblement dans sa cage.
La voiture démarra et quelques minutes plus tard, ils se trouvaient à King's Cross.
- Quel est le numéro de la voie? Demanda Tom en se penchant sur les billets que tenait Jenny.
- 9 3/4, répondit-elle. Venez, je vais vous montrer.
Tom et Danaë échangèrent un haussement de sourcils et la suivirent.
- C'est ici, dit Jenny en s'arrêtant devant une barrière de bois. Il faut passer par là, la voie 9 3/4 est derrière.
Danaë inspira, dit au revoir à Jenny, puis se dirigea vers la barrière d'un pas rapide. Tom la vit aussitôt disparaître. Il se retourna alors vers Jenny.
- Bon, dit-il nerveusement, on se verra bientôt, Jenny.
- Tom, dit-elle, soudain très nerveuse. Écoute ce que je vais te dire. Sois heureux, simplement. Oublie que la vie est injuste, que l'amour, la haine, la chance sont les jeux du destin. Il se peut que tu apprennes des choses qui te bouleverseront... Alors souviens toi que ta mère a toujours fait le bon choix, à l'école en tout cas.
- Jenny pourquoi... commença Tom. Mais il ne put continuer, car Jenny l'avait pris dans ses bras et fit quelque chose qu'elle n'avait jamais fait avant et que Tom n'oublierait jamais: elle l'embrassa sur la joue.
- Allez, vas-y, tu vas rater ton train.
- On se voit l'été prochain?
- Oui, Tom, je te le promet.
Tandis que Tom traversait la barrière magique, ni lui, ni Jenny ne savait qu'elle n'honorerait jamais cette promesse.
Jenny avait raison, se dit Tom en arrivant sur le quai chargé des parents qui accompagnaient leurs enfants au train, la vie était injuste, hasardeuse, mais ce n'était pas si facile de l'oublier.
Reliques, chapelets, indulgences, dispense, amour, colère, pardons, bulles, jouets des vents...
