CHAPITRE XVI

C'était une sensation très étrange. Il mourait, il le savait. Il voyait la pièce se flétrir autour de lui, perdre ses couleurs, il sentait ses jambes s'alourdir, sa poitrine se remplir d'un courant d'air glacé. Étrange, ce dernier souffle, le goût de cette dernière bouffée d'air. Mais le plus bizarre, c'était cette séparation. Il sentait ses membres, son corps gourd, mais pourtant, il n'en faisait plus parti. Il ne montait pas, comme il l'avait imaginé. Ce n'était pas une ascension vers un nouveau ciel. Il s'enfonçait. Il sombrait de plus en plus profond à l'intérieur de lui-même, il glissait petit à petit dans un gouffre aveugle, libéré de sa chair, qui pourtant le torturait encore. Il lui était attaché par une minuscule cordelette, un fragment d'espoir. Par les yeux de Danaë.

Et soudain, le lien se brisa.

Ça n'avait rien de commun avec la moindre sensation qu'il avait éprouvé auparavant. C'était une chute, une chute libre dans les ténèbres. Il tombait, tombait, sans pouvoir s'arrêter. Puis il y eut une lueur. Une lueur qui perça l'obscurité en dessus de lui. Il fut entraîné.

Une vague lumière vacillait autour de lui, comme une flamme qui menaçait de s'éteindre. Il était dans la chambre. La chambre de Danaë. Elle était là, le visage enfoui au creux de l'épaule du corps qui gisait sur le lit. Son corps. Et tandis que Danaë sanglotait entre les couvertures, Il comprit qu'il était étendu sur sa dernière couche. Il était parti.

Tom se demanda ce qu'il était, à présent. Un fantôme? Un esprit? Il voyait la scène curieusement brouillée, comme à travers une vitre givrée, comme un vieux souvenir qui remontait à sa mémoire. Sa propre mort ne le désolait pas outre mesure. Il avait toujours su que cela se terminerait de cette manière. Tom Jedusor, orphelin, enfant maladif et fragile, de ceux qu'on retrouve froids au matin et dont personne n'a entendu les appels nocturnes. Tom Jedusor, dont on avait prédit la mort le jour de sa naissance, Tom, celui qui s'estompe si vite qu'il est apparu, comme une erreur, une tache, un accroc, enfin recousu. Celui pour lequel personne ne gâcherait une larme. Il se regardait, étendu, calme, son dernier repos si semblable à un sommeil ordinaire. Enfin, tout était rentré dans l'ordre. Il s'était perdu, mais tout allait s'arranger, il partait à présent. Avoir vécu toutes ses années lui paraissait incroyable. Mais il partait, il quittait les rues froides et les nuits solitaires, les voix indifférentes. Oui, il n'y avait jamais eu d'autre issue, pas la moindre brèche. Tout était si clair. Tom Jedusor s'était éteint, comme il se devait, avant même d'avoir atteint l'adolescence, emporté par une fièvre étrange, en plein été. Le petit Tom qui attrapait toutes les grippes, toutes les angines, celui qui glissait inévitablement sur l'unique plaque de verglas de la cour, qui tombait dans l'escalier de la cave, à qui l'on faisait des croche-pieds dans les couloirs, qui s'endormait sur ses livres, celui qui payait toujours pour les autres, qui portait des vêtements trop courts et des vestes râpées, Tom Jedusor, effacé comme de la craie sur un tableau noir, où personne n'avait jamais lu son nom, celui dont personne ne se souviendrait d'ici quelques mois.

Mais Danaë pleurait. Il la voyait encore, à travers une buée de plus en plus dense, s'accrocher fébrilement à son corps sans vie. Il avait mal de la voir souffrir ainsi. Il aurait voulu ne pas la blesser, ne blesser personne. Ç'aurait été si simple, pourtant, de partir sans qu'on le remarque, comme un léger courant d'air, comme une feuille que le vent emporte, et qui ne revient jamais.

