Précédemment...
Harry suit un cours sportif en Botanique puis se rend à un dîner chez Hagrid, où il apprend que les Vouivres de la première tâche se sont échappées. Par ailleurs, il reçoit enfin des nouvelles de Sirius par Hedwige, au plus grand agacement de Severus.
Bonne lecture !
Le Serment à la Nuit : Chapitre XVI
Destruction
Harry soupira, la mort dans l'âme.
Au bout de la longue table, Ron s'était depuis longtemps endormi sur ses devoirs, et l'encre de sa plume bavait sur un morceau de parchemin à peine entamé. Au milieu, entourée de nombreuses feuilles éparpillées, le coude calé contre une pile de livres et le front plissé par la concentration, Hermione rédigeait un exercice d'il ne savait quelle matière. Elle mordillait de temps à autre le bout de son crayon, avant de raturer son brouillon et de reprendre ses paragraphes. Heureusement, il était presque midi et ils pourraient bientôt quitter la bibliothèque.
Après s'être accordé une grasse matinée, ils s'étaient rendus vers les travées studieuses des rayons pour préparer la tonne de devoirs qui leur restait, et Ron avait tenu lui-même à choisir l'emplacement de leur table, dans une allée au fond de la Bibliothèque à l'abri du regard perçant de Mme Pince. Il entendait visiblement prolonger sa grasse matinée, et plus d'une fois Hermione leva un œil courroucé dans sa direction.
Harry attendit que les aiguilles de l'horloge se positionnent sur midi, puis annonça sans faillir qu'il descendait manger. Hermione parut surprise que ce soit déjà l'heure, tandis que Ron redressa la tête, sans comprendre pourquoi il se réveillait à la bibliothèque et non pas sur son oreiller.
« Oh non » gémit-il. « J'ai bousillé mon devoir d'Astronomie ! La plume a bavé dessus, la feuille est pleine d'encre… Vous auriez quand même pu me prévenir ».
« Tu appelles ça un devoir ? » dit Hermione d'un ton sec. « Je te signale que tu dors depuis qu'on est arrivés et tu n'as même pas écrit plus de trois lignes ».
« Désolé, tout le monde n'a pas ta capacité stupéfiante à rédiger des dizaines de rouleaux de parchemins assommants sur demande ».
« Je n'ai pas écrit des dizaines de rouleaux, et ils ne sont certainement pas assommants ! D'ailleurs je viens de terminer une dissertation à propos des prémices du complot fomenté par le gobelin Urg le Téméraire au XVIe siècle, le premier d'une longue série que le professeur Binns demandera sûrement à ce qu'on les développe dans son cours et que... ».
« Oh Merlin » soupira Ron en laissant retomber sa tête sur la table.
Hermione se lança dans un monologue détaillé sur son devoir d'Histoire de la Magie, que même le regard de rapace de Mme Pince ne parvint pas à tarir. Il fallut que Harry la menace avec perfidie de lui voler toutes ses informations pour les inclure dans le sien, dont il n'avait pas encore ne serait-ce que survolé la problématique, pour qu'elle renonce à son exposé. Ils descendirent déjeuner dans la Grande Salle, où les étudiants impatients planifiaient leurs activités de sortie à Pré-au-Lard.
« Alors Harry, qu'est-ce que tu vas faire cet après-midi ? » demanda Ron en volant un gros pain pour lui tout seul. « C'est tellement nul que tu ne puisses pas venir avec nous ».
« J'irai sûrement me morfondre dans les rayons de la Bibliothèque faute de mieux ».
« Heureux de ne pas être à ta place ».
La perspective de rester à Poudlard pendant que la plupart de ses camarades iraient s'amuser à Pré-au-Lard n'était guère réjouissante. Mais à en juger l'expression médusée de Hermione, "morfondre" et "bibliothèque" étaient manifestement deux mots antagonistes.
« Je dois boucler mes devoirs de Divination, de toute façon. Je n'ai pas l'impression d'avoir avancé à grand chose ce matin ».
Sans oublier qu'il lui restait aussi à commencer le devoir d'Histoire de la Magie. Il soupira. Les prochaines heures promettaient d'être particulièrement barbantes. Mais au moins, se consola-t-il, il avait déjà terminé ses exercices d'Astronomie.
« C'est très bien d'avancer dans tes devoirs » fit Hermione pour l'encourager. « A condition que tu ne t'endormes pas en plein milieu d'un paragraphe, évidemment ».
Son regard se dirigea ostensiblement vers Ron qui prétendit ne pas l'avoir entendue et remplit ses joues de mie de pain. Hermione le toisa avec scepticisme.
« Tu pourrais au moins en laisser pour les autres, tu n'es pas tout seul sur cette table. Franchement, je me demande ce qu'en penserait Molly ».
« Elle n'en penserait quelque chose que si tu vas tout lui rapporter. Ce que tu t'abstiendras de faire, Hermione ! Pour info les jumeaux font dix fois pire, sans parler du fait qu'ils doivent s'en donner à cœur joie dans les cuisines du château. D'ailleurs, je ne comptais pas tout manger ».
Pour preuve de sa bonne parole, Ron partagea le pain et lui donna la partie non entamée. La mine pincée, Hermione se détourna de lui :
« Ne t'inquiètes pas Harry, tu auras bien d'autres occasions de venir à Pré-au-Lard avec nous ».
« Serais-tu en train de suggérer que je devrais aller à Pré-au-Lard malgré mon interdiction ? ».
« Non ! Je veux dire quand tu auras obtenu l'autorisation signée, bien sûr ».
« Alors il faudra attendre l'été prochain que mon oncle ou ma tante veuillent bien m'accorder cette autorisation. Parce qu'il n'y aura rien à attendre pour cette année ».
Harry s'assombrit, dépité à l'idée de passer encore de longs mois à voir ses camarades s'amuser au village, pendant que lui resterait cloîtré au château avec quatre murs pour compagnie. Des années, même… Il lui faudrait absolument trouver un moyen de convaincre les Dursley de signer cette fichue autorisation de sortie. Il estimait avoir plus de chance avec tante Pétunia qu'avec l'oncle Vernon, avoir davantage de marge de manœuvre pour négocier mais l'entreprise serait ardue. Ou peut-être qu'en s'organisant précautionneusement, il pourrait se rendre à Pré-au-Lard en limitant les risques de se faire prendre…
Mais les retenues avec Snape l'avaient refroidi. Leur altercation et les sermons brutaux, aussi. Il n'avait pas oublié la peur insidieuse ressentie lorsqu'il avait eu le malheur de sortir sa baguette face à son professeur. Pour autant, ça n'éclipsait pas cette méfiance en lui.
Il aurait été tellement facile de se couvrir de sa cape d'invisibilité, d'emprunter le passage secret de la Sorcière Borgne et d'aller au village ni vu ni connu... Seulement, il ne pouvait pas prendre le risque d'y être vu. Pas quand Snape l'attendrait au tournant… Il essayait de se persuader que ç'aurait été bête de se faire prendre et d'écoper des retenues alors qu'il allait peut-être pouvoir revoir Sirius bientôt. Il n'était pas question de perdre son temps à réaliser des besognes idiotes pour le compte de Snape ou de Rusard, il aurait besoin de tout son temps libre pour venir voir Sirius quand ce dernier serait près du château.
