Et voici venu le jour J de la première tâche... Mais Harry sera-t-il vraiment totalement seul dans cette épreuve ?
Le Serment à la Nuit : Chapitre VII
La première tâche : la Vouivre
La grosse citrouille édentée que l'on avait disposé au pied du miroir lui souriait, goguenarde, ce qui fit se demander à Harry s'il survivrait assez longtemps pour profiter du dîner de Halloween.
Car c'était le grand jour, le jour tant redouté.
Le 31 octobre, jour où treize ans plus tôt, ses parents avaient été froidement assassinés par Lord Voldemort. De là à y voir une sournoise coïncidence...
Dans la glace qui lui renvoyait son reflet, il se vit, cheveux courts noirs et en bataille, yeux verts cernés par le stress de ces dernières nuits, les épaules tendues de nervosité, équipé pour affronter la première tâche du Tournoi des Trois Sorciers. Équipé pour affronter il ne savait quoi. Il se pencha pour lacer ses bottes en cuir de Quidditch qui lui serraient les tibias. Il avait également des protections en cuir sombre sur le corps, et une cape de Gryffondor rouge et or lui couvrait les épaules. Mais aujourd'hui il ne jouait pas sous la bannière de Gryffondor. Aujourd'hui il jouait en solitaire, son objectif n'étant même pas de triompher l'épreuve mais de s'en sortir vivant.
Et pas trop gravement blessé si possible… Il supposait qu'il pouvait toujours rêver.
« Bien, jeunes gens, êtes-vous prêts à accomplir cette première tâche ? ».
La voix de Barty Croupton, qui était si proche, lui parut pourtant très lointaine. Le directeur du Département de la coopération magique avait réuni les quatre champions sous une grande tente en lin blanche faisant office d'antichambre de l'Enfer. Dehors retentissaient les appels, exclamations étouffées d'une foule rugissant d'impatience.
Le ventre noué, Harry s'approcha, s'efforçant de faire aussi bonne figure que possible.
A ses côtés, Cédric arborait un visage fermé. Les bras croisés sur leurs torses, Viktor Krum et Fleur Delacour affichaient une posture nettement plus sereine qu'une personne normalement constituée aurait dû l'être. L'Attrapeur Bulgare, dans un murmure, avait fini par leur lâcher de son accent slave un :« Ils nous ont prévu une bête légendaire ». Ce à quoi Fleur avait hoché le menton avant d'ajouter : « Elle va être difficile à gérer ». Comment avaient-ils eu leurs renseignements ? Qui avait fini par craquer aux manigances de leurs alliés et avait avoué le contenu de la première tâche, violant le règlement du Tournoi ? Quelle importance, au fond ?
Harry avait suivi les conseils de Snape en s'entraînant en quelques jours au Diffindo et au Bombarda, dans une salle de classe vide avec l'aide de Ron, Hermione et du professeur Flitwick. Pourquoi Snape l'avait-il aidé ? Il était bien incapable de le dire...
Croupton parcourut les champions de son regard grave.
« Pour cette première tâche ouvrant le célèbre Tournoi des Trois Sorciers, vous allez chacun devoir affronter un animal fantastique. Une créature à la renommée légendaire ».
Ça commençait bien...
« Mystérieuse, insaisissable, capricieuse, on la connaît sous de nombreuses formes selon le folklore et les légendes, mais tous les conteurs s'accordent à dire qu'il s'agit d'une créature aussi imprévisible que mystérieuse. Elle possède sur son front un joyau lumineux, un bijou précieux aux pouvoirs surnaturels et à la lumière rayonnante qui assure santé et prospérité à celui qui a le privilège de se l'approprier. Et, vous l'aurez deviné, tel sera le but de cette épreuve : vous approprier ce bijou. Mais prenez garde à vous, car elle ne se laissera pas voler son diamant en toute impunité ».
« Elle ? » s'enquit Karkaroff sur un timbre sucré. Comme s'il ignorait de quoi il s'agissait. Le fieffé manipulateur...
« La Vouivre » déclara Croupton d'une voix solennelle.
Fleur accueillit l'annonce en acquiesçant lentement, et Krum eut un léger soupir. Le seul qui eut une réaction sensée fut Cédric qui, les yeux écarquillés, s'exclama d'une voix éberluée :
« Par la barbe de Merlin ! Une Vouivre ? ».
Harry quant à lui n'avait pas la moindre idée de ce que cela pouvait bien être, ce qui n'était pas pour apaiser son inquiétude déjà grande.
« Ne vous inquiétez pas jeunes gens » intervint Dumbledore « Les conditions de sécurité sont optimales, et je suis certain que vous vous en sortirez brillamment ».
Son front plissé démentait toutefois ses propos, trahissant une certaine préoccupation. Nul doute que les conditions de sécurité étaient optimales, pensa Harry avec désespoir, il était sûr que le public n'aurait rien à craindre. Pour les champions en revanche, ce serait une autre paire de manches. Une Vouivre... Il connaissait vaguement le mot pour l'avoir peut-être lu dans un conte pour enfants… une sorte de lézard, ou d'iguane, peut-être ? Au moins, ce n'était pas un dragon...
