Précédemment...

Harry expérimente l'Occlumancie avec Severus après avoir eu une étrange vision cauchemardesque de Pettigrow et d'un homme armé d'un fouet qui semble dresser des loups, ces mêmes loups qui les ont poursuivis tous les deux après la Coupe du monde de Quidditch.

Bonne lecture !


Le Serment à la Nuit : Chapitre IX

Pré-au-Lard


Haute de plafond, la pièce ronde rappelait l'une de ces oubliettes où l'on jetait autrefois les prisonniers.

« Debout, M. Potter ».

En nage malgré la température basse, ses cheveux noirs plaqués contre son front transpirant et adossé au mur sombre et humide aux senteurs d'algues, Harry s'efforçait de contrôler son souffle erratique. La lueur naturelle du cachot lui donnait un teint verdâtre qui tranchait avec l'émeraude vif de ses prunelles. A force de chutes, il avait récolté moult bleus, et ses jambes étaient douloureuses.

« Ça suffit ! Arrêtez ! » protesta-t-il.

Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis qu'il avait découvert l'Occlumancie en compagnie de son professeur. Il avait assisté à d'autres séances depuis, mais il devait bien se rendre à l'évidence : il ne faisait aucun progrès. Il en était exactement au même point que lors de la première séance. Il ne s'était pas naïvement attendu à maîtriser cette discipline en quelques heures, mais il avait au moins espéré progresser. Or il quittait les sessions exténué, avec un mal de tête persistant dû aux intrusions à répétition dans son esprit. Et cette perspective avait clairement de quoi décourager. Progresserait-il jamais un jour ?

Le Maître des Potions procédait à chaque fois de la même manière.

Le savoir ne rendait pas la chose plus aisée à appréhender.

Snape entrait dans son cerveau en faisant en sorte qu'il sente sa présence, puis se baladait parmi ses souvenirs, les faisant aller, venir et tourbillonner devant lui, attendant que le garçon lui oppose un début de résistance mentale, mais cela se soldait fatalement par une chute. Harry supposa qu'il devait s'estimer heureux que jusqu'à présent son professeur se soit contenté de remuer des souvenirs superficiels, des souvenirs pas trop compromettants, et qu'il n'ait pas davantage plongé au cœur de son intimité. Il savait néanmoins que cette indulgence consentie au débutant ne durerait pas. Pour être tout à fait franc, il était même assez stupéfait que Snape ne soit pas devenu plus incisif encore.

Posté devant lui, le Severus soutint le regard vert si semblable à celui de Lily. Il étudia les prunelles émeraudes quémandant sa grâce. D'aussi longtemps qu'il se souvienne, il avait toujours eu cette faiblesse qu'exploitait allègrement son amie d'enfance lorsqu'elle voulait le convaincre de faire quelque chose ou lui soutirer une promesse stupide. Le fait que son propre fils, inconsciemment, use contre lui de ce stratagème était tout bonnement déstabilisant. Il avait certes maintes fois affronté ce regard tantôt furieux, tantôt insolent, tantôt teinté de reproches, mais jamais celui-ci, jamais ce regard suppliant.

Harry crut voir le visage de l'homme s'adoucir. Durant quelques secondes, toute trace de sévérité sur ses traits anguleux s'était envolée, puis Snape consentit à baisser sa baguette le long du corps.

« Trêve accordée ».

Poussant un soupir de soulagement, Harry posa sa tête contre les pierres fraîches du cachot. L'homme lui laissa quelques instants pour reprendre une respiration plus posée, le temps de se calmer et de revenir dans de meilleures dispositions. Sa voix doucereuse s'éleva près de lui :

« Croyez-vous que le Seigneur des Ténèbres vous concédera une pause lorsqu'il s'apprêtera à pénétrer dans votre esprit ? ». Harry fit un geste négligent de la main comme pour signifier son indifférence. « Non M. Potter, il ne le fera pas. Et vous savez pourquoi il ne le fera pas ? Parce que le combat n'est ni chevaleresque ni loyal et qu'il profitera de toutes vos failles pour vous affaiblir, que cela vous plaise ou non ».

Le garçon soupira, levant le menton vers l'homme. Il avait recouvré son air impénétrable.

« Vous devez vider votre esprit ».

« Je ne sais même pas comment je suis supposé faire ça » lança Harry, découragé.

« Et c'est seulement maintenant que vous me demandez comment vous y prendre ? Vous fichez-vous de moi ? ».

Pour toute réponse, le garçon haussa les épaules.

« Je ne progresse pas, de toute façon ».

Exaspéré par tant de désinvolture, le Maître des Potions s'approcha de lui, ses yeux noirs lançant des éclairs.

« Détrompez-vous ». Il le toisa de sa hauteur. « Votre esprit s'habitue inconsciemment à mes visites. Mais il est sûr que les progrès seraient nettement plus significatifs si vous y mettiez du cœur à l'ouvrage. La clef pour voir vos efforts récompensés est de vider votre esprit afin de déblayer le terrain pour l'Occlumancie. Cela demande de la concentration, et consiste à occulter toute pensée, qu'elle soit neutre, positive ou négative. Vous devez vous astreindre à cet exercice trois fois par jours pendant de longues minutes, vous ne devez penser à rien et contrôler parfaitement vos émotions. Quand vous réaliserez cet entraînement, vous progresserez plus rapidement. C'est indispensable pour préparer vos défenses mentales. Le temps que vous passez à ne pas vous y exercer, c'est du temps où les gens peuvent entrer dans votre tête avec une aisance qui défie toute commune mesure ».

Ses inflexions de voix devinrent plus dangereuses.

« Vous devez impérativement vous rendre compte de l'importance de vous mettre à l'Occlumancie. Il ne s'agit pas seulement de vous enfermer et de subir votre professeur de Potions, il s'agit de vous bétonner et de vous muscler contre des attaques mentales, contre des intrusions qui peuvent autant être inoffensives que vous manipuler comme une marionnette. Remémorez-vous de ce que je vous ai dit lors de notre première séance. Levez-vous ».

Harry obéit sans protester, affrontant les prunelles obsidiennes aussi sombres que le fond d'un puits. Il sentait qu'il flirtait avec les limites de la patience de son professeur et il ne tenait pas à se faire incendier davantage. Snape croisa les bras sur son torse et se rapprocha de lui, comme pour mieux l'emprisonner de son regard.

