Bonne lecture !
Le Serment à la Nuit : Chapitre XII
Presse et sensations
Harry pointa sa baguette sur l'objet de toutes ses préoccupations :
« Fibulae verto ».
Comme il le redoutait, son hérisson qui faisait office de sujet d'expérimentation ne daigna pas bouger d'un pouce et tourna sa petite tête intriguée vers lui. Il soupira. Le professeur McGonagall se montrait particulièrement exigeante aujourd'hui en cours de Métamorphose. Après leur avoir enseigné un peu de théorie, la classe était passée à la pratique qui consistait à transformer un inoffensif hérisson vivant en une pelote d'épingles. Elle leur avait offert une démonstration, changeant ainsi son petit animal en une belle pelote brillante, sans la moindre imperfection.
Harry ne voyait absolument pas l'intérêt d'un tel sort. Qui pouvait avoir besoin d'une pelote d'épingles ? Trop occupé à rattraper ses cours de Potions la veille enfermé dans son dortoir, il n'avait pas jugé bon d'ouvrir son Manuel du cours moyen de Métamorphose et n'avait donc pas du tout préparé le cours… Transformer un animal en pelote était beaucoup moins évident à reproduire que ne le suggérait l'aisance de McGonagall. L'exercice en effet était particulièrement difficile : même Hermione n'y parvenait pas, ce qui semblait prodigieusement l'agacer.
Quant à lui et ses essais infructueux…
Malgré ses efforts, il ne parvenait pas à se concentrer. Une nouvelle tentative fit sursauter et cabrer son hérisson, qui émit un piaillement affolé avant de courir en cercles sur son pupitre. A ses côtés, Ron n'avait pas avancé à grand chose, l'animal essayant de le mordre à chaque fois qu'il approchait sa main. Il finit par lui lier le museau avec une petite ficelle, s'attirant les regards désapprobateurs de Lavande et Parvati.
« Concentrez-vous sur l'objet de votre transformation, M. Potter » s'éleva la voix de McGonagall à ses côtés qui avait assisté à l'essai. « Visualisez nettement dans votre esprit ce à quoi vous voulez que votre hérisson se métamorphose. Essayez encore jusqu'à ce que le résultat soit convaincant, c'est par la pratique et la concentration que vous y parviendrez ».
Harry attrapa son hérisson qui courait dans tous les sens sans but apparent. La concentration… il en avait bien besoin ces derniers temps.
Il se représenta dans sa tête une pelote d'épingles, une de celles qu'il voyait parfois dans les mains de tante Pétunia lorsqu'elle rapiéçait un pull de Dudley. Il en avait une image très précise. Peut-être parce qu'elle s'en servait pour le piquer jusqu'au sang à d'innombrables reprises lorsqu'il ne se pressait pas assez pour faire le ménage ? D'aussi loin qu'il se souvienne, il avait développé une sainte horreur de tout ce qui s'apparentait à une aiguille, les vaccins dans son école Moldue lui ayant causé des sueurs froides. Par bonheur, il n'en avait pas eu à Poudlard. Pas encore...
Il reprit sa baguette et la pointa à nouveau vers le petit animal, se concentrant réellement sur l'instant présent. Il n'entendait plus les plaintes, bavardages et grognements de ses camarades qui n'avaient pas plus de succès autour de lui. McGonagall lui accordait son entière attention. Elle attendit qu'il lance le sort, le scrutant de ses yeux perçants.
« Fibulae verto » murmura-t-il.
Sa concentration fut récompensée au-delà de ses espérances puisque le hérisson se transforma enfin en une magnifique pelote d'épingles. Les lèvres minces du professeur McGonagall s'étirèrent en un sourire.
« Votre métamorphose est réussie, Potter ».
Ce simple compliment suffit à lui mettre du baume au cœur. Jusqu'à ce qu'elle ajoute :
« Voilà qui rattrapera votre conduite de ce week-end ». Il se figea. Déglutit.
« Ma... conduite, professeur ? ».
Un poids lui tomba dans la poitrine. Que savait exactement sa directrice de maison ? Snape lui avait-il rapporté leur échange pour le moins animé ? Lui avait-il expliqué comment il avait osé pointer une baguette sur lui et le menacer directement ? Comment il l'avait désarmé avec une simplicité effarante ?
« Le Professeur Snape m'a informé que vous vous étiez illégalement rendu à Pré-au-Lard alors que vous n'en avez pas le droit. Comprenez-moi bien Potter, je ne vous punirai pas doublement car deux semaines de retenues me semblent être une peine suffisante à mon goût, mais nous sommes à quelques jours du match d'ouverture, et je ne souhaite pas que l'équipe de Gryffondor perde car elle ne s'est pas suffisamment entraînée au grand complet pour pouvoir affiner son jeu d'équipe. Est-ce bien clair ? ».
Harry affronta son regard sévère et opina du chef. Elle annonçait la couleur.
« Nous ferons de notre mieux, Professeur ».
« Et vous ne vous rendrez plus à Pré-au-Lard tant que vous n'obtiendrez pas cette autorisation signée de vos tuteurs ».
Il acquiesça derechef.
