Précédemment...
La Une de la Gazette du Sorcier montrant une photo de la scène de crime à Pré-au-Lard circule en cours de Potions, tandis qu'à l'issue de la retenue de Harry, Severus se souvient de la première fois qu'il a vu le garçon...
Bonne lecture !
Le Serment à la Nuit : Chapitre XIII
Mauvaise blague
En atteignant les sous-sols du château où Snape lui avait donné rendez-vous, Harry fut tout d'abord heureux de constater que sa cinquième retenue ne consisterait pas à écorner ces fichues limaces. Mais il déchanta dès que le Professeur lui expliqua qu'il faudrait éviscérer des crapauds cornus.
« A mains nues » souligna-t-il.
Si écorner des limaces n'était pas très ragoûtant, éviscérer d'affreux crapauds repoussait encore les limites de l'acceptable. Au moins, se consola Harry, les animaux étaient déjà morts et il n'aurait pas à s'acquitter d'une regrettable besogne.
La retenue se passa comme les précédentes, dans une lenteur exaspérante et un silence de plomb. Les seuls mots échangés se limitaient aux instructions. Il planait entre lui et Snape un tabou concernant leur altercation à son retour de Pré-au-Lard. Ils faisaient comme si de rien n'était, comme si Harry n'avait jamais pointé sa baguette sur lui, comme s'il ne lui avait jamais avoué qu'il craignait qu'il ne le frappe, comme si chacun d'eux souhaitait à tout prix éviter d'en parler. Pour sa part, Harry craignait que l'homme ne guette son moindre faux-pas pour lui retomber dessus. Il redoutait le moment où leur face-à-face lui reviendrait à la figure tel un boomerang. Car il reviendrait, c'était inévitable. Lors de la prochaine séance d'Occlumancie, par exemple.
Ce serait même la première chose que verrait l'homme dans son esprit, songea-t-il avec appréhension.
Comme à son habitude, le Maître des Potions finit par venir vérifier qu'il effectuait correctement son travail. Harry avait presque terminé, ses mains étaient enduites d'intestins de crapauds dégoûtants qui dégageaient une odeur pestilentielle. Il ne la sentait même plus tellement il s'y était accoutumé. Quand l'homme vint se poster devant lui, il s'écarta prudemment. Il ne savait pas s'il s'écartait pour le laisser jauger lui-même de son avancée, ou par mesure de précaution. Il ne manqua pas la contraction qui agita la mâchoire de son professeur.
Ça l'énervait.
Il le sentait.
« Je vois que vous mettez du cœur à l'ouvrage M. Potter » fit le Professeur sur un ton doucereux après avoir jeté un œil à l'intérieur du tonneau. « Vous seriez-vous découvert un talent soudain pour la préparation des ingrédients à potions ? ».
Haussant les épaules, Harry attrapa un autre crapaud. Snape resta à ses côtés et l'observa faire en silence. Il dut juger que la technique était inappropriée puisqu'il fit remarquer :
« Votre découpe est grossière. Cela vous fait perdre du temps et vous salit davantage que si votre technique était plus précise ».
« Ce n'est pas grave, je nettoie tout au fur et à mesure ».
Il désigna le seau rempli d'intestins de crapauds. C'était littéralement à vomir, et même une vouivre affamée n'en voudrait pas.
« Ce n'est pas une question de gravité ou non M. Potter, mais de pratique et d'efficacité. Vous n'éprouvez donc aucune difficulté à éviscérer ces crapauds avec votre méthode ? ».
Snape lança un regard critique sur les mains de Harry, au creux desquelles dégoulinaient de longs intestins, amas répugnant.
« A moins que vous n'affectionniez pleinement la sensation des tripes de batraciens sur votre peau, vous n'avez pas de raison valable de vous infliger ce pénible toucher ».
« C'est l'objet de ma retenue, non ? ».
« En effet, c'est l'objet de cette retenue. Ce qui ne signifie pas que ça ne doit pas être réalisé intelligemment. La fin ne justifie pas toujours les moyens. Les intestins ne baignent pas de manière déstructurée dans l'abdomen du sujet, comme votre façon de procéder le suggère : ils sont enveloppés dans une poche qui les protège et les maintiens. Pour éviter de les répandre partout entre vos doigts et ainsi dégager cette odeur, je vous conseille de vous y prendre plus doucement avec votre couteau et de ne pas déchirer la membrane. Inutile d'enfoncer la lame comme un forcené ».
Harry s'efforça de suivre le conseil du Professeur et essaya d'inciser la peau gluante de la bestiole sans trembler.
« Avec délicatesse M. Potter, avec délicatesse. Inutile de forcer, ce couteau est très bien aiguisé ».
C'était en effet indiscutablement plus efficace, plus soigné de suivre cette technique. Pour la première fois depuis le début de la retenue, les intestins n'allèrent pas s'entortiller autour de ses doigts. Il posa la poche intacte dans le seau, se tourna vers son professeur, un trait de reproche dans la voix :
« Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit au début ? ».
« J'ignorais que vous ne saviez pas correctement décortiquer un crapaud. Vous ne lisez jamais vos manuels de cours ? Je l'enseigne en deuxième année »
« Ça a pu m'échapper » marmonna Harry.
« Beaucoup de choses vous échappent en ce moment ».
Le garçon détourna la tête. Il n'était plus certain que cette remarque relève encore du domaine des potions. Il termina de découper les crapauds restants dans un silence contrarié. Il n'osait pas lever la tête, trop conscient des yeux noirs posés sur sa nuque. Les épaules raides, il pensa à nouveau à la prochaine séance d'Occlumancie.
L'Occlumancie serait un moyen de lui faire payer son acte de rébellion. Comme si des retenues suffisaient à effacer un affront pareil… C'était Snape. Chassant ces pensées angoissantes de son esprit, il tassa les cadavres dans un second tonneau mis à disposition.
« Sur l'étagère » fit brutalement Snape.
Content de pouvoir obéir à une directive et briser ce silence inconfortable, Harry souleva le tonneau sur son épaule puis le hissa au sommet d'une haute étagère. Et s'essuya les mains poisseuses sur une serviette estampillée Gryffondor. Snape, qui n'avait toujours pas bougé d'un pouce, le dévisageait.
Puis brusquement il se détacha de la table de travail et fondit sur lui. Sans vraiment réfléchir à ce qu'il faisait, Harry sursauta et esquiva le bras que tendit le Professeur. Des prunelles aussi noires que l'ébène le foudroyèrent et il se sentit très imbécile lorsqu'en guise de coup, l'homme se contenta tout simplement d'étiqueter le tonneau qu'il venait de poser. Le Gryffondor retint sa respiration, se demandant si l'homme allait exploser, mais finalement il parut se renfrogner encore et le congédia vertement:
« Nous en avons fini pour ce soir, M. Potter. Lundi, même lieu, même heure ».
« Je... ».
« Dehors, mon garçon » ordonna Snape qui ne voulait rien entendre. « Lundi, même lieu, même heure ».
Snape se détourna de lui et s'enfuit à grands pas à son bureau, faisant claquer sa cape derrière lui.
