CHAPITRE XIV

Les chambres étaient presque vides. Quelques vêtements épars, quelques plumes oubliées, peut-être, traînaient encore sur les lits impeccables. Les couloirs de Poudlard étaient pleins de clameurs joyeuses, de rires, l'impatience était presque palpable dans la salle de métamorphose où les élèves de première année de Serpentard suivaient leur dernier cours. Lorsque la cloche magique sonna la fin de l'année, les élèves n'attendirent même pas l'autorisation de leur professeur pour se ruer à l'extérieur.

Tom était le seul à être encore assis lorsque la sonnerie s'acheva. Il regarda les visages empourprés par l'excitation de ses camardes et il eut envie de s'enfoncer sous terre pour ne plus jamais en sortir. Depuis plus de trois mois, on le voyait régulièrement errer seul dans le dédale des couloirs du collège les yeux perdus quelque part où nul ne semblait pouvoir l'atteindre. Même ses amies s'étaient trouvées impuissantes à lui remonter le moral.

Il aurait voulu que ce cours ne se termine jamais. Il aurait voulu ne jamais avoir à traîner ses pieds jusqu'à son dortoir pour récupérer sa lourde valise et la tirer jusqu'au hall d'entrée où se regroupaient tous les occupants, professeurs et élèves, de Poudlard.

Saint-Clouds... Il y retournait. Ses amies lui avaient bien proposé de venir passer ses vacances chez elles, mais ce projet s'était révélé impossible. Le père d'Ophélia avait catégoriquement refusé d'accueillir un garçon chez eux. Améthyste partait en Inde. Quant à Chloé et Danaë, habitant elles aussi dans le monde moldu, leur situation était trop délicate par les temps qui couraient.

Il partait donc pour Saint-Clouds.

Seul.

Vraiment seul cette fois-ci, sans le moindre réconfort, sans le moindre ami. Sans Jenny.

Il sentit ses yeux piquer à nouveau. Mais n'allait pas pleurer, pas maintenant, pas devant tous ces gens. Il suivit la foule houleuse qui se précipitait dehors à travers les grandes portes. Entraîné par les flots d'élèves, il fut presque poussé jusqu'au train qui attendait de les ramener chez eux.

"Chez moi" pensa Tom en levant les yeux au ciel. Il repéra Danaë à quelques pas de lui et la rattrapa avant qu'ils ne soient tous deux happés par la locomotive fumante.

Tom fut peu loquace durant le trajet. Il aurait voulu parler, puisqu'il n'en aurait plus l'occasion pendant deux longs mois, mais il sentait une boule douloureuse dans sa gorge et craignait d'éclater en sanglots s'il ouvrait la bouche. Retourner à l'orphelinat, revoir le monde moldu, être méprisé à nouveau... Jenny oh, Jenny, pourquoi m'as-tu abandonné?

Mais de réponse il n'y eut point. Même la Voix se tut. Il n'avait nul besoin d'elle, cette fois-ci, pour trouver un coupable à son infortune. Une voiture! Qui pouvait être assez stupide pour inventer une chose pareille? Et ces moldus qui l'avaient renversée, ils n'avaient même pas pu la sauver! Cela ne serait jamais arrivé dans le monde magique. Et cette espèce inutile et cruelle n'avait même pas la science de la vie. Ils n'étaient que mort, carnage et ignorance. Ils ne méritaient même pas d'exister! Ils ne pouvaient apporter que de la souffrance. Tom secoua la tête. Il n'aimait pas penser ainsi. Il ne pouvait s'empêcher d'imaginer que son père avait dû songer aux mêmes choses vis-à-vis de sa mère. Et le seul fait de pouvoir partager les mêmes pensées que son père lui retournait le cur.

Il crut mourir quand le train s'arrêta à King's Cross.

- Viens, lui dit Danaë en le précédent sur le quai du côté moldu. Je vais te présenter ma mère.