La signature de son autorisation de sortie... Il neigerait en Enfer avant qu'une telle chose survienne. Les Dursley avaient à peine voulu en entendre parler, cet été. L'épisode de la Tante Marge n'était toujours pas digéré, et sa petite rébellion quand l'oncle Vernon lui avait donné des coups de ceinture avait définitivement enterré tout espoir de compromis. Il avait bien espéré leur redemander à leur retour de vacances dans les îles Canaries, mais la visite des Mangemorts à Privet Drive n'avait pas fait avancer les tractations. Et il n'avait plus revu les Dursley de l'été, pour cause de mesure de confinement au Chaudron Baveur.
Retenant son souffle, il attendit que la sorcière évoque le passage où il avait sorti sa baguette, mais elle se contenta de retransformer sa pelote d'épingles en un hérisson hébété qui ne comprenait manifestement pas ce qui venait de lui tomber sur la tête.
« Recommencez » ordonna-t-elle. « Recommencez jusqu'à ce que vous l'exécutiez parfaitement ».
Puis elle se détourna pour aller sèchement réprimander deux de ses camarades qui encourageaient leurs hérissons respectifs à se livrer un duel sans merci. Il laissa échapper un discret soupir de soulagement. Bien. Elle n'en savait rien. Rasséréné, il s'appliqua sérieusement à son exercice, et le fil de ses pensées le mena à la fébrilité qui agitait Poudlard depuis la sortie à Pré-au-Lard. Ce matin-là, nombreux étaient ceux à s'être levés plus tôt pour recevoir les premiers journaux et découvrir les articles de presses concernant la découverte d'un corps dans une obscure ruelle pavée du village.
Lorsque Harry était descendu dans la Grande Salle, ça avait été impossible de prendre un petit-déjeuner paisible car chacun y était allé de son petit commentaire. Aux visages inquiets et consternés se disputaient les mines désireuses de connaître les détails du crime, comme un feuilleton que l'on suivrait au compte-goutte.
Et la fébrilité qui agitait Poudlard ne risquait pas de retomber de sitôt car un un scoop journalistique à mettre sur le compte de Rita Skeeter finit par faire irruption dans l'après-midi. Un scoop qui se répandit dans plusieurs cours, dont celui de Potions des quatrièmes années...
o
o o o
Arrivé à l'heure, Harry se glissa furtivement au fond de la salle à l'ombre d'un épais pilier, s'installant sur le même plan de travail que Ron, Lavande et Hermione. Dans la classe flottait une atmosphère feutrée, troublée par les chuchotis prudents des élèves.
La porte derrière eux claqua soudain brutalement, et Snape fit une entrée magistrale, intimidante. Comme d'habitude, le silence fut instantané, et des inscriptions s'affichèrent aussitôt sur le tableau en lettres fines et serrées. Snape se tourna vers la classe et commença le cours d'une voix grave et doucereuse.
« Comme vous le savez, nous poursuivons aujourd'hui la série de préparation d'antidotes ».
Les étudiants le savaient parfaitement et échangèrent des regards entendus. Un peu plus tôt ce mois-ci, le Maître des Potions les avait menacés d'utiliser sur eux un poison choisi au hasard puis de tester leur antidote pour vérifier qu'il était bien préparé. Et personne n'osait prendre le risque d'en douter. Et non, ça n'avait rien à voir avec les bonnes résolutions prises par Harry dans cette matière.
« Vous allez aujourd'hui préparer un philtre Dégonflant, qui constitue le remède à la potion d'Enflure ».
Le terme provoqua quelques ricanements puériles, bien vite étouffés sous le regard assassin du Professeur.
« La potion d'Enflure entraîne chez la personne qui la boit par inadvertance, ou qui en reçoit malencontreusement des projections, le gonflement parfois douloureux des endroits visés. Croyez-moi sur parole, vous n'aimeriez pas vous retrouver à l'état de ballon de baudruche et flotter dans les airs, sans être capable d'en préparer l'antidote ».
Harry esquissa un rictus, tandis qu'il sortait son cahier pour prendre des notes. Sa tante Marge n'avait pas du tout apprécié d'être transformée en montgolfière ni de voler une partie de la nuit au-dessus de Privet Drive. Ça n'avait pas été l'œuvre d'une potion, mais ce souvenir lui fit se demander si les deux phénomènes étaient liés d'une quelconque manière.
« Cette préparation exige de la rigueur et de la délicatesse, aussi ne saurait-elle souffrir de la médiocrité d'esprits inaptes et négligents. A titre d'exemple, si vous deviez en mettre sur votre main démesurée, il serait tout à fait regrettable que le philtre Dégonflant, non content de neutraliser les effets de la potion d'Enflure, soit suffisamment mal dosé pour que vous vous retrouviez avec une main ridiculement atrophiée. Le dosage constitue la difficulté de cette potion. Vous me remettrez en fin de séance un échantillon qui témoignera de la justesse de votre travail. Les instructions sont précisément énoncées au tableau comme dans votre manuel de pratique ».
Sous son œil inquisiteur, la classe se mit à fourmiller.
Pendant que ses camarades se servaient en ingrédients le long des étagères, Harry feuilleta son manuel de Potions et lut attentivement les instructions, récupérant minutieusement tout ce dont il avait besoin puis s'attela à la préparation du philtre Dégonflant.
Snape quant à lui arpentait lentement la salle de Potions, rôdant entre les tables, distillant quelques sarcasmes, corrigeant les erreurs, évitant d'inopportunes et potentielles explosions. Il finit par s'approcher de Harry, se positionnant derrière lui, et l'observa, penché sur son chaudron.