« Vous devez récupérer ce diamant à vos risques et périls, et vous n'aurez remporté l'épreuve que si vous le ramenez jusqu'en haut de la cascade, là où se trouvera la tribune du jury » poursuivit Croupton. « Il nous sera confié à la fin de cette première tâche et échangé contre un indice que le jury vous remettra, et qui vous permettra de mieux vous préparer à la deuxième tâche. Si vous ne parvenez pas à prendre la pierre, vous n'aurez pas d'indice et la suite du Tournoi s'avérera plus corsée pour vous. Pas impossible, mais plus corsée. Mme Henriette, je vous prie ? ».
Sous les regards inquiets des candidats, Mme Henriette, une collaboratrice du Ministère vêtue d'une longue robe violette, procéda au tirage au sort et leur donna les noms des Vouivres qu'ils auraient à affronter.
« ... et la dernière pour M. Potter... Une Vouivre de Cornouaille ».
Connaître son nom ne l'aidait pas vraiment... Dans un silence tendu, tout le monde quitta la tente pour rejoindre les tribunes.
Puis Fleur leur emboîta le pas, tripotant fébrilement sa baguette.
Pour les autres, l'attente fut longue. Très longue... Ils entendaient les cris lointains du public et les grands silences, entrecoupés des commentaires de Ludo Verpey. Ils ne comprenaient pas ce que disait sa voix étouffée, et pour être tout à fait honnêtes, ils ne souhaitaient pas le savoir. Enfin, après un temps qui leur parut interminable, ce fut au tour de Krum, qui affichait un visage renfrogné.
Harry céda ensuite sa place à Cédric, repoussant le moment ultime où il lui faudrait faire face à une Vouivre. Il était trop angoissé pour parler, trop angoissé pour demander à Cédric ce qu'était une Vouivre.
Quand fut venu son tour, il sortit de la tente, découvrant dehors des sorciers qui encadraient la compétition. On le fit s'engager dans un tunnel semblable à une grotte, d'où il distinguait la lumière du jour et les gradins. Verpey annonça son arrivée avec un enthousiasme tonitruant, et la foule applaudit d'impatience.
« ... et voici le dernier champion, également le plus jeune, HARRYYYYY POTTEEEEER ! ».
Harry pénétra dans l'arène en pleine lueur du jour, le cœur battant frénétiquement. Il entendait le sang pulser dans ses oreilles, et les pulsations sonnaient en rythme avec les applaudissements.
Cerné de hauts murs sombre en pierre brute surmontés de gradins, le vaste enclos verdoyant rappelait davantage un coin bucolique idéal pour un pique-nique entre amis qu'un piège mortel. Une parcelle de l'arène était constituée de gros rochers susceptibles de lui offrir quelques cachettes salutaires, et il dut prendre sur lui pour ne pas s'y précipiter. Au centre dormait un grand étang à l'eau trouble, bordé de quelques saules pleureurs campés sur des berges marécageuses, tout autour se déclinaient de replètes collines peuplées de hautes herbes, des buissons et divers arbrisseaux. Et devant la tribune officielle des juges, un large ruisseau limpide dégringolait d'une cascade.
Un décor paisible à bien des égards.
Dommage que le maître des lieux ne soit pas des plus amical.
Osant un coup d'œil derrière son épaule qui lui confirma qu'aucune créature démoniaque ne s'apprêtait à lui sauter dessus à la gorge, Harry se passa nerveusement une main sur le visage. Si la Vouivre était une sorte de lézard, où donc se terrait-elle ? Surgirait-elle d'un rocher ?
Dans l'arène, seule une brise légère faisait doucement onduler l'herbe.
Un silence étouffant s'était désormais abattu sur les spectateurs.
Tous retenaient leur souffle dans les tribunes, épiant comme Harry le moindre bruit ou élément suspect pouvant révéler une vouivre. Les gradins étaient bondés, aux couleurs et armoiries de chacune des écoles participant au tournoi. La presse avait même été conviée, et Harry crut reconnaître la coiffure blonde et élaborée de Rita Skeeter, une journaliste qu'il avait vue une fois pour les photographies officielles du Tournoi. Une arriviste qui ne s'était pas privée de s'épancher en inepties à son sujet dans la Gazette du Sorcier...
C'est comme un match de Quidditch, se répéta Harry. Ce n'est pas un peu de trac qui allait le tuer...
Il avança lentement sur l'herbe, s'attendant à tout moment à ce que la terre s'ouvre sous ses pieds, et que de la faille surgisse la chose tant redoutée qu'il allait devoir braver. Il dégaina sa baguette qu'il garda baissée.
Puis, sans qu'il ne s'y attende, la dure réalité de la situation le frappa avec violence.
Il ne pouvait pas faire ça.
Il ne pouvait pas faire ça...
Déclarer forfait était la seule issue possible à cette folie. Gryffondor ou pas, il n'était ni préparé ni de taille à concourir au Tournoi. Mais lorsqu'il se retourna, il réalisa avec horreur que le tunnel par lequel il était arrivé s'était refermé derrière lui. Pratique... Les organisateurs n'avaient sûrement pas envie que les champions s'échappent par cette issue... ça n'aurait pas été drôle.
Harry fit un pas de plus sur l'herbe pour se donner du courage. Dans ses membres, il pouvait sentir qu'une panique insidieuse voulait se glisser, se glisser et venir l'étrangler de son étau. Le cœur au bord des lèvres, il eut soudain envie de vomir.
Il allait se faire tuer... déchiqueter... Il allait mourir.
Mourir, dévoré par un horrible lézard.
