CHAPITRE XI
Curieusement, depuis le soir du réveillon, Electra avait cessé de chercher querelle à Tom, même si Nathan ne s'en privait pas. Cette soudaine apathie dont elle faisait preuve, elle qui l'avait toujours ennuyé avec une telle virulence, intriguait Tom au plus haut point. Oui, il se souvenait bien d'avoir eu une dispute avec elle le soir du bal, mais il ne voyait pas ce qu'il avait pu dire qui l'eût marquée si profondément.
Ce fut le 31 décembre que cela arriva.
Tom et Ophélia remontaient la colline vers le château. Ils avaient dû sortir de l'enceinte du parc afin de suivre leur cours de soins aux créatures magiques et leur Sigû, un petit animal poilu à l'odeur pestilentielle, avait eu le malheur de leur échapper et avait réussi à parvenir presque à la lisière de la Forêt Interdite.
- Je ne me suis jamais sentie aussi sale, grogna Ophélia en grattant la terre accrochée à ses vêtements.
- Moi si, répondit Tom, souvent.
Ophélia se mit à rire et Tom hocha la tête en souriant. Il était encore plus sale qu'Ophélia et ce n'était pas peu dire. Sa cape était tombée dans la boue pendant leur course et il ne l'avait récupérée qu'après avoir lancé un sortilège de congélation à son pauvre Sigû.
Une fois dans sa chambre, Tom se changea immédiatement. Puis, s'asseyant sur son lit, il entreprit de relire ses notes de botanique. C'est alors que, du fond de sa chambre, un son lui parvint.
Un son qui le fit replonger des mois en arrière.
Une voix, une voix sifflante et aiguë, comme celles qu'il avait entendues l'été passé. Tom tendit l'oreille. Il ne parvenait pas à comprendre, car la voix émettait un chuchotement à peine perceptible, mais il entendait distinctement des paroles. Puis l'origine du bruit le frappa.
Il venait de sa cape, jetée à l'autre bout de sa chambre.
Tom se leva et se dirigea vers la cape, écoutant attentivement les murmures dont il saisissait à présent quelques bribes.
"Vais étoufferMais où?"
Tom souleva brusquement sa cape.
Il n'y avait rien en dessous.
Mais soudain, celle-ci lui parut étonnement lourde. Il la secoua et entendit un bruit mat, suivi d'un soupir -ou plutôt d'un sifflement, de soulagement. À ses pieds se tordait une couleuvre de la taille d'un bras. Elle avait une couleur rouge orangé et de petits yeux gris lumineux. Tom fit instinctivement un pas en arrière. Il n'avait pas peur des serpents, il y en avait beaucoup à Saint-Clouds, mais la couleur du reptile indiquait qu'il pouvait être venimeux.
- Va t'en, dit-il au serpent qui tentait de se dépêtrer de sa cape.
Les mots n'eurent pas l'effet escompté sur la couleuvre, mais celle-ci s'arrêta aussitôt de se mouvoir, tournant sa tête plate dans sa direction.
- Va t'en! Répéta Tom qui commençait à s'inquiéter du comportement de l'animal.
Il se passa alors quelque chose de stupéfiant. La langue de la couleuvre se mit à vibrer et quelque chose qui ressemblait à des mots sortit de sa bouche.
- Tu me comprends, siffla-t-elle de cette voix que Tom avait entendu quelques minutes auparavant. Tu m'entends.
- Oh, mon Dieu, murmura Tom en reculant encore. Tutu parles?
- C'est toi qui parles, protesta le serpent. Je n'ai jamais entendu un humain sssiffler comme tu le fais.
- MaisJe ne siffle pas! s'exclama Tom. Et tous les humains parlent! Jeje ne savais pas que les serpents parlaient eux aussi!
- Bien sssûr que les serpents parlent, mais les humains ne connaisssent pas notre langue.
- Mais dans ce cas, observa Tom, comment pouvons-nous communiquer?
Tom eut l'impression que la couleuvre haussait des épaules qu'elle n'avait pas.
