Précédemment...
Après avoir réussi à filer entre les mains de ses ravisseurs-éclair, Harry se retrouve seul dans une forêt nimbée de magie, allant jusqu'à s'attirer des ennuis avec un Pitiponk des marais à la nuit tombée. Il a la surprise de se retrouver nez-à-nez avec Severus, venu une fois de plus lui sauver la peau. Si la mission sauvetage termine bien, elle a pourtant failli échouer : en effet, deux énormes loups avec des colliers de cuir s'étaient lancés à leurs trousses...
Le chapitre qui suit entre dans le vif du sujet : la Coupe de Feu... Disons que c'est un chapitre pour poser les bases, car vous comme moi savons comment se déroule ce passage... C'est après que surviennent les choses intéressantes ;)
Bonne lecture !
Le Serment à la Nuit : Chapitre V
La Coupe de Feu
Harry étala une portion généreuse de beurre sur sa tartine de pain, prêt à attaquer de bon pied sa quatrième année.
L'orage ravageur et les trombes d'eaux lors de leur arrivée à Poudlard avaient fait place à un soleil radieux et un temps clément qui éclairait doucement le château pour leur tout premier petit-déjeuner de l'année. Un petit-déjeuner qui avait une saveur particulière compte tenu de la nouvelle incroyable que le professeur Dumbledore leur avait annoncé hier soir… Dans la Grande Salle qui bruissait d'enthousiasme et de bonne humeur générale, tout le monde ne parlait que de ça.
En face de lui, Ron s'extasiait depuis un bon quart d'heure, comme si les discussions animées la ville dans leur dortoir n'avaient pas suffit à faire le tour de la question.
« Vraiment, réhabiliter le Tournoi des Trois Sorciers est l'idée la plus dingue et la plus géniale qu'ait pu avoir ce vieux cinglé de Dumbledore ! Non mais vous vous rendez compte ? Le Tournoi des Trois Sorciers ! Qui aurait pu se douter que quelque chose d'aussi délirant se tramait dans l'ombre ? Trois écoles de magie, trois champions et mille Gallions à la clef, sans oublier une gloire éternelle pour le vainqueur... ça fait rêver, non? ».
« C'est le plus ancien et le plus célèbre des tournois sorciers organisé entre les écoles du monde de la magie ! Il a plus de sept cents ans d'existence » renchérit Fred, assis à côté de lui.
« Le plus ancien et le plus célèbre peut-être, mais aussi le plus dangereux » contra Hermione. « Le professeur Dumbledore a dit que les champions devraient faire preuve d'audace, d'habileté et de courage, mais aussi d'aptitude à réagir face au danger... Vous ne l'avez pas écouté hier soir quand il a parlé du nombre important de morts ? ». Un vieux volume rouge et poussiéreux dans une main, une tartine de miel dans l'autre, elle paraissait nettement moins enjouée que ses camarades. « J'ai eu le temps de passer à la Bibliothèque tout à l'heure pour emprunter ce livre, et je viens de lire qu'il y a eu de nombreux blessés graves et de morts plutôt horribles. C'est extrêmement risqué ! Par exemple, en 1792 un Cocatris que les candidats devaient capturer a réussi à s'échapper de l'arène et s'est sauvagement attaqué aux directeurs des écoles respectives, et c'est d'ailleurs en raison du nombre élevé de personnes tuées que le Tournoi a cessé d'être organisé ».
« Attaqués par un quoi ? ».
« Un Cocatris, Harry ».
« Qu'est-ce que c'est que ça ? » fit Ginny en plissant les yeux. Assise à côté d'Harry, elle trempait un morceau de pain dans son œuf à la coque. « Jamais entendu parlé ».
« C'est une créature magique très dangereuse qui est de la famille des Basilics, il est le fruit d'un œuf de serpent couvé par une poule. On raconte qu'il possède une grande tête de coq, de larges ailes de chauve-souris ainsi que d'un redoutable et puissant corps de serpent. Croyez-moi, vous n'aimeriez vraiment pas vous retrouver nez à nez avec pareil animal dans une forêt ! ».
« Oh, il y a des tas de bestioles que personne n'aimerait croiser dans une forêt » fit observer Harry avec un regard entendu. A commencer par deux loups-garous apprivoisés.
« Mazette, quelle drôle d'allure cela doit avoir » commenta Fred. En face, George se leva du banc pour voir l'illustration par-dessus l'épaule de Hermione avant de laisser échapper une exclamation tout à fait dédaigneuse.
« Peuh ! Ce n'est rien d'autre qu'un stupide poulet rabougri ».
« Un poulet qui peut te déchiqueter la gorge d'un coup de patte ! ».
« Il suffit de l'affriander avec des graines, et le combat est plié en moins d'une minute ».
« En tout cas, j'ai hâte de recevoir les deux autres écoles, Beauxbâtons et Durmstrang ».
« Beauxbâtons ? Ce ne serait pas en France ? » demanda Harry.
« Dans les Alpes françaises » précisa Hermione avec un sourire rêveur. « L'Académie de magie de Beauxbâtons est mondialement réputée pour son raffinement et ses excentricités. Il se murmure qu'elle est suspendue entre les sommets et sapins enneigés des hautes montagnes, et il paraît même que le château est décoré par des orfèvres reconnus en sculptures de glace et ornements précieux. Je suis sûre que j'aurais adoré y allé si je n'avais pas été choisie à Poudlard ».
« Et Durmstrang ? Ça ne m'évoque rien ».
De l'autre côté de la table, le visage de Ron se teinta de gravita.
« L'Académie de Durmstrang est une école mystérieuse et plutôt secrète, mon père m'a un jour raconté qu'elle était assez bercée dans la Magie noire, si tu vois ce que je veux dire. Ce ne sont pas des rigolos là-bas ».
« Tu sais, on peut étudier et exercer de la Magie noire sans devenir soi-même un mage noir » fit Hermione. « Cela ne fait pas d'eux pour autant des gens infréquentables, il faut peut-être savoir maîtriser des facettes plus sombres de la magie pour pouvoir exercer de la bonne magie dite Magie blanche ».
« La maîtrise de la Magie noire est plutôt mal vue, et ce n'est jamais une bonne chose y compris lorsqu'on veut simplement la connaître comme tu dis. Dans la plupart des cas, ceux qui le font finissent par mal tourner ».
« Je suis presque sûre que le professeur Dumbledore a des connaissances en matière de Magie noire, et pourtant il s'agit de l'un des plus grands sorciers de ces dernières décennies luttant contre le Seigneur des Ténèbres et ses partisans. Je te rappelle qu'il a quand même vaincu Gellert Griwelwald, et il était bien le seul à pouvoir le faire ».
« Eh bien, tu n'auras qu'à poser la question à Maugrey Fol Œil tout à l'heure, on a deux heures de cours de Défense Contre les Forces du Mal. C'est un expert, un grand chasseur de mages noirs, il a sûrement un avis sur le sujet ».
