Précédemment...
Abattu par sa dispute avec le Maître des Potions, Harry rumine tout en effectuant des recherches. Il finit par découvrir l'impensable : Lily Evans connaissait Severus Snape. Pire, les deux semblaient s'apprécier... Bouleversé, il se précipite dans les appartements privés de Severus pour le confronter.
Bonne lecture !
Le Serment à la Nuit : Chapitre XVIII
L'asphodèle et l'armoise
Snape le plaqua contre le mur, les mains serrées sur ses épaules.
Tout près de son cou, beaucoup trop près de son cou.
A peine le temps de sentir la panique dans ses veines, Harry fut emprisonné dans le regard obsidienne. Ses défenses mentales érigées pour refouler la dangereuse vague d'émotions qui menaçait de l'engloutir étaient trop minces pour résister, et il ploya sous le regard d'encre.
Severus plongea dans les yeux émeraudes grand ouverts, trop tenté par ce qu'il pouvait y entrevoir pour reculer.
Il devait savoir.
Agir ainsi n'était pas convenable car c'était profiter de l'état du vulnérabilité émotionnelle du garçon, mais ce qui était convenable ou ne l'était pas lui importait peu. Il devait savoir, savoir si Potter pensait vraiment ce qu'il venait de dire. Il ne pouvait pas le laisser penser qu'il regrettait d'avoir promis à Lily de le protéger, il ne pouvait pas le laisser penser ces horreurs qu'il avait osé proférer. Découvrir que le garçon le pensait réellement lui fit l'effet d'une gifle.
Harry tenta de combattre la présence indésirable dans son esprit en dressant un mur de pierre au hasard. En vain. Le Professeur l'effrita en une fraction de seconde, comme s'il s'était agi d'un mur en sucre.
Le Professeur eut le temps de voir les sapins couchés sur la rive.
Le temps de voir le lac agité de vaguelettes.
Le temps de voir le lagon virer au noir.
Non. Harry ne pouvait pas laisser Snape accéder en toute impunité à son coffre-fort. Pas de cette façon, pas sans lui avoir donné la permission. Instinctivement, il visualisa l'image de sa mère dans son esprit, aussi fidèlement qu'il l'avait vue dans le Miroir du Risèd. Elle resplendissait, occupant toutes ses pensées, belle avec ses longs cheveux auburn, réconfortante avec son sourire si doux. Il sentit ses entrailles se tordre.
Comme prévu, Snape se désintéressa immédiatement du lac, et les vagues à la surface semblèrent se calmer. Bien, il avait piqué sa curiosité. D'un crochet droit, Harry remplaça alors le visage lumineux de Lily par les ténèbres, les ténèbres déchirées par sa voix terrifiée, sa voix aiguë qu'il entendait lorsque les horribles Détraqueurs s'approchaient de lui. La voix de Lily quelques secondes avant qu'elle ne se fasse froidement assassiner par Lord Voldemort.
Non, pas Harry, je vous en supplie, tuez-moi si vous voulez, tuez-moi à sa place.
Frappé de plein fouet, Snape se figea. Harry le sentit hésiter, sidéré.
Conscient de ce que cela lui coûtait de s'infliger ça et de l'infliger au Professeur, conscient aussi que c'était le seul moyen de le faire reculer, il fit jaillir un éclair aveuglant de lumière verte. Un éclair blême comme la mort, seul souvenir qu'il gardait de ses parents, achevant d'un coup d'estoc le Professeur qui battit en retraite et abandonna enfin son esprit. Serrant les dents contre le mal de tête lancinant qui revenait en force, un mal de tête qui se confondait avec celui de l'Occlumancie, il s'efforça de reprendre le contrôle de sa respiration.
Le Professeur le dévisageait comme s'il le découvrait pour la première fois. Il lui sembla être plus pâle que d'ordinaire. Sur son visage anguleux se lisaient le choc mélangé à la douleur, une douleur visible que Harry ne lui avait encore jamais vu et qui faisait cruellement écho à la sienne. Elle le terrifia.
Le cœur battant la chamade, il songea, horrifié, à l'idée de ce que le Serpentard allait lui faire subir. Lentement, l'homme l'agrippa par le col de sa cape, et l'approcha si près de lui que Harry se prépara à recevoir un coup de tête qui l'assommerait. Avec un peu de chance, il s'évanouirait sur-le-champ et se réveillerait gisant au sol, loin de la révélation qu'il venait d'avoir, loin d'une vérité qu'il n'était plus du tout certain de vouloir connaître.
« Ne présume jamais de mes intentions » murmura dangereusement Snape. « Jamais. Je ne regrette pas un instant d'avoir lié cette promesse, et je t'interdis de croire une seconde le contraire. Est-ce que c'est clair ? ».
Il y avait dans ce murmure une telle férocité que Harry n'osa pas bouger, tétanisé.
Puis, prenant une profonde inspiration comme pour contrôler ses nerfs, Snape relâcha un chouïa son étreinte et traîna le Gryffondor jusqu'à ses appartements.
« Maintenant nous allons discuter, tu vas te taire et m'écouter. Tu n'es pas venu jusque chez moi pour déguerpir aussitôt ».
« Je ne veux pas discuter avec vous » protesta faiblement Harry. « Ça ne m'intéresse pas ».
« Ce n'est pas une proposition mais un ordre. Je t'ordonne de m'écouter ».
Snape claqua la porte derrière eux, la verrouillant de sa baguette. Sûrement pas un sortilège qu'un simple Alohomora pourrait défaire.
« Ne t'enfuis pas cette fois-ci, j'aurais de toute façon tôt fait de te rattraper sans me fouler alors inutile de nous infliger cette pénibilité ».
« C'est de la séquestration ! ».
« Et puis ? Tu peux vociférer autant que le veux, cet endroit est insonorisé par un Silencio, et personne ne t'entendra jamais. Par ailleurs, je te ferais remarquer que c'est toi qui est venu de ton plein gré ici. Tu as violé le couvre-feu en venant jusqu'à mes appartement privés à minuit passé, tu es en tort. Ne me tente pas de te donner des retenues ».
