Précédemment...
Déprimé à l'idée d'être le seul à ne pas pouvoir se rendre à Pré-au-Lard, Harry enfourche son Eclair de Feu et s'en va voler sur le terrain de Quidditch jusqu'à recevoir de la visite de Severus. Harry essaye d'en savoir plus sur la promesse du Professeur, qui finit par lui montrer le souvenir de son tout premier cours de Potions. Mais l'échange tourne mal et se termine en dispute.
Bonne lecture !
Le Serment à la Nuit : Chapitre XVII
Lily flower
Le lendemain dès l'aube, le fin linceul de neige s'était évaporé, et son fugace enchantement avec.
Un enchantement que les mots d'une chauve-souris avaient déjà tout gâché.
Même la victoire de Gryffondor contre Poufsouffle au Quidditch n'avait pas été d'un grand réconfort pour Harry, que l'échange tumultueux avec le Professeur n'avait cessé de hanter tout le week-end, lui rappelant l'amertume éprouvée pendant qu'il fuyait sur son Éclair de Feu. Et en ce lundi matin, les nuages gris et la pluie sur les toits du château illustraient à merveille son humeur maussade.
Y avait-il pire manière de commencer la semaine que par un cours d'Histoire de la Magie avec l'ennuyeux professeur Binns ? Harry en doutait. Le professeur Binns était un fantôme que rien ne perturbait. Poudlard pouvait s'effondrer sur ses fondations ou se faire engloutir par une vague scélérate venue du lac qu'il n'y accorderait pas la moindre attention et continuerait à débiter son cours d'une voix monocorde.
Il lutta contre la douce tentation de fermer les yeux. A l'approche des vacances de Noël, comme bon nombre de ses camarades, il avait relâché son attention déjà légère. La fatigue des cours cumulée à celle des devoirs à rendre, n'aidait pas à se concentrer sur le ton monotone du défunt professeur. Cette maudite révolte de Gobelins, qui hélas prenait une part importante du programme, les enterrerait tous. Fidèle à ses habitudes, Hermione ne ratait pas un mot du professeur tandis que Ron s'était tout simplement assoupi, son poing soutenant sa tête.
Il fallait tenir jusqu'à vendredi, et ensuite ce serait les vacances.
Délaissant sa plume, Harry sortit de son sac le Manuel avancé de préparation des potions écrit par Libatius Borage, l'un des livres de potion qu'il avait emprunté à George au petit-déjeuner. Dans ce manuel du niveau sixième année figuraient les informations concernant la réalisation de la Goutte du Mort-Vivant.
Lorsqu'il était rentré de vol après le désastre avec le Professeur, glacé et trempé de neige fondue, il avait été trop bouleversé pour réfléchir à l'intérêt du souvenir qu'avait voulu lui montrer Snape.
Poudre de racine d'armoise et infusion d'asphodèle, deux des ingrédients qui entraient dans l'élaboration du philtre de la Mort Vivante. Mais comment aurait-il pu connaître la réponse dès sa rentrée en première année, alors même qu'il n'avait appris l'existence du monde sorcier qu'un mois plus tôt, le jour de son onzième anniversaire ? Il ressentit un éclair de colère envers le professeur. Quelle injustice ! Sans parler de ses propos envers James Potter… Insupportables. Insupportables, car en attaquant James, c'est Harry qu'il attaquait.
Il avait à peine décroché un mot quand Ron et Hermione étaient revenus de Pré-au-Lard, se bornant à marmonner qu'il s'était disputé avec le Professeur. Ce n'était pas une première, après tout. Ils avaient bien essayé de lui changer les idées en partageant avec lui les bonbons raflés au village, mais sans réel succès.
Harry passa une partie du cours d'Histoire à feuilleter l'ouvrage, à la recherche de tout ce qui se rapportait à la Goutte du Mort-Vivant. Au fur et à mesure, il devint évident que Snape l'avait trompé. Outre les termes techniques et les explications interminables qu'il survola vaguement au sujet de ce somnifère extrêmement puissant voire mortel, il ne trouva rien de vraiment édifiant à se mettre sous la dent. Il n'y avait aucune référence de quelque sorte qui puisse le mettre sur la voie d'une personne qu'il connaîtrait et qui aurait pu faire promettre à Severus Snape de jurer de protéger sa vie.
« Le philtre de Mort Vivante, compte tenu de sa difficulté, nécessite de la part du préparateur une extrême précaution. La dangerosité de son utilisation est quant à elle vérifiée tant la frontière est mince entre le sommeil éternel et la mort. A bien des égards, la fabrication de cette potion a démontré que... ».
Résigné, Harry se laissa aller contre sa chaise. La conclusion s'imposait d'elle-même : Severus Snape se fichait de lui. Et le souvenir de son tout premier cours de potions n'était qu'un moyen de lui faire comprendre que la promesse n'effaçait en rien son dégoût envers le garçon. Il n'y avait pas d'autre explication plausible…
Découragé, il rangea le manuel de potions dans son sac, le fourrant à côté de son nouveau bonnet qu'il avait reçu lors de la livraison quotidienne des colis au petit-déjeuner. Il l'avait commandé chez Gaichiffon, l'une des boutiques de vêtements de Pré-au-Lard, et les vendeurs n'avaient pas perdu de temps pour le lui envoyer. Il était en laine noire, ceint d'une bande de fourrure. Bien, il était prêt à affronter les températures glaciales prédites par Snape. Au moins, il espérait que le Professeur serait peut-être satisfait de voir qu'il avait suivi son conseil, et qu'il ne risquait plus de voir s'envoler son bonnet à chaque fois qu'il enfourcherait un balai. De quoi se mêlait-il, d'abord ? Lui faire une leçon de morale parce qu'il ne se couvrait pas assez, avant de l'insulter, voilà qui était totalement contradictoire. Snape ferait mieux de gagner en crédibilité plutôt que de se comporter comme une girouette.
Harry appréhendait les retrouvailles qui promettaient d'être pénibles lors du prochain cours d'Occlumancie. Supporter une intrusion mentale, quand on savait en quels termes ils s'étaient quittés… Et s'il se figurait qu'il pouvait se faire porter pâle pour y échapper, c'était illusoire : Snape était capable de le traquer lui-même où qu'il se terre pour le confronter.