« S'il vient à renaître, le Seigneur des Ténèbres ne devra jamais apprendre qu'il existe possiblement une connexion entre vous deux, ni que vous avez malencontreusement et ponctuellement accès à ses pensées, ou du moins, ses tranches de vie. S'il le découvre, il essayera par la même occasion de vous atteindre par ce biais, et de vous manipuler. Rappelez-vous que vous n'avez pas affaire à un camarade de votre classe qui souhaite vous faire révéler vos petits secrets, mais plutôt à un puissant mage noir dont vous êtes l'ennemi le plus intime. Prudence et discrétion sont les maîtres-mots, M. Potter. Est-ce que vous comprenez l'enjeu ? ».

N'osant pas broncher, Harry acquiesça lentement.

« Oui Professeur » répondit-il docilement. Snape le fusilla du regard comme s'il avait proféré une énormité.

« Dans ce cas, j'ose espérer un peu plus d'implications de votre part. Les prochaines fois, je ne me bornerai pas à effleurer gentiment votre esprit, j'attaquerai en profondeur et vous devrez m'opposer une ligne de défense digne de ce nom ». Il tendit sa baguette : « Comme ceci, par exemple. Legilimens ».

Frappé d'impuissance, Harry fut attaqué une nouvelle fois par l'esprit de Snape qui pénétra le sien. Seulement, contrairement aux précédentes intrusions, ce ne furent pas de simples tranches de vie qui défilèrent devant ses yeux. Son professeur était manifestement passé au cran au-dessus et s'était littéralement plongé dans l'un de ses souvenirs que le jeune Gryffondor aurait préféré garder secret.

Cela datait de la semaine précédente. Un parchemin avec une écriture familière tourbillonna dans sa tête, un parchemin froissé signé de Sirius qu'il avait déplié et tripoté à forces d'interrogations. Avec consternation, il se revit dans son dortoir en train de marmonner le prénom de son parrain et se demander à voix haute où il se cachait et pourquoi il ne lui donnait plus de nouvelles depuis le mois de juillet.

« Non ! » s'exclama Harry.

L'intervention fut aussi brève que fulgurante. Une fois de plus, il revint à la réalité, à genoux sur la pierre, les dents serrées.

« Il va vous falloir un peu plus d'entêtement si vous souhaitez garder certains secrets cachés. Cela évitera de vous placer en situation indélicate envers moi, comme le fait de m'apprendre que vous échangez du courrier avec un criminel notoire ».

« Vous n'avez pas le droit, c'est ma vie privée » protesta Harry en frottant ses genoux douloureux, et l'homme eut un petit rire dédaigneux.

« Souvenez-vous ce que je vous ai dit, M. Potter. Rien de ce qui se passe dans votre esprit ne m'est réellement étranger, tant je suis capable d'en examiner les plus obscurs recoins. Avec vos ennemis, il n'y aura pas de vie privée qui tienne. Je suis ici pour vous l'enseigner, comprenez ceci une bonne fois pour toutes ».

« C'est bon, j'ai compris ».

Le Professeur rangea sa baguette et le regarda avec attention.

« Je m'étonne que vous conversiez avec l'homme qui a trahi vos parents. A quel jeu dangereux jouez-vous exactement ? ».

« Ce n'est pas ce que vous croyez ».

« Ah ? Il ne s'agissait donc que du fruit de mon imagination ? ».

« Sirius Black n'a pas trahi mes parents, il s'est fait piéger par Peter Pettigrow. C'est lui le véritable traître et assassin ».

Curieusement, Snape ne contesta pas ce point.

« La séance est terminée » déclara-t-il sur un ton froid, faisant voler sa cape noire jusqu'à lui.

D'un claquement de doigts, il fit s'ouvrir la porte en fer du cachots. Drôle d'attitude pour un homme qui détestait corps et âme Sirius Black. En savait-il davantage qu'il ne le prétendait ? Sûrement… Harry brûlait d'envie de lui poser des questions pour approfondir un peu, mais la tension entre eux ne lui aurait pas permis d'obtenir des réponses. Dans un silence contrarié, ils s'engouffrèrent dans les escaliers plongés dans les ténèbres, grimpant les marches raides et glissantes, arpentant un couloir où les torches finissaient de se consumer.

Cette partie-là des sous-sols était déserte.

Il y faisait si sombre dans ces cachots… Alors qu'un courant d'air glacé venait lui caresser le visage au détour d'un virage, Harry songea que s'il n'avait pas été compagnie de son professeur, il n'en aurait sûrement pas mené large. L'endroit n'était pas sans lui rappeler la Chambre des secrets, l'antre du Basilic, roi des serpents. Au bout de quelques escaliers, ils passèrent à proximité de la salle commune de Serpentard avant de se rendre jusqu'au rez-de-chaussée. En ce vendredi soir, le couvre-feu venait tout juste de tomber et ils ne croisèrent guère que quelques retardataires filant dans les étages.

« Regagnez votre salle commune, M. Potter » intima le Maître des Potions avant de s'engouffrer dans la salle des professeurs. « Et ne vous avisez pas de traîner en chemin ».

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Consacrée à la première sortie de l'année au village sorcier de Pré-au-Lard, la journée du lendemain s'annonçait sous les meilleurs auspices.

Appuyé contre un pilier à moitié effondré de la Tour de l'Horloge avec une nonchalance trop étudiée pour être honnête, Harry regarda Ron et Hermione disparaître dans la foule qui se pressait vers les portes du château, subissant le filtrage assidu organisé par Rusard.

Vu l'humeur massacrante d'oncle Vernon cet été qui n'avait eu en tête que le gonflement inopportun de la tante Marge, il avait échoué à l'amadouer pour lui faire signer le formulaire d'autorisation de sortie à Pré-au-Lard. A croire que toutes ces journées passées à trimer dans le jardin et la maison n'avaient servi à rien, sinon à permettre à Pétunia de se vanter d'avoir la demeure la plus entretenue du quartier. Sirius lui avait bien juré de le lui signer en sa qualité de parrain, mais étant donné qu'il n'avait plus de nouvelles de lui depuis le mois de juillet…. Il se retrouvait donc condamné à voir la majorité de ses camarades partir s'amuser et profiter de leur week-end, tandis que lui devrait rester confiné au château.

Hé bien non, cette fois il en irait autrement. Il n'y avait pas de raison que McGonagall ait vent de sa présence à Pré-au-Lard. Avec tous les étudiants de Poudlard, de Durmstrang et Beauxbâtons ainsi que les villageois et autres visiteurs, il y aurait bien assez de monde pour qu'il passe inaperçu. De toute façon, c'est Rusard qui s'occupait des permissions de sorties, les professeurs n'étaient certainement pas supposés savoir qui était autorisé ou non à se rendre là-bas.