Le Serpentard le conduisit sans ménagement jusqu'à son salon, puis le jeta dans un fauteuil sombre. Harry s'y affala avant de se redresser, les mains crispées sur les accoudoirs. Lorsqu'il réalisa soudain que le Professeur pointait sa baguette droit sur lui, il se carapata dans son fauteuil, s'attendant à ce que l'homme vengeur lui jette un sort de sa création pour lui faire payer son comportement, ou rentrer à nouveau dans son esprit.
« Incendio ».
Près de son fauteuil, les braises mourantes de la cheminée flamboyèrent d'un grand feu. Rassuré, Harry s'autorisa un soupir. Snape leva les yeux au ciel, très clairement contrarié.
« Quand cesserez-vous de vous conduire comme si j'allais à tout instant vous lancer un sort qui vous réduirait en cendres ? ».
« Désolé » marmonna Harry.
Ce passage du vouvoiement au tutoiement et inversement était plutôt perturbant. Pour apaiser la nervosité qui faisait trembler ses mains, il regarda autour de lui l'agencement des appartements de Snape. Comme le vestibule, le salon haut sous plafond ressemblait à l'antre du parfait Serpentard avec ses tons émeraudes, bien qu'étonnamment porté sur des couleurs plus chaudes que Harry n'aurait pas soupçonné chez Snape.
Pas soupçonné... il n'y a plus rien qu'il ne soupçonnait plus chez l'homme, désormais. Aurait-il seulement soupçonné qu'il puisse avoir une connexion avec sa mère ?
Il n'y avait pas de bocaux aux contenus sordides ici, ni de tableaux lugubres ou de toiles d'araignées géantes, et encore moins de chauve-souris en guise d'abats-jours. Les murs étaient en pierre claire, loin de la pierre humide et noire des cachots, les rideaux et tapis à dominantes vert sapin. Les meubles en bois sombre, sobres et élégants. Un mur entier était recouvert de milliers d'ouvrages qui devaient être le fruit de longues années de labeur pour constituer une bibliothèque personnelle à la hauteur de la réputation de Snape. De grandes fenêtres donnaient sur l'obscurité, et Harry ne sut déterminer de quel côté du château les appartements étaient orientés.
« Alors, la décoration est-elle à votre convenance ? » lança l'homme, sarcastique.
Le Gryffondor haussa les épaules. Qu'allait faire Snape ? Qu'allait dire Snape ? Il n'avait plus aucune envie de l'écouter, mais il n'avait aucune chance non plus de s'échapper d'ici. Alors autant que cette mascarade se termine au plus vite et qu'il aille se pelotonner à tout jamais dans son lit pour ne plus entendre parler d'histoires entre la Terreur des cachots et sa mère.
Sa mère…
Inconcevable.
Le Professeur se débarrassa de sa cape puis tira jusqu'à lui un tabouret avant de se poster devant le fauteuil. Il dirigea son regard pénétrant sur Harry qui eut soudain l'impression d'être une chose qu'un scientifique fou de l'époque victorienne observerait. L'homme croisa les bras sur sa redingote sans laisser l'angoissant silence s'éterniser.
« Dîtes-moi exactement tout ce que vous savez de votre mère ». Harry esquissa un sourire sans joie.
« Ce serait plutôt à moi de vous poser la question ».
« Vous me la poserez tout à l'heure. Que savez-vous exactement de votre mère, de son histoire ? ».
« En tout et pour tout ? Quasiment rien. Mais j'imagine que vous le savez déjà, vous avez eu le temps de le voir dans ma tête ». Snape ne cilla même pas.
« Répondez-moi ».
« Ma mère est la sœur cadette de ma tante et je ne pense pas qu'elles s'entendaient bien car ma tante n'en parle jamais, elle ne parle jamais de magie de toute façon, c'est un sujet tabou à la maison. Lily a sacrifié sa propre vie pour moi, elle s'est dressée face à Lord Voldemort pour que je vive. Elle était donc très courageuse. Et belle, brillante, intelligente. C'est tout ce que je sais d'elle. C'est pitoyable, n'est-ce pas ? Je ne pourrais même pas... même pas raconter une anecdote sur elle ».
« Vous n'avez pas à vous blâmer pour cela ».
« Bien sûr que si » fit Harry, la gorge nouée. « Je suis... je suis... ».
Il fit un geste d'impuissance, ne parvenant pas à conclure sa phrase sous le regard charbonneux qui le scrutait.
« Vous êtes quoi ? ».
« C'est pourtant évident, non ? ».
« M. Potter, la maîtrise de la Legilimancie ne permet pas encore de déchiffrer précisément les pensées d'autrui, et je n'ai hélas aucun don divinatoire comme votre chère professeur de Divination, alors je n'ai pas l'intention de jouer aux devinettes à cette heure-ci. Alors dîtes-moi : qu'est-ce que vous êtes ? ».
« Indigne. Je suis un fils indigne, voilà ce que je suis. Je ne suis pas à la hauteur de son sacrifice ».
Snape se figea et plissa les yeux, comme s'il essayait de déterminer si Harry était sérieux. Et visiblement, il ne détecta aucun signe de plaisanterie, car son visage se durcit.
« Rassurez-moi et ôtez-moi d'un doute, vous ne le pensez pas sérieusement, n'est-ce pas ? ».
« Bien sûr que si, professeur. Quel genre de fils ne sait rien de sa propre mère, sa mère qui n'a pas hésité à se jeter devant Voldemort ? Quel genre de fils sinon un fils indigne ? ».
Consterné par tant de stupidités, Severus resta coi un instant. Il y avait tellement de conviction dans les paroles du garçon... Comment le fils adoré de James et Lily pouvait-il à ce point penser cela de lui-même ? Il sentit affluer dans ses veines la même colère froide que lorsqu'il avait rattrapé le gamin dans le couloir. La colère lui permettait de ne pas trop penser à la technique sournoise qu'avait mise en place le Gryffondor pour l'expulser de son esprit. Il l'avait totalement mérité, cela dit, il ne le niait pas...