- On raconte cette hissstoire dans ma famille, dit-elle. Celle d'un humain capable de nous parler. Le sseul qui ait jamais vu le jour, dit-on, est Sssalazzzar Ssserpentard lui-même.
- Alors vousvous avez entendu parler de moi? demanda Tom éberlué.
- Cccertainement, répondit la couleuvre. Voilà des sssiècles que nous te cherchons
- Mais comment est-ce possible? Je veux dire personne ne m'a appris comment faire!
Il semblait que le serpent soit prêt à le lui dire, mais à cet instant, la porte du dortoir s'ouvrit à la volée et Thomas Garis, un des garçon de première année fit son entrée. Une seconde plus tard, le reptile avait disparu dans le couloir.
- Qu'est-ce que tu fais ici? s'écria Tom avec colère.
- Comment ça? Demanda Thomas mi-vexé, mi-étonné. C'est aussi ma chambre, non?
Furieux, Tom jeta sa cape sur son lit et fusilla Thomas du regard jusqu'à ce que celui-ci soit sorti. Ah, ce stupide garçon qui avait fait fuir le serpent au moment où
"Où quoi? se demanda Tom. Il allait me dire quelque chose de très importantmais quoi?"
Alors, pour la première fois depuis des mois, Tom entendit à nouveau la Voix dans sa tête.
Ouvre la, ouvre la
Il était figé sur place. Il lui fallut longtemps pour comprendre de quoi parlait la Voix. Comment était-ce possible? Comment pouvait-il penser à quelque chose tout en n'y pensant pas? Pour la première fois, l'idée effleura Tom.
Ce n'était pas sa propre voix qui résonnait dans sa tête.
Ouvre la, ouvre la
Et Tom comprit. Il se dirigea vers sa commode et, avançant une main tremblante, il l'ouvrit. Elle contenait plusieurs robes identiques, quelques chapeaux et des capes d'hiver. Et au fond du tiroir, sous les vêtements, se trouvait une petite boîte en fer. Tom la saisit aussitôt et la posa sur son lit. Puis il s'arrêta et, immobile contempla longuement l'objet. Il n'y avait plus touché depuis Noël. Cependant, deux puissants instincts s'opposaient en lui. L'un lui répétant sans relâche de l'ouvrir, l'autre lui criant de s'en débarrasser au plus vite. Sa main se tendait, revenait vers lui, se tendait à nouveau et se rétractait encore. Puis, n'y tenant plus, il s'empara de la boîte et l'ouvrit.
Il dégagea d'abord le carnet rouge, sur le dessus. Méticuleusement, il inspecta la couverture. Ce journal avait été écrit 22 ans auparavant. Tom supposa qu'il avait dû appartenir à une ancienne élève qui avait occupé la chambre. Cela n'expliquait cependant pas comment cette boîte était arrivée dans sa chambre, ni la pierre réencastrée, ni non plus le quelconque lien qu'il pouvait y avoir avec le serpent. Avec d'infinies précautions, Tom ouvrit le cahier, son cur battant à ses tempes.
Il était vide.
Pas une seule ligne ne couvrait ses pages désespérément blanches. Tom se sentit à la fois soulagé et horriblement déçu. Mais il sentit une nouvelle envie croître dans ses doigts, un besoin presque irrépressible, brutal et soudain, comme s'il fallait précipiter le cours des choses par manque de temps.
Il fallait qu'il écrive.
Mais il n'avait pas le temps, pas maintenant. Il devait assister à ses cours de botanique et métamorphose, moins de cinq minutes plus tard. Il ramassa son sac et se hâta vers la tour Nord.
Toute l'après-midi, il sentit ses doigts brûler et le démanger. Le professeur Dumbledore ne manqua pas de s'en apercevoir, car Tom lâchait sans cesse sa baguette pour frotter le bout de ses doigts.
- Vous devriez peut-être vous rendre à l'infirmerie Tom, suggéra-t-il. Il se peut que cela soit une réaction à la manipulation d'une des plantes que vous avez utilisées en botanique
- Non, non, ça va aller, s'empressa de répondre Tom en lâchant une nouvelle fois sa baguette. Dumbledore la rattrapa et la lui tendit. Tom la récupéra en le remerciant, mais il ne put ne pas remarquer l'expression de son professeur.