" Pardon," murmura-t-il, et il fut surpris d'avoir encore une voix.

Il montait, cette fois-ci. Il sentit la nuit l'envelopper et il s'éleva, au creux de ce linceul d'obscurité, il tourbillonna à l'infini. Il n'était plus dans la chambre, ni dans la rue. Il n'était ni dehors, ni dedans. Il se trouvait dans une immense, une éternelle lumière, à laquelle il se mêlait comme à un rêve.

C'est alors qu'elle apparut. Elle se dessina doucement au cur des rayons, se sculptant peu à peu de la lumière. Elle était encore plus belle que la dernière fois qu'il l'avait vu. Ses cheveux de jais ruisselaient sur ses épaules, constellés de milliers d'éclats lumineux, scintillant comme autant d'étoiles.

- Tom, murmura-t-elle en tendant sa main vers lui.

- M... maman, chuchota Tom en écarquillant les yeux.

Il sentit les doigts de Lyra effleurer sa joue et les larmes jaillirent de ses yeux et ruisselèrent sur son visage sans qu'il puisse les retenir. Il pouvait la toucher. La toucher, enfin, après tout ce temps... Il enroula ses bras autour de son cou, sanglotant dans ses cheveux. Il sentit toutes ses blessures se rouvrir et saigner abondamment sur son cur.

- Mon chéri, dit doucement Lyra en l'étreignant plus fort, mon fils...

Elle s'écarta pour contempler son visage, caresser ses cheveux, essuyer ses larmes. Puis elle sourit et son sourire se déposa comme un baiser sur le cur de Tom. Elle secoua doucement la tête.

- Pas encore, Tom, murmura-t-elle.

- Quoi? Demanda Tom. Pourquoi, "pas encore"?

- Ce n'est pas encore l'heure, mon amour. Tu as encore tant de choses à faire.

Elle se dégagea avec précaution de son étreinte.

- Comment ça, tant de choses à faire? répliqua-t-il d'une voix suppliante. Je... je veux être avec toi, je ne veux plus te quitter!

Le visage de Lyra reflétait un chagrin intense, mêlé à une résignation plus trouble et plus profonde encore.

- Bientôt, Tom, bientôt, nous serons ensemble. Toi et moi...

- Non! s'écria Tom. Je ne veux pas que ça soit "bientôt"! Je veux rester, je veux...

- Mon chéri, tu ne le peux pas. Ce n'est pas le bon moment.

- Mais... je suis mort, n'est-ce pas? C'est terminé, ça ne pouvait pas être autrement!

- Si, Tom. Ça aurait dû l'être.

Il ne comprenait pas. Même si ce n'était pas son heure, que pouvaient-ils y faire à présent?

Lyra se pencha alors sur lui et déposa un baiser sur son front.

- Il faut repartir.

- Re-repartir? répéta Tom d'une voix blanche. Mais où ça?

Lyra leva les yeux.

- Là-bas, répondit-elle d'une voix éthérée.

- Pourquoi?! Je n'ai aucune raison d'y retourner!

- Bien, sûr, tu en as, fit Lyra en souriant. Pars, maintenant, va la retrouver. Va les retrouver.

Tom essaya de répondre, mais soudain, il sentit une brusque secousse l'arracher aux bras de sa mère. Les yeux de Lyra étaient pleins de larmes.

- Tom, écoute - moi! L'amulette, il faut que tu protèges l'amulette! Ils veulent la reprendre!

- L'amulette? Mais pourquoi? Qui la veut? cria Tom.

Mais il se sentait happé par quelque chose d'infiniment plus puissant que lui.

- Ce sont eux! répondit Lyra dont la silhouette s'étiolait déjà dans la lumière. Ils te recherchent! Tom, il faut que tu trouves le Cercle, il faut le refermer! Tom!

La forme de Lyra était presque effacée. Ses derniers mots lui parvinrent comme un écho.

- Les aigles! Prends garde aux aigles!