« Ne vous blâmez pas de ne rien savoir de votre mère. Vous aviez à peine plus d'un an lorsqu'elle a été assassinée avec votre père par le Seigneur des Ténèbres - et je ne veux plus vous entendre prononcer son nom ».
« Quelle importance ? Ne pas dire son nom ne le fera pas disparaître ».
« Ne pas dire son nom ne le fera certes pas disparaître, mais je vous ai déjà expliqué qu'il y a des raisons pour lesquelles prononcer certains noms peut être dangereux » fit sèchement Snape. « Je ne veux plus vous entendre prononcer celui du Seigneur des Ténèbres en ma présence, c'est compris ? ».
Pas plus convaincu que la dernière fois qu'il lui avait fait la remarque, Harry ouvrit la bouche mais l'homme leva une main.
« Ce n'est pas le sujet de conversation. Ne jouez pas au fougueux Gryffondor, nous ne sommes pas là pour ça. Et ne dîtes donc pas de bêtises, vous n'avez connu vos parents qu'un an de votre vie, c'est bien trop peu pour avoir le temps de vous construire des souvenirs d'eux. Que vous rappelez-vous de leur vivant ? ».
« Rien. Rien, à part... à part le moment de leur mort. Je les entends quand... quand les Détraqueurs s'approchent de moi ».
Par Merlin, songea Severus, médusé. Le gamin entendait ses parents. Il entendait Lily, sa Lily... hurler et implorer pour la vie de son fils. Une lame glacée lui fendit le ventre en se repassant les derniers mots de son amie, les derniers mots dont le garçon se souvenait, les seuls mots de sa mère dont il se souvenait... avant que Lord Voldemort ne la tue. Entendre sa voix terrifiée et suppliante après toutes ces années... Non, il ne devait pas y penser. Pas maintenant. Il devait d'abord donner une explication au gamin hagard assis dans le fauteuil devant lui. Un gamin hagard aux yeux tourmentés par la culpabilité.
Lentement, il parla.
« Ce n'est en aucun cas votre faute si vous n'avez pas de souvenir de votre mère. Et de ce que je comprends et déplore, votre tante ne vous en a jamais parlé. Ni quiconque d'autre à part peut-être quelques personnes qui ont pu l'évoquer brièvement devant vous. Cela... cela ne fait pas de vous un fils indigne. En aucun cas. Et de la même sorte que je vous interdis de douter de mon engagement, je vous interdis également de penser que vous seriez indigne d'elle. Vous n'être indigne de personne, et surtout pas de votre mère. Elle vous aimait plus que tout, et son ultime acte le prouve sans qu'il soit utile de dispenser d'autres commentaires ».
Le ton du Professeur s'était fait menaçant, mais cela ne fit pas se sentir mieux Harry. Devant le malaise évident du garçon, comme un reflet du sien, Severus poursuivit :
« Où pensez-vous que je l'ai rencontrée pour la première fois ? ».
« Je ne sais pas. A Poudlard, je suppose ? ».
« Non, bien avant. Nous avons fait connaissance environ deux ans avant que nous n'entrions à Poudlard ensemble ». Potter écarquilla les yeux. « Lily Evans vivait dans la même petite ville anglaise que moi, dans un quartier voisin. Lorsque je l'ai croisée pour la première fois, elle jouait avec sa sœur dans un parc. Je l'ai revue, et les jours passant, il m'est très vite apparu qu'elle n'était pas une simple Moldue ».
En guise de croiser et revoir, il fallait en fait comprendre que Severus l'avait à vrai dire espionnée mais Potter n'avait pas à connaître ce détail. Espionner les gens dans un parc n'était pas une approche particulièrement poétique.
« Ma mère étant sorcière, je savais depuis ma plus tendre enfance que du sang sorcier coulait dans mes veines, et il était clair qu'un jour je serais appelé pour venir étudier dans la prestigieuse école de magie Poudlard sous l'égide du célèbre directeur Albus Dumbledore. Vous n'ignorez sûrement pas que des démonstrations magiques plus ou moins accidentelles touchent les jeunes enfants qui développent des capacités de sorcellerie. J'ai décelé ces indices chez votre mère lors de ses jeux avec Pétunia et leurs amies ».
Entendre Snape appeler sa tante par son prénom était tout à fait étrange.
« J'ai fini par tisser avec Lily des liens d'amitié, des liens qui se sont renforcés lorsque je lui ai appris qu'elle était une sorcière. Elle a d'abord refusé de me croire, comme toute personne saine d'esprit confrontée à un monde qu'elle ne connaît qu'à travers les contes et folklores fantastiques. Mais je lui ai prouvé que j'avais raison, je lui ai prouvé que la magie était belle et que nous serions de véritables sorciers lorsque nous commencerions notre scolarité à Poudlard. Lily... Lily a illuminé les ténèbres de ma vie ».
Harry frissonna en voyant les yeux brillants de Snape, et le crut sans sourciller. Il n'imagina pas un instant remettre en cause ce que venait de lui dire le Professeur. Ça lui sciait le ventre, mais la douceur dans la voix du Serpentard ne laissait pas la moindre place au doute.
« Les ténèbres de votre vie ? ».
« Ce n'est pas un point que je développerai aujourd'hui avec vous » éluda Snape. « Une amitié profonde et réciproque m'a lié à votre mère, une amitié qui s'est poursuivie à Poudlard bien que le Choixpeau m'ait envoyé à Serpentard, et Lily à Gryffondor. Cela n'a pas entamé notre complicité, nous étions différents de caractère mais complémentaires dans nos affinités. Je vous passerai les détails de notre scolarité car nous n'avons pas la nuit devant nous, mais j'avais trouvé en Lily Evans une amie merveilleuse. Et ses yeux... ».
Snape décroisa les bras, posant les mains sur ses jambes. Il ne quittait pas Harry du regard.