Tom fut surpris de constater à quel point Danaë et sa mère étaient dissemblables. Mrs Cembre était dotée d'une grande beauté, qui n'avait toutefois rien de commun avec celle de sa fille. Elle était de petite taille, ses épaules menues et ses hanches presque inexistantes donnant l'impression qu'elle était plus minuscule encore. Elle évoquait pour Tom un oisillon tombé de son nid. Pourtant, lorsqu'il la regarda dans les yeux pour la première fois, l'aura de fragilité qu'elle dégageait s'effaça aussitôt. Il émanait de son regard dur, son maintien droit et sûr et de quelque chose d'autre, quelque chose d'indéfinissable, une force et une volonté incroyable. Tom l'aima instantanément. Il savait d'où Danaë avait tiré son courage et sa patience. Ses yeux bleu pâle irradiaient une étrange chaleur qui illuminait son visage gracieux et sa longue chevelure auburn qui coulait harmonieusement sur ses épaules.

- Je suis très heureuse de faire enfin ta connaissance, dit-elle à Tom qui reconnaissait dans sa voix les accents chauds et veloutés de Danaë. J'ai tellement entendu parler de toi.

Tom rougit jusqu'aux cheveux et balbutia quelques paroles incompréhensibles en s'absorbant dans la contemplation des souliers vernis de Mrs Cembre. Il y avait longtemps qu'il n'avait pas été aussi timide. Ancien monde, anciennes habitudes, pensa-t-il amèrement.

- Madame, je...

- Pas de Madame entre nous, dit-elle en souriant. Appelle- moi Catherine.

Tom rougit davantage encore.

Mrs Cembre prit soudain un air contrit.

- Je suis désolée de ne pas pouvoir te prendre avec nous pour les vacances, mais tu vois, en ce moment...

Elle ne put achever sa phrase. À quelque pas d'eux, une voix haut perchée vint vriller les tympans de Tom.

- Jedusor! C'est vous?

Il se trouvait face à face avec une petite femme squelettique et grisonnante aux yeux noirs et chassieux et à la peau fripée.

- Je... oui, c'est moi...

- Je suis la nouvelle assistante, je dois vous ramener à Saint-Clouds, dit-elle d'une voix grinçante. Venez, je n'ai pas que ça à faire!

Tom lança un regard désolé à Danaë et Ophélia qui était venue les rejoindre et les embrassa avant de souhaiter de bonnes vacances à Mrs Cembre et de suivre la petite femme en traînant sa grosse valise.

- Comment... comment m'avez-vous reconnu? demanda Tom qui devait presque courir derrière elle.

- Ce n'était pas difficile, répondit-elle sèchement. Vous correspondez parfaitement à la description qu'on m'a faite de vous: trop grand, trop maigre avec des cheveux mal coiffés et des yeux d'une couleur... anormale.

Tom ne fut pas vexé. Il ne s'était jamais posé la question de savoir s'il était beau ou laid et les remarques sur son aspect ne le touchaient guère plus.

- Je suis Mrs Hopkins, et j'attends de vous un respect et une obéissance parfaite, Thomas.

- Tom, rectifia-t-il.

Les yeux de Mrs Hopkins étincelèrent.

- Je préfère appeler les gens par leur véritable nom, et non par des sobriquets ridicules!

- Mais c'est mon véritable nom, répliqua Tom qui commençait à s'énerver. Thomas était le nom de mon père. Ma mère m'a appelé Tom. Pour faire la différence entre nous.

- Je n'ai pas de temps à perdre avec vos bavardages inutiles, mon garçon, siffla Mrs Hopkins. À présent suivez- moi, le directeur souhaite s'adresser à vous.

Tom sentit son cur s'arrêter. S'adresser à lui? La dernière fois que Mr Denvers avait voulu "s'adresser à lui" , il avait passé 5 jours dans la Chambre Aveugle. Mais c'était Jenny qui était venue le chercher cette fois là.

Et Jenny était morte.