Conscient de la présence du Serpentard dans son dos, il feignit ne pas voir les regards furtifs de Hermione et ignora les soupirs de Ron qui rencontrait des difficultés avec le réglage de la température de son chaudron. Son couteau dans la main, il coupa soigneusement les bâtons de rhubarbe puis les pattes de scarabées. Il dut d'abord étêter les insectes, et c'était tout simplement dégoûtant. Ses gestes étaient fébriles et imprécis, ses mouvements guère fluides. Ça pouvait être mieux, s'en voulut-il. Ça pouvait aussi être pire.
Quittant l'ombre, Snape contourna la table, prenant par surprise Lavande qui ne l'avait pas remarqué. Elle sursauta et renversa maladroitement un peu de sa décoction. Une flaque de potion sans couleur identifiable rampa sur le bureau et vint s'attaquer à un petit bouquet de fleurs jaunes dans un bruit de crépitement agressif.
« Quand cesserez-vous donc de rêvasser pendant mes cours, Miss Brown ? » gronda Snape, tandis que la jeune fille baissait la tête. « Retenez une bonne fois pour toutes que mes ingrédients ne sont pas des jouets et demeurent des outils destinés à un usage sérieux et respectueux de la part des étudiants, avez-vous seulement la moindre idée des conditions de collecte de ces fleurs pour qu'elles parviennent jusqu'à vos mains assassines ? ».
L'élève épongea avec frénésie le plan de travail et tenter en vain de sauver les plantes calcinées. Harry lui tendit son chiffon, celui de Lavande étant complètement fichu. Quelques pétales qui achevaient d'agoniser se fanèrent misérablement.
« Navrant » commenta Snape.
Harry et Lavande échangèrent un regard.
« Savez-vous comment s'appellent ces fleurs ? » demanda le Professeur en indiquant les plantes désormais inutilisables.
Lavande secoua la tête. Le regard sombre de Snape se posa sur Harry. Une main crispée sur le rebord de la table, il s'arma de courage et affronta prudemment les prunelles inquisitrices.
« M. Potter, une idée, peut-être ? ».
« Des achillées, Professeur ».
« Réponse imprécise ».
« Des achillées leptophyllae ».
Une chance qu'il ait étudié son cours de Potions la veille avant de s'endormir. Il vit Hermione écarquiller les yeux, manquant de laisser tomber dans son chaudron l'intégralité de ses bâtons de rhubarbe, ce qui aurait été désastreux pour sa potion. Elle ne s'attendait manifestement pas à ce qu'il connaisse la réponse exacte. Son niveau n'était pas des plus brillants et en général il ne s'embêtait pas trop à apprendre les termes latins… pas étonnant qu'elle soit surprise.
« Professeur ».
« Des achillées leptophyllae, Professeur » marmotta Harry entre ses dents.
A croire qu'il le faisait exprès. L'homme plissa les yeux.
« Sauriez-vous me dire dans quelles conditions ces fleurs sont collectées ? ».
Harry réfléchit à toute vitesse, mais il ne lui fallut guère plus d'une seconde pour en conclure qu'il n'en avait aucune fichtre idée.
« Non Professeur » confessa-t-il.
« Comme c'est décevant » susurra Snape. « Miss Granger, peut-être ? ».
« Je ne sais pas non plus, Monsieur ».
« Très décevant ».
Hermione fronça les sourcils d'un air interrogateur. S'attendant à être interrogé à son tour, Ron garda résolument son regard rivé vers sa potion qu'il remuait.
« Pour votre gouverne Miss Granger, l'achillée leptophillae est une fleur qui pousse principalement dans les zones boisées, sauvages et difficiles d'accès, lors de la saison printanière. Afin d'optimiser la puissance de ses propriétés magiques, elle doit impérativement être cueillie lors du point de rosée matinal. C'est pourquoi Miss Brown, je ne permets pas que l'inattention d'étourdies comme vous anéantisse ces délicates fleurs, m'avez-vous compris ? ».
« Oui Monsieur » lâcha Lavande du bout des lèvres.
Trop heureux d'échapper à l'emprise du regard de Snape, Harry prit quelques notes, imité de près par Hermione.
« Miss Brown, vous me rendrez pour la prochaine séance un rouleau de parchemin sur l'importance de préserver les qualités des ingrédients végétaux dans le cadre de la préparation d'un philtre Dégonflant. Quant à vous M. Potter, laissez donc votre camarade se débrouiller avec ses fleurs outragées et concentrez-vous plutôt sur votre potion qui est à mon goût d'une couleur un peu trop soutenue ».
Le breuvage de Harry était d'un rose vif alors qu'il aurait dû être beaucoup plus pâle. Il ne savait pas pourquoi, et il ne trouva pas d'explication dans son manuel. Il en déduisit qu'il avait dû mettre trop de racines de rhubarbe. Il se rappela soudainement qu'il pouvait rattraper cette erreur avec un morceau de Véracrasse et en jeta une portion globuleuse dans son chaudron. Aussitôt, sa potion reprit une teinte plus nuancée, conforme à ce que Snape attendait sur cet exercice. La veille, il avait lu dans un livre de Potions qu'il pouvait diluer un liquide en faisant usage de cet ingrédient. Il s'était donc permis de se servir dans l'étagère de la salle de classe.