Devant une arène entière pleine de gens curieux, et le lendemain la Gazette du Sorcier publierait la photo de son corps lacéré planté entre les crocs d'un lézard. Il était pris au piège. Si seulement il avait eu sa cape d'invisibilité sur lui, pour se blottir dans un coin et se faire oublier... Il fut brusquement assailli de visions terrifiantes de films que lui et les Dursley avaient pu voir, des films sur des créatures extraterrestres qui vous arrachaient le cœur, des films avec des dinosaures amateurs de chair fraîche… Il sentit son champ de vision se rétrécir, la chaleur lui monter aux tempes.
Calme-toi, lui ordonna une voix dans son esprit. Calme-toi et respire profondément.
Une voix qui n'était pas la sienne. Une voix familière, une voix qu'il était sûr de connaître... La voix de la raison, très plausiblement.
Serrant les poings pour maîtriser ses tremblements et endiguer les prémices d'une crise de panique, il suivit cependant le conseil de sa conscience et prit plusieurs respirations profondes jusqu'à se ressaisir.
Il avança prudemment dans les roseaux, baguette tendue afin d'être prêt à réagir tout en ne sachant absolument pas ce qu'il ferait pour se défendre. L'étang, dont il ne distinguait pas le fond, était très calme et miroitait sous les saules. Quelques nénuphars et algues y flottaient, tranquilles et immobiles. Il explora les abords de l'eau, baladant son regard attentif sur les buissons, comme le faisaient certainement les spectateurs.
Et soudain, un mouvement anormal intervint dans son champ de vision.
Pivotant brusquement vers l'eau où venaient d'apparaître de petites bulles, il repéra les nénuphars en train de dériver. Avant que son esprit puisse former une idée cohérente sur l'attitude qu'il convenait d'adopter face à ce dangereux constat, une créature venue tout droit des enfers jaillit de l'étang dans une gigantesque gerbe d'eau. Sur les gradins, les spectateurs hurlèrent en un seul homme. Harry lui, était trop estomaqué pour songer à hurler.
Ce n'était pas tout à fait un Basilic. Ni vraiment un dragon. Et définitivement pas un lézard.
Bien plus petite qu'un dragon ou qu'un Basilic, c'était un croisement horrifique, et ses grandes ailes puissantes et dépliées rappelaient celles d'une chauve-souris géante. D'épaisses écailles de serpent aux tons verts et bleutés brillaient sur sa peau cuirassée, et une crête tranchante courait sur son échine. Des serres meurtrières dotaient ses deux pattes, tandis que sa queue hérissée de pointes se terminait par un anneau. L'eau ruisselait sur son corps massif et musculeux, et lorsqu'elle s'ébroua, l'on entendit le cliquetis inquiétant de son épiderme reptilien. Il ne savait pas si le plus impressionnant était la grosse pierre émeraude et incandescente qui ornait son front, ou la couronne de pics qui juchait sa tête.
Tétanisé, fasciné, les jambes comme fondues dans le sol, Harry ne bougea même pas quand la créature mythologique déploya ses membres et que les vagues fouettèrent ses genoux. Il perçut vaguement des coassements de grenouilles effrayées.
Ces quelques secondes lui parurent une éternité. Il aurait voulu courir et mettre le plus de distance possible entre lui et la Vouivre, mais son corps entier refusait de lui obéir.
La Vouivre de Cornouaille grimpa sur la berge, secoua son échine, et pointa ses nasaux humides vers les spectateurs comme pour mieux les humer. C'était une vision terrifiante.
La voix refit surface dans son esprit, impérieuse : Cours, Harry.
Courir était probablement une bonne idée. Seulement, le sang s'était figé dans ses veines, et il n'osait pas faire le moindre geste. Et il savait pertinemment qu'il devait avoir l'air niais, là à attendre de se faire dévorer par un monstre venu des contes les plus anciens de l'histoire.
Cours, espèce de crétin !
Un déclic, l'instinct de survie de l'être humain sans doute, se produisit soudain dans sa tête, et Harry profita du fait que la Vouivre s'étonne des exclamations de la foule pour prendre la fuite. Les pieds trempés, il sprinta vers l'amas de rochers le plus proche et s'y jeta derrière.
Agenouillé, le cœur battant la chamade, il regarda du côté de l'étang. Les yeux oranges de la Vouivre sondaient les abords de la mare, à sa recherche. Les pupilles verticales glissèrent sur les rochers derrière lesquels il se dissimulait.
Il devait d'abord se calmer, réalisa-t-il en voyant ses mains trembler. S'il continuait comme ça, il allait hyperventiler. Il frôlait la crise de panique.
Tout allait bien.
Tout allait bien. Ce n'était pas le moment de s'évanouir devant toute l'école entière et ses invités. Et, accessoirement, dans la même arène qu'une Vouivre déchaînée.
D'ailleurs, elle se fichait complètement de lui. Si ça se trouve, elle n'était même pas dangereuse. Et après tout, les organisateurs du Tournoi ne le laisseraient sûrement pas finir déchiqueté entre ses griffes. Il était prêt à parier que même Snape ne le laisserait pas déchiqueté.
Tout allait bien.
Il pouvait le faire.
Il avait combattu bien pire ! Le Basilic, à bien des égards, avait été dix fois plus monstrueux, et pourtant il s'en était sorti.
Alors que, campé contre la roche, les rouages de son cerveau tournaient à plein régime pour mettre en œuvre un plan d'attaque, il entendit distinctement un sifflement aigu de serpent. Et c'était tout proche.
