Précédemment...
Durant une séance d'Occlumancie Severus évoque la maltraitance de Harry puis lui révèle qu'il a conclu une promesse mystérieuse en vue de le protéger.
Bonne lecture !
Le Serment à la Nuit : Chapitre XV
Hello, there
Exténué, un genou à terre le temps de reprendre son souffle, son poing soutenant le menton, Harry parcourut du regard le paysage de désolation qui s'offrait à lui. Il était temps que le cours de Botanique s'achève. Plus que temps. Dehors, les bourrasques glaciales s'abattaient par à-coups, faisant trembler les vitres des serres dans un grondement chancelant. Avec le vent persistant qui balayait le château depuis plusieurs jours, la température approchait de zéro degré et pourtant, à l'intérieur des serres où flottait une confortable chaleur, nul doute qu'il aurait payé très cher pour braver le froid de décembre, à l'image de la plupart de ses camarades.
Deux heures.
Deux heures que leur classe s'acharnait à courir après des terreurs bondissantes, deux heures qu'ils suaient eau et sang…
Les horripilants bulbes sauteurs que le professeur Chourave leur avait fait planter au début de l'année venaient tout juste d'éclore, et le moins que l'on puisse dire c'est qu'ils trépignaient de joie à l'idée de sortir enfin de leurs pots. L'objectif du cours consistait à les transférer dans des pots plus gros où ils devraient être conservés encore quelques temps. Ce qui s'apparentait théoriquement à une séance de purs enfantillages s'était vite révélé être un enfer. Harry avait commis la grave erreur de sous-estimer l'exagération de Chourave lorsqu'elle les avait mis en garde contre les facétie des bébés bulbes. Elle avait omis de préciser que lesdits bébés avaient subi une croissance phénoménale, et n'avaient plus rien des gentilles plantes dodues et miniatures qu'ils avaient enterrées en septembre…
« Vous avez vu un peu leur taille ? On a forcément utilisé par erreur le même engrais que Hagrid pour ses citrouilles géantes de Halloween ! » avait lancé Dean en découvrant l'ampleur du désastre.
Les hochements de tête résignés et désenchantés de ses camarades ne l'avaient pas contredit.
Les grosses plantes joueuses, dont les teints oscillaient entre crème et marron, semblaient dotées d'un sixième sens particulièrement redoutable qui leur permettait la plupart du temps de détecter la présence proche d'un prédateur humain et de leur échapper à l'aide de pirouettes insoupçonnées. Si les élèves avaient d'abord bien ri pendant les premières minutes en leur courant après, ils avaient très vite changé d'avis tant la tâche était ardue…
Ce n'était qu'au prix de multiples efforts que l'on parvenait à enterrer les bulbes récalcitrants dans leurs pots, mettant les muscles et la patience à rude épreuve. Harry avait un peu plus d'agilité et de rapidité que les autres du fait de son poste d'Attrapeur et des années passées en compagnie des Dursley, mais sa prise était loin d'être miraculeuse. Même Neville, pourtant doué en Botanique, la seule matière où il excellait, en vérité, avait beaucoup de mal à les rempoter. Son visage lunaire était luisant de sueur, et il prenait visiblement comme un échec personnel le fait de ne pas réussir à dompter le caractère taquin des bulbes sauteurs.
« Il est 17 heures, nous en avons terminé pour aujourd'hui » annonça enfin le professeur Chourave. La parole bénie que chacun attendait… « Nous ne devrions pas avoir à les rempoter avant février, lorsqu'ils seront arrivés à maturation ».
Harry ne chercha pas à réfréner un soupir de soulagement, s'essuyant les mains sur sa blouse terreuse, écoutant à peine les consignes de révisions de Chourave pour le prochain cours. Autour de lui, nombre d'élèves épuisés par les plantes infernales s'étaient affalés sur les bancs tandis que, dans un coin opposé de la serre, un irréductible groupe de bulbes conspirateurs les narguait, ondulant doucement leur corps végétal comme dans une danse moqueuse.
« Quelqu'un peut m'aider ? Il n'arrête pas de gesticuler ! ».
Les cheveux ébouriffés, Hermione tenait fermement un dernier et gros bulbe foncé qu'elle venait d'emprisonner à l'aide d'un filet. Elle accepta l'aide bienvenue de Harry, réussissant difficilement à l'enterrer dans un gros pot. Un peu plus loin, Ron n'était pas en reste…
« Par la barbe de Merlin… Je n'ai jamais vu des teignes pareilles ! Même les gnomes qui viennent dans mon jardin sont plus faciles à attraper ! ».
« Tu as des gnomes dans ton jardin, Weasley ? » répondit Justin Finch-Fletchey avec une grimace. « Charmant ».
« Mon jardin est très grand, et ouvert à toutes sortes de créatures, ne t'en déplaise. Tu as un problème avec ça ? ».
Justin esquissa une moue désapprobatrice mais ne donna pas suite devant la mine revêche du Gryffondor. Le bulbe sauteur profita alors d'une ouverture pour leur échapper des mains et faire un bond respectable, heurtant sans douceur Harry au ventre. Emporté par son élan, le bulbe le renversa par terre et vint s'écraser sur lui, extorquant à Justin un rire aigre et railleur, imité par ses amis.
« Alors Potter, on arrive pas à garder l'équilibre ? Pourquoi tu ne mets pas tes lunettes pour y voir plus clair ? ».
Harry savait que Justin ne le portait pas spécialement dans son cœur… Il avait beau avoir reconnu de l'avoir à tort pris pour l'héritier de Serpentard et l'auteur des pétrifications dans les travées désertes du château lors de leur deuxième année, le tirage de son nom par la Coupe de Feu l'avait fait retomber dans ses disgrâces. Avoir de nouveau usé de Fourchelang lors de la première tâche n'avait pas amélioré les choses… Pas plus que la perspective du prochain match qui devait opposer Gryffondor à Poufsouffle. Sous les ricanements généralisés, il parvint enfin à jeter le gros bulbe sauteur au fond du pot où il était destiné :
« Il sait qu'il finira en ingrédients pour potions, c'est pour ça qu'il rechigne autant ! » grommela-t-il à l'attention d'Hermione. « Bon débarras ! ».
La vivace plante émit un gémissement plaintif, mais il ne s'y laissa pas prendre. Le professeur Chourave, qui l'avait entendu, éleva la voix et lui rétorqua plutôt sèchement :
« Je n'ai pas dit que ces bulbes seraient utilisés en ingrédients à potions M. Potter. Et si, comme le reste de vos camarades, vous aviez écouté puis retenu ce que j'ai dit en septembre au moment de leur plantation, vous auriez su qu'il suffisait simplement de se couvrir de jus d'ortie et se munir d'un filet pour capturer les bulbes sauteurs. Le jus d'ortie a pour effet de brouiller leurs repères et les désoriente, ce qui les rend beaucoup plus vulnérables lors de leur capture. Bien sûr on peut aussi se couvrir d'orties directement, mais c'est beaucoup moins agréable… ».
Le professeur Chourave, à l'image de Justin, traitait Harry avec plus de froideur que d'ordinaire, estimant sans nul doute que seul Cédric Diggory devait représenter Poudlard au Tournoi. La rancune était tenace…
« Ce n'est pas comme si personne ne s'était souvenu qu'il fallait se couvrir de jus d'ortie pour tromper la vigilance des bulbes » lui murmura Ron d'un ton furieux une fois qu'elle se fut détournée d'eux. « Elle s'est bien gardée de nous le dire tu penses, ça nous aurait évité deux heures de cauchemar. Qu'est-ce que tu veux, toi encore ? ».
Finch-Fletchey les observait du coin de l'œil avec l'air de ravaler une remarque déplaisante, jugeant certainement qu'il y avait un peu trop de monde autour d'eux pour s'y risquer. Harry n'aurait pas été contre, ça lui permettrait peut-être d'arrêter de le regarder comme s'il avait dévoré un citron entier à chaque fois qu'il le croisait dans les couloirs… Craignait-il qu'il ne lance une salve de vipères sur lui en scandant une obscure incantation en Fourchelang ? Finch-Fletchey finit par leur tourner le dos sans piper mot.