- Vous êtes gaucher, Tom? demanda-t-il il d'une voix éteinte, bien loin de son enjouement habituel.
- Ou-oui, balbutia Tom en se souvenant soudain de la conversation entre Jenny et Monsieur Ollivander le jour où il avait acheté sa baguette. Pourquoi?
- Ilil faudra que nous parlions, dit Dumbledore d'une voix aussi blanche que son visage. À la fin du cours.
Quelques minutes plus tard, Tom s'approchait en tremblant du bureau de Dumbledore.
- Tom, lui dit gravement celui-ci, ne prenez pas mal ce que je vais vous dire, mais je crois que vous devez savoir. En fait
Dumbledore s'interrompit. Une jeune fille de grande taille aux cheveux noirs se précipitait dans la salle.
- Professeur! haleta-t-elle en réajustant ses petites lunettes carrées qui avaient dû glisser pendant sa course.
- Oui, Minerva? demanda cordialement Dumbledore
- Je suisdésolée maisdes aigles dansdans la volière
Les yeux de Dumbledore s'élargirent.
- Des aigles, vous en êtes sûre?
La jeune fille hocha la tête.
- Cela ne peut pas être une coïncidence, déclara-t-il. Allez chercher le directeur je vous prie, Minerva, je vais monter à la volière.
Il se retourna vers Tom.
- Nous reprendrons cette conversation plus tard, si vous voulez bien.
Sur ce, il tourna les talons et sortit de la salle, laissant Tom, ses doigts rouges et sa main gauche si surprenante tout seuls. Il finit par quitter lui aussi la classe et sortit dans le parc. Il ne pensait même plus au journal. C'était une jolie fin d'après-midi, pour un mois de décembre. Le temps était frais, mais le froid n'avait jamais incommodé Tom.
Il n'alla pas dîner, ce soir-là, il ne s'en sentait pas la force. Il se demanda s'il parlerait du serpent à ses amies et finit par conclure qu'il ne valait mieux pas. Il avait assez de bizarreries comme ça, il ne voulait pas que les gens commencent à avoir peur de lui.
"La peur, c'est aussi le respect." Chuchota un timbre familier à son oreille.
Tom se releva. La nuit était tombée depuis longtemps, plusieurs heures, peut-être et il ne s'en était même pas rendu compte. Il se pressa vers le château, espérant qu'il n'était pas si tard et qu'il n'aurait pas d'ennuis.
Il passait silencieusement devant la salle des professeurs lorsqu'il entendit des murmures et aperçut la lumière sous la porte. S'il descendait l'escalier de ce côté-ci, ils l'entendraient sûrement et, n'ayant aucune connaissance de l'heure, il estima plus sage de ne pas se faire remarquer.
Il s'apprêtait à rebrousser chemin lorsqu'il entendit son propre nom, chuchoté par l'une des deux personne qui parlaient. Il reconnut la voix de Dumbledore et celle du professeur Dippet, le directeur.
- Voyons Albus, protestait-il, c'est un garçon brillant, il ne faut pas vous inquiéter.
- Un peu trop brillant. Et c'est précisément la raison pour laquelle je m'inquiète, Armando.
Tom n'osait pas bouger un seul membre, il n'osait même plus respirer et aurait bien voulu enjoindre à son cur de cesser de battre. Il n'était pas sûr de vouloir entendre cette conversation. Mais ses pieds refusaient obstinément de se décoller du sol.
- Et les aigles, reprit Dumbledore, il y en avait une bonne dizaine dans la volerie!
Dippet resta silencieux un moment.
- Vous croyez vraiment qu'il chercherait à
- C'est tout à fait possible, Armando. Comme vous l'avez remarqué, ce garçon a un potentiel exceptionnel. Qui ne voudrait pas l'avoir à ses côtés? Si ses talents tombaient entre de mauvaises mains, je crains le pire, pour lui et pour nous.