Harry faillit céder à son envie de lui dire qu'il était désolé mais se ravisa. Il connaissait assez les manies de son professeur en cours pour comprendre que toute discussion supplémentaire était close, et il en avait déjà assez fait comme ça. N'osant pas protester, il quitta donc la salle. Sans voir le regard concerné que lui jeta le Serpentard lorsqu'il franchit la porte. Agacé par son propre comportement, il s'élança prestement dans le long couloir du sous-sol.
Plongé dans des pensées tourbillonnantes, il ne vit pas non plus les silhouettes bouger derrière lui.
Après avoir quitté les cachots, et tandis qu'il s'engageait sous un porche du rez-de-chaussée, Harry eut la désagréable sensation d'être épié. Suivi.
Plusieurs fois, il se retourna, sans rien voir d'anormal. Il lui sembla un instant distinguer une ombre. Une ombre si furtive qu'il la mit sur le compte de son imagination. Sûrement l'ombre d'une armure projetée par les torches enflammées accrochées aux murs. Alors qu'il tournait à l'angle du couloir de droite, un sifflotement s'éleva derrière lui.
Il fit aussitôt volte-face.
Personne. Le couloir était vide.
Il fronça les sourcils. Avait-il eu la berlue ? S'il commençait à entendre des voix… Un doute le saisit : et si Snape… non, ridicule. Pourquoi Snape l'aurait-il suivi ?
« Petrificus totalus ».
Le sortilège fut lancé dans son dos. Sereinement. Sans qu'il n'ait eu le temps de dégainer sa baguette. Prétendant devenir pierre, il sentit ses mains et ses pieds se raidir, comme liés, et sa mâchoire se bloqua avant qu'il ne puisse pousser la moindre exclamation. Réduit à l'impuissance, il se vit tomber en arrière, aussi figé qu'une statue de cire. Le bruit que fit son corps - et son crâne - pétrifié sur le dur sol en pierre fut assez révélateur des bleus qu'il venait de récolter. S'il avait pu parler, il aurait sans nul doute lâché un grognement de douleur. Le maléfice du Saucisson.
Harry se retrouva à fixer les arcades du plafond au-dessus de lui. La seule chose qu'il pouvait bouger étant ses yeux, il les bougea dans tous les sens tel un poisson prisonnier dans un étroit bocal. On s'approcha de lui, il entendit des chuchotements et des rires étouffés. Il songea immédiatement à Draco Malfoy.
« Fâcheuse position, n'est-ce pas, Potter ? ».
Mais ce n'était pas la voix traînante de Malfoy.
Harry vit des silhouettes vêtues de capuches éteindre quelques torches, plongeant le couloir dans une semi-obscurité. C'étaient des élèves qui avaient masqué leur visage pour ne pas être reconnus.
Il ne put pas protester quand quelqu'un lui retira du pied ses lunettes, sans se préoccuper de son visage. Le flou s'imposa aussitôt à lui. Il ne put pas non plus protester quand des mains agiles détachèrent sa cape en laine et tirèrent son pull, sans succès toutefois. Un couteau apparut dans son champ de vision. Un torrent de panique s'engouffra dans ses veines à la vue de la lame. Témoin immobile de son agression, il sentit l'outil lui déchirer les vêtements. Il bougea les yeux, horrifié. Que faisaient-ils ?! Ils n'allaient tout de même pas lui donner un coup de couteau !
Heureusement, s'aperçut-il quelques secondes plus tard, ce n'était que pour lui ôter son pull.
Heureusement ? se répéta-t-il avec ironie lorsqu'ils enlevèrent sa chemise de la même manière. Il se retrouva en maillot de corps. Le froid mordit ses bras nus.
Comble de l'humiliation, ils enlevèrent ensuite sa ceinture. Non, non, non supplia-t-il, horrifié.
Merlin merci, ils lui laissèrent son pantalon. On le retourna sur le ventre et on lui lia les mains dans le dos. Il ne voyait pas l'intérêt de la manœuvre, pensa-t-il, le nez contre le sol. A moins que ce ne soit pour être sûr qu'il ne s'échappe pas lorsque le sortilège s'estomperait. S'il s'estompait. On le remit sur le dos. Il entendit des moqueries, et des insultes fusèrent.
« Tricheur ! Tu fais moins le malin, hein ? Il a fière allure l'usurpateur, le soi-disant champion de Poudlard ! ».
« C'est Diggory le vrai champion de Poudlard. Lui seul a été jugé digne de faire concurrence à Krum et Delacour. Pauvre con ».
Durant de longues minutes, ses assaillants lui reprochèrent d'avoir triché pour assister au Tournoi des Trois Sorciers. Puis quelqu'un lança:
« Aguamenti ! ».
Et des baquet d'eau glacée se déversèrent sur lui, le frigorifiant de part et d'autres. Si ses dents n'avaient pas été bloquées dans sa mâchoire, elles en auraient claqué de froid. Il comprit pourquoi on lui avait enlevé son pull et sa chemise : c'était pour mieux le congeler. L'auteur du sort lui donna quelques coups de pieds aux côtes. Il se mordit les joues.
« Un peu de jus de citrouille, Langue-de-Serpent ? ».
Un autre liquide frais coula sur lui, ruisselant sur ses cheveux. L'odeur sucrée du jus de citrouille parvint à ses narines. Il subit encore quelques insultes imagées à propos de sa mère qui le mirent hors de lui, puis ils durent juger qu'ils s'étaient assez amusés car ils décidèrent de regagner leurs quartiers et lancèrent un ultime :
« Dors bien Potter ! ».
Les rires moqueurs s'évanouirent, cédant la place à un silence oppressant.
Le couloir silencieux était désormais plongé dans la pénombre, à peine éclairé par une pauvre torche qui brûlait plus loin, unique vestige du méfait de ses agresseurs qui avaient oublié de l'éteindre. Ou peut-être s'étaient-ils montrés assez cléments pour ne pas le laisser croupir dans une obscurité totale. Il en doutait. Il se pouvait très bien qu'elle soit destinée à celui qui aurait le plaisir de le découvrir dans cette très ridicule situation.
Avoir cette faible source de lumière à proximité avait quelque chose de réconfortant même si c'était un infime réconfort dans son état. Un répit avant ce qui l'attendait. Tout dépendrait de la personne qui le trouverait, gisant à même le sol, recouvert d'eau et de jus de citrouille.
La température était basse, et s'il n'avait pas été immobilisé comme une statue, il aurait grelotté de froid. Mais comme il ne pouvait bouger aucun membre de son corps, ni même le petit doigt de pied à part ses yeux, il devait pour le moment se contenter de grelotter intérieurement, et sans se plaindre s'il vous plaît. Sa ceinture lui liait durement les mains, elles lui faisaient mal.
Les élèves qui l'avaient pris en embuscade étaient partis depuis un moment déjà, et il se demanda pour la centième fois quand est-ce que quelqu'un le découvrirait. Ce n'était pas Malfoy, il n'avait pas reconnu sa voix traînante, et Malfoy ne ferait rien contre Harry qui puisse rester secret. Lui qui ne ratait jamais une occasion de se vanter quand il faisait quelque chose… Ses assaillants lui avaient reproché d'avoir triché pour assister au Tournoi des Trois Sorciers. Et de ce qu'il observait, les critiques venaient de toutes les maisons de l'école. Il serait difficile de mettre la main sur eux, sauf à ce qu'ils le crient sur tous les toits.