La journée s'étira longuement, se soldant sur un double cours de Divination avec le professeur Trelawney qui passa les deux heures à leur parler de l'interprétation des rêves ordinaires, des exemples que chaque étudiant avait choisi. Pire que de commencer un lundi avec l'Histoire de la Magie ? Terminer un lundi avec la Divination.
Un soupir de soulagement bruissa dans les rangs quand la cloche sonna enfin l'arrêt des enseignements. Harry se sentait déjà plus vivant en descendant par la trappe de l'étouffante salle de classe. Plus il dévalait les escaliers de la Tour Nord, plus il s'éloignait de l'atmosphère mystique et pesante de cette classe embrumée d'encens, et mieux il se sentait.
« Cette vieille folle de Trelawney a mis la dose aujourd'hui, j'ai bien cru que mon cerveau allait mourir asphyxié » grommela Ron à ses côtés. « Un jour, elle finira par tous nous droguer ! ».
« Je ne le répéterai jamais assez mais Hermione a bien fait d'abandonner la Divination l'an dernier » fit Harry. « J'envisage sérieusement de supplier McGonagall de changer d'option en cours d'année et choisir une autre matière en janvier. Tu crois que c'est possible ? J'en ai assez d'interpréter des rêves banals pour en déduire des malheurs à venir ».
L'air aussi catastrophé qu'énigmatique de Trelawney lui chauffait les nerfs, et ses annonces avaient depuis longtemps perdu leur éclat impressionnant. Cette matière abstraite lui glissait entre les doigts et il n'avait aucune envie de connaître son futur. Ron souffla.
« Dumbledore a forcément prévu quelque chose pour ceux qui se sont aperçu qu'ils n'aimaient pas leurs options. On a tous droit à l'erreur, non ? On ne pouvait quand même pas deviner que l'art divinatoire était aussi horrible ».
« Si j'avais su... ».
« Mais je crois avoir déjà entendu mes frères parler de la possibilité de changer d'option en cours d'année. D'ailleurs, je sais que ce cinglé de Charlie avait abandonné l'Étude des Runes pour la Divination. Tu as raison, il faudra demander à McGonagall, mais quel cours tu te vois choisir ? Je ne vois pas à quoi peuvent me servir les Runes ».
« N'importe lequel, pourvu que j'échappe aux prédictions sinistres de Trelawney et à ses encens qui font tourner la tête ». Et les commentaires des autres élèves derrière eux n'étaient guère plus élogieux. Tandis que chacun y allait de sa remarque perfide, Harry se figea soudain sur les marches.
En bas des escaliers se distinguait la silhouette haute et sombre du Maître des Potions. Sa présence ici ne faisait aucun doute : de toute évidence, il l'attendait.
Le Serpentard toisa chaque élève qui passa devant lui, n'en arrêtant aucun. Le cœur battant d'angoisse, Harry descendit les dernières marches, faisant comme si le professeur n'existait pas, heureux que Ron, ayant flairé l'entourloupe, se mette soudain à lui parler avec passion du chapitre de l'interprétation des rêves qu'ils venaient de voir. Secouant la tête avec vigueur, Harry passa devant Snape en évitant soigneusement de le regarder. Mais une voix grave s'éleva dans son dos :
« M. Potter ».
Harry sentit son estomac faire un bond. Il serra la mâchoire, conscient de l'hésitation de Ron à ses côtés.
« Je te rejoins dans la salle commune » déclara-t-il simplement avant de se tourner lentement vers Snape.
Croire qu'il avait eu une chance de l'éviter avait été idiot. Harry l'inspecta rapidement. Rien dans son attitude ne trahissait une quelconque hostilité, enfin, rien par rapport à d'habitude, ce qui ne l'empêcha pas de respecter une distance de sécurité, dès fois qu'il lui viendrait à l'esprit de l'insulter à nouveau. Une boule se forma dans son ventre. Et si le Professeur tentait l'Occlumancie sur lui, à la sauvage ?
Il dressa un mur dans son esprit, mais l'attaque mentale vint pas. A moins qu'elle soit si subtile qu'il ne la sentit pas…
Quand le silence entre eux s'éternisa assez pour que les derniers étudiants qui passaient près d'eux perçoivent un malaise, le Professeur finit par parler le premier :
« Pourquoi restez-vous si loin ? Je ne vais pas vous mordre ».
Harry pianota nerveusement la rambarde des escaliers. Et lorsque le Professeur s'approcha de lui, il tendit ses muscles, prêt à prendre ses jambes à son cou s'il le fallait. S'enfuir si la conversation devenait aussi houleuse que la dernière.
« Avez-vous réfléchis à notre dernier... échange ? ».
Harry fut surpris de ne déceler aucune agressivité dans la voix de Snape.
« Difficile de ne pas y penser, Professeur » répliqua-t-il cependant avec froideur.
« Je ne parle pas de ça ».
Non, il ne parlait pas de ça, mais ça était omniprésent dans ses pensées.
« Je parle du souvenir de votre premier cours de potions que je vous ai montré. L'indice concernant la promesse dans laquelle je me suis engagé ».
Severus choisissait ses mots, tâchant d'être le plus diplomate possible. L'endroit n'était pas idéal pour entamer une discussion avec Potter : c'était un lieu de passage, sans compter la voyante de pacotille qui pouvait quitter son perchoir et venir les perturber avec son Troisième Œil. Mais il n'avait pas eu d'autre opportunité tout au long de la journée, entre ses cours et les imprévus à gérer. Il devait en avoir le cœur net avant la prochaine leçon d'Occlumancie, désamorcer la situation avant qu'elle ne s'envenime pour de bon.
Après avoir injustement comparé le quatrième année à son père, après avoir vu la douleur envahir son visage, après avoir vu les yeux verts se troubler, après l'avoir fait fuir sans avoir eu le temps d'expliquer ses propos ; il avait réfléchi à comment gérer la révélation à venir. Il s'était imaginé différents scénarios, anticipant les possibilités de réaction de Potter. Car sa réaction serait à n'en point douter à l'image du lion de Gryffondor : explosive. Jusqu'à quel point devait-il détailler ses explications ? Connaissant l'opiniâtreté du garçon, les questions arriveraient en rafale, et il ne pourrait pas toutes les honorer.
Il devrait d'abord expliquer les circonstances de sa promesse envers Lily, puis s'attaquer au sujet épineux de James Potter. Mais concernant Lily, il ne devrait pas s'aventurer trop loin. Au vu des circonstances, il était trop tôt, bien trop tôt et inopportun d'avouer ses erreurs dans leur intégralité. Il devait rester suffisamment vague pour ne pas effrayer le garçon. Dire pourquoi il avait juré à son amie d'enfance de prendre soin de son fils, sans s'attarder sur les origines profondes. Un Gryffondor en carence affective aurait toutes les raisons du monde de lui reprocher son attitude.