- Mais il est encore si jeunechuchota Dippet.
- Justement, il est beaucoup plus influençable. Et avec une famille comme la sienne
- Oh, mais il ne sait rien de tout cela! fit Dippet avec conviction. Il croit morts ses grands-parents maternels. D'ailleurs sa propre mère
- Tout cela n'a rien à voir avec Lyra, le coupa Dumbledore. D'ailleurs, vous avez peut-être raison, peut-être que tout cela n'est qu'un hasard. Mais tout de même, tant de signesEt j'ai remarqué aujourd'hui qu'il était gaucher.
Il y eut un long silence et Tom retint son souffle plus que jamais.
- Vous en êtes sûr, Albus?
- Parfaitement, il me l'a dit lui-même.
- Etet vous, que lui avez-vous dit?
- Rien pour le moment.
- Surtout, ne lui dites rien, le pressa Dippet. Moins il en saura, mieux ça sera.
Dumbledore poussa un long soupir.
- Cet enfant est trop intelligent pour que l'on garde de telles choses secrètes bien longtemps. Cependant, vous n'avez pas tort, mieux vaut nous tairePour le moment.
Tom entendit leurs pas se diriger vers la porte et, affolé, il se précipita dans l'escalier. il parvint néanmoins à s'éclipser silencieusement et aucun de ses professeurs, lui sembla-t-il du moins, ne l'entendit. Le souffle court, il longea les couloirs sombres jusqu'à sa chambre, les paroles de Dumbledore et de Dippet se répercutant sans cesse dans son crâne.
"Il croit morts ses grands parents"
"Moins il en saura, mieux ça sera"
"Tant de signes"
"J'ai remarqué aujourd'hui qu'il était gaucher"
"Si ses talents tombaient entre de mauvaises mains"
"Il croit morts ses grands parents"
"Tant de signes"
"Il croit morts"
Tom couvrit ses oreilles de ses mains et, incapable de faire un pas de plus, il s'écroula au pied d'un escalier. Il se sentit pris de convulsions comme si les phrases revenaient par fragments frapper sa poitrine. Trop. Trop de choses à accepter, trop de choses à comprendre et personne, personne à nouveau pour lui expliquer.
Petit à petit, il trouva la force de se relever et de se traîner jusqu'à son dortoir.
Sa tête lui faisait tellement mal lorsqu'il y entra qu'il ne lui parut même pas étrange qu'il soit totalement désert.
Alors ses doigts recommencèrent à gratter. Il sentit de nouveaux élancements parcourir sa main alors que, peu à peu, il redevenait lucide.
"Maintenant" lui chuchota la Voix qu'il était presque parvenu à oublier.
Tom s'approcha de son lit où le journal était toujours posé. Sa tête s'était vidée en un instant, seul le timbre sonore de la Voix résonnait encore. Il prit sa plume, saisit le journal et l'ouvrit.
À l'instant où celle-ci toucha le carnet, Tom vit sa main gauche la faire courir sur le papier à une vitesse phénoménale.
Je suis Tom Jedusor, nous sommes le 31 décembre 1939.
Tom observa cette phrase avec circonspection. Tout à coup, comme s'il avait écrit à l'encre magique, les mots disparurent.
Avec des yeux ronds, Tom en vit s'inscrire de nouveaux. Mais ce n'était pas les siens. Sa plume n'avait même pas effleuré le papier. C'était une écriture ronde et fluide, certainement celle d'une fille.
Bonjour, Tom Jedusor de 1939. Comment as-tu trouvé ce journal? Il était dans un dortoir de filles.
Estomaqué, Tom vit à nouveau sa plume écrire.
Je l'ai trouvé dans le mur.
La réponse ne se fit pas attendre.
Le mur s'est ouvert? La boîte est venue vers toi?
L'écriture s'était faite pressée et presque tremblante.
Oui, écrivit Tom, et le mur s'est refermé.
Il eut l'impression que le journal se taisait. Pendant près d'une minute, rien ne s'écrivit. Puis, soudain, l'écriture réapparut.