Quand fut venue l'heure de se séparer, le Trio se rendit sous un ciel blanc jusqu'au porche dans l'enceinte du château, où tout le monde se pressait vers la sortie. Le meurtre au village survenu lors de la dernière sortie n'avait pas refréné les ardeurs festives, et à l'approche des fêtes, les élèves de Poudlard s'y étaient à nouveau précipités en masse.
« Amusez-vous bien » lança Harry, s'efforçant malgré tout de faire bonne figure quand Ron et Hermione le délaissèrent à contrecœur, en lui promettant de lui ramener des friandises bien sucrées.
Le cœur un peu serré, il les regarda se faire happer par le flot d'élèves qui se pressaient vers le porche, refusant de penser à la possibilité déprimante qu'il ne pourrait jamais se rendre librement à Pré-au-Lard, et que jusqu'à la fin de sa scolarité, il devrait y aller en catimini. Rejetant au loin cette sombre perspective, il commença à lister mentalement toutes les stratégies qu'il pourrait élaborer au cours de l'été prochain pour arracher à sa tante une autorisation de sortie. Sinon, il pouvait toujours faire innocemment croire à son oncle que Pré-au-Lard étant un village sorcier, il courait un grand danger en s'y rendant. Cette information pouvait l'inciter à signer. Et ce n'était même pas vraiment un mensonge, en plus.
Il était envieux de tous ces élèves qui avaient une vraie famille, une famille sur qui compter et qui leur permettait de s'amuser dès la troisième année, de gagner un peu d'autonomie. Mesuraient-il leur chance d'avoir sinon des parents, au moins des gens qui se souciaient d'eux ? Ce n'était pas de leur faute, évidemment. C'était de l'envie mal placée, et Harry en était parfaitement conscient.
Il ne s'agissait pas que de Pré-au-Lard, de toute façon.
Pré-au-Lard n'était que la goutte dans l'océan, le minuscule sommet émergé de l'iceberg, la suite logique d'une succession d'événements et de non événements, de banalités qui n'en étaient pas tant que ça, d'autres banalités qui auraient dû être et qui n'avaient jamais été. Les Dursley avaient très bien perçu l'espoir qu'il avait investi dans cette fichue autorisation, et avaient sauté sur l'occasion de la lui refuser pour une broutille. S'il n'y avait que Pré-au-Lard... mais il n'y avait pas que Pré-au-Lard.
Sachant très bien où le mènerait ce genre de pensées et n'ayant aucune envie de se pourrir son après-midi déjà morose, Harry quitta son état de torpeur sans un regard derrière lui et regagna le couvert du château, désormais bien silencieux. Il ne croisa que de jeunes étudiants qui, faute d'avoir atteint l'âge requis, composaient en s'accaparant l'établissement pour eux tous seuls.
Il alla se retrancher à la Bibliothèque sur la même table que ce matin, et passa une partie de l'après-midi à tenter d'avancer un devoir de Divination. Rédiger ce devoir nécessitait de lire le cours, et le cours était affreusement ennuyeux.
Traversant périodes de concentration et périodes de vide intellectuel, il réussit l'exploit d'écrire l'introduction de son commentaire et passa le reste du temps à feuilleter machinalement son livre. Ses yeux glissaient sur les mots sans s'y accrocher, sans les retenir. Il luttait contre le sommeil, et ses paupières avaient la fâcheuse tendance à se fermer machinalement. Lorsqu'il finit par réaliser que c'était certainement la dixième fois qu'il relisait une phrase insignifiante, il soupira et releva la nuque.
L'œil morne, il contempla longuement les rares étudiants qui s'étaient aventurés dans les travées désertes de la Bibliothèque, avant de fouiller son sac avec des gestes lents. Il en ressortit le petit morceau de parchemin tout fripé à force d'être maintes et maintes fois plié puis déplié, et qu'il avait gardé dans une poche. Le mot tenait en quelques lignes, pourtant il suffisait à le remplir de joie. Il repassa le doigt sur la signature, la tête de chien à l'encre noir. Sirius… Il avait tellement hâte de le voir ! Mais en attendant, il était coincé ici.
Au bout d'un temps qui lui parut interminable, il referma d'un coup sec le livre de Divination dans lequel il était plongé et s'étira, jetant un coup d'œil de l'autre côté de la baie vitrée. Le ciel était blanc, et au loin des nuages grisâtres commençaient à apparaître. Il devait s'aérer l'esprit… Personne n'occuperait le stade, ni n'utiliserait le matériel de Quidditch, alors c'était un temps idéal pour voler en toute tranquillité. Il se réprimanda de ne pas y avoir pensé plus tôt… Plutôt que se noyer dans les arcanes mystiques de la Divination, il valait tellement mieux s'envoler dans les airs !
Soudain ragaillardi, il enregistra un ouvrage de Divination auprès de Mme Pince qui l'étudia d'un regard de vautour, comme si elle le soupçonnait d'emprunter un livre pour en faire passer un autre qu'il aurait par exemple volé et fourré au fond de son sac. Harry ne pouvait pas vraiment lui en vouloir, après tout il fallait être fou à lier pour s'encombrer volontairement d'un livre dont le thème était le deuxième tome de l'interprétation des rêves ordinaires. Il préférait ne pas penser à ce que lui réservaient les tomes sur l'interprétation des rêves extraordinaires. Cela dit, il y trouverait peut-être des informations sur ses propres rêves à lui…
Il fit un saut à son dortoir enfiler sa tenue rouge et or avant de filer vers le terrain, l'Éclair de Feu sur l'épaule.
Le match contre Poufsouffle aurait lieu le lendemain, et après la défaite retentissante contre des Serdaigles déchaînés, il fallait absolument gagner. Le style de jeu des Serdaigles les avait pris au dépourvu, et leur capitaine Angelina élaborait déjà une stratégie lors du match retour qui se déroulerait contre eux en janvier. En attendant, de ce qu'ils avaient pu juger de l'entraînement des Poufsouffles - les jumeaux Weasley les avaient espionnés depuis les gradins ces derniers jours - ils ne semblaient pas avoir fondamentalement changé leur façon de jouer. Cependant, l'enjeu du match était important puisqu'il s'agissait de ne pas creuser davantage l'écart de points, et au moins de rétablir un certain équilibre dans la balance.
Cadwallader avait été nommé capitaine de l'équipe de Poufsouffle suite au tirage de Cédric Diggory par la Coupe de feu. Le champion adulé de Poudlard, comme Harry, avait choisi de continuer le Quidditch cette année tant que cela n'influait pas sur sa possibilité de jouer, mais il avait manifestement préféré renoncer à son poste de capitaine qui prenait trop de temps, souhaitant se consacrer sur les épreuves du Tournoi.
Comme prévu, le stade était désert.
