CHAPITRE XIII
La neige avait fondu depuis longtemps. Tom regrettait presque le paysage de nacre qui les avait entourés pendant l'hiver, déjà passé. Le mois de mars touchait à sa fin et les élèves de Poudlard commençaient à établir le programme à suivre pour effectuer leurs révisions des examens. Malgré le soleil, un peu timide, qui daignait déployer quelques-uns de ses rares rayons sur le parc, le temps restait étrangement frais en ce début de printemps.
Un matin, alors qu'il s'était éveillé de bonne heure, Tom décidèrent d'aller marcher un peu dans le parc. Depuis quelques mois, il avait pris goût à ses promenades matinales, qui le conduisaient parfois jusqu'à la Forêt Interdite. Cependant, il n'y avait jamais pénétré. Il avait entendu assez d'horreurs sur ces bois pour lui faire définitivement ravaler le goût de sa curiosité. Un vent glacé soufflait au-dehors, fouettant son visage avec une violence inattendue et s'engouffrant sous ses vêtements, gonflant sa robe de son hiver tardif. Le ciel était déjà très clair et le soleil s'étirait silencieusement à l'horizon, coulant sur le château en cascades tantôt dorées, tantôt rougeoyantes, comme au crépuscule.
Mais quelque chose n'allait pas. Tom le sentit aussitôt que le jour eût achevé de se lever, inondant les bois de lumière. Il sentit un frisson parcourir sa colonne vertébrale. Quelque chose allait se produire, ou s'était déjà produit, quelque chose d'anormal, il en était certain. Il pensa à sa cape d'invisibilité, soigneusement rangée dans son tiroir, à laquelle il n'avait plus touchée depuis sa découverte. Il n'avait pas abandonné l'idée de ses recherches intensives à la bibliothèque, mais ne pouvait se résoudre à mener à bien son projet. Depuis quelques mois, les cauchemars avaient cessé de le harceler. Lorsqu'il s'était réveillé, dans la nuit du premier janvier, la poitrine couverte de meurtrissures, ses camarades de chambre avaient été à tel point affolés qu'ils avaient ameuté tous les Serpentards et, le lendemain, plus personne dans l'école n'ignorait ce qui s'était passé. Tom avait été reconnaissant envers ses amies d'avoir eut la délicatesse d'éviter le sujet.
Il frissonna à nouveau. Il fallait qu'il regagne le château au plus vite, il fallait qu'il empêche... quoi? Il n'en savait rien, mais un puissant instinct le poussa à rebrousser chemin.
Cependant, rien d'anormal ne semblait s'être produit au collège et, quand Tom déboucha dans la Grande Salle, tous les élèves y prenaient tranquillement leur petit-déjeuner. Mais il ne put chasser le sombre pressentiment de son esprit, même lorsque Danaë vint lui proposer de se rendre au lac avant le début de leurs cours. Ils avaient pris l'habitude d'organiser de petites escapades dans le parc ou sur les rives du lac, tentant vainement d'apercevoir le calamar géant qui fascinait Danaë. Ils avaient de longues conversations sur les sorciers et sur les moldus, sur les différences de leur société... Il y avait une chose que Tom préférait chez les moldus. C'était leur poésie. Jenny lui avait souvent offert des recueils ou avait recopié pour lui des poèmes de son enfance. Il avait découvert chez Danaë la même passion de la littérature, elle qui avait été presque aussi solitaire que lui pendant son enfance. Ainsi pouvait-on entendre, à condition d'écouter attentivement, à travers le murmure du vent, les chuchotements des arbres et les douces clameurs des eaux, ces deux petites formes aux voix enfantines discuter Hugo, Lautréamont ou Baudelaire. Les professeurs de Poudlard avaient renoncé à essayer de comprendre ce qui avait pu pousser ces deux êtres si marginaux à se rencontrer, à se connaître. Ces moments qu'il passait aux côtés de Danaë étaient toujours merveilleux pour Tom et chaque fois, il souhaitait ne jamais les voir finir. Mais ce matin-là, une ombre glacée étreignait sa poitrine et il fut incapable d'apprécier leur promenade. Danaë s'en rendit compte, mais ne lui fit aucune remarque. Cependant, une fois rentrés au château, constatant qu'il était toujours plongé dans son exaspérante catatonie, elle commença à s'en inquiéter.
- Tom, quelque chose ne va pas? s'enquit-elle prudemment.
- Hum? fit Tom en sursautant légèrement. Oh, si, si tout va bien...