Si le crier sur tous les toits le conduiraient aux coupables, cela ne lui serait cependant d'aucun bénéfice : il n'avait aucune envie que tout le monde sache que Potter le tricheur avait été ridiculisé en sortant de retenue, et laissé toute la nuit dans un couloir obscur du château. En fait, s'il pouvait éviter une humiliation publique, il préférait encore ne jamais connaître les noms des coupables.
Bien sûr, ce serait parole contre parole, et une rumeur ne prouverait en rien qu'un tel événement avait eu lieu. Même si les racontars étaient monnaie courante. Quoiqu'il en soit, songea Harry, s'il voulait se rendre justice, il vérifierait d'abord qu'il n'y avait aucune preuve avant de prendre les agresseurs entre quat'yeux.
S'il les retrouvait. Et il avait une furieuse envie de les retrouver. Il essaya d'ignorer les battements de son cœur qui accélérèrent lorsqu'il envisagea qu'il puisse exister des preuves, comme par exemple des photos de lui. Il tenta de se raisonner en se disant qu'il n'avait pas entendu le son caractéristique produit par un appareil photo. Ne s'improvise pas Colin Crivey qui veut.
Condamné à fixer le plafond, il se remémora soudain un événement qui éveilla en lui le remord.
Ce qu'il vivait, il l'avait fait subir à Neville en première année, lorsque Hermione avait décidé de lui lancer le maléfice du Saucisson au motif justifié que leur camarade refusait qu'ils aillent se promener dans les couloirs de l'école au beau milieu de la nuit. Il fallait avouer que leur précédent fait d'armes consistant à libérer Norbert le dragonneau de Hagrid au sommet de la Tour d'Astronomie avait coûté un nombre considérable de points à la maison Gryffondor. A leur décharge, Neville avait gardé son pyjama, était resté dans la salle commune, et n'avait pas été aspergé d'eau. Et puis, ils avaient cependant la pierre philosophale à protéger, pierre qu'il avaient à l'époque soupçonnée d'être sur le point de se faire dérober par Snape.
Si le Professeur apprenait malencontreusement que lui et ses amis l'avaient suspecté… A bien reconsidérer cette aventure de plus près, ils avaient été complètement fous de risquer leur peau pour sauver la pierre. Son propriétaire Nicolas Flamel s'en fichait d'ailleurs comme une guigne : il était tellement vieux qu'il attendait paisiblement la mort comme une vieille amie.
Au bout de ce qui lui sembla être des heures, une lueur apparut à la périphérie de son champ de vision. Les torches accrochées dans le couloir de l'angle s'étaient allumées. Ce qui signifiait que quelqu'un approchait. Enfin... !
Le halo rassurant d'un Lumos vint jusqu'à lui. Mais la voix qui s'éleva dans le couloir lui fit l'effet d'un coup de poing.
« Qu'est-ce que... ? Potter ?!».
C'était Snape. Encore Snape. Toujours au pire endroit au pire moment.
Harry voulut hurler.
Et mourir. Sur-le-champ, si possible.
Était-ce de l'inquiétude urgente qu'il décela dans sa voix lorsque le Professeur hâta le pas vers lui afin de vraisemblablement s'assurer qu'il était vivant ? Il entendit les bruissements de robes puis vit apparaître dans son champ de vision les sempiternelles capes noires du directeur de Serpentard. Une main effleura son épaule et se posa sous sa nuque.
« Vous allez bien, Potter ? ».
En guise de réponse, il cligna les yeux. Agressé par la lumière qui sortait de la pointe de la baguette devant lui.
« Pourquoi diable les partisans du Seigneurs des Ténèbres se donneraient-ils la peine d'échafauder des plans pour vous enlever, quand il suffirait d'un maléfice du Saucisson pour vous neutraliser ? ».
Plus que l'inflexion goguenarde qui lui donna un sentiment d'humiliation, il y avait une colère froide dans la voix du Professeur.
Harry s'interdit de bouger les yeux pour ne pas donner à Snape l'opportunité de le railler davantage. Aussi ridiculisé qu'il puisse être, il tenait à conserver une once de dignité. Il se borna donc à contempler le plafond, se contentant de cligner les yeux avec fureur. Une vague de chaleur enflamma son visage et il devina qu'il devait avoir le teint proche de celui d'une écrevisse trop cuite. Il sentait le regard scrutateur du Maître des Potions mais il résista à l'envie de bouger ses yeux vers lui, refusant de lui laisser l'opportunité de l'humilier. Il en était à un point où il aurait presque préféré que l'homme passe son chemin et le laisse dans cet état de statue, espérant qu'un autre promeneur nocturne le découvre et le délivre de son fardeau.
Snape mit finalement fin à son supplice en passant la main au dessus de lui :
« Finite ».
Épaulant le garçon, il lui tendit gentiment la main pour l'aider à se relever. Les joues rendues écarlates, Harry le repoussa sans ménagement et bondit aussitôt sur ses pieds, essayant de se dégager et défaire la ceinture qui lui bloquait les mains le long du corps. Ses membres engourdis par le froid n'apprécièrent pas du tout la brutale transition et se froissèrent, ce qui lui arracha des halètements de douleurs qu'il tenta d'étouffer du mieux qu'il put. S'appliquant à ne surtout pas regarder son professeur, il serra les dents et ignora les picotements lancinants sur tous son corps qui se déliait.
« Laissez-moi vous aider » fit Snape en le voyant se débattre sans succès.
Harry recula et parvint à enlever la ceinture, puis récupéra son pull et cape roulés en boule. Il écouta à peine la remarque de son professeur, qui semblait inquiet :
« Vous ne devriez pas être aussi brusque, votre corps a été habitué à l'immobilisme et doit se réapproprier progressivement les mouvements ».
« Ben voyons ! » aboya Harry avec une agressivité qui fit hausser un sourcil au Maître des Potions.
A la lumière de sa baguette, Severus observa en silence le garçon tempêter et enfiler sa chemise déchirée à la hâte, suivi de son pull, avec des gestes rageurs et tremblants. Tremblants autant de froid que de colère, probablement. De ses explications furieuses, il comprit rapidement qu'il avait été attaqué par derrière par de sinistres plaisantins qui l'avaient insulté.
Potter fourra violemment sa cravate dans son sac, se réfugia dans sa cape et brandit la ceinture qu'il n'avait même pas pris la peine de mettre. Le visage crispé, les yeux lançant des flèches, il donnait l'impression d'un bourreau prêt à se lancer dans la traque de ses assaillants.
« Eux ! Quand je leur mettrai la main dessus... » cracha-t-il dans un éclair de fureur.
Les flammes des torches s'allumèrent brutalement et vacillèrent dangereusement.
Soulignant l'éclat vif des yeux verts, remarqua Snape. Quoique obscurcis par des pupilles dilatées de colère. Troublant. Des lumières vertes.
Lumières dans les Ténèbres.