Non, ce pan de son histoire était trop volcanique, trop grave, pour qu'il l'aborde maintenant. Il devait prendre son temps. S'il avait véritablement eu le choix, Severus aurait tout de même préféré que le garçon n'en sache rien, et reste baigné dans une douce candeur.
Cela lui aurait évité de se dévoiler.
Se dévoiler, c'était mettre en péril la protection qui enveloppait son engagement dans ce cas précis, et a fortiori laisser à l'autre de potentielles armes qui pouvaient un jour se retourner contre lui. Se dévoiler, c'était permettre à l'ennemi d'élaborer le début d'un profil pour le cerner, et peut-être le cerner à des fins malintentionnées. Il ne permettait qu'aux gens de confiance de le cerner, lui seul était maître des informations qu'il donnait sur sa vie privée, sur ses actions. Mais il était contraint de donner des explications à Potter.
Il le lui devait. Pour Lily. Il n'avait plus le choix.
Comment le garçon réagirait-il ? Il n'était pas certain de désirer le savoir. Il appréhendait ce moment. Pourtant, il lui faudrait bien l'affronter : le face-à-face entre eux était inéluctable et quitte à ce que ça dérape, autant que cela dérape dès que possible, de sorte que le gamin ait toutes les cartes en main pour se faire une idée de la situation, et ne soit pas sous mauvaise influence.
Car alors que Sirius Black tentait un rapprochement vers son filleul, Severus ne pouvait s'arroger le luxe de laisser la situation à l'appréciation erronée du garçon. Quoi qu'on en dise, Black était le meilleur ami de Potter père, et en l'état le seul adulte vers qui le garçon pouvait se tourner. Du moins, pouvait penser se tourner. Black n'était pas un modèle à suivre et c'est pour cette raison qu'il devait montrer à Potter fils qu'il ne fallait pas fréquenter de trop près son parrain. En tout cas, pas le fréquenter avant que l'homme ne le retourne contre lui.
Il s'était trop engagé pour reculer, désormais.
Protecteur dans l'ombre, il avait jusqu'à présent pu veiller sur le garçon sans éveiller les soupçons, sans que ce ne soit trop flagrant pour que l'on se doute de quelque chose. Pour que cela ne passe pour rien d'autre que pour le devoir d'autorité et de sécurité de tout professeur envers un étudiant. Sans avoir de compte à rendre à personne, sans devoir se justifier. Désormais, il ne pouvait plus continuer à se prévaloir de son titre de professeur. Il était trop intervenu dans la lumière pour combattre les doutes du garçon. Nier l'évidence aurait été de la mauvaise foi.
Aurait-il pu en être autrement ?
Il avait dû lui sauver la mise, ne pas le faire aurait été inenvisageable. Il n'avait pas eu le choix de faire fi de l'anonymat qu'il souhaitait préserver, mais il ne regrettait pas d'être intervenu. Ne pas intervenir aurait été non seulement trahir sa promesse dans une moindre mesure, mais en plus de laisser le gamin Potter aux mains des partisans du Seigneur des Ténèbres. Lorsque Potter avait fini par apprendre qu'il semblait veiller secrètement sur lui, il aurait pu justifier son attitude par son obligation d'enseignant. Mais il s'était trop avancé à la connaissance de Potter, suffisamment pour éveiller des soupçons tenaces. Et il y avait de quoi…
Quel professeur débarquait en pleine nuit dans une zone pavillonnaire Moldue pour sauver la mise d'un Survivant pris en chasse par des inconnus vêtus comme des partisans du Seigneur des Ténèbres ?
Quel professeur, le jour après la débâcle de la Coupe du monde de Quidditch, allait s'aventurer dans une forêt des Highlands pour retrouver le Survivant enlevé par ces mêmes partisans, plutôt que de laisser les services compétents du Ministère de la Magie s'en occuper ?
Quel professeur s'était démené pour trouver une faille juridique dans le système contractuel de l'organisation du Tournoi des Trois Sorciers pour éviter au dernier champion tiré au sort de concourir sans être magiquement impacté ?
Par-dessus le marché, un professeur dont il était notoirement connu pour être le cauchemar les élèves ?
Être redouté et respecté par les étudiants n'empêchait évidemment pas d'être légitime à faire tout ça, mais cela devenait trop voyant pour ne pas susciter des interrogations encombrantes.
Severus se renfrogna. Debout devant lui, Potter le guettait du coin de l'œil avec méfiance. A quoi servait-il de lui dire qu'il ne frappait pas les élèves récalcitrants, s'il n'était même pas fichu de contrôler ses propos en l'accusant d'être une personne qu'il n'était pas ? Il rompit le silence :
« Avez-vous réfléchi au souvenir ? ».
« Il n'y a rien à découvrir Professeur, votre message est limpide : vous avez voulu me faire payer ma curiosité en me rappelant à quel point vous me méprisez ».
Severus trouva cette conclusion tout à fait déplaisante. D'abord, parce que Potter n'avait pas déchiffré son indice : sinon, il n'aurait pas été aussi calme avec lui. Ensuite principalement parce qu'il croyait à tort être méprisé, ce qui était faux.
« Je ne vous méprise pas ».
Cette simple affirmation ne balaya pas les soupçons du Survivant, qui plissa les yeux comme s'il essayait de trouver une trace de moquerie sur le visage. A l'évidence, il ne le croyait pas. Il fallait s'y attendre, leur dernière connexion mentale ne s'était pas vraiment déroulée sous les meilleurs auspices. Soucieux de s'engager sur un terrain moins glissant, un terrain qui ne le précipiterait pas dans une nouvelle altercation, Snape reprit:
« L'indice est dans ce souvenir. Vous vous êtes fait une montagne en imaginant que je voulais vous humilier, or ce n'est pas le cas. Les mots ont un sens, intéressez-vous aux mots, déchiffrez-les et alors à moins que vous n'ayez une rapidité de réflexion digne d'un bubobulb, vous devriez avoir une idée précise de l'identité de la personne envers qui je suis engagé ».
