CHAPITRE XII
La Grande Salle était plongée dans l'obscurité. Tom suivait Danaë à l'aveuglette à travers les chaises et les tables renversées.
- Danaë, Que c'est-il passé? Où est la lumière?
Tom sentit croître son angoisse, il sentit son cur battre à ses tempes et son sang brûler dans ses veines. Le monde entier semblait s'être éteint, plus une seule étoile ne brillait, pas une seule chandelle ne se consumait autour de lui.
- C'est arrivé tout à l'heure, souffla Danaë à son oreille. Un vent fracassant, comme une tornade... Dippet pense que c'est l'uvre d'un mage noir... Tout s'est éteint.
Tom distingua ses yeux brillant dans la pénombre.
- J'étais inquiète pour toi, Tom, je ne t'ai pas vu de tout l'après-midi et... tu n'es pas venu au stade tout à l'heure, pour les sélections de quidditch...
Il perçut presque le froncement de ses sourcils.
- Tom, comment as-tu pu ne rien entendre?
Mais il n'eut pas le temps de répondre. Tout s'immobilisa soudain. Il sentit alors une force, une puissance mille fois supérieure à toutes celles auxquelles il avait jamais eu à faire se concentrer autour de lui. Quelque chose puisait silencieusement dans l'air, soudain saturé de parfums lourds, presque écurants. Tom s'aperçut alors de la présence d'autres personnes dans la salle, une vingtaine d'élèves, parfaitement silencieux. Tous sentaient le pouvoir qui se condensait au-dessus d'eux.
C'est alors que l'explosion retentit. Elle fut tellement violente que Tom ne l'entendit pas immédiatement. Il sentit d'abord le souffle brûlant qui l'avait balayé à plusieurs mètres de là. Il entrevit Danaë s'écraser contre le mur et glisser sur le sol, les yeux clos, la bouche entrouverte. Il voulut crier, courir vers elle, mais il était incapable de bouger, tous ses membres semblaient se fondrent avec le sol, seuls ses yeux bougeaient encore roulant désespérément dans ses orbites. Cette paralysie, cette impuissance, il l'avait déjà ressentie. Son rêve. C'était la même sensation, le même désespoir. Mais tout était réel.
C'est alors qu'il vit les flammes.
Il crut d'abord que la Grande Salle brûlait, que les tables avaient pris feu. Mais aucune fumée, pas la moindre chaleur ne se dégageait des meubles. Seul l'air se consumait. Les flammes dansaient dans le vide, crépitant au-dessus de Tom avec un bruit sinistre. Et il vit les mots. Les mots flamboyants qui se dessinaient dans les airs, formant lentement leurs courbes brûlantes. "Le cercle est refermé". Il entendit vaguement une horloge sonner, douze coups retentirent. Il songea un instant qu'il n'y avait aucune horloge à Poudlard, mais bientôt, les mots emplirent ses yeux et il ne vit plus rien.
-Attention, voyons! Vous ne voyez pas qu'il faut faire attention? Faut-il vraiment que je grave cela sur les murs?
- Je crois qu'ils n'ont rien...
- Il faudrait d'autres compresses...
- Où sont les glaçons?
- Venez voir, vite, je crois qu'il se réveille!
La tête de Tom était prête à éclater. Ses mains et ses pieds l'élançaient douloureusement et ses paupières étaient si lourdes qu'il lui semblait impossible de les soulever. Des éclats de voix résonnaient tout autour de lui.
- Il a bougé! Vite, apportez- moi de l'eau!
Tom parvint enfin à ouvrir les yeux. Il ne vit rien, tout d'abord, qu'une lumière éblouissante, une immense étendue blanche et claire. Puis le visage de Mrs Pixel, l'infirmière de l'école, se dessina à sa gauche. Il n'eut pas le temps d'apercevoir le grand chiffon imbibé d'eau glacé avant que celui-ci ne lui happe le visage. Il bondit aussitôt hors des draps et se retrouva assis sur son lit, une douleur aiguë lacérant sa poitrine.
- Du calme! lui lança sèchement Mrs Pixel. Recouchez-vous.
Tom sentit les mains calleuses et épaisses de l'infirmière sur ses épaules qui l'obligeaient à s'étendre à nouveau. Il remarqua que Mrs Millia et Minerva, la jeune fille qui avait prévenu Dumbledore de l'arrivée d'aigles dans la volière, se tenaient également près de son lit, ainsi que l'insupportable assistante de Mrs Pixel, Poppy Pomfresh, une élève de sixième année qui passait son temps à arpenter les couloirs à la recherche d'un éventuel malade.
Tom cilla plusieurs fois, tentant de se rappeler ce qui s'était passé. Les mots réapparurent alors dans ses yeux. Il en sentit presque brûler sa rétine. Mais l'image de Danaë, inconsciente sur le sol, s'imposa aussitôt à lui.
- Danaë, murmura-t-il.
Mrs Pixel ne parut pas comprendre.
- Tout va bien, fit la voix froide de Mrs Millia qui s'était approchée de lui. Elle est ici.