Harry se débarrassa de sa blouse terreuse et quitta le périmètre chauffé de la serre, crissant des dents lorsqu'il sentit le souffle du froid mordant sur son visage. Emmitouflé dans son écharpe, il s'embusqua à l'abri de la pépinière avec ses camarades en attendant que la rafale se calme. La fermeture éclair de son manteau remontée jusqu'au nez, Neville se lamentait en se frottant les mains :
« Comment ai-je pu oublier une chose aussi évidente que du jus d'orties pour attraper les bulbes sauteurs ? J'aurais dû savoir, ça aurait été tellement plus simple que de passer tout le cours à leur courir après ».
« Rassure-toi Neville, on a tous oublié » fit Harry. Il enfonça sur ses oreilles son bon vieux bonnet en laine tout effiloché.
« Je ne suis pas pressé de découvrir quelle taille feront ces crétins rebondissants » maugréa Ron. « A votre avis, ils serviront à quoi ? A part en ingrédients pour potions... J'espère qu'ils ne vont pas grandir, vous imaginez ce que ce sera quand il faudra à nouveau les sortir de leurs pots ? Il faudra y aller au couteau ! On demandera à Snape de s'en charger, c'est lui le Maître des Potions après tout. C'est vrai ça, pourquoi il ne s'en occuperait pas lui-même ? ».
« J'aimerais bien voir ça » s'esclaffa Harry. « Snape armé d'un filet en essayant d'attraper des bulbes sauteurs ! Ça lui donnerait peut être une idée de ce qu'il faut endurer pour fournir des ingrédients à potions ».
« A mon avis, il doit déjà le savoir ».
« Ou Snape se faisant courser par des bulbes sauteurs. C'est le plus probable ! On a eu du mal alors qu'on était une classe entière, je préfère ne pas penser à ce que ça aurait donné seul face à toutes ces créatures du diable ».
Imaginer le professeur s'écharpant avec ces plantes bondissantes était à hurler de rire. Ou peut-être à hurler de terreur quand on connaissait le côté taciturne du Serpentard : il avait certainement en réserve des sortilèges bien tranchants pour mettre un terme sanglant à cette épopée sautillante.
« J'y vais » lança-t-il avec une pointe de regret. « Je passe prendre une douche avant ma leçon d'Occlumancie, on se retrouve dans la salle commune pour aller dîner chez Hagrid comme convenu, d'accord ? ».
« Ouais » souffla Ron. « Si on ne s'est pas envolés d'ici là ».
A ses côtés, les cheveux de Hermione ne ressemblaient désormais plus qu'à une masse touffue et bouclée.
Relevant le col de sa cape autour de son cou, Harry s'arma de courage pour braver le vent réfrigérant. Il sillonna le périmètre protégé des serres, qu'il quitta pour affronter les bourrasques glacées automnales, et plissa ses yeux agressés. Une main sur son bonnet usé jusqu'à la corde et qui menaçait de s'envoler au vent mauvais, il baissa la tête et accéléra le pas, ses doigts devenant rapidement gelés. Ce n'était pas encore l'hiver, mais c'était tout comme. Décembre était bien entamé, et il pressentait déjà que l'hiver serait glacial. Il en frissonnait même d'avance.
« Tant pis pour le bonnet » grommela-t-il en le glissant dans son sac.
Fourrant les mains dans les poches pour se réchauffer, il traversa en pestant les froides rafales jusqu'à atteindre le couvert du château. Fourbu par le cours de Botanique, les cheveux en bataille, il prit la direction la Tour Gryffondor pour se débarrasser de la terre qui lui collait à la peau. Il lui restait un peu de marge avant sa séance d'Occlumancie avec Snape, autant se présenter convenablement s'il ne voulait pas s'attirer les foudres du Professeur.
Les dernières retenues s'étaient déroulées sans incident notable, dissipant la gêne qui avait existé entre eux. C'était comme s'ils observaient une trêve tacite. Puis Snape lui avait de nouveau assené un pénible sermon pour s'assurer que la sanction de sa cavale interdite à Pré-au-Lard était bien imprimée dans son esprit, lui déconseillant vivement de s'aventurer à faire quoi que ce soit qui puisse le conduire en dehors des murs du château.
Tandis qu'il grimpait les escaliers mobiles, il croisa un groupe de filles qui gloussa de rire sur son passage, se cachant les lèvres derrière les mains. Il leva les yeux au ciel. Ce fichu Bal de Noël…
L'annonce du professeur McGonagall quelques jours auparavant avait fait grand bruit, et il n'était pas ravi de devoir se trouver une partenaire pour ouvrir la danse. Horrifié, il avait eu beau demander à sa directrice de maison si le contrat magique qui le liait à la participation au Tournoi des Trois Sorciers stipulait qu'il devait ouvrir le bal sous peine de mort lente et douloureuse, elle lui avait rétorqué d'une mince pincée que ce n'était aucunement un serment magique, et qu'il était tout simplement inenvisageable qu'un champion refuse de se plier à cette règle de bienséance. Argumenter avec force et convictions n'avait servi à rien, ni même lorsque Harry lui avait proposé d'avoir des retenues tout l'hiver plutôt que de danser en public, ce à quoi la lionne lui avait juré qu'elle viendrait le traîner jusque sur la piste de danse s'il le fallait. Et il préférait s'épargner cette humiliation. Ce n'était pas des paroles en l'air.
Depuis lors, tout Poudlard semblait s'être mis en quête d'un cavalier.
Krum, Diggory et Delacour étaient évidemment adulés. Matures, beaux, forts et intelligents, ils forçaient l'admiration voire l'adoration de nombreux étudiants. Harry était dans une moindre mesure impacté, mais aux yeux d'une partie de la population, il restait l'usurpateur, ou pire, celui qui parlait la langue des serpents. De toute façon, il ne suscitait les convoitises que des plus jeunes qui rougissaient et murmuraient à son passage. C'était gênant. Très gênant.
Et ridicule ! Il était toujours Harry, il ne s'était pas transformé en prince charmant !
Et d'ailleurs, il n'avait jamais dansé de sa vie. Il se souvenait encore de la gifle magistrale reçue par l'oncle Vernon quand il avait cinq ans et qu'il avait esquissé des pas de danse quand tante Pétunia avait mis de la musique dans le salon. A la rigueur, il avait dansé aux kermesses de l'école. Mais un bal ? Jamais. McGonagall pourrait bien le traîner sur la piste de danse, il ne danserait pas. Il avait encore le droit de disposer comme bon lui semblait de ses mouvements !
Seul dans son dortoir, il apprécia longuement l'eau brûlante sur sa peau, maudissant une fois de plus les bulbes sauteurs.
Il pensait avoir été rapide quand il quitta enfin la salle de bain, où la vapeur chaude avait formé de la buée sur les vitres, mais manqua s'étrangler lorsqu'il jeta un coup d'œil machinal sur l'horloge murale. Cinq minute. Il avait cinq minutes pour rejoindre les cachots. Snape allait lui faire la peau !
Laissant échapper un juron qui aurait tiré une exclamation outrée à tante Pétunia, il se sécha en quatrième vitesse puis s'évertua à enfiler son uniforme scolaire. Passant une serviette sur ses cheveux humides, il revêtit sa cape sans avoir le temps de mettre son manteau, attrapa son sac et dévala les escaliers en trombe, manquant de les terminer en roulé-boulé. Il fonça comme une flèche dans la salle commune, croisant Katie Bell qui s'approchait de lui :
« Ah Harry je te cherchais ! Angelina vient de fixer le prochain entraînement avant le match contre... ».
« Pas le temps ! » aboya-t-il sans aucune considération pour sa coéquipière. « Ouvre-toi ! » ordonna-t-il à la Grosse Dame, qui, ayant sûrement entendu sa cavalcade, était déjà en train de pivoter son tableau.