L'instant d'après, quelque chose de froid se faufilait dans son cou.
Dans un sursaut de frayeur, il se rejeta sur le côté avant de découvrir une fine langue de reptile près de lui. Il eut le temps d'apercevoir au-dessus du rocher l'énorme tête de la Vouivre ainsi que ses crocs blancs et luisants de bave - ou bien était-ce du venin ? - et tomba à la renverse sur le dos. Il croisa le regard acéré et perçant de la Vouivre qui avait l'air aussi surprise que lui de le trouver là. Avec le sentiment d'être un insecte insignifiant traqué par un serpent-dragon en chasse, il détala avant de se faire embrocher vivant. Son cœur tambourinait à lui en faire mal au ventre et il roula près d'un buisson, hors d'haleine.
Mais il se rendit vite compte que la créature n'était absolument pas à ses trousses. La bête était en train de prélasser au soleil, son poitrail doré paraissant illuminer l'arène toute entière. Ce fut à ce moment-là que Harry entendit enfin la voix de Verpey depuis les tribunes officielles :
« Quel départ mes amis, quel départ ! Regardez et admirez donc cette magnifique créature, fière de se pavaner devant nous, n'est-ce donc pas là une bête fantastique et merveilleuse ? Oh je sais, vous allez me dire qu'au début, c'est toujours la même chose, et que ensuite ça se complique lorsqu'elles comprennent que les champions sont là pour voler leur trésor… ». Quelques rires secouèrent les gradins. « Harry Potter arrivera-t-il à décrocher le bijou de sa Vouivre sans recevoir un coup de griffe ? ».
De quoi était capable un animal ivre de rage lorsqu'on lui chapardait son précieux trésor ?
De longues minutes durant, Harry observa la Vouivre qui faisait miroiter ses belles écailles.
Puis elle fit alors quelque chose de tout à fait surprenant. Repliant ses ailes, elle attrapa le joyau émeraude qu'elle ôta de son front. Aussitôt, un murmure fit tressaillir les gradins. Elle posa le diamant sur la berge près des roseaux, comme s'il s'était agi de la prunelle de ses yeux, puis pencha sa tête couronnée vers l'eau, et plongea. Son corps massif et délié fendit l'eau avec un étonnant raffinement avant de disparaître sans bruit, laissant son bijou sans défense sur la rive.
« Elle a plongé ! Quel spectacle magnifique, mes chers amis ! » résonna la voix enjouée et tonitruante de Verpey. « Harry, je crois bien que c'est le moment où jamais ! ».
La Vouivre était partie en exploration sous-marine, abandonnant son trésor flamboyant à la vue de tous.
Sans réfléchir, Harry délaissa son buisson et descendit de sa petite colline. Sous les encouragements des spectateurs, il progressa prudemment. Arrivé à hauteur des roseaux, il se courba et s'approcha discrètement. Soigneusement posé sur une touffe d'herbe, le joyau d'un vert tendre était incroyablement beau.
Il était à moins de deux mètres. Harry sentit une montée d'adrénaline en lui.
Il n'avait que trois enjambées à faire, et la pierre précieuse serait à lui. Trois enjambées.
Seulement, quelque chose en lui l'empêchait de passer à l'acte. Après tout, était-il obligé de la dérober ? Est-ce que Verpey ne venait pas de dire que les vouivres se mettaient dans un état de folie furieuse quand un imprudent s'avisait d'essayer de leur voler leur trésor ? Il n'avait pas envie d'être réduit en charpie pour un diamant. D'un autre côté, c'était l'occasion où jamais de quitter au plus vite cet endroit.
Oui, mais il n'était pas certain de vouloir provoquer la furie de l'animal.
Il perdit de précieuses secondes à débattre, à hésiter, comme si c'était le meilleur endroit pour mener un débat philosophique. C'est alors que le public émit une clameur de surprise et opéra un mouvement de recul.
Puis, un grand silence s'abattit. Harry se pétrifia, à genoux dans les roseaux.
Lentement, très lentement, il tourna la tête sur sa gauche.
A la surface de l'eau calme émergeait le haut d'une tête couronnée de pics verts. Il rencontra deux prunelles d'ocre aux pupilles noires et verticales. Sans un bruit, immobile, la Vouivre le passait au crible de ses fentes inquisitrices telle un crocodile en chasse épiant sa proie. Le temps sembla se figer et il occulta le bourdonnement inquiet de la foule. Retenant sa respiration, il affronta sans ciller le regard curieux de l'extraordinaire créature. Ses yeux magnifiques avaient la couleur de l'ambre en fusion.
Harry demeurait étrangement calme. Ou bien était-ce la panique qui lui paralysait les membres ? Pourtant, son cœur tambourinait furieusement dans sa poitrine. Il était convaincu que la Vouivre pouvait ressentir les battements, l'entendre palpiter. Allait-elle surgir sans crier gare de l'étang pour le dévorer sans autre forme de procès ? Cracherait-elle du venin comme un serpent ? L'épargnerait-elle ? S'il la suppliait, le ferait-elle ?
L'éblouissant regard mordoré se dirigea vers le joyau qui reposait sur l'herbe. Puis il revint toiser le garçon, et les fentes noires s'étrécirent légèrement. Elle flairait l'entourloupe. Harry sentit ses membres s'engourdir, le lourd silence qui régnait dans l'arène pesant sur ses épaules. Sans faire de geste brusque, il leva sa baguette qu'il ramena contre sa poitrine.