Elle fit un geste vers le lit voisin où Danaë reposait, les yeux toujours clos, mais sa poitrine se soulevant régulièrement.
- Et maintenant, reprit Mrs Millia de sa voix cassante, auriez-vous l'obligeance de me dire ce qui s'est passé la nuit dernière?
Mais Tom ne put rien dire. Dans sa tête, les mots continuaient à brûler. Mrs Millia soupira et s'en fut prévenir le directeur que Tom avait repris connaissance.
Dumbledore vint également s'assurer de la santé de ses élèves. Il parut à nouveau anormalement agité à Tom et lui demanda de lui dire ce qu'il avait vu. Tom essaya du mieux qu'il pût de lui raconter ce qui s'était passé, mais plus il parlait, plus son récit lui paraissait ridicule.
Il fut immensément soulagé lorsque Danaë s'éveilla à son tour. À midi, ils quittèrent ensemble l'infirmerie.
Ils furent tous deux interrogés par leurs camarades, mais aucun d'eux ne voulut, ou ne put, répondre à leurs questions.
Tom regagna sa chambre en début d'après-midi. Il fallait qu'il fasse quelque chose, n'importe quoi, pourvu que cela l'empêchât de penser à tout ce qui lui était arrivé. Il se rendit soudain compte. Il avait onze ans. Depuis plusieurs heures déjà, il était entré dans sa douzième année d'existence. Il aurait voulu se réjouir, mais il était trop inquiet pour cela. Il s'approcha de son lit, mais, une fois de plus, ne put s'y étendre, car non seulement la boîte en fer y était toujours, mais un nouvel objet s'y était ajouté. Les doigts de Tom effleurèrent une pierre pourpre scintillante, sertie dans une monture rouillée. Le mot talisman traversa un instant son esprit. Il revit sa mère mettre la boîte dans le mur, il entendit à nouveau sa voix parler d'une amulette. Sa main trembla. La pierre lui renvoya un miroitement rougeoyant. Les mains moites, il la passa autour de son cou. Il sentit la chaîne froide et le poids du talisman contre sa poitrine. Il se souvenait avoir entendu Lyra et Jenny parler de lui, parler d'une mission qu'il devait accomplir. Il ne savait rien de ce qui devait être fait, de ce que sa mère avait appris, de ce qu'elle avait pensé devoir faire ni de la raison pour laquelle elle avait dû le faire. Mais il se jura en silence qu'elle n'était pas morte en vain. Il se pencha sur la boîte en fer blanc, se rappelant qu'il y avait vu autre chose. Il découvrit alors un tissu noir, grossièrement tricoté. Il le saisit pour l'examiner, mais à sa grande surprise, il ne s'agissait que d'un petit carré de laine. Dans la boîte, une autre étoffe, mille fois roulée sur elle même semblait-il, avait été dissimulée en dessous. Tom attrapa le tissu et le déplia. Il était impensable qu'il eût pu tenir dans cette boîte sans magie. Il n'avait jamais vu pareille matière. La cape, car il s'agissait sans aucun doute de cela, était aussi légère, aussi fluide que de l'eau et celle-ci était presque transparente, bien que traversée de reflets bleus et argentés. Tom était figé sur place. Il savait ce qu'il tenait entre ses mains. Et il savait qu'il n'en existait plus qu'une dizaine à travers le monde. Aucun doute n'était possible. Il avait en sa possession une cape d'invisibilité. Il avait lu plusieurs livres sur le sujet et à en croire les textes, quiconque la portait disparaissait aussitôt.
Tom contempla longuement la cape, puis, le cur battant, la jeta sur ses épaules. L'effet était saisissant. Il voyait distinctement son reflet sur la fenêtre du dortoir, ou plus exactement, le reflet de son visage, flottant au milieu de la pièce. Il dut retenir un cri. Il retira la cape et la plia sur son lit. Mais comme il la plaçait sous ses robes, dans son tiroir, il ne pouvait s'empêcher de songer aux paroles de sa mère, à celles de Dumbledore et Dippet, à ce qui était arrivé la veille... Après tout, il lui suffisait de faire quelques recherches à la bibliothèque. Seulement, il ne trouverait jamais ce qu'il cherchait dans celle des élèves. Seule la réserve contenait les livres qui auraient pu lui être utiles. Et puis, ce n'était pas vraiment mal, il faisait ça pour une bonne cause. Il pourrait sortir la nuit, il étudierait les volumes se référant à ces questions et... Mais si ces livres étaient interdits, il devait bien y avoir une raison, non? Ils pouvaient être dangereux... Tom pensa aux paroles de Dumbledore, " Si ses talents tombaient entre de mauvaises mains, je crains le pire... Pour lui et pour nous."
Mais ces textes ne seraient pas entre de mauvaises mains. Tom ne les utiliseraient jamais pour faire le mal. Mais il devait savoir. Ses grands parents, l'amulette, les aigles, le "cercle refermé", cette histoire de prédiction... Tout était beaucoup trop confus pour lui. Et trop dangereux. Danaë et lui avaient peut-être risqué plus que ne semblaient le croire leurs professeurs. Et Tom ne supportait pas de la voir en danger.