Viens.
Ce mot glaça aussitôt le sang de Tom. Viens? Qu'entendait-elle par là? Ce journal avait plus de 20 ans, comment pouvait-il "venir"?
Que voulez-vous dire?
La réponse vint aussitôt.
Dans le journal, tu peux y entrer. Ce sont mes souvenirs. Il faut que tu voies quelque chose.
Tom ne savait que faire. Sa plume restait suspendue en l'air.
Il le faut, écrivit le journal.
"Non, non, ça suffit pour cette nuit, je ne veux plus rien voir! " pensa-t-il.
Mais la plume de Tom s'abaissa malgré lui.
D'accord.
À peine les mots avaient-ils disparu que les pages du journal se mirent à voleter, comme si un brusque courant d'air s'était introduit dans la pièce. Tom vit ses cheveux ébouriffés, mais il ne sentait pas le moindre souffle. Puis une image apparut soudain sur l'une des pages. Sous le regard ébahi de Tom, celle-ci se mit à grandir, à grandir, elle devint bien plus grande que la page sur laquelle elle était imprimée. Tom sentit une décharge traverser son corps et toutes les couleurs se mélangèrent dans ses yeux. Il tendit la main pour effleurer l'image et, une seconde plus tard, il avait disparu avec elle.
- Tom? murmura Ophélia en poussant la porte de sa chambre. Tom, tu es là?
Mais seul l'écho de ses propres mots lui répondit. Sur le lit de Tom, il n'y avait qu'un petit carnet rouge aux pages entièrement blanches.
Tom eut du mal à retrouver son équilibre. Il vacilla, puis parvint finalement à se tenir debout. Il cilla plusieurs fois, portant son regard sur tous les objets qui l'entouraient. Il n'y avait aucun doute, il s'agissait bien de Poudlard. Cependant, ce n'était pas exactement le château qu'il connaissait. C'était le collège de 1918.
Il se trouvait dans sa salle commune, mais celle-ci était méconnaissable. De grandes fenêtres se découpaient sur les murs et la tapisserie était beaucoup moins sombre que celle qu'il connaissait.
" Qu'a-t-il pu arriver ici" se demanda-t-il.
Tom aperçut alors une jeune fille, assise dans un des fauteuils près de la cheminée. Son visage était tourné vers lui.
- Euh, bonjour...balbutia-t-il sans savoir quoi dire.
Elle ne répondit pas. Tom s'aperçut qu'elle pleurait. Il s'agissait de larmes silencieuses, elle ne sanglotait pas.
- Je suis désolé, reprit-il, j'étais seulement...
La fille ne cilla même pas. Tom comprit alors qu'elle ne le voyait pas. Elle ne pouvait pas l'entendre, non plus. Tout cela n'était qu'un souvenir, tout avait déjà eu lieu.
Il s'approcha d'elle, le cur battant. Qu'avait donc voulu lui montrer le journal? E celui de cette fille? Les yeux de Tom revinrent sur son visage.
Et il la vit alors pour la première fois. Il la reconnut alors qu'elle lui avait manqué toute sa vie, qu'il n'avait jamais eu autre chose d'elle que le nom qu'elle lui avait donné. Il se vit, lui, dans le visage de cette fille. Ses longs cheveux noirs et soyeux lui tombaient jusqu'aux coudes et ses immenses yeux azur continuaient à déverser un flot ininterrompu de larmes.
- Maman, murmura Tom.
Quelle torture, quelle horrible torture de la voir enfin et de ne pouvoir la toucher, lui parler...
L.B...Lyra Betley. Oui, c'était bien son nom de jeune fille.
La porte s'ouvrit derrière Tom et il entendit une autre fille crier son nom.
- Lyra! Viens vite!
Tom vit sa mère bondir hors de son fauteuil et rejoindre la fille derrière la porte. Tom les suivit, interdisant à son cur de céder à cet instant. Dehors, une troisième jeune fille les attendait. Il n'y avait aucun doute pour Tom, il s'agissait bien de Jenny, avec 20 ans de moins.