« Des prunelles émeraudes telles des pierres précieuses. Vous avez les yeux de votre mère ».
Il y avait une tendresse insoupçonnée dans la voix grave et caressante du Professeur, et Harry se surprit à sentir son corps se détendre. A la tendresse cependant succéda un éclat de froideur.
« Dans le même temps, je me suis frotté à votre père et sa bande d'amis, les Maraudeurs. Là encore, je ne développerai pas ce point, mais sachez que la version que j'ai de James n'est pas celle idéalisée qui vous a été contée par Lupin ou Black. Pour vous donner un aperçu, sachez cependant que votre mère s'opposait systématiquement à eux ».
« Ma mère et les Maraudeurs s'affrontaient ? » demanda Harry, étonné. « Même avec mon père ? Comment est-ce possible ? ».
« Les Maraudeurs étaient loin d'être des enfants de cœur, et votre mère en hardie représentante de la maison Gryffondor a toujours su s'élever contre les injustices et les comportements imbéciles » répondit Snape. Le sien inclus… « Elle a commencé à changer de point de vue sur votre père lors de notre septième année. Il semblait s'être... assagi. Du moins, il évitait de me provoquer en sa présence. Notre amitié a toutefois connu des bas ».
Harry vit le remord s'emparer des traits du Professeur.
« J'ai hélas fait de mauvais choix, des choix que n'aurait pas dû faire, des choix qui m'ont coûté l'amour que me portait votre mère ».
Quels qu'aient été ces choix, il devait les regretter amèrement, remarqua le Gryffondor. Les yeux de Snape étaient devenus aussi obscurs que des tunnels.
« Ces choix m'ont mené sur le chemin de la damnation. Après nos études à Poudlard, nos lignes de vie se sont éloignées, Lily et moi sommes restés à distance. Par ma faute, notre amitié était entachée de mes erreurs. Lily est la meilleure chose qui me soit arrivée dans ma vie, et l'amitié que nous partagions fut pervertie. Cela, rien ne pourra désormais plus le réparer ».
Severus hésita. Cette période de sa vie n'était pas celle dont il était le plus fier. Mais comment pouvait-il expliquer au garçon qu'il était quasiment responsable d'avoir rapporté au Seigneur des Ténèbres la prophétie qui allait plus tard mener à l'assassinat de ses parents ? Comment ?
Il ne le pouvait pas.
Il ne le pouvait pas, c'était trop tôt. Le lui avouer maintenant, c'était briser le peu de confiance que plaçait déjà le garçon en lui. Mais Potter finirait par l'apprendre, de toute façon. Il le saurait. Un goût de cendre envahit sa bouche. Il lui dirait, avant que le gamin ne le découvre. Et n'y avait pas de raison qu'il le découvre immédiatement.
Sachant pertinemment à quel point son raisonnement était chancelant, il passa sous silence un pan entier de l'histoire et se rendit directement à la fin.
« Lily Evans était une personne extraordinaire. Elle m'a pardonné alors que je ne méritais pas. Pour me racheter, pour regagner sa confiance j'ai juré sur ma vie de vous protéger quoi qu'il advienne. Mais les Potter ont défié le Seigneur des Ténèbres à plusieurs reprises… ».
L'évocation de la promesse n'avait aucun sens sans le contexte, Severus le concevait, mais il pria pour que le garçon ne cherche pas à en savoir plus. Il savait qu'il le regretterait quand il devrait l'affronter lorsqu'il apprendrait inévitablement la vérité, mais il espérait que lorsque ce jour arriverait les relations entre eux se soient assez améliorées pour que le garçon comprenne les erreurs qu'il avait commises par le passé. Des erreurs pour lesquelles il se haïssait, après tout ce temps. Des erreurs qui l'avaient convaincu de changer de camp et de se mettre au service de Dumbledore contre le Seigneur des Ténèbres.
Le pardon de Lily n'effaçait en rien l'affront commis. S'il avait pu s'infliger des Doloris à lui-même, il l'aurait fait. Il avait d'ailleurs proposé à Lily de le faire elle-même, voire de le tuer. Elle avait naturellement refusé. Elle était trop bonne, trop bienveillante.
Le simple fait de devoir raconter les circonstances de la mort de ses parents au garçon lui donnait des palpitations. Il n'était pas prêt à le faire. Pas prêt à supporter les ravages qu'il causerait. Il ressentit la nécessité impérieuse de bouger. Il se leva brusquement du tabouret, faisant sursauter Potter.
Alerté par la soudaine nervosité qui agitait le Professeur, Harry se redressa sur son fauteuil, aux aguets. Mais l'homme vint auprès du feu. Une main dans le dos, il posa l'autre sur le chambranle de la cheminée, le visage éclairé par les vives flammes.
« Qu'est-ce que j'obtiens quand j'ajoute de la racine d'asphodèle en poudre à une infusion d'armoise ? » demanda-t-il.
« Le mélange d'asphodèle et d'armoise donne un somnifère si puissant qu'on l'appelle la Goutte du Mort vivant » répondit Harry, il connaissait les répliques par cœur, à force...
« Comme vous l'avez enfin correctement interprété ce soir, l'asphodèle et l'armoise ne sont pas seulement des ingrédients de la Goutte du Mort vivant. L'asphodèle est une fleur blanche de la famille des Lys, une Lily flower. En langage des fleurs, elle représente le regret. Le regret de la mort de votre mère, le regret d'une amitié disparue. L'asphodèle illustre mon amour éternel envers Lily, un amour et un regret qui la suivront jusqu'à la tombe ».
Choqué par la déclaration d'amour du Professeur envers Lily, Harry ne réagit même pas, bouche bée. Il y avait une telle adoration... Les mots qui pénétraient son esprit lui paraissaient irréels, et pourtant il ne pouvait pas douter une seconde de l'amour du Maître des Potions pour sa mère.
