Précédemment...

Terrifié, Harry affronte la Vouivre de Cornouailles pour la première tâche du Tournoi, aidé par une voix familière mais mystérieuse qui lui parle dans la tête. Il découvre que la créature parle le Fourchelang mais refuse de lui obéir. Légèrement blessé à l'issue de l'épreuve, il parvient cependant à récupérer l'indice : un sablier.

Bonne lecture !


Le Serment à la Nuit : Chapitre VIII

Le cauchemar


Les lunes galiléennes de Jupiter vaguement esquissées sur son parchemin se brouillèrent, et Harry eut la soudaine impression que les satellites naturels se mettaient à tournoyer autour du schéma, se confondant les unes les autres. Étendu sur un sofa moelleux de la salle commune en cette matinée pluvieuse de vacances de Halloween, il cligna des yeux et tenta de se concentrer, luttant contre la tentatrice envie de s'endormir pour le reste de la journée. Sa blessure superficielle à la cuisse le tiraillait de temps à autre depuis l'éprouvante première tâche face à la Vouivre quelques jours plus tôt, et les hématomes sur ses côtes se rappelaient à son bon souvenir, mais rien de bien grave…

La salle commune n'était pas très fréquentée, le petit-déjeuner battant son plein. Mais Harry n'avait pas faim, et il sentait que s'il essayait d'avaler quoi que ce soit de comestible, il le rendrait immédiatement. Soupirant, il parcourut ses notes d'Astronomie dont la seule vue lui donnait le tournis. Il ne retenait rien, lisant plusieurs fois les mêmes phrases, les mêmes séries de calculs.

La fatigue accumulée dans son corps courbaturé depuis la première tâche reprit le dessus et bientôt, sa faiblesse eut raison de lui. Sans vraiment s'en rendre compte, il laissa la torpeur le bercer, puis l'assoupir.

La somnolence fit sombrer son esprit loin, très loin de la salle commune…

Dans une galerie longue et obscure...

Sur un fauteuil en bois, emmaillotée de chiffons indistincts, une chose sans silhouette animale ni silhouette humaine.

Il est debout près du fauteuil, spectateur sans le vouloir, présent sans être là. Il ne sait pas ce qu'il fait ici, mais il y est, et à en juger son impossibilité de bouger, il n'a pas exactement le choix. Ni la chose dans le fauteuil, ni l'homme qui s'avance vers eux n'esquivent le moindre signe prouvant qu'ils ont remarqué sa présence.

Il est comme un fantôme.

L'homme ne cache pas son dégoût... C'est Queudver. Un sceau suspendu au bras, il nourrit l'être dissimulé dans les haillons crasseux. Sous les chiffons, ça bouge et ça attrape les choses gluantes que Queudver lui donne. Des bruits de succions répugnants. Du sang. Et... des boyaux.

Il est paralysé, il ne parvient pas à se défaire de l'emprise de cette scène.

Un rire perçant déchire la salle. Lord Voldemort. Car ce rire perçant ne peut qu'appartenir à Lord Voldemort. Le même rire que sous le turban de Quirrell. Le même rire quand les Détraqueurs s'approchent de lui. Lord Voldemort est satisfait, revigoré. Mais où est-il ? Harry ne le voit nulle part dans la salle.

« Amène le Moldu » siffle pourtant une voix aiguë et glacée.

Queudver recule avec des révérences craintives. Il s'éclipse de la galerie, revient quelque secondes plus tard en traînant par le bras un homme blessé. Son visage est lunaire, sa moustache si bien sculptée qu'elle ferait pâlir l'oncle Vernon de jalousie, et sur son front dégarni coule un filet de sang. Queudver le jette au sol dans un son étouffé.

« Bien... Maintenant, fais venir les loups » susurre la voix aussi doucereuse qu'une lame.