Mais Danaë savait que tout n'allait pas bien.
- Tu es sûr? insista-t-elle. Tu n'as pas dit un mot depuis que nous sommes sortis de la Grande Salle...
- Je t'assure que tout va bien, protesta sèchement Tom, ne t'inquiète pas pour moi.
Ils restèrent silencieux jusqu'à leur séparation, Danaë pour se rendre en cours de potions, Tom en métamorphose. Il se sentait de plus en plus frustré par ce sentiment oppressant et était certain que plus vite la journée s'achèverait, mieux ce serait.
Même le professeur Dumbledore remarqua qu'il était particulièrement tendu et s'inquiéta de sa santé.
- Vous n'avez pas l'air très bien, Tom, lui dit-il en fronçant les sourcils. Vous devriez peut-être vous rendre à l'infirmerie.
L'attention constante qu'il attirait ce matin-là commençait à l'irriter. Il ne voulait pas que l'on pense qu'il était fragile. Si même Dumbledore le trouvait étrange, ça n'avait rien de rassurant.
Tom devait admettre qu'il offrait un spectacle singulier, bondissant chaque fois que la porte s'ouvrait, le teint livide, les mains moites, comme si, à chaque seconde, il s'attendait à voir le plafond s'écrouler.
La matinée s'écoula sans que rien ne tombât du toit et que personne ne fût assassiné. Tom commençait à se lasser de sentir l'adrénaline parcourir ses veines comme de la glace en fusion chaque fois que quelqu'un lui adressait la parole. Il devait se défaire de cette impression ridicule qui le faisait passer pour un idiot. Après le déjeuner, il décida de retourner près du lac, seul, afin de s'éclaircir les idées. Il monta à son dortoir pour prendre sa cape. Cependant, au moment où il s'apprêtait à descendre, un détail insolite attira son attention. La fenêtre était ouverte. Rien d'anormal, à première vue, si ce n'est le fait qu'il était certain de l'avoir fermée et qu'aucun des autres garçons n'aurait eu envie de la rouvrir avec le vent qui soufflait au-dehors. Le dortoir était glacé. Tom s'approcha doucement de la fenêtre. En temps normal, il n'aurait pas été intrigué, mais il sentait alors son sang battre à ses tempes et brûler dans ses membres. Tous ses sens étaient à l'affût, sa vision incroyablement aiguisée, ses mains tremblantes. Il se pencha dans l'embrasure de la fenêtre, son regard balayant le parc.
Rien. Tout était vide, désespérément vide. Tom soupira et s'écarta un peu. Il saisit la poignée de la fenêtre et la referma sur le vent de plus en plus violent qui sifflait dans la pièce. C'est alors qu'il les vit. Rien d'étonnant à ce qu'il ne les ait pas remarqués plus tôt, elles étaient presque imperceptibles. Il se pencha à nouveau et ses doigts effleurèrent le contour de bois. De fins sillons creusaient le rebord de la fenêtre, comme des traces de griffes. Un violent frisson le parcourut, à tel point qu'il put sentir son corps vaciller dans le silence feutré soudain insupportable de la pièce.
- Nephtys? appela-t-il d'une voix rauque. Nephtys, où es-tu?
Aucun bruit ne se fit entendre.
- Nephtys! s'écria Tom qui sentait la panique se répandre en lui comme un poison.
Il perçut alors un bruissement, un léger frottement qui venait de porte.
- Nephtys? murmura-t-il d'un voix éteinte.
Mais ce n'était pas Nephtys, et il n'avait pas besoin de le voir pour le deviner. La chose qui produisait ce bruit se traînait par terre, rampait sur le carrelage. Tom entendait nettement le corps mou et lisse qui frottait contre le sol, il percevait parfaitement les ondulations de la créature qui s'avançait vers lui.
Un serpent.
Mais pas n'importe lequel. Tom reconnut les ombres pourpres qui luisaient sur les écailles du reptile ainsi que ses yeux argentés sans pupilles qui s'accrochaient à son regard.
- C'est bien toi, n'est-ce pas? murmura Tom. Toi qui m'a parlé il y a plusieurs mois?
La tête du serpent oscilla doucement.
- ...Partis... souffla-t-il à Tom.
- Quoi? fit Tom en haussant les sourcils. Qui est parti? Où ça? Où est Nephtys?
La couleuvre parut réfléchir un instant, puis répondit:
- Je venais te parler. Tout le monde sssait dans la forêt. Tousss ont vu.