Sourire en coin sur les lèvres, il tourna les talons et s'éloigna de la Tour de l'Horloge, prenant la direction du deuxième étage du château, la cape d'invisibilité sagement enfouie sous son manteau, s'efforçant d'avoir l'air résigné lorsqu'il croisa le professeur McGonagall. La petite pointe de culpabilité qui le traversa lorsque sa directrice de maison lui adressa un regard désolé se dissipa sitôt qu'il fut arrivé devant sa destination cachée.

« Dissendium » murmura-t-il quelques couloirs plus loin, lorsqu'il se retrouva devant la statue de la sorcière borgne dont la bosse renfermait un mécanisme secret.

S'ouvrit alors devant lui son passage secret préféré, en vérité le seul qu'il connaissait en-dehors de celui du Saule Cogneur, lequel, non content d'être un danger public, menait jusqu'à une Cabane Hurlante peu fréquentable. Porté par un pic d'exaltation, il s'engouffra dans l'ouverture étroite de la bosse et dévala le long toboggan en pierre, les cheveux ébouriffés par la vitesse. L'endroit était plongé dans l'obscurité, et s'il n'avait pas déjà eu à emprunter ce chemin, il n'aurait pas été très rasséréné.

Il arriva en trombe en bas du toboggan, trébuchant sur le sol poussiéreux.

« Lumos ». La galerie éclairée, il entreprit son périple souterrain.

Le passage secret n'avait pas changé depuis la dernière fois. Il marcha rapidement, pressé de rejoindre Pré-au-Lard, et finit par grimper un long escalier au nombre interminable de marches. Et lorsque sa baguette éclaira une trappe, il esquissa un sourire réjoui. Il sentit une résistance lorsqu'il l'ouvrit, mais força un peu et s'aperçut qu'il ne s'agissait que d'un vieux tapis que les propriétaires de la boutique avaient jeté dessus. Cape d'invisibilité sur le dos, il quitta la cave où reposaient caisses et cageots.

Comme il fallait s'y attendre, Honeydukes était bondée.

Il se faufila discrètement derrière une pyramide de caramels mous où il se débarrassa de sa cape à l'abri des regards. La boutique proposait une farandole d'alléchantes confiseries et autres mets délicieux, mais il lutta contre la tentation et fila dehors : il lui fallait rejoindre Ron et Hermione au point de rendez-vous fixé, ils auraient bien le temps de revenir ensuite en profiter.

L'atmosphère chaleureuse et agréable de Honeydukes céda la place à une froideur automnale et il s'emmitoufla dans son écharpe. Il n'avait pas choisi celle rouge et or de Gryffondor, préférant se fondre plus facilement dans la foule.

Il balaya subrepticement du regard les rues très fréquentées du village, à l'affût d'un professeur qui aurait eu connaissance de son interdiction de se trouver physiquement ici, mais il y avait trop de monde et il décida de laisser sa paranoïa de côté pour se frayer un passage dans la joyeuse mêlée.

Pré-au-lard était un charmant village exclusivement peuplé de sorciers, ses chaumières et maisons à colombages donnant l'impression de sortir tout droit de l'époque médiévale. Il retrouva Ron et Hermione à l'endroit convenu, près d'un puits à l'angle d'une rue.

« Ah, te voici !» lança Ron qui avait mis son écharpe de travers. « On commençait à croire que tu t'étais perdu dans le passage secret ! ».

« Moins fort, Ron » souffla Hermione en jetant des regards aux alentour. « Ce n'est pas le moment de révéler à tout le monde que Harry a pris un souterrain caché ».

Mais dans le tumulte ambiant, personne ne se préoccupait de leur conversation. Les artères principales du village bourdonnaient de tous les côtés, les gens se pressaient devant les vitrines, dans les magasins et les échoppes. Avec toute cette foule, il passerait inaperçu, et ce serait vraiment de la pure malchance s'il tombait nez à nez avec un professeur ayant eu vent de sa situation. A fortiori, avec le nez crochu de Snape. Mais Snape n'était sûrement pas le genre de professeur à se balader à Pré-au-Lard...

Accompagnés de quelques camarades de Gryffondor, tous trois s'en allèrent donc butiner de boutique en boutique, s'amusant un moment au magasin de farces et attrapes Zonko, faisant le plein de friandises chez Honeydukes, observant sans les acheter les objets magiques vendus par Derviche & Bang. Ils se séparèrent un instant de Hermione qui courut s'acheter une nouvelle plume chez Scribenpenne, ayant perdu celle qu'elle chérissait plus que tout.

L'après-midi entière se passa sans qu'ils n'aient vu filer le temps.

Quand le jour tomba et que le ciel pur se déclina en doux tons pastels bleus et roses, la fréquentation du bourg n'avait toujours pas faibli, et le groupe décréta que le moment était plus que bienvenu pour boire un verre au chaud. Ils se laissèrent porter jusqu'à une place pavée dotée d'une belle fontaine et bordée de longs arbres qui dodelinaient doucement.

« Oh, regardez par ici ! » lança Lavande Brown.

Elle pointait du doigt une attraction qui attirait nombre de regards curieux. Hermione frissonna.

L'œuvre au centre de tous les regards consistait en une drôle de structure mécanisée conçue par le magasin de farces et attrapes Zonko avec la complicité de la boutique de bonbons voisine. De taille respectable, elle représentait quatre vouivres qui s'animaient avec aisance. Le machiniste avait un talent artistique certain, ayant modelé avec précision et fidélité les créatures diaboliques que les champions avaient dû affronter il y a peu dans l'enclos de verdure.

Dangereuses et séductrices, chacune d'elle ondulait, mouvait son corps et ouvrait sa gueule terrifiante pour déposer une friandise surprise dans les mains du gourmand qui lui glissait une Mornille sur le front, à l'endroit exact ou son précieux diamant pivotait pour avaler la pièce. Et quand cela le nécessitait, elle soufflait dessus une flamme pour mieux flamber la confiserie, sous les regards enchantés des clients. Harry reconnut sa Vouivre de Cornouaille et son regard ambré acéré. Qu'en était-il advenu ? Avait-elle été relâchée dans quelque étang en pleine nature ?

« J'espère que je ne vais pas tomber sur les Gnomes au poivre parce que j'ai horreur de ça » s'inquiéta Ron à ses côtés. « Il ne me reste pile qu'une seule Mornille, j'ai tout dépensé aujourd'hui ».