Queudver a peur. Son visage rond se fige comme un flan trop cuit. Dans l'obscurité, une ombre s'avance, une ombre que Harry n'a pas remarqué jusqu'à présent. C'est un homme. Grand, vêtu de protections en cuir. Il ne voit pas son visage. A son ceinturon est accroché un fouet. Queudver se replie vers le fauteuil, sa figure luisant d'anxiété.

L'homme au fouet émet un curieux claquement de langue.

Du fond de la galerie, deux silhouettes énormes surgissent. Dans les ténèbres, il distingue une échine argentée.

Des loups. Les mêmes que... les mêmes que ceux qui les ont poursuivis, lui et Snape. Harry veut s'enfuir de la salle mais il ne le peut toujours pas. L'homme au fouet lance un ordre dans une langue aux accents durs, et les loups s'approchent, prédateurs évaluant leur proie.

Témoin impuissant d'un crime annoncé, les pieds fondus comme dans le béton, Harry pressent ce qui va se produire. Il lutte pour prendre ses jambes à son cou mais il est paralysé, incapable de faire le moindre mouvement. Il veut crier à l'homme de se sauver, même s'il n'est pas un sorcier, mais seuls des sons muets sortent de sa bouche. Il veut que quelqu'un surgisse dans la salle pour lui sauver la mise.

Le rire suraigu de Lord Voldemort s'élève.

Un rire sans fin, un rire qui se délecte de ce qui va arriver.

Est-ce que... est-ce que ça vient de la chose sur le fauteuil ?

Harry se réveilla brutalement avant d'en voir plus, les yeux grand ouverts, prenant une grande goulée d'air comme un noyé tiré de l'eau. Le dos douloureux et le cœur battant, il réalisa qu'il était tombé du canapé, et tout autour de lui les feuilles de son cours d'Astronomie s'étaient éparpillées sur le tapis. Respirant profondément, il fit mine de ne pas voir les regards interloqués des rares étudiants qui occupaient des fauteuils plus loin.

Il était dans la salle commune de Gryffondor.

Il s'était endormi sur son cours d'Astronomie.

Tout allait bien.

Il était dans la salle commune accueillante et chaleureuse, avec ses tapis moelleux et son feu de cheminée apaisant, et au-dehors une fine pluie de novembre pleurait sur les carreaux. Il n'était pas dans un cachot obscur avec le Moldu et la chose sur le fauteuil. Il n'était pas davantage avec Queudver, et le rat ne remettrait pas les pieds à Poudlard de sitôt. Il n'y avait aucun danger.

Tout allait bien.

Pas de loups, ici. Pas de... pas de Lord Voldemort.

Sous le choc, il retourna s'étendre sur le canapé, frottant sa cicatrice qui le picotait désagréablement.

Était-ce un rêve comme celui qu'il avait eu de cette vieille bâtisse croulante cet été à Privet Drive ? Sa cicatrice ne lui faisait pas vraiment mal, mais c'était étrange... car la dernière fois qu'elle avait chauffé, c'était précisément lorsqu'il avait fait ces rêves. Le point commun ? La voix de Lord Voldemort. Il ferma les paupières pour se forcer à se calmer.

Mais cette fois, c'était différent. C'était la première fois qu'il faisait un rêve qui l'ancrait dans la réalité, un rêve dont il ne parvenait pas à se réveiller car pétrifié par son inconscient. Est-ce que les Lycaons argentés avaient réellement tué le Moldu, ou bien n'était-ce qu'un cauchemar issu tout droit de son imagination ? Un frisson glacé le parcourut. Cauchemar ou… réelle vision ? Il l'ignorait, et n'était pas certain de vouloir connaître la réponse. Mais si, comme il le pensait, il y avait une part de réel dans ce rêve, alors cela confirmait les recherches de Hermione à la Bibliothèque : ces loups étaient bel et bien contrôlés par un homme… L'homme au fouet...