« Quant à l'armoise, il s'agit d'une plante symbolisant l'absence et la peine. Par cette question que je vous ai posée lors de votre tout premier cours de potions, je voulais simplement vous présenter un message déguisé en condoléances. Vous étiez trop jeune et inexpérimenté pour comprendre ce message, et je n'attendais pas que vous le compreniez. Ce que vous percevez comme étant du mépris n'en est pas, même si je reconnais que me suis laissé aveuglé par mon ressentiment envers votre père. James et moi étions en mauvais termes, et votre arrivée à Poudlard me rappelait à quel point nous étions opposés. Je refusais que vous tentiez de prendre le même chemin que lui ».
Le Professeur se détourna du feu, posant son regard sombre sur Harry.
« Contrairement à ce que vous croyez, je ne vous considère pas comme un salaud ».
Le mot fatidique était lâché. Harry crispa les mains sur l'accoudoir, sentant les battements de son cœur accélérer.
« Ce n'est pas vous que je qualifie de la sorte mais votre père. Ce que je vous ai dit sur le terrain de Quidditch n'est pas le reflet de mes pensées. J'étais furieux, furieux par ce que vous veniez de dire, et je me suis laissé emporter. Comme tout un chacun, vous avez des traits de caractères très exaspérants qu'il convient de recadrer. L'insolence, par exemple... Mais l'insolence et l'arrogance ne sont pas propres à vous, de nombreux étudiants le sont, le quotidien en foisonne. Je peux vous reprocher votre comportement inconscient ou désinvolte, mais vous n'agissez pas comme agissait votre père. James Potter pouvait se montrer exécrable, et pas seulement envers moi. Ce que votre parrain et leurs amis prennent pour de gentilles farces, d'aucuns le prendraient pour un acharnement. Je suppose que les amis de votre père vous font remarquer votre ressemblance avec lui car vous avez aussi une tendance à contourner les règlements comme nombre d'étudiants, car vous avez le même talent au Quidditch et de loin, vous lui ressemblez. Mais de près, vous ne lui ressemblez pas, et je vous le confesse aujourd'hui : j'ai eu tort de vous prendre pour la copie conforme de votre père ».
Harry en croyait à peine ses oreilles. Que le Professeur reconnaisse ses torts était une première, pour lui. Présenter ce qui ressemblait à des excuses devait lui être pénible, et ne se produirait sûrement pas tous les quatre matins.
« En vérité, votre caractère est bien davantage celui de Lily... » Mais la rancune que Severus éprouvait envers James était tenace… « Vous ne m'entendrez pas évoquer votre père en termes élogieux car il était l'un de mes ennemis lors de ma scolarité. Si vous voulez le connaître sous un angle plus bienveillant, adressez-vous à Black ou Lupin. Je ne vous donnerai qu'une version assombrie de lui. Je ne vous méprise pas. Je méprise des actions, des comportements idiots, des décisions ou des personnes, mais je ne vous méprise pas pour ce que vous êtes. Le comprenez-vous ? ».
Cloué sur le fauteuil, Harry hocha lentement la tête pour bien intégrer ce qu'il venait d'entendre. Avec une pointe d'appréhension, il demanda :
« Ce que vous m'avez dit sur mon père... Qu'il était de ceux qui auraient pu me piéger en bande dans un couloir, qu'il aurait pu faire ce qu'on m'a fait. C'était vrai ? ».
« Oui » dit simplement Snape, et Harry sentit une main glacée nouer son estomac.
L'humiliation était encore cuisante. Mais il n'y avait pas de raisons que Snape lui mente. D'une certaine manière, il ne lui avait jamais vraiment caché la vérité.
« Au-delà de la sévérité et de l'autorité dont je fais preuve dans ce château envers chaque étudiant, vous inclus, c'est votre mère que je vois à travers vos réactions. Tout dans votre attitude, votre regard ou vos expressions du visage, tout me renvoie à Lily. Rencontrer le fils d'une amie chère et défunte est déconcertant et a refait jaillir à la surface des choses que j'aurais préféré oublier. Sa disparition fut un choc énorme et une perte immense pour vous, pour ses amis, pour le monde sorcier. Une femme comme Lily n'aurait jamais dû mourir dans ces conditions, alors qu'elle avait un garçon aussi jeune. Vous revoir après ces années de peine fut difficile ».
La tristesse, mêlée à la tendresse, était évidente dans le timbre caressant, presque apaisant du Professeur qui avait recommencé à fixer le feu flamboyant.
« S'il y avait quoi que ce soit qui puisse ramener Lily à la vie, ramener vos parents à la vie, je me serais sacrifié. J'aurais donné ma vie sans hésitation pour elle, de la même sorte qu'elle a donné la sienne sans hésitation pour vous sauver. Vous n'êtes pas responsable de la mort de vos parents, le seul responsable est le Seigneur des Ténèbres ». Et lui-même, ajouta Severus en son for intérieur.
Harry serrait les dents. Le mal de tête lancinant revenait en force, et bientôt ses défenses céderaient. Le Professeur se tourna vers lui. S'il remarqua la douleur sur le visage du quatrième année, il s'abstint de tout commentaire.
« Vous n'êtes pas le fils indigne que vous vous persuadez d'être. Vous n'avez pas à vous sentir coupable d'avoir assisté au meurtre de Lily et James, vous n'étiez qu'un enfant innocent. Un enfant frappé par la violence du Seigneur des Ténèbres, que vous avez miraculeusement défait. C'est l'amour infini que vous portait Lily qui vous permet d'être en vie aujourd'hui ».
Un air étrange envahit le visage du Professeur, qui le fixait toujours, impénétrable. Harry prit soudain conscient de de l'humidité sur ses joues. Ses yeux étaient brûlants. Gêné, il se leva, fuyant son regard obsidienne et longea le mur jusqu'aux larges fenêtres baignées d'obscurité, où il s'efforça de se reprendre, de se contrôler. Sans succès.