Il ne prêta pas la moindre attention au portrait qui se plaignait de l'impolitesse des étudiants et fila ventre à terre. La fraîcheur du couloir lui fit claquer des dents. Les serres du professeur Chourave étaient chauffées pour prendre soin de ces fanfarons de bulbes sauteurs, mais on laissait les courants d'air froid circuler dans le château... La direction avait décidément un sens aigu des priorités…
Le premier coup de cloches lointain résonna quelque part dans le château alors qu'il passait le Hall en direction des cachots. L'Horloge de Poudlard semblait lui lancer un avertissement, comme pour le mettre au défi d'arriver à destination avant que les six coups ne soient sonnés. Harry accéléra la cadence, courant à en perdre haleine, à en perdre ses poumons.
La respiration courte, les flancs en feu et le cœur battant, il piqua un sprint en s'engageant dans les cachots au moment où retentissait le dernier gong, tel un mauvais présage.
« Vous êtes en retard M. Potter » gronda le Professeur quand il fit irruption devant la porte de son bureau, déjà ouverte.
« Désolé Professeur » lâcha Harry en tentant de reprendre son souffle. Snape le fusilla du regard.
« J'imagine que vous vous pensez assez important pour vous permettre d'arriver en retard à votre leçon d'Occlumancie, n'est-ce pas ? ». Les bras croisés sur le torse et l'œil critique, il vint l'observer de la tête aux pieds. « Que vous est-il arrivé ? Vous avez plongé dans le lac ? ».
Harry inspira profondément :
« Aucun risque. Je ne plongerai jamais dans le lac de mon plein gré ».
Le fait que le Calamar y soit maître des lieux était un motif amplement suffisant.
Le fait qu'il ne soit pas un champion de natation, aussi. Oh, il se débrouillait. Les Dursley avaient bien été obligés de le laisser apprendre à nager lors des sorties scolaires à la piscine. S'il savait faire le minimum comme la brasse et un peu de crawl, les tentatives répétées de Dudley et ses amis pour lui mettre la tête sous l'eau ou essayer de le noyer au fond du bassin avaient fait naître en lui une certaine méfiance de l'eau. Des eaux profondes, plus exactement. Le lac était aussi magnifique qu'intimidant, il n'osait songer à ce que cachaient les eaux noires et tranquilles.
Leur noirceur devait refléter une profondeur vertigineuse qui lui nouait les entrailles. Ça ne lui avait pas du tout posé problème lors de sa première année quand il avait dû le traverser en barque pour se rendre au château à la cérémonie du Choixpeau. Ni quand il le survolait en balai, à une hauteur respectable, au cas où il perdrait le contrôle de sa monture bien sûr. Et lorsqu'il faisait beau, c'était un vrai plaisir de se balader au bord de l'eau bleue et calme. Mais l'idée d'y tomber par mésaventure et de sombrer dans les abîmes troubles du lac était terrifiante. Il n'y avait aucune raison de tomber dedans. Et même si ça arrivait, il savait à peu près nager. A supposer qu'il ait le temps de nager et que le Calamar n'entortille pas un tentacule autour de sa cheville pour l'emmener au fond de sa caverne sous-marine.
A sa connaissance, le Calamar n'était pas agressif. Pour qui restait à bonne distance.
Devant lui, Snape se fendit d'un sourire narquois.
« En effet, personne de sain d'esprit n'a envie de nager dans les eaux du lac. Malheureusement, prendre une douche n'est pas prioritaire sur une leçon d'Occlumancie. J'enlève donc cinq points à Gryffondor ».
« Chourave nous a fait attraper des bulbes sauteurs pour les rempoter, j'avais de la terre partout sur moi. Je devais absolument me changer ».
« Le professeur Chourave. Je vais finir par vous inculquer le respect des titres ! ».
Quelques minutes durant, Harry observa le professeur trier et parapher des dossiers, puis l'homme finit par se lever. Quelle mauvaise foi… il aurait tout aussi bien pu arriver dix fois en retard...
« Allons-y » décréta enfin Snape en le faisant sortir de son bureau.
Ils allaient à nouveau avoir Occlumancie dans cette pièce verte perdue dans les profondeurs du château. Si Snape lui avait donné rendez-vous directement en bas, il ne serait pas seulement arrivé en retard : il n'aurait jamais trouvé la salle. De toute façon, vu le malaise glacé que lui inspiraient les dédales labyrinthiques des fondations de l'école, il préférait encore s'y aventurer en compagnie de son professeur.
« Professeur Snape ! » les interpella une voix claire alors qu'ils s'éloignaient dans le couloir.
En haut d'une volée de marches, une jeune femme vêtue aux couleurs de Serdaigle venait d'apparaître. Elle vint jusqu'à eux d'un pas pressé, les saluant d'un bref hochement de tête, puis se posta devant Snape. Un insigne étincelant bleu et bronze était épinglé sur son torse représentait un double P entrelacé d'aigles. La Préfète-en-chef était légèrement essoufflée, elle avait dû cavaler à travers le château jusqu'à leur rencontre…
« Professeur, je vous cherchais justement » dit-elle, comme si elle le croisait par un heureux hasard.
« Et que me vaut cet honneur ? ».
« Le professeur McGonagall m'envoie vous prévenir qu'elle vous attend maintenant dans la salle des professeurs ».
« J'ai indiqué tout à l'heure au professeur McGonagall que je ne devais pas être dérangé dans mon bureau. Et j'ai une affaire à régler avec M. Potter, donc je la verrai ce soir ».
La septième année posa un regard compatissant sur Harry. Elle s'imaginait visiblement qu'il avait dû écoper d'une retenue avec lui. Elle n'était pas loin de la vérité mais il préférait une retenue plutôt que de subir un cours de supplice mental dans un cachot lugubre.
« Le professeur McGonagall m'a chargée de vous dire que c'est urgent et que ça ne peut pas attendre, elle requiert votre présence immédiatement. Il semblerait que l'école ait de la visite via le Réseau de poudre de Cheminette ».
« Allons bon, que se passe-t-il ? ». La Préfète-en-chef haussa les épaules. « Elle n'a rien ajouté d'autre ? ».
« Rien, elle a juste précisé que c'était important ».
« Potter, si je ne suis pas revenu d'ici une demie-heure, considérez que votre retenue est reportée ».
Harry hocha la tête et regarda le professeur s'éloigner à grand pas, suivi par la Préfète-en-chef.
La raison pour laquelle McGonagall faisait appel à Snape devait être suffisamment importante car il surveilla soigneusement la montre de son poignet. Et, quand les aiguilles franchirent la demie, un sourire ravi s'étira sur ses lèvres. Parfait ! Il n'aurait pas Occlumancie aujourd'hui ! Et il n'y avait pas de petite victoire, se réjouit-il en hâtant le pas vers la sortie des cachots, d'excellente humeur.
Il prit toutefois soin de progresser avec prudence, dès fois que Snape serait de retour. Et il ne se considéra comme vraiment libre qu'une fois qu'il passa en toute sécurité le portrait de la Grosse Dame qui le gratifia d'un :
« C'est bien la peine de crier sur les gens si c'est pour revenir après ! N'importe quoi ! Les jeunes, de nos jours... ».
o
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Peu avant l'heure du dîner, il quitta le couvert du château en direction de la cabane de Hagrid en compagnie de Ron et Hermione, bravant à nouveau le vent froid qui avait soufflé toute la journée sur le parc. Leur ami et garde-chasse les avaient conviés autour d'un repas chaleureux, ce qui ne semblait pas enchanter particulièrement Ron.
« J'espère au moins que ça sera comestible, je vous signale quand même qu'on loupe de délicieuses lasagnes servies dans la Grande Salle ».
« Tu es mauvaise langue, Ron » soupira Hermione. « Si tu n'es pas content, tu n'avais qu'à pas venir ».
« Vous vous souvenez des gâteaux qu'il nous avait servis la dernière fois qu'on est allés prendre le thé chez lui ? Ils étaient durs comme du granit ! C'est peut-être bon pour nourrir ses bestioles sauvages, mais pour des gens normaux c'est un coup à perdre une dent ! Et pas qu'une seule, d'ailleurs ».
« Je lui ai donné quelques astuces pour bien suivre les recettes, normalement ça devrait s'améliorer ».