- Quoi? répéta Tom, qu'ont-il vu?
- Danger... Danger pour toi et pour eux.
Tom resta interdit une seconde.
- Que c'est-il passé? demanda-t-il lentement. Qui est venu ici?
- La bête à poils, dit le serpent en se tortillant.
- Nephtys? dit Tom qui sentait ses entrailles s'alourdir comme du plomb. Le chat?
Le reptile hocha la tête.
- Bête à poils et bêtes à plumes. Pattes et bouches tranchantes.
- Bêtes à plumes? Des pattes tranchantes? Des oiseaux? Avec des serres? c'est ce que tu veux dire?
- Des ssserres comme des couteaux. Oissseaux à plumes. Ils sssont venus, ilsss ont la bête à poils.
Tom ne sentait plus ses entrailles s'alourdir. D'ailleurs il ne sentait plus d'entrailles du tout, il ne sentait plus rien.
- Les oiseaux... ont pris le chat? demanda-t-il d'une voix blanche. Ils... ils l'ont tué?
La couleuvre plongea ses yeux d'argent dans ceux de Tom.
- Bête à poils toujours vivante quand je sssuis venu. Peut-être morte maintenant je ne sssais pas.
Tom n'était pas sûr de ce qui se passa ensuite. Il avait pris sa cape d'une main et le serpent de l'autre.
- Où sont-il allés? demanda-t-il à l'animal qui ne semblait pas apprécier d'être tenu de la sorte.
- Dans la forêt, souffla le serpent.
- Montre- moi, ordonna Tom en le reposant par terre.
Aussitôt, la couleuvre fila le long des escaliers. Tom la suivit tant bien que mal jusqu'au parc où elle s'engagea sur un sentier pour qu'il puisse facilement la repérer.
- Prudenccce! Tu ne dois pas être vu.
Tom emboîta le pas au serpent le plus discrètement possible. Mais bientôt, ils se trouvèrent à la lisière de la forêt interdite. Tom s'arrêta. Il n'avait jamais été aussi loin avant. Il hésita une seconde, puis il s'enfonça entre les arbres, à la suite du serpent.
Il n'aurait jamais imaginé que la forêt puisse être aussi dense, les arbres aussi noueux et les petits marécages aussi profonds. Il devait constamment se baisser, se tordre entre les troncs et les branches pour les esquiver.
- Où sont-il? demanda Tom au bout de quelques minutes. Encore loin d'ici?
Le serpent ne répondit pas.
Enfin, après près d'un quart d'heure de marche, Ils débouchèrent sur une grande clairière éclaboussée de soleil.
- Ils sssont de l'autre côté, siffla la couleuvre. Ilsss attendent.
- Ils attendent? demanda Tom qui sentit ses membres se ramollir soudain. Qu'est-ce qu'ils attendent? Moi? Comment savent-ils que...
- Ils sssavent toujours, répondit le reptile. Oissseaux tranchants voient tout.
Mais avant que Tom n'ait eu l'opportunité de le questionner à nouveau, il disparut comme un souffle entre les feuilles mortes et les racines racornies qui frémirent à son passage. Il était seul à présent, totalement seul. Il prit une longue inspiration, puis pénétra dans la clairière. Une telle lumière, une telle quiétude dans ces bois sinistres ne lui inspirait nullement confiance. Cependant, il avait déjà presque atteint l'autre côté de la clairière et rien d'étrange ne s'était produit. Il ne sentit pas tout de suite que la terre se faisait de plus en plus meuble sous ses pieds. Tout à coup, un cri strident retentit, quelque part au cur de la forêt. Tom s'immobilisa. Il se tourna vers l'endroit d'où semblait venir le hurlement, mais celui-ci se répercuta avec une telle force qu'il ne put en découvrir l'origine. Il soupira et se résolut à continuer dans la même direction.
Mais il ne pouvait plus avancer.
Il était enfoncé dans le sol jusqu'aux genoux.
Il tenta de se dégager, mais la terre ne fit que l'avaler plus rapidement. Elle lui arrivait presque à la taille.
Méthodiquement, avec un calme surprenant, il évalua ses chances de survie. Crier ne lui serait d'aucune utilité, personne ne pouvait l'entendre, si ce n'était un animal sauvage qui se ferait un plaisir de l'achever. Il s'aperçut avec un désespoir croissant qu'il n'avait pas amené sa baguette. Quelle erreur! La terre l'engloutissait toujours plus vite, elle atteignait presque ses épaules. Il ne pouvait plus bouger, il n'avait aucune chance.