Sur ses talons, Snape abattit une main sur son épaule et le retourna vers lui. Harry s'en voulait d'être aussi émotif... Le Serpentard le fixait avec cette inquiétude qui faisait naître en lui des sentiments contradictoires, des sentiments qu'il avait déjà expérimentés, des sentiments inexplicables.
« Laissez-moi voir votre esprit » murmura Snape.
« Non... Ne rentrez pas dans ma tête, pas comme tout à l'heure ».
« Je ne suis pas là pour vous juger. C'est normal d'être bouleversé. Laissez-moi faire. Faîtes-moi confiance ».
Harry se noyait. Il se noyait dans son propre lac intérieur. Son lac de glacier s'était transformé en lac volcanique, et l'eau désormais sombre comme les ténèbres s'infiltrait insidieusement dans ses poumons. Il suffoquait au milieu du lac, et sur la surface fouettée par les rafales tourbillonnaient les photos de Lily, les photos qu'il avait fébrilement regardé plus tôt dans la soirée. Quelque part dans son esprit, Snape lui parlait cependant comme s'il était derrière un voile, dans un autre ailleurs.
« Ne rejette pas tes émotions » finit-il par distinguer intelligiblement. « Ne les rejette pas, c'est à cause de ce rejet que tu te retrouves noyé dans tes propres défenses. Or tu n'es pas supposé te retrouver au fond de ce lac ».
Harry s'aperçut qu'il avait cessé de respirer. L'Occlumancie rendait les choses beaucoup plus compliquées pour gérer ses émotions. Sans l'Occlumancie, il serait resté à se morfondre dans sa culpabilité. Maintenant, c'était pire : il avait essayé de les verrouiller dans un coin de son esprit, avait naïvement perdu le contrôle, et se retrouvait à devoir livrer des pans entiers de ses émotions à Snape. Il s'en voulait d'être aussi démonstratif devant le Maître des Potions. Exposer ses failles, c'était potentiellement armer le Professeur.
« Verrouiller ses émotions ne signifie pas les enfouir sous des mètres d'eau et espérer hasardeusement ne pas les ressentir. L'usage de l'Occlumancie doit permettre de dissimuler ses émotions à la vue des autres dans un contexte particulier, et cet usage permet de conserver un sang-froid lors des situations instables. Défais-toi de ce lac ».
« Je ne sais pas comment faire ».
Snape brisa les défenses qui le maintenaient prisonnier, et l'extirpa de ce tourbillon infernal. Les photos de ses parents, mélangées à celles plus distinctes de Lily, s'évanouirent dans un maelström inextricable et sans trop savoir comment, il revint à la réalité, pris d'un aigu tournis. Comme dans une sorte de cauchemar, ses yeux hagards papillonnèrent entre le visage préoccupé du Professeur et le salon en arrière-plan.
Sentant les prémices d'un malaise, il se dégagea de la poigne de Snape. La dernière fois qu'il était tombé dans les pommes, c'était après avoir affronté une Vouivre déchaînée lors de la première tâche, et c'est Snape qui l'avait rattrapé. Il se ridiculisait déjà assez en pleurnichant devant lui, il n'allait pas en remettre une couche en tombant à nouveau dans ses bras, c'était au-delà de son seuil de gêne supportable. Il aurait aimé que Snape fasse au moins semblant de ne rien voir. Il se frotta les yeux brouillés par les larmes avec la manche de sa cape.
« Lily... » murmura-t-il, la voix hachée « Vous êtes le seul à m'en parler vraiment. Personne avant n'avait jamais… J'aurais tellement voulu la connaître. J'aurais voulu... j'aurais voulu grandir avec elle et mon père ». Sa voix s'étrangla, sentant à nouveau l'émotion le saisir. Il serra les poings et la mâchoire et tint bon. « C'est injuste ».
« La vie est injuste ».
Un long silence tomba sur eux.
Puis Snape finit par tendre la main vers Harry, qui ne bougea pas. Sa main se posa sur sa nuque dans un geste gentil, un geste qu'aurait pu faire Lily ou James. Un geste presque... paternel. Harry se surprit, une fois de plus, à trouver cela réconfortant. Il sentit Snape hésiter, comme s'il voulait dire quelque chose, sans savoir comment le formuler. Alors il pris les devants :
« Je suis désolé ».
« Désolé à propos de quoi ? ».
« De vous avoir crié dessus, tout à l'heure. De m'être comporté comme un idiot ».
« Ce ne serait pas la première fois. Ni la dernière, hélas » fit Snape avec l'ombre d'un sourire.
« Je comprends mieux pourquoi vous m'avez sauvé la mise, maintenant. Je vous crois quand vous dîtes que vous avez aimé Lily, même si… même si c'est un choc. Mais je vous crois. Ça explique les choses ».
« Il y a de quoi être perturbé. Cependant la vérité devenait nécessaire, mon implication devenait trop visible pour continuer à faire comme si de rien n'était. On ne se débarrasse pas si aisément d'un Gryffondor aussi coriace que sa mère. Mais je ne veux plus t'entendre dire que tu es un poids mort, ni t'entendre m'accuser d'honorer ma promesse à reculons ou de jouer un rôle qui m'insupporte. Ce sont des mensonges éhontés que je n'hésiterai pas à punir s'ils traversent encore une fois ton esprit étriqué ».
« Je saurai m'en souvenir » murmura Harry.
« Je l'escompte bien » fit le Professeur en renforçant sa prise sur sa nuque.
S'approchant, il posa l'autre main sur l'épaule abattue du gamin, et le secoua sans méchanceté.
« Ne confond pas mon engagement avec le fait que je recadre ton comportement, ce sont des choses bien différentes. Tu prétends ne pas avoir besoin de ma protection, or c'est une erreur, je suis clairement mieux placé que toi pour savoir ce qu'il en est de ta protection ou pas. Tu estimes ne pas la mériter, là encore c'est scandaleusement faux. Je me suis engagé, je ne reviendrai pas sur ma parole, et ce n'est pas un gamin insupportable qui me fera changer d'avis ».
« Je suis ridicule »..