Esquissant un sourire en les écoutant débattre sur les talents culinaires de leur grand ami, Harry donna un coup de pied nonchalant dans une pierre qui dégringola en contrebas du chemin tortueux. La gorge douloureuse, il mordilla un des bonbons à la menthe et au miel que Snape lui avait donnés, et resserra autour du cou son écharpe rouge et or. Dans le parc, les dernières feuilles aux flamboyantes couleurs de l'automne virevoltaient dans une danse effrénée. Malgré le vent, le ciel était d'un bleu marine limpide tirant sur le rose, et commençait à s'assombrir à l'est. Seuls des volutes de fumées s'élevaient au-dessus de la cabane de Hagrid.
Rubeus Hagrid, gardien des Clefs et des Lieux de Poudlard, fut ravi de les accueillir à en juger le large sourire qui éclaira son visage. Il avait disposé d'énormes bûches de bois dans la cheminée, et il régnait une douillette chaleur dans sa maison. Malgré le confort plutôt rustique, Harry s'y sentait toujours comme chez lui. La gentillesse de leur hôte y était pour beaucoup... Une odeur de viande salivante flottait dans la cabane : quelque chose crépitait dans une grande cocotte en cuivre sur la cuisinière, et du gibier tournait lentement sur une broche fixée dans l'âtre de la cheminée.
« Qu'est-ce que c'est ? » demanda-t-il, interloqué.
« Du sanglier » grogna Hagrid. « Tu aimes ? ».
« Je n'en ai jamais goûté ».
« Ah, ils n'en servent pas à Poudlard ? ».
« Je ne crois pas. Où est-ce que vous l'avez trouvé ? ».
« Dans la forêt, pardi ! Tu verras, le sanglier est une viande très goûteuse ».
Bien sûr. Il n'y avait guère que Hagrid pour s'aventurer dans l'immense Forêt Interdite chasser le sanglier. Si les élèves pouvaient y aller en restant à la l'orée des arbres, ils n'étaient toutefois pas autorisés à s'y balader plus en profondeur. Ce qui n'avait pas empêché Harry et Ron de s'y rendre seuls et d'y croiser Aragog l'araignée géante. Ni la direction d'y envoyer des premières années avec le garde-chasse, mandatés pour retrouver une licorne blessée. Pour leur défense, Hagrid était suffisamment dissuasif pour assurer leur sécurité…
Le garde-chasse remua les légumes qui cuisaient dans l'énorme cocotte. De la vapeur brûlante s'en échappa et il en éloigna son visage, les yeux embués.
« Alors, qu'est-ce que vous avez fait aujourd'hui ? » demanda-t-il en s'asseyant sur un canapé qu'il occupait à lui tout seul.
Le Trio se partagea l'autre sofa renfoncé mais confortable et garni de coussins moelleux. Hagrid leur servit du jus de fruit fait maison tandis qu'ils relataient leur journée. Le jus de fruits frais apaisa la gorge irritée de Harry, qui reprit un nouveau bonbon au miel. Il allait devoir ralentir un peu la cadence, sinon il serait bientôt obligé d'aller en quémander à Snape, et il n'avait pas envie de le faire.
La conversation fila sur les cours et les dernières actualités, jusqu'à ce que Hagrid se penche vers eux, confessant d'un air mystérieux :
« J'ai enfin compris pourquoi les organisateurs du Tournoi des Trois Sorciers refusent de me dire où ont été relâchées les vouivres ».
Ce n'était un secret pour personne que Hagrid vouait une adoration prononcée pour toutes les créatures, et plus particulièrement envers les créatures magiques dangereuses. Depuis la première tâche, il leur répétait à quel point il regrettait de ne pas avoir eu l'occasion d'approcher de plus près l'une de ces vouivres. Nul doute qu'il en aurait volontiers kidnappé une…
« J'ai appris au détour d'une conversation dans un bar à Pré-au-Lard que deux d'entre elles se sont échappées durant leur transfert hors de l'école. Évidemment, l'affaire ne doit surtout pas s'ébruiter, imaginez un peu le ramdam que ça ferait ». Et cette nouvelle semblait hautement le réjouir. Ses yeux noirs et chaleureux irradiaient de fierté. Harry se figea, son verre à la main.
« Échappées ? » fit Hermione d'une voix atone. « Que voulez-vous dire, par échappées ? ».
« Libres comme l'air ! » s'exclama-t-il, les yeux brillants d'admiration, et la jeune fille poussa un petit cri, les mains sur la bouche. « Ne t'inquiète pas Hermione, les vouivres ne feraient pas de mal à une mouche, tant qu'on les laisse vivre en paix et qu'on ne se hasarde pas à voler le bijou qu'elles arborent sur le front. Tu as bien vu, Harry était plutôt tranquille dans l'arène, et ça s'est corsé à partir du moment où il a essayé de lui dérober son diamant ».
« Pas de mal à une mouche ? » hoqueta Hermione.
« La vouivre est un animal très intelligent, elle n'est pas agressive si on ne l'offense pas. Un peu comme un hippogriffe, finalement ».
« Un hippogriffe, oui » murmura Harry, échangeant un regard avec Ron.
« En plus dangereux » concéda Hagrid. « Plus impressionnant ».
« Bien sûr. Difficile de voler à dos de vouivre ».
« Hagrid, ne me dîtes pas que les vouivres échappées se baladent ni vues ni connues dans le parc ? » fit Hermione d'une voix tremblante.
Le garde-chasse qui plantait une pique d'une taille impressionnante dans le sanglier rôtissant au-dessus du feu, eut un rire rocailleux.
« Tu t'inquiètes trop, Hermione ! Selon mon informateur, elles étaient au-delà du périmètre de Poudlard quand elles ont pris la poudre d'escampette ! De telles créatures sont trop grandes pour franchir l'enceinte du parc sans qu'il n'y ait d'alerte magique, elles peuvent se montrer très discrètes mais les protections qui entourent le château les auraient détectées. Et puis la Forêt Interdite ne correspond pas vraiment à leur environnement naturel. Non Hermione, hélas j'ai bien peur qu'elles n'aient pas très envie de revenir dans les parages, elles doivent redouter qu'on les attrape de nouveau. Mais je peux me tromper… ». La note d'espoir dans sa voix trahissait une envie persistante de se tromper. « Après tout il fait bon vivre par-ici, pour des vouivres. Des lacs, des montagnes et ruisseaux, les collines et plaines verdoyantes. Ce sont des endroits rêvés pour vivre en paix ».
Ron dévisagea le garde-chasse comme s'il était fou, et Harry évita soigneusement son regard.
La viande de sanglier s'avéra délicieuse, éveillant même les soupçons de Ron qui vérifia plusieurs fois qu'aucun elfe de maison ne se cachait sous la cuisinière. Les patates et autres légumes rôtis étaient exquis et ils se régalèrent. Hagrid avait préparé des gâteaux pour le dessert, et il leur en servit une platée entière avant de poser une théière d'une taille démesurée sur la table. Non sans une certaine appréhension, les Gryffondors se servirent plus par politesse que par réelle envie. Contre toute attente cependant, les gâteaux étaient plutôt tendres, et non pas durs comme ils l'avaient redouté.
« Il a dû jeter les mauvais à Crockdur » persifla Ron à voix basse quand Hagrid eut le dos tourné, et Hermione leva les yeux au ciel.
« Tout le monde n'a pas la chance ou l'envie avoir un elfe de maison à portée de main pour nous préparer de délicieux petits plats ».
« Oh non, ne recommencez pas » intervint Harry avec agacement. « J'en ai marre de vous entendre vous chamailler pour ça ».
Hermione ouvrit la bouche, mais fort heureusement Hagrid revint s'asseoir sur son canapé qui grinça.
« Que se passe-t-il ? ».
« Nous disions que vos gâteaux étaient nettement mieux réussis que la dernière fois » plaisanta Harry. Le garde-chasse émit un rire guttural tandis que Ron retenait son souffle.
« Merci Harry, je dois dire que la pâtisserie ce n'est pas mon fort. Je suis même plus doué en potions qu'en pâtisserie, en fait ».