Tourmenté, Harry décida d'en avertir Ron et Hermione. Il ne voulait pas les inquiéter mais ce qu'il venait de voir était trop dérangeant pour qu'il passe outre. Reléguant son cours d'Astronomie à plus tard, il quitta précipitamment la Tour Gryffondor et se rendit dans la Grande Salle où il savait que ses amis prenaient leur petit-déjeuner.

Une partie des étudiants avait déserté Poudlard pour profiter des quelques jours de vacances, ce qui l'arrangeait, dans la mesure où nombreux étaient ceux qui continuaient de se retourner sur son passage ou de chuchoter dans son dos sur la façon dont il était devenu champion illégitime, ou encore dissertant sur son affrontement contre la Vouivre. Il avait le sentiment pénible de revivre l'expérience de sa deuxième année : en commettant l'imprudence de parler le Fourchelang, il avait réveillé de vieilles rumeurs. Les croyances étaient tenaces, et les théories sur l'héritier de Serpentard avaient resurgi. Alors moins il croisait de mauvaises langues, mieux il se portait.

Par malchance, il tomba sur Snape au moment où il faisait irruption dans le hall de la Grande Salle, et la lueur de panique dans son regard n'échappa guère à l'œil affûté du Serpentard.

« Un problème, M. Potter ? ». Il ne manquait plus que ça...

Il l'observait de ses yeux noirs comme l'ébène. Harry essaya d'effacer de sa mémoire le souvenir cuisant de la perte de connaissance qu'il avait fait sous la tente. Vraiment, n'aurait-il pas pu faire un effort pour s'évanouir ailleurs que sur le Professeur ? Il aurait même été préférable de se fendre le crâne contre le coin d'une table... L'homme réitéra sa question avec une pointe d'irritation.

« Il n'y a aucun problème, Professeur » prétendit-il effrontément.

« Ne me faîtes pas l'affront de me prendre pour un idiot » fit sèchement le Maître des Potions en s'approchant d'un pas, brisant sa bulle personnelle. « Si vous ne me dites pas ce qu'il se passe, je vous traîne de force à l'infirmerie pour vérifier que vous ne subissez pas le contrecoup de vos blessures de la première tâche ».

« Je ne sais pas si je dois en parler » hésita Harry, certain que Snape le prendrait pour un fou.

« Parler de quoi ? Je suis votre professeur, vous pouvez me dire ce qui ne va pas ».

« Si je vous le dit, promettez de ne pas le répéter ».

« Vous n'êtes pas vraiment en position de négocier ».

« Vous ne comprenez pas ». Le directeur de Serpentard haussa les sourcils.

« Qu'est-ce que je ne comprends pas ? ». Il prit Harry par le bras et l'entraîna un peu plus loin dans le couloir, s'éloignant des groupes d'étudiants qui sortaient bruyemment de la Grande Salle. « Expliquez-vous » exigea-t-il.

Harry finit par lui confier à voix basse la vision qu'il avait eu, tandis qu'au fur et à mesure de ses révélations, le regard du Professeur s'assombrissait.

« J'étais simplement spectateur, et pas acteur » conclut-il. « Et je ne pouvais rien faire, je ne pouvais pas aider le Moldu ».

« Êtes-vous certain qu'il ne s'agissait pas d'un banal cauchemar ? » demanda Snape.

« Je ne sais pas, c'était tellement réel… D'autant plus que… euh… ».

« D'autant plus que quoi ? ». Harry serra les lèvres, hésitant. « M. Potter » siffla Snape.

« D'autant plus que ce n'est pas la première fois que je fais ce genre de… rêve » avoua-t-il. Il en avait trop dit, il ne pouvait plus reculer… « Dans ces rêves, c'est Voldemort qui est sur le fauteuil, tout comme Voldemort était dans ma vision avec les loups. Je ne crois pas qu'il a vraiment de consistance physique mais il est en quelque sorte présent. Je me demande même si ce n'est pas la chose cachée dans le fauteuil ».

« Cessez de prononcer ce nom ».