« Reposez cette ceinture, il n'y a plus personne à fouetter désormais. Vous ne voudriez pas vous mettre un coup par inadvertance, je présume. Pas que vous y soyez inconnu cela dit, mais... ».
Le jeune Gryffondor saisit immédiatement l'allusion aux coups de ceintures de son oncle.
« Hilarant ! » répliqua-t-il, la rage allumant ses yeux émeraudes. « Hilarant ! Je hurle de rire ».
A défaut de hurler de rage comme il était à deux doigts de le faire..
« Baissez d'un ton M. Potter, je ne suis nullement responsable de ce que vous arrive ».
Harry retint difficilement une exclamation de dédain. A bien y réfléchir, il aurait encore préféré être découvert au petit matin par Malfoy et sa bande que par le directeur de Serpentard en personne. Il était désespéré. L'homme n'allait rater aucune occasion de l'humilier en cours, en racontant à qui voudrait l'entendre qu'il avait trouvé le Survivant, le quatrième champion et usurpateur en titre du Tournoi, saucissonné et recouvert de jus de citrouille dans les couloirs.
Mon Dieu... il allait mourir d'humiliation.
Il envisagea de supplier Snape de le tuer sans plus tarder. Avant de considérer davantage cette hypothèse, dont il ne doutait pas que son professeur se fasse un plaisir particulier d'accéder à cette demande, il s'empara de ses lunettes que les agresseurs avaient jetées par terre près de ses affaires.
Comme il s'y attendait, elles ne ressemblaient désormais plus que vaguement à ce qu'il avait connu. La monture était complètement tordue, avec un bout cassé, et les verres étaient explosés. Il n'avait jamais vu ça. Jusqu'à présent, il avait pu réparer et rafistoler ses lunettes lors qu'elles subissaient des accrocs, et ce grâce au sortilège de réparation que lui avait appris Hermione. Mais là, il y avait fort à parier qu'elles aient définitivement rendu l'âme.
Il tint la paire par une branche, et pointa sa baguette dessus :
« Occulus reparo ».
Le sortilège fonctionna, bien sûr. Seulement, les quelques bris de verre restés sur le sol en pierre cliquetèrent pour rejoindre la monture, et ses craintes se confirmèrent : le compte n'y était pas. Impossible de reconstituer les verres. Et les branches étaient fichues car elles ne daignèrent même pas se redresser. Il recommença, mais le sort ne fut d'aucun effet.
« Occulus reparo... Oh non, misère ... Pas ça, pas maintenant...».
Sa colère fut momentanément refoulée, cédant une place de plus en plus grande au désespoir. Il se tourna vers Snape, qui l'observait faire sans piper mot.
« Professeur, s'il vous plaît ? Est-ce que vous pouvez... vous êtes plus puissant, peut-être que ça fonctionnera ».
L'homme considéra l'air totalement perdu du garçon.
« S'il vous plaît » le supplia Harry.
« A votre place, je ne me ferais guère d'espoir, le verre est trop brisé et éparpillé pour que l'on puisse les remettre en état » répondit le Professeur en sortant néanmoins sa baguette à son tour.« Occulus reparo ».
Il n'eut pas de résultats plus concluants que le Gryffondor.
« Je suis à moitié aveugle » gémit-il. « Je ne vois rien du tout, comment est-ce que je vais faire en cours ? ».
« Moi qui croyais que votre premières inquiétudes iraient pour le Quidditch » dit Snape. « Qui imagine un Attrapeur dans l'impossibilité de distinguer un Vif d'Or à quelques mètres devant lui ? Vous ne devriez pas jouer demain, M. Potter, le risque de vous assommer en allant percuter un poteau de but est élevé »
Harry sentit son cœur battre douloureusement. Snape avait beau être sarcastique, sa remarque était d'une implacable justesse. Il avait toujours eu une très mauvaise vue. Comment pouvait-il ne serait-ce qu'imaginer enfourcher son balai sans ses lunettes ? A quoi cela servait-il d'avoir l'un des meilleurs balais au monde s'il n'était même pas fichu de voir le Vif d'Or, ni même de suivre le match ?
« Je déclarerai forfait et laisserai quelqu'un d'autre jouer à ma place ».
Ces mots lui brûlaient la langue. Mais avait-il seulement le choix ? Angelina allait piquer une crise... Tant pis, elle ferait jouer un remplaçant à la dernière minute. Elle allait l'incendier sur place.
Malgré lui, il sentit les larmes lui monter aux yeux. Ce n'est pas tant le Quidditch qui lui importait, mais tout le reste. Il se souvenait des humiliations en classe lorsqu'il était tout jeune enfant, et que certains de ses camarades malintentionnés les lui volaient pour les cacher dans un lieu de préférence difficile d'accès. Ne parvenant pas à déchiffrer les consignes écrites aux tableau, il finissait par récolter les sermons de ses enseignants, accompagnés de punition. Comment ferait-il le lendemain lorsqu'il lui faudrait se rendre en cours ? Il ne pouvait rien faire sans ses lunettes. Rien.
« Vous pouvez toujours vous laisser guider par votre instinct et activer votre sixième sens » fit observer Severus avec un sourire narquois.
Être narquois lui évitait de se mettre en colère.
Comment Snape pouvait-il rire de sa détresse ? songea Harry avec amertume. Le salaud. Il devait jubiler de le voir à sa merci.
« Vous n'allez pas m'aider, hein ? ».
Severus scruta les yeux verts et brillants de Harry.
De Lily, corrigea-t-il.
Et de James Potter, persifla une voix ricanante dans sa tête. Son fils.
Les yeux étaient perdus et implorants. Son désespoir était sincère. Severus prétendit ignorer la pointe acérée qui sembla mordre son cœur. Un peu plus tôt à la fin de la retenue, il avait faillit devenir fou quand Potter l'avait esquivé, croyant à tort qu'il allait le frapper. Après avoir renvoyé ce petit crétin dans ses quartiers, parce qu'il fallait qu'il calme ses nerfs, il s'était replongé dans ses pensées, pensées tourmentées qui l'avaient poursuivi tout au long de la soirée, et lors de sa ronde.
C'était une chance qu'il ait été pris en embuscade au sortir des cachot, plutôt que dans un couloir lointain où on ne l'aurait sûrement retrouvé qu'à l'aube, frigorifié. Malheureusement, il n'était pas sûr que Potter soit ravi de le revoir de sitôt.
Le gamin avait les larmes aux yeux. Severus ne comprenait pas vraiment sa réaction. Il était selon toutes vraisemblances persuadé qu'il allait le laisser là dans les couloirs avec ses affaires sur les bras. Par Merlin, pour qui le prenait-il ? Il était tard, et avec la mélancolie dans laquelle il s'était pitoyablement enfoncé ce soir, il n'avait plus vraiment envie de se forcer à rire.
Pris de pitié, il s'avoua vaincu et s'abandonna à un accès de faiblesse. Du moins, il s'efforça de se persuader que ce n'était que de la pitié. Il repoussa au loin le sentiment très imprévisible qui menaçait dans son cœur.