« Euh… bonjour » fit-il maladroitement. Les mystérieux yeux ne cillèrent pas. Comprenait-elle le langage humain ? « Je m'appelle Harry » poursuivit-il avec calme. « Je suis ici pour vous prendre votre diamant ».
La voix de Verpey retentit :
« Notre jeune champion tente une conversation avec cette incroyable créature ! Qu'est-ce que tu lui racontes de beau, Harry ? Peut-être essaye-t-il de l'amadouer... Cette tactique va-t-elle fonctionner ? ».
Et si… Et si elle comprenait le Fourchelang ? Après tout, n'était-elle pas un peu de la famille des reptiles ? Oh, ça allait jaser. Mais au point où il en était, il s'en fichait comme d'une guigne. Il avait un serpent-dragon à apprivoiser. Alors il se concentra. Un sifflement de serpent sortit de sa bouche :
« S'il vous plaît, j'aurais besoin de votre diamant pour sortir de cet endroit, il vous sera rendu à la fin, je le jure». Les yeux oranges se contractèrent d'étonnement, et une pointe d'excitation traversa le cœur de Harry. « Je sais que vous me comprenez, je parle la langue des serpents ».
Alors, la créature fit émerger son museau de la surface et se redressa dans l'étang, déployant son cou. Ses écailles cliquetèrent, l'eau glissa sur son corps musculeux. Il en profita pour se remettre debout et reculer de quelques pas. Une langue sortit d'entre ses crocs luisants et émit un son à faire frémir l'assemblée toute entière. Pour tous, cela ressemblait à un horrible sifflement sauvage. Mais Harry lui, entendit cela :
« Qui es-tu, humain, toi qui a l'audace de me demander de te donner ce qu'il m'est de plus précieux ? Ne sais-tu pas, jeune imprudent, que voler leur diamant aux créatures de mon espèce conduit à une terrible vengeance ? ».
« Ce n'est qu'un emprunt, je le promets. Je vais le donner au jury en échange d'indices et ils vous le rendront ». La Vouivre secoua sa tête et ses pupilles verticales se plissèrent.
« Mon diamant n'est pas à prêter. Et tu étais sur le point de me le dérober ».
« Je ne l'ai pas volé » répondit calmement Harry dans un sifflement. Il continua à reculer. Au moins, il avait essayé.
« Harry ! Harry, tu parles la langue des vouivres, c'est absolument fantastique ! » beugla Verpey dans son micro.
Une clameur s'éleva de la foule, et il fut incapable de déterminer si elle lui était favorable ou non. Sûrement pas. Il en avait fait l'amère expérience lors de sa deuxième année... Parler le Fourchelang dans le monde sorcier était très mal perçu. Et pour cause, Salazar Serpentard lui-même maîtrisait ce langage... Au moins Verpey trouvait ça bluffant… Ça lui serait un réconfort dans la mort...
« Tu allais le faire, tu allais me voler » persifla la créature, mécontente.
« C'est faux… Je vous ai demandé d'abord. Je vous promets que votre diamant vous sera rendu à la fin de cette épreuve, je ne compte pas le garder pour moi, qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse ? ».
« C'est ce qu'ils disent tous... ».
« Je ne suis pas comme tout le monde » répondit Harry avec fermeté.
Les sifflements de serpent qu'il émettait sonnaient avec froideur mais en vérité il était désespéré. Sa tentative de diplomatie ne se déroulait pas du tout comme prévu.
« Menteur » siffla la Vouivre en faisant surgir l'une de ses pattes qu'elle posa sur la berge. Les griffes avaient l'air affreusement tranchantes...
« Je ne sais pas ce que tu lui as baratiné Harry, mais elle n'a vraiment pas l'air contente ! » lança joyeusement Verpey.
Harry se tourna vers le bijou à voler et eut soudain une idée. Après tout, le serpent ne lui avait-il pas aussitôt obéit lorsqu'il lui avait demandé de ne pas attaquer Justin Finch Fletchley ? Il recula encore de quelques pas pendant que la Vouivre posait sa seconde patte griffue sur la rive en écrasant les roseaux, et grimpa sur un rocher.
« Allez-vous en » ordonna-t-il. « Allez-vous en et laissez-moi le diamant ».
Son ton en Fourchelang s'était durci. Un frisson lui parcourut l'échine. Pour qui se prenait-il au juste ? Lord Voldemort ?
« C'est un ordre ».
Frappée dans son orgueil, elle gronda et se dressa devant lui.
« Tu n'as pas de chance, sorcier. Je n'ai pas obéi à celui qui m'a parlé il y a des années de cela, et je ne t'obéirai pas davantage… Jeune déjà, j'étais d'un caractère récalcitrant… Tu aurais sans doute eu davantage de succès avec un de mes semblables plus docile mais… moi non plus, je ne suis pas comme les autres »
« Brave bête » fit nerveusement Harry en abandonnant le Fourchelang.
Il brandit sa baguette, visant la gueule de la créature. L'angoisse grandissait en flèche dans son corps. Le bras tendu, il tourna le poignet :
« Bombarda ! » s'écria-t-il.
A sa plus grande consternation, de simples étincelles rouges jaillirent de sa baguette. Il entendit clairement quelques rires égayer le public, ainsi que des huées. Il avait pourtant réussit le sort, avec Hermione et Ron ! Mais c'était une chose de s'exercer dans une salle de classe vide au calme, c'en était une autre dans la panique et le danger.