« Ne t'inquiète pas, on échangera si tu veux» proposa Harry.

Il compta les derniers sous qu'il venait de découvrir au fond de sa poche. Lui et Ron laissèrent passer leurs camarades de Gryffondor qui furent servis avec enthousiasme par les vouivres. Lavande récupéra le gros morceau de nougat flambé lâché d'entre les crocs pointus de son serpent ailés, et jeta un œil à son poignet.

« On a encore un peu de temps pour aller boire un verre. Allons aux Trois-Balais, je commence à avoir sacrément froid ».

Se frayant un passage dans la foule, le groupe se mit alors en tête d'un commerce qui aurait assez de places pour les accueillir.

« Oh désolé que tu sois tombé sur ça, Harry ». Éclair au chocolat dans les mains, Ron regardait son ami avec compassion. « Je te conseille de l'avaler d'un coup sans mâcher, tu le sentiras moins passer. Essaye de ne pas t'étouffer avec, ça ferait mauvais genre… ».

Grimaçant, Harry enfourna le premier Gnome au poivre que contenait son panier si gentiment distribué par la vouivre mécanique. Aussitôt, la friandise, si tant est que l'on puisse nommer ainsi une pâtisserie aussi épicée, lui piqua violemment le palais. La langue en feu, il ouvrit la bouche pour prendre une goulée d'air frais mais ne réussit qu'à cracher de la fumée noire, récoltant quelques moqueries autour de lui.

« Bon sang, ça arrache ce truc » gargouilla-t-il, les joues rouge pivoines.

« C'est quand même pas la première fois que tu en goûtes ? ».

« Ce n'était pas aussi poivré quand j'en avais pris l'an dernier. Ils n'y sont pas allés de main morte sur la dose ».

« C'est comme les dragées surprises en fait, on ne sait pas si on va tomber sur un parfum horrible ou bien sur un arôme délicieux. Neville, si tu n'en veux pas n'hésite pas à me la donner ».

Le garçon au visage lunaire, un bonnet enfoncé sur les oreilles, regardait avec perplexité sa jolie pomme d'amour flambée. Une flammèche bleue l'enrobait et à en juger son expression dubitative, il se demandait manifestement s'il devait souffler dessus ou s'il pouvait commencer à la déguster sans se brûler.

Au même instant, des clameurs s'élevèrent plus loin dans la rue. Harry, trop concentré à manger son deuxième gnome sans cracher du feu, supposa d'abord qu'il s'agissait d'une quelconque animation, ou d'un groupe de passants trop bruyants. Un regard échangé avec Ron et Hermione lui fit comprendre qu'il n'en étaitrien.

« Que se passe-t-il ? On dirait qu'il y a du grabuge par là-bas ».

Un attroupement s'était formé plus loin sur la place, et des badauds semblaient s'agiter.

« Peut-être un malaise » fit Ron avec un geste négligent. « Ça arrive tout le temps… Tu as vu le monde ? Pas difficile d'avoir une bouffée de chaleur et de tourner de l'œil. Bon, qu'est-ce qu'on attend pour aller aux Trois-Balais avant qu'il n'y ait plus de place ? ».

Harry n'était pas aussi sûr de partager son optimisme…

Au même moment, des exclamation s'élevèrent au-dessus de la foule, la rumeur se propageant.

« Un corps ! » s'écria quelqu'un, tandis que le petit groupe de Gryffondor échangeait des regards inquiets. « Ils ont retrouvé un corps là-bas ! ».

« C'est un meurtre ! Il y a eu un meurtre ! ».

« Quoi ? » fit Ron, clignant des yeux.

A la manière d'une vague, une onde de panique se propagea sur la place.

« Je ne vois rien du tout » lança Seamus Finnigan qui s'était hissé sur le piédestal d'un reverbère. « Il y a vraiment un corps ? ».

Plus loin, devant l'entrée d'une ruelle dont la grille en fer forgée était entrouverte, une poignée de sorciers tentait de créer tant bien que mal un périmètre de sécurité autour de la scène, repoussant les curieux.

« Messieurs dames, veuillez reculer s'il vous plaît ! ».

« Éloignez-vous, laissez les secours arriver ! ».

« Il a été étripé ! » hurla quelqu'un. « Une bête sauvage lui a retourné le ventre ! ».

Cela sonna le tocsin de la panique générale.

Ébahi, Harry vit plusieurs passants se volatiliser dans le tourbillon caractéristique du transplanage, tandis que tout le monde commençait à courir dans tous les sens.

« Ne me dis pas que ça va faire comme à la Coupe du monde ! » gronda Ron dans son oreille. « Ils sont devenus fous ! ».

Pendant quelques secondes irréelles, l'imagination collective ajoutée à l'instinct de panique grégaire sembla l'emporter sur le bon sens, et Harry craignit soudain de revivre le chaos de la Coupe du monde de Quidditch. Alors qu'il se concertait à+avec ses camarades pour tenter une ouverture direction les Trois-Balais, une voix grave mais rassurante fendit les airs près de lui :

« Que tout le monde se calme ! » L'homme de haute taille avait le physique d'un bûcheron canadien. « L'animal ou l'homme qui a fait ça est sûrement loin à l'heure qu'il est ! ».

D'autres voix apaisantes vinrent le rejoindre, appelant la foule à conserver son sang-froid.

« Allons ! Rentrez chez vous, regagnez les magasins, et laissez faire les services de secours et de sécurité qui sont mieux préparés que vous à ce genre de situations. Il existe des gens pour ce type d'affaires, ce n'est pas pour faire joli. Allez ! ».

« Qu'est-ce qu'on fait ? » fit Hermione d'une voix forte pour couvrir le brouhaha général. « On rentre ? ».

Dean Thomas objecta, secouant la tête.

« Hors de question de partir sans clore cette journée aux Trois-Balais, alors allons-y ! Et puis c'est l'occasion ou jamais d'avoir des places avec tout ce charivari ».

« Mais ce n'est pas très sécurisé, non ? ».

L'inquiétude perçait dans la voix de Lavande. Serrée contre elle, Parvati Patil arborait une expression anxieuse. Dean haussa les épaules :

« Ron a raison, je meurs de soif et on sera sûrement plus à l'abri au pub que dehors. Il nous suffira d'attendre que la pagaille se tasse et ensuite on rentrera tranquillement à Poudlard ».