« Vous faîtes des potions, Hagrid ? Quel genre de potions ? » s'enquit aussitôt Hermione avec intérêt.
Harry mordit dans un gâteau. Parler de potions fit naviguer ses pensées vers le taciturne directeur de Serpentard. Une promesse... Il avait cogité ces derniers jours, passant en revue tous ceux qui pouvaient tenir assez à lui pour nouer une promesse obligeant Snape à le protéger. Qui ? pensa-t-il pour la millième fois.
Qui donc Severus Snape pouvait-il suffisamment apprécier, respecter voire craindre, pour qu'il protège le fils honni de James Potter ? Depuis sa première année, il avait reçu des remarques acerbes du professeur concernant son père, et elles n'étaient pas élogieuses, les deux hommes se détestant du temps où son père vivait encore. Alors qui diable pouvait bien être le lien entre lui et le professeur ? Il s'était creusé la cervelle tous les jours, toutes les nuits avant de s'endormir, sans jamais trouver la réponse. En fait, les seules possibilités qu'il voyait étaient tout bonnement peu plausibles.
Pas les Dursley, il en était sûr. Eux auraient même chèrement payé pour le faire disparaître de leur vie. Pas non plus un étudiant, il n'imaginait pas du tout l'homme promettre quoi que ce soit à un élève. Si ce n'était Dumbledore, était-ce McGonagall ? Après tout, elle et Snape semblaient en bons termes, amis même. Mais ça ne tenait pas vraiment la route : McGonagall était une sorcière brillante, elle n'avait pas besoin que l'un de ses collègue défende Harry à sa place, son honneur de fière Gryffondor l'en empêchait... Lupin ? Absurde, Snape le méprisait autant qu'il le détestait. Et puis, c'était un loup-garou, une raison suffisante pour le Serpentard pour ne pas se lier avec l'ancien professeur de Défense. Les Weasley ? Pourquoi Snape s'engagerait-il avec les Weasley ? Ça n'avait absolument aucun sens.
Il observa Hagrid avaler une lampée de biscuits. Il répondait à Hermione qui lui demandait quelques précisions sur les produits qu'il utilisait pour donner cette taille démesurée aux légumes de son potager. Ses yeux étaient aussi noirs que ceux de Snape, mais infiniment plus chaleureux, plus bienveillants. Ils ne rappelaient ni des puits de froideur, ni des murs aveugles. Peut-être que Hagrid… Non, Hagrid était trop franc pour lui cacher quoi que ce soit. Hagrid ne se serait pas embarrassé de réponses évasives, il lui aurait clairement fait part de ses intentions.
Enfin, ça ne coûtait rien d'essayer après tout.
Hagrid leur servit du thé amer à force d'avoir trop longtemps infusé, et que les Gryffondors adoucirent à grand renfort de sucre de canne.
Le dîner achevé, le garde-chasse emballa dans une serviette les gâteaux restants qu'il leur fourra de force dans les mains et jeta un coup d'œil par la fenêtre, où la nuit était depuis longtemps tombée :
« Il est grand temps que vous rentriez, il ne faudrait pas vous attirer des ennuis parce que vous ne respectez pas le couvre-feu ».
« Avancez devant, j'ai quelque chose à demander à Hagrid » fit Harry.
« On t'attend près de l'enclos des Malagrifs » fit Hermione. « Enfin... pas trop près non plus ».
Les Malagrifs tachetés, sortes de gros homards à carapace grise, étaient élevés depuis la rentrée par Hagrid, et vu leur tendance à s'énerver et exploser, il valait mieux se tenir à distance si on ne voulait se faire attaquer. Harry se demandait encore s'ils étaient destinés à un dessein particulier, comme finir autour d'une broche à Noël ou égayer la deuxième tâche. Quel goût cela pouvait bien avoir ?
Laissant ses deux amis dehors, il repoussa la porte et se tourna vers le garde-chasse qui s'était attelé à faire la vaisselle.
« Hagrid… J'ai une question à vous poser ». L'homme s'immobilisa, un torchon dans la main.
« Oui, Harry ? ».
« C'est à propos du professeur Snape. Il m'a dit quelque chose de bizarre l'autre jour, pendant ma leçon d'Occlumancie ».
« Bizarre ? C'est-à-dire ? ».
« Vous savez qu'il me protège, ces derniers temps, cet été chez les Dursley, puis dans la forêt magique quelque part dans le nord du pays avec ces horribles loups… ».
« Ils ne sont pas horribles » corrigea Hagrid. « Hermione a dit qu'ils étaient sûrement domptés par une personne faisant usage de la Magie noire, mais les loups argentés qui t'ont poursuivis ne sont probablement pas horribles. Ce n'est pas leur faute s'ils sont manipulés ».
Harry plissa les yeux. Il n'était pas sûr que même sans être sous le contrôle d'un sorcier doté de mauvaises intentions, les Lycaons argentés soient réellement inoffensifs.
« Certes » admit-il cependant, peu enclin à froisser son ami. « Je disais donc, Snape a l'air de vouloir me protéger ».
« En effet, il semblerait » fit Hagrid.
« Est-ce que vous savez pourquoi ? ».
C'est un sujet que lui, Ron et Hermione avaient déjà abordé avec le garde-chasse par le passé, mais il ne répondait jamais précisément, haussant les épaules de façon évasive ou détournant le regard avec gêne. Hagrid était un garde-chasse, gardien des Clefs de Poudlard, il pouvait s'épancher beaucoup quand il le voulait, sauf lorsqu'il devait garder un secret, et il était dans ce cas très coriace à ne pas le révéler. Il entendait beaucoup de paroles et de ragots, avec tous les passages à Poudlard et au village. Le trio avait souvent glané de précieuses informations au cours des années précédentes. Alors peut-être qu'il savait quelque chose, peut-être pouvait-il l'aider et lui donner une information dont il aurait eu connaissance, même à son insu.
Comme il s'y attendait, Hagrid répondit à sa question par la négative. Harry choisit d'y aller avec prudence et adopta un ton dégagé :
« Et si Snape me protégeait par loyauté envers quelqu'un, quelqu'un qui veut me garder en sécurité, qui pensez-vous que ce pourrait être ? ».
« C'est sans doute le professeur Dumbledore qui lui a demandé ».
« Et si ce n'était pas Dumbledore ? Si c'était quelqu'un d'autre, quelqu'un qui n'est ni un professeur ni un étudiant, qui tient suffisamment à moi et s'entend assez avec Snape pour lui demander de me protéger ? ».
En élaborant des hypothèses, Harry espérait ne pas trop s'avancer et ne pas donner à Hagrid l'impression qu'il en savait plus qu'il ne suggérait. Il avait confiance en son ami et savait qu'il n'irait pas tout répéter aux autres mais il ne devait pas le braquer, il devait trouver subtilement l'information, mener l'enquête l'air de rien.
Le garde-chasse prit le temps d'essuyer une assiette avant de répondre, paraissant réfléchir à sa question. Il était visiblement en train de chercher un point commun entre Harry et Snape, une personne commune. Et à en juger son regard pensif, il n'avait pas plus d'idée que le Gryffondor. Harry avait décidé de ne pas en parler à Ron et Hermione. Pas encore. Cette histoire de promesse semblait assez sensible et il préférait en savoir un peu plus avant de les mettre dans la confidence.
Un air étrange passa soudain sur le visage buriné du garde-chasse. Exactement comme si une illumination brutale venait de lui irradier l'esprit. Un regain d'espoir naquit dans le cœur de Harry, mais l'homme se ferma aussitôt et se détourna, attrapant d'autres vaisselles, les faisant s'entrechoquer.
« Hagrid ? Vous savez quelque chose ? ».
« Non, non » répondit-il précipitamment, le regard fuyant. « Juste une hypothèse stupide ».
« Hagrid… » le pressa le garçon « Il n'y a pas d'hypothèse stupide ».
« Je ne sais pas pourquoi, Harry. Le professeur Snape est quelqu'un de très secret, tu le sais déjà, et ce sont des affaires qui ne nous regardent pas ».
« C'est une affaire qui me concerne totalement, c'est de moi dont on parle !».