Il jeta un regard plein d'amertume et de rancur à cette femme grise et glaciale qui avait pris sa place. Il sentit sa gorge si serrée qu'il pouvait à peine respirer. Sa colère avait cédé au désespoir. Où qu'il regarde, quoi qu'il fasse, il ne voyait qu'une tristesse, un malheur infini qui ne semblait jamais vouloir prendre fin. Il aurait voulu pouvoir s'étendre sur le sol, fermer les yeux et se laisser mourir. Il n'y avait pas la moindre lumière autour de lui, pas la plus petite chance de s'en sortir... Pourtant, il y avait Danaë. Il y avait Chloé, Améthyste et Ophélia, il y avait la magie. Mais après... Après, il devrait revenir à Saint Clouds... C'était cela sa vie, ça le serait toujours. Naître, seul, souffrir, inévitablement, puis vieillir, doucement et mourir, enfin. Enfin. Mais quand, quand?

Tom regarda la gare s'éloigner derrière eux. Deux mois... Il n'y survivrait jamais. Plus maintenant.

- Jedusor! Quelle bonne surprise! j'ai bien cru que cette chère Mrs Hopkins ne te trouverait pas!

Mr Denvers était assis derrière son bureau une expression exultante sur son visage maigre.

- Je lui avais bien dit à quel point tu serais sale et mal coiffé, mais on ne sait jamais...

Tom serra les dents.

Une ombre passa sur le visage de Mr Denvers, mais il continua à sourire.

- C'est amusant, vois-tu, je n'ai reçu aucun bulletin, rien qui vienne de Smeltings... Étrange, n'est-ce pas?

Tom faillit s'étrangler. E possible qu'il se doute de quelque chose?

- Du calme mon garçon, dit Mr Denvers en souriant un peu trop largement au goût de Tom. Je m'inquiétais pour toi, voilà tout...

Tom ne répondit pas. Il se contenta de fixer le mur derrière Mr Denvers avec application. Celui-ci se leva lentement et s'approcha de lui. D'un geste rapide, il lui posa les deux mains sur les épaules. Tom ne put s'empêcher de tressaillir.

- Tu es bien tendu, continua Mr Denvers sans se départir de son sourire. Voyons, il n'y a pas de quoi avoir peur...

Ses mains pesaient de plus en plus sur Tom.

- Dis- moi, tu t'es fait des amis, là-bas?

Il ouvrit la bouche, mais aucun son n'en sortit.

- Je...je...

- Non, bien sûr, fit Mr Denvers en hochant la tête. Suis-je bête!

Il appuya sur ses paumes encore d'avantage.

- Et comment t'appelaient-ils, les autres enfants?

Tom ne saisit pas immédiatement.

Bien sûr, il parlait de ses surnoms... il préférait ne pas penser à ceux qu'on lui donnait à Saint Clouds.

- Alors, comment t'appelaient-ils?

Tom sentait la pression sur ses épaules devenir insupportable.

- ... Ils...ils m'appelaient Tom, murmura-t-il.

La pression cessa instantanément. Tom leva les yeux vers Mr Denvers. Mais il n'eut pas le temps de l'apercevoir. La gifle qu'il reçut manqua de l'envoyer à terre.

- Maintenant, reprit Mr Denvers, dis- moi quel nom ils te donnaient!

- Je... je vous jure, murmura Tom à travers ses larmes, ils m'appelaient Tom!

Il ne vit pas la seconde gifle arriver non plus. Il sentit que son nez s'était mis à saigner, mais il n'essaya même pas de l'essuyer.

- Ah, Jedusor, Jedusor, s'exclama Mr Denvers en souriant. Comme si je pouvais te croire! Allez, dis-le-moi. Dis- moi comment les autres te surnommaient là-bas!

- Ils... Ils me surnommaient...

Tom réfléchissaient à toute vitesse.

- ... Hamlet, acheva-t-il en pensant au nom que lui avait donné Electra et Nathan.