Harry tourna les yeux vers la table des professeurs, que Alastor Maugrey venait de quitter. L'Auror avait fait sensation la veille en faisant irruption dans la Grande Salle avec un sens de la théâtralité remarqué entre deux éclairs aveuglants, au moment précis où Dumbledore annonçait l'organisation du Tournoi des Trois Sorciers. Sur son visage buriné taillé à la serpe et marqué par les cicatrices, son curieux œil magique avait tournoyé en tous sens, comme à l'affut d'ennemis, et sa démarche claudicante et conquérante accentuée par sa jambe de bois avait suffit à persuader chacun ici présent qu'il n'était sûrement pas le genre d'individu à provoquer, sauf à vouloir terminer avec un membre en moins.
A l'autre bout de la table des professeurs, Snape se leva à son tour avant de longer hâtivement la table des Serpentards, sa cape noire frôlant le sol. Harry le suivit pensivement du regard jusqu'à ce qu'il franchisse les portes en bronze de la Grande Salle. Il n'avait pas eu l'occasion de lui reparler depuis les événements de la Coupe du Monde de Quidditch.
Lorsque Maître des Potions l'avait sauvé de justesse des griffes acérées des loups, ils avaient transplané jusqu'au Terrier. Immédiatement averti grâce à leur Réseau de poudre de Cheminette, Dumbledore en personne était apparu dans les flammes vertes de la cheminée au beau milieu du salon, ordonnant au Serpentard de mettre Harry en sécurité au Chaudon Baveur, avec la complicité de Tom l'aubergiste. Tout comme l'année précédente, il s'y était retrouvé assigné seul jusqu'à la fin des vacances. Et s'il avait eu le droit de se balader un peu sur le Chemin de Traverse, il avait tout de même été très déçu de ne pouvoir profiter des jours restants au Terrier, avec son meilleur ami et sa famille.
Son cœur se serra, tandis qu'il remuait sa tasse de café au lait.
« Tu ne sais toujours pas pourquoi c'est lui qui est venu te chercher après ton enlèvement ? » demanda Ron à voix basse, ayant lui aussi remarqué Snape. « Dumbledore ne pouvait pas envoyer quelqu'un d'autre parmi tous ses contacts ? ».
« Non » soupira Harry. « Je n'en ai aucune idée, il n'a pas voulu me répondre ».
« Il t'a sauvé la mise deux fois » fit remarquer Hermione, les sourcils froncés. « Je sais bien que c'est un professeur mais… c'est bizarre, non ? ».
« Bizarre qu'il sauve l'étudiant qu'il déteste le plus à Poudlard ? » s'esclaffa Harry. « Ça tu peux le dire. En même temps… je n'imagine pas une fraction de seconde que Snape soit venu de sa propre initiative me débusquer dans une forêt avec deux gros loups. Sauver le fils de son ennemi d'enfance, vous imaginez un peu ? Ça a dû lui a brûler les doigts... ».
Il revoyait nettement l'affreuse tête de mort apparue au-dessus des arbres lors de la mise à sac des campings. La Marque des Ténèbres, la signature de Voldemort lui-même. Le chaos démesuré, les destructions en règle, les flammes gigantesques brûlant les tentes, les cris terrorisés et désespérés… Et ces loups monstrueux qui les avaient pourchassés… Il n'en avait de souvenir que leur toison musclée et argentée, suffisant pour lui rappeler la sensation de peur glacée qu'il avait ressenti. La voix grave de Snape tournait en boucle dans sa tête… Vous étiez traqué par ces bêtes depuis le début, M. Potter.
Les loups avaient des colliers autour du cou, alors à qui appartenaient-ils ? Seul dans sa chambre du Chaudron Baveur, confronté à ses propres pensées, il avait souvent repensé à tout son parcours entre ces arbres, cherchant un moment dans son escapade improvisée où il aurait pu remarquer quelque chose d'inhabituel. Un frisson nerveux lui remonta le long du dos. D'où sortaient ces loups ? Snape avait refusé de lui répondre et Harry essayait de se convaincre qu'en fin de compte, il n'en savait peut-être rien du tout. Il essayait de se persuader que s'il en avait su quelque chose, son professeur se serait fait un plaisir de le lui dévoiler. Jamais Snape ne manquerait une occasion de l'effrayer et le tourner en bourrique. En fait, l'idée même que l'homme ait préféré garder des détails horrifiques pour lui-même en vue de le préserver était tout bonnement désopilante.
« Je me demande comment il m'a retrouvé dans cette forêt » fit-il machinalement après un long silence de réflexion. « Je ne lui ai pas posé la question ».
« Sûrement grâce à la Trace ainsi qu'au sortilège de localisation » répondit Hermione. « La Trace est une sorte de signature magique placée sur les sorciers mineurs. Si jamais un mineur fait usage de la magie, le Ministère en est immédiatement alerté. C'est comme ça qu'ils ont su que tu avais gonflé ta grande-tante l'an dernier, Harry, ou lorsque Dobby est venu chez toi pour t'empêcher de te rendre à Poudlard ».
« Je n'ai jamais lancé de sort à tante Marge ! » protesta le Gryffondor. Son amie leva les yeux au ciel, peu convaincue.
« C'était sûrement un informulé ».
« Je ne connaissais même pas la formule et je ne la connais toujours pas ».
« C'était de la magie accidentelle, mais même dans ce cas-là elle est repérée du fait du sortilège de la Trace ».
« Et pour Dobby ? C'est lui qui a fait léviter le gâteau de tante Pétunia, pas moi ! ».
« J'ai lu que ce système de Trace est souvent brouillé dans des situations où les sorciers mineurs sont à proximité de sorciers adultes, près d'êtres magiques, ou dans des lieux si chargés en magie qu'on ne peut pas y déceler l'usage illicite de la sorcellerie par un jeune sorcier. Rappelle-nous à quel moment tu t'es servi de ta baguette exactement, une fois que tu t'es enfui ? ».
« Quand j'ai produit des étincelles pour essayer de faire venir le Magicobus. Un grand moment de solitude, si tu veux tout savoir ».
« Ce type d'étincelles est sûrement trop faible pour être considéré comme un agissement illicite. Quel a été le sort suivant ? ».
« J'ai lancé plusieurs sorts d'orientation au cours de la journée, un Lumos puis un Petrificus totalus contre ce satané Pitiponk. J'ai croisé Snape peu après ».
« Oh, alors je pense que c'est le sortilège de Pétrification qui a permis au professeur Snape de te localiser. Il est plus puissant que de simples sorts d'orientation, et surtout c'était la nuit, une majeure partie de la faune magique devait être en train de dormir. Mais tout de même, je m'étonne que ce soit le professeur Snape qui ait pu te retrouver... il n'est pas membre du Service des usages abusifs de la magie au Ministère, comment a-t-il pu y avoir accès ? Le Service devait avoir d'autres chats à fouetter que d'instruire un cas de disparition parmi le chaos de la Coupe du monde».
« Les Aurors peut-être ? » proposa Ron. Hermione parut clairement dubitative.
« Les Aurors devaient être tous mobilisés au premier rang de la gestion de la crise. Ce sont des membres du Ministère de la Magie chargés de la sécurité des sorciers, je me demande pourquoi le professeur Snape est venu en personne à ton secours, surtout que vous n'êtes pas dans les meilleurs termes... Il doit être de mèche avec Dumbledore. Néanmoins c'est la deuxième fois en un été qu'il est intervenu pour te sauver la mise, Harry ».