« J'ai lu les lignes essentielles de ce qu'il a à savoir sur les effets de la Goutte du Mort-Vivant, mais rien ne m'a mis sur la voie. Peut-être que vous aimeriez me voir plongé dans un sommeil éternel en attendant qu'une Belle au Bois Dormant vienne me réveiller après un siècle à dormir ».
« Comme l'indique son nom M. Potter, c'est le Prince qui réveille la Belle au Bois Dormant et non pas l'inverse. Et pour votre gouverne, je ne tiens pas à ce que vous vous tombiez dans une léthargie centenaire, ou pire, que vous en mourriez en ingérant par mégarde une forte dose de Philtre de la Mort Vivante, alors débrouillez-vous pour ne pas avoir la mauvaise idée d'aller vous piquer le doigt sur un fuseau empoisonné ».
Harry écarquilla les yeux. Depuis quand exactement l'abominable chauve-souris des cachots connaissait-elle un conte Moldu pour enfants ?
« Comment connaissez-vous l'histoire de la Belle au Bois Dormant ? C'est pourtant Moldu, non ? ».
Imaginer Snape le nez plongé dans une histoire de princesse et de fées avec une collection de contes enfantins rangés dans sa bibliothèque était une vision tout à fait perturbante.
« Être un sorcier ne signifie pas être totalement ignorant des us et coutumes du monde Moldu » répondit Snape d'une voix caressante. « D'après vous, quelles sont les sources d'inspiration des mythes, folklores et autres contes supposés Moldus, comme vous dîtes ? Comment croyez-vous qu'ils aient pu imaginer un éventail de légendes aussi vaste et renseigné ? Ce n'est pas le fruit du hasard ni du seul pouvoir de l'imaginaire, la plupart de ce qui est considéré comme étant de l'ordre du surnaturel ou du fantastique tire ses origines dans les racines du monde magique. L'influence sorcière sur les croyances fantasmagoriques des Moldus est inouïe. Et le conte de la Belle au Bois Dormant n'est que le sommet immergé de l'iceberg, faisant partie du volet romancé des légendes ».
Le garçon était stupéfait. Avec un pincement au cœur, Severus ne put s'empêcher de penser que si Lily avait été vivante, elle lui aurait fait découvrir la foison d'histoires peuplant la sorcellerie. Son fils avait la même réaction qu'elle lorsqu'elle avait réalisé que les contes lus à la faveur d'une veillée étaient tous réels, et pour beaucoup plus effrayants que leur version Moldue édulcorée. La seule différence est que Potter était né sorcier et aurait dû le savoir.
« Vraiment, vous ne saviez pas ? Vos camarades n'ont-ils jamais évoqué des légendes magiques que vous trouveriez étrangement ressemblantes avec celles du monde Moldu ? ».
« Je n'ai jamais fait attention, je ne me suis jamais posé la question ».
« Le conte de la Belle au Bois Dormant n'est que l'une de ces innombrables histoires vraies. C'est une harpie sournoise et dévorée par la jalousie qui jadis piégea la fille courtisée d'un seigneur, la forçant à se piquer le doigt avec un fuseau enduit de Goutte du Mort-Vivant, et la plongeant dans un sommeil éternel. Ce n'est pas le baiser du prince qui a réveillé la princesse un siècle plus tard, mais l'antidote, la potion Wiggenweld, qu'il a déposé sur ses lèvres ».
Combien de contes et histoires d'horreur venaient du monde sorcier ? A vrai dire, Harry préférait ne pas y songer.
« Reprenez vos recherches sur le souvenir et uniquement sur le souvenir que je vous ai fait revivre, rien d'autre. Dans votre précipitation et dans votre état d'esprit où vous pensiez que je me moquais de vous, vous avez foncé bille en tête sans même voir ce qu'il y avait sous vos yeux. Revenez aux bases, et vous trouverez rapidement ».
Peu convaincu, Harry haussa les épaules. Il attendait que Snape poursuive, qu'il revienne sur leur discussion envenimée dans le stade de Quidditch, qu'il donne une explication, dise quelque chose, n'importe quoi. Mais l'homme se contenta de lui renvoyer un regard d'obsidienne. Comprenant avec regret qu'il n'obtiendrait rien de lui, Harry recula, partagé entre le soulagement et la frustration. Ce n'était qu'un sursis, et il allait encore devoir attendre avec crainte que le sujet revienne sur la table. Tous deux ne pouvaient pas faire comme si de rien n'était.
Snape présentait James comme un salaud dont il n'y avait pas de quoi être fier. Il affabulait forcément, bien sûr qu'il lui avait lancé ça à la figure par pure méchanceté. La preuve, il avait semblé devenir fou de rage quand Harry lui avait fièrement rappelé qu'il avait une dette envers son père. Cette dette devait le hanter, étouffer son ego de Serpentard, ce qui expliquait son accès de haine.
Et pourtant... il ne pouvait s'empêcher de penser, avec un certain malaise, qu'un pan de l'histoire lui échappait. Malgré la conviction sincère qu'il mettait à défendre James contre la vindicte de Snape, il n'était pas sûr d'avoir envie de savoir pourquoi le Professeur était si virulent à son égard. Le doute distillé par ses propos était tenace, et avait plané sur lui une bonne partie du week-end. Harry était-il un salaud comme le prétendait Snape ? Au-delà de l'obscure inimitié que le Maître des Potions avait entretenu avec son père, il y avait eu ces mots durs lancés sur le vif, sous le ton de la colère, et qui avaient finement atteint leur cible.
Des mots qui lui avaient déchiré le cœur, qui l'avaient blessé plus qu'il n'aurait dû l'être. Ainsi pour le Professeur, un Potter était indigne de sa parole, donc Harry était indigne de sa parole, en plus d'être un salaud arrogant comme James.
Harry était indigne de la protection de Snape.
Il n'était pas tout à fait en désaccord, en définitive. Il ne méritait pas sa protection. Après tout, il n'avait jamais rien demandé, ni au Professeur, ni à quiconque de se mettre en danger pour le protéger. Bien sûr, être sauvé d'une visite surprise de Mangemorts, ou de deux énormes loups argentés dans une forêt écossaise était toujours appréciable, et pour le coup, il avait une dette de vie envers son professeur. Mais il n'avait jamais demandé à ce qu'il fasse cela pour lui. Personne ne s'était jamais préoccupé de savoir s'il vivait convenablement chez les Dursley. Personne sauf… Snape.
Que le Professeur le moins aimé du château soit le seul adulte à s'être inquiété de sa situation était tout bonnement hallucinant.