« Soyez plus vigilant, M. Potter. Il n'y aura pas toujours des Véracrasses à votre disposition pour rectifier votre préparation si vous laissez à nouveau la négligence vous guider ».
L'idée d'ajouter du Véracrasse pour adoucir la décoction était un réflexe intéressant que nombre d'étudiants de cette classe devraient s'empresser d'imiter, songea Severus en considérant avec scepticisme le garçon aux gestes gauches. Il s'étonna que l'initiative vienne de la part de Potter. L'ingrédient ne figurait pas dans le guide de la préparation…
Relâchant la tension qui lui engourdissait les épaules et les mains, Harry poursuivit sagement la préparation de sa potion, constatant avec soulagement qu'elle conservait sa teinte rose pâle, conformément à ce qu'exigeait son manuel. Une fine fumée s'en élevait. Il la saupoudra de pattes de scarabées et diminua l'intensité du feu. Autour de lui, le front barré par la concentration, les autres s'efforçaient de suivre à la lettre les instructions de Snape. Pendant que le Professeur s'éloignait de l'autre côté de la classe, les conversations naquirent un peu plus loin, à une table où se trouvait notamment Draco Malfoy.
L'une des filles de Serpentard se pencha soudain près de son chaudron et s'adressa à ses voisins d'un air conspirateur, arborant l'expression de ceux qui détiennent de croustillants secrets sur le point d'être révélés. Malfoy se désintéressa momentanément de ses travaux et la fixa avec attention. Elle sortit l'exemplaire d'un journal de son sac, et quand elle lui montra la Une, son visage pointu se figea comme s'il venait de voir quelque chose de particulièrement désagréable. Les autres étudiants de la tablée grimacèrent.
En quelques minutes, le journal passa de mains en mains. Il finit inévitablement par arriver dans celles de Harry, qui l'attrapa quand Seamus lui eut adroitement lancé dans le dos de Snape. C'était la Gazette du Sorcier, éditée du jour même.
« C'est l'édition du soir qui doit paraître tout à l'heure» lança Seamus en se penchant vers eux. « C'est une fille de Serpentard qui l'a obtenu de sa mère, dont la sœur est amie avec un membre de la rédaction de la Gazette. A moins qu'elle ne soit amie avec la sœur du journaliste… Enfin, vous voyez, quoi ».
Harry jeta un rapide regard au journal et avant de détourner aussitôt les yeux, lâchant le papier sur le plan de travail. Hermione s'en empara, la mine choquée. Il y avait de quoi.
La première page était essentiellement occupée par une grande photographie en noir et blanc. La vue de l'image était à glacer le sang.
Avec un voyeurisme effarant, gisant à la Une du journal le plus lu du monde sorcier, un homme à l'article de la mort. Il s'agissait d'une photo volée de la victime tuée le week-end dernier à Pré-au-Lard, dont le corps sans vie baignait dans une mare de sang. Le photographe avait pris soin de ne pas faire de gros plan, et les ombres qui bougeaient autour étaient certainement les enquêteurs. Toutefois l'image donnait une idée assez précise de ce qu'il avait enduré, quand ce qui avait été autrefois son visage n'était désormais plus qu'une plaie béante. La position de ses bras masquait son ventre, mais la quantité de sang qui s'étalait autour de lui était clairement sans équivoque.
La gorge nouée, Harry serra son poing sur sa jambe. Qu'avait dit Snape, déjà ? Que la victime avait été éviscérée. Ce qui n'était que les mots de Snape, ce qui n'était que ce qu'il s'était imaginé pendant qu'il essayait de trouver le sommeil, tout ceci venait brutalement de prendre une tournure réelle. Cette agression avait engendré une effusion de sang telle que cela pouvait expliquer la présence au village de ces mystérieux sorciers du Ministère, les Prætors.
Un goût amer sur la langue, il refila le journal à Seamus et retourna à son chaudron. Autour de la paillasse, ses camarades arboraient une franche expression de dégoût. Notamment Lavande, qui en oublia de doser l'un de ses ingrédients, y versant la totalité contenu. Sa préparation pris une teinte visqueuse, presque marécageuse, et se mit à produire de grosses bulles qui n'auguraient rien de bon. L'agitation et les chuchotements furtifs dans la salle de cours eurent raison de la patience de Snape qui enjoignit d'une voix forte :
« Silence ! M. Finnigan, quelle est la raison de ce chahut ? ».
Agacé, il s'avança à grand pas vers l'une des tablées et arracha le journal fauteur de trouble des mains de Seamus, considérant la Une de la Gazette. Harry ne décela aucune émotion sur son visage pâle. Il était imperturbable, comme à son habitude. Seigneur, n'y avait-il donc rien qui ne puisse le tirer de son impassibilité ? Était-il seulement capable de sentiments ?
« Dix points en moins pour Gryffondor » décréta Snape.
« Mais c'est le journal de... » voulut protester Seamus en désignant la Serpentard à l'origine de ce tumulte.
L'homme, qui avait déjà tourné le dos, ne daigna même pas le regarder et lui coupa la parole.
« Taisez-vous ! Et dix points en moins pour Serpentard. Ce journal n'a rien à faire dans mon cours, et ne justifie aucunement que vous y consacriez tous vos discussions. Je vous rappelle, au cas où vos esprits déconcentrés l'auraient oublié, que vous devez produire des antidotes. Faire circuler ce genre de photo de la presse à sensation médiocre ne vous sera d'aucune aide lorsque j'utiliserai un poison sur l'un d'entre vous ».