Après réflexion, c'était plus saillant que "Sang de Bourbe" qui aurait sans doute éveillé des soupçons chez Mr Denvers.

Le directeur resta un instant songeur, puis s'esclaffa bruyamment.

- Hamlet! C'est bien trouvé! Tu es tout aussi tragique que lui! Oui, oui, c'est vraiment très drôle! Viens voir ici...

Il agrippa violemment Tom et l'arracha à son siège. Puis, le tirant par le col, il le traîna devant un vieux miroir.

- Hamlet! s'écria-t-il encore. C'est exactement ça! Ils sont forts, tes camarades de Smeltings! Franchement, regarde-toi, regarde-toi bien... est-ce que tu n'as pas l'air aussi ridicule, aussi stupide que lui? Un vrai poète, un vrai damné! sale et abandonné... Hamlet! c'est vraiment bon!

Les yeux de Tom rencontrèrent le regard de son reflet. En face de lui, il vit un garçon au visage légèrement émacié, aux traits trop fins, aux yeux trop grands, trop usés, à la peau trop pâle et aux cheveux trop longs. Les larmes lui piquèrent à nouveau les yeux. Il y avait longtemps qu'il n'avait pas eu envie de pleurer tant de fois dans la même journée. Rien n'allait chez lui. Tout était trop, tout était trop peu. Il était trop triste, trop intelligent, trop hésitant, trop timide, trop différent, trop seul. Il contempla longuement son visage, ce visage qu'il détestait tant, ses yeux qu'il aurait voulu arracher!

Un si beau visage. De si magnifiques yeux.

Mais Tom s'en moquait. Il aurait préféré être laid, repoussant, n'importe quoi tant qu'il ne ressemblait en rien à ce garçon au regard plein d'océans qu'il n'avait jamais vus, aux lèvres trop féminines et aux épaules étroites. Et puis ce sang qui coulait de son nez, ce sang qu'il avait dans la bouche!

Briser le miroir, effacer l'image. Sans doute l'aurait-il fait si Mr Denvers ne l'avait pas soudain tiré en arrière. Il fit tourner Tom sur lui-même afin qu'il lui fît face.

- Je ne veux rien d'étrange, rien d'anormal, pas la plus petite bizarrerie dans cet établissement de tout l'été.

Les yeux de Mr Denvers pétillaient presque autant que ceux du professeur Dumbledore (la pensée de ce dernier serra le cur de Tom) mais une flamme très différente les animait.

- Nous nous comprenons, n'est-ce pas?

- Oui monsieur, chuchota Tom en reniflant.

- Si rien ne se produit, je pourrais peut-être oublier cette étrange absence de courrier de Smeltings...

Tom se raidit.

- Sinon...

Il eut un sourire et libéra le bras de Tom.

- Monte dans ton dortoir. Et que je ne te voie pas de toute la journée.

Tom recula un peu, puis sortit de la pièce à grands pas, le nez entre les mains. Il croisa alors le regard moqueur de Mrs Hopkins et entendit le rire cassé de Mr Denvers: "Hamlet! franchement excellent! ". Il grimpa quatre à quatre les marches de l'escalier et s'effondra sur un lit, enfouissant son visage ensanglanté dans un oreiller.

Le plus curieux, c'était ces bruits. Ces bruits qui éclataient en plein milieu de la nuit dans les rues, les cris qui tiraient invariablement tous les garçons (et probablement toutes les filles et tout le personnel) de Saint Clouds de leur sommeil. Parfois, Tom entendait des coups de feu et des sirènes ou apercevait des lumières qui clignotaient sous ses fenêtres.

Mais ce qui se passait à Ellecy n'était pas comparable à ce qui arrivait à Londres ou à Paris. Paris était pris.

Tom n'était pas très au courant, ayant passé toutes ses vacances à Poudlard, mais il avait cru comprendre que la guerre s'étendait peu à peu. L'Italie, l'Autriche, l'Allemagne, la France, l'Angleterre...