De toute façon, il avait accepté cette situation sans trop broncher. Quoi qu'en dise Snape sur sa supposée arrogance, il préférait ne pas trop attirer l'attention sur sa famille, il n'avait pas besoin de ça. Comme si ça allait changer quelque chose...
Ses premières années chez les Dursley lui avaient parues normales, lui qui n'avait jamais rien connu d'autre : les brimades, les réflexions désobligeantes, l'absence de gestes aimants, il avait appris à composer avec malgré la peine. Puis en grandissant il avait remarqué des différences avec les autres familles : seul Dudley était aimé et choyé. Et ça avait été encore plus marquant à son arrivée à Poudlard, marquant au point qu'il adoucisse la réalité afin de ne pas se faire remarquer, de ne pas être ridiculisé et reprendre sa courte vie sur un nouveau départ. Si Ron et Hermione savaient mieux que tout le monde que son existence n'était pas idéale chez les Dursley, il minimisait beaucoup pour ne pas sortir des rangs.
En entrant dans le monde de la sorcellerie, il avait enfin trouvé sa place.
Apprendre que la magie coulait dans ses veines, que ses défunts parents avaient été de brillants sorciers et non pas des parasites de la société ou des idiots comme le prétendait l'oncle Vernon, avait été la révélation de son existence. Un cadeau, un don du ciel, un éclair de magnificence dans la vie qu'il menait chez sa seule famille. Les mots de Hagrid lui disant avec une évidence naturelle qu'il était un sorcier seraient gravés à jamais dans sa mémoire. Tu es un sorcier, Harry...
Ces mots avaient brutalement donné sens à tous les épisodes mystérieux s'étant produits dans sa tendre enfance, et confirmaient qu'il n'était pas fou mais qu'il appartenait bel et bien à un monde qui le transcendait. Il s'était interdit de rêver à sa vie dans le monde de la sorcellerie tant qu'il n'était pas arrivé en chair et en os à Poudlard, ce château que Hagrid lui avait tellement vanté.
Poudlard était la meilleure chose qui lui soit jamais arrivée.
Et il ne voulait pas que les autres apprennent que le supposé héros du monde magique était mal-aimé et non désiré. C'était une faille, une blessure qu'il souhaitait garder invisible. De toute façon, qui s'en était soucié ? Mieux valait garder tout ça pour lui.
Seul Snape avait forcé l'ouverture de son jardin secret pour l'obliger à entrebâiller le portail. Avec ses méthodes de rusé Serpentard, il l'avait obligé à se confesser, à dire des choses qu'il aurait en temps ordinaire gardé pour lui. Il avait profité de son état de faiblesse lors de la dernière séance d'Occlumancie.
Et le Professeur était sur le point de décadenasser le coffre-fort enterré au fond.
Énervé contre lui, Harry jeta un dernier regard vers le professeur toujours impassible.
Être énervé lui permettait de barrer le flot dangereux de l'émotivité qui menaçait au loin.
Preuve de ses sentiments contradictoires, il fut déçu que Snape ne le rappelle pas.
Ce soir-là, Harry se coucha contrarié contre le Maître des Potions qui se payait sa tête.
Quelques heures plus tard, il ne dormait toujours pas, trop occupé à cogiter dans la pénombre du dortoir. Il se tournait et se retournait dans ses draps, ne parvenant pas à trouver le sommeil. Quelque chose lui échappait. Et si Snape était sérieux ? Réfléchis, réfléchis... Poudre de racine d'asphodèle et infusion d'armoise... Qu'avait dit Snape, déjà ? Que les mots avaient un sens.
Une idée fit soudain son chemin dans son cerveau et il ouvrit grand les yeux dans son lit.
Et si la réponse se trouvait dans la question ? Après tout, le professeur ne lui avait montré que la question, pas la réponse. L'asphodèle et l'armoise n'étaient rien d'autre que des plantes et ingrédients à potions, mais Snape était un esprit tortueux. Il devait vérifier, c'était la seule piste plausible, la dernière à arpenter. Maintenant que cette illumination lui traversait l'esprit, ça devenait évident. La réponse était certainement du côté des ingrédients bruts eux-même, l'asphodèle et l'armoise. Il s'était éparpillé, s'obstinant à vouloir chercher un message caché dans la potion du Mort-Vivant, en oubliant de voir l'essentiel sous ses yeux. Il s'était égaré dans des termes compliqués de sixième année sans même commencer par la base.
Quel crétin il faisait, se morigéna-t-il en soupirant, furieux contre lui-même. Oui, c'est ça… Il s'était bêtement laissé aveugler par ses sentiments. Il devait tout étudier, même si ça semblait insignifiant. Surtout si ça semblait insignifiant, en fait.
Dans le dortoir silencieux et endormi, il repoussa les couvertures et progressa à tâtons jusqu'à son armoire. Il se cogna le pied contre sa malle et retint un gémissement de douleur. Stupide malle !
« Lumos » grogna-t-il.
Fouillant son armoire, il tomba vite sur ses manuels de potions depuis la première année. Il entendit quelqu'un se plaindre de la lumière et décida d'aller vérifier tout ça dans la salle commune. Malgré l'heure tardive, quelques élèves plus âgés se prélassaient sur les canapés devant le feu. Se juchant sur un pouf bien moelleux, il commença à parcourir les livres.
« L'armoise... » murmura-t-il. « L'armoise, ici ».
La définition sur l'armoise ne lui apprit rien qui lui parut fondamental. Ni dans le nom latin Artemisia ni dans les caractéristiques. Il passa à l'asphodèle. Et sitôt que ses yeux effleurèrent la phrase d'introduction de la fiche de présentation, l'évidence lui sauta au yeux. Comment avait-il pu passer à côté ?
L'asphodèle…
Fleur aux pétales blancs et étroits, représentant emblématique de la famille des…
« ... Liliacées » lâcha-t-il dans un souffle.
Des liliacées.
Lily's flowers.
Cela ne se pouvait pas. C'était une coïncidence.
Non. Non.
Les mains commençant à trembler, il lut et relut le paragraphe d'introduction, son cerveau refusant d'assimiler ce qu'il déchiffrait. Sous le choc, il eut soudain un coup de chaud, comme si tout le sang de son corps affluait dans sa tête et l'empêchait de réfléchir.
Lily et Snape.
Snape et... Lily.
Impossible !
Impossible.