Et, pour montrer tout le mépris qu'il ressentait à l'égard de l'article de Rita Skeeter, il jeta le journal dans le chaudron de Lavande, qui bouillonna dangereusement. Le chaudron consomma avidement le papier et, preuve de l'acidité élevée de la répugnante mixture, le fit disparaître en quelques secondes.
« Et voici un antidote raté » fit Snape, impitoyable. « C'est vraiment consternant ».
Le calme revint dans la salle de classe, personne ne se risquant à énerver leur professeur.
Harry essaya de pas se laisser distraire par les émotions qui submergeaient son cerveau et se concentra sur sa potion, relisant deux fois les instructions. Il ne devait pas laisser cette horrible photo gâcher son travail. Il s'était juré de s'améliorer pour être irréprochable, alors il le ferait.
A la fin du cours, Snape passa en revue les préparations de ses étudiants et s'arrêta devant la tablée du garçon, les mains dans le dos, observant Harry sans piper mot. Cela faisait plusieurs minutes que le Gryffondor laissait reposer sa potion à feu doux. S'il s'en référait à son manuel dont il avait suivi les instructions à la lettre, sa potion était terminée et il ne devrait pas avoir fait d'erreur majeure, analysa-t-il en serrant les dents. Comme lui, Hermione attendait patiemment, tandis que Ron et Lavande observaient d'un air dépité leurs chaudrons respectifs.
Il n'avait strictement aucune envie de servir de cobaye pour le philtre Dégonflant. Car boire du philtre Dégonflant signifiait s'asperger de potion d'Enflure, et il ne voulait pas se retrouver avec une tête de la même taille que les citrouilles géantes de Hagrid, merci bien. Il leva prudemment les yeux vers Snape, toujours insondable près de la table des Gryffondors.
« Si vous avez soigneusement suivi les instructions de votre préparation, vous devriez obtenir une philtre d'une couleur écarlate ».
Harry souleva le couvercle.
Miracle des miracles ! Sa potion était rouge ! Cette vue ne lui procura cependant aucun réconfort, tant elle lui rappelait du sang. Du sang qui formerait une mare sombre s'il renversait le chaudron. Et il lui sembla que Snape pensait la même chose, remarqua-t-il en croisant le regard de son Professeur, car il crut y déceler une lueur troublée.
Une gravité sur laquelle ne parvint pas à mettre le doigt.
o
o o o
Ce soir-là, Harry entama sa première retenue avec Snape.
Après avoir avalé un dîner en vitesse, il se présenta en avance au bureau du Professeur. Mais la porte s'ouvrit avant qu'il ne l'atteigne, dévoilant le Maître des Potions. Comment avait-il deviné sa présence ? Son sixième sens ? Ou peut-être tout simplement avait-il décidé d'aller se mettre à sa recherche en l'accusant de mauvaise foi d'être en retard ?
« Ah M. Potter, vous êtes en avance ».
Même être pile à l'heure avec lui, c'était déjà être en retard... Comme s'il avait formulé cette réflexion à haute voix, l'homme se dirigea brusquement vers lui, levant un bras. Dans un réflexe involontaire, Harry esquissa un mouvement de recul.
Le Professeur s'arrêta net, laissant son bras suspendu, le toisant avec un air étrange sur le visage. Il y avait un mélange de colère et de surprise dans son regard. Ou peut-être était-ce de la déception ?
« Suivez-moi, la retenue n'aura pas lieu dans mon bureau » lâcha finalement Snape en faisant venir à lui sa cape en laine.
Le garçon se sentit soudain très stupide et il s'empressa d'emboîter le pas à son professeur, qui le conduisit un peu plus loin dans une salle de classe vide. Toujours avec cet air énigmatique sur le visage, il le fit entrer en premier dans le cachot. Sa corvée l'attendait au fond de la salle, sur un plan de travail où étaient disposés un chaudron et quelques outils.
« Vous devrez écorner délicatement les limaces à cornes et les tremper dans les bassines de saumures qui se trouvent ici, afin de mieux les conserver, avant de les mettre à sécher dans les linges à votre disposition sur cette étagère. Un jeu d'enfant, somme toute. Ah, et vous n'aurez pas besoin de gants. Peut-être que cela vous incitera à réfléchir davantage sur votre comportement. Vous n'utiliserez pas non plus votre baguette, cela va de soi ».
Sans gants. Naturellement. Comment faisait Snape pour accomplir ce genre de tâches ingrates quand aucun élève n'était en retenue pour le faire à sa place ? Il existait sûrement une formule magique spécialement affectée en actes préparatoires des ingrédients à potions. Il l'imaginait mal décortiquer des limaces mains nues. Ni même avec des gants, à vrai dire. Ça ne devait pas être pire que la dernière retenue dont il avait écopé où il avait dû trier et écailler des œufs de Boullu.
Rapidement, il s'avéra qu'en fait, c'était pire.
Il avait candidement préjugé que les limaces à cornes, utilisées comme ingrédients à potions, étaient mortes et qu'elles ne lui poseraient pas trop de difficultés. Mais quand il souleva le couvercle du petit tonneau où elles grouillaient, bien vivantes, il croisa le regard sombre de Snape, impassible comme à son habitude. Les yeux brillants, il le scrutait comme s'il le mettait au défi de protester.