Peu désireux de traîner dans les parages, le groupe reflua dans la Grand rue de Pré-au-Lard, se rendant aux Trois-Balais. L'auberge, qui faisait également office de bar, était tenue par la gérante Mme Rosmerta, une belle femme aux courbes généreuses. Ils se retranchèrent au fond, et Harry en profita pour s'installer derrière une armoire antique, dans un angle mort, au cas où quelqu'un de bien informé aurait la regrettable idée de regarder dans cette direction.

A peine la commande de boissons prise, la nouvelle de la découverte d'un corps s'était répandue comme une traînée de poudre dans le village. Autour d'eux, les clients parlaient et chuchotaient avec animation dans le bar, partagés entre la consternation, l'inquiétude et l'exaltation de la situation. Ce n'était pas tous les jours que l'on découvrait un cadavre à Pré-au-Lard…

« J'ai vu un corps inerte avec beaucoup de sang autour » déclara Seamus « Mais j'étais trop loin pour apercevoir quoi que ce soit d'autre. Vous pensez qu'il a vraiment été étripé ? ».

« C'est probablement faux, le gars a dit ça pour effrayer les gens ».

« Au contraire, la projection de sang correspondrait tout à fait à ce type de crime ».

« Halte-là » intervint Dean. « Depuis quand vous êtes devenus des spécialistes du crime ? Si ça se trouve ça n'a rien à voir ».

« On peut éviter de parler de sang, si ça ne vous ennuie pas ? » s'enquit Lavande.

Elle fixait son verre rempli de sirop à la fraise avec une moue dégoûtée. Songeuse, Hermione ne participait pas aux spéculations de ses camarades. Le regard concentré sur sa Bièraubeurre, elle paraissait réfléchir.

« Ou alors c'est un animal sauvage » suggéra Neville, les sourcils froncés avec inquiétude.

« Pas moyen qu'il s'agisse de ça » balaya Ron. « Quel genre d'animal sauvage veux-tu qu'il y ait à Pré-au-Lard ? C'est un village je te rappelle, pas une réserve naturelle ».

« On est pas à Londres mais à Pré-au-Lard, justement. Dans un coin d'Écosse peuplé de bois, forêts, plaines, montagnes et lac où fourmillent foison d'animaux magiques et non magiques ».

« Je ne pense pas que les animaux s'amusent à venir chasser en plein Pré-au-Lard... alors à moins que Hagrid aille promener les siens ici... Encore qu'il en serait bien capable mais tout de même... ».

Appréciant longuement chaque gorgée de Bièraubeurre, Harry écoutait distraitement ses camarades alimenter les rumeurs. Ses pensées étaient toutes orientées vers la rue, où désormais il faisait nuit. Par les carreaux embuées de l'auberge, il distinguait encore beaucoup de monde. Qui s'occuperait d'examiner la scène du crime et de procéder à l'enquête ? Probablement le Ministère de la Magie. Y aurait-il des restrictions appliquées aux étudiants de Poudlard ? Après tout, l'année dernière lorsque le pays entier croyait que Sirius Black, pris à tort pour un assassin, avait essayé puis s'était introduit dans le château, les sorties à Pré-au-Lard n'avaient pas été suspendues.

L'omniprésence des Détraqueurs dans les environs y avait sûrement été pour quelque chose, de même que le strict contrôle des sorties par des accompagnateurs.

De la pensée mortifère des Détraqueurs, il se retrouva à songer à Sirius.

Il avait été plus meurtri qu'il ne l'avait laissé paraître la veille quand Snape avait débusqué le souvenir de son parrain. Malgré son absence de réponses et ses courriers revenus non-ouverts, il avait continué à lui écrire des lettres. Peut-être que sa fidèle Hedwige ne connaissait pas suffisamment Sirius pour développer avec lui l'instinct animal qu'elle ressentait envers son maître… comment, dès lors, lui demander de retrouver un fugitif quand un Ministère entier n'y parvenait pas ? Illusoire…

Sirius avait-il eu un contretemps ou des affaires plus urgentes à régler ? Après tout, il avait vécu seul à Azkaban pendant plus d'une décennie. Maintenant qu'il avait échappé au baiser des Détraqueurs, il avait probablement des priorités en tête, comme traquer ce traître de Pettigrow… L'idée était à peine réconfortante… Mais Sirius en avait vu d'autres. Il était autonome, et si quelque chose de grave s'était passé, il l'aurait forcément appris par les journaux qui en auraient fait leurs choux gras.

Sous sa langue, la Bièraubeurre était diablement savoureuse. La boisson chaude et ambrée était un délice, un succulent mélange artisanal fabriqué maison par les brasseurs qui la fournissait aux Trois-Balais. Il adorait son grain sucré et sa texture crémeuse. Il posa son regard sur le comptoir du bar où les clients discutaient avec entrain. Nul doute qu'ils devaient converser au sujet du macchabée découvert là au-dehors. La voix lointaine de Lavande le ramena dans la conversation présente.

« … ferait mieux d'y aller, c'est bientôt la fin de la période de sortie ».

« Je rapporte les verres au comptoir » lança Ron à la cantonade. « Rentrez sur le chemin du château, on vous rattrapera en cours de route ».

« Je ne te savais pas si galant » fit Lavande avec suspicion, arrachant un ricanement à Seamus.

« N'y vois aucune galanterie dedans ! Il y va seulement pour draguer Mme Rosmeta ».

« Ferme-là, Finnigan ».

« Regarde, il rougit déjà ».

« Tu ne perds rien pour attendre ».

Ron lui lança un regard mauvais avant de s'empresser de filer vers le bar sous les sourires moqueurs. Ce n'était un secret pour personne qu'il était tombé sous le charme de la pétillante Mme Rosmerta, comme de nombreux clients par ailleurs.

Dehors, un vent froid s'était levé et il y avait nettement moins de monde que tout à l'heure. Alors qu'il regardait pensivement une sculpture en Patacitrouilles habilement réalisée dans la vitrine d'une confiserie, Harry fut brusquement poussé derrière une statue représentant l'un des fondateurs du village.

« Hey, mais qu'est-ce qui te prend ? ! ».

« Il y a la vieille McGonnagal là-bas » répliqua Ron. « Si elle te voit, tu es bon pour une retenue ».

Leur directrice de maison plus loin dans la rue, accompagnée d'un assistant, alpaguait en effet tous les étudiants qu'elle croisait, sans doute pour les exhorter à se rendre immédiatement au château.