Par chance, le vent infernal qui avait soufflé ces derniers jours sur le château était totalement retombé, et la température, bien que frôlant le zéro, était supportable. Les feuilles rouge orangées qui virevoltaient jusque là avaient disparu, purifiées par des bourrasques glaciales. Lorsque Harry décolla, un sentiment de légèreté l'envahit aussitôt et il oublia ses camarades qui s'amusaient à Pré-au-Lard.
La plupart du temps, faire du Quidditch lui faisait cet effet-là, lui donnait comme un coup de fouet pour le motiver. Il apprivoisa longuement à la sensation de l'air sur son visage lorsqu'il s'envola au-dessus du stade. C'était enivrant, revigorant. La liberté absolue. Il ressentait les infimes vibrations de l'Éclair de feu. Pendant qu'il volait, il n'avait pas besoin de réfléchir. Ni à la deuxième tâche, ni au sablier qu'il n'était toujours pas parvenu à ouvrir, ni à quoi que ce soit de négatif. Juste se concentrer sur les retrouvailles prochaines avec Sirius. Et penser à Sirius était motivant.
Il plana aux voûtes éternelles.
Combien de temps, il ne sut le dire.
Assez pour voir le jour décliner et le ciel virer à un gris uniforme. De vagues flocons de neige cotonneux commençaient à voleter ça et là. Il distingua soudain une silhouette en bordure du terrain. Silhouette qui ne s'y tenait pas il y a quelques minutes. Avec l'espoir ténu qu'il s'agisse de Ron ou Hermione, il se pencha sur son balai et perdit de l'altitude. Lorsqu'il fut assez proche pour reconnaître l'allure sombre de Snape, il émit un grognement. Que diable lui voulait-il ? Comment est-ce qu'il savait où le trouver ?
Il allait finir par valider l'hypothèse que Snape soit capable de se transformer en chauve-souris, ce qui expliquerait son sens de l'odorat et de l'orientation. Il était trop tard pour s'enfuir et prétendre ne pas l'avoir vu, alors il fit un tour au-dessus du professeur avant d'atterrir en douceur à quelques mètres. Il sauta de son balai et s'avança vers lui, inquiet de ce que l'homme pourrait lui dire.
Harry frictionna ses mains. Malgré les gants de l'entraînement, le bout de ses doigts étaient glacés, et ses oreilles rougies.
« M. Potter » fit Snape en guise d'introduction.
« Professeur ».
Le Maître des Potions le toisa de la tête aux pieds avec une telle intensité qu'il eut la désagréable impression d'être passé au peigne fin.
« Comment savez-vous que je m'entraînais ici ?
« Je vous ai vu depuis les remparts mais je n'étais pas certain que ce soit vous. Vous vous entraînez dans cette tenue ? ». Harry fronça les sourcils et regarda sa tenue, interloqué.
« Oui, pourquoi ? ».
« N'avez-vous pas l'impression d'avoir oublié quelque chose ? ».
« Je ne crois pas. J'ai mes bottes, mes protections, mes gants... c'est ma tenue habituelle ».
Il ne voyait pas ce qui clochait. Mais à en juger l'expression de Snape, c'est comme s'il avait enfilé la tenue vert et argent de Serpentard.
« Est-ce que vous le faîtes exprès M. Potter ? ».
« Exprès de quoi ? ».
L'air complètement perdu du garçon était tellement sincère que Severus leva les yeux au ciel.
« Exprès de provoquer les éléments pour faire en sorte de tomber malade ?».
« Tomber malade ? Je ne suis plus malade ! Et il me reste même vos bonbons au miel et à la menthe ».
« Où est votre bonnet ? ».
« Il est vieux et tout déchiré, il ne protège même plus du froid. De toute façon il s'envole à chaque fois que je le mets, et j'en ai marre de devoir le chercher à l'autre bout de terrain à chaque fois. En fait, je l'ai perdu, il s'est envolé cette semaine pendant un entraînement et je ne l'ai jamais retrouvé ». Ça n'avait pas été faute d'avoir sillonné le terrain sous les railleries de Fred et George...
Severus plissa les yeux. Consternant.
« Votre professeur de Divination ne vous apprend donc pas à prédire les conditions météorologiques ? » fit le Serpentard en se rapprochant de lui. « Les températures vont chuter la semaine prochaine et vous risquez d'attraper plus qu'un mauvais rhume si vous vous aventurez dans les airs sans un bonnet digne de ce nom. Par Merlin mon garçon, mais faut-il donc tout vous dicter ? ».
« Je serais bien allé à Pré-au-Lard cet après-midi pour en acheter mais je n'ai plus le droit d'y aller ».
« Plus le droit d'y aller ? M. Potter, vous n'avez jamais eu le droit de vous rendre à Pré-au-Lard» rectifia Severus en se demandant combien de fois Potter s'était rendu au village au nez à la barbe du corps enseignant. « Demandez à vos coéquipiers de vous en prêter un, alors. Ou donnez de l'argent à vos camarades pour qu'ils vous en achètent un au village ! Et pour votre information, les commandes par hibou existent ».
« Depuis quand est-ce que vous vous préoccupez de mes entraînements de Quidditch ? » protesta Harry. « Je ne savais pas que faire une promesse consistait à vous occuper de comment je m'habille ».
Le petit fourbe, tempêta Severus.
« Peut-être parce que la personne à qui j'ai fait cette promesse n'aimerait pas que vous tombiez malade ? ».
C'était une réponse acceptable, maugréa Harry en son for intérieur. Il contre-attaqua cependant :
« A qui avez-vous promis de me protéger ? ».
« Vous ne lâchez rien, n'est-ce pas ? ».
« Jamais ».
« Pour la dernière fois Potter, je ne compte pas parler de ceci avec vous. Ne vous avisez plus de me le demander, ou je vous mettrai à nouveau en retenue ».
« Je veux bien passer des heures et des heures en retenue, si ça me permet de savoir qui ».
Seigneur, le garçon pouvait se montrer aussi têtu que sa mère.
« Et si on essayait ? » susurra-t-il d'un ton onctueux. « A votre avis, qui gagnerait à l'usure ? ». Potter haussa les épaules.
« J'ai tout mon temps ».
« Vraiment ? ».
Severus était sûr qu'un gamin de la trempe de Potter n'avait rien à perdre et serait obstiné jusqu'au bout à avoir le fin mot de l'affaire. Furieux contre lui-même, il choisit de s'aventurer sur un terrain moins pentu.
« Vous avez répondu à Black ? » demanda-t-il avec brusquerie.
Se retenant à grand peine de lever les yeux au ciel, Harry refusa de répondre avec clarté. Il y avait un mépris prononcé dans les mots de Snape, mais il n'était pas certain que ce soit envers lui. Tant qu'il ne connaissait pas exactement la position de Snape à propos de son parrain, il ne pouvait pas lui répondre. Le prenait-il pour l'assassin de douze Moldus et de Peter Pettigrow ? Le prenait-il pour celui qui avait trahi le sortilège du Fidelitas et révélé à Voldemort l'emplacement de la maison de ses parents ? Allait-il courir le dénoncer à la direction de l'école ? Oh, Dumbledore savait que Sirius était innocent et tenterait sûrement d'étouffer l'affaire. Mais Snape ? Snape détestait viscéralement Sirius et se ferait une joie d'informer les autorités magiques. Alors il n'était pas trop prudent.