« Je ne suis pas sûr que de gentilles étincelles suffiront à vaincre une telle créature » lança Verpey, qui semblait être le plus heureux des hommes.
Concentre-toi, Harry, lui ordonna à nouveau la voix familière et caressante dans sa tête. Cette voix qu'il connaissait... Calme-toi, ne te précipite pas. Recommence. Concentre-toi sur la formule et l'effet désiré. Recommence. Maintenant.
S'efforçant de ne pas prêter attention à ce qui l'entourait, Harry prit une profonde respiration, soutenant le regard doré et flamboyant de la Vouivre qui se dressait devant lui et commençait à déployer son corps hors de l'eau.
« Bombarda ! ».
Cette fois, sa baguette produisit une petite boule de feu de la taille d'un Souaffle qui fusa vers le museau de la créature et lui explosa au visage.
Elle poussa un rugissement de fureur, secouant l'échine, et fondit sur lui. Harry eut tout juste le temps de sauter de son rocher pour tomber sur l'herbe dans une roulade avec un réflexe qui devait tout à son expérience au Quidditch. Les choses se corsaient !
Il s'enfuit se réfugier derrière un autre rocher, plus en hauteur. De là, il visa à nouveau la créature qui ondulait dans sa direction :
« Diffindo ! ».
Oui ! Il réussit le sort du premier coup, et un rayon violet fusa vers elle. Malheureusement, les écailles étaient trop épaisses et le maléfice de Découpe ricocha sur son poitrail, finissant sur l'une de ses pattes sans qu'aucun dégât ne soit commis. Il lança le sortilège coup sur coup, déterminé à atteindre la Vouivre, mais il dut rapidement se rendre à l'évidence : il était tout bonnement impossible de la ralentir. Il provoquait tout au plus de futiles éraflures sur une carapace qui faisait littéralement office d'armure.
Revenant en courant vers l'étang, Harry fit main basse sur la gemme étincelante que l'animal avait abandonné sur la berge. Entendant aussitôt un mugissement strident, signe que la colère de la Vouivre s'était décuplée, il courut le long du ruisseau, s'enfuyant vers la cascade.
En bas de la petite cascade flottait une vapeur d'eau en suspension, comme un petit nuage. Harry se mit à escalader la paroi, s'aidant des anfractuosités et irrégularités de la pierre. En d'autres circonstances, cela n'aurait été ni plus ni moins qu'un jeu d'enfant, mais l'eau qui dégringolait dans le ruisseau rendait la roche glissante, et la présence de la Vouivre qui soufflait de mécontentement derrière lui n'arrangeait guère la situation.
Il l'entendait siffler et claquer des dents. Mon dieu... elle le dévorerait en deux bouchées. Et l'on entendrait ses os craquer lorsqu'elle lui broierait les membres.
« Bombarda ! » hurla-t-il, collé contre la cascade.
Une flamme d'une taille respectable sortit de sa baguette et atteignit la tête couronnée de la Vouivre. Les yeux de miel se rétractèrent et elle ferma ses paupières vertes.
Dans sa hâte de reprendre son ascension, Harry finit inévitablement par déraper et se rattrapa in extremis à une saillie dans la roche. Il crut à ce moment là que son cœur allait exploser dans sa poitrine et se plaqua contre la paroi sombre, tremblant de tous ses membres. Ce n'était pas le moment de tomber dans le trou d'eau qui se formait plus bas sous la cascade… il glisserait dans le ruisseau, et alors la Vouivre, qui était excellente nageuse, bien meilleure que lui, aurait tôt fait de le cueillir. Ce n'était pas non plus le moment de faire une crise de panique. Il avait l'impression que l'air lui manquait et que ses pieds et ses mains étaient engourdis.
Il osa jeter un œil à la créature par-dessus son épaule, et le regretta sur-le-champ.
Se dressant sur ses pattes acérées et fermement ancrées dans la terre, elle allongea son corps et s'éleva dans les airs, sa couronne de pics brillant sous les rayons du soleil. Elle balança sa queue contre la cascade, faisant exploser la pierre sous Harry, et un pan de la roche s'effondra dans un bruit d'éboulement.
« C'est raté pour cette fois ! » fit la voix de Verpey quelque part au-dessus de lui, et Harry crut y percevoir une pointe de déception.
La tribune officielle des professeurs, divers invités et organisateurs, se situait en effet près du sommet de la cascade. Autant dire qu'ils avaient une vue plongeante sur la scène. Le Gryffondor continua à grimper, animé par la rage. Il n'avait qu'à atteindre le sommet et alors ce serait terminé, et il pourrait raconter ses mésaventures à ses amis autour d'un délicieux festin de Halloween.
Mais la Vouivre avait concocté d'autres ambitions pour lui.
Il entendit un sifflement rageur et l'instant d'après, quelque chose de pointu lui frôlait l'épaule, déchiquetant la protection en cuir qu'il portait. Resserrant les mains sur ses prises humides, il tourna la tête vers son bras. Ce n'était que superficiel, son vêtement était déchiré mais il ne saignait pas. La créature donna d'autres coups contre la paroi. Manifestement, son instinct animal lui suggérant de le réduire en lambeaux se disputait à sa raison lui soufflant de prendre garde à son diamant. La Vouivre hésitait à l'attaquer frontalement maintenant qu'il était en hauteur, comme si elle craignait d'abîmer le diamant.