« D'autres professeurs doivent être dans les parages, ils auront appris la découverte d'une victime » renchérit Hermione. « Harry, tu dois vite rentrer à Poudlard avant que l'on te voit. Avec ce qui s'est passé chez ton oncle et ta tante cet été, puis lors de la Coupe du monde de Quidditch, il vaudrait mieux que personne ne te pince à proximité de l'endroit où un crime a été commis ».

Ron, qui surveillait la rue de part et d'autre au cas où un autre professeur se manifesterait, haussa un sourcil :

« On ne sait même pas s'il s'agit d'un meurtre, et si tel est le cas, si c'est lié de près ou de loin à Tu-Sais-Qui. Il existe toutes sortes de crimes qui n'ont rien à voir avec, tu sais. Ne mettons pas la charrue avant les hippogriffes, on en saura davantage dans la Gazette du Sorcier demain au petit-déjeuner ».

Harry acquiesça.

« Je retourne à Honeydukes, on se rejoint au dîner ? ».

« Bien sûr. Ne te fais pas griller ! ».

« Aucun risque. Soyez prudents au retour ».

« Tu nous connais, prudence est notre maître-mot Harry » jura Ron avec une innocence douteuse.

Ils se séparèrent, Harry suivant du regard ses amis qui se rapprochèrent d'un groupe d'élèves de Poudlard riant aux éclats. Lorsqu'ils eurent disparu à l'autre bout de la rue, il se dissimula sous la cape d'invisibilité et se rendit à l'opposé, en direction de Honeydukes.

Ni vu ni connu, il se faufila jusqu'à la place où avait été vu le corps. Il devait en avoir le cœur net.

Les sorciers du Ministère de la Magie, reconnaissables à leurs uniformes noirs et bordeaux, s'efforçaient tant de garder le public à bonne distance de la scène de crime, que d'examiner cette dernière. Harry repéra, parmi un groupe de journalistes avides d'information, les cheveux blonds et les lunettes rectangulaires de Rita Skeeter. Visiblement, sa tentative d'amadouer un officiel du Ministère ne se soldait pas selon ses espérances…

« Pour la dernière fois, non Mme Skeeter, vous ne pouvez pas interviewer les enquêteurs. C'est une scène de crime, pas un défilé organisé par Sorcière Hebdo. Et vos pâtisseries gourmandes n'y changeront rien ».

Sous sa cape, le Gryffondor esquissa un sourire narquois devant la mine dépitée de Rita Skeeter et de son photographe, résistant à l'envie de leur faire un croche-pied bien mérité. Voilà au moins une chose sur laquelle elle ne pourrait pas disserter avec son venin…

Dans l'assemblée regroupée sur la place se distinguaient trois hommes, qui clairement n'évoluaient pas dans la même sphère que les représentants du Ministère de la Magie. Un coup d'œil suffisait pour s'en rendre compte, même pour le profane du monde magique qu'était Harry. Ils étaient revêtus d'un uniforme sorcier bleu marine avec col, manchettes et boutonnières en argent, ainsi que des bottes en cuir noires. Leur chapeau de feutre et leur belle cape de couleur identique étaient marqués d'emblèmes que Harry ne parvenait pas à déchiffrer avec exactitude. Il n'osait pas venir trop près, de crainte que l'on ne devine sa présence. D'une élégante austérité, ces hommes paraissaient être de ceux dont l'autorité naturelle conféraient une puissance certaine.

Hélas Harry avait dû rater le plus important, car toute la troupe était sur le point de plier bagage.

Invisible et silencieux, il se glissa contre le tronc d'un arbre de la place, et observa tout ce petit monde. Les trois hommes cintrés en cape et redingote bleu marine furent priés de se rendre jusqu'à une haute maison à colombages, où une partie du groupe s'engouffra. Un sorcier y monta la garde devant, baguette le long du corps, les yeux vifs.

Déçu, Harry soupira. Nul doute que s'il était resté présent dès le début, il aurait peut-être pu glaner quelques précieux renseignements.

Les sorciers qui maintenaient les badauds loin de la scène relâchèrent leur emprise, et les villageois purent à nouveau fouler le parvis. Mais désormais, il n'y avait plus rien d'intéressant à voir, si ce n'est d'éventuels témoignages à capturer pour nourrir les chroniques journalistiques. Il revint donc sur ses pas, en direction de la Grand rue de Pré-au-Lard. Et en arrivant devant Honeydukes, il eut une surprise des plus mauvaises.

Fermée. La boutique était fermée à double tour.

Une grille en fer forgée s'était abaissée devant la vitrine, et il n'y avait aucune lumière à l'intérieure. A l'étage et au grenier, les volets étaient clos.

« Oh non, pas ça … Pas maintenant … ».

Seuls de rares passants vadrouillaient encore dans la rue, la plupart ayant regagné des bars et restaurants pour se réchauffer en cette froide soirée d'automne. D'un pas hâtif, il se mit en route vers le chemin qu'avaient empruntés plus tôt Ron et Hermione pour se rendre au château, aiguillé par l'espoir de parvenir à se glisser sous le nez de Rusard sans que celui-ci ne s'aperçoive de l'entourloupe. Sinon, il ne lui resterait plus qu'à dormir à la belle étoile et cela ne lui disait franchement rien qui vaille.

Lorsqu'il eut dépassé les dernières habitations du village, il s'engagea sur le chemin de terre qui menait à Poudlard, que quelques réverbères, vagues îlots de lumières rassurants dans la nuit, jalonnaient tout du long.

Plus loin devant lui, quelques élèves avaient allumé leurs baguettes pour éclairer devant eux, ce qu'il ne pouvait décemment pas se permettre s'il ne voulait pas se faire attraper par un professeur. Il progressa ainsi jusqu'au portail en fer forgé donnant accès au château. Deux colonnes en pierre en haut desquelles paradaient des sangliers ailés encadraient la grille, et de part et d'autre de celle-ci s'élançaient les remparts qui délimitaient une partie du parc. Et au-dessus du portail sculpté, un vieux porche aux belles croisées d'ogives s'élevait, arborant les armoiries de Poudlard.

Rusard n'était pas le seul à surveiller le portail. Outre sa chatte Miss Teigne à ses pieds, se tenait à ses côtés le professeur McGonagall.

« L'horaire de fin de votre permission de sortie est expiré, jeunes gens » déclara-t-elle en toisant le petit groupe d'étudiants qui précédait Harry, la mine sévère. « Seuls les élèves de sixièmes et septièmes années sont autorisés à passer les soirées à Pré-au-Lard. Rafraîchissez-moi la mémoire, en quelle année êtes-vous, déjà ? ».