- Lyra, dit-elle d'une voix blanche, je l'ai. Il faut que tu la gardes, je ne peux pas...
- Moi! S'écria Lyra, visiblement horrifiée. Avec mes parents? Tu es folle! Il ne faut pas qu'ils la trouvent, ils ne doivent même pas se douter que l'on est au courant!
- Mais je ne peux pas la ramener chez les moldus! s'exclama Jenny. Elle ne serait pas en sécurité!
- Et tu crois qu'elle le serait davantage entourée par ceux qui cherchent à s'en emparer depuis des siècles? Et mes parents sauront que je les ai trahis, ils... ils me tueront ou me jetteront à la rue!
- Alors il n'y a qu'une solution, fit solennellement Jenny. Il faut la donner à Dippet...
- Non, Jenny, il ne comprendrait pas... Il ne voudrait jamais la donner à...
- Mais comment, alors? explosa Jenny. C'est ton choix, Lyra! C'est toi qui l'a décidé! Alors maintenant, es-tu toujours certaine de vouloir enfanter?
Tout sembla se figer entre les murs froids de ce couloir. Tom sentit ses jambes prêtes à se dérober. Elles parlaient de lui! Des années avant sa naissance, elles parlaient déjà de lui!
- Je... je dois le faire, répliqua Lyra d'une voix blanche. Il le faut! Et il faut que mon enfant ait l'amulette!
Jenny se tut, ses yeux balayant les murs et le sol comme si elle espérait y trouver une solution à leur problème.
- Jenny, murmura Lyra en effleurant sa joue, c'est peut-être le seul espoir qu'il nous reste! Pas seulement à toi ou à moi, mais au monde entier!
- Et si cette femme s'était trompée? Si la prédiction ne prévalait pas sur...
- Elle prévaudra, Jenny. Mais il ne faut pas que mes parents sachent... Lorsqu'il sera né, il faudra que nous nous cachions...
Tout à coup, ses yeux s'illuminèrent.
- Je sais! je sais comment lui faire parvenir l'amulette!
Elle se retourna vers Jenny.
- Nous avons étudié ça en sortilège! Les pensines!
- Quel rapport? demanda Jenny d'un ton septique.
- Il me suffirait de cacher l'amulette dans une pensine. Souviens toi, on nous a expliqué que certains objets pouvaient se transmettre ainsi.
- Mais quel genre de pensine pourrais-tu faire?
- Je ne sais pas, dit Lyra d'un air songeur. Mais je pourrais la cacher ici, puis, quand mon enfant sera en âge d'entrer au collège, je lui révélerai l'endroit. C'est beaucoup moins risqué que de la garder avec moi...
Son visage se ferma soudain.
- Mais ce n'est pas tout, reprit-elle après une hésitation.
Elle tourna ses jolis yeux vers la fenêtre.
- Si je n'étais plus là, alors...
- Lyra, ne dis pas ça! S'écria Jenny.
Lyra eut un pâle sourire.
- Mais, si, Jenny. Il faut envisager toutes les possibilités. Tu sais qu'il y a des chances, elle nous a prévenues... Si je n'avais pas le temps de lui révéler comment aller à l'amulette... Il faudra que l'amulette aille à lui. Ce n'est pas si difficile, il s'agirait d'un sort de reconnaissance, l'amulette trouverait l'enfant et lui, trouverait la pensine, il comprendrait...
- Tu ne crois pas que c'est une responsabilité trop lourde pour un enfant, Lyra?
- Et tu ne crois pas que c'est une responsabilité trop lourde pour moi également? Tu crois que j'ai choisi de porter cet enfant et de risquer d'en mourir? Tu crois que je ne veux pas vivre moi aussi?
- Oh Lyra... murmura Jenny, les larmes aux yeux.
- Mais il le faut, souffla Lyra. Il le faut.
Jenny l'entoura de ses bras et elles sanglotèrent doucement.