Le garçon soupira.
« Même si me brûle la langue de l'admettre, s'il n'était pas apparu aux bons moments pour me tirer du pétrin, je me serais fait capturer par Pettigrow et ses copains, et j'aurais probablement fini dévoré par des loups déchaînés ».
Rangeant son ouvrage dans son sac, Hermione se leva du banc :
« Quant à ce que ces loups étaient, il faudra que j'écrive au professeur Lupin pour lui demander, il aura bien une petite idée sur la question. Bien, on y va ? Je n'ai pas envie d'être en retard à notre premier cours !».
Ce fut le professeur McGonagall qui les accueillis pour le premier cours de la journée, leur promettant sur un ton sévère une quatrième année chargée, puis ils affrontèrent la lunaire Trelawney qui leur rappela qu'ils prédiraient tous ensemble de nombreux événements et que l'ombre de catastrophes futures planait sur le château. Pour Harry, même un Augurey serait sûrement plus précis dans ses prévisions funestes que leur professeur aux airs d'insecte déluré...
L'après-midi fut forte en émotions avec la présentation magistrale de Maugrey qui, malgré ses manières souvent brutales, les convainquit rapidement qu'il ferait un excellent professeur de Défense Contre les Forces du Mal. Sous leurs yeux éberlués, il lança coup sur coup les trois sortilèges Impardonnables sur une araignée cobaye, répétant le spectacle avec les classes supérieures - moyen de leur faire comprendre à tous qu'il leur inculquerait des connaissances autant théoriques que pratiques de Défense. Ce qui était loin de leur déplaire.
« Je vous laisse, je dois filer à la Bibliothèque » lança Hermione quand la cloche sonna la fin de la première journée de cours. « Je vous rejoins tout à l'heure pour l'arrivée des délégations étrangères ».
Dans l'agitation qui monta dans la salle, la voix flûtée de Flitwick leur rappela qu'ils commenceraient la pratique dès le prochain cours.
« Incroyable, elle ne peut pas s'empêcher de foncer à la Bibliothèque ! » marmonna Ron en se penchant vers Harry. « On vient à peine d'arriver, tu te rends compte ? ».
Ce soir-là lorsque les grosses cloches de Poudlard sonnèrent à la volée, Harry et Ron se rendirent seuls en direction du grand hall du château pour accueillir les délégations de Durmstrang et Beauxbâtons.
Il croisèrent par chance dans les escaliers une Hermione essoufflée qui s'en revenait de la Bibliothèque, et s'installèrent sous les cloîtres ayant vue plongeante sur le parc de l'école, pressés dans la foule d'étudiants impatients. Sous les porches, dans la cour et dans le parc, une foule dense s'était réunie pour l'arrivée des délégations, et l'air était saturé en rires et conversations.
« Regardez ! » lança Ron en pointant l'horizon du doigt, tandis que la nuit commençait à tomber. « Il y a des lueurs tremblotantes dans le ciel ! Qu'est-ce que c'est ? ».
« Beauxbâtons ! » s'écria Hermione d'une voix surexcitée lorsque le carrosse bleu pâle aux dimensions démesurées se fut suffisamment rapproché. « C'est la délégation de Beauxbâtons ! ».
Des lanternes jaunes bringuebalantes cernaient le carrosse de Beauxbâtons, orné des gigantesques armoiries représentant des baguettes en or croisées lançant des étoiles.
« Ils sont tellement magnifiques ! ».
Ils étaient les nobles chevaux géants au pelage d'or qui guidaient le carrosse dans les airs. Leur atterrissage maîtrisé et en douceur fut chaleureusement applaudi par tout Poudlard. Flamboyants, dotés d'ailes incroyables et de crinières nacrées flottant au vent, ils suscitèrent de grands soupirs d'admiration.
« Ce sont des chevaux ailés » murmura Hermione, éberluée. « Je pense qu'ils sont de la race soit des Abraxans, soit des Ethonans, qui sont originaires de France... ».
Davantage encore que les antiques chevaux, ce fut la grande taille et l'élégance à couper le souffle de la femme qui sortit du fiacre qui fit naître de nouveaux bruissements d'étonnements parmi les étudiants. Habillée aux couleurs de Beauxbâtons, arborant de splendides bijoux, ses cheveux sombres noués en chignon sur sa nuque, elle dépassait presque Hagrid. Médusé, Harry regarda Dumbledore l'accueillir d'un galant baisemain, pendant que les occupants du carrosse descendaient les uns après les autres.
Ils étaient assez nombreux, des filles et garçons dans les dernières années d'études, tous vêtus d'uniformes bleu pastel. La tête haute et le regard droit, ils portaient fièrement leurs armoiries sur la poitrine, se mettant en rang près de leur directrice, Mme Maxime.
Au même moment, un mât fendit la surface tranquille du lac, et sous leurs yeux incrédules, il en émergea un immense vaisseaux, toutes voiles déchirée au vent.
L'imposante frégate, semblable à l'un de ces bateaux d'il y a plusieurs siècles écumant les mers du Nord, avait l'allure un navire fantôme. Une brume étrange flottait autour de sa coque luisante, et nulle lueur ne passait à travers les hublots aveugles. Le vaisseau glissa jusqu'aux rives du lac, et du pont tomba une ancre énorme qui coula jusqu'au fond de l'eau ; puis de minuscules silhouettes noires s'activèrent pour jeter une passerelle sur la berge, et rapidement une délégation se mit en ordre de bataille vers le château.
A ses côtés, Harry sentit Ron et Hermione frissonner.
« Durmstrang » murmura-t-il, à la fois nerveux et impatient.
Avançant tels des Vikings débarquant en terre à conquérir, la délégation de Durmstrang fit reculer plusieurs rang d'étudiants. Leur arrivée charismatique distilla immédiatement une curieuse tension dans les airs et contrairement à la délégation de Beauxbâtons, il n'y eut aucun applaudissement.
Il y avait plus de garçons que de filles, et la plupart étaient massifs, vêtus de bottes en cuir, de longues capes en fourrure épaisse et d'un couvre chef qui devait sûrement se révéler fort utile pour affronter des températures glaciales, signe qu'ils venaient de contrées plus froides que l'Écosse. Sur leurs uniformes rouge sang se dessinait l'emblème de Durmstrang : un crâne pourvu de cornes aussi longues que pointues, surmonté de deux animaux évoquant vaguement des hippogriffes. De la même sorte que leurs homologues de Beauxbâtons, il y avait dans leur posture et leur regard une assurance fière et déterminée.
Dans un silence intimidant, ils se disposèrent en double-rangée tels une force de dissuasion.
L'homme en manteau de fourrure grise qui menait la délégation alla saluer Dumbledore comme s'il retrouvait là un vieux camarade, avant d'inviter un étudiant à s'avancer.
« Krum ! » souffla Harry quand la délégation passa près d'eux pour se rendre dans la Grande Salle. « Ron, c'est Krum, de l'équipe de Bulgarie ! ».
« Mais non, j'y crois pas » bégaya Ron.