« C'est ce que je me tue à te faire comprendre » grogna Snape.
« Je n'aurais pas dû dire ce que j'ai dit l'autre jour sur le terrain de Quidditch. Je regrette ».
« Tu le pensais sincèrement ». Ce n'était pas une question mais une affirmation.
« Oui » admit Harry.
« Et tu le penses toujours » poursuivit Snape en plissant des yeux. « Tu as une piètre estime de toi-même ».
C'était effrayant, songea Severus avec consternation. Il ne pouvait même pas en vouloir au garçon de lui avoir assené qu'il aurait dû mourir ce soir-là en même temps que ses parents. Il ne pouvait pas lui en vouloir de suggérer que Severus le protégeait contre son gré. Il ne pouvait pas lui en vouloir car le gamin était littéralement persuadé que sa vie aurait dû être prise à la place de Lily et James, alors même qu'il était la prunelle de leurs yeux. N'importe quel parent donnerait sa vie pour celle de son enfant, c'était une telle évidence… mais pas pour Harry Potter.
« Pourtant, vous dîtes toujours que j'ai la tête trop enflée » dit le gamin.
« Tu as surtout l'habilité et la ruse de laisser transparaître une assurance de façade » rétorqua le Professeur. « Mais ça ne sert à rien de mentir avec moi sur ce sujet, il y a des indices qui ne trompent pas ».
Harry se raidit imperceptiblement. Il savait pertinemment à quoi Snape faisait allusion.
« Je parle de ce que tu m'as dit durant notre dernière séance d'Occlumancie lorsque je t'ai acculé et forcé de me révéler des choses que tu aurais préféré garder secrètes, des choses comme la façon dont te traite ta famille. Cela fera l'objet d'autres conversations que nous n'aurons pas cette nuit ».
« Je n'étais pas dans mon état normal, j'étais malade ».
« Un terrain propice pour tout Serpentard sachant soutirer des informations. Je l'aurais su d'une manière ou d'une autre. Autant que tu me l'avoues par toi-même ».
Harry ne répondit pas. Oui, Snape l'aurait su d'une façon ou d'une autre. On ne s'en débarrassait pas si facilement. Le Professeur finit par se détacher de lui.
« Retourne te coucher, à présent. Il est bientôt une heure du matin, et il y a cours demain. Nous aurons amplement le temps de reparler si besoin de ce qui a été dit ce soir ». Et Merlin savait qu'ils devraient en reparler.
Harry hocha docilement la tête, tandis que le professeur revêtait sa longue cape noire. Lentement, il se dirigea vers l'entrée de l'appartement et lâcha un « Bonne soirée, professeur » mais Snape le rattrapa.
« Où crois-tu aller ainsi ? ».
« Ben, dans mon dortoir ».
« Dois-je te rappeler que le couvre-feu est en vigueur depuis longtemps et que tu n'as nul le droit de te retrouver dans les couloirs ? ».
« Je ne vais quand même pas rester dormir ici sur le canapé » fit Harry, déconcerté.
« Non tu n'en es pas encore à ce stade. Mais ne te figure pas que je vais te laisser crapahuter avec ta cape d'invisibilité sur le dos comme tout à l'heure. Je ferme les yeux sur cette fois, mais si tu dois me parler, évite de le faire en plein couvre-feu sauf cas de force majeure ».
« J'éviterai ».
« Une dernière chose...Tu dois me promettre de ne le dire à personne. N'en parle pas à quiconque serait incapable de tenir sa langue trop pendue ».
« Même pas à Ron et Hermione ? ».
« Jusqu'à quel point fais-tu confiance à Granger et Weasley ? ».
« Je donnerais tout pour eux, ils sont les personnes que j'ai de plus proches » répondit instinctivement Harry.
Que deux quatrièmes années soient ce que le garçon considère comme le plus proche de lui plutôt que sa famille de sang était plus qu'inquiétant, songea Severus.
« Ne rentre pas dans les détails. Ils n'ont pas besoin de tout savoir. Attend avant de leur dire ».
« Je leur dirai simplement que vous avez connu ma mère ».
« Il faut rester vague et n'en parler à personne d'autre. Je n'ai aucune envie que Granger et Weasley, en fouinant dans des affaires qui ne les concernent pas, en découvrent plus que nécessaire. Cette information, si elle tombait dans l'oreille de quelqu'un de malintentionné, pourrait se transformer en arme ou menace. Il en va de ta sécurité comme de la mienne, contente-toi de leur dire que Lily et moi étions amis, rien de plus ».
« Promis » acquiesça Harry.
Il ne ferait rien qui compromette Snape.
« Vous pouvez regarder dans mon esprit si vous ne me croyez pas ».
« Je te crois » éluda Snape.
S'il perçut le reproche à peine voilé, il fit mine de ne pas l'entendre et Harry comprit qu'il ne s'excuserait pas pour être entré dans son esprit sans son accord. Ça n'avait pas vraiment d'importance. Il avait déjà reconnu des torts ce soir et ça lui suffisait. Il les graverait dans sa mémoire.
Severus fit sortir le garçon de ses appartements et ils entreprirent de rejoindre la Tour de Gryffondor en silence. Un peu inquiet, il surveillait le gamin du coin de l'œil. Le Gryffondor semblait être en pilotage automatique, se laissant guider sans broncher par la main du professeur qui était comme par magie revenue sur son épaule. La discussion qu'ils venaient d'avoir paraissait avoir désamorcé la situation. Au moins, le garçon ne pleurait plus, malgré ses yeux brillants. Il n'était plus dans le déni, et il semblait mieux comprendre désormais son comportement à son égard.
Pourtant, Severus était loin d'avoir tout dit, ce soir. Très loin…
Clac ! clac ! clac !
Le son caractéristique interrompit net le cours de ses pensées.
Plus loin dans le couloir apparut Maugrey Fol Œil, précédé du bruit familier de son bâton noueux sur le sol. Severus lâcha immédiatement l'épaule du garçon, mettant une distance entre eux. Trop tard. Le geste n'avait pu échapper à Fol Œil.