Mais le Professeur avait déjà deviné dans ses souvenirs qu'il attendait des nouvelles de son parrain. S'il l'avait cru coupable, il y a une éternité qu'il aurait foncé le dénoncer au directeur.
« Trêve de faux-semblants M. Potter, cessez de jouer la comédie. Je sais parfaitement que vous avez reçu un courrier de Sirius Black. Je commence à vous connaître avec l'Occlumancie, et il y a peu de personnes dans votre entourage familial dont vous pouvez vous vanter d'être assez proche pour vous en inquiéter de la sorte. Black, hélas, en fait partie ».
Un air blessé passa sur le visage du garçon qui se ferma, une ombre voilant ses yeux émeraudes.
« En effet Professeur, comme vous dîtes, il y a peu de personnes dont je peux me targuer d'être assez proche. Je n'ai quasiment plus de famille, merci de me le rappeler ».
Severus fut surpris du ton employé par le gamin, un ton qui tranchait radicalement avec l'enthousiasme débordant qu'il avait manifesté en recevant la lettre. Que se passait-il pour que Potter soit aussi amer ? Il ignorait jusqu'où allait le désamour entre Potter et ses Moldus, et il comptait bien l'apprendre lors de leur prochaine séance d'Occlumancie. Quel dommage que la dernière ait dû être annulée... De ce qu'il avait découvert dans son esprit, il savait que le morse qui lui servait d'oncle le frappait parfois quand il s'énervait, mais Potter était resté trop évasif. Un sentiment horrible lui traversa la colonne vertébrale en songeant que ce n'était peut-être que la partie émergée de l'iceberg…
« Vous n'aimez pas beaucoup votre famille » assena-t-il, davantage comme une affirmation qu'une question.
« Eux non plus » répliqua le garçon.
Son expression désabusée marquée par une lueur de regret dans les yeux laissait finement entendre que lui les aimait sûrement plus que les Moldus ne le toléraient. Ce mauvais pressentiment lorsque Potter évoquait sa famille ne quittait jamais Severus. S'il n'avait pas connu davantage Potter, il aurait pensé que le garçon exagérait les faits... Mais même sans avoir trop creusé dans son esprit, il sentait au fond de lui, comme une sorte d'instinct, que l'effronté Gryffondor en cachait beaucoup plus qu'il ne le devrait.
En témoignait ses réflexes défensifs quand il avait cru qu'il était le genre d'homme à frapper les enfants... Lui, frapper le fils de Lily... Que Potter ait pu croire ça de lui, ça lui restait encore en travers de la gorge. Il fallait dire que son comportement lorsqu'il l'avait surpris à son retour clandestin de Pré-au-Lard ne jouait pas en sa faveur… mais tout de même.
Si ces Dursley étaient si horribles que ça, Dumbledore ne leur aurait quand même pas confié le Survivant, n'est-ce pas ? Cette jalouse de Pétunia s'était montré sévère et parfois cruelle avec sa sœur Lily quand celle-ci était à Poudlard, mais si Dumbledore lui avait demandé de pouponner le nourrisson, c'est qu'elle avait mûri entre-temps. Oui, c'était forcément ça. Il n'imaginait pas une seconde que le directeur ait pu donner un bébé à éduquer à une femme qui aurait gardé un vif ressentiment contre sa sœur, au simple motif qu'elle était une sorcière. Harry n'était qu'un enfant quand elle et son otarie d'époux l'avaient recueilli.
Non, Dumbledore ne se serait tout de même pas trompé…
Depuis que le garçon avait été contraint d'avouer que son oncle le frappait lors de ses colères, Severus était parfois saisi d'un doute horrible. A chaque fois, c'était la même pensée qui revenait en boucle dans sa tête. Pensée qu'il s'efforçait de verrouiller dans un coin obscur de son esprit. Il ne pouvait laisser sa paranoïa le submerger. Car c'était de la paranoïa, non ? L'on ne confiait pas un bébé, le héros du monde magique qui plus est, à de parfaits inconnus.
Dumbledore s'était évidemment renseigné sur la famille de Pétunia pour savoir s'ils étaient aptes à élever un deuxième enfant, avant de prendre cette décision, n'est-ce pas ? Il n'aurait certainement pas risqué de confier Harry Potter à des gens maltraitants. Oui, mais... il serra les lèvres, de nouveau en proie à son instinct. Son instinct qui le dévisageait de ses petits yeux sournois et de son sourire fielleux.
Devant lui, le garçon avait tourné son regard clair dans le vide, au loin quelque part sur le terrain.
Severus n'avait-il pas été surpris la première fois qu'il avait vu arriver le garçon de onze ans ce soir-là dans la Grande Salle ? Il avait été trop loin pour découvrir qu'il avait hérité des yeux de Lily, mais lorsque le Survivant était grimpé sur l'estrade pour être réparti, il avait été interpellé par sa corpulence. Plus maigre et pâle que ses camarades. Or, comment le garçon qui avait défait le Seigneur des Ténèbres, l'enfant célèbre qui avait mis un terme aux pleins pouvoirs du plus dangereux mage noir contemporain, pouvait-il être amaigri ? Sans compter que Severus l'avait espionné plus que de raison durant sa première année.
Pas que sa première année, d'ailleurs, le piqua une petite voix mesquine.
Au début de sa scolarité quand il l'observait manger à la dérobée, le garçon avait toujours l'air hésitant en découvrant l'abondance de nourriture sur la table. Et à chaque rentrée, il semblait toujours plus mince qu'avant l'été, avant de reprendre du poil de la bête avec la cuisine généreuse concoctée par les elfes du château. Alors à moins que les Dursley ne lui imposent un régime durant les vacances d'été... pas qu'ils n'en auraient pas besoin, vu la carrure de l'oncle. Mais chaque été... ça lui paraissait trop étrange pour être vraiment cohérent.
Et puis lorsqu'il avait récupéré le garçon à Privet Drive cet été, ne l'avait-il pas trouvé affublé d'un pyjama trois fois trop grand pour lui ? Et le lendemain en revenant prendre sa malle à la maison, n'était-il pas descendu avec une chemise aux manches deux fois retroussées ? Pourtant, chaque fois qu'il croisait le gamin en-dehors des journées de cours, il semblait habillé plutôt correctement, avec des vêtements à sa taille, comme pour ne rien laisser transparaître. Peut-être même les achetait-il lui-même, préférant garder précieusement ses habits pour Poudlard plutôt que de les user aux tâches ménagères et de jardinage chez son oncle et sa tante... Cette idée était tellement déplaisante qu'il sentit, comme à chaque fois qu'elle flottait dans sa tête, un dégoût l'envahir.
C'était déplaisant, mais il y avait une plausibilité qu'elle soit réelle. Après tout, n'avait-il pas vu des scènes de vie chez ces Dursley, où le garçon était habillé de vêtements que Severus n'aurait même pas eu l'audace de qualifier de serpillières ?
