CHAPITRE XV
Tom ne sut jamais ce qui arriva cette nuit-là.
Mais Danaë s'en souvenait parfaitement.
Elles étaient arrivées trop tard.
Deux semaines plus tôt...
La nuit était épaisse autour des toits en tôle qui jalonnaient la rue. Danaë avait toujours détesté cet endroit. Tout était sale, froid, légèrement inquiétant, le genre de ruelles obscures pleines de bruits de verre brisé et de poubelles froissées où l'on entendait les chiens hurler bien après le coucher du soleil. C'était là qu'elle vivait, là où elle était née. Dans cette maison lugubre, au cur de ce quartier insalubre où elle ne pouvait faire que des cauchemars. La guerre n'avait rien arrangé. Il ne se passait pas grand-chose dans ce coin d'Ellecy, ni ailleurs dans la ville d'ailleurs, mais la tension, l'inquiétude semblait s'allier à la chaleur et aux rares fusillades qui parvenaient à ses oreilles, pour changer la rue en véritable enfer. Elle ne sortait plus. Sa mère non plus, d'ailleurs. Elles avaient toutes deux opté pour les quatre murs rassurants de leur maison. Et toute la journée, Danaë ne pouvait que ressasser ses souvenirs et se concentrer de toutes ses forces pour faire couler le temps plus vite. Et ses pensées l'amenaient irrémédiablement à Tom. Tom, seul dans son orphelinat, en plein centre, là où il était le plus exposé... Les véritables altercations avaient beau être rares, vivre à Saint-Clouds n'en restait pas moins dangereux. Et les balles n'en étaient pas la seule raison.
Il faisait terriblement chaud cette nuit-là.Elle était certaine qu'elle ne parviendrait pas à trouver le sommeil. Elle n'avait de cesse de se tourner et de se retourner encore, glacée et brûlante tout à la fois. Puis, peu à peu, ses paupières s'alourdirent et elle se sentit sombrer dans un sommeil étrange Un sommeil presque... artificiel. Ses membres étaient douloureux, sa respiration difficile, il lui semblait que les murs s'étiraient d'avant en arrière. Sa tête se mit à tourner à la cadence du terrible roulis, de la houle terrestre qui hantait sa chambre. Mais déjà, les murs s'effaçaient.
C'était un rêve comme tant d'autres, il n'y avait rien d'anormal. Alors pourquoi ressentait-elle cet étrange malaise? Et cette douleur, cette douleur si soudaine à son flanc droit, dans sa poitrine? Comment pouvait-elle voir les détails si nettement? Bien sûr, elle l'avait déjà fait, ce rêve. Impossible de savoir quand, ou même de s'en rappeler, mais tout était si familier, tout évoquait ce "déjà vu"... Mais ce n'était pas si bizarre, après tout, ce n'était qu'un rêve. Juste un rêve. Elle se demandait bien pourquoi elle ne parvenait pas à s'en convaincre. Quelque chose n'allait pas, quelque chose la dérangeait. Oui, tout était trop semblable à... autre chose. Pourtant, elle n'était jamais venue ici, elle n'avait jamais vu cet endroit. Mais il semblait qu'elle l'avait toujours connu, comme si... il faisait partie d'elle. Mais autre chose clochait. Tous ces détails, ces choses qu'elle n'aurait jamais remarquées... Comme si la façon dont les images lui parvenait n'était pas la sienne, comme si elle regardait les images de quelqu'un d'autre.
Elle vacilla.
Ce n'était pas son rêve.
C'était le rêve de quelqu'un d'autre, d'une personne à qui elle volait ce songe!
Elle sentit le malaise croître dans son corps.
C'était une rue sale et humide, très différente de celle où elle vivait, cependant. Éclairée par les faibles halos de lumière des réverbères, elle se déroulait à perte de vue dans la nuit. Danaë sentit un frisson parcourir sa colonne vertébrale. Sa tête lui faisait mal, ses jambes étaient faibles.
- Tu es perdue, petite?
Danaë fit volte-face. Une longue silhouette projetait son ombre fuyante sur son visage. Elle ne pouvait distinguer les traits de son interlocuteur, dissimulés derrière son lourd capuchon.
- ... Je...je crois que je ne devrais pas être là... bégaya-t-elle.
Mais la silhouette ne répondit pas. Elle avait tourné sa tête sans visage vers l'autre extrémité de la rue. Danaë entendit une nouvelle voix. Une voix qu'elle connaissait trop bien pour ne pas la reconnaître. Tom. Elle sentit son sang se glacer dans ses veines. C'était le rêve Tom.