« La peur d'un nom ne fait que accroître la peur de celui qui le porte » rétorqua Harry.

« Les gens comme vous qui portent leur cœur en bandoulière et se figurent faire acte de bravoure en prononçant le nom du Seigneur des Ténèbres à voix haute finissent tôt ou tard par essuyer le retour de boomerang. Il est des noms maudits qu'il est malvenu de dire, sachez-le M. Potter. C'est du plus grand mage noir des derniers siècles dont nous parlons, pas d'un petit plaisantin qui s'essaye aux balbutiements de la Magie noire en ensorcelant des objets. Vous êtes d'une génération qui n'a connu ni la guerre ni l'apogée du Seigneur des Ténèbres, et par-dessus le marché vous avez été élevé loin du monde sorcier pendant dix ans, ce qui vous permet de prendre la confiance en bon Gryffondor que vous êtes. Mais n'oubliez pas que si même vos camarades n'osent pas dire son nom, c'est qu'il y a une raison ».

Harry voulut répondre mais l'homme leva la main, l'empêchant de parler.

« Il fut un temps troublé où le simple fait d'évoquer le Seigneur des Ténèbres pouvait vous attirer des ennuis dont vous n'avez pas la moindre idée. Il a cultivé et attisé la peur jusqu'à ce que les gens soient tellement traumatisés qu'ils ne songent plus qu'à l'appeler de manière détournée. Et la période de tranquillité que nous connaissons suite à sa chute et cette fameuse nuit où vous êtes devenu le Survivant, est en train de se déliter, de se faner, de voler en éclat. La débâcle de la Coupe du monde de Quidditch en est une preuve douloureuse, et ce qu'il se passe dans l'ombre est le signe que les forces se rejoignent à nouveau et que le Seigneur des Ténèbres se prépare à revenir. La question n'est pas de savoir si cela arrivera, mais quand. Car ce n'est qu'une question de temps. Comment recouvrera-t-il ses pouvoirs perdus ? Je l'ignore. Mais il le fera, c'est une certitude, et tous ces gens morts ou blessés cet été sont des signes précurseurs de son retour. Alors ravalez cette assurance de façade et réfléchissez ».

Harry ne broncha pas, stupéfait par cette tirade assassine pour le moins inattendue. Pourquoi Snape le houspillait-il de la sorte ? Il n'avait rien demandé ! C'est lui qui avait insisté pour qu'il parle ! Le Professeur le toisa longtemps de son regard noir, avant de reprendre froidement la parole :

« Il arrive, chez certaines personnes, que des rêves n'en soient pas. C'est par exemple le cas de ceux qui possèdent des dons de voyance ».

« Comme le professeur Trelawney ? ». Severus eut une moue de dédain. Sibylle Trelawney était une contrefaçon de voyante.

« Je parle des vrais voyants, des médiums » édulcora-t-il ses pensées.

« Je ne suis pas voyant, je n'ai jamais prédit le futur ».

« Bien sûr que non, mais vous semblez bénéficier d'une sorte de connexion avec le Seigneur des Ténèbres. Vos rêves, quand ont-ils commencé exactement ? ».

« Au début de l'été ».

« Cela coïncide avec l'apparition de crimes et autres agressions contre les Moldus et les sorciers dans tout le Royaume-Uni, jusqu'aux attaques coordonnées de la Coupe du monde. Et quoiqu'il en soit, vos visions ne sont pas un hasard, ce doit être lié à ce qu'il s'est passé le soir où l'Avada Kedavra s'est retourné contre lui lorsqu'il a tenté de vous supprimer. Ce genre de lien n'augure rien de sain ».

« Que voulez-vous dire ? » demanda nerveusement Harry.

L'homme le scruta plusieurs secondes, avant de répondre à côté :

« Nous en avons terminé, M. Potter » dit-il brusquement.