Il devrait régler ça lors de la prochaine séance d'Occlumancie. Obtenir des preuves. Et ensuite, il aviserait. En rendant visite à Pétunia déjà. Obligatoire. Et en le signalant à Dumbledore.
Dumbledore... Il se refusait d'imaginer qu'il ait pu sciemment laisser le garçon dans cette famille, si tout ce qu'il soupçonnait venait à être confirmé. Non, Dumbledore n'en savait sûrement rien du tout. Severus lui-même n'en savait rien avant d'avoir découvert les traces de coups de ceinture sur les jambes et le dos du garçon en atterrissant dans la fosse à gnomes des Weasley. Et il s'était toujours figuré que si le gamin était chétif à son arrivée à Poudlard, c'était à cause de son gabarit, rien d'autre ! Depuis, il avait grandi et s'était rattrapé grâce à la cuisine du château et sûrement la pratique du Quidditch.
Quelle ironie pour le fils de James Potter... Si le père voyait cela depuis là où il pourrissait… Quant à Lily, probablement qu'elle aurait trouvé un moyen de revenir sous la forme d'un fantôme pour en avoir le cœur net. Mais elle était morte maintenant. Et elle ne reviendrait pas. Elle ne reviendrait jamais.
S'extirpant de ces sombres pensées, Severus déclara finalement :
« Que vous n'appréciez pas votre famille ne doit pas vous inciter à fréquenter Black. Je ne sais pas quelles promesses il vous a fait miroiter, mais ne vous aventurez pas à les tenir comme acquises. Vous parlez d'un homme que vous ne connaissez pas, que vous n'avez vu qu'une fois ou deux dans le parc de Poudlard, et avec lequel vous avez seulement échangé quelques lettres. Il n'est peut-être pas l'assassin de vos parents mais il n'est pas le saint qu'il prétend être. Ce n'est pas parce qu'il faisait partie de la bande d'amis de votre père que vous devez le considérer comme l'un des vôtres. Je vous mets en garde M. Potter, ne vous avisez pas de vous attirer des ennuis à cause de Black ».
« Je ne m'attire pas d'ennuis, et mes correspondances privées ne regardent personne ».
Harry se rasséréna. Manifestement, aussi féroce soit son ressentiment envers Sirius, Snape semblait ne pas croire en sa culpabilité. C'était déjà un point positif.
« Vous correspondez avec un individu publiquement accusé de multiples meurtres, évidemment que ça me concerne en tant que professeur ».
Il n'y avait rien de surprenant à ce que Black et Potter échangent des lettres, puisqu'il était le parrain du garçon et qu'il n'avait sûrement pas voulu rater l'opportunité de se vanter auprès du gamin de ses méfaits et exploits passés. Potter lui répondit avec une certaine assurance :
« Oui j'ai répondu à Sirius. C'est mon parrain ! C'est normal que j'attende de ses nouvelles, non ? ».
« Normal ? Non, ce n'est pas normal que cela vous mette dans cet état d'hystérie ».
Il y avait une telle adoration hystérique dans la voix du garçon que Severus sentit son cœur se pincer. Il fallait bien être jeune, naïf, manipulable et ignorant pour adorer un individu comme Black. Black était très loin d'être un personnage fréquentable. Ça ne l'aurait pas dérangé que son âme soit aspirée par les Détraqueurs. En fait, ç'aurait même été un service rendu à la société. Il avança d'un pas vers Potter, qui tressaillit mais ne recula pas.
« Je sais pertinemment que vous et vos petits amis, avec la complicité scandaleuse du professeur Dumbledore, avez aidé Black à s'échapper en juin dernier. J'ignore encore comment telle chose a pu se produire car il ne m'a jamais été donné aucune explication, sinon que Black est victime d'une erreur judiciaire et ne méritait pas le Baiser du Détraqueur ».
Ses mots eurent leur petit effet sur Potter car ses épaules s'étaient raidies imperceptiblement.
« Que vous figuriez-vous Potter ? Que je suis né de la dernière pluie ? ».
Black arrêté, il avait été enfermé dans la tour ouest du château, et pourtant quelques heures plus tard il s'était volatilisé dans la nature, et Potter et ses amis avaient arboré un air innocent absolument pas convaincant, si bien qu'il était persuadé qu'eux seuls étaient à l'origine de son évasion. Et le regard si pétillant et si complice de Dumbledore n'avait fait que renforcer ses soupçons. Certes, le Golden Trio était à l'infirmerie sous la supposée surveillance de Mme Pomfresh. Supposée, car Dumbledore savait s'y prendre pour obtenir les faveurs de l'infirmière et rien ne démontrait qu'elle disait la vérité.
Partant de ce fait il avait été peu plausible que ces satanés Gryffondors aient pu passer devant les Détraqueurs pour libérer le parrain de Potter.
Il savait que c'était eux, bien que ce soit rationnellement improbable. Il ne savait pas comment, et ça l'agaçait car objectivement cela remettait en cause son instinct - ou sa paranoïa, selon les mots du directeur. Peut-être que ce petit monde avait fomenté une évasion avec la connivence d'une tierce personne. Restait à découvrir qui aurait pu se laisser convaincre pour libérer un assassin notoire qui faisait trembler dans les chaumières et qui avait tenu en haleine tout le château lorsqu'il s'était introduit dans le dortoir des troisièmes années de Gryffondor. Qui d'autre était au parfum de l'innocence de Black? Dumbledore en avait-il parlé aux membres du Ministère? Non, si on en jugeait les affiches recherchant le fugitif mort ou vif. Aux autres professeurs, peut-être ?
Non plus, ils avaient parus aussi scandalisés que lui en apprenant que Black leur avait filé sous le nez.
« Que veut Black ? Est-ce qu'il veut entrer à Poudlard ? ».
« Il ne viendra pas à Poudlard » répondit Potter comme s'il était stupide. « Tout le monde le prend pour un criminel, il ne ferait pas un pas sans être reconnu. Ne vous inquiétez pas Professeur, j'ai simplement eu de ses nouvelles depuis très longtemps, c'est pour ça que j'étais heureux ».
Le Professeur le jaugea du regard, comme pour déterminer s'il disait la vérité. Au même moment, les filaments de flocons grossirent et commencèrent à tomber plus franchement du ciel gris. Aussitôt, les yeux verts s'enflammèrent.
« Il neige » murmura Harry.
La première chute de neige de la saison. Se désintéressant de Snape, il lâcha son balai qui se mit à flotter. Il sentit l'excitation le parcourir. Il adorait la neige. C'était beau et blanc, paisible et merveilleux. Magique et ensorcelant. Harry fit un pas en arrière et tendit les bras. Les yeux brillants, un sourire doux aux lèvres, il leva son visage vers les nuages. Fermant les yeux, son sourire se fit plus spontané et il laissa les flocons se déposer sur sa peau.
C'était froid et léger. Le toucher fit remonter des sensations uniques, des sensations qui l'apaisaient et lui réchauffaient le cœur et les veines.
Froid et léger comme les neiges éternelles des montagnes qui côtoyaient les cieux.