L'une des élèves, apparemment nullement désolée, lui répondit avec une certaine bravade :

« Cinquième année professeur, ce n'est pas une si grande différence ».

« Les règles ne sont pas instaurées par hasard Miss Willinger, que cela vous plaise ou non ». McGonagall reporta sur ses feuilles le retour des retardataires et ajouta « Si lors de la prochaine sortie vous dépassez à nouveau l'heure limite de retour au château, il se pourrait fort bien que la suivante vous soit purement et simplement annulée ».

Il y eut quelques protestations qu'elle balaya d'un geste irrité de la main. La voix traînante et grinçante de Rusard s'éleva :

« Professeur, combien de ces garnements manque-t-il à l'appel ? ».

« Tous sont à présents revenus, excepté les plus âgés qui profitent plus longuement de leur sortie ».

Son ton désapprobateur trahissait clairement ce qu'elle pensait de ce choix, maintenant qu'une victime de fait divers avait été découverte au village.

« Nous les avions pourtant priés de s'attacher à leur libre-arbitre en usant de ces horaires à bon escient. Il n'est pas question de les laisser vagabonder après ce qu'il s'est passé ».

« Devrions-nous aller récupérer nous même les étudiants manquants, professeur McGonagall ? ».

« Non, patientons encore un peu ».

Le portail était entrouvert et tous deux se tenaient debout côte à côte, ce qui ne permettait pas à Harry de s'y faufiler sans les bousculer, et donc de trahir par là-même sa présence. La présence de quelqu'un d'invisible essayant d'entrer dans l'enceinte du parc… inutile de préciser que le McGonagall réagirait en conséquences, et pour être honnête, il n'était pas pressé de se frotter aux courroux réputés légendaires de la sorcière. Enfer et damnation ! Condamné à prendre son mal en patience, il attendit que l'un d'eux s'éloigne assez du portail pour qu'il puisse passer. Un instant, il fut tenté de faire une diversion en lançant des cailloux plus loin sur le chemin, mais avec une telle tactique, il n'aurait réussi qu'à éveiller leur méfiance.

« On approche » avertit soudain Rusard, brisant le silence établi.

Harry se retourna. Plus loin sur le chemin, à la lueur des réverbères, il devina les silhouettes d'un groupe qui marchait d'un pas déterminé.

« C'est Karkaroff » fit McGonagall.

Chaudement vêtus dans leurs longs manteaux bruns, quelques filles et garçons de l'Académie de Durmstrang étaient menés bille en tête par un Karkaroff impérieux. Le Slave darda son regard inquisiteur vers la professeur de Métamorphose après qu'il se fut brièvement incliné devant elle.

« Igor, avez-vous pu réunir ceux de vos étudiants qui n'étaient pas revenus à votre bateau ? ».

« En effet, Minerva. Il aurait été ma foi fort regrettable que l'un d'eux ait été blessé voire pire aujourd'hui, en plein cœur de Pré-au-Lard malgré une fréquentation dès plus importantes. Il conviendra de demander à Dumbledore de reconsidérer les mesures de sécurité ».

« Ce qui se passe au village n'est malheureusement pas de notre ressort. Nous ne pouvons que contrôler plus strictement les sorties de nos étudiants ».

Karkaroff ne répondit pas. D'un signe de la tête, il ordonna à ses étudiants :

« Retournez au navire sans vous éparpiller, et prévenez de mon arrivée ».

Ceux-ci hochèrent la tête et franchirent le portail forgé sous le regard suspicieux de Rusard. Le directeur de Durmstrang paraissait contrarié si l'on en jugeait son front plissé, et dès qu'ils se furent éloignés du porche, il reprit la parole. Harry se rapprocha doucement pour être certain de ne rien rater de la conversation.

« Ce qu'il s'est passé à Pré-au-Lard est grave ».

« Nous n'en doutons pas. Mais soyez assuré que Poudlard et ses partenaires mettent et mettront tout en œuvre pour assurer la sécurité des participants et des spectateurs gravitant autour du Tournoi des Trois Sorciers. Tant que vous demeurez sous la protection d'Albus Dumbledore, ayez l'esprit serein ».

« Vous ne comprenez pas, Minerva ».

Son timbre de voix était calme malgré sa façon de se tenir, raide et figée, qui trahissait une certaine tension.

« Expliquez-moi, alors » exigea McGonagall, et Karkaroff caressa sa barbe finement taillée.

« Qu'il s'agisse d'un accident ou d'un assassinat, ce n'était pas une mort ordinaire. Les journalistes étaient présents, ainsi que les membres du Ministère de la Magie ».

« C'est le cas à chaque fait divers, M. Karkaroff. J'ignore ce que vous … ».

« Trois Aurors étaient présents » l'interrompit l'homme sur un ton sucré en levant une main. « Et pas n'importe lesquels. Des Prætors ».

Le professeur McGonagall se figea momentanément, la stupeur se peignant peu à peu sur ses traits.

« Les Prætors ? » répéta-t-elle.

« Les Prætors » confirma Karkaroff, et à l'écouter, cette perspective avait l'air particulièrement inquiétante. « En uniformes bleu marine. Osez me dire qu'ils interviennent pour de banales affaires crapuleuses ».

La révélation en tout cas avait décontenancé la magicienne.

« Alors c'est plus grave que je ne le pensais ».

« Heureux que vous en preniez conscience et que vous sachiez ce que cela signifie » répondit l'homme sur un ton froid. « A très bientôt ».

Il poussa le portail pour pénétrer sous le couvert du porche, et son manteau anthracite à longs poils finit par se fondre dans l'obscurité pour disparaître complètement, tandis qu'il se rendait en direction du lac où mouillait son vaisseau impérial aux allures de navire fantôme. Le professeur McGonagall fit quelques pas devant l'entrée du parc, manifestement désemparée.

« Vous croyez qu'il disait vrai ? » finit par lui demander Rusard de sa voix éraillée.

« Attendons d'en savoir davantage dans la soirée, mais je ne vois pas pourquoi il mentirait à ce sujet ».

Profitant de leur inattention passagère, Harry réussit à se faufiler dans l'ouverture des grilles, extorquant à Miss Teigne un feulement suspicieux auquel son maître n'accorda guère attention.