L'oiseau de proie bulgare était donc encore étudiant !
Sous le choc, Harry se laissa traîner par la foule impatiente jusqu'à la Grande Salle, tandis qu'autour d'eux tout le monde se répandait en remarques admiratives. Les plus acharnés quant à eux se bousculèrent sans ménagement pour essayer d'approcher le joueur de classe internationale tandis que des groupes de filles gloussaient à son passage.
Pour l'occasion, la Grande Salle s'était métamorphosée pour offrir à leurs hôtes un accueil honorable, revêtant les couleurs des quatre maisons de Poudlard, et les tables magiquement rallongées. Lorsque tout le monde fut assis et que le brouhaha général se calma, Dumbledore prit la parole à son pupitre, près duquel avait été tiré un haut meuble recouvert d'une cape.
« Barty Croupton est le patron de mon frère Percy » fit Ron lorsque Dumbledore présenta Ludo Verpey et Bartemius Croupton. « Il n'a pas arrêté de nous parler de lui tout l'été ».
« Et Percy ne vous a jamais rien dit pour le Tournoi ? » s'étonna Harry. « Un secret aussi gros ! ».
« Non, mais il ne s'est pas gêné pour prendre un air important pendant toutes les vacances d'été. Seuls les parents étaient au courant... Je me demande comment ils ont pu nous cacher un événement aussi énorme ».
Son discours terminé, Dumbledore agita sa baguette sous les yeux attentifs de l'assemblée, et le drap en satin recouvrant le meuble à côté de lui s'envola, révélant une rustique coupe en bois, ancienne et sertie de gemmes scintillantes. Une gerbe de flammes bleues s'en échappa, et Harry échangea un grand sourire avec ses camarades de Gryffondor. La fameuse Coupe de Feu... Celle qui allait choisir les champions... C'était si historique !
Dumbledore leur rappela les règles, et après un repas interminable dans une ambiance festive, il raccompagna la délégation de Beauxbâtons à son carrosse géant ; pendant que celle de Durmstrang disparaissait au compte goutte dans la nuit sombre afin de regagner les rives du lac où était amarré leur navire.
« Impossible de s'approcher de Viktor Krum » se plaignit Ron quand il quittèrent tous les trois la Grande Salle. « Vous avez vu sa garde rapprochée ? Pas surprenant, c'est un joueur de niveau international, mais tout de même... Enfin, j'imagine qu'on aura bien le temps de l'approcher au cours de l'année ».
« Le directeur de Durmstrang a l'air de bien l'aimer, en tout cas » fit Harry.
Igor Karkaroff, grand et mince, aussi intimidant que ses pairs, adoptait une attitude clairement paternaliste avec le sportif, affichant d'entrée de jeu son favori pour le Tournoi. Son regard inquisiteur et dissuasif s'attardait sur tous ceux qui avaient l'imprudence d'importuner Krum ou de se montrer un peu trop insistants.
Alors qu'ils se retranchaient dans une alcôve du hall près d'une statue pour observer tout ce beau monde afin d'échapper à la vigilance du professeur McGonagall qui s'échinait à renvoyer les retardataires dans leurs salles communes, ils aperçurent Dumbledore revenant du parc. Le directeur se rendit vers Karkaroff et fit s'approcher Snape qui restait en retrait et affichait une moue ouvertement hostile.
« Regardez la tête que fait Snape » murmura Harry. Non pas que cela sorte de l'inhabituel, au demeurant.
Snape et Karkaroff se faisaient face sans échanger un mot, semblant s'affronter dans un combat de regards. Même d'ici, Harry pouvait deviner l'air si insondable avec lequel le Maître des Potions toisait Karkaroff, cet air qui parvenait à mettre mal à l'aise les gens. L'affrontement silencieux dura un certain moment jusqu'à ce que le Slave finisse par ciller, rompant le contact le premier.
Et lorsque Snape fit volte-face, un fin sourire triomphant étirait ses lèvres.
Les trois Gryffondors échangèrent un regard songeur. A l'évidence, ils se connaissaient mais ne semblaient pas entretenir des relations des plus cordiales.
« Attendez-moi dans la salle commune » fit soudain Harry alors que Snape se dirigeait vers les cachots.
Traversant le hall désormais clairsemé, il s'avança vers le Serpentard.
Sentant naître en lui une absurde pointe d'appréhension, il s'assura que sa cravate rouge et or était convenablement nouée, et le col de sa chemise symétrique. Il ne tenait pas à recevoir une remarque désobligeante, songea-t-il avant de hausser les sourcils sitôt que cette pensée lui eu traversé l'esprit. Depuis quand se souciait-il de ce que Snape pouvait lui dire ? L'homme le détestait... La donne avait-elle un peu changé depuis que le Professeur l'avait secouru par deux fois ? Non, bien sûr que non... Oui, mais... même s'il agissait à la demande de Dumbledore, Snape avait néanmoins consenti à livrer bataille pour le défendre contre trois Mangemorts galvanisés. Sans oublier qu'il s'était aventuré dans une forêt pour le sauver d'une mort aussi certaine que douloureuse. Et ça, Harry ne pouvait pas faire comme si de rien n'était. Balayant ces pensées perturbantes, il rattrapa le Maître des Potions.
« Professeur Snape ! ». L'homme se retourna lentement, posant sur lui des yeux noirs comme un puits sans fond.
« M. Potter, que me vaut l'honneur de votre présence ? ».
« Je voulais vous parler » dit Harry avec nervosité. Le bref silence qui s'ensuivit le fit hésiter.
« Je n'ai que peu de temps à vous accorder, alors venez-en aux faits ».
« Désolé » bredouilla Harry. « Je n'ai pas eu l'occasion de vous le dire pendant les vacances mais je tiens à ce que vous sachiez que je vous suis très reconnaissant de m'avoir sauvé la vie. Je veux vous remercier car sans vous, je ne serais plus ici. Merci ».
Snape ne cilla même pas, restant imperturbable. Il continua de l'observer. Son regard pénétrant acheva de mettre le garçon mal à l'aise, exactement comme avec Karkaroff. Pas étonnant que personne ne l'aime...
« Merci » dit-il simplement, conscient de l'avoir déjà dit une fois.
Le Professeur baissa les yeux et l'examina de la tête au pied avec une telle intensité que Harry sentit ses joues se colorer. Pourquoi par Merlin ne réagissait-il pas ? Du Snape tout craché, ça. Même dans ce genre de moment il persistait à vouloir le ridiculiser. Il s'apprêtait à tourner les talons pour prétendre que cette scène n'avait jamais existé quand le Maître des Potions se décida à prendre la parole.
« Je dois vous avouer M. Potter, je suis assez stupéfait que vous ayez pris l'initiative de me présenter vos remerciements. Votre père n'aurait jamais fait une telle chose... En définitive, me serais-je trompé sur votre compte ? ».
La question était clairement sarcastique, toutefois malgré la référence classique à son père, Harry resta calme.
« Pourtant Professeur, je ne comprends pas que vous soyez venu en personne à mon secours. Après tout, vous me détestez ». L'homme serra les lèvres et plissa les yeux. La remarque sembla lui déplaire car son visage jusqu'alors neutre arbora une curieuse moue désapprobatrice.