Les premières batailles acharnées avec ses camarades lorsqu'il était arrivé à Poudlard, suivies d'un bon goûter autour d'un foyer dans la salle commune de Gryffondor.
Le blanc panache recouvrant les toits du château, les fontaines gelées.
Les heures entières passées à contempler le voile immaculé ensevelir le parc et ses collines.
Le délicieux crissement des flocons emprisonnant le son sous les semelles.
Froid et léger, comme une caresse sur la peau.
La neige, c'était son premier Noël véritablement heureux passé à Poudlard.
Sa magie lui chatouilla le bout des doigts, et sans vraiment penser au Professeur, il les bougea comme s'il jouait d'un instrument à cordes. Attirés par lui, les flocons dansèrent sur ses doigts et il façonna rapidement une boule de neige parfaite qu'il enserra dans sa paume protégée par les gants. Il faisait toujours ça dès qu'il neigeait. Ça obéissait à un instinct ancré en lui. C'est ce qui faisait de lui un sorcier. C'était sa nature profonde. C'était simple et magnifique.
Severus l'observait faire avec une expression nostalgique sur le visage, tant cette vision lui rappelait celle si fugitive d'une scène qui avait eu lieu tant de fois il y a des années de cela. Durant quelques instants, le passé se superposa brutalement au présent, et ce n'était plus le garçon qu'il voyait mais Lily Evans.
Lily qui tendait les bras et laissait la neige se déposer doucement sur son visage.
Lily qui ensorcelait les flocons de sa baguette pour les faire tourbillonner.
Lily et la neige fondue sur ses cheveux roux et emmêlés...
Le garçon rouvrit lentement les yeux et braqua son regard flamboyant sur lui. Il sentit quelque chose se fêler en lui. Encore. Reléguant ce misérable Black aux oubliettes, il demanda soudain :
« Vous voulez savoir à qui j'ai promis de vous protéger ? ».
Les yeux brusquement avides, Potter se redressa.
« Alors tenez-vous sage et vous le saurez pour Noël ». Potter retint une exclamation amusée.
« Je dois peut-être écrire une lettre au Père Noël, aussi ? ».
« Faîtes comme bon vous semble, du moment que vous ne le confondez pas avec le professeur Dumbledore ».
« Pourquoi vous tenez tant à garder son identité secrète ? ».
« Il y a peut-être des choses que vous n'êtes pas prêt à entendre, pas prêt à découvrir ».
Révéler la vérité brute au garçon, c'était ouvrir une boîte dont il n'était pas certain de dompter les éléments impétueux.
« A moins que vous ayez fait cette promesse à Lord Voldemort lui-même, je ne vois pas ce qui pourrait me choquer ».
Le visage de Snape se figea comme s'il avait proféré une énormité. Ce qui était sûrement le cas puisqu'il y eut un silence tendu. Harry s'attendait à ce qu'il le reprenne sur le fait d'avoir osé prononcer le nom du Seigneur des Ténèbres. Mais le silence s'éternisa et il lui apparut soudain urgent d'écarter tout soupçon :
« Vous n'avez pas fait de promesse à Lord Voldemort, n'est-ce pas ? ». Snape sembla se ressaisir.
« Bien sûr que non » siffla-t-il. « Laissez-moi vous montrer ».
« Me montrer quoi ? ».
« Cet indice. Fermez les yeux ». Severus vit nettement les épaules du garçon se figer.
« Qu'est-ce que vous allez faire ? ».
« Je vais recourir à la Légilimancie pour vous le montrer, c'est plus simple. Fermez les yeux ».
Il sentit l'hésitation du garçon et retint un soupir.
« Fermez les yeux, je ne vais pas vous agresser ».
Harry consentit à obtempérer, plus par obligation à un membre du corps professoral que par confiance aveugle.
Et quand il frissonna lorsque le professeur murmura Legilimens, il n'aurait su dire exactement si c'était à cause des flocons sur son visage ou de la méfiance que lui inspirait la démarche. Toujours est-il qu'il dressa une défense mentale constituée d'un mur, un mur qui ressemblait étrangement à celui qui se trouvait dans l'arrière cours du Chaudron Baveur et permettait d'accéder au Chemin de Traverse.
Il sentit la présence de Snape à la frontière de son esprit. Ses intentions étaient visiblement différentes de celles lors des séances d'Occlumancie. Il ne chercherait pas à fouiller dans son esprit. Cela ne l'empêcha pas de souffler le mur de briques rouges en une fraction de seconde et de se trouver pour de bon dans sa tête. Pourtant, ce ne fut pas l'agression mentale qu'il avait craint.
Harry se vit renvoyé dans le passé, trois ans plus tôt. Lors de son tout premier cours de Potions à Poudlard. Il se voyait dans ce souvenir net mais qui lui paraissait si lointain en même temps. Une sensation cotonneuse. Douce, presque agréable. Il comprit alors que Snape lui imposait ce souvenir de son propre point de vue. Il n'essayait ni de l'attaquer ni de tester ses défense, mais de partager une connexion mentale pour lui montrer son indice.
Il revit le Harry de onze ans sagement assis devant son chaudron flambant neuf. C'était une impression extrêmement déroutante. La voix de Snape s'éleva soudain, exactement comme il l'avait entendue à cet instant:
Potter ! Qu'est-ce que j'obtiens quand j'ajoute de la racine d'asphodèle en poudre à une infusion d'armoise ?
Il n'avait jamais oublié la réponse. Il voulut ouvrir la bouche pour répondre mais ne put rien faire d'autre que de regarder son jeune double interloqué répondre qu'il ne savait pas.
Apparemment, la célébrité n'est pas tout dans la vie...
Le cuisant souvenir s'évanouit dans un tourbillon et Harry reprit contact avec le présent. Il sursauta en voyant que Snape s'était rapproché dans ce court laps de temps. Les yeux luisant avec curiosité, l'homme attendait un commentaire de sa part. La magie de la neige s'était volatilisée. Il s'ébouriffa les cheveux pour enlever les flocons qui les détrempaient déjà.
« Le mélange d'asphodèle et d'armoise donne un somnifère si puissant qu'on l'appelle la Goutte du Mort vivant ».
« Je vois que votre mémoire est restée intacte ».
« Comment aurais-je pu oublier notre première rencontre » répliqua Harry avec une acidité qui surprit le Maître des Potions. « Cette potion, la Goutte du Mort Vivant, est du niveau sixième année. Je le sais, car je suis allé vérifier la réponse à la Bibliothèque à la fin de la journée. Je suis allé vérifier les autres réponses, d'ailleurs ».
Harry prit une voix plus aiguë, une voix méprisante supposée imiter celle de Snape:
« Potter, où iriez-vous si je vous demandais de me rapporter un bézoard ? Potter, quelle est la différence entre le napel et le tue-loup ? Ces questions ne sont pas du niveau d'un première année. Comment est-ce que j'étais supposé connaître les réponses ? C'est ça votre indice professeur ? Me rappeler mon humiliation ? Ou la Goutte du Mort Vivant ? C'est à un zombie que vous avez fait cette promesse ? ».