« Cessez de vous conduire comme un enfant, mon garçon. Personne ne va vous laisser ici comme un lionceau perdu. Le couvre-feu est passé depuis un moment déjà et vous n'êtes pas supposé être hors de vos quartiers à cette heure-ci. Je vais vous conduire à votre salle commune, vous allez pouvoir reprendre vos esprit, et vous irez dès demain matin à l'infirmerie pour demander à Mme Pomfresh de vous examiner. Ensuite, vous pourrez jouer votre match si important ».
Les bras ballants, Harry le regarda en plissant les yeux, s'efforçant sûrement de déceler un mensonge sur le visage pâle de son professeur.
« Pourquoi pas maintenant ? » fit-il.
L'angoisse du lendemain lui étreignait le cœur.
« Vous avez vu l'heure ? Je doute que Mme Pomfresh soit ravie d'être dérangée pour un problème qui peut attendre demain. Elle vous fera passer un rapide examen dès l'ouverture des portes. Ramassez vos affaires, vous devez regagner votre salle commune ».
« Est-ce qu'il y a des lunettes à l'infirmerie ? ».
Il y avait un tel égarement dans le ton du gamin que Severus ne songea même pas à le rabrouer.
« On vous y donnera des lentilles. Vous ne serez ni le premier, ni le dernier ».
« Il me reste à peine deux Mornilles dans mon dortoir » se lamenta le garçon. « Je n'ai pas encore demandé à Gringotts de faire de retrait dans mon coffre, je ne sais même pas comment je vais payer... ».
Un éclat de panique traversa ses yeux clairs. Il se voyait déjà passer des jours entiers dans le brouillard, en attendant de recevoir la petite bourse en cuir que lui enverrait la banque des sorciers.
« Je pourrai peut-être emprunter un peu d'argent à quelqu'un et le rembourser plus tard… ».
« Ne soyez pas stupide » répliqua Snape, surpris par les propos incongrus du gamin. « Vous n'aurez rien à débourser, Poudlard prend en charge tous les soins de son personnel et de ses étudiants. Mme Pomfresh vous proposera une paire de lunettes, quoique je vous recommande de prendre des lentilles. Vu votre propension consternante à vous attirer des ennuis, cela vous éviterait de les casser à nouveau ».
« Ce sont les ennuis qui viennent à moi » fit sombrement Harry.
Toutefois la réponse de son professeur le rasséréna. Un peu. Si l'infirmière lui donnait des lentilles, il pouvait au moins sauver les meubles pour assurer le match du lendemain contre Serdaigle.
« C'est bien connu M. Potter, vous ne créez jamais les ennuis. Vous êtes au-dessus de tout cela ».
« Ceux qui m'ont fait ça m'ont traité de tricheur » se défendit Harry d'une voix faible, tandis qu'il hissait son sac sur le dos. « Ils m'ont attaqué par derrière et ils avaient mis des capuches, je n'ai même pas vu qui c'était. Or ce n'est pas moi qui ai mis mon nom dans la Coupe de Feu, donc cette fois je n'ai pas attiré les ennuis ».
« Cette fois » concéda Snape.
Il inspecta le garçon frissonnant, les cheveux humides plaqués sur son front pâle. Son regard était fuyant.
« Est-ce qu'ils vous ont frappé ? ».
« Juste quelques coups de pied ».
« Juste ? » répéta Snape d'un ton mauvais.
Le retour de l'agressivité du garçon démentait sa désinvolture de façade.
« Montrez-moi ».
« Vous montrer quoi ? ».
« Ne jouez pas à ce jeu avec moi Potter. Pas maintenant ».
Sentant qu'il ne se débarrasserait pas de sitôt de Snape, Harry souleva son pull déchiré pour lui montrer ses côtes, où des bleus commençaient déjà à apparaître. Le Maître des Potions serra les poings.
« Content ? » aboya Harry.
« Langage M. Potter ! » siffla-t-il. « Cinq points en moins pour Gryffondor. Vous demanderez de la pommade à Mme Pomfresh demain. Assez discuté à présent, je vous raccompagne dans votre salle commune ».
Les nerfs échauffés, Harry suivit son professeur en silence. Il n'avait pas besoin de lui pour regagner son dortoir. Il avait certes une mauvaise vue, si bien qu'il aurait pu rater une marche par exemple – et ça ne manqua pas d'arriver plusieurs fois d'ailleurs, récoltant au passage les soupirs du Serpentard – mais il restait tout de même capable de se servir de ses jambes. Il était plus souhaitable néanmoins que Snape l'accompagne jusqu'à la Tour de Gryffondor, admit-il en se calmant progressivement. Après s'être fait surprendre par derrière, il ne se sentait plus tellement en sécurité.
Lorsqu'ils arrivèrent devant le portrait d'une Grosse Dame somnolente, Snape lança :
« Avez-vous une idée de ceux qui auraient pu s'en prendre à vous ? ».
« Non ».
« Quid profit ? » lui demanda-t-il soudainement.
« Pardon ? ».
« A qui le crime profite-t-il ? C'est la question que vous devez vous poser. On ne s'en est pas pris à vous de façon aléatoire ».
Harry haussa les épaules, la mine fermée.
« Et pourquoi pas ? Ça peut très bien être pour me faire payer ma présence au Tournoi des Trois Sorciers. C'est ce qu'ils m'ont dit, ils m'ont insulté de tricheur ».
« Vous ne réfléchissez donc jamais M. Potter ? Qui diable a-t-il pu s'en prendre à vous, comme par hasard juste avant le match ? ».
Il ne lui fallut pas longtemps pour que son esprit face le rapprochement. Il n'y avait pas réfléchi plus attentivement, à vrai dire, mais maintenant qu'il y repensait...
« Le Quidditch » lâcha-t-il, amer.
« Votre rapidité de réflexion me surprendra toujours, M. Potter ».
« Mes agresseurs ont cassé mes lunettes » énuméra Harry sans prêter garde au timbre railleur de son professeur. « Ils étaient anonymes, ils m'ont aspergé d'eau glacée, et laissé dans la pénombre dans un couloir du château en sachant très bien que le couvre-feu était proche et que peu de monde, voire personne ne passerait par là. Et tout cela, le veille du premier match de Quidditch de la saison. Je suis Attrapeur, j'ai une mauvaise vue sans mes lunettes. C'est évident qu'ils veulent m'empêcher de jouer ».
Évidemment… Ça lui apparaissait désormais avec une limpidité déconcertante.
« Ça peut tout aussi bien être à cause de ma participation au Tournoi, mais… ce serait une drôle de coïncidence. Et je ne crois pas vraiment aux coïncidences. Serdaigle. Ils sont forcément à Serdaigle. Peut-être même des joueurs de l'équipe ».
« Ce sont de sérieuses accusations. Avez-vous ne serait-ce que le moindre commencement de preuve ? ».
Une blague, quand on savait que c'était lui qui avait initié sa réflexion.
« Juste des indices ».
« Rassemblez un faisceau d'indices, dans ce cas. Maintenant, allez dormir M. Potter ».
En le voyant s'éloigner dans le flou, Harry voulut le rattraper pour le supplier de ne rien dire à personne.