"Non", rectifia intérieurement Danaë, "c'est le mien maintenant. Ce rêve-ci, il ne le fera jamais".
C'est alors qu'elle le vit. Il déboucha en chancelant dans la ruelle, ses gestes incertains, ses cheveux en bataille, il murmurait par instants quelques bribes de phrases incompréhensibles.
- Tom, murmura-t-elle en tendant une main vers lui.
Il ne lui accorda pas le moindre regard. Cependant, il continua à avancer dans sa direction. La lumière trouble du réverbère éclaboussa alors son visage. Il était émacié et creusé par de profonds cernes. Mais ce furent ses yeux qui retinrent l'attention de Danaë. Des yeux rougis et fatigués, comme s'il avait longuement pleuré. Et il y avait autre chose. Quelque chose qu'elle n'arrivait pas identifier, comme un changement très subtil dans ses traits. Cela la frappa soudain. C'était Tom, mais ce n'était pas lui. Ce n'était pas son Tom. C'était lui, tel qu'il le serait dans quelques années. Plus grand, plus fébrile encore qu'il ne l'était aujourd'hui. Pourtant, son visage avait très peu changé.
Les yeux de Tom balayèrent la rue et passèrent sur Danaë sans la voir. Il fit encore un pas vers elle, puis s'écroula à ses pieds.
- Tom! s'écria-t-elle, mais il ne releva pas la tête.
Il sanglotait. Ses mains se tordaient, passaient dans ses cheveux, recouvraient son visage tour à tour.
- Tu m'avais promis! gémit-il.
- Qu... quoi?
Mais il ne l'entendit pas. Il ne savait même pas qu'elle se trouvait là, en face de lui, qu'elle était témoin de l'intimité la plus profonde, la plus secrète de son esprit. Elle l'espionnait. Danaë aurait voulu ne pas être là, ne pas voir toutes ces choses, ne pas lui voler ses images. Mais il était trop tard.
- Tu m'avais dit... Continuait Tom avec un chuchotement rauque. Tu disais...
Les larmes qui roulaient sur ses joues redoublèrent.
- On devait se marier! s'écria-t-il soudain. Avoir des enfants! Être heureux, être ensemble...
Stupéfaite, Danaë sentit sa gorge se serrer. Se marier? Avec qui? Qui lui avait fait cette promesse? Ou... qui la lui ferait? Mais ce n'était qu'un rêve, rien de plus. Toutes ces choses n'étaient pas arrivées et elles n'arriveraient jamais.
Soudain, des cris retentirent, quelque part, tout près d'eux. Cette fois-ci, Tom releva la tête. Ses yeux cherchèrent l'origine des pas qui résonnaient. Il se leva précipitamment et se mit à courir dans la direction opposée. Jaillirent alors devant lui trois formes diffuses dans l'ombre. Il fit un bon en arrière et s'apprêta à s'enfuir à nouveau lorsque, de l'autre côté, trois autres silhouettes surgirent, lui coupant la route. Il sembla à Danaë que les deux groupes se toisaient au-dessus de Tom dont le regard allait incessamment de l'un à l'autre. Le cercle qui s'était formé autour de lui se rétracta soudain. Danaë aperçut l'expression affolée de Tom, puis elle entendit son cri, un hurlement qui fendit la nuit en deux comme elle se précipitait vers lui en criant son nom.
L'étoffe du rêve se déchira. Elle était assise dans son lit, trempée de sueur, la gorge brûlante et les membres roides.
" Tom..." chuchota-t-elle.
Catherine Cembre se réveilla en sursaut. La nuit tachait encore les murs de ténèbres. Elle perçut le son monotone de l'horloge qui laissait couler l'éternel engrenage des minutes et des heures. Il lui sembla que le bruit s'amplifiait, résonnait de plus en plus fort dans sa tête. Ses yeux scrutèrent furtivement l'obscurité. Personne. Pas âme qui vive. Pourtant, elle avait cru entendre des voix, des pas, tout près d'elle. Elle soupira et s'essuya le front. La chaleur était insupportable. C'était sûrement cela. elle avait dû délirer dans un demi-sommeil. Elle cilla plusieurs fois, tentant de se remémorer le songe qu'elle venait de faire. Son cur battait la chamade dans sa poitrine. Elle se rappelait vaguement de plusieurs personnes, une... bande, des silhouettes encapuchonnées, une voix qui l'appelait à l'aide. Elle passa ses mains sur son visage. Tout à coup, la porte s'ouvrit à la volée, et un flot de lumière baigna sa chambre. Catherine bondit hors de son lit, éblouie par l'éclat de l'ampoule du couloir.