Tom n'était plus sûr de sentir quoi que ce soit. Il n'était plus que ses yeux et ses oreilles. Il avait dû fermer son cur pour ne pas s'écrouler. Pourquoi tout cela devait-il lui arriver? Pourquoi tout devait-il lui tomber dessus le même soir? Il tenta de se contenir pour récapituler tout ce qu'il avait entendu.
Tout d'abord, ses grands parents étaient vivants. Mais il s'était passé quelque chose entre eux et Lyra... Ensuite, sa mère savait qu'en le mettant au monde elle risquait sa vie, mais elle voulait à tout prix le faire. Et puis il y avait cette amulette...
Il vit sa mère et Jenny se relever et se diriger vers la salle commune. Il sentait les larmes rouler sur ses joues comme elles ne l'avaient jamais fait auparavant. Il avait l'impression qu'en connaissant les dangers qu'elle courait, sa mère était morte deux fois pour qu'il vive.
Tout à coup, les couleurs se brouillèrent et le décor se mit à changer. Il se trouvait à présent dans la chambre de Lyra. Le soleil coulait sur un ciel éclaboussé de pourpre, comme taché de sang. Lyra poussait une petite boîte de fer blanc derrière une lourde pierre.
- Voilà, fit-elle en se relevant.
Jenny lui jeta un coup d'il circonspect.
- Tu es sûre que ça va marcher? Demanda-t-elle.
- Non, répondit Lyra, et il y avait bien plus dans ce mot que Jenny ne pouvait en demander.
- Normalement, reprit-elle, il ou elle devrait lire le journal d'abord puis, en retournant à Poudlard, trouver l'amulette.
- Où ça?
- Je ne sais pas vraiment, admit Lyra.
- Alors, ton enfant verra cette scène? Il nous entendra parler comme nous le faisons en ce moment?
- Je crois, oui.
Lyra s'immobilisa. Son visage prit une expression douce et presque imperceptiblement elle tendit sa main dans le vide. Et Tom sut qu'elle le faisait pour lui. Il approcha à son tour sa main de celle de sa mère. Mais à peine le bout de ses doigts avait-il atteint la paume de Lyra que Tom sentit une nouvelle décharge le traverser. Et Lyra ramena son bras à elle. Elle n'avait rien senti. Mais c'était pour lui qu'elle souriait à cet instant, comme elle l'avait fait (ou le ferait) des années plus tôt, alors qu'elle mourait, son fils dans ses bras.
Tom savait qu'il allait bientôt repartir, qu'il allait la perdre une seconde fois. Il la regarda. Il aurait voulu ne pas savoir qu'elle allait mourir, il aurait voulu croire qu'elle était trop belle et trop douce pour cela.
- Mais ce ne sera sûrement pas nécessaire, tout ça, dit Jenny d'une voix tremblante. Non, tu lui expliqueras tout toi-même, parce que tu seras toujours là.
Lyra eut un nouveau sourire. Mais son sourire savait. Tom contemplait cette jeune fille qui savait déjà qu'elle ne lui survivrait pas.
Et il sut qu'il avait tué sa mère.
La pièce se dissipa peu à peu. Tom voulut crier, il voulut appeler sa mère, mais les mots ne lui vinrent pas. Et il fut emporté.
Tom était étendu sur son lit. De violents coups résonnaient dans son crâne. Il se hissa péniblement sur ses coudes et jeta un regard trouble autour de lui. Pas de doute, il était bien dans son dortoir, le 31 décembre 1939. Il eut envie de pleurer à nouveau, un vent glacé soufflait dans son cur. Mais il n'en eut pas l'occasion car la porte s'ouvrit à la volée et une Danaë livide fit irruption dans la pièce.
- Où étais-tu? S'exclama-t-elle en le voyant. Ça fait des heures que je te cherche!
- J'étais... Mais, comment es-tu entrée ici?
- Ophélia m'a fait entrer, répondit-elle. Tom, il s'est passé quelque chose, tout le monde est en bas, il faut que tu viennes...
Tom se leva et la suivit, tentant de ne pas penser au visage de sa mère.
Il partit si vite qu'il ne vit même pas l'objet étincelant qui reposait au fond de la petite boîte en fer.