Mais c'était Snape, après tout. Nul doute que s'il lui demandait cette faveur, l'homme pouvait bien faire son exacte contraire. En était-il sûr, en fin de compte ? Après tout il l'avait quand même ramené à la Tour Gryffondor, et il ne s'était pas moqué de lui. Pas vraiment. Pas de façon cruelle, tout du moins. Il lui avait certifié que Mme Pomfresh lui donnerait de quoi remplacer ses lunettes. Aurait-il pu lui mentir par pure méchanceté ? Il n'avait pas eu ce sentiment. Son instinct lui soufflait qu'il pouvait lui faire confiance sur ce point. Ce même instinct qui lui soufflait de se méfier de ses coups ? le contredit sa voix intérieur.
Il soupira, exaspéré par ses pensées. De toute façon c'était trop tard pour rattraper Snape, qui avait déjà disparu dans les couloirs obscurs.
« Dies irae » lança-t-il à la Grosse Dame, avec un ton menaçant.
Harry dormit très mal cette nuit-là, se réveillant à plusieurs reprises. A chaque fois, il espérait que ce qui s'était passé dans les couloirs n'était qu'un mauvais rêve, mais le tâtonnement sans résultat de sa table de chevet le renvoyait brutalement à la réalité, lui confirmant qu'il n'avait pas ses lunettes.
L'angoisse sourde qui s'était momentanément dissipée lorsqu'il avait enfin sombré dans le sommeil revint l'assaillir quand il finit par se lever aux aurores. Dehors, il faisait encore très sombre, le ciel était d'un bleu marine soutenu.
Ne parvenant pas à se rendormir, il n'y tint plus et finit par s'extirper de ses couvertures.
L'infirmière le reçut à l'heure du petit-déjeuner, et l'entrevue se passa plus rapidement que Harry ne l'avait redouté. Elle lui posa sur le nez un drôle d'appareil ressemblant à des yeux de hiboux qu'il n'avait jamais vu dans le monde Moldu, et qui fit un bref examen. Au bout de cinq secondes, elle le lui avait retiré et lui donnait des lentilles magiques adaptables. Lui qui avait déjà entendu sa tante s'en plaindre, il craignait de les mettre, mais elles s'avérèrent être d'une souplesse déconcertante, se positionnant d'elles-mêmes, et la sensation sur ses yeux fut à peine plus gênante qu'une goutte d'eau.
Ce fut le cœur un peu plus léger qu'il quitta l'infirmerie, non sans que Mme Pomfresh lui eut au passage fourré dans les mains une pommade contre ses bleus, après qu'il eut prétexté être tombé de son lit.
« Si ça ne s'améliore pas et que vous attrapez un rhume, revenez me voir » lui ordonna-t-elle avant de le laisser partir. « Et ne frottez surtout pas vos yeux même s'ils vous irritent. Il faut quelques heures pour que ces lentilles s'adaptent ».
Il retourna d'un pas pressé à son dortoir, où il trouva Ron qui venait juste de se réveiller, visiblement de mauvaise humeur.
« Je ne retrouve plus mon dernier pull, tu ne l'aurais pas vue par hasard ? Qu'est-ce que ça m'énerve ! Mais par le caleçon de Merlin, les elfes de maison de ce château sont payés à faire quoi ? ! Bailler aux corneilles ?! ».
« Pas à ramasser tes affaires sales, c'est certain » se moqua Dean qui terminait d'enfiler sa cape. « Salut, Harry ! Tu as déjà fini le petit déjeuner ? Prêt pour assurer le match ?».
« Pas encore » répondit-il. « Ron, tu as mis tes affaires dans le panier ? ».
« Évidemment, pour qui me prends-tu? » grommela son ami.
Il se tourna vers lui, l'air grognon, et le jaugea:
« Harry mon vieux, tu as vraiment une tête d'épouvantail ! Qu'est-ce qui t'es arrivé ? ».
A en juger les mines de Mme Pomfresh et de l'un de ses assistants lorsqu'ils l'avaient découvert, il s'attendait au pire. Il se planta devant le miroir et grimaça devant le reflet peu flatteur qu'il lui renvoyait. Il avait été trop énervé la veille pour se laver et se débarrasser du jus de citrouille généreusement versé sur lui. Il avait des cernes, conséquences de cette courte nuit, et ses cheveux noirs et rendus collants par le sucre étaient totalement emmêlés. Se voir avec netteté sans ses lunettes lui fit bizarre. Ses yeux brillants commençaient à rougir, effet secondaire de l'acclimatation des lentilles. Il avait l'air fatigué.
Harry songea qu'un épouvantail aurait probablement été outré par la comparaison. Il passa sous la douche, et ses cheveux trouvèrent un aspect moins gluant. Quoique ébouriffés, il les gardait un peu plus courts, il les trouvait un peu plus disciplinés. Ce qui ne l'empêcha pas de faire la moue, peu convaincu par son apparence générale. Et Hermione le dévisagea d'ailleurs avec suspicion lorsqu'ils descendirent prendre leur petit-déjeuner dans la Grande Salle.
« Tu sais que la nuit c'est fait pour dormir ? » lui demanda-t-elle l'air de rien en se servant en céréales. « Voilà ce qui arrive quand on prend du retard. Tu auras le temps de tout faire ce week-end ? ».
« Tu n'y es pas du tout » répliqua Harry. « Je suis indigné que tu aies un tel préjugé ».
« Ça ne serait pas la première fois que ça arrive… Et puis tu m'as dit toi-même hier que tu avais besoin de quelques heures supplémentaires pour terminer ton devoir de Divination ».
Le Gryffondor eut un rire sarcastique :
« Si tu crois que je sacrifierais des heures de sommeil pour cette sous-matière ».
Hermione fit les gros yeux comme s'il avait proféré une énormité, et, jeta des regards autour d'elle.
« Si jamais le professeur Trelawney t'entendait ! ».
« Dit celle qui a abandonné la matière en cours d'année sans le moindre scrupule ».
« Tu devrais en faire de même, vu le peu d'entrain que tu y mets. Ça ne sert à rien de s'infliger ça ».
« Figure-toi que j'y songe très sérieusement. Et pour ta gouverne, non je n'ai pas passé la nuit à travailler, et j'aurais largement préféré, crois-moi ».
Et vérifiant qu'ils étaient suffisamment à l'écart de leurs camarades, il baissa la voix et mit Ron et Hermione dans la confidence de ce qui lui était arrivé la soirée précédente. Comme il l'avait attendu, ils furent scandalisés. Harry leur fit promettre sur leur honneur de Gryffondor de n'en jamais rien dire à qui que ce soit. Ils étaient les seuls en qui il avait une entière confiance à Poudlard.
« Croix de bois, croix de fer » récita Ron, « Si je mens, je vais en Enfer. On peut même faire le Serment Inviolable si tu veux ! ».
« Ne sois pas ridicule » siffla Hermione qui avait arrêté de tartiner sa brioche. « Violer un Serment Inviolable revient à mourir. Et de toute façon, tu ne saurais même pas comment procéder. Nouer un Serment Inviolable demande de prononcer des paroles particulières, et c'est un engagement lourd de sens, ça ne se fait pas sur un coup de tête ».