« Quoi... » s'étrangla Snape, stupéfait.
Déçu d'avoir été floué, Harry fit volte-face et s'éloigna. Il avait mieux à faire que de se faire ridiculiser par son passé. Snape avait tout gâché. Il neigeait et il avait tout gâché avec sa provocation minable. Une main de fer fut sur son épaule avant qu'il n'ait pu hasarder trois enjambées, et il affronta de nouveau les prunelles noires.
« N'ayez pas ce comportement imbécile M. Potter, je ne cherche nullement à vous ridiculiser. Vous vous débrouillez assez bien tout seul pour ça ».
« Oui, je ne suis rien d'autre qu'un sinistre imbécile, n'est-ce pas ? » ricana Harry avec amertume.
« C'est votre comportement qui est imbécile » souligna Severus.
La situation lui échappait d'une manière qui ne lui plaisait pas du tout. Il aurait voulu expliquer au garçon qu'il ne souhaitait en aucun cas lui rappeler négativement leur première rencontre, lui expliquer que poser des questions non prévues au programme de première année n'était certes pas la plus intelligente des choses qu'il ait faite, lui expliquer que s'il avait agi ainsi c'était en priorité pour s'assurer qu'il ne se comporterait pas comme son père et dès le départ éliminer toute menace car il n'était pas question de laisser l'école à un James Potter bis, lui expliquer que c'était aussi et surtout pour lui délivrer ce message codé, message subtil qu'il ne s'attendait pas non plus à ce qu'un gamin de onze ans déchiffre.
Cette amertume qu'il lisait sur le visage de Potter... Encore une fois, une fois de trop, une fois qui n'était que la succession d'une série d'occurrences, elle le troubla plus qu'elle ne l'aurait dû. Le garçon le fusilla du regard.
« Pourquoi vous m'avez montré ce souvenir ? C'est un indice pour me rappeler à quel point vous me détestez ? Pour me faire comprendre que vous regrettez votre promesse ? Que tout cela est vain ? ».
« Ne dites pas de bêtises » gronda Severus à voix basse. « Et je ne vous déteste pas ».
Il lui semblait le lui avoir déjà dit...
« Trêve de faux semblants Professeur Snape, cessez de jouer la comédie ».
La familiarité sonna étrangement aux oreilles de Severus. Potter n'avait pas intérêt à prendre la sale manie d'utiliser ses propres mots contre lui.
« C'est pour mon père que vous avez tenu cette promesse? ».
« Potter ? Lui ?! » cracha Severus avec dégoût sans parvenir à s'en empêcher. « Merlin me garde, Potter est indigne de ma parole ».
Le mépris insoutenable du Professeur alla droit au cœur de Harry. Il n'était pas certain de quel Potter il parlait.
Et il ne voulait pas spécialement le découvrir.
Ce mépris, il pouvait l'encaisser sans trop broncher concernant Sirius même si ça le blessait. Il voulait être attaché à son parrain, mais il ne le connaissait pas encore assez pour lui être profondément attaché.
Son père en revanche... Il serra les dents et les poings. Il ne savait pas lequel de la colère ou de la peine le disputait à l'autre pour être sur le podium. Le Professeur en parlait comme s'il s'était agi d'une abomination de la nature, d'une horreur innommable, d'un être horrible. Un dur silence tomba sur eux, tandis qu'autour, les flocons gagnaient en épaisseur. Déjà le terrain blanchissait, même si la neige ne semblait pas tenir. La poudreuse était instable. Aussi instable que cette conversation.
« Oui, lui » répliqua finalement Harry, avec fougue. « James ! Vous lui devez la vie, il vous a sauvé d'une mort aussi horrible que certaine ! Vous avez une dette envers lui, c'est pour ça que vous lui avez fait la promesse de me défendre ! Tout se tient... ! C'est pour cette raison que vous refusez de me donner son nom, parce que vous ne voulez pas que je sache que vous avez fait un serment avec mon père que vous haïssez ! ».
Ce n'était pas la chose à dire car les pupilles du Professeur se rétrécirent tandis que son visage se figeait de fureur. Harry sut qu'ils venaient de franchir un point dangereux dans la conversation. Un point de non-retour.
« Vous a-t-on raconté comment il m'avait sauvé de cette mort certaine ? Votre parrain adoré a-t-il daigné vous donner les détails de l'histoire? ».
Oh non, Harry ne savait pas, il n'avait jamais pensé à demander à Lupin. Mais son père avait bien sauvé la vie de Snape suite à une blague...
« Non, et ça me suffit ! Et je... ».
Snape l'interrompit, renforçant par là même sa prise sur son épaule.
« Cela vous suffit mon garçon ? Ou bien est-ce que vous êtes fier des actes de votre père ? ».
« Bien sûr ! » argua Harry avec force. « Il vous a sauvé la vie ! Comment ne pourrais-je pas être fier de lui ?».
« Votre Black adoré vous a-t-il dit comment votre père s'est attribué le rôle du héros après avoir activement participé au piège qu'il m'a tendu ? Que dîtes-vous M. Potter, que cela vous suffit ? Est-ce bien ce que vous me soutenez avec tant d'arrogance ? ».
« C'est faux ! » répliqua Harry, qui ne voulait pas entendre le sous-entendu de Snape.
Un piège ? On lui avait parlé d'une blague... Enfin, quoi qu'il en soit, ça n'enlevait rien au fait que son père lui avait sauvé les miches.
L'expression du visage de Snape se durcit davantage encore, menaçante. Si les regards pouvaient tuer, il serait déjà mort foudroyé sur l'herbe. Il avait l'allure de ceux qu'il valait mieux éviter de croiser au détour d'un terrain de Quidditch. Harry entre-aperçut cette violence latente qu'il devinait chez le Serpentard et à nouveau il ressentit cette angoisse lancinante qui l'avait agrippé à la gorge lors de leur altercation après son escapade au village. Le Professeur lui répondit, incisif comme lui seul savait l'être.
« Est-ce que tu as seulement raconté à Black, cet homme dangereux dont tu ignores des pans entiers de vie, comment tu t'es retrouvé pétrifié en maillot de corps un soir dans un couloir glacé du château ? Comment des élèves ont orchestré une embuscade pour te ridiculiser ? Comment je t'ai trouvé étendu et frigorifié sur le sol, t'évitant une humiliation publique au petit matin ? Comment ils t'ont brisé les lunettes ? Ton père était de ceux qui ne se privaient pas d'organiser ce genre de blagues en groupe, et il n'aurait certainement pas raté une occasion de t'afficher à la face blême de Poudlard, dès l'aube ! ».
Harry était paralysé par le ressentiment haineux du professeur.
Snape était fou. Il n'y avait pas d'autre explication. Réalisait-il le tutoiement ? La violence de ses propos ? Il avait eu tort de croire une seconde que l'homme tiendrait parole et ne parlerait pas de ce qui s'était passé ce soir-là.
« Non » dit-il faiblement.
« Quoi ? » siffla Snape. « La vérité n'est pas belle à entendre ? ».