« Il n'a peut-être pas envie que tu sois au courant de ça. Je ne sais pas qui pourrait être cette personne, et de toute façon, es-tu bien certain qu'il agit sur son ordre ? Il se peut très bien que tu te fasses des idées tout seul, ce ne serait pas la première fois, et que Dumbledore lui ai demandé de te protéger. Dumbledore peut obtenir beaucoup de la part des gens qui lui sont fidèles. Tu devrais y aller maintenant, il faut rentrer avant le couvre-feu, et puis tu as cours demain matin. Vous voulez que je vous raccompagne ? ».
Quand il s'y mettait, Hagrid était exactement comme Snape : aussi têtu qu'une huître.
Chassé par son hôte, Harry quitta la cabane surchauffée, la brusque différence de température lui faisant hérisser les cheveux et serrer les dents. Il faisait beaucoup plus froid que tout à l'heure, le vent soufflait toujours avec autant de force en bourrasques réfrigérantes.
Ouvrant la marche, Hermione avait pris la précaution d'emporter avec elle une lanterne, et ils prirent la direction du château sous un vent glacial, emmitouflés dans leurs manteaux et écharpes.
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Ses robes voltigèrent au détour d'un angle du couloir, et même le secret plaisir de voir sursauter les premières années qui lui jetèrent des regards craintifs ne suffit pas à apaiser sa mauvaise humeur.
Severus était en retard. Très en retard, même. Il n'avait aucune excuse, il s'était éternisé à préparer une potion longue et fastidieuse dans son laboratoire et avait tout bonnement oublié qu'il devait surveiller l'étude. Pour sa défense, ce ne devait initialement pas être à lui de s'en charger. C'est donc de fort mauvaise humeur qu'il avait abandonné sa préparation.
Le pas claquant sur les dalles et ses robes tourbillonnant derrière lui, il ne fit hélas pas une entrée aussi théâtrale que souhaitée dans la Grande Salle, les doubles portes ne s'étant pas ouvertes assez rapidement à son passage, ce qui ne fut pas pour améliorer son humeur. Il repéra Rusard assis au bureau, surveillant l'étude d'un air renfrogné. Il n'était pas difficile de deviner qu'il avait plus intéressant à faire qu'assumer la surveillance des étudiants - lui-même s'en serait également bien passé. C'était habituellement une tâche déléguée à certains assistants mais il n'y en avait aucun disponible aujourd'hui, et il fallait bien que quelqu'un dans ce fichu château se dévoue pour surveiller ces maudits cornichons, songea-t-il en sentant un certain agacement lui courir sur le haricot. Il prit la relève du concierge et balaya les tables du regard.
L'effet fut immédiat, le léger bruissement de murmures que Rusard n'était pas parvenu à étouffer efficacement céda la place à un silence religieux.
L'étude se déroula calmement, ponctuée de crissements de plumes et de pages feuilletées lorsque, au bout d'une heure, un son pour le moins incongru se fit entendre.
Ça ressemblait à un grattement, comme si quelqu'un s'amusait à griffer les portes de la Grande Salle. Quelqu'un ou quelque chose... Le regard noir, Snape s'apprêtait à se lever pour faire cesser cette imbécile distraction, mais l'une de ses Serpentard plus proche des portes était déjà en train d'entrebâiller les battants. Elle sursauta en arrière quand elle vit passer une chouette blanche comme neige qui fonça droit vers son propriétaire, faisant se lever quelques têtes.
Son propriétaire n'était bien évidemment nul autre que Potter, qui lâcha un petit cri dont Snape était certain qu'il aurait préféré garder silencieux lorsque des ailes blanches voletèrent sur lui.
« Hedwige ! » s'écria le garçon, faisant converger tous les regards vers lui.
Le divertissement qu'offrait l'arrivée d'une chouette, normalement interdite en-dehors des horaires de livraison de courrier, était visiblement le bienvenu pour troubler le silence studieux et l'ennui des devoirs. Ce n'était cependant pas de l'avis de Severus qui fondit sur le garçon comme un oiseau de proie en chasse.
« M. Potter ! Les chouettes, hiboux et autres volatiles de compagnie ne sont autorisés ni dans les salles de cours ni dans la Grande Salle en-dehors des plages horaires dispensées ! ».
« Hedwige, qu'est-ce qui te prend ! » lança le gamin, qui essayait de calmer sa chouette. L'animal était surexcité.
« Tu donnes de la drogue à ta chouette, Harry ? » demanda Seamus, faisant ricaner les Gryffondors les plus proches de la tablée.
« Silence ! » ordonna le Professeur, tandis que chacun commençait à y aller de son commentaire inintéressant. « M. Potter, dehors ».
« Du calme Hedwige ! Arrête ! Calme -toi ! ».
Voyant que le garçon ne parvenait même pas à se faire respecter par un vulgaire oiseau, Snape l'attrapa par le bras :
« Dehors ! Cet endroit est un lieu d'étude, pas une volière ambulante ! ».
« Attendez ! Elle a un message dans ses griffes... je dois lire le message ». L'inquiétude soudaine qu'il y avait dans sa voix alerta le Professeur.
Ce qui ne l'empêcha pas de siffler :
« Vous le lirez dehors. Vous prenez vos affaires et vous sortez d'ici. Maintenant ».
Les conversations reprenaient déjà. Agacé, Severus rugit d'une voix de stentor :
« J'ai dit… SILENCE ! »
Il obtint la satisfaction de voir la plupart des têtes rentrer dans les épaules et traîna ensuite le garçon hors de la Grande Salle tandis que la chouette volait au-dessus d'eux, visiblement très impatiente de délivrer son satané message.
Lorsqu'ils eurent franchi les double portes, Severus relâcha le garçon qui attrapa nerveusement le petit bout de parchemin que la chouette gardait emprisonné dans ses serres. Qu'y avait-il de si important qui puisse susciter l'inquiétude de Potter ?
Le garçon le déplia frénétiquement et le parcourut, les sourcils froncés. Il retenait son souffle. Il n'y avait guère que quelques lignes griffonnées dessus, pourtant Snape vit Potter se transfigurer lentement au fur et à mesure qu'il lisait. Ses traits inquiets firent place à une joie intense qui inonda ses prunelles émeraudes, et un immense sourire illumina tant son regard que son visage.
« Que vous arrive-t-il M. Potter ? Le Père Noël a accepté votre liste de cadeaux ? A moins que vous n'ayez retrouvé vos neurones oubliés? ».
« Génial ! » s'exclama Potter, comme s'il oubliait à qui il s'adressait.
Il brandit son poing en l'air en signe de victoire, tandis que la chouette roucoulait de rire. Les deux compères partageaient visiblement une complicité et un secret qui le dépassaient. Interdit, il haussa un sourcil.
« Au revoir Professeur » lança Potter avec un enjouement que Severus ne lui connaissait pas.
Harry pivota sur ses talons pour s'élancer en courant dans le couloir, mais il eut la surprise de sentir la poigne ferme du Professeur sur son épaule qui le rattrapait.
« Potter ! ».
Le Professeur le retourna et Harry, immobilisé, leva des yeux brillants vers lui.
« Je veux une explication. Quel message votre chouette a de si important pour venir perturber le bon déroulement de l'étude ? ».
« C'est privé ».
« Privé ? ».
« Oui ».
« Vous ne seriez tout de même pas en train de manigancer un mauvais coup, par hasard ? ».
La question sonnait comme une dissuasion. Potter eut un sourire malicieux, un sourire franc qui était la réplique exacte de celui de sa mère. Severus sentit quelque chose se nouer dans son corps.
« Aucun mauvais coup, Professeur ».
L'homme ne décela pas de trace de mensonge dans son regard. Pourtant, le Gryffondor ne se répandit pas non plus en explications et Severus résista à l'envie extrêmement séduisante de recourir à l'Occlumancie.