« Je plaisantais, Hermione » fit Ron en levant les yeux au ciel. « Parfois je me demande si tu as le sens du second degré ».
C'était visiblement un jour sans, car Hermione le fusilla du regard et s'entêta dans un silence borné.
Tout au long du petit-déjeuner, et jusqu'au match qui devait avoir lieu à 11 heures, Harry scruta anxieusement les visages des élèves, dans la Grande Salle et les couloirs, à l'affût d'une expression, d'un rictus moqueur, de chuchotis ricanants, de rires étouffés derrière les mains, ou de n'importe quel comportement qui puisse trahir une éventuelle présence ce soir-là. A de trop nombreuses reprises il sentit son cœur tomber dans sa poitrine en entendant des groupes d'étudiants éclater de rire à proximité de lui. A chaque fois heureusement, les concernés étaient simplement en train de s'esclaffer entre eux, et sûrement pas en train de rire sous cape en le montrant du doigt.
Il se força à sourire quand sa capitaine vint s'assurer qu'il était en pleine forme, essayant de ne rien laisser transparaître. Ce n'était pas le moment d'inquiéter Angelina.
« Où sont tes lunettes ? » l'attaqua-t-elle d'un ton soupçonneux.
« Cassées » répondit-il. « Mais ne t'inquiète pas, Pomfresh m'a donné des lentilles ».
« Cassées ? » persifla-t-elle en plissant les yeux. « Bon sang Harry mais tu le fais exprès ? ».
« J'ai toujours été un peu maladroit ».
« Maladroit ? Un Attrapeur comme toi n'est pas maladroit. Un Attrapeur n'est pas maladroit. Un joueur de Quidditch tout court n'est pas maladroit, cela n'existe pas ».
« Être adroit dans les airs ne signifie pas que l'on l'est forcément sur terre ».
« Dans ce cas sois plus prudent à l'avenir. On se voit dans les vestiaires ».
« Promis ».
Il s'efforcerait de ne pas se faire prendre en embuscade, songea-t-il en la regardant s'éloigner à grands pas déterminés.
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Une brise légère soufflait sur le stade, dont les gradins bondés de spectateurs étaient bariolés aux couleurs de Gryffondor et Serdaigle. Certains supporters brandissaient de grandes bannières représentant des aigles. Dans les tribunes, on distinguait également les délégations de Durmstrang et Beauxbâtons. Les deux équipes venaient d'entrer sur le terrain par les lourdes portes en bois, et se préparaient à enfourcher leurs balais. Le match était imminent.
Les joueurs adverses étaient vêtus de leurs flamboyantes robes bleues et bronze, l'air sérieux et confiant.
Harry était positionné derrière Jack Sloper, le nouveau gardien engagé à la suite d'Olivier Dubois. C'était la première fois qu'il disputait un match avec une équipe, et la tension raidissait ses épaules. Tout le monde avait tenté de le rassurer : il se débrouillait bien pour arrêter les balles, et il n'y avait pas de raison pour qu'il se rate complètement.
Parcourant ses coéquipiers du regard, Harry rassembla sa concentration. Du moins, il tentait du mieux que possible de se concentrer, si on prenait en compte le fait que sa gorge lui faisait mal et que des courbatures commençaient à se faire sentir. Des courbatures dues au rhume qui arrivait. Les vêtements de Quidditch qu'il portait sur le dos n'étaient pas d'une grande aide pour le réchauffer et il avait déjà hâte que le match se termine pour aller se réfugier au coin du feu.
Il devait tenir jusqu'à la fin. Ensuite, il pourrait être malade autant qu'il le voulait, il s'en fichait. Jouer ce match était déjà une petite victoire en soi. Et à en juger le regard mauvais dont l'avait gratifié Angelina quand il avait commencé à tousser dans les vestiaires, il avait intérêt à faire de son mieux.
Il se força à prendre plusieurs inspirations profondes, faisant le vide dans son esprit. Il ne devait plus penser qu'à l'instant présent, au match qui se profilait. Il fallait qu'il gagne, ne serait-ce que pour prouver à Serdaigle qu'il ne suffisait pas de vouloir mettre hors service un Attrapeur adverse pour faire perdre une équipe. Il n'en revenait toujours pas que des supporters Serdaigles aient pu faire ça... Du moins, il supposait qu'ils appartenaient à la maison Serdaigle. Le monde n'était décidément pas tout blanc ou tout noir songea-t-il avec amertume.
Sous l'œil acéré de Mme Bibine, arbitre attitrée et professeur de vol à Poudlard, les capitaines des équipes respectives, Angelina et Roger Davies, échangèrent une brève poignée de main. Puis l'arbitre siffla une première fois, et les joueurs enfourchèrent leurs balais. Elle siffla une deuxième fois et ils décollèrent en un seul homme, chaque équipe partant faire un tour de stade.
Bille en tête, Angelina s'élança le long des gradins, menant la formation diamant des Gryffondors. La foule les applaudit, puis un dernier coup de sifflet, plus strident celui-ci, sonna le début officiel du match.
Le souaffle fut lâché dans les airs sous les acclamations du public. Lee Jordan, un enthousiaste Gryffondor installé dans la tribune réservée aux professeurs et au personnel de l'école, était chargé de commenter le match à l'aide d'un gros mégaphone, sous la surveillance avisée de McGonagall. Après avoir nommé les différents joueurs à leur passage autour du stade, il entra très vite dans une description détaillée du jeu.
« Et c'est parti, le premier match de la saison qui oppose Serdaigle à Gryffondor vient de commencer ! Le capitaine des aigles Roger Davies affronte celle des lions d'Angelina Johnson, qui a remplacé le brillant Olivier Dubois. Sera-t-elle à la hauteur pour prendre la relève ? C'est ce que nous espérons tous ici... ».
Harry s'envola au-dessus des joueurs, retrouvant la sensation de liberté que lui procurait son Éclair de Feu.
« Alicia Spinnet de Gryffondor détient le souaffle, elle évite habilement un cognard, échange la balle avec ses pairs poursuiveuses... Spinnet se rapproche dangereusement des buts adverses... Elle vise l'anneau central... et marque ! Ouiii ! Gryffondor ouvre le score, menant dix à zéro ! Voilà qui s'appelle ne pas traîner !».
Une vague d'applaudissement accueillit ce premier but. Harry esquissa un sourire.
Angelina lui avait formellement interdit d'attraper le Vif d'Or trop rapidement, et exigeait que Gryffondor ait au moins cinquante points d'avance. Tout ce qu'il devait faire pour le moment, s'était s'assurer que l'Attrapeuse de Serdaigle, une certaine Cho Chang, ne repère pas la petite balle dorée avant lui.
Très rapidement cependant, il parut assez évident que Gryffondor n'aurait jamais cinquante points d'avance.
Profitant de l'engouement des premiers points de la saison, un batteur et un poursuiveur Serdaigle, qui étaient positionnés du côté des buts Gryffondors, échangèrent quelques passes de cognard. Harry eut un mauvais pressentiment en les voyant tourner autour du gardien. Fred et George ne les voyaient pas, occupés à dévier un cognard de la lancée des poursuiveuses rouge et or qui filaient à nouveau vers les buts de Serdaigle.