Ce n'était que Danaë. Danaë, échevelée, sa chemise de nuit froissée, les yeux hagards, la fixait depuis l'embrasure de la porte.
- Maman, murmura-t-elle, maman...
- Danaë! s'exclama Catherine, que se passe-t-il?
Danaë déglutit péniblement.
- J'ai fait un rêve.
- Je suis sûre qu'il est en danger, maman, il faut y aller! Tu... tu as vu non? Tu as fait ce rêve, toi aussi!
Catherine ne répondit pas. Oui, elle avait fait ce rêve, tout comme sa fille. Ainsi, Danaë pensait qu'il s'agissait de celui de Tom, son ami du collège, et qu'il leur aurait envoyé pour... Pour quoi, d'ailleurs? Était-ce un appel au secours? Ou bien, peut-être, quelqu'un d'autre leur avait-il fait parvenir ses images? Ou encore elles étaient toutes les deux complètement folles et tout cela n'était qu'une simple coïncidence.
Catherine porta ses mains à ses tempes et les massa longuement. Au fond d'elle, elle savait qu'elle n'était pas folle. Elle avait senti que tout cela était plus qu'un rêve.
Danaë reprit une gorgée de thé et se brûla la langue.
- Il y a des gens... murmura-t-elle, des gens qui lui en veulent. Il se passe toujours des choses étranges...
Elle leva les yeux vers sa mère. Celle-ci regardait intensément ses mains, le front fendu par cette petite ride qui se dessinait toujours entre ses sourcils lorsqu'elle se concentrait.
- Ils voulaient l'enlever, continua Danaë. Il faut que nous l'aidions! c'est pour ça que nous avons fait ce rêve, toutes les deux, il est en danger!
Catherine passa la main dans ses cheveux. À toute autre mère, cette histoire aurait paru ridicule, mais Catherine Cembre n'était pas comme les autres mères. Elle n'était pas sorcière, mais son sens de la perception était particulièrement aiguisé. Dans le monde moldu, on l'aurait probablement appelée "médium", mais elle n'avait jamais pensé être dotée d'un véritable don. Cette fois-ci, cependant, son intuition lui commandait la même chose que sa fille.
- Nous irons le chercher, dit-elle d'une voix un peu rauque. Du moins... Nous essayerons.
- Oh, maman! s'exclama Danaë en l'embrassant. Je savais que tu comprendrais!
Mais les choses ne s'étaient pas déroulées comme prévu.
Catherine se rendit dés le lendemain à, Saint-Clouds et fut violemment rabrouée par un homme odieux qu'elle devina être le directeur de cette charmante institution. Mais à peine avait-elle tourné les talons que Danaë, qui était restée l'attendre dehors, se précipita sur elle.
- Je suis désolée, ma chérie, lui dit-elle avec douceur, mais on ne peut rien faire...
- Maman! s'écria Danaë en s'accrochant à son bras, il faut le ramener avec nous! Je... je l'ai senti.
Elle frissonna.
- Je l'ai senti, répéta-t-elle dans un souffle.
Elle porta la main à sa poitrine.
- ... Ici, acheva-t-elle en levant les yeux vers sa mère.
Catherine resta interdite un instant, puis se tourna vers sa fille.
- Qu'est-ce que tu as vu, Danaë? Qu'est-ce qui se passait?
- Il est malade, maman. Il souffre, il appelle dans son sommeil. Je l'ai entendu appeler. Ils... Ils sont arrivés avant nous.
La gorge de Catherine se serra. Elle sentit son cur battre à ses tempes, ses mains devenir moites.
- Qui? Demanda-t-elle d'une voix brusque. Qui est là? Qui à fait ça?
Danaë secoua la tête.
- Je ne sais pas. Je ne comprends pas. Mais je sais qu'il est en danger que... des gens lui veulent du mal, je les ai vus, je les ai sentis.
Un vent tiède balaya la rue, emportant les rares feuilles qui gisaient sur le bitume, enveloppant la mère et la fille d'un même souffle.
Catherine passa la main dans ses cheveux.
- Nous y retournerons, promit-elle, nous trouverons un moyen.
Danaë hocha la tête et serra le bras de sa mère.