Il referma son tiroir et s'assit sur son lit. Il entreprit ensuite de continuer sa lecture de l'Histoire de Poudlard. Mais il ne se sentait pas de taille à affronter le regard des fondateurs, les horribles légendes ou même les récits des combats entre les créatures magiques qui le passionnaient habituellement. Comme il se détestait à cet instant... Comme il se sentait faible et lâche. Il savait qu'avoir vu sa mère l'affecterait pour toujours. Il songea que Jenny avait raison, que c'était une responsabilité trop lourde pour lui, ce qui expliquait pourquoi elle ne lui en avait jamais parlé. À présent, il souhaitait presque ne jamais avoir trouver le journal. Et plus il y pensait, plus il se haïssait et se promettait de tout faire pour mener à bien ce que sa mère attendait de lui.
Il ne descendit pas dîner, ce soir-là. Il travailla avec acharnement et se mit au lit dés qu'il entendit les premiers élèves entrer dans la salle commune. Il s'endormit rapidement, avant même que les autres garçons soient montés au dortoir.
C'était une rue sombre et étroite. Les fenêtres des petites maisons qui bordaient la route étaient toutes fermées et ne laissaient filtrer aucune lumière. Tom ne voyait que le trottoir gris et sale qui serpentait à perte de vue entre les immeubles. D'ailleurs toutes les couleurs semblaient fanées dans ces décors. Il ne pouvait pas tourner la tête. Mais il savait qu'elle était là. Elle était étendue sur le sol, tout près de lui. Il voulait croire qu'elle respirait encore. Mais il n'y parvenait pas.
Des pas se rapprochaient.
Tom savait qu'Il revenait. Il ne le voyait pas encore, mais il reconnaissait sa démarche, sa dureté et même le vent glacé qui le précédait toujours.
Et Il était là. Il se dressait devant lui, comme si la terre s'ouvrait pour lui laisser passage.
" Trop tard, trop tard! " se moqua-t-Il de sa voix aiguë et froide. " Elle est morte, tu ne vois pas? " Son rire emplit les rues muettes comme un souffle, son écho se répercuta à l'infini de toutes parts.
" Non..." murmura Tom. Il leva les yeux vers Lui. " Pourquoi? " demanda-t-il d'une voix suppliante.
" Regarde." répondit-Il. Il s'écarta et Tom vit à nouveau les maisons brûlées et les cadavres apparaître devant lui.
" Ça n'aurait pas dû finir comme ça." souffla-t-il. Tom Le vit s'approcher de lui. Ses yeux étaient pleins de sang, sa bouche, son nez, tout son visage était inhumain. Un Spectre.
" Ça n'a jamais pu finir autrement", dit-il à Tom.
" Non, non, non! " cria Tom et il sentit ses doigts se refermer sur quelque chose. Un objet coupant. Une épée. Il la saisit aussitôt et la dirigea contre le Spectre. Celui-ci n'eut pas la moindre réaction lorsque la lame lui lacéra la poitrine, encore et encore. Tom pouvait voir le sang jaillir de chacune des plaies, mais à chaque blessure qu'il infligeait, sa rage grandissait et le Spectre paraissait toujours plus fort. L'arme retomba finalement. Le Spectre se mit à rire.
" Non," fit-il en se penchant vers Tom, " regarde ici! "
Tom vit l'horrible visage s'approcher du sien et ses yeux, ses yeux démesurés lui envoyer sa propre réflexion. Il se vit, ses joues maculées de sang, ses cheveux emmêlés, regarder au plus profond de ces globes sans pupilles.
Alors, il se mit à changer.
Il vit ses yeux s'élargirent, sa peau blanchir, son nez, ses lèvres disparaître. Il voulut crier, mais il ne le pouvait pas.
" Tu vois," lui dit le Spectre " tu vois maintenant."
Oui il voyait.
Deux Spectres à présent.
Il savait que le corps était encore là, mais il ne s'en occupait plus. Soudain, il y eut un nouveau flash. Une lumière verte et d'autres pleurs, des cris de femme, le rire glacé du Spectre.
Tom se réveilla. Il était trempé de sueur.
- Qu'est-ce qu'il y a encore, Jedusor? Tu as vu l'heure qu'il est? Non mais ça t'amuse de nous réveiller en pleine nuit?
Une bougie s'alluma, puis deux, puis quatre. Tous les garçons lui lançaient un regard noir.
- Si tu as l'intention de faire ça toutes les nuits, Hamlet, préviens-moi tout de suite que je change de chambre, grinça Nathan.
Mais il s'arrêta lorsque ses yeux tombèrent sur Tom. Celui-ci entendit plusieurs exclamations étouffées autour de lui.
- Seigneur, murmura Nathan d'une voix blanche. Mais qu'est-ce que tu as fait?
Tom souleva ses draps. Ce n'était pas de sueur qu'il était recouvert. Sa couverture blanche était maculée de pourpre et de longues traces sanglantes sillonnaient sa poitrine, comme les marques d'une épée.