Puis il y eut un éclat immense, une déchirure. La nuit sembla s'ouvrir à nouveau, et il fut aspiré.

Catherine caressa doucement les cheveux de sa fille.

- Danaë, murmura-t-elle.

- C'est terminé, répondit-elle, et Catherine savait qu'il ne s'agissait pas d'une question.

Elle s'agenouilla près d'elle et entoura sa taille de ses bras.

- Oui, ma chérie, c'est fini.

Danaë laissa échapper un nouveau sanglot.

- Comment est-ce possible? Comment est-ce possible?

- Viens, dit tendrement Catherine, il n'y a plus rien à faire. Il est parti.

- Non, non!

Danaë s'abattit sur le lit en pleurant de plus belle.

Désolée, Catherine se releva et, par respect pour le chagrin de sa fille, quitta la pièce, la laissant seule avec sa peine. Des images de la mort de son mari lui revinrent en mémoire. Elle se vit courir le long couloir de l'hôpital, elle entendit l'écho lointain de ses propres pas, ses talons qui martelaient le sol et les odeurs d'éther et de naphtaline. Mais il était déjà trop tard. Il était étendu sur ses draps blancs, dans une chambre sans couleurs, une pièce qui ne lui ressemblait pas. Tout comme Tom, ce soir-là, il semblait endormi. Mais elle avait su, à l'instant même, elle avait su qu'il ne se réveillerait plus. Debout, entre les murs pâles, elle s'était vue devenir veuve, femme abandonnée et mère solitaire. Elle avait pensé à leur fille, qui venait d'avoir deux ans, leur fille qui parlait sans cesse à son père, qui n'aurait nul souvenir de lui. Leur fille qui lui ressemblait tant, et qui la rappellerait à son souvenir chaque fois que ses yeux se poseraient sur elle.

Elle soupira et s'éloigna à petits pas.

Danaë se cramponnait à Tom de toutes ses forces, comme si l'ampleur de sa douleur avait pu le faire revenir à elle.

- Tom, chuchotait-elle, comment as-tu pu me faire ça? Comment?

Elle enserra sa gorge entre ses bras et appuya sa tête contre sa poitrine.

- Pourquoi m'as-tu abandonnée? souffla-t-elle avec colère. Que t'ai-je fait pour que tu me fasses tant de mal?

Elle inspira longuement. L'air était tiède et humide, une vague odeur de mousse et de bois régnait dans la pièce.

- Comment vais-je faire sans toi? À qui parlerais-je des choses qui comptent? Et de celles qui ne comptent pas? Mais avec toi, tout comptait, Tom, tout.

Elle eut un hoquet et tordit les draps entre ses doigts.

- Qui dansera la valse avec moi? Qui rira à mes plaisanteries, qui m'emmènera au lac le matin, qui nous racontera les livres de Dickens le soir, qui, qui, qui?

Elle se releva soudain, mue par une bouffée de colère, une rage qui lui fit enfoncer ses ongles dans ses paumes.

- Comment oses-tu?! Cria-t-elle. Comment peux-tu partir comme ça! refuser de te battre encore! Lâche, lâche!

Elle s'écroula sur le lit, prise de convulsions, secouée de sanglots irrépressibles.

- Tom, je... je t'aime! Ne me laisse pas!

Tout à coup, elle sentit un creux se former sous elle. D'un bond, elle sauta au pied du lit, cherchant frénétiquement ce qui avait pu se passer. Il n'avait quand même pas... bougé? Non, non c'était impossible. Il était mort, elle en était certaine. Elle fit un pas un direction du lit, essuyant ses joues. Elle s'assit au bord du matelas et contempla le visage de Tom. Ses yeux balayèrent ses épaules, ses bras, ses doigts qui...

Qui remuaient?!

Abasourdie, Danaë appliqua sa main sur le front de jeune garçon. Tiède.

- Tom, murmura-t-elle, incrédule.