« Ça ne se peut pas, ça ne se peut pas. C'est impossible. Ridicule. Tu perds la tête, mon pauvre Harry. Définitivement bon pour l'asile de fous ».
Et pourtant...
Et pourtant ça pouvait concorder. Il avait longuement réfléchi, mais n'avait trouvé personne dans son entourage proche, personne dans ses cercles de fréquentation plus éloignés, personne pour conclure une promesse avec Snape. Qui d'autre que Lily Evans pouvait s'appeler Lily ? Hagrid n'avait-il pas été gêné lorsqu'ils avaient évoqué le sujet ? Quand il avait demandé au Professeur s'il connaissait la personne envers qui il était engagé, ne lui avait-il pas répondu ''en quelque sorte'' ? Évidemment que Harry connaissait sa propre mère, mais paradoxalement, il ne savait que peu de choses sur elle.
Lily, que savait-il de Lily, au fond ? Rien... Rien, sinon qu'il avait hérité de ses yeux. Elle était très belle avec ses cheveux auburn, une sorcière brillante, sûrement plus brillante que lui. Mais il n'en savait rien de plus. Rien, à part quelques photos.
Les photos...
Porté par un désir avide de savoir, il retourna dans son dortoir et trouva tout au fond de sa malle le précieux album photo avec reliure en cuir que Hagrid lui avait confectionné à l'issue de sa première année. Fébrilement, à la lueur de sa baguette, ses yeux fouillèrent chaque photo de ses parents à plusieurs reprises, à la recherche d'un indice qui laisserait suggérer la présence de Snape. Mais sur aucune d'elles ne figurait la moindre trace du professeur. Aucune.
Impossible, il délirait complètement.
Sa mère... sa mère s'était mariée avec un homme qui était le rival de Snape durant toute sa scolarité. Les deux hommes s'étaient détestés... Que James ait pu faire promettre à Snape de protéger Harry était en effet absurde, mais que Lily ait pu le faire l'était davantage encore. Personne ne lui avait jamais parlé de Snape dans son passé, à part pour souligner son animosité avec les Maraudeurs. Personne n'avait jamais laissé entendre un lien quelconque entre le Professeur et sa mère.
Parce qu'il n'y avait pas de lien ! se persuada son cerveau. Il n'y avait pas de lien. Il ne pouvait pas y en avoir. Quelqu'un lui aurait dit, lui en aurait parlé, y aurait fait allusion. C'était assez énorme comme information pour qu'il soit passé à côté au cours d'une conversation.
Mais le doute qui germait dans son esprit depuis tout à l'heure gagnait du terrain, rampant comme un poison paralysant. Maintenant qu'il y réfléchissait de plus près- autant qu'il soit possible de réfléchir dans cette situation- une évidence supplémentaire lui sauta aux yeux. Personne ne lui parlait de sa mère tout court. Tante Pétunia ne parlait jamais de sa sœur. Lorsque Hagrid était venu le chercher le jour de son onzième anniversaire dans cette cabane sur un rocher isolé dans une tempête, sa tante s'était alors plaint qu'il n'y en avait que pour Lily. On lui parlait de James, à quel point il lui était semblable, mais pas de sa mère.
Mais si James était un salaud d'après Snape, que fallait-il en conclure ? Un goût de cendre sur la langue, il chassa cette pensée de sa tête. Ce n'était pas le moment de dévier du sujet.
Le sujet était Lily.
Lily, que savait-il de Lily ? A part des photos, il ne savait rien.
L'atroce réalité le souffla comme une rafale glacée qui le cloua sur place. Il ne savait rien de sa propre mère qu'il entendait crier lorsqu'un Détraqueur s'approchait de lui. En tout et pour tout, son seul souvenir d'elle était les hurlements et un flash vert lumineux lorsque la voix froide de Voldemort fendait l'air pour l'assassiner.
Quel genre de fils indigne ne savait rien de la femme qui l'avait mis au monde ? Même Snape, s'il en croyait la difficile vérité sous ses yeux, en savait plus que lui.
Le dégoût l'envahit. Le dégoût de lui-même. Brutalement, il ressentit l'envie irrésistible de se lancer dans la recherche frénétique du miroir du Riséd, cet envoûtant miroir qu'il avait découvert au détour d'une balade nocturne et qui montrait à celui qui le regarde ses désirs les plus chers. Ses parents disparus. Une famille qui lui avait été arrachée par Voldemort.
Par sa faute.
Par la faute de sa seule existence.
Il serra les poings, sentant un mal de tête poindre. Il ne savait que trop bien où cela le mènerait. Il referma brusquement le livre et respira profondément.
Vider son esprit. Il devait vider son esprit et tirer tout cela au clair. Il s'imagina un immense lac, un lac aux eaux bleues et limpides, un vaste lac des glaciers. Il devait y noyer profondément les pensées obscures qui menaçaient de le submerger, les y noyer et remonter à la surface sans se faire engloutir à son tour. Il ne savait pas combien de temps les pensées y resteraient ancrées, alors il le barda de hauts sapins serrés et hérissés, tels des hallebardes prêtes à le défendre.
Le défendre le temps de trouver Snape et de balayer le doute insupportable qui assiégeait son cœur.
Minuit allait bientôt sonner, et il ne pouvait pas rester là à tourner tel un lion en cage, à attendre le prochain cours de potion le lendemain pour demander des comptes à Snape. Demain était déjà une éternité. Et ce n'est pas le genre de chose à demander avec des oreilles indiscrètes à proximité.
Il devait savoir.
Il devait savoir, dut-il passer la nuit à extorquer la vérité au Maître des Potions.
Alors il se changea, enfila un pull et un jean à la hâte, une cape en laine, se couvrit de sa cape d'invisibilité et quitta furtivement la tour Gryffondor. Il courut tellement vite dans les couloirs qu'il eut du mal à garder la cape d'invisibilité sur lui, et de toute façon il ne s'en préoccupait guère. Que quelqu'un aperçoive une paire de pieds gambader allègrement lui était bien égal. Il arriva hors d'haleine dans les cachots, devant la porte évidemment close du bureau de Snape.
« Professeur ! » s'exclama-t-il en un souffle. « Professeur, ouvrez ! ».
Il frappa du poing, appela plusieurs fois le professeur, sans obtenir aucune réponse. Il n'était pas à son bureau. Le Serpentard était loin d'être un peureux, pas le genre d'homme à se terrer dans une salle pour échapper à un élève. Pour échapper à un Potter, plus précisément. S'il n'était pas ici, c'est qu'il devait être à ses appartements.