« Attendez ! » s'exclama Harry avant que Snape ne l'abandonne à son sort. « Ces loups qui nous ont poursuivis cet été dans la forêt, et que j'ai vu dans ma vision... Ce sont des Lycaons argentés, pas vrai ? ».

Severus se figea. Ainsi donc, Potter avait fini par le découvrir... Il soupçonnait l'intelligente Granger d'être derrière cette découverte, et il y avait fort à parier qu'elle poursuivait son enquête, acharnée comme elle était... Maudite Miss Je-sais-tout... Insupportable Gryffondor...

« Je vois que vous avez fait quelques astucieuses recherches, M. Potter » répondit-il sur un ton soyeux.

« Qu'est-ce que vous savez sur eux ? ».

« Rien de plus que vous » mentit le Professeur. « Si j'en apprends davantage, je vous le dirai ».

Guère convaincu, Harry n'y fit cependant aucune objection et le regarda s'éloigner avec un empressement suspect.

Contrarié, Severus se dirigea à grands pas vers les cachots, ses robes claquant sur ses talons.

Ce que venait de lui confier le Gryffondor n'était pas rassurant...

Le garçon était un cas unique ayant survécu à un sortilège de mort lancé à peine puissance par le plus grand mage noir des tous les temps. Il en gardait une cicatrice au front, ce qui pouvait expliquer ces étranges visions avec un Seigneur des Ténèbres rabougri se remettant d'aplomb peu à peu. Or Lord Voldemort était un parfait occlumens - lui-même en était un accompli - et savait fouiller dans les pensées des autres pour parvenir à ses fins et s'assurer qu'on ne lui mentait pas. Il n'y aurait donc rien d'étonnant à ce qu'il partage une connexion mentale avec le garçon.

Et Dumbledore devait être mis au courant.

ooOOoo

Un matin, Harry reçut lors du petit-déjeuner une missive du Maître des Potions qui le convoquait à son bureau. Son écriture fine et élégante n'avait exprimé aucun motif mais l'injonction était claire. Vaguement inquiet, il avait passé la journée à se demander ce qu'il avait bien pu faire de mal, ou si l'homme se faisait simplement un malin plaisir de l'angoisser pour rien...

Lorsqu'il pénétra dans l'antre du Serpentard ce soir-là, le Professeur l'attendait, et il délaissa le grimoire qu'il feuilletait.

Son visage renfrogné trahissait une mauvaise humeur qui ne rassura pas Harry.

« Asseyez-vous » ordonna-t-il en guise d'entrée en matière.

Harry obtempéra sans poser de question, s'installant dans le fauteuil en face du bureau.

« Bien » décréta enfin Snape en se reculant sur son fauteuil dans une attitude très snapienne, et Harry raidit ses doigts sur l'accoudoir. « M. Potter, savez-vous pourquoi je vous convoque ? ».

Harry haussa les épaules, s'attirant un regard méprisant. Par-dessus le bureau, Snape lui tendit un parchemin où figurait une belle écriture calligraphiée. « Lisez ».

La missive était adressée au Serpentard et apparemment signée de la main du professeur Dumbledore.

« J'ai parlé au directeur des visions que vous avez eu, et après réflexion, il souhaite que je vous donne quelques leçons d'Occlumancie afin de s'assurer que vous n'en ayez plus. Pour votre gouverne, je n'ai eu aucun droit de regard dans cette décision ».

Harry ne répondit pas, occupé à lire le parchemin. Dumbledore y expliquait qu'il avait besoin de suivre des cours d'Occlumancie avec Snape afin de lutter contre ces visions, car il soupçonnait qu'il existe une forme de connexion entre son esprit et celui de Voldemort. L'objectif, d'après ces lignes, était de fermer son esprit pour neutraliser tout risque. Sauf que Harry n'avait aucune idée de ce qu'il était en train de lire.

« Il y a une connexion entre nos esprit ? » demanda-t-il lentement.