« Un problème, M. Potter ? ».
« Aucun, Monsieur ».
L'homme tourna les talons et s'en alla à l'autre bout du cachot s'installer à un bureau dans un vieux fauteuil qui grinça. Ravalant une grimace, Harry s'attela à la détestable tâche. Les limaces à cornes étaient pleines de baves, et il fallait souvent les séparer lorsqu'elles étaient agglutinées en un amas peu ragoûtant. Puis, à l'aide d'un couteau, il retirait leur cornes qu'il devait mettre de côté dans un récipient. Enfin, il devait les baigner dans de la saumure, un mélange glauque d'eau et de sel, où les bestioles, conscientes de l'imminence de leur mort atroce, se tortillaient pour échapper à son emprise avant de rendre l'âme. Elles terminaient ensuite séchées dans un linge. C'était tout bonnement écœurant, et il arbora durant toute la retenue une mine dégoûtée.
Mais il ne prononça pas la moindre plainte. Snape n'attendait sûrement qu'une seule chose : qu'il se plaigne, pour mieux lui asséner combien il l'avait entièrement mérité, et qu'il ne serait pas là s'il avait refréné son envie d'aller s'amuser au village. Lorsqu'ils avaient été interrompus dans leur altercation par la présence inopinée de Peeves, Snape lui avait certifié que leur conversation n'était pas terminé. De toute évidence, il voulait connaître le fin de mot de l'histoire et savoir par quel moyen caché il s'était rendu à Pré-au-Lard. Harry ne tenait pas à le lui avouer.
Au bout d'un long moment, alors qu'il allait terminer son labeur, Snape vint vérifier l'avancée de son travail. Il n'émit aucun commentaire, se contentant d'un :
« Vous pouvez disposer, M. Potter ».
Harry chercha du regard un chiffon, un peu d'eau, du savon, n'importe quoi où il pourrait essuyer ses mains pleines de bave et de saumure. Évidemment, il n'y avait rien. Il aurait bien utilisé sa baguette pour se lancer un sort de nettoyage, mais Snape avait clairement précisé en début de retenue qu'il n'avait pas le droit d'y avoir recours.
Il préférait ne pas s'y risquer. Il devait faire profil bas. Essuyant ses mains sur son pantalon, il attrapa ensuite son sac et se dirigea d'un pas hésitant vers le bureau de son professeur. L'homme l'ignorait, le regard rivé sur un manuel où il écrivait. La poitrine douloureuse, les mains moites, il décida de se lancer :
« Professeur ».
L'homme leva lentement ses yeux sombres vers lui.
« Je voulais vous dire...Vous dire que je suis désolé, pour la dernière fois. Sincèrement désolé » bredouilla-t-il avec nervosité. « Je n'aurais pas dû vous menacer de ma baguette, c'était... c'était... ».
Il s'en voulut d'être incapable de former une phrase cohérente.
Severus le toisa. Il abandonna sa plume se recula sur son fauteuil, joignant ses doigts sous son menton, les bras posés sur les accoudoirs. Il avait une kyrielle de mots sur le bout de la langue. Inapproprié ? Inconsidéré ? Irréfléchi ? Imbécile ?
« Totalement déplacé. Disproportionné. Et irrespectueux » termina le garçon.
Ça convenait aussi.
« J'ai réagi stupidement ».
Snape ne cilla pas davantage, imperturbable. Il baissa ses yeux sur lui, l'examinant de la tête aux pieds avec une intensité qui acheva de le mettre à l'aise. Harry sentit ses joues se colorer. Pourquoi par Merlin l'homme ne réagissait-il pas ?
D'un geste négligent du poignet, le Professeur ouvrit la porte du cachot.
La réponse était claire.
« Demain, même heure, même lieu ».
En silence, Harry quitta les lieux, refermant doucement la porte derrière lui, conscient du regard noir posé sur lui.
Poussant un soupir, Severus attendit cinq minutes que le garçon soit assez éloigné pour qu'il ne risque pas de revenir, et se leva de son bureau, se passant une main lasse sur le visage.
Longeant ses étagères remplies de bocaux, il repensa à l'attitude de Potter envers lui aujourd'hui.
A son attitude de samedi soir. A son accusation.
Car ce n'était ni plus ni moins qu'une accusation de violences, même voilée. Son comportement et ses regards inquiets en cours de Potion, ses réflexes lorsqu'il était près de lui, les regards à la dérobée quand il croyait qu'il ne le voyait pas alors que si… Tout concordait. Et s'il savait les motifs de cette soudaine attitude, celle-ci commençait souverainement à lui courir sur le haricot.
Severus avait dès son plus jeune âge dû faire face à la violence… Et la violence prenait de multiples visages… les coups, la maltraitance et l'alcoolisme de son incapable et Moldu de père, le consentement servile de sa mère, les confrontations diverses avec ses camarades à Poudlard, sans oublier l'expérimentation de la Magie noire jusqu'à l'issue fatale de l'assassinat de son amie d'enfance Lily Evans par le Seigneur des Ténèbres… Oui la violence était omniprésente, latente. Comme un serpent prêt à frapper.