Alors il courut en direction les étages supérieurs en se fiant à sa mémoire. Il se trompa plusieurs fois de couloirs, mais finit par tomber sur celui qu'il recherchait.
Son cœur battait douloureusement dans sa poitrine, sans qu'il ne puisse déterminer si c'était à cause de sa course ou du stress. La vérité était imminente. Il s'arrêta en trombe devant le tableau qui représentait un homme vêtu d'une longue robe vert sapin et tambourina le portrait, sans se soucier ou pas de l'abîmer. Le professeur pourrait bien le houspiller pour cela, c'était le cadet de ses soucis.
« Professeur ! » aboya-t-il. « Professeur, ouvrez ! C'est moi, Harry ! ».
Harry ? Ridicule. Enfin, il n'était plus à une familiarité près. Snape ne l'avait-il pas appelé par son prénom, la dernière fois ? Pire, ne l'avait-il pas tutoyé ? Heureusement il n'eut pas à attendre longtemps avant que la porte derrière le portrait ne s'ouvre brusquement. Dans l'encadrement, il croisa le regard inquiet du Professeur. Inquiet ?
« Potter... ! Qu'est-ce que... ? ».
Severus dévisagea le garçon, à la recherche d'une trace de blessure sur lui, mais ne vit rien d'autre qu'un gamin bouleversé. Une fraction de seconde lui suffit pour comprendre que le Gryffondor savait. Il savait...
« Taisez-vous donc, vous allez rameuter tout Poudlard ! ».
Le garçon continuait à brailler des paroles décousues, ses propos se mélangeant aux siens. Il eut juste le temps de saisir les mots ''Lily'' et ''promesse''. Avec fermeté, il attrapa Potter qui glapit de surprise, et le tira dans l'appartement.
« Est-ce que quelqu'un vous a vu venir jusqu'ici ? ».
« Non ! » s'écria Harry en laissant sa cape d'invisibilité glisser sur un fauteuil du vestibule.
Il ne put s'empêcher de remarquer que Snape ne semblait pas surpris qu'il fasse irruption chez lui à une heure aussi tardive, ce qui renforça son mauvais pressentiment. Pourtant, l'homme s'entêta à faire comme s'il ne se doutait pas du motif de sa présence ici :
« Que vous arrive-t-il ? Que faîtes-vous dans les couloirs du château en plein couvre-feu ? Et par Merlin, arrêtez de crier et parlez calmement ! ».
« Votre promesse que vous devez tenir, c'était envers Lily ? Envers ma mère ? ».
L'accusation était directe, sans détour aucun. Le Professeur ne répondit pas, se contentant de le jauger, comme pour savoir s'il devait s'attendre à ce qu'il brandisse sa baguette et le menace. Sous la lumière tamisée du lustre, il chercha sur le visage anguleux du Serpentard un indice, un signe même infime qui prouverait qu'il se trompait complètement, et qu'il traversait une crise de folie.
« C'est une erreur, n'est-ce pas ? Ce n'était pas… ce n'était pas… ».
Il cherchait ses mots, priant en vain pour que Snape termine sa phrase et nie la folle conclusion. Mais il n'y avait ni rictus moqueur, ni haussement de sourcil narquois, ni rien qui ne laisse présager qu'il se soit trompé. Désespéré, il se passa une main sur la figure.
« Maman… » murmura-t-il. « C'était Lily ? ».
Snape tressaillit. Mais Harry avait besoin d'une réponse précise, formulée. Pas d'un non-dit.
« L'asphodèle est une fleur de la famille des Liliacées ! Lily, est-ce que c'est à Lily Evans que vous avez fait la promesse de me protéger ? ».
« Cela a toujours été Lily » dit brutalement Snape.
Cet aveu lui coupa le souffle. Un long silence tomba sur eux.
« Vous mentez » dit finalement Harry, la voix hachée « Vous mentez. Je le saurais, si vous connaissiez ma mère ! On me l'aurait dit ! On me l'aurait dit ».
Il fallait croire que Severus Snape ne méritait pas d'être évoqué dans l'existence solaire de Lily malgré la place qu'il avait eu, songea l'homme avec rancœur. Il avait conservé l'espoir que quelqu'un, Pétunia par exemple, ou même les connaissances des Potter, lui parle de l'amitié profonde qu'ils avaient partagé, depuis leur enfance. Pourtant, l'air hanté du garçon était clair : il tombait des nues. Severus pouvait concevoir qu'il y avait de quoi être très perturbé lorsqu'on découvrait que sa mère avait eu un lien avec un professeur érigé en ennemi par l'entourage de ses parents.
« Vous mentez » répéta faiblement Harry.
Hagard, il n'attendait qu'un démenti. Un démenti même murmuré du bout des lèvres, qui le ramènerait dans un ordre soigneusement établi, un ordre où il était inconcevable que la Terreur des cachots ait pu promettre à l'épouse de son ennemi d'enfance de protéger leur fils. Parce que dans sa tête cela n'avait aucun sens et dévoyait tout ce qu'il s'était imaginé à propos de Lily. Mais l'air grave et inquiet du Professeur était éloquent.
Et Harry sut que c'était la vérité.
« J'ai fait la promesse à Lily Evans sur mon honneur d'homme et de sorcier de veiller sur son fils, et juré de protéger sa vie au nom de mon dévouement éternel si malheur devait survenir, contre les ténèbres de ce monde. Sans l'once d'un regret ».
Les mots étaient peu, mais la conviction était telle dans la voix grave et lente du Professeur que Harry sentit son cœur se fendre. Le lustre au-dessus d'eux vacilla, comme les flammèches des bougies. Les arbres qui entouraient son lac intérieur vacillaient eux aussi. La tempête approchait, faisant souffler son vent mauvais sur les cimes.
Bientôt, les sapins s'effondreraient.
Bientôt, les défenses céderaient.
« Pourquoi personne ne m'en a jamais parlé? » demanda-t-il, incapable de commenter l'aveu de Snape. « Pourquoi vous êtes le seul à me le dire, le seul après tout ce temps ? ».
« C'est une promesse scellée dans le secret » répondit doucement le Serpentard. « Elle n'avait pas vocation à être révélée aux tiers. Seuls vous et moi sommes dans la confidence ».