Curieusement, mourir n'était pas aussi terrifiant qu'il le pensait. Il n'y avait qu'à laisser la terre faire le travail, il n'aurait pas à se battre, pas cette fois. Mais l'image de Danaë s'imposa à son esprit. Une douleur transcendante lui enserra le cur. Il pensa à Ophélia, Chloé et Améthyste qui l'attendraient au terrain de Quidditch pour regarder les joueurs et qui ne le verraient jamais venir.
Seule sa tête était encore à l'air libre.
Il pensa soudain à sa mère. La colère, l'impuissance montèrent alors dans son corps comme un cri, un cri qu'il ne put retenir. C'était vrai alors. Elle était morte pour rien. Elle avait donné sa vie pour lui, pour qu'il accomplisse une mission, pour lui qui s'enlisait dans la boue et qui s'éteindrait honteusement avant même d'avoir pu comprendre ce qu'elle attendait de lui.
C'est alors qu'il sentit quelque chose lui brûler la poitrine. Il pensa tout d'abord que les sables mouvants s'étaient introduits dans sa gorge, dans ses poumons. Mais cette étrange brûlure venait de l'extérieur. Il sentit ses membres se tendre brusquement et, curieusement, il eut l'impression de respirer à nouveau. Il ouvrit les yeux. Ce n'était pas une impression. Sous ses yeux ébahis, la terre s'ouvrait en clapotant, en crachant furieusement comme un animal blessé. Puis il sentit une brève secousse suivie d'une formidable poussé. Il fut expulsé des sables avec une force terrifiante et alla s'abattre sur un sol dur, à plusieurs mètres de là. Il avait traversé la clairière. Tom resta paralysé quelques instants, scrutant les alentours cherchant l'origine du miracle qui lui avait sauvé la vie.
Instinctivement, il porta sa main à sa poitrine, à l'endroit où il avait ressenti la brûlure. Et ses doigts rencontrèrent la pierre encore chaude qu'il portait autour du cou. Son souffle resta bloqué dans sa gorge. Ainsi, son amulette avait fait reculer les sables mouvants? Elle lui avait sauvé la vie?
Il perçut alors un battement d'aile au-dessus de sa tête.
- Nephtys, murmura-t-il en se relevant.
Silencieusement, il reprit sa marche à travers la forêt, ses yeux balayant les moindres recoins des bois.
C'est alors qu'il les vit. Ou plutôt, il les entendit avant de les voir. Ils étaient des dizaines, tous perchés sur des arbres qui formaient une ronde autour de Tom. Des aigles. D'immenses aigles bruns, qui le transperçaient de leurs yeux flamboyants.
" Des aigles... dans la volière! "
" Des aigles? vous êtes sûre? Ça ne peut pas être une coïncidence..."
Et au beau milieu de ces grands rapaces, il distingua Nephtys, tremblante, pelotonnée derrière une racine.
- Nephtys! appela Tom en avançant prudemment entre les aigles qui ne le quittaient pas des yeux. Viens ici!
Il s'approcha en chancelant, les mains tendues devant lui, tâtonnant pour trouver son chemin à travers les arbres jusqu'à son chat sans quitter les grands rapaces des yeux. Ils étaient étonnamment tranquilles et silencieux, remarqua Tom en saisissant Nephtys par la peau du cou. Ce n'était pas un comportement normal pour des oiseaux de proie. Et Il ne pouvait ignorer leur regard tranchant qui semblait enregistrer les moindres détails de son apparence. Décidément, ils le fixaient avec trop d'insistance pour qu'ils ne fassent que le surveiller. Ils cherchaient quelque chose. Quelque chose qu'ils ne paraissaient pas trouver. Sa baguette. Tom sentit l'adrénaline lui transpercer la colonne vertébrale et s'enfoncer dans son dos à mille endroits, comme autant de lames. Il ne pourrait pas se défendre. Il y eut alors un bruissement étrange parmi les branches. Tom tourna la tête. Juste une seconde. Une fraction de seconde. Un instant d'inattention qui suffit aux aigles pour plonger sur lui. Il ne vit qu'un immense tourbillon de plumes d'automne qui résonnèrent à ses yeux et à ses oreilles longtemps après qu'il eut senti ses pieds quitter le sol.