Lorsqu'il tentait de penser à Danaë ou à Chloé il les voyait sans cesse harcelées, terrifiées...

Ainsi passaient les jours, il évitait soigneusement de rencontrer Mr Denvers et Mrs Hopkins. Il ne s'était pas trop mal débrouillé jusqu'alors. À part quelques gifles et quelques insultes protocolaires, il était à peu près indemne. Mrs Hopkins lui avait bien jeté un livre ou une casserole à la tête une fois ou deux, mais il avait vite appris à la fuir comme la peste. Non, le pire ce n'était pas eux. C'étaient les autres orphelins. Si Tom n'avait jamais eu d'amis parmi eux, du moins avait-il espéré qu'ils le laisseraient tranquille. Il fut vite désabusé. Pendant son absence, Grégory Evans les avait tous montés contre lui. Depuis son retour, ils ne perdaient jamais une occasion de le jeter par terre, de lui cracher dessus, de tirer ses cheveux ou de voler ses affaires. Bien sûr, Tom avait eu soin de dissimuler son matériel grâce à un sort, mais il n'était pas autorisé à se servir de la magie en dehors du collège. Il était donc sans défense contre les enfants.

- Alors Tommy, se moquaient-ils chaque fois qu'ils le voyaient, ça ne va pas? Tu t'ennuies de tes amis? De ta petite amie?

- Sa petite amie! s'exclamait un autre. Comment veux-tu qu'il ait une petite amie? Il ressemble tellement à une fille, elles ne doivent même pas le regarder! Et des amis, tu crois vraiment qu'il en a? Alors pourquoi ils ne lui écrivent pas? Pourquoi il ne passe pas l'été avec eux? Hein, pourquoi?

Alors, rabaissé, humilié, Tom déguerpissait le plus loin possible. Ce n'était pas tant leurs insultes qui le blessaient, il n'y était que trop accoutumé. Non, ce qui lui faisait mal, c'était qu'il craignait qu'ils disent la vérité. Pourquoi ses amies ne lui avaient-elles pas écrit? Il le savait bien sûr. Améthyste en Inde, Ophélia sans doute interdite de courrier, Chloé et Danaë sous la mitraille... Mais lui écrivait. Un soir, il noircit plus de dix pages et les envoya à Danaë, par la poste moldue. Tous les jours, il guettait le facteur au petit matin, mais jamais celui-ci ne s'arrêtait devant l'orphelinat. Alors il s'étendait sur son lit, Nephtys roulée en boule sur son ventre.

Ce fut le trois août que les choses changèrent. Tom avait été réveillé par une rafale de balles juste sous les fenêtres du dortoir.

Puis dans les fenêtres du dortoir. Tom avait bondi hors de son lit, couvert de minuscules éclats de verre, les autres garçons criant, courant entre les lits, pris de panique.

On ne l'emmena même pas à l'infirmerie. D'ailleurs, Tom se demandait s'il y avait réellement une infirmerie à Saint-Clouds. Il resta donc au dortoir, pansant les éraflures qui lui couvraient le visage et les bras. En fin de matinée, il fut pris d'un accès de fièvre qui le contraignit à garder le lit. Cependant, Mrs Hopkins ne parut pas dans sa chambre de toute la journée, ce qui constituait un avantage certain.

L'après-midi commençait à peine lorsqu'il entendit des éclats de voix venant de la cour intérieure. Il aperçut Mr Denvers traverser le hall de son habituel pas pesant et gauche. Il n'avait pas l'air de très bonne humeur. Mais ce qui frappa Tom tout d'abord fut le simple fait de le trouver là. À cette heure-ci, il était bien rare de croiser Mr Denvers dans l'enceinte de l'orphelinat. On avait plus de chance de le rencontrer dans un des multiples bars qui bordaient les alentours.