« La raison de mon intervention n'est pas votre affaire ».
« Vous agissez sur ordre du professeur Dumbledore ? ».
« Nous agissons conjointement » corrigea-t-il, et il laissa filer un autre silence. « Ces deux loups dans la forêt en avaient après vous, ils étaient contrôlés par un maître, lâchés comme lors d'une chasse à courre. Il n'est pas possible pour le moment de savoir qui est derrière cette traque, bien que j'aie ma petite idée. Cependant je dois vous mettre en garde : vous devriez surveiller plus que jamais vos arrières ».
Snape baissa d'un ton :
« Il se trame quelque chose dans l'ombre depuis plusieurs semaines, et il apparaît évident que vous êtes l'une des cibles privilégiée des partisans du Seigneur des Ténèbres. J'ignore la manière dont il s'y prend, mais je pense qu'il essaye de faire graviter autour de lui des fidèles qui entendent le ramener, disons... à la vie. Souvenez-vous de ce que je vous ai dit le soir où je suis venu vous chercher chez vos Moldus. Si votre kidnapping le soir de la Coupe du Monde relève d'une rencontre au hasard, ce lâcher de loups assoiffés de sang n'en était pas un. Je présume qu'avec votre légendaire intrépidité et inconscience vous avez l'habitude de défier les dangers, cependant vous êtes désormais directement visé, et la montée lente mais sûre de l'influence du Seigneur des Ténèbres en témoigne. Alors je vous avertis : ne tentez pas le diable cette année ».
« Parce que les années précédentes, je tentais le diable ? » se défendit Harry. « Monsieur » rajouta-t-il en voyant Snape le fusiller du regard.
« Absolument, M. Potter. Ce n'est pas une coïncidence si vous ne cessez de vous fourrer dans des guêpiers de façon anormalement plus élevée que la majorité de vos camarades. Après tout, que ne ferait-on pas pour se faire remarquer ? ».
« Je n'ai jamais cherché à me faire remarquer » répliqua le Gryffondor.
« Non, bien sûr que non... Dans ce cas, comment appelez-vous cette manie regrettable de vous mêler des affaires qui ne vous regardent pas ? ». Harry resta coi, ne sachant que répondre, et Snape esquissa un sourire moqueur en voyant les prunelles émeraudes furieuses. « Oui M. Potter ? Vous disiez ? ».
Le Gryffondor serra les poings pour résister au désir tentant de lui répondre. Mais il ne voulait pas se montrer insolent cette fois, pas alors que le premier jour de cours s'était à peine achevé, il refusait de lui laisser le plaisir de lui infliger la retenue la plus rapide de l'histoire dès la rentrée. Snape assista au combat intérieur avec un vif intérêt et une lueur triomphante étincela dans ses yeux obsidiennes.
« C'est bien ce que j'avais cru comprendre... ».
Et il fit volte-face dans un tourbillon de cape maîtrisé.
D'humeur plus maussade qu'il ne l'aurait souhaité, Harry secoua la tête et rejoignit la salle commune de Gryffondor où régnait une ambiance plus festive que studieuse . Qu'avait-il espéré, au juste ? Ce n'est pas parce que Snape avait par deux fois joué les preux chevaliers sauveurs qu'il allait lui témoigner une attitude plus clémente.
ooOOoo
Les cours commencèrent sur les chapeaux de roue.
Si Snape était aussi désagréable que d'accoutumée, Harry ne pouvait s'empêcher de surprendre parfois ses regards indéchiffrables dont il était sûr qu'ils n'avaient rien à voir avec les cours... Pour autant, Harry refusait de s'y arrêter, évitant un maximum les interactions avec le Professeur.
Et puis, il y avait des sujets plus importants dans la vie : le Tournoi des Trois Sorciers, par exemple !
« Par ici les paris ! Venez parier sur le nom des champions tirés au sort ! Cote à 1,8 pour l'Attrapeur de l'équipe de Bulgarie l'incroyable Viktor Krum, chez Durmstrang ! Cote à 3 pour Cassius Warrington de Serpentard, Angelina Johnson et Lee Jordan de Gryffondor, cote à 2 pour Cédric Diggory le favori de Poufsouffle ! Chez Serdaigle, c'est Roger Davies qui semble favori ! Et de nombreux autres encore ! Approchez les amis, les paris ferment dans quelques minutes ! ».
« Un petit pronostic sur les noms qui sortiront tout à l'heure de la Coupe de Feu, Harry ? ».
Dans la Grande Salle en ébullition, Harry glissa un peu d'argent dans la main tendue de Fred.
« Deux Gallions sur Angelina ».
« Choix judicieux ! » claironna Fred en inscrivant son nom sur un parchemin rempli de joueurs. « Plus judicieux que celui de Katie en tout cas ! Elle a parié sur le Préfet-en-chef de Serdaigle, mais sa cote est à plus de 10... Je crois qu'il n'a pas soumis sa candidature...il doit y avoir anguille sous roche, si tu veux mon avis ».
George empocha les deux Gallions dans une caisse en fer pleine de pièces et de petits objets de valeur en tout genre qu'ils transportaient précieusement avec eux.
Plus d'un mois s'était écoulé depuis l'arrivée à Poudlard des délégations de Beauxbâtons et Durmstrang, et les jumeaux Weasley avaient sauté sur l'occasion pour lancer les paris sur les futurs champions. Depuis que les candidats pouvaient déposer leur nom dans la Coupe de Feu autour de laquelle avait été tracé un cercle scintillant qui ondulait quand on le franchissait, Fred et George initiaient les paris en sillonnant le château. A bien des égards, Harry les avait vu faire habilement disparaître leur précieux coffre dès que l'un des professeurs ou membre du personnel pointait le bout de son nez, n'hésitant d'ailleurs pas à monnayer quelques élèves de première année pour guetter dans les couloirs. De quoi amasser une vraie petite fortune...
Récupérant les derniers paris, les jumeaux disparurent dans la Grande Salle bondée et réaménagée, peu désireux de risquer de se les faire confisquer alors que le verdict était imminent.
En effet, le dîner venait de se terminer et il était temps de découvrir les noms des champions.
Vêtus de leurs traditionnelles capes noires, les étudiants de Poudlard côtoyaient les tons bleu clair de Beauxbâtons et les uniformes rouges de Durmstrang. Croupton et Verpey, accompagnés d'hommes et femmes du comité d'organisation du Tournoi, figuraient à la table des professeurs.
La Coupe de Feu fut apportée au milieu de la vaste pièce, à la vue de tous, puis Dumbledore fit s'éteindre une partie des chandelles suspendue depuis le plafond et attendit près de la coupe qui continuait d'émettre des flammes bleues. Peu à peu, les murmures se turent et cédèrent la place à un silence attentif.
Alors, le feu devint rouge, et il y eut des crépitements, des étincelles. De la Coupe de Feu fusèrent des bouts de parchemins noircis qui annoncèrent les champions respectifs des trois écoles sous un tonnerre d'applaudissements : Cédric Diggory, Viktor Krum et Fleur Delacour. Ils empruntèrent la porte dérobée derrière la table des professeurs, disparaissant sous les exclamations enthousiastes.