Concentré sur son escalade, Harry se hissa péniblement jusqu'en haut de la cascade, sur la petite plate-forme devant la tribune officielle pendant que le battement d'ailes derrière lui se faisait plus frénétique… plus paniqué…
Postés près de la tribune, se tenait un petit groupe d'hommes et de femmes armés de leurs baguettes vêtus de protections en cuir et d'uniformes ; c'était l'équipe chargée de la sécurité du Tournoi. Il y avait là un coussin de velours bordeaux suspendu dans les airs.
« Pose-là dans son écrin Harry, pose-là dans son écrin et tu auras terminé cette épreuve! » cria Verpey, surexcité.
Tremblant et pantelant, le garçon obéit et déposa la gemme émeraude sur le coussin flottant, avant de mettre un genoux à terre, à bout de forces. La foule se répandit alors en applaudissements et huées joyeuses.
Harry pensa naïvement qu'en ayant accompli cette tâche, il était hors de danger.
Il pensa naïvement que la Vouivre s'en retournerait ruminer sa défaite dans la fosse.
Il pensa naïvement, en voyant les équipes de la sécurité passer une jambe par-dessus le mur qui les séparaient, que cela suffirait à lui sauver la mise.
« Attention ! » s'exclama soudain l'une d'entre eux, une femme à la chevelure rouge.
La Vouivre le faucha sur le côté avec sa queue écaillée.
Il ressentit une vive douleur sur son flanc gauche.
Une clameur monta dans les tribunes tandis que Verpey laissait échapper un chapelet de jurons, puis les cris de la foule furent étouffés par le grondement de la cascade qui le jeta jusqu'en bas. L'eau froide l'électrisa sans pitié, il sombra à moitié assommé dans le bouillonnement du trou bleu sombre. Pendant un court instant, il eut le sentiment terrifiant de se retrouver au cœur d'une machine à laver infernale et plus vraie que nature. Puis il émergea des flots, complètement désorienté. Des tiraillements lancinants lui déchiraient les côtes, le pliant en deux. Il en avait probablement plusieurs de brisées...
Presque aussitôt, sans vraiment comprendre comment il était remonté à la surface, il s'échoua sur la terre ferme à bout de souffle.
« Attrapez la Vouivre! » s'égosillait avidement Verpey. « Elle continue à le chasser alors que l'épreuve est terminée ! ».
Relève-toi, lui intima la voix impérieuse dans son esprit. Vite ! Relève-toi, Harry ! Relève-toi et va-t-en !
Toussant et tremblant, Harry distingua vaguement les ailes déployées de la Vouivre derrière le voile de brume de ses paupières à demi closes. Des silhouettes humaines autour d'elle lui lançaient des sorts. Visiblement, l'équipe de sorciers supposés assurer la sécurité de la première tâche venait de voler à son secours.
La respiration hachée, il essaya de ramper pour s'éloigner de l'animal qui continuait de s'agiter. Il se laissa aussitôt retomber dans un gémissement, empêché par la douleur qui lui cisaillait à présent la jambe. Le sang lui coulait sur les doigts. Quelque chose le picotait désagréablement, comme si du poison s'insinuait dans la blessure. Il se sentait flageolant, il allait sûrement s'évanouir. Blême, les cheveux mouillés plaqués sur le front, il lutta contre les ténèbres qui l'attiraient à elles et lui demandaient de se laisser bercer. Vaincu, il reposa finalement la tête sur le sol.
Dans un brouillard incohérent, on le releva et on l'étendit sur un brancard qui tenait magiquement dans les airs, avant de le conduire jusque sous la grande tente blanche.
On l'allongea alors sur un lit, près de celui de la candidate de Beauxbâtons. Fleur avait des bandages autour du bras, et une partie de sa tenue bleue pâle était noircie par les flammes. Dans un coin de son esprit, Harry supposa qu'il devait se réjouir que sa Vouivre à lui n'ait pas pu cracher du feu. Ou qu'elle ne l'ait pas souhaité.
Ce n'était pas de l'avis de Mme Pomfresh, qui s'affairait autour de lui et qui fustigeait la dangerosité du Tournoi. La dynamique infirmière de Poudlard, épaulée par ses assistants, s'occupa de lui durant plusieurs minutes, lavant ses deux blessures aux côtes et à la jambe, le soignant, lui posant des bandages. On lui donna un peu de potion pour le revigorer et lui redonner des forces afin qu'ils ne tombe pas dans les pommes.
Harry finit par fermer les yeux sans s'endormir, écoutant les bruits qui l'entouraient, les conversations, et le brouhaha de la foule à l'extérieur qui désertait les tribunes. Ses côtes le faisaient souffrir, mais il y avait autre chose. Il ne se sentait pas bien. Ses membres étaient lourds, comme engourdis. Il avait chaud, il transpirait, était parcouru de petits frissons. Toujours vêtu de sa tenue, il se redressa contre la tête de lit, et fut saisi d'un vertige.
Il respira profondément pour supporter la nausée.
Autour de lui, tout se brouillait.
Quelque chose n'allait pas.
« Tu devrais rester allongé » fit Fleur quelque part à côté. « Tu as l'air mal en point ».
« Je vais marcher un peu, ça ira mieux après » répondit-il avec difficulté en déglutissant péniblement. « Je vais prendre un peu l'air ».