La tête lui tournait. Elle sentait son sang monter à son visage et se concentrer dans son crâne.

Un faible gémissement s'échappa alors des lèvres de Tom. Ses épaules frémirent, ses paupières tressautèrent.

- Oh mon Dieu, mon Dieu, souffla Danaë en se levant précipitamment.

Et doucement, tout doucement, les yeux de Tom commencèrent à s'ouvrir.

La douleur était revenue. Il sentait à nouveau ses membres refermés autour de lui comme un piège. Un étau de souffrance. Il perçut des chuchotements au-dessus de sa tête. Danaë. Elle criait. Elle pleurait. Ses paupières lui piquaient les yeux. Ils roulèrent doucement dans leurs orbites, comme il tentait de bouger ses doigts brûlants. Des pas qui se précipitaient dans la chambre. Une exclamation étouffée. Et soudain, ses paupières se soulevèrent.

Ce fut plus douloureux encore que tout le reste. Une explosion de lumière dans ses iris, un éclat incandescent qui envahissait ses yeux pour la seconde fois. Il lui semblait qu'il posait son regard sur le monde comme au jour de sa naissance, un regard encore vierge de souillures. Mais il ne se souvenait pas. Il ne savait pas qu'il était né les yeux ouverts, et qu'il n'avait pas versé une larme.

Tom émit un faible gémissement et essaya à nouveau de bouger, mais la douleur le cloua à ses draps, comme des milliers d'aiguillons brûlants qui s'enfoncèrent dans sa chair et ses yeux, laissant des taches sanglantes sur le plafond. Un visage surgit alors, emplissant tout son champ de vision. D'une blancheur de nacre, enserré dans de lourdes boucles blondes et serti de grands yeux émeraude, il pénétra doucement dans l'esprit de Tom, à demi conscient de ce qui se passait. À nouveau, il essaya de prononcer son nom, mais il ne sortit de ses lèvres qu'un son inarticulé et presque inaudible. Il sentit quelque chose d'humide sur sa joue, une gouttelette d'eau qui roulait le long de son visage. Une larme. Il pleurait? Ou bien peut-être était-ce Danaë, comment savoir? Il était si fatigué, si faible... Il sentit des bras autour de sa taille, les cheveux de Danaë qui effleurait son front. Il eut envie de les toucher. Il n'avait presque plus mal.

"Va la retrouver..."

Pour toi, voulut-il dire. Ensemble. Et toi, maman, te retrouverai-je jamais?

On lui appliquait une compresse tiède sur le front. Il crut apercevoir, à travers ses paupières entrouvertes, le visage inquiet de la mère de Danaë et ses mains fraîches sur sa joue.

Puis ses yeux se fermèrent et sa tête roula sur le côté.

Les mains tremblantes, Catherine passait avec douceur de l'eau chaude sur la figure et le cou de Tom. À côté d'elle, sa fille faisait les cent pas, au bord de l'hystérie. Elle vint s'asseoir auprès de sa mère, frissonnante, incapable de retenir ses mouvements.

- Maman, maman, murmurait-elle, sans pouvoir achever sa phrase.

- Calme toi, ma chérie, répondit Catherine. Ça va aller.

- Mais... mais, je ne comprends pas! Il y a quelques minutes, il était... Tu l'as vu! C-comment est-ce possible?!

Catherine soupira et caressa les cheveux de sa fille.

- Je ne sais pas, Danaë, je ne sais pas.

Elle eut un pâle sourire.

- Je crois que... c'est ce qu'on appelle... un miracle.

Danaë leva les yeux vers elle. Elle ne croyait pas aux miracles. Et pourtant...

- Il faut aller chercher un médecin, dit-elle d'une voix rauque. Il faut...

- S'il te plaît, calme toi. Nous allons faire tout ce qu'il faut, ne t'inquiète pas.

Danaë sentit des gouttes tièdes couler sur ses joues. Vivant. Elle éclata de rire tandis que les larmes inondaient son visage et son cou.