Retenant un soupir de soulagement, il fila sur le chemin pavé qui traversait une partie du parc jusqu'au château, ragaillardi à l'idée d'être enfin en sécurité et de ne pas passer la nuit dehors. La lointaine corne de brume du vaisseau de Durmstrang, tonalité grave et puissante qui déchira la nuit froide et sonna comme un avertissement, lui fit presser le pas.

Il se débarrassa de sa cape lorsqu'il arriva devant le tableau de la Grosse Dame qui se versait un peu de thé.

« Le mot de passe ? » s'enquit-elle de son accent aristocrate.

Le portrait pivota lorsqu'il le lui donna, mais c'est à peine s'il eut le temps d'entrer dans la salle commune, car il fut assaillit par Ron et Hermione qui s'en revenaient de la Grande Salle.

« Harry ! ».

« Bon sang, mais où est-ce que tu étais passé ? ! » s'exclama Ron. « On ne t'as pas vu au dîner ! ».

« J'ai eu un peu de retard… ».

« Un peu ? Tu plaisantes ? Tu n'étais pas censé nous rejoindre directement ici ? » tempêta Hermione. « On s'apprêtait à vérifier s'il ne t'étais pas arrivé une noise dans le passage secret ».

« Je suis revenu trop tard à Honeydukes » protesta Harry. « La boutique était fermée. Tu n'aurais tout de même pas voulu que j'y entre par effraction ? ». La jeune fille, prise de court, resta bouche bée, ne sachant trop quoi lui rétorquer. « Écoutez plutôt ce que j'ai à vous dire … ».

« Alors ? Vous décidez-vous à entrer ou dois-je attendre que mon thé refroidisse? » maugréa la Grosse Dame qui s'impatientait.

« Nous d'abord » fit Ron en regardant Harry avec sérieux. « Nous avons croisé Snape dans le hall tout à l'heure en rentrant, il te cherchait ».

« Comme il ne te trouvait pas, il nous a demandé si tu étais allé à Pré-au-Lard avec nous, et je lui ai menti en disant que tu devais sûrement être à la Bibliothèque. Si jamais il découvre que tu étais tout ce temps-là au village avec nous… ».

« Je pense qu'il ne l'a pas cru une seconde. Mais ne t'inquiète pas, on va t'aider à trouver une excuse en béton. Et puis, il n'a aucune preuve contre toi ».

Vexée d'être ignorée et interrompue pour rien dans la coutume de son thé du soir, la Grosse Dame marmonna quelque chose dans sa barbe et fit rebasculer son tableau. Vaguement inquiet par l'annonce, Harry échangea un regard avec ses amis.

« Vous croyez que quelqu'un m'a vu au village, savait que je n'avais pas le droit d'y être, et lui a tout rapporté ? ».

« Personne d'autre n'est au courant pour ça. Si l'un des professeurs nous y avait vus, crois-moi bien qu'il ne se serait pas fait prié pour nous ramener illico presto au château ».

Pas très convaincu, Harry lâcha un soupir las.

« Si ça peut te rassurer, il n'avait pas l'air en colère » ajouta Hermione. « C'est sûrement rien du tout ».

« Laisse couler » conseilla Ron. « On aura tôt fait de le voir en cours lundi. Bon, tu vas nous dire pourquoi tu as décidé de rallonger la balade sans nous ? ».

Harry leur raconta son escapade dans le village, voyant peu à peu un air pensif s'emparer du visage de Hermione, tandis que Ron acquiesçait sans mot piper. Il ne manqua pas de leur rapporter la courte conversation entre Karkaroff et le professeur McGonagall, mais il devina que ni l'un ni l'autre ne pouvait l'éclairer sur ce qu'étaient les Prætors puisqu'ils haussèrent un sourcil intrigué.

« Bref » finit par conclure Ron au bout de quelques minutes de discussion sous l'œil réprobateur de la Grosse Dame. « Tu as eu de la chance d'être passé au portail sans te faire pincer par Rusard ».

« J'ai surtout eu de la chance d'avoir eu un moment de répit pour m'y faufiler quand McGonagall s'est éloignée, sinon j'y serais encore. Je n'aurais pas aimé passer la nuit dehors à servir de repas à l'animal qui a tué cette personne, si jamais il s'agissait d'un animal comme certains le pensent ».

« En parlant de repas, tu devrais te dépêcher de filer à la Grande Salle avant que tous les plats ne disparaissent ».

« Je n'ai pas très faim avec tous les bonbons que j'ai mangés ».

« Ou bien sinon, tu peux toujours aller aux cuisines y prendre un petit en-cas pour plus tard ».

« Ah ? Tu es déjà allé aux cuisines ? Comment c'est ? » demanda Harry avec un vif intérêt. Jusqu'à présent, il n'avait jamais vu ce qui ressemblait à une cuisine dans ce château...

« Moi non, mais les jumeaux y vont parfois… D'après ce qu'ils racontent, ils y sont reçus comme des rois par les cuisiniers ».

« Cuisiniers, c'est vite dit » intervint Hermione, levant les yeux au ciel. « Ce sont plutôt des elfes de maison ».

Ron haussa les épaules, peu concerné.

« Et ? Ça fait une différence ? ».

Au regard furibond de leur amie, cela faisait une différence. Elle ouvrit la bouche, sûrement pour protester sur les supposées conditions de vie des elfes de maison, mais un ténor grave et autoritaire lui coupa l'herbe sous le pied :

« M. Potter ! ».

Oh non… D'un pas vif et déterminé, Severus Snape gravissait les larges marches de l'escalier. Sa cape noire flottait dans son dos, lui conférant une allure intimidante. Son ton de voix ne paraissaient curieusement pas furieux, mais étonnamment plutôt... rassuré. Ce qui était absurde. Pourquoi Snape aurait-il été rassuré ?

Le Maître des Potions s'arrêta devant eux, les dominant de sa hauteur, ses prunelles noires toisant le Trio comme s'il les soupçonnait de préparer un mauvais coup. A ses côtés, Harry sentit Ron et Hermione se tasser. Le regard sombre comme le fond d'un puits se posa sur lui et il s'efforça de ne pas baisser les yeux. Il n'y avait plus de trace de soulagement sur le visage pâle du Professeur, si bien qu'il se demanda un instant s'il n'avait pas eu la berlue. L'homme avait repris son masque de sévérité.

« M. Potter, j'espère que votre temps passé à la Bibliothèque vous aura été bénéfique » déclara enfin Snape d'un ton soyeux.

Un ton de velours d'où perçaient des accents mortels qui ne faisaient désormais plus aucun doute quant à la tentative de supercherie de Hermione.