« Vous mentez... Vous mentez. Mon père était un homme bien ! Ne salissez pas sa mémoire ! ».
« Ton père était un salaud d'une arrogance sans borne dont tu as largement hérité » frappa le Serpentard avec rudesse.
Il vit le mouvement de recul esquissé par Potter.
Le ton totalement irrespectueux employé par l'homme aurait dû mettre Harry hors de lui. Aurait dû électriser ses doigts afin qu'il brandisse sa baguette et règle sur le champ son compte au Serpentard pour rétablir l'honneur bafoué de son père. Mais c'était la première fois qu'il entendait son professeur utiliser une insulte avec autant de poids. Et en le comparant à son père, en lui redisant qu'il avait hérité de lui, c'était à lui que l'insulte était personnellement adressée.
Plongé dans une torpeur sans savoir ce qu'il était supposé répondre, le salut vint du Vif d'or. Surgie de nulle part, la petite balle dorée voleta autour d'eux et Harry y vit la possibilité d'une fuite. Se dérobant à la poigne de Snape qui le laissa faire, il en profita pour attraper le Vif. Ses réflexes étaient évidemment excellents et ses doigts emprisonnèrent les ailes argentées qui se rétractèrent. La balle devint inanimée.
Il dirigea lentement son regard émeraude vers son professeur qui le dévisageait avec une fureur contenue. Une fureur contenue et une inquiétude inexplicable.
Il relâcha le Vif d'or qui déploya ses ailes et fonça sur Snape. Il vola autour de lui, vola comme le ferait une abeille narguant un lion. Comme une abeille à portée de crochet d'un serpent, corrigea Harry. Il était assez proche de l'homme pour voir nettement une veine palpiter sur son front. Il continuait de le fixer. Il ne bougea pas d'un pouce, sans prêter la moindre attention à la balle virevoltante.
Pourtant, cela parut renforcer la noirceur de son regard.
« Ce n'est pas envers ton père que je suis obligé, Potter. Réfléchis donc. Pourquoi voudrais-je m'engager à protéger l'insupportable fils d'un individu aussi suffisant que ton vaniteux de père ? ».
Ce n'était pas la première fois que Harry entendait le qualificatif d'insupportable dans la bouche de Snape pour se plaindre de lui. Mais cette fois-ci, il lui fit l'effet d'une fine lame au cœur. Une lame fine et profonde... La rancœur et la haine étaient trop présentes dans ses mots...
« Tu... » poursuivit l'homme, mais Harry l'interrompit.
« Oui, pourquoi ? ».
S'armant de courage en se répétant qu'il était un Gryffondor, il fit un pas vers Snape. Essayant de ne pas se laisser impressionner par le regard si semblable à celui d'un puits sans fond, il s'approcha lentement de lui. Avec une voix plus brisée qu'il ne l'aurait espéré, il reprit :
« Ne risquez pas votre vie pour moi Professeur, elle n'en vaut pas la peine. Comme vous m'avez si bien fait remarqué tout à l'heure, il y a peu de personnes dont je peux me vanter d'être assez proche. En fait, vous auriez dû me laisser me faire enlever à Priver Drive, les Mangemorts m'auraient conduit à leur chef, et peut être même directement à Lord Voldemort en personne, et ça vous aurait évité de devoir me sauver la mise tout en regrettant chacun de vos actes, n'est-ce pas ? Vous savez quoi Professeur ? Oubliez votre promesse, je ne crois pas qu'il y ait quoi que ce soit d'assez fort qui en vaille la peine pour que vous soyez forcé de protéger l'insupportable fils de votre pire ennemi juré ».
Et dans un geste fluide et précis, sans même détourner le regard, Harry captura le Vif d'or. Lui et son père étaient peut-être des salauds, mais au moins il y avait un domaine où tous deux étaient plutôt doués : le Quidditch.
Tout à sa colère, Severus voulut le secouer et lui crier qu'il ne regrettait aucun de ses actes consistant à le protéger, que sa vie valait largement la peine d'être défendue. Mais le garçon continua sur sa lancée, d'un ton plus assuré :
« C'est moi que Lord Voldemort voulait tuer, et je ne sais pas pourquoi. Tout ce que je sais, c'est que parents sont morts en me protégeant. Mon père d'abord. Quelle importance Professeur ? Il était arrogant, il fallait bien ça pour le faire taire à jamais, n'est-ce pas ? Ma mère ensuite. Elle l'a supplié de la tuer à ma place mais malheureusement il n'avait d'intérêt que pour moi. Ils auraient dû le laisser m'éliminer sans opposer résistance, ils seraient encore en vie à l'heure actuelle. Et vous n'auriez pas à veiller sur moi à reculons. De toute façon, regardez le résultat. La seule famille qu'il me reste me déteste à peu près autant que vous, et Voldemort veut toujours me tuer ».
Et pendant qu'il parlait, à la colère s'ajouta une étrange stupeur sur les traits pâles du professeur. A moins que ce ne fut de la douleur. Ça n'avait pas de sens, il devait confondre avec autre chose.
Harry lança brusquement le Vif d'or de toutes ses forces comme s'il s'agissait d'une balle de base-ball. Il disparut entre les flocons qui continuaient de tomber. Puis il se tourna vers le Serpentard, toujours muet.
La douleur sur le visage du gamin…
Severus voulut tempérer son excès verbal, lui dire qu'il avait parlé sous le ton de la colère. Il ne savait même pas pourquoi il avait dit ça. Il y a longtemps qu'il savait pertinemment que Harry n'était pas comme James. Il avait davantage le caractère de Lily. Et ses yeux. Et son sourire. Ce sourire si doux qu'il avait vu tout à l'heure sous la neige éternelle. De James, il avait hérité de quelques autres similitudes physiques comme ses cheveux noirs en bataille. Et même là... Harry les avait plus courts et plus soignés que ceux de son père qui s'était tellement plu à les laisser pousser et les décoiffer en permanence pour se pavaner.
Mais il savait que mis à part ceci, ils ne se ressemblaient pas. Que cette condescendance sans borne dont il venait d'accuser Potter n'était pas propre à lui mais à de nombreux étudiants. Que d'aucuns étaient bien pires.
Il savait.
Alors pourquoi il n'arrivait pas à lui dire ? Il voulut dire quelque chose, essayer d'expliquer, réfuter les horreurs que venait de déverser le gamin, mais celui-ci l'acheva d'un :
« Inutile de faire semblant, Professeur Snape. Il n'y a rien que nous deux ici, vous n'avez pas besoin de jouer un rôle qui vous insupporte. Je n'ai pas besoin de vous. Je n'ai pas besoin de votre protection. Je n'en veux pas ».
Son balai lui bondit dans la main et il l'enfourcha sans attendre le Maître des Potions qui venait de faire un pas vers lui.
« Harry... ».
Esquivant de justesse le Serpentard qu'il entendit jurer, il fonça en piqué vers le ciel gris.
Dans la vitesse vertigineuse de sa fuite, il sentit son visage s'humidifier.
Et c'était trop brûlant pour qu'il en blâme les flocons.