- Qu'est-ce qu'il a dit? Maman, dis- moi, qu'a-t-il dit? Pourquoi Tom est-il encore inconscient?

- Le docteur Katz a dit... Il a dit...

Danaë regardait sa mère avec appréhension, les sourcils froncés, les yeux brillants.

- C'est une pneumonie, acheva-t-elle.

- Une- une pneumonie? Répéta Danaë d'une voix blanche. En plein mois d'Août?

Catherine se mordit la lèvre.

- Je crois que c'est plus compliqué que ça...

Il y eut un silence.

- Ce sont Eux. N'est-ce pas? Demanda Danaë en serrant les poings.

Catherine soupira. Elle avait longtemps vécut avec un sorcier et ce genre de choses ne lui était pas étranger. Aucune chance qu'un enfant normal- mais Tom Jedusor n'en était pas un- soit subitement atteint d'une infection de la sorte. Elle avait étudié l'ésotérisme, avant même de se marier, elle avait toujours cru à l'existence de la magie et s'y était intéressée de très près. Même pour une débutante, cela paraissait évident. C'était un sortilège. On avait voulu le tuer. Et pourtant... Tout cela était tellement absurde! Elle avait fait ce rêve, elle avait vu ces... créatures. Mais pourquoi aurait-on voulu se débarrasser de cet enfant? Quelle menace pouvait-il représenter? Pour qui?

Elle contempla le corps endormi de Tom. Sa poitrine se soulevait à un rythme régulier, bien que son souffle fût encore rauque.

Résurrection.

Le mot s'imposa à elle.

Résurrection.

Joli mot. Il était lié à la vie, à l'espoir, au Christ lui-même. N'était-Il pas le seul à être revenu d'entre les morts? C'était une chose merveilleuse.

Alors pourquoi avait-elle cet étrange pressentiment, ces mots qui murmuraient, tapis au plus profond d'elle-même, "N'aurait-il pas mieux valu..."?

Ce fut plus d'une semaine plus tard qu'il revint à lui.

Un rayon de soleil vint frapper son il et répandit sa douce chaleur sur son visage. Tom cilla. D'abord, tout fut très trouble. Il ne distinguait que la forme très vague de la fenêtre et les murs blanchâtres qui renvoyaient curieusement la lumière tiède du matin. Il remua ses doigts. Et pour la première fois depuis son arrivée, il put porter sa main à ses paupières. Sa tête était encore douloureuse, sa vision incertaine et ses membres gourds, mais la fièvre semblait avoir miraculeusement chuté au cours de la nuit. Il se hissa péniblement sur ses coudes, tentant de clarifier son regard. Où était-il? Maintenant qu'il voyait la pièce, ses meubles, ses couleurs, il était sûr de ne jamais l'avoir vue avant. Pourtant, tout lui était familier... Soudain, quelque chose explosa dans sa tête, et les souvenirs le submergèrent. Danaë, sa mère, toute cette lumière et ces avertissements qui résonnaient encore

Méfie-toi des aigles!

à ses oreilles. Un flot de paroles incohérentes

Il faut fermer le Cercle!

lui revenait en mémoire. Sa propre mort et la douleur, la douleur immense...

La porte s'ouvrit en grinçant et Danaë apparut sur le seuil, les cheveux en bataille, l'air encore endormi. Elle laissa choir le verre qu'elle tenait à la main.

- T-Tom! Balbutia-t-elle.

Tom la regarda, écarquillant les yeux pour mieux discerner son visage. Danaë, enfin. Après tout ce temps. Les larmes lui montèrent aux yeux.

- Danaë, chuchota-t-il d'une voix rauque alors qu'elle se précipitait vers lui.