« Professeur Snape » aboya-t-il en s'arrêtant devant eux. « Et... Potter ».
Son œil normal resta rivé sur Snape tandis que l'œil bleu magique faisait des allers-retour entre sa main, l'épaule de Potter, et le visage de Potter.
« Professeur Maugrey » salua Snape.
Tout à son état cotonneux, Harry espérait que le professeur de Défense ne remarquerait pas les traces de larmes sur son visage. Une chance qu'ils ne soient pas dans la pleine lumière d'une torche.
« Ça va Potter ? ». Harry opina du chef. « Qu'est-ce que vous faites la avec Potter ? ».
Severus n'avait aucun plaisir à croiser Maugrey faisant sa ronde, aucune envie d'expliquer pourquoi Potter était avec lui à presque une heure du matin dans les allées du château, et aucune envie de prétendre ignorer la suspicion dans la posture de l'Auror. Il voulait ramener Potter dans son dortoir et rentrer se coucher en s'efforçant de ne pas penser à ce qui avait été dit au cours de la soirée. Bien sûr, c'était vain, il passerait probablement une nuit blanche à ressasser ses mauvais souvenirs, les yeux perdus dans le vague en direction du feu. Mais même dans cette hypothèse, il n'avait pas l'intention de laisser Fol Œil gâcher le reste de sa nuit.
« M. Potter ne se sentait pas bien, il est venu me voir. Je le raccompagne à la Tour Gryffondor ».
« Venu vous voir… Tu es sûr que ça va, Potter ? Tu as l'air bizarre, pas dans ton état normal ».
« Exactement ce que je viens de vous dire » fit Severus d'un ton sec.
« Je vais un peu mieux, je suis juste un peu fatigué » répondit Harry en même temps.
« Fatigué... ».
« Oui. Ce n'est rien, je vais simplement ... ».
« Que t'a fait Snape ? T'a-t-il fait du mal d'une quelconque façon ? ».
Harry vit soudain Snape se redresser comme un serpent, comme si on l'avait frappé.
« Qu'insinuez-vous » siffla le Serpentard, furieux. « Dans quel délire paranoïaque êtes-vous encore tombé ? Qu'est-ce que vous croyez ? Que je violente mes étudiants ? Je ne frappe pas les élèves, alors cessez vos affabulations, Fol Œil ».
« Oh, vous êtes irréprochable, naturellement » persifla l'Auror.
Il y avait une lueur goguenarde sur son visage couturé, une lueur mesquine que Harry ne comprit pas. Voyant Snape figé par la colère, il s'empressa de chasser le doute et répondit :
« Le professeur Snape ne m'a rien fait, professeur Maugrey. Il ne m'a évidemment pas frappé, et je suis sûr qu'il ne ferait jamais une chose pareille. Je me sens juste un peu malade, rien de grave ».
« Sûr ? On est jamais sûr de rien avec certaines personnes, Potter. Je préfère demander ».
« Gardez vos réflexions diffamatoires pour quel sinistre imbécile voudra bien les entendre, Maugrey. Rassurez-vous, je n'ai pas la moindre intention de transformer ce garçon en fouine comme vous avez pu le faire sur un autre étudiant à la rentrée ».
Le visage abîmé de l'Auror se tordit en un sourire, mais de toute évidence la remarque de Snape avait visé juste car il s'approcha de Harry et lui tapota l'épaule.
« Je te raccompagne à la tour Gryffondor, Potter. Snape, vous pouvez retourner vous coucher. Ou retourner à votre ronde ».
« Je raccompagne M. Potter à la tour Gryffondor. N'intercédez pas dans ce qui ne vous concerne pas ».
Constatant avec hargne que Fol Œil n'avait pas ôté sa maudite paluche de l'épaule du garçon, Severus sentit l'irritation monter en lui et ordonna d'une voix autoritaire :
« M. Potter, vous me suivez maintenant ».
Il fut satisfait de voir le garçon s'éloigner de l'Auror, qui lança cependant :
« Bonne nuit Potter ! Et ne te laisse pas faire par ce bon vieux Snape. S'il y a un problème avec lui, tu viens me voir sans hésiter, c'est compris ? ».
« Bonne... » commença Harry, mais le professeur le tira avant qu'il n'ait pu terminer sa phrase.
Visiblement très contrarié, l'homme ne prononça pas une parole. Pas plus que Harry, qui se laissa traîner jusqu'à la Tour de Gryffondor.
A l'instar de ses camarades, il avait remarqué que les relations entre Snape et Fol Œil n'étaient pas particulièrement amicales. Tout juste professionnelles. Connaissant la convoitise du Maître des Potions pour le poste de Défense Contre les Forces du Mal, et sachant son inimitié envers ceux qui avaient précédé Maugrey, il n'y avait rien de très surprenant à cela. Il voulut y réfléchir de plus près au bref échange auquel il venait d'assister, mais il était trop pris dans la brume de sa fatigue émotionnelle pour former une pensée cohérente et il oublia toute tentative d'analyse en arrivant devant le portrait endormi de la Grosse Dame.
« N'oubliez pas de vous réveiller demain matin pour les cours » s'éleva la voix onctueuse du Serpentard. « Je ne ferai preuve d'aucune indulgence si vous arrivez en retard en cours de Potions ».
Harry hocha le menton. Il se sentait vidé de toute énergie, et il n'avait plus qu'une hâte : poser sa tête sur son oreiller moelleux. Se sortir du lit dès l'aube allait être très difficile. Mais la menace dans le ton doucereux du Professeur était trop persuasive pour qu'il ne se risque à louper le cours de Potions... Il y eut un silence entre eux, et il réalisa alors que le Professeur n'avait toujours pas retiré sa main rassurante de son épaule. Il ne savait pas ce qui était le plus incongru.
Que l'homme prolonge ce contact protecteur avec lui ?
Ou bien que Harry se sente apaisé en sa présence et n'en éprouve nul désagrément ?