Harry n'était pas certain que Snape soit prêt à entendre la merveilleuse nouvelle qu'il venait de déchiffrer. D'ailleurs, l'homme ne l'avait toujours pas lâché. Mieux valait ne pas courir le risque de se faire étrangler sur-le-champ. Il caressa du bout des doigts l'encre noire gribouillée sur le parchemin, n'osant y croire vraiment. Ses yeux passèrent sur la signature si caractéristique de son expéditeur, une petite tête de chien dessinée.
Harry,
Je sais que mon absence de réponses doit te paraître impardonnable, j'espère que tu ne t'es pas trop inquiété pour moi, je devais faire profil bas. Je t'expliquerai. Je suis revenu en Écosse, je serai dans les parages les prochains jours. Je t'enverrai un hibou pour te prévenir quand nous pourrons nous voir.
Sirius lui donnait enfin signe de vie ! Après des mois sans nouvelles, des mois à poursuivre une chimère, à tel point que Harry s'était même demandé si tout ça n'avait pas été qu'un rêve… C'était presque inespéré ! Un sourire heureux sur les lèvres, il relut le papier encore et encore, comme pour s'assurer qu'il n'avait pas la berlue.
Sirius semblait aller bien, et c'était là l'essentiel ! Lui qui s'était inquiété depuis des mois... D'un coup, toutes ses inquiétudes lui apparurent aussi futiles que stupides. Évidemment que Sirius avait dû faire profil bas… aux yeux du monde magique, il était encore considéré comme un ennemi public, un assassin, le seul qui avait jusqu'à présent réussi l'exploit de s'évader de la prison pour sorciers hautement sécurisée d'Azkaban. Il avait dû réaliser que leurs correspondances étaient trop risquées, et qu'étant son filleul, il pourrait être un vecteur d'informations pouvant conduire à son arrestation. C'est pour ça qu'il avait dû faire profil bas le temps que l'affaire Sirius Black se tasse, le temps que les pistes se brouillent.
Ou alors, peut-être que Sirius avait eu autre chose en tête. Par exemple, se lancer à la poursuite de Peter Pettigrow le traître. Après tout, il avait passé des années en prison à n'espérer qu'une seule chose : traquer le rat et lui faire payer sa terrible trahison, celle qui avait coûté la vie à James et Lily. Pourquoi l'aurait-il laissé s'en tirer à si bon compte en juin dernier ? Profitant de la transformation de Remus Lupin, Pettigrow leur avait filé entre les doigts et s'était volatilisé dans la nature. Après s'être enfui à dos d'hippogriffe, Sirius s'était certainement lancé à ses trousses. Attraper Pettigrow serait un gage de sûreté qui prouverait son innocence aux yeux du monde entier, et entraînerait sa réhabilitation.
Avait-il retrouvé le rat ? Où en était-il dans sa traque ? Où se cachait-il en Écosse ? Quand pourrait-il lui parler, le voir ? Les questions se bousculaient dans sa tête, et Harry n'avait qu'une seule hâte : lui renvoyer de ce pas une missive enflammée.
Levant le menton vers Snape qui semblait attendre qu'il lui fasse un compte-rendu qui ne viendrait jamais, il déclara avec ferveur :
« Je dois aller à la volière ».
Severus voulut le retenir sans savoir quoi dire. Après tout, n'était-ce pas lui qui l'avait chassé de l'étude surveillée ? Quoi que manigance le gamin, il le saurait tôt ou tard s'il s'agissait d'un mauvais coup. Et puis de toute façon, c'était sûrement une nouvelle futile, comme la confirmation d'une commande prise dans un magasin à la gloire du Quidditch. Alors il le relâcha enfin, et le garçon se frotta machinalement l'épaule. Au même moment, un air d'interrogation passa soudainement sur le visage de Potter.
« Professeur, je me demandais… Cette personne à qui vous avez fait une promesse ? Ce ne serait pas…Sirius Black, par hasard ? ».
Au-delà de la surprise de ce brusque revirement de conversation, sa question sembla provoquer l'hilarité de son professeur car ses yeux noirs s'allumèrent et il recourba ses lèvres en un sourire clairement amusé. Harry était prêt à parier que c'était là ce qui ressemblait le plus à un fou rire.
« Black ? ! Black ? ».
Un rare mépris suintait de sa bouche.
Il s'approcha de lui avec lenteur.
« Merlin me garde, il n'est pas né celui qui me fera faire une promesse avec Black, M. Potter. Et si ça devait arriver, comprenez alors que je serai sous l'emprise d'un terrible maléfice. J'espère qu'on aura la décence de m'achever avant que je ne m'engage. Je vous considère comme témoin de ma parole ».
« Sirius Black est innocent ! ».
« Black est innocent des meurtres dont on l'accuse. Mais pour votre gouverne, ce n'est pas lui qui me lie par cette promesse ».
« D'accord, ce n'est pas Sirius. Alors cette personne, est-ce que je la connais, au moins ? ».
« En quelque sorte… ».
« Ce n'est pas une réponse. On ne connaît pas quelqu'un en quelque sorte. On le connaît, ou on ne le connaît pas ».
Une expression mauvaise envahit les traits pâle du Professeur, visiblement mécontent d'être contredit par cette claire évidence :
« Surveillez votre langage. Cette conversation est close, et n'essayez même pas de protester ».
« Je découvrirai de qui il s'agit » le prévint Harry avec conviction.
« Grand bien vous fasse » grommela Snape.
« Vous ne pourriez pas me donner un indice ? ». Il le fusilla du regard.
« Je vous ai déjà donné un indice, un jour ». Les yeux de Harry s'arrondirent d'étonnement.
« C'est vrai ? Quand ça ? ».
« Il y a longtemps. Ne me posez plus de questions, je n'y répondrai pas ». C'était un indice très obtus à l'époque, concéda Severus. Mais Potter n'avait pas besoin de le savoir. « Pourquoi me parlez-vous de Black subitement ? » enchaîna l'homme avant que le garçon n'ait la regrettable idée de le presser de questions. « A moins que… ».
Soudain soupçonneux, il posa son regard sur la missive qu'avait reçue Potter. La subtilité gryffondorienne dans toute sa splendeur… l'auteur de ces lignes n'était autre que Black. Potter regarda le parchemin. Toisant les yeux verts de Potter, il devina que le garçon avait compris qu'il savait.
Sans se soucier de violer ou pas la vie privée du garçon, Severus brandit brusquement les doigts pour lui arracher le parchemin et avoir la confirmation qu'il s'agissait bien de Black, mais Potter n'était pas né de la dernière pluie. Il aurait dû se rappeler que le garçon avait des réflexes d'Attrapeur, car il fut plus rapide que lui et se déroba en arrière.
Ils se figèrent tous les deux, s'épiant du coin de l'œil.
Puis Potter leva le menton vers lui. Un sourire en coin à la fois malicieux et très sûr de lui étira ses lèvres. Snape dut déployer de sérieux efforts de self-contrôle pour ne pas plonger dans l'esprit du petit insolent. C'est fou ce qu'il ressemblait à James en cet instant-là.
« Sirius Black » trancha-t-il comme un couperet. « C'est un message de Sirius Black, n'est-ce pas ? ».
Potter ne démentit pas l'accusation, sans confirmer non plus.
« Je dois aller à la volière ».
Un court silence flotta entre eux, puis le garçon le salua du menton comme s'il s'agissait d'un vulgaire camarade. Cette insolence supplémentaire le fit tiquer et Severus faillit le rattraper et le secouer par le col pour l'obliger à le saluer décemment, mais le fieffé impertinent s'était déjà élancé dans le couloir, transporté de joie. A la place, il se contenta de serrer les poings et de soupirer profondément, s'efforçant de contenir son exaspération galopante. Maudit Potter !
Tandis qu'il retournait dans la Grande Salle en promettant une retenue à celui qui se hasarderait une nouvelle fois à bavarder, Harry courait dans les couloirs de Poudlard sans faire attention aux regards surpris sur son passage.
Il était porté par la joie, par ce précieux sentiment de légèreté et d'allégresse.
Les froides bourrasques, qui ne s'étaient pas calmées depuis la chasse aux bulbes quelques jours plus tôt, ne refrénèrent pas ses ardeurs et il arriva tout ragaillardi à la volière. Là, il y retrouva Hedwige qui l'accueillit d'un hululement ravi.