Il avait appris à la dompter… tant bien que mal… plutôt mal que bien, d'ailleurs… Il avait vu des choses innommables, assisté à des actes inqualifiables. Ça avait renforcé son armure. Son masque. Il avait apprivoisé ce rapport à la violence. Violence psychologique, violence physique. Il savourait l'adrénaline des combats face à des adversaires plus ou moins expérimentés, il adaptait sa force et son degré de magie en fonction des personnes qu'il affrontait ou épaulait. Il était redoutable dans la bataille, très informé sur la Magie noire, ce qui faisait de lui quelqu'un d'objectivement dangereux. Son expérience et sa technicité lui garantissaient une certaine de maîtrise de soi. C'est la raison pour laquelle il n'était pas de ceux qui usaient des châtiments corporels sur des enfants ou adolescents. Ni sur quiconque d'adulte, d'ailleurs, sauf contre les ennemis, bien sûr. Bien sûr…
Le fait que Potter l'ait pensé être réellement capable de le frapper l'avait scandalisé plus qu'il ne l'aurait dû. Il serra la mâchoire. Et la plume qu'il tenait dans son poing, la brisant en deux. Ce n'est pas comme s'il en avait un tiroir plein à craquer. Frapper le fils de Lily... Elle ne le lui aurait jamais pardonné. L'en croyait-il vraiment capable ? Cela n'avait pas d'importance, tenta-t-il se de se persuader avec rudesse. Il avait d'autres chats à fouetter.
Lily...
Depuis que Harry Potter était arrivé à Poudlard à l'âge de onze ans, Severus avait eu l'occasion de découvrir différents traits de caractères, comme le côté intrépide et impulsif propre à la maison Gryffondor par exemple, ou encore l'impertinence dont il faisait preuve à son égard. Il se souvenait parfaitement du premier cours de Potions qu'il lui avait dispensé. Quasiment mot pour mot. Comment pourrait-il oublier ?
C'était alors la première fois qu'il l'avait approché. Approché vraiment.
Comme à l'accoutumée, il était entré dans la salle de classe dans une démarche théâtrale destinée à imposer l'autorité dès le départ aux jeunes enfants tout juste arrivés à Poudlard. Il avait fait l'appel et s'était arrêté sur son nom, levant les yeux vers le fils de son ennemi juré, qui se trouvait au fond de la salle à ce moment-là.
De loin, le garçon ressemblait à son père.
De loin.
Sans s'embarrasser de réflexions ni lui accorder le bénéfice du doute, il en était venu à la conclusion lapidaire et certes injuste que l'enfant serait arrogant, fier et querelleur comme son père. Il s'était montré impitoyable, lui posant trois questions pour le tester, en sachant pertinemment qu'elles n'étaient absolument pas du niveau d'un première année. Et la première question avait été un subtil message codé. Il était trop jeune à l'époque pour y comprendre quoi que ce soit, mais peut-être le comprendrait-il un jour...
Lorsque le garçon lui avait poliment fait observer que Miss Granger semblait connaître les réponses, Severus avait vu rouge. Il ne le niait pas, il avait mérité cette réflexion. Mais il n'était alors pas question de laisser le fils de Potter lui tenir tête, et il fallait le recadrer.
Il avait quitté son estrade pour se diriger vers lui, afin de lui décliner les réponses d'un ton sec et le reprendre sur son insolence. Il était arrivé devant le garçon, sûr de lui et bardé de la certitude qu'il n'avait affaire qu'à un James Potter miniature. Il s'était assis devant son bureau, plus en hauteur, pour le toiser. Grave erreur.
Très grave erreur.
Il avait oublié que Harry n'était pas le fils que de James Potter, et qu'il était aussi celui de Lily Evans. Or, ne pas s'être psychologiquement préparé à croiser les yeux de Lily Evans était une erreur inadmissible pour quelqu'un comme lui.
Il avait vacillé en croisant les yeux du gamin, et il se souvenait distinctement s'être personnellement félicité d'être capable de maîtriser ses émotions. L'Occlumancie servait à ça. Le choc lui avait fait l'effet d'un cognard reçu dans les côtes, le laissant le souffle coupé. Une expression de pure sidération mâtinée de souffrance l'avait traversé. Heureusement pour lui, Potter ne s'était aperçu de rien car il avait très vite recouvré son air insondable. S'il s'était agrippé rudement au bureau, c'était davantage pour se remettre de sa stupéfaction et masquer son trouble que pour intimider le garçon.
Le cœur battant, les mains moites, il s'était alors penché vers lui.
Penché vers les yeux de Lily. Des yeux brillants.
Lumières dans les Ténèbres.
Des yeux prudents qui le dévisageaient sans comprendre. Vifs comme l'émeraude, la plus belle de toutes les pierres précieuses. Clairs comme l'eau pure d'un lac de montagne, profonds comme un océan. Des iris verts et doux comme le miel qui le déstabilisèrent avec une violence inouïe. Des joyeux magnifiques, qu'il pourrait contempler pour l'éternité sans jamais s'en lasser.
Si expressifs… Les yeux de Lily. Il y a des années qu'il n'avait pas vu ces yeux autrement qu'en photos, en souvenirs ou en rêves… ou en cauchemars pour être honnête. Il avait difficilement tenté de faire le deuil de son amie si chère disparue, sans jamais l'oublier. Très difficilement, il s'était reconstruit avec ce vide énorme dans sa vie. Ce gouffre aux bords aussi tranchants que des lames d'épées, ce noir abîme sans tréfonds, où l'assassinat de l'être qui comptait le plus pour lui avait précipité sa vie dans un monde fait de douleurs et de remords. La violence de cette perte s'était à peine apaisée. Il avait conservé dans son cœur et sa mémoire le souvenir éternel de Lily Evans, avec un amour profond et une tendresse infaillible.