« Tu as perdu ton pari, Harry ! » lança Ron d'un air ravi en sortant un bon de sa poche. « Mais pas le mien, j'avais misé sur Viktor Krum ! ».
Dans la foule qui commençait à se répandre en murmures survoltés sur le choix des heureux élus, Harry vit un nouvel attroupement se former autour de Fred et George. Alors que les parieurs se réunissaient pour exiger leur dû et que les plus enjoués invitaient leurs camarades à prolonger la fête dans leur salle commune, la flamme bleue qui brûlait dans la Coupe de Feu émit soudain plusieurs craquements et devint rouge sang.
« Que se passe-t-il ? » fit Hermione, intriguée, alors que le Trio avait déjà une jambe passée par-dessus le banc. « On dirait qu'elle va sortir un nouveau nom ».
« J'espère qu'elle ne s'est pas trompée sur le choix des champions » répondit Ron avec une pointe d'inquiétude dans la voix. « Krum doit absolument concourir ! ».
Le silence revint de lui-même dans la Grande Salle, et sous leurs yeux incrédules un autre morceau de parchemin jaillit soudain de la coupe, voltigeant dans les airs jusqu'à ce que Dumbledore, un air perplexe sur le visage, l'attrape entre ses doigts fins. Il se figea de longues secondes tandis qu'il lisait le bout de papier, comme s'il le relisait plusieurs fois afin d'être bien certain de ce qui était écrit dessus. Harry échangea un regard interloqué avec Ron et Hermione. Se pouvait-il que la Coupe se soit véritablement trompée ?
Alors, d'une voix dépourvue d'émotion, Dumbledore annonça :
« Harry Potter ».
Dans le silence de cathédrale de la Grande Salle, Harry crut un instant avoir rêvé.
Il avait sûrement entendu autre chose, un nom à consonance similaire. Autour de lui, les visages étaient étonnés, et les gens s'observaient sans comprendre. Harry allait demander à un Ron abasourdi quel prénom il avait entendu, quand Dumbledore répéta plus fort :
« Harry Potter ! J'appelle le quatrième champion du Tournoi des Trois Sorciers, Harry Potter ! ».
Non...
Harry sentit un poids lui tomber dans la poitrine, sa respiration se bloqua dans ses entrailles.
Dumbledore lui faisait une blague. Dumbledore avait beau être à la tête de l'une des plus célèbres école de magie du monde, il était réputé pour son tempérament facétieux. Sauf que... le directeur paraissait mortellement sérieux.
Harry sentit se poser sur lui tous les regards scrutateurs et curieux. A ses côtés, Ron et Hermione le dévisageaient, pantois.
« Je n'ai pas mis mon nom dans la coupe » leur dit-il à voix basse, et ils échangèrent un regard. « Je n'ai pas mis mon nom dans la coupe. Qu'est-ce que ça veut dire ? Vous savez bien que c'est impossible ».
Il entendait des chuchotements réprobateurs se répandre tels un poison autour de lui. Il se sentait aussi stupide que maladroit, et à sa plus grande horreur, ses joues étaient brûlantes. Comment était-il supposé réagir ? A côté de la Coupe de Feu désormais éteinte, Dumbledore, le bout de parchemin encore fumant dans ses doigts pincés, se tenait là, immobile, et continuait de le regarder. Les autres professeurs murmuraient entre eux et observaient Harry avec la même consternation que les autres.
En bon directeur du Département de la coopération magique internationale respectueux du déroulement du protocole, Croupton sauva la situation en se levant de son siège depuis la table des invités et en s'exclamant d'une voix forte :
« Harry Potter ! Votre nom a été choisi par la Coupe de Feu, vous devez vous rendre auprès des autres champions, s'il vous plaît ».
Si Harry lui fut brièvement reconnaissant d'intervenir pour l'extirper du malaise ambiant, la demande de rejoindre les élus des trois écoles du Tournoi lui fit l'effet d'une gifle, l'effet d'un sceau d'eau glacée en pleine figure, l'effet d'un coup de poing au creux du ventre. La rumeur de la foule enfla, et il sentit des sueurs froides lui parcourir le corps, pendant que les battements de son cœur s'accéléraient. Sa respiration se fit plus courte et il fit la seule chose que son état de stupeur lui permettait de faire.
« Je n'ai pas mis mon nom dans la Coupe ! » lança-t-il d'une voix claire. Il était regrettable que tout le monde entende son ton mal assuré.
« Harry Potter, veuillez vous rendre dans la pièce voisine » demanda à nouveau Croupton, intraitable.
« Tu devrais y aller, Harry » murmura Hermione en le poussant gentiment par les épaules.
Désemparé, Harry se glissa entre les étudiants qui s'écartèrent de lui en l'observant avec suspicion. Il crut voir parmi les Gryffondors quelques sourires d'encouragement et des clins d'œil complices. C'était ridicule ! Puisqu'il n'avait pas mis son nom dans la coupe !
Il longea les gradins d'un pas lent et indécis avec la sensation horrible d'être le figurant surprise d'une pièce de théâtre grotesque. Les regards pesants et insistants suivaient sa progression, et lorsqu'il passa devant Dumbledore, le vieux sorcier ne manifestait aucune expression, comme hermétique.
Il avait chaud, tout d'un coup. Il essuya son front.
Il s'arrêta devant McGonagall dans l'espoir qu'elle le soutienne. C'était une directrice de maison sévère mais généralement juste, et il n'y avait pas de raison qu'elle le croie coupable d'avoir mis son nom dans la Coupe de Feu.
« Je ne peux pas être un champion. Je n'ai jamais mis mon nom dans cette coupe ».
« Rejoignez Miss Delacour et messieurs Krum et Diggory, M. Potter » lui répondit pourtant le professeur McGonagall. « Nous tirerons cela au clair dans un instant ».
Harry rencontra alors le regard impénétrable de Snape, qui se tenait debout près de la professeur de Métamorphose. Il le jaugeait d'une étrange manière, d'un air à la fois soucieux et renfrogné. Sans qu'il ne se l'explique, Harry ressentit soudain le besoin impérieux de se justifier et de rétablir la vérité.
« Ce n'est pas moi » déclara-t-il d'une voix plus assurée. Pour toute réponse, Snape plissa les yeux. Paniqué, Harry rajouta : « Je ne peux pas être un champion. Je ne veux pas être un champion. Je ne rejoindrai pas les autres, je n'ai rien à faire ici, tout ceci n'est qu'une erreur, la Coupe de Feu s'est forcément trompée ».
Il eut le temps d'intercepter le haussement de sourcils du Maître des Potions avant de faire volte-face.
D'un pas nettement plus déterminé qu'à l'aller, il s'éloigna des professeurs pour traverser la Grande Salle en sens inverse. Il ne se retourna pas lorsque McGonagall l'appela dans son dos, ni même lorsqu'elle usa du ton sévère qu'elle affectionnait habituellement quand elle était contrariée. Il ne s'arrêta même pas en passant près des organisateurs de la compétition lorsque Croupton voulut l'interpeller. Les murmures se transformèrent peu à peu en un léger brouhaha, tandis qu'il fixait fermement les portes en bronze, son seul objectif pour fuir au plus vite cette sinistre mise en scène et se réfugier en lieu sûr, loin de toute cette foule inquisitrice.