Mme Pomfresh discutait dans un coin de la tente avec Snape, et des organisateurs entouraient Viktor Krum près du canon à poudre. Que fabriquait Snape ici ?
« Il a une blessure à la cuisse et aura sûrement des hématomes au côtes, mais c'est très superficiel. Il sera vite rétabli, mais restera fragile quelques jours... M. Potter ? » L'infirmière se tourna vers lui « Que faîtes-vous debout ? Vous devriez rester allongé le temps de vous reposer ».
Titubant, Harry se passa une main sur son front trempé de sueur. Il était brûlant de fièvre. Il se sentait de plus en plus nauséeux, une nausée perfide qui s'insinuait insidieusement et progressivement dans ses veines, pendant que ses yeux se voilaient. Tout son corps était plein de courbatures, de picotements.
« M. Potter ? Vous vous sentez bien ? ». Snape s'avança vers lui, le dévisageant de son regard obsidienne, comme... soucieux. Soucieux, vraiment ? Snape, soucieux ? Grotesque...
« Que m'arrive-t-il ? » murmura Harry, perdu, les yeux dans le vague. Il sentit le sol tanguer dangereusement comme s'il s'était trouvé sur un navire en pleine tempête.
Severus vit les prunelles vertes papillonner autour de lui, hagardes. Potter était blanc comme un linge, il avait l'air d'un revenant. Il fit deux pas en avant, marchant comme un zombie. Quelque chose ne tournait pas rond...
C'est alors que Harry fut pris d'un étourdissement et il s'effondra. S'il ne heurta pas le sol comme une masse inerte, ce fut grâce au réflexe de Snape qui le rattrapa en s'écriant :
« Potter ! ».
Le Gryffondor se réveilla quelques instants plus tard sur ses couvertures, toujours dans le même état, pris de nausées et de crampes. Il se mit en chien de fusil, posant les bras sur son ventre et respirant difficilement, avant de sentir une main fraîche et apaisante passer sur son front pour prendre sa température. Une seconde plus tard il entendit la voix de Snape juste au-dessus de lui :
« Il a beaucoup de fièvre, était-il ainsi en arrivant ici ? ».
« Non, absolument pas ».
« Auriez-vous pris en compte le fait que peut-être, il pouvait y avoir du venin dans les épines de la bête ? ».
« Il n'a pas été mordu par la Vouivre, on m'a rapporté qu'il avait été superficiellement blessé par ses pointes dorsales ».
« Le venin des vouivres n'est pas seulement secrété par les crocs » fit Snape. « Certaines le font également par les pointes. L'état de M. Potter révèle clairement la présence de poison dans son organisme ». Il posa un regard froid sur Mme Henriette, la femme à la robe violette, membre du comité du Tournoi. « J'imagine que vous en étiez informée ? ».
La femme soutint les prunelles noires et perçantes : « Non ».
Les yeux du Maître des Potions se plissèrent, la dévisageant. Hmm... manifestement, elle disait vrai.
« Personne ne vous avait prévenue? » demanda-t-il à Mme Pomfresh.
« Sûrement pas ! » s'indigna l'infirmière. « Je suis toujours la dernière au courant, le dernier rempart des étudiants ! Pourquoi se fatiguerait-on à me faciliter la tâche, après tout ? De quelle race était la Vouivre ? ».
« La Vouivre de Cornouaille » répondit cette fois Mme Henriette.
« D'origine celte, donc ? ».
« Celte, je suppose ».
« Celte » confirma Snape.
« Est-ce que cela a une quelconque importance? » s'enquit doucement Mme Henriette.
« Il ne s'agirait pas de lui donner un antidote correspondant à une Vouivre galloise ou une Vouivre germanique, ce ne sont pas exactement les mêmes propriétés. Bien que les caractéristiques soient proches, cela peut provoquer des effets secondaires regrettables si l'on est imprécis quant à la nature de la créature » expliqua Snape.
« Je n'aurais su mieux dire » fit Mme Pomfresh. Baladant sa main sur une étagère, elle finit par y trouver ce qu'elle cherchait : une fiole transparente. « Voici l'antidote. Je l'ai commandé sur le Chemin de Traverse ».
« Pardon ? Êtes-vous en train de me dire que vous étiez au courant de ce que les champions allaient devoir affronter ? ».
« Je suis l'infirmière de l'école, après tout » rétorqua-t-elle en haussant les épaules comme si c'était une évidence.
« Et vous avez l'outrecuidance de vous plaindre de ne pas être informée ? » gronda Snape, outré.
« Je regrette Severus, mais je ne pouvais rien vous dire à ce sujet » contra l'infirmière en cherchant une veine dans le bras de Harry pour y planter son aiguille. « Secret professionnel ».
« Secret professionnel » répéta l'homme d'un ton mauvais.
« Si je vous l'avais dévoilé, ç'aurait été de la trahison ». Elle appuya sur l'aiguille, injectant l'antidote.
« De la trahison, rien que ça ».
Mme Henriette se porta au secours de la soigneuse : « Ce sont les règles du Tournoi, il faut accepter d'être franc joueur ».
« Je suis certain que M. Krum et Miss Delacour sont du même avis que vous » persifla Snape à voix basse. La sorcière fronça les sourcils.
« Que voulez-vous dire ? ».
Il ne lui répondit pas, laissant un long silence éloquent planer au-dessus du lit.
ooOOoo