« C'est ce que nous soupçonnons. Pour balayer tout doute possible, le directeur a estimé que vous deviez pouvoir vous protéger mentalement, à travers la pratique de l'Occlumancie. Pas de quoi faire de vous un occlumens accompli, simplement vous inculquer quelques bases au cas où il s'agirait effectivement de visions plausibles et non pas de simples rêves délirants ».

Snape se leva et se dévêtit de sa cape noire qu'il lâcha en l'air sans un regard pour elle. Au lieu de tomber au sol, elle alla se jucher sur une patère.

« L'Occlumancie » lança-t-il d'une voix grave. « Avez-vous une quelconque idée de ce dont il peut s'agir ? ».

« Aucune » répondit aussitôt Harry, s'attirant son regard noir.

« L'Occlumancie est un mot issu de l'association du latin occulto signifiant dissimuler ou cacher, ainsi que mens qui désigne l'esprit. Dois-je vous faire un dessin ou bien est-ce que cela vous parle ? ».

« C'est pour cacher son esprit ? Comment est-ce que c'est possible ? ».

« Pour cacher son esprit, voilà qui est très grossièrement résumé ».

Severus retint un soupir agacé en voyant l'étonnement se peindre sur le visage du garçon. Fichu Dumbledore.

Il n'avait pas vraiment eu le choix de toute façon... Il ne pouvait pas laisser Potter aux mains des possibles dérives mentales du Seigneur des Ténèbres. Le directeur n'avait même pas remis en cause la crédibilité de la parole du garçon, se contentant de croire Severus. Ils étaient rapidement tombés d'accord : cauchemars ou visions, ils ne pouvaient pas prendre le risque de savoir si ce que le gamin voyait était bien réel. Avoir des visions, même pour un sorcier, n'avait rien de commun lorsque l'on était pas un maître de la Divination. Connaissant le passé de Potter et son lien avec le Seigneur des Ténèbres, mieux valait prendre les devants, et c'était fort regrettable que l'obstiné Gryffondor n'en ait pas parlé plus tôt.

« En réalité, c'est beaucoup plus subtil et élaboré que vous ne tentez de le faire croire. C'est un art que peu de personnes maîtrisent, qui consiste à défendre son esprit, c'est-à-dire ses pensées conscientes ou inconscientes, contre les tentatives extérieures de pénétration. Recourir à l'Occlumancie, c'est fermer son esprit aux intrusions et influences magiques, c'est un ensemble de mécanismes de défense ».

« D'accord » fit Harry en essayant de retenir cette définition. « Et est-ce que ça prend du temps de maîtriser l'Occlumancie ? ». Il ne tenait pas spécialement à passer ses soirées en compagnie de son cher professeur de Potions.

« Cela dépend de l'énergie et du sérieux que vous y consacrerez ».

« Et comment est-ce qu'il faut s'y prendre ? ».

« Tout se fait par la force de la pensée. Rien de tel qu'une petite démonstration ». Snape sortit sa baguette.

« Qu'est-ce que vous allez faire ? » s'inquiéta Harry. Il n'aimait pas beaucoup la façon dont l'homme l'observait de ses yeux noirs et insondables, comme un prédateur s'apprêtant à fondre sur sa proie.

« Je me prépare à pénétrer votre esprit ». Harry se mordilla les joues. Cela ne semblait pas être une idée très séduisante.

« Et si je refuse ? ».

« Vous n'avez pas le choix, le professeur Dumbledore insiste pour que je vous donne des cours d'Occlumancie. Croyez-moi, cela ne me réjouit guère. Et maintenant, levez-vous ».

Severus observa le visage de Potter. Ses yeux émeraudes le regardaient avec anxiété, il lisait la méfiance sur ses traits, comme dans un livre ouvert.

« Inutile de sortir votre baguette, vous n'en aurez pas besoin. Prêt, M. Potter ? Legilimens ».

Harry ne savait pas comment il était supposé se préparer à l'Occlumancie, d'autant qu'il ne savait pas quel effet cela faisait.