« HARRY POTTER ! ».
Le Sonorus de Dumbledore résonna dans toute la Grande Salle, son intervention étouffant net le bruit de fond. Harry s'arrêta le cœur battant, et se retourna lentement pour affronter le directeur.
Dumbledore se tenait toujours près de la Coupe de Feu. A ses côtés, l'austère Croupton paraissait nerveux et embarrassé. Il n'avait certainement pas imaginé qu'un candidat supplémentaire, et qui plus est âgé de seulement quatorze ans, vienne troubler l'ordre soigneusement établi et planifié de l'organisation de cette compétition hors normes. Ses pensées devaient tourner à pleins rouages dans son esprit.
« Je vous ordonne de vous rendre immédiatement auprès des trois autres champions » déclara Dumbledore avec autorité.
Harry voulut protester.
Il voulut se rebeller, dire qu'il n'avait jamais déposé sa candidature dans la Coupe de Feu. Et d'abord, même s'il l'avait fait à son propre insu, il ne voyait pas comment il aurait pu déjouer la ligne de délimitation d'âge. Il n'en avait pas les pouvoirs, personne n'en avait les pouvoirs parmi les étudiants. Dumbledore lui-même l'avait tracée, comment aurait-il pu contrer la magie d'un si puissant sorcier ? C'était tout bonnement impossible. Plusieurs étudiants ingénieux, dont Fred et George, s'y étaient risqués, ne gagnant qu'un passage à l'infirmerie, alors lui...
Il voulut continuer sur sa lancée, quitter la Grande Salle et s'enfuir s'enfermer dans son dortoir, loin de tous ces regards insupportables qui le jugeaient déjà.
Il voulut se rebeller mais l'air sévère du directeur fit voler en éclat tout acte de bravoure.
Non... Il ne pouvait pas tenir tête au directeur de l'école. Pas publiquement. Dumbledore n'était pas n'importe qui. Dumbledore était l'un des plus grands sorciers des temps modernes unanimement reconnu dans le monde de la magie, et on ne désobéissait pas à Dumbledore.
Alors, dans un silence lourd, il revint sur ses pas. Il repassa devant les étudiants, devant les délégations, devant les professeurs, sentant le rouge lui colorer les joues en même temps que la peur s'insinuait en lui.
Il évita le regard de Snape.
Il ne voulait pas supporter le jugement.
Poussant la porte dérobée derrière la table des professeurs, il se retrouva dans une crypte aux arcades entrecroisées dans laquelle les champions désignés patientaient en silence. Tous trois devinrent aussi incrédules que lui quand il leur exposa qu'il était apparemment un champion lui aussi.
« Cela ne peut pas être possible » fit inutilement remarquer Cédric. « La Coupe de Feu est paramétrée pour sortir un champion par école ».
Au même moment, une cacophonie étouffée leur provint de la Grande Salle, et Harry se prépara mentalement à affronter les organisateurs. Non seulement il passait pour un tricheur, mais il passerait sans doute pour un menteur, réalisa-t-il avec amertum.
La porte dérobée qui s'ouvrit brusquement laissa entrer Dumbledore, talonné de près par un Karkaroff et une Mme Maxime clairement mécontents. Suivaient une bonne partie des professeurs ainsi que Croupton, Verpey et leurs collègues du comité. Rapidement, la pièce était envahie de toutes parts. Dumbledore lui redemanda sur un ton pressant s'il n'avait pas mis son nom dans la Coupe, s'il en était bien sûr.
Durant de longues minutes, un débat animé agita le groupe, chacun y allant de son commentaire.
Débat auquel Harry assistait dans un silence mortifié, tel le spectateur impuissant de sa propre vie.
Ce fut Croupton qui y mit un terme avec son autorité naturelle.
« Assez ».
Il haussa à peine le ton, mais tout le monde l'entendit. Tous se tournèrent vers lui, attentifs.
« Quoi qu'il se soit passé, que ce soit une défaillance magique dans la mise en place de la Coupe de Feu, ou bien une infraction destinée à en tromper le mécanisme, cela ne change rien aux faits ». Croupton posa son regard sur Harry. « Toute candidature soumise et tirée par la Coupe de Feu est définitivement actée. Le contrat liant le champion à la Coupe est inviolable, et marqué d'une ancienne magie, ce qui signifie qu'il n'a pas d'autre choix que de concourir : il ne peut pas refuser de participer aux épreuves, il ne peut pas non plus abandonner ni mandater une tierce personne à sa place. Ce sont les règles depuis que le Tournoi des Trois Sorciers a été instauré, et on ne peut y déroger sous aucun prétexte. Que M. Potter soit âgé de quatorze ans seulement au lieu de l'âge minimum requis n'y change rien, il doit nécessairement participer à la compétition ».
Un silence accueillit les déclarations dans une atmosphère pesante.
« Et si je refuse d'y participer ? » demanda Harry, s'exprimant pour la première fois.
Karkaroff lui lança un regard hargneux, les bras croisés sur son torse et les poings serrés comme s'il rêvait de lui en mettre un dans la figure.
« Vous n'avez pas d'autre choix que d'y participer » lui répondit Croupton, mal à l'aise. « Du fait du fonctionnement élémentaire de la coupe, la seule présence de votre candidature sur un morceau de parchemin traduit la clarté de votre consentement à vous soumettre aux règles du Tournoi. Il n'est plus possible de renoncer depuis le moment où votre nom a été déposé ».
« Vous ne répondez pas clairement à la question » intervint Snape. « Que se passera-t-il si M. Potter refuse en tout état de cause de se présenter aux épreuves ? ».
Le directeur du Département de la coopération magique internationale détourna son regard de Harry vers le Maître des Potions.
« Ce qui arrive lorsqu'un contrat magique inviolable de cette nature est violé ».
« La mort ? » fit Mme Maxime avec effroi, semblant momentanément oublier sa colère. Fleur plaqua une main sur sa bouche, effarée. Harry sentit son cœur battre plus vite.
« Pas la mort, non... Mais plutôt un douloureux tourment qui s'amplifiera jusqu'à ce qu'il se plie aux exigences du contrat ».
« Un douloureux tourment ? » s'enquit Harry. Il n'était pas certain de vouloir en connaître les détails. Croupton parut encore plus embêté.
« Les tourments dus au puissant sortilège liant les champions et la coupe, c'est-à-dire d'après ce que l'on sait de ceux qui ont refusé d'y prendre part, une souffrance physique croissante qui hante les candidats récalcitrants, comme si un lent poison flottait lentement dans vos veines pour vous consumer jusqu'à ce que la personne respecte la loi du Tournoi ».
« Quelle barbarie ! » s'indigna Fleur, scandalisée. « C'est insensé, il est beaucoup trop jeune ! ».
« Nous ne pouvons pas y remédier » se défendit Croupton. « Cette magie ancienne est demeurée inchangée depuis la naissance du Tournoi des Trois Sorciers au XIIIe siècle. Nous n'avons pas les pouvoirs d'en modifier la teneur. J'en suis navré, M. Potter. Vous devez concourir ».