Croiser les prunelles vertes et étincelantes du fils de Lily avait été comme un coup de tonnerre dans son existence secrète.
Confronté à leur insupportable splendeur, il n'avait eu que quelques secondes pour se reprendre.
C'est d'une voix mécanique qu'il avait débité les réponses, voyant la curiosité traverser le regard du gamin. Il avait ensuite enlevé des points au Gryffondor en raison de son impertinence. L'éclat indigné et furieux du garçon lui avait à nouveau acéré le cœur, tant il lui rappelait celui de Lily.
Acéré.
A la façon d'une lame affûtée.
Insupportable. Proprement insupportable.
Severus avait fui, se tenant à une distance respectable de lui pendant les deux heures qui avaient suivies. Et sitôt que le cours s'était terminé, il s'était presque effondré à son pupitre, le front glacé et le souffle court, pour se servir une gorgée de Whisky Pur Feu foudroyante. Il buvait rarement de Whisky Pur Feu et l'alcool lui avait déchiré la gorge, le remettant d'aplomb. La violence de la rencontre avec le fils de Lily l'avait laissé pantelant, le plongeant dans ses démons passés.
Severus serra les poings à ce souvenir – s'il n'y avait que ce souvenir...
Il s'était montré sévère. Il l'était, avec tout le monde.
Mais plus particulièrement avec Potter. Pour être certain qu'il ne prendrait pas le dessus comme l'avaient fait son père et sa bande des années auparavant.
Bien sûr, il n'avait pas une si pauvre estime de lui-même au point de se figurer qu'un enfant de onze ans pouvait réussir à prendre le dessus. Seulement, il avait voulu voir ce qu'il avait dans le ventre. Et tuer dans l'œuf toute velléité de mettre le désordre, en imitant son défunt et non regretté père. Étonnamment, il avait dû rapidement se rendre à l'évidence que peu de choses dans le comportement de Potter en classe justifiaient fondamentalement des retraits de points. De façon paradoxale, et aussi exaspérant cela soit-il, il s'était aperçu en l'étudiant de plus près que le fils Potter n'avait hérité de son père que de quelques similitudes physiques.
Et encore, de vagues similitudes. Non content d'avoir hérité des yeux indécents de sa mère, il avait aussi l'insolence d'avoir son sourire… Et peut-être un peu plus… Beaucoup plus, en fait.
Il devait l'admettre, presque à contrecœur. Le garçon ne s'était jamais montré insultant ou violent gratuitement envers ses camarades, si ce n'est quelques inimitiés avec une petite bande de Serpentards notamment. Classique, somme toute. Des rivalités entre élèves de maisons, comme il y en avait toujours à Poudlard.
Bref, dispersa-t-il en son for intérieur, agacé par ses propres pensées. Là n'était pas le sujet.
La différence d'attitude entre lui et son père avait chamboulé ses convictions. Certes. Lui qui aimait à tourmenter les étudiants et se bâtir une réputation de Terreur des cachots. Potter n'échappait guère à la règle. Mais s'il le faisait tourner en bourrique, ce n'était pas principalement que pour se venger des faits commis par James.
Parce qu'il avait réalisé que énerver le garçon, chose aussi facile que plaisante avec ces effrontés de Gryffondors, le renvoyait à sa propre relation avec Lily.
L'éclat furieux de ces yeux verts lui rappelait comment elle perdait son calme lors de disputes à propos de futiles choses. Ces prunelles émeraudes avaient un panel si varié… comme une palette de peinture… Tantôt vives, tantôt calmes, souvent lorsqu'elles étaient associées à cette expression du visage que prenait James lorsqu'il cherchait à le faire sortir de ses gonds. Malheureusement, pensa-t-il, il n'avait guère eu le loisir d'expérimenter un regard amical. Le garçon ne le portait pas dans son cœur.
À juste titre d'ailleurs. Il ne se souvenait pas l'avoir vu poser sur lui des yeux bienveillants.
Tant pis, songea-t-il avec une pointe d'amertume.
Peu importe. Il ne pouvait pas tout avoir.
De toute façon, il s'était habitué aux regards indignés que lui lançait le garçon.
Il s'habituait toujours.
Et les regards de haine qu'il avait parfois surpris… Ceux-là, il les aimait beaucoup moins, cela dit. Il ne se souvenait pas avoir vu un jour de la haine dans les yeux de Lily. Pas envers lui, en tout cas.
Il s'égarait.
Passant au milieu des bureaux, il vint se poster en sentinelle devant l'une des fenêtres basses de la salle de classe. Se plongeant dans ses pensées, il sonda du regard la nuit froide de l'automne qui était tombée sur l'école.
C'était une nuit sans étoiles, et rien ne trahissait la présence de la lune blottie de l'autre côté du château. Le long des remparts courraient les flammèches des torches, et dans les tourelles pointues qui se dressaient plus loin, dansaient quelques lueurs tremblotantes, sortes de feux follets incertains, vestiges d'éternelles chandelles.
Lumières dans les Ténèbres.