Sitôt que la formule eut fini de franchir les lèvres de Snape, celui-ci fut dans son cerveau.

Il ne le voyait pas. Mais il sentait sa présence.

La présence d'un intrus, comme un corps étranger, qui venait se mêler de ce qui ne le regardait pas. Rapidement, l'intrus se mis à plonger dans ses pensées, faisant de lui un pantin, une marionnette. Ses souvenirs explosèrent au grand jour dans sa tête, les offrant à la vue de son professeur. Ce dernier prenait une scène, une capture de vie, avant de passer à une autre avec une grande simplicité, si bien que Harry avait l'impression qu'il lui suffisait de tourner la roulotte de ses souvenirs et d'en prendre un au hasard.

Son institutrice le punissait alors que Dudley avait déchiré son cahier d'exercices... Il assistait à un cours du professeur Quirrell... Il s'entraînait au Quidditch avec Angelina qui aboyait sur toute l'équipe... Il se perdait dans la forêt après l'attaque de la Coupe du monde... D'autres souvenirs défilèrent encore, sans qu'il ne puisse faire le moindre geste, trop tétanisé pour réagir, condamné à laisser Snape décortiquer sa vie.

Puis le Maître des Potions quitta son esprit et il se retrouva effondré contre un mur du bureau, sans comprendre comment il était arrivé là. Il prit une grande goulée d'air, comme s'il était resté plusieurs minutes sous l'eau. Snape, impassible, l'observait. Lui n'avait pas bougé de sa place, tel un rocher dans la tempête.

« Combien de temps ça a duré ? » demanda-t-il, le cœur battant.

« Pas plus d'une trentaine de secondes. Vous êtes d'une limpidité déconcertante M. Potter, et ce n'était qu'un aperçu. Vous n'avez opposé aucune résistance, c'est comme si j'enfonçais des portes déjà grandes ouvertes. Vous devez résister ».

« Comment est-ce que je dois m'y prendre? ».

« En vous concentrant, tout simplement ».

« Cela ne m'aide pas beaucoup » dit Harry en se redressant, les cheveux ébouriffés.

Snape lui lança un regard suspicieux.

« Avez-vous senti ma présence dans votre esprit ? ».

« Difficile de l'ignorer ».

« Je suis volontairement arrivé avec mes gros sabots pour cette première expérience, afin que vous réalisiez vraiment de quoi il s'agit. C'était le stade premier de l'Occlumancie, celui où le legilimens, qui entre dans votre tête, se promène librement et tranquillement dans un esprit, au su et au vu de la personne. Vous l'apprendrez au cours de nos leçons, les intrusions peuvent être plus fines, mais beaucoup plus brutales aussi, tantôt caressantes comme une plume tantôt assassines tel une lame, réconfortantes ou glaçantes, ordonnées ou chaotiques. Il y a plusieurs degrés dans cette discipline, et il vous faudra en maîtriser les fondamentaux ».

Harry demeura silencieux.

« Est-ce que vous comprenez ce que je vous dit ? ».

« Oui » fit le garçon en hochant la tête.

« Je ne crois pas, non » répliqua Snape d'un ton cassant. « Votre absence de réaction en est la preuve. Ce que je viens de dire aurait dû vous alerter sur la spécificité de cette pratique ».

« Ça ne veut pas dire que je ne comprends pas ! » se défendit Harry.

« Bien ! Alors expliquez-moi ce que vous en déduisez ! ».

« J'ai compris qu'il fallait empêcher Voldemort d'entrer dans mon esprit ».

« Savez-vous seulement pourquoi, M. Potter ? ».

Le Maître des Potions commençait à s'agacer, Harry le devinait à son regard de plus en plus mauvais.