Il ne chercha pas à se débattre ou à s'accrocher, il laissa le sombre cortège ailé l'élever au-dessus des arbres, au-dessus de la forêt. Un instant, il crut apercevoir, à l'endroit où il s'était tenu quelques secondes plus tôt, la silhouette diffuse d'un garçon aux cheveux noirs, étendu entre les arbres morts.
Il y avait quelque chose d'anormal.
Habituellement, elle ne se serait pas fait tant de souci, après tout, il arrivait à tout le monde, même à Tom, d'être en retard. Non, elle n'aurait pas été inquiète si... S'il ne s'était pas conduit si étrangement ce matin-là. Ce n'était pas dans ses habitudes d'être aussi taciturne, pas avec elle. Peut-être la perspective de regagner Saint-Clouds la rendait-elle plus irritable? Oui, conclut-t-elle, ça ne pouvait être que ça.
Elle soupira, pensant que rentrer chez elle n'aurait rien d'amusant non plus. Sa mère lui avait envoyé des nouvelles du monde moldu. Et ça n'allait pas bien, pas bien du tout. Les professeurs n'en parlaient pas beaucoup, ou y faisait allusion comme si ces événements avaient lieu dans des contrées reculées et sans intérêt et non à quelques kilomètres au sud de Poudlard. Elle était affligée de voir à quel point cette guerre les affectait peu. Car il s'agissait bien de la guerre, sans aucun doute. Sa mère tentait, tout en l'informant, de minimiser les incidents, de plaisanter et de lui cacher la vérité, mais elle n'était pas idiote. Elle savait qu'elle n'était pas à l'abri, qu'aucun d'eux ne l'était. Qu'importe le mépris qu'ils éprouvaient pour ses gens ou à quel point ils s'y sentaient supérieurs. Leur fin signifiait la leur aussi. Leur guerre les détruirait de la même façon.
Elle sentit ses mains trembler sur les pages de son livre de métamorphose. Elle aurait voulu que Tom soit là. S'il était avec elle, elle n'y penserait pas. Elle ne penserait à rien. Rien de mauvais, rien de réel. Oui, mais il n'était pas là et elle ne pouvait s'empêcher d'imaginer sa mère, seule, terrifiée, risquant peut-être sa vie à tout moment. Elle était trop jeune pour avoir une quelconque expérience de la guerre, mais sa mère en avait déjà vécu. Elle secoua la tête. La nuit allait bientôt tomber. Peut-être Tom était-il près du lac, à la lisière de la forêt? Elle jeta un coup d'il autour d'elle, puis, ramassant ses livres elle se glissa hors de sa salle commune et prit silencieusement la direction de la Forêt Interdite.
Curieusement, Tom ne ressentait aucune frayeur. Il laissa son regard errer en dessous de lui. Une telle altitude l'aurait fait défaillir en temps normal. Mais à cet instant, il ne ressentait rien, absolument plus rien. Seule la Voix résonnait dans sa tête vide, bien plus claire qu'à l'ordinaire.
Viens, viens...
Le vol des aigles l'amenait toujours plus loin, toujours plus haut. Il apercevait distinctement le château, mais celui-ci semblait s'envelopper d'une épaisse brume blanchâtre. Mais ce n'était pas autour du château que ce brouillard se condensait. Tom sentit les oiseaux ralentir et descendre doucement. C'est alors que, à travers l'étrange brume, il crut distinguer une silhouette. Une haute silhouette qui semblait trancher le décor qui l'entourait. Un instant, il crut rêver à nouveau. Tout avait fondu autour de lui, comme lorsqu'il avait pénétré dans le journal de Lyra, mais la scène qui se déroulait sous ses yeux paraissait étrangement lointaine, comme un vieux souvenir. Et soudain, le temps s'arrête. Il l'a déjà vue. Peut-être l'endroit était-il différent alors, mais il n'y a aucun doute. Il l'a vu en rêve. La pièce n'est plus qu'un immense brasier. Les flammes ronflent avec un immense fracas, dévorant les meubles et les tapisseries. Et Tom connaît cet endroit. C'est sa salle commune, ou plutôt, ça l'a été, une vingtaine d'année auparavant. Soudain, une porte s'ouvre et une jeune fille, s'écroule sur un tapis encore presque intact. Elle tousse bruyamment puis se relève et boitille désespérément vers la porte opposée, encore épargnée par le sinistre. C'est Lyra. Et Tom sait à présent pourquoi cette salle a tellement changée aujourd'hui. Elle se précipite dans les escaliers. Un autre bruit. Tom voit une silhouette s'encastrer dans la porte. Non, pas une, trois silhouettes. Son cur bat de plus en plus rapidement peut-être va-t-il comprendre? Il sent presque la chaleur de l'incendie sur sa peau. Alors, la plus haute silhouette lève la main et s'apprête à dire quelque chose. Tom aperçoit alors une fille, recroquevillée dans un coin. Il y a un éclair vert, celui qui l'a hanté dans tant de ses cauchemars. Il ne voit pas la fille s'affaisser mais il entend distinctement le bruit de son corps lorsqu'il roule sur le sol. Alors, la silhouette se tourne vers lui et...