« Non, je ne parle pas de la promesse, mais de cette connexion entre vous et ma mère. Si vous avez fait cette promesse, c'est que vous la connaissiez. Vous l'avez connue, n'est-ce pas ? ».
« Oui, j'ai connu votre mère. Je l'ai même parfois connue mieux que quiconque ».
Harry ne voulait même pas s'aventurer à imaginer ce qu'il devait comprendre par cette révélation.
« Si vous l'avez si bien connue que ça, pourquoi personne ne m'en a jamais parlé ? ».
« Peut-être que personne n'avait intérêt à vous parler de toutes les habitudes de Lily ».
« Qu'est-ce que c'est supposé vouloir dire ? ».
« Dîtes-moi qui vous parle de votre mère ? ».
« Ni mon oncle ni ma tante, c'est un sujet tabou chez eux. Tout ce qui concerne la magie est tabou de toute façon. Hagrid est le seul qui m'a dit qu'elle était une sorcière intelligente. Le professeur Lupin… m'a simplement dit qu'elle était brillante, il m'a surtout parlé de mon père, en fait. Comme Sirius. Les autres, le professeur McGonagall, Dumbledore, tous les autres ne m'ont jamais parlé que de mon père ».
« Ce sont donc là vos références » murmura Severus « Lupin et Black ? ».
Pas étonnant que ces deux-là n'aient pas alimenté la représentation que se faisait le garçon de sa mère. Ils n'étaient en aucun cas des références, et il ressentit une vague de rage envers eux.
« Ils ne vous ont pas parlé de Lily ? Ils ont tort. Moi, je pourrais vous en parler des heures durant ».
« Pourquoi ? » attaqua Harry. « Pour que vous m'en parliez dans les mêmes termes que James ? Ça ne m'intéresse pas ! ».
Il savait que c'était faux. Il y avait cette tendresse insoupçonnée dans les yeux obsidiennes de Snape, et tout dans son timbre de voix indiquait qu'il avait côtoyé et aimé Lily.
« James n'a rien à voir avec Lily » lui répondit l'homme.
« Ils ont tout à voir ensemble ! Ils se sont mariés, ils étaient mes parents, ils s'aimaient ! ».
« Sans aucun doute » admit le Professeur. Le reconnaître semblait lui brûler la langue. Harry secoua la tête, sidéré.
« Que ce soit Lily ne change rien » argua-t-il, conscient du mensonge éhonté qu'il proférait. « Rien du tout ».
N'aimant pas ce qu'il entendait, Snape se détacha soudain de la bibliothèque et tendit une main vers son épaule, mais Harry se recula brusquement, comme électrisé. Les doigts lui frôlèrent le bras et se refermèrent dans le vide. Sitôt après, les bougies s'éteignirent brutalement.
Sans attendre la prochaine tentative de Snape pour lui mettre la main dessus, Harry se précipita sur la porte qu'il claqua derrière lui, et prit une goulée d'air frais. Une fraction de seconde plus tard la porte se rouvrait, et il s'éloigna à grands pas. Il se souvint alors qu'il avait oublié sa cape d'invisibilité dans les appartements du professeur. Quel crétin il était ! Ce n'était pas une sortie vraiment théâtrale... Quelle importance, de toute façon ?
Cette manie de s'enfuir quand les choses dérapaient, fulmina Severus en s'élançant à sa suite.
« Potter ! Revenez immédiatement ! » tonna la voix de stentor dans son dos.
Harry se retourna juste le temps de voir le Maître des Potions lancé à sa poursuite, les capes voletant derrière lui, vision terrifiante d'une chauve-souris humaine en chasse. Il était sûr que l'homme volerait jusqu'à lui s'il le fallait, et ne le laisserait pas s'échapper de ses griffes. Alors il lutta contre l'envie de prendre ses jambes à son cou, et serra les dents, sentant à nouveau ce mal de tête fourbe irradier l'arrière de son crâne.
« Vous êtes venu pour avoir la vérité ! Ne souhaitiez-vous pas l'entendre ? ».
« Vous me l'avez déjà dit Professeur, toute vérité n'est pas bonne à entendre ».
« Arrêtez de faire celui qui ne comprends pas ! » siffla Snape en s'arrêtant devant lui. « La vérité sur votre père n'est pas belle à entendre car vous avez grandi en ayant une image idéalisée de lui, car la plupart des gens qui composaient son cercle social vous décrivent naturellement quelqu'un de bon et de droit, puisque ces gens étaient acquis à sa cause. Je l'ai vu sous un autre angle, une nuance plus sombre et personnelle que celle que votre parrain ou Lupin vous laissent suggérer, je viens écorcher l'image de gloire que vous aviez de lui. Mais la vérité sur votre mère est bien plus belle à entendre, si seulement vous daigniez l'écouter ».
« Vous écouter ! » hurla soudain Harry, conscient de perdre le peu de sang-froid qu'il avait réuni à rassembler. « VOUS ÉCOUTER ? ! ».
Un air de surprise traversa le visage de Snape. Sur le mur, un chevalier qui sommeillait dans un portrait se réveilla en sursaut. Les torches du couloir vacillèrent dangereusement, menaçant de s'éteindre elles aussi.
« Oui, m'écouter » rétorqua doucereusement Snape.
« Vous êtes le seul à détester à mon père, à me comparer avec lui, à dire que je lui ressemble, à quel point je suis arrogant et irrespectueux comme lui ! Tout le monde me vante un homme bien, tout le monde sauf vous Professeur, et je devrais vous écouter ? Vous m'insultez, vous me dîtes que je suis un salaud, que je ne suis que le fils d'un type vaniteux et arrogant. Vous me considérez comme un poids mort qui se pavane, et malgré votre promesse envers Lily Evans, non, cela ne change rien au fait que vous auriez préféré ne l'avoir jamais faite ».
De mémoire, ça devait être la première fois qu'il hurlait de la sorte sur un Professeur, et il s'attendait à être mis en retenue toutes les vacances de Noël, et ce s'il n'était pas découpé en rondelles puis plongé dans un bocal de saumure avant.
Il ne s'attendait cependant pas à ce que Snape aille jusqu'à se jeter sur lui.
Il n'eut même pas le temps de se défendre.
Les sapins avaient cédé. Couchés, balayés par la tempête, ils gisaient sur la rive, corps sans vie honorant un lac sans défense. A la surface de l'eau bleu lagon apparaissaient des ondulations, indice premier du séisme sous-jacent.