Snape eut un grognement de mépris.
« Alors c'est ce à quoi nous en sommes réduits ? M. Potter est condamné soit à finir tué par on ne sait quoi lors de l'une des tâches, soit à être supplicié par une magie archaïque ? ».
« N'exagérons pas les faits » fit une femme du Ministère aux côtés de Croupton vêtue d'une cape violette. « Les mesures de sécurité sont renforcées par rapport aux tournois qui étaient organisés auparavant, des soigneurs et des sorciers qualifiés seront prêts à intervenir en cas de difficulté grave ou de péril imminent du champion ».
« Définissez péril imminent » intervint Maugrey, volant au secours de Harry.
« Ce... ».
« Le danger est présent tout au long des épreuves, c'est ce qui explique la présence de la Limite d'Âge, alors qu'entendez-vous par péril éminent ? Comment le déterminez-vous ? Est-ce au moment où le garçon fera face à une bête démoniaque ou bien plutôt lorsque la bestiole sera sur le point de le mettre à mort sur l'autel du rite sacrificiel ? Car en un claquement de dents il sera trop tard pour intervenir, chère madame ! Belle mécanique n'est-ce pas ? Demandez-vous seulement à qui profite le crime ! Quid profit ? ! ».
Il aboya les derniers mots et frappa avec sa canne contre les dalles, produisant des étincelles. Presque tout le groupe sursauta.
« Alastor » fit aussitôt le directeur avec une once de reproche.
« Et quoi ? La vérité si je mens, Albus ! ». Snape leva les yeux au ciel.
« Inutile d'être aussi dramatique » dit sèchement Croupton. Maugrey grogna, roulant son œil magique dans l'orbite.
« Vous n'approuvez pas mes propos, Barty ? Vous ? Je vous ai rarement vu en désaccord avec moi ».
« Je partage entièrement votre point de vue Alastor, vous me connaissez peut-être mieux que quiconque ici dans cette pièce. Mais il est inutile de faire peur à ce garçon et aux autres champions présents ».
« C'est pourtant ce qui les attend » contra l'Auror plus calmement.
« En définitive, allez-vous participer à ce tournoi, M. Potter ? » demanda l'envoyée du Ministère à Harry, une certaine Mme Henriet.
« Comme s'il avait le choix ! » se renfrogna Mme Maxime. « Mais il n'empêche Albus, que ceci est une rupture d'égalité entre les candidats ».
« Avez-vous une meilleure solution à proposer ? ».
La directrice de Beauxbâtons referma la bouche, visiblement à court d'idées.
« Bien. Alors, M. Potter ? ».
De nouveau, Harry sentit tous les regards inquisiteurs se poser sur lui. Risquer sa vie dans un tournoi dangereux, ou subir un tourment qui ne cessera qu'une fois qu'il se soumettra aux règles de la Coupe de Feu ?
« Je n'ai pas le choix. Je vais devoir y participer » déclara-t-il, et ça lui écorchait les lèvres.
« Sage initiative, Harry ! » lança soudain joyeusement Verpey, qui était resté en retrait jusque là. « Faire face à sa destinée, tel est l'esprit du Tournoi des Trois Sorciers ! ».
Croupton haussa les épaules avec fatalisme.
« La première tâche se déroulera à Poudlard le jour de Halloween, le 31 octobre prochain à 9 h. Elle aura pour objectif de mesurer votre réactivité face à l'adversité. Vous la découvrirez le matin même, c'est pourquoi elle demandera du courage pour affronter l'inconnu. En vertu du règlement du Tournoi, toute tentative de triche sera sévèrement punie. L'utilisation de potions de plantes, de potion de chance ou de toute autre potion destinée à vous aider lors de l'épreuve est formellement interdite. De plus, vous n'avez pas le droit d'accepter ni de solliciter une aide de quelque nature que ce soit à vos professeurs ou membres du jury. Votre seule arme est votre baguette magique. De surcroît... ».
Au fur et à mesure que Croupton égrenait les règles du concours, le visage de Harry s'assombrissait. Comment était-il supposé se préparer à une épreuve totalement inconnue ? Il présuma que c'était là tout l'enjeu de la première tâche, mais...
Lorsque l'homme eut terminé de dispenser les informations, il leur souhaita bonne chance, ignorant soigneusement le grognement narquois de Maugrey. Puis il fut temps de prendre congé, et le groupe se dispersa bon gré mal gré.
Le regard ombrageux, le colosse qui accompagnait Karkaroff prit Krum par une épaule dans une attitude protectrice. Taillé comme une armoire à glace, il paraissait plus impressionnant que jamais dans son uniforme noir aux armoiries de Durmstrang, et Harry nota qu'il n'aurait aucun mal à le démolir d'un coup de poing si l'envie lui prenait de lui faire payer sa candidature impromptue. Ils quittèrent la pièce en même temps qu'une Mme Maxime frustrée qui ne cessait de se plaindre dans sa langue natale.
Snape se détacha du pilier près duquel il se tenait et vint au devant de Harry.
« Décidément M. Potter, vous avez le chic pour défier même les règles magiques les plus anciennes ».
L'homme le regarda en silence, attendant sûrement une réponse.
Mais Harry n'avait pas envie de répondre. Il n'avait pas envie de parler. Il n'avait même pas envie de faire l'effort de réagir. Snape sembla vouloir rajouter quelque chose, mais à le voir jeter de rapides coups d'œil autour de lui, il y avait visiblement un peu trop de monde autour d'eux pour s'adonner à quelque confidence. Alors, il fit volte-face et quitta la salle. Comprenant qu'il n'avait plus rien à faire ici, Harry s'éclipsa à son tour.
Arrivé dans la salle commune de Gryffondor où une fête battait son plein, il eut toutes les peines du monde à rejoindre le dortoir, repoussant les mains qui lui tendaient des bonbons, se dégageant de celles qui voulaient le faire participer à la fête. Heureusement, il passa plutôt inaperçu dans l'agitation générale et gagna son dortoir vide et silencieux. Il se jeta sur son lit, démoralisé.
Il se repassa le fil de la soirée dans son esprit, et sentit que son cerveau s'embrouillait, comme plongé dans le brouillard. Il avait du mal à vraiment réaliser cette folie. Comment ce qui avait été des semaines de cours chargées en excitation et en impatience s'était subitement transformé en douche glacée lorsque son nom était sorti de la coupe. Comment ce qui devait s'avérer être pour lui l'opportunité d'assister à un événement d'anthologie dans l'histoire de Poudlard s'était mué en un cauchemar où il aurait un rôle à jouer.
Les paroles de Croupton ne cessaient de tourner en boucle dans sa tête.
Il allait se faire terrasser comme un brin de paille. Il n'avait pas la plus petite chance face aux trois autres champions plus âgés, plus compétents et plus entraînés que lui.
S'enfermant autour des baldaquins de son lit pour être sûr que ses camarades de dortoirs ne viennent pas le déranger, il se glissa sous ses draps et sombra dans un sommeil hanté d'inquiétudes.