- Tom! Tom!
La voix de Danaë s'enfonça comme une lame dans son esprit embrumé. Il sentit une violente secousse et fut comme aspiré. Il sentait à nouveau tous ses membres. La tête lui tournait encore, mais il voyait parfaitement les grands oiseaux autour de lui. Et il prit soudain conscience de la situation. Nephtys était toujours pelotonnée contre lui et il évalua qu'il n'était plus qu'à une dizaine de mètres du sol. Il ne s'était jamais rendu compte à quel point dix mètres était une hauteur considérable. La voix de Danaë retentit encore. Il l'aperçut qui l'appelait à la lisière de la forêt et pria pour qu'elle ne l'ait pas vu. Il serra Nephtys contre lui.
Il se jeta si brusquement dans le vide qu'aucun des oiseaux ne put l'en empêcher. Tom eut la confirmation de son estimation. Dix mètres, c'était énorme. Sa chute sembla durer une éternité et il faillit perdre connaissance lorsqu'il toucha le sol. Probablement alertée par le bruit, Danaë se précipita dans sa direction.
- Tom! s'écria-t-elle. ...Qu'est-ce qui s'est passé? ... que...que t'es-t-il arrivé?
Tom se hissa sur ses genoux. Sa cheville était foulée, peut-être même cassée.
- Je...je ne sais pas, bafouilla-t-il, ce qui n'était qu'demi-mensonge.
Danaë fronça les sourcils, mais ne lui demanda rien d'autre. Elle l'aida à marcher jusqu'à l'infirmerie. Mme Pixel ne prit même pas la peine de lui poser la moindre question.
Une fois assis sur un lit, Tom soupira. Alors c'était cela qui l'avait démangé toute la journée. Il avait encore du mal à y croire, mais il avait l'impression que, déjà, tout s'effaçait, comme un rêve. Peut-être était-ce une hallucination? La Forêt Interdite recelait toutes sortes de bizarreries... Mais sa chute, ce n'était pas une illusion. Pas plus que la douleur lancinante dans sa jambe. Le plus étrange était que le terrible pressentiment qui l'avait oppressé toute la journée pesait encore.
Il faisait nuit lorsqu'il quitta l'infirmerie. Son seul désir était de regagner sa chambre et d'oublier son horrible vision et cette volée d'aigles.
Mais il n'eut pas le loisir de se reposer. Alors qu'il grimpait l'escalier qui menait à sa salle commune, quelqu'un jaillit devant lui. Un instant le souvenir de la silhouette se condensa dans son esprit. Mais ce n'était que le professeur Dumbledore.
- Oh, c'est vous professeur, fit Tom avec soulagement. J'ai cru que...
Mais lorsque ses yeux rencontrèrent ceux de Dumbledore, il ne put finir sa phrase.
- Tom, dit-il d'une voix étrangement grave, il faut que je vous parle, c'est très important.
La bouche de Tom s'ouvrit, ses lèvres remuèrent, mais aucun son n'en sortit. Ça avait sûrement un rapport avec les aigles. Et Tom ne tenait pas vraiment à savoir. Il suivit néanmoins Dumbledore jusqu'à son bureau. Celui-ci le pria de s'asseoir et prit lui-même place derrière sa table.
- Tom... commença-t-il, je crains d'avoir de mauvaises nouvelles.
Tom pouvait distinctement entendre son cur battre à ses tempes. Tous ses muscles étaient paralysés. Mais la suite fut inattendue.
- C'est à propos de Jenny Cast.
Cette fois Tom n'entendit plus rien. Il pouvait presque sentir son visage pâlir, devenir translucide.
- Elle a été renversée par une voiture ce matin.
Dumbledore soupira et ôta ses petites lunettes qu'il posa sur son bureau. Il prononça alors ces mots qui allaient changer la vie de Tom pour toujours.
- Elle est morte il y a quelques heures à Saint-Clouds.