- Il faut faire vite. Il faut faire très vite.
Dans une ruelle baignée de ténèbres, à l'angle d'une large avenue, deux silhouettes diffuses se mouvaient avec précaution dans l'ombre. Un silence absolu régnait sur la ville assoupie, un calme presque surnaturel.
Danaë avait peur. Elle aurait voulu se montrer plus courageuse, plus assurée, mais rien n'y faisait. Sa mère marchait derrière elle et, aussi silencieusement que possible, au cur de cette rue muette, elles progressaient vers le sombre édifice qui les noyait déjà dans son ombre.
La porte n'était même pas fermée. Apparemment, les administrateurs de Saint Clouds ne craignait pas les visites nocturnes. N'importe qui aurait pu s'introduire dans l'orphelinat. Danaë serra les dents. C'était leur faute si Tom était menacé. Avec un peu plus de sécurité... Catherine se coula contre un mur, prête à donner l'alarme à tout moment si elle apercevait quelqu'un. Après un bref signe de tête à sa mère, Danaë se glissa à l'intérieur. C'était vraiment un bâtiment sinistre. Malgré elle, elle ne put que sourire de la situation. Une mère et sa fille s'introduisant par effraction dans un orphelinat pour kidnapper un pensionnaire... Il ne serait pas aisé d'expliquer aux gendarmes qu'elles avaient voulu le protéger d'un rêve qu'elles avaient fait. Danaë s'arrêta au pied de l'escalier. Et si tout cela n'était vraiment qu'un rêve? Que Tom allait bien?
Elle secoua la tête. Tom n'allait pas bien. Il ne pouvait pas aller bien. Soudain, un bruit, un très léger bruit se fit entendre derrière elle. Elle fit volte-face. Doucement, tout doucement, elle vit la porte d'entrée s'entrebâiller.
Son cur s'arrêta aussitôt de battre. Ils arrivaient. Sans perdre une seule seconde plus, elle se précipita dans l'escalier, gravissant les marches quatre à quatre, insouciante des craquements du bois sous ses pas. Elle se rendit compte alors qu'elle ne savait même pas où était le dortoir. Prise de panique, elle s'enfonça au hasard dans l'un des couloirs qui s'étendaient en haut des marches. Elle tendit l'oreille. Rien. Seul son cur résonnait à ses oreilles.
Puis la première marche craqua.
- Non! gémit-elle faiblement.
Elle se remit à courir, parcourant furtivement les murs du regard. Une porte. Elle s'y engouffra aussitôt. Elle distingua une rangée de lits dans la pénombre. Le dortoir. Quelle chance! elle l'avait trouvé plus vite qu'Eux. Elle scruta fébrilement la pièce. Elle se mit à déambuler silencieusement entre les lits, jetant de rapides coups d'il par-dessus son épaule. Soudain, elle perçut une respiration plus sifflante, plus irrégulière que celles des autres garçons endormis. Tom, celui de ces enfants qui aurait pu s'éteindre à tous moments depuis sa naissance, celui qui n'aurait surpris, ni peiné personne en s'arrêtant de respirer.
Si,' pensa-t-elle en s'avançant vers la fenêtre. Moi. À moi, tu ferais mal, Tom.' Elle se pencha sur les couvertures râpeuses qui abritaient le corps de son ami.
- Tom, murmura-t-elle en les écartant.
Il dormait. Ses cheveux sales et emmêlés formaient une auréole sombre autour de son visage pâle. Ses mains reposaient à ses côtés, paumes ouvertes vers le ciel. Il avait l'air si jeune! songea Danaë en effleurant sa joue.
- Tom, chuchota-t-elle plus fort. Tom, il faut que tu te réveilles!
Les paupières du jeune garçon se soulevèrent avec difficulté. Puis ses yeux s'écarquillèrent, ses lèvres s'entrouvrirent et un son rauque s'en échappa comme il essayait de prononcer son nom.
- Je suis là Tom, ne t'inquiète pas. Tout va bien. Tu vas venir avec nous... Mais il faut se dépêcher... Il nous reste très peu de temps.