Tom se pencha par la fenêtre et suivit sa silhouette du regard. Quelques instants plus tard, il ressortit, Mrs Hopkins trottinant sur ses talons, les lèvres serrées, le menton levé. C'est alors que Tom remarqua qu'ils n'étaient pas seuls. Il crut d'abord que la fièvre le faisait délirer, qu'il était sujet à quelque hallucination. Il cilla plusieurs fois, le cur battant, les mains tremblantes.

Catherine Cembre se tenait dans l'encadrement de la porte de la cour, si droite, si sûre qu'elle semblait dominer les deux autres de toute sa taille, malgré la haute stature de Mr Denvers.

- S'il vous plaît, Elsa, dit-il n s'adressant à Mrs Hopkins, pouvez-vous expliquer à cette... femme (Tom nota l'air dédaigneux, presque dégoûté de Mr Denvers) les règles de l'établissement? Pouvez-vous lui confirmer qu'il est impossible de venir ici et de repartir avec un enfant?!

- Inimaginable, approuva Mrs Hopkins avec de vigoureux hochements de tête.

- Il ne s'agit pas d'adoption, répliqua Mrs Cembre d'une voix mesurée. Je vous parle seulement des vacances...

- C'est la même chose, la coupa Mr Denvers. Vous devez comprendre, Madame, que... (une expression étrange passa sur son visage) que nous ne voulons pas remettre nos pensionnaires entre les mains de n'importe qui...

- Bien évidemment, insista Mrs Hopkins en secouant son visage maigre de plus belle.

Les yeux de Catherine étincelèrent.

- Monsieur, reprit-elle, singeant le ton condescendant qu'il employait, il se trouve simplement que ma fille est amie avec un de vos "pensionnaires" qui avait formulé le désire de passer une partie de ses vacances avec elle...

Mrs Hopkins émit une exclamation indignée.

- Écoutez, dit sèchement Mr Denvers, vous n'avez aucun droit sur ce garçon, il est sous ma responsabilité et...

- Je ne vois pas en quoi j'outrepasse mon bon droit en prenant un orphelin pendant les vacances, dit froidement Catherine.

- Vous l'outrepassez! glapit Mr Denvers, visiblement décontenancé de se voir ainsi tenir tête. J'ai dit qu'il resterait ici et il y restera! Et croyez- moi, je vous rends un immense service, cet enfant est une plaie et il n'y a qu'ici où l'on puisse lui inculquer quelque discipline! Bonne journée.

Sur ce, il tourna les talons et s'éloigna.

Tom entrevit le visage impassible et fermé de Catherine. Puis ses yeux se fermèrent malgré lui. À peine quelques minutes plus tard, il était incapable de dire si cette scène avait réellement eu lieu ou s'il l'avait seulement rêvé.

La nuit s'abattit alors sur Saint Clouds, exempte de lune et d'étoiles.

Tom respirait difficilement. Il délirait. Ses poumons le faisaient cruellement souffrir et la tête lui tournait incessamment. Soudain, il aperçut une ombre glisser sur le mur du dortoir. Il tenta de se hisser sur ses coudes, mais il était si faible qu'il retomba aussitôt sur son lit.

- Tom, chuchota une voix près de son oreille.

Malgré son intense fatigue, Tom parvint à ouvrir les yeux. À travers l'épais brouillard qui l'entourait, il distingua alors le visage de Danaë. Il ne vit pas à quel point elle-même semblait exténuée et inquiète.

- D... Danaë, murmura-t-il, incapable de séparer ses rêves de la réalité.

- Oui, je suis là Tom, tout va bien, reprit la voix. Nous... nous allons t'emmener avec nous... Il faut faire vite! Nous avons très peu de temps...

Trop épuisé pour se rendre compte de ce qui se passait, il réalisa à peine qu'il quittait son lit et la dernière chose qu'il vit, avant de perdre connaissance, fut le ciel lourd et la nuit soudain éclairée de lumières sanglantes