« Fred ! George ! » s'époumona-t-il. « Là-bas ! ».
Mais les jumeaux ne l'entendirent jamais. Ils étaient bien trop loin...
Conscient d'être une cible très exposée, Jack tournait nerveusement autour des poteaux. D'une frappe courte et calculée, le batteur adverse envoya alors le cognard en direction du gardien. La balle noire et agressive le toucha au thorax, lui coupant le souffle. Complètement déséquilibré, Jack perdit le contrôle de son balai et vint s'écraser quelques mètres plus bas dans le sable.
« Oh non ! » souffla Harry qui observait la scène avec consternation.
Il se pencha sur son balai et fonça en direction de Jack, atterrissant à ses côtés. Son coéquipier ne se relevait pas, sonné.
Mme Bibine siffla un temps mort et l'imita, ainsi que le reste de l'équipe, qui atterrit en trombe autour du gardien affalé dans le sable. Elle prit quelques secondes pour examiner le joueur, tandis que les supporteurs rouge et or s'indignaient.
« Infirmerie » décréta Mme Bibine sur un ton autoritaire.
« Non ! » fit Angelina. « Il est juste un peu étourdi, n'est-ce pas Jack ? ».
Elle secoua ledit Jack par les épaules mais celui-ci était toujours évanoui.
« Un peu étourdi ? » répéta Mme Bibine comme si elle avait perdu l'esprit. « Il n'est pas en état de jouer, vous continuerez à six ! ».
« Sans gardien ? Mais c'est impossible ! Sifflez la faute ! ».
« Il n'y a pas de faute ! Un batteur a parfaitement le droit de déstabiliser un joueur adverse ! ».
« Déstabiliser ? Il l'a pratiquement fait tomber de son balai ! » s'insurgea Angelina, en vain.
Malgré les vives protestations de l'équipe, l'arbitre refusa de siffler la faute et sonna la reprise du match.
Plus de gardien, songea Harry en enfourchant son balai. Le match venait de commencer et ils n'avaient plus de gardien.
La suite fut dès lors une descente rapide vers la défaite.
Sans aucune protection des buts Gryffondors, il devint extrêmement facile pour les Serdaigles de marquer. Fred et George étaient bons batteurs, mais les adversaires également, ce qui rendait difficile toute progression rouge et or. Chacun essaya d'assumer à la fois son poste dans l'équipe, et à la fois celui de gardien. Seulement, aucun ne s'était entraîné pour stopper les arrêts, et les buts Gryffondors encaissèrent à une vitesse folle.
Comme le déroulé d'une catastrophe lentement annoncée, tout le stade vibra au nom des DAVIIIIIIIIIES, des BRADLEEEEEEY, des CHAMBEEEEERS, et autres noms Serdaigles scandés par Lee. Quand plusieurs Gryffondors manquèrent de peu d'être assommés par le souaffle en défendant les anneaux, Angelina changea totalement de stratégie. Elle fonça sur Harry qui s'écarta prudemment.
« La priorité est d'attraper le Vif d'Or. On ne peut pas marquer et défendre les buts en même temps. Attrape ce maudit Vif d'Or, qu'on en finisse avec cette mascarade »
« Non ! » fit Katie. « On a pas assez marqué, s'il attrape le Vif, on perdra quand même ».
« C'est la seule option possible, et en attendant on essaye de mettre des buts » répliqua Angelina, puis elle vociféra « LES WEASLEY ! VOUS ENCADREZ POTTER ! MAINTENANT ! ».
Harry ne l'avait jamais vue aussi tendue. N'osant pas contrarier leur capitaine, les jumeaux collèrent aux basques de leur Attrapeur, batte levée et regards jetés de tous les côtés, prêts à parer n'importe quel cognard.
Un combat brutal s'engagea entre les batteurs des équipes respectives, qui s'échangeaient des cognards avec férocité. Harry était constamment obligé de garder un œil sur eux s'il le voulait pas terminer comme leur gardien, à moitié dans les vapes sur les bancs de l'infirmerie.
« Je ne peux pas attraper le Vif d'Or dans ces conditions ! » s'exclama-t-il.
Au bout de deux pauvres minutes de ce jeu infernal, il faussa compagnie aux batteurs, redressa le manche de son balai et fila à l'autre bout du terrain.
Il fendit les airs à une vitesse si vertigineuse que tout devint flou autour de lui. Ralentissant pour se mettre à la vitesse du Vif d'Or, il arriva sous le balai de Cho Chang, sillonnant les joueurs à la manière d'un serpent. Puis il remonta soudain en chandelle et attrapa la petite balle dorée, prenant de court l'Attrapeuse Serdaigle.
« Gryffondor met un terme au match en attrapant le Vif d'Or » proclama Lee dans les tribunes officielles. « Ils totalisent donc 160 points, contre 180 pour Serdaigle. Serdaigle gagne ! ».
Les tribunes explosèrent de joie.
La respiration sifflante et les poumons en feu, Harry plongea. Il réussit à atterrir en douceur, courbaturé par le match.
« C'était une catastrophe ! » lui lança Katie. « Il était temps de mettre un terme à cette débandade ! ».
Dans un silence consterné, les Gryffondors laissèrent passer une Angelina verte de dépit. Elle fila à grand pas vers les vestiaires, le balai en main, fulminant de colère.
« On se dépêche » lança Fred au reste de l'équipe. « Je ne sais pas vous, mais personnellement je n'ai aucune envie d'affronter la mauvaise humeur de McGonagall. On a un peu de répit avant qu'elle ne s'extirpe des gradins et ne vienne nous piquer une crise de nerfs ».
Frissonnant de froid, Harry pénétra dans les vestiaires des garçons, on ne peut plus d'accord avec son camarade. Sa directrice de maison l'avait clairement prévenu qu'il avait intérêt à ce que ses retenues avec Snape n'aient pas d'impact sur le Quidditch. Certes, il avait attrapé le Vif d'Or et mis fin à la mascarade, mais McGonagall ne ferait sûrement pas la différence.
D'ailleurs, elle les attendait quelques minutes plus tard d'un pied ferme devant l'entrée des vestiaires, le regard sévère.
« Le terrain est miné » éternua Harry.
« Porte dérobée » lâcha Katie. Tous opinèrent du chef.
« Je n'aurais pas mieux proposé » fit Alicia.
« C'est d'un ridicule consommé » murmura Angelina en se mordillant les lèvres.
« Tu es beaucoup moins vindicative, tout d'un coup ! »
« Ne t'inquiète pas, elle croira tout simplement que nous avions déjà terminé de nous changer »
« Je suis la capitaine, je ne peux pas me dérober comme vous ! Nous sommes des Gryffondors, pas des couards ! »
« Il n'y a pas de Gryffondor qui tienne ! Ce n'est pas une dérobade, juste un repli opéré en toute intelligence » réfuta George. « On a perdu un match, c'est comme ça. Ce n'est pas la première fois, on cartonnera au suivant quand on sera mieux préparés »
Angelina se laissa convaincre par sa mauvaise foi, et le courage légendaire des Gryffondors passa à la trappe, en même temps que l'équipe lorsqu'elle se glissa par la porte de derrière.