Mais tout n'allait pas bien. De nouveaux crissements près de la porte la firent sursauter. Près de la porte. Affolée, elle sortit sa baguette de sa robe et la pointa sur Tom en murmurant une incantation. Elle n'ignorait pas qu'il lui était interdit de pratiquer la magie en dehors du collège, mais elle n'avait pas d'autre choix. Tom s'éleva au-dessus de son lit et sa tête roula sur le côté. Mais même cela, c'était inutile. Elle ne pouvait pas sortir, Ils étaient derrière la porte, Ils attendaient qu'elle essaye de s'enfuir. La valise de Tom était au pied du lit, fermée comme s'il ne l'avait pas ouverte de tout l'été. Elle ne put réprimer un sanglot. Tout était perdu. Elle ne pouvait pas le sauver. Et ils allaient mourir à présent, ils allaient êtres anéantis par les ombres qui se pressaient derrière la porte. La sueur se mêla à ses larmes.
- Non! s'écria-t-elle. Non! Ça ne peut se terminer comme ça!
Un éclair de lucidité traversa son esprit. Un instant, elle crut comprendre. Elle sut pourquoi Ils étaient là, pourquoi Ils ne les laisseraient jamais partir vivants. Une marée d'images envahit ses iris. Elle essaya de crier. Une brume grisâtre s'était formée autour d'eux. Elle savait que s'Ils entraient, elle ne résisterait pas. Mais, si vite qu'elle était venue, la vision s'effaça, ne lui laissant qu'un goût de cendre entre les lèvres. À travers le brouillard, elle vit la porte s'ouvrir à la volée et deux silhouettes se précipiter vers eux en hurlant. Elle resta pétrifiée, incapable de penser, tous ses membres engourdis. Son esprit fut comme catapulté hors de son corps. Et elle se vit, debout, au cur de cet étrange nuage, près du corps inconscient de Tom. Elle vit les Autres avancer vers eux, une main s'enfoncer dans la brume et... Plus rien. Le lit était vide. Il ne restait dans la chambre que les Autres et les garçons qui s'éveillaient au son de leurs cris.
Danaë ouvrit les yeux. Elle était étendue sur le sol au beau milieu de la cour de Saint-Clouds.
- Danaë! s'écria Catherine en courant vers elle, Danaë, ça va?
- Que... Que s'est-il passé? Demanda-t-elle en se relevant.
- C'était incroyable, répondit Catherine d'une voix blanche. Tout à coup un... un brouillard étrange s'est formé et... vous êtes apparus comme... comme...
-...Par magie, acheva Danaë.
Toutes deux se tournèrent vers Tom.
- Vite, reprit Catherine nous devons l'emmener.
- Ils étaient en haut, souffla Danaë, ils ont voulu...
- Qui cela? As-tu vu leur visage? Pourquoi sont-ils venus?
Danaë ne répondit pas. Avec l'aide de sa mère, elle souleva le corps inerte de Tom. Il n'était pas particulièrement lourd aussi parvinrent-elles à le porter sans difficulté hors de l'orphelinat. Personne ne les avait suivis. Étonnée, Danaë jeta un regard circulaire à la rue. Pas un seul bruit, hormis son propre souffle et celui de sa mère, ne parvenait à ses oreilles. Mais ce n'était pas une quiétude apaisante. C'était un silence qui semblait s'enfler, s'amplifier, un silence qui les prit à la gorge comme une musique dont l'intensité devient insupportable.
Puis la nuit explosa.
Danaë sentit le dernier sursaut de Tom entre ses bras, comme le ciel se remplissait d'éclats rouges et dorés.
- Des bombes! hurla Catherine. Ils nous bombardent!
Agrippant le bras de sa fille, elle l'entraîna à sa suite dans l'avenue. Traînant à moitié le corps de Tom, elles reprirent leur course à travers le dédale des rues et de cris. Les hurlements des sirènes retentirent, mais elles ne s'arrêtèrent pas. Enfin, le décor qui se dessinait autour d'elles redevint familier. Elles approchaient. Incapable de courir une seconde plus, Danaë s'écroula, la poitrine enflammée, la langue et les joues brûlantes. Elle était allongée par terre, face contre ciel.
Face contre ciel' pensa-t-elle. Un ciel qui semblait si proche qu'il lui effleurait presque le visage. Elle sentit le contact rassurant du corps de Tom contre le sien et les mains de sa mère dans ses cheveux.
- ... aman, haleta-t-elle, que...Qu'est-ce que c'était?
- Un bombardement, murmura Catherine. Le premier depuis des mois.
Elle passa son bras autour de Danaë et l'aida à se relever.
- Nous y sommes presque. Tout va bien, il n'y plus rien à craindre.