« Une personne maîtrisant l'Occlumancie et la Légilimancie peut réussir à prendre le contrôle de votre esprit malléable innocent et exposé à tous. Le Seigneur des Ténèbres est un excellent legilimens et pourrait s'insinuer dans vos pensées pour vous soutirer des informations même s'il préfère prendre du plaisir à vous infliger des supplices de son imagination, ou bien s'assurer qu'on ne lui ment pas et que vous n'omettez rien qui ne saurait l'intéresser, ou encore pour vous contrôler. Et c'est par la Légilimancie qu'il pourrait vous contrôler si vous étiez en face de lui. Mais imaginez un instant qu'il ressuscite et apprenne que vous pouvez assister à certaines de ses activités… que croyez-vous alors qu'il ferait ? ».

« Il ne peut pas me contrôler, il n'a même pas vraiment de corps » prétendit nerveusement le jeune Gryffondor.

Snape eut un rire sombre.

« Que vous figurez-vous donc ? Ce n'est pas parce qu'il est physiquement diminué qu'il demeure inoffensif pour autant. Pourquoi croyez-vous ne soit pas mort et enterré ? Par quel procédé imaginez-vous qu'il ait pu survivre à son propre Avada kedavra destructeur et qu'il soit en train de gagner peu à peu des forces, entouré de ses partisans ? Je ne connais pas le secret de son immortalité mais il est évident qu'il y a un processus psychique. Sa force mentale, son esprit, ne sont pas totalement diminués, et pour s'en convaincre je vous invite une fois de plus à vous référer à ce que nous enseigne l'actualité. Comment imaginez-vous qu'il ait pu organiser les exactions qui ont eu lieu à la Coupe du monde de Quidditch? Il faut avoir un mental puissant pour se remettre de ce qui s'est passé il y a de cela treize années, puis renaître à nouveau. Et la confiance renaissante de ses fidèles partisans n'est pas anodine, elle est la preuve qu'il y a du mouvement dans les rangs, parce qu'il se murmure qu'il est de retour ».

Le ténor de Snape était froid, incisif.

« S'il revient d'entre les morts, s'il s'avère que vous êtes lié mentalement à lui et qu'il l'apprenait, alors ce serait pour vous une catastrophe M. Potter, un désastre. S'il lui venait l'envie de pénétrer votre esprit maintenant, vous pourriez ne même pas vous rendre compte de son hideuse présence dans votre tête, alors qu'il s'emploierait à vous faire voir des choses qui n'existent pas, simplement pour vous manipuler, pour vous faire peur, vous faire du mal, pour vous faire croire ce qu'il veut et vous amener à faire ce qu'il projette. Vous seriez, pendant quelques instants, une marionnette, un pantin tenu par des fils, sans même que vous vous en doutiez. L'illusion est un volet de la magie, ce n'est qu'un jeu d'enfant pour lui, un amusement. Il pourrait retrouver vos souvenirs les plus sombres et vous les faire revivre, vous inspirant amertume, douleur et culpabilité. De la torture mentale, somme toute. Oui, Potter. Voilà ce que vous devez comprendre. La manipulation ».

Un silence mortifié suivit les paroles du Maître des Potions. Tout au long de sa tirade, Snape s'était approché de Harry d'une démarche inquiétante, faisant reculer le garçon contre le mur humide. Il avait vu danser dans les yeux si sombres une lueur dangereuse. Son attitude tranchait avec le sang-froid dont il faisait habituellement preuve quand il s'énervait en cours de Potions. Ses traits anguleux s'étaient animés d'une fureur maîtrisée. Comme une cocotte minute qui bouillonnait et qui n'allait pas tarder à siffler.

Le mépris et le dégoût s'y disputaient.

Harry, dont les battements de cœur s'étaient légèrement accélérés, étudiait anxieusement son professeur, se demandant s'il allait exploser ou non. De longues secondes passèrent, où ils s'observèrent, puis le directeur de Serpentard intima:

« Recommençons ».

Son ton était glacé. Il leva sa baguette vers le front de Harry.

« Legilimens ».