Précédemment...

Severus révèle à Harry que lui et Lily se connaissaient depuis leur plus tendre enfance, avant que leurs chemins ne se séparent, mais omet volontairement une bonne partie de l'histoire. L'occasion pour lui de montrer une autre facette de sa personnalité.

Bonne lecture !


Le Serment à la Nuit : Chapitre XIX

Le cours de Potions


Fouettée par la pluie et les rafales, la girouette de l'autre côté de la vitre tournait à une vitesse si vertigineuse qu'il en eut le tournis, et un nouveau grondement fit trembler les gonds des fenêtres. Depuis plusieurs jours, un obstiné ciel gris planait sur le château, déversant des averses battantes qui fracassaient les délicats givres matinaux. Il distinguait à peine le vaisseau impérial de Durmstrang, toutes voiles flottantes et amarré sur un lac aux eaux troubles. La neige se faisait désirer cette année et il désespérait de voir le parc se réveiller sous un blanc manteau. La voix lointaine de Hermione lui parvint dans le couloir où ils s'étaient donnés rendez-vous :

« Harry ? On ferait mieux d'y aller tout de suite si on veut arriver un peu en avance ».

Le Gryffondor s'arracha à la contemplation désolante du parc et se tourna vers Hermione et Ron qui l'attendaient pour le prochain cours, qui serait aussi le dernier avant les vacances de Noël.

« J'arrive, j'étais plongé dans mes pensées ».

« Tu as été ailleurs toute la semaine » fit remarquer Ron avec suspicion. « A quoi est-ce que tu penses ? ».

« La neige » éluda Harry. « D'habitude elle arrive plus tôt en décembre, vous ne trouvez pas ? Noël approche et il n'y a toujours pas le moindre flocon blanc dans le ciel... Rien que cette fichue pluie. C'est inhabituel pour la saison, non ? ».

« Tu aurais dû demander à cette vieille chouette de Trelawney tout à l'heure si par hasard la position de Mars par rapport à Vénus favoriserait prochainement la chute de neige ».

« Tu parles, elle était bien trop occupée à prévoir un grand danger pour les gens nés lorsque Saturne était en pleine ascension. Les gens comme moi ». Hermione émit un petit rire supérieur.

« Allons bon, qu'est-ce qu'elle t'as encore prédit comme catastrophe ? Laisse-moi deviner... enseveli sous une avalanche dans le parc ou assassiné par une horde de bonshommes de neige ensorcelés ? Sérieusement Harry, tu ne vas tout de même pas accorder une seule once de crédibilité à ce que peut dire cette bonimenteuse ? ».

« Elle a lu ma carte du ciel puis a pris un air alarmé avant d'annoncer que je devais me méfier des mes ennemis et ne pas leur tourner le dos car c'est là qu'ils frapperont quand je serai le plus vulnérable... ».

« Te méfier de tes ennemis ? J'imagine qu'elle n'a pas donné de noms ? La réputation de Trelawney n'est plus à refaire, ses encens lui sont une fois de plus montés à la tête, tu ne vas quand même pas te laisser impressionner par des paroles aussi hasardeuses ».

A la rentrée de septembre, la lunaire Trelawney avait passé la moitié de son cours de présentation à expliquer à Harry qu'il se trouvait en grand danger du fait de la position dominante de Saturne dans le ciel l'été de sa naissance, et qu'en fonction des conjectures des astres, ce qu'il avait redouté allait se produire. Qu'avait-il redouté à cette période ? Il était en sécurité à Poudlard, et Lord Voldemort était loin du château, à se tapir sans avoir vraiment de corps. La seule chose qu'il avait redouté c'était pour Sirius. Il avait eu tort de s'inquiéter cependant car son parrain avait depuis le temps donné des nouvelles, et se cachait quelque part en Écosse. Bien sûr il y avait eu entre-temps le tirage au sort de son nom par la Coupe de Feu, mais ce n'était qu'une coïncidence. Trelawney étant connue pour prédire sans cesse des catastrophes à tout le monde…

Le Trio prit la direction des cachots, observant avec envie ceux qui avaient terminé leurs cours plus tôt et qui étaient désormais officiellement en vacances. L'atmosphère était effervescente, de plus en plus fébrile à l'approche de la trêve de fin d'année. Une effervescence proportionnelle à la multiplication soudaine des décorations de Noël. Dans le hall du premier étage, un immense sapin enguirlandé trônait, déployant ses branches recouvertes de boules aux couleurs chatoyantes.

« Ces maudites épines » grommelait Rusard dans sa barbe lorsqu'il passèrent devant lui. « Je ne vais pas passer mon temps à balayer sous ce sapin, Dumbledore va m'entendre... ».

Un balai à la main, il rassemblait les aiguilles tombées du conifère, et le Trio échangea un regard amusé.

Lorsqu'ils arrivèrent en silence dans le cachot où devait se dérouler le cours de Potions, Snape n'était pas encore là. Il faisait sombre, les lampes n'étaient pas toutes allumées, mais les bavardages dans la classe étaient plus enjoués que d'ordinaire.

Ils ne prirent même pas la peine de retirer leurs capes.

La pluie ajoutée au froid mordant et au vent qui faisait des courants d'air dans les couloirs, avait rendu les derniers cours de Potion invivables, les murs des cachots suintaient d'une humidité glacée, de quoi avoir le bout des doigts gelé. Porter des gants en peau de dragon était bien utile pour la préparation de certaines potions mais ne facilitait guère la prise de notes. Personne cependant n'osait se plaindre pour le moment, craignant la réaction du directeur de Serpentard, mais ce silence docile ne s'éterniserait pas : les neiges arriveraient bientôt, ainsi que les grands froids, et Harry ne concevait pas que les salles de classe de Snape restent aussi peu chauffées.

« On se croirait dans un tombeau » grogna