Leur maison était glacée lorsque Danaë et Catherine y pénétrèrent, épuisées, écorchées et couvertes de cendres. Sans doute n'aurait-on pas cru qu'elles venaient simplement de ramener un garçon chez elles. D'enlever un garçon, corrigea mentalement Catherine. Et après ce soir, elles étaient sûrement passées maîtres dans le kidnapping. Elle laissa échapper un rire nerveux. Danaë recouvrait Tom de couverture et essuyait son visage avec précaution.
- Maman, gémit-elle, il respire si mal!
Catherine appliqua sa paume sur le front brûlant de Tom.
- Il est très malade ma chérie. Il était temps que nous arrivions... Va chercher quelque chose... une serviette humide ou n'importe quoi.
Mais Danaë ne bougea pas. Elle fixait le visage fermé de Tom avec horreur.
- C'est trop tard maman, nous allons le perdre.
Tom rêvait. Ou peut-être délirait-il. Il sentait sa tête ballottée à droite et à gauche et la fièvre, la fièvre insupportable qui s'étendait dans son corps comme un poison. Danaë. Il voulait l'appelait, crier son nom, mais ses lèvres étaient soudées l'une à l'autre, sa langue semblait faite de plombs. Même respirer était une torture insoutenable. Et son cur, son cur qui battait si fort, qui l'assourdissait, qui frappait et frappait dans son crâne! Seigneur il fallait qu'il s'arrête, il fallait que cela cesse! Il se tordait encore et encore, cherchant à fuir la douleur, à échapper à son pouls qui marquait la cadence de sa souffrance comme un tambour. Mais il ne pouvait rien faire pour semer le mal atroce qui brûlait dans ses veines. Il était si faible, si faible! Il n'avait même plus force de mourir. Le visage de Danaë flotta un instant devant lui. Il vit ses cheveux dorés, ses yeux d'émeraude qui le transperçaient du fond de son âme. Puis la vision se fana et s'étiola peu à peu. Tom se concentra sur son cur. Soudain, les battements se firent moins réguliers, moins rapides. La douleur s'atténua peu à peu. Plus lents, toujours plus lents. Il lui semblait sombrer dans un sommeil profond, enveloppant. Son pouls était de plus en plus lointain, de plus en plus rare. Un battement.
Silence.
Plus rien. La douleur l'avait quitté.
Une pulsation éternelle, un soupir, un battement de cils. Un instant infini.
Dans son lit à baldaquin, au 354 Fitzory Square, à Londres, Ophélia Raven se réveilla en sursaut. Ses yeux roulèrent dans ses orbites. Elle sonda l'obscurité, assaillie par un malaise étrange, submergée par une vague nausée. Elle sentit un vide douloureux au creux de son ventre et posa sa main sur sa poitrine. Dans son cur, quelque chose venait d'éclater.
À l'autre bout du monde, un soleil de plombs brûlait au-dessus de Madras, au Sud-Est de l'Inde. Améthyste Desrousseaux brisa sa tasse de café sur la table du petit-déjeuner.
- Voyons Améthyste! la réprimanda sa mère. Fais un peu attention!
Mais elle se tut lorsque son regard se posa sur le visage livide de sa fille. Elle tremblait de tous ses membres, sa main droite recroquevillée sur sa gorge, la gauche serrée contre son sein, là où la douleur avait été la plus vive.
À New Langley, à quinze kilomètres au Sud d'Oxford, Chloé Hosborn laissa choir le livre qu'elle avait sur ses genoux. Les yeux écarquillés, ses mains parcoururent sa poitrine et son ventre. En vain. Aucune blessure n'expliquait la douleur transcendante qui l'avait traversée pendant une seconde ou le sang qu'elle sentait couler à flot quelque part dans son corps. Pas la moindre trace de la brisure qui lui déchirait les entrailles.
Danaë vacilla.
Les yeux de Tom s'ouvrirent, son corps fut pris d'un ultime spasme, puis il retomba sur sa couche. Danaë sentit un courant d'air, comme un soupir, une image, qui s'éloigne, qui s'efface, qui disparaît. Elle chancela à nouveau. L'air de la chambre venait de se fendre, comme si un fossé se creusait doucement entre elle et le lit. Le lien avait été sectionné. C'était elle qui se partageait, une partie de son cur qui s'éteignit brusquement. Elle baissa les yeux vers Tom. Il était vraiment très beau, comme ça, son visage serein et détendu. Elle effleura son front. Froid.
- Tom, chuchota-t-elle.
Elle s'agenouilla près de lui, glissa sa main sous sa nuque glacée. Il semblait dormir encore.
Mais il était mort.