Il n'avait jamais aimé personne comme il l'aimait, même pas Jenny, même pas une de ses meilleures amies. Et tout ce temps où il était resté inconscient, toutes ces heures, ces secondes qu'ils avaient perdues! Il sentit ses bras autour de ses épaules, leur chevelure s'emmêler l'une à l'autre et les lèvres de Danaë sur son front, ses joues, sa bouche. Il n'avait été embrassé que deux fois auparavant et il sentit son corps trembler dans l'étreinte de Danaë.

- Tu m'as manquée, murmura-t-il en serrant la jeune fille contre lui. Tu m'as tellement manquée...

Ses mains dans ses cheveux, son cur contre le sien.

- J'ai eu si peur, répétait-elle, si peur...

Elle prit le visage de Tom entre ses mains.

- Tu ne pars plus, dis? Tu ne me quittes plus?

Tom secoua la tête et à nouveau, il sentit les lèvres de Danaë sur les siennes.

Ils n'avaient même pas douze ans. C'était bien trop jeune pour s'aimer! Les enfants ne sont pas supposés s'occuper de ces choses-là. Mais Danaë et Tom se moquaient bien de ce que les enfants étaient supposés faire. Ils savaient ce que tous ceux, aussi rares soient-ils, qui éprouvaient un amour aussi profond et irraisonné que le leur, avaient appris avant eux. Qu'ils n'avaient plus d'âge, pas de raison, plus la moindre attache avec le monde au-dehors qui, depuis sa création semblait-il, avaient évolué lentement, cruellement, dans le seul but de pouvoir un jour se dresser entre eux. Mais le monde était seul. Et ils étaient deux à présent.

Tom garda le lit encore cinq jours durant. Le médecin, indigné qu'on laissât un enfant qui recouvrait à peine d'une pareille maladie se lever aussi rapidement inonda Tom d'antiseptiques et de pilules multicolores auxquelles il ne toucha jamais. Ni Danaë ni Catherine ne mentionnèrent les Autres en sa présence et Tom ne posa aucune question sur l'étrange nuit où elles étaient venues à son secours. Il ne demanda jamais comment elles avaient su. Il semblait que tous voulussent croire au hasard de la maladie soudaine qui l'avait pris ce jour-là.

La fin du mois approchait rapidement et Tom vit à peine les jours s'envoler et le soleil brûlant rétracter peu à peu ses rayons. Danaë et lui travaillaient déjà le programme qu'ils allaient suivre en deuxième année et Danaë annonça à Tom son intention de commencer le Quidditch. Ils complétèrent leurs achats sur le Chemin de Traverse puis attendirent avec une impatience mêlée de regret le début de leur nouvelle année.

"Une année en moins" songeait Tom malgré lui. Il se sentait soudain beaucoup plus âgé. Il avait vécu une année qu'il ne retrouverait jamais. C'était ainsi. Le temps coulait si vite qu'il ne le voyait plus passer, comme lorsque, petit garçon, il comptait les secondes de chaque minute et ressentait presque la caresse de l'ombre immense qui les faisait dériver éternellement. À présent, il ne voyait que les feuilles roussir et le temps fraîchir.

La nuit qui précédait leur départ pour Poudlard, ni Tom ni Danaë ne purent fermer l'il.

- Tu crois que ce sera très différent? demanda Tom en levant les yeux vers le ciel éteint.

- Oui, répondit Danaë en posant sa tête sur son épaule.

- Et tu n'as pas peur? Je veux dire, du changement?

- Non, dit-elle doucement.

Tom sourit.

- Tu n'as jamais peur de rien.

Elle tourna ses grands yeux, étrangement graves vers lui.

- Si. J'ai peur de la Fin. J'ai peur que nous soyons séparés. Moi non plus je n'aime pas voir les feuilles tomber.

Tom caressa ses cheveux avec douceur. Il ne remarqua pas que la gravité n'avait pas déserté le regard de Danaë, il ne sentit pas sa main se resserrer avec plus de force autour de son bras.

Il ne vit pas davantage le grand aigle noir qui planait silencieusement au-dessus d'eux, se fondant aisément avec la nuit qui les enveloppait.