« Beau travail, Hedwige ! Je suis très fier de toi ! ».
Il lui caressa affectueusement la tête, la flattant longuement pour avoir fini par mettre la main sur Sirius. Oh, c'est sûrement Sirius qui avait autorisé la chouette à le trouver, mais elle avait tellement travaillé à le chercher ces derniers mois qu'elle méritait tous ses applaudissements.
« Grâce à toi j'ai des nouvelles de Sirius, et on va enfin savoir pourquoi il ne répondait pas à nos lettres depuis cet été. J'espère qu'il n'a pas d'ennuis. Au moins, il a l'air d'aller bien. De toute façon, on l'aidera, n'est-ce pas ? ».
Il sortit un morceau de parchemin de son sac et s'accouda contre un perchoir en pierre à peu près épargné par les fientes des chouettes et hiboux, puis rédigea sa réponse à Sirius, tandis que Hedwige l'observait faire en silence, le fixant de ses yeux ronds ambrés. Elle était très intelligente, et il ne serait pas étonné qu'elle puisse comprendre son message. Quand il eut terminé, il lui glissa le rouleau dans les serres.
« Voici ma réponse pour Sniffle. Oh mais j'avais oublié ! Tu n'as pas eu le temps de manger un bout ! Je ne sais pas exactement où il est, mais tu as dû parcourir une longue distance pour le retrouver ». Elle hulula gravement. « Tant pis, je suis sûr que ça peut attendre. Va chasser, trouve-toi une belle musaraigne, ou un rat bien dodu à te mettre sous la dent ».
Pettigrow serait l'idéal. Elle n'en ferait qu'une becquée, il en était certain.
« Repose-toi ensuite tout le temps qu'il faudra, et lorsque tu seras prête, tu pourras t'envoler pour Sirius, d'accord ? Viens me voir et je te donnerai le message ».
Dans un léger glapissement reconnaissant, elle lui mordilla gentiment la main et s'envola gracieusement, traversant l'une des innombrables fenêtres sans carreaux. Le ventre noué d'espoir, Harry la regarda s'éloigner, jusqu'à ce qu'elle devienne un petit point et disparaisse à proximité du Saule Cogneur.
Le sourire aux lèvres, et impatient que la chouette lui revienne, Harry quitta la volière et retourna au château, rôdant aux alentours déserts de la Grande Salle. Il n'était pas sûr que Snape l'autorise à revenir dans l'étude surveillée, et pour être tout à fait honnête, il n'en avait aucune envie. Alors il s'installa sur un banc et poursuivit avec légèreté la lecture d'un chapitre d'Histoire de la Magie sur la révolte des Gobelins au XVIIIe siècle. Dès les premières phrases cependant, l'ennui reprit le dessus et il abandonna toute tentative pour se concentrer, préférant fermer les yeux et goûter au plaisir d'avoir reçu des nouvelles de Sirius.
Il avait hâte d'annoncer la nouvelle à Ron et Hermione... et encore plus hâte de voir son parrain. Avait-il changé depuis le mois de juin ? Était-il aussi amaigri, affamé, vêtu d'habits en lambeaux ? S'il le fallait, il organiserait des excursions nocturnes dans les cuisines de Poudlard pour lui apporter à manger. Et il pouvait même lui acheter des vêtements à Pré-au-Lard.
Quoique lorsque son parrain lui avait acheté en secret son Éclair de feu l'année dernière, il n'avait pas eu de difficulté à accéder à son coffre-fort. Les Gobelins de Gringotts semblaient se montrer plutôt arrangeants lorsqu'il était question d'argent. Depuis le temps, Sirius avait dû se débrouiller pour se fournir des produits de première nécessité.
Tiré de sa douce léthargie par l'ouverture des portes, Harry attendit Ron et Hermione, laissant passer les étudiants. Snape quitta à son tour la Grande Salle, l'air toujours aussi inquisiteur, et le fusilla du regard quand il l'aperçut. Harry ne put s'empêcher de lui adresser un sourire épanoui. Le Professeur dut le prendre pour une provocation, car son visage anguleux se contracta un instant et il s'arrêta brièvement. Un instant, ce fut comme s'il allait l'attraper par la peau du cou pour le houspiller, mais Snape se détourna finalement comme s'il maîtrisait une pulsion destructrice. Harry ne voyait pas pourquoi le Professeur le prenait de la sorte. Ses correspondances privées avec Sirius ne le regardaient pas. En quoi ça lui posait problème s'il échangeait des lettres avec lui, même s'il le détestait ? Ce n'est pas comme si son parrain allait lui faire du mal.
Chassant Snape de son esprit, il s'efforça d'adopter un air grave. Il se composa un visage renfrogné en faisant un signe de main à Ron et Hermione.
« Venez ! J'ai quelque chose à vous dire ! » lança-t-il tandis qu'ils s'approchaient avec empressement.
« Pourquoi est-ce que Hedwige n'a pas attendu qu'on ait terminé ? » demanda Hermione qui finissait de boucler son sac. « Comme tu n'es pas revenu, je me suis dit que ça devait être important ! J'espère au moins que le professeur Snape ne t'as pas donné de retenue ou de travaux supplémentaires ? ».
« Une minute, Hermione ! Je ne peux pas en parler ici. Venez, on s'éloigne un peu ».
Conservant toujours son masque sérieux, Harry les tira par la manche, les conduisant deux couloirs plus loin.
« Alors Harry ? Dis-nous tout ! Qu'est-ce que c'était ? » s'enquit Ron, un air avide sur le visage.
« Ce n'est pas grave au moins ? » renchérit Hermione qui ne pouvait s'empêcher de se mordiller les lèvres avec anxiété.
Harry posa un regard sombre sur elle. Le visage de Ron se ferma, inquiet.
« Qu'est-ce qui se passe ? Une mauvaise nouvelle ? Ce ne sont quand même pas les Dursley qui veulent que tu retournes chez eux à Noël ? ».
Que les Dursley veuillent de lui à Noël ? A un moment familial et convivial ? Quelle idée saugrenue ! Harry fit durer le suspense quelques secondes de plus, riant intérieurement des mines alarmées qu'affichaient ses amis. Puis sa figure s'éclaira d'un large sourire, ses yeux émeraudes pétillant d'allégresse, tandis qu'il dégainait théâtralement de sa cape le bout de parchemin salvateur. Ron et Hermione le fixèrent sans comprendre.
« C'est Sirius ! Il va BIEN ! ».
« C'est pas vrai ? » fit Hermione.
« Bien sûr que si ! ».
« Fabuleux ! » s'exclama Ron en donnant une grande tape amicale dans le dos de Harry.
« Montre ! ».
Éclatant tous les trois de rire, ils fêtèrent comme il se devait cette formidable nouvelle.
Tout à leur joie, ils ne remarquèrent pas la silhouette noire et furtive qui se dessinait un peu plus loin dans le couloir.
Severus n'était pas assez proche pour capter la conversation mais il se doutait bien que Potter venait d'annoncer à Granger et Weasley une nouvelle au sujet de Sirius Black. Quelle nouvelle, il n'en avait aucune idée... En tout cas, tout ce qui se rapportait de près ou de loin à Black n'augurait rien de bon.
Un sourire narquois aux lèvres, il les regarda entamer une étrange danse de la joie qui était un mélange de danse du soleil en cercle pratiquée par les Indiens d'Amérique à la gloire de leur totem, et une danse obscure faite de gestes absurdes consistant à se trémousser sans suite logique. Il ricana en imaginant Potter et sa cavalière sur la piste de danse quand il devrait ouvrir le Bal de Noël. Merlin, ça allait être hilarant ! Il ne manquerait pas de prendre des photos !
Non, même pas la peine... Ce petit Gryffondor de Colin Crivey allait s'en charger pour lui ! Son plus grand fanboy qui ne se déplaçait jamais sans son appareil photo...
Son rire sardonique tourna jaune quand il se souvint que lui-même en tant que professeur, se devait d'y assister.
Peut-être pouvait-il s'arranger pour organiser son propre kidnapping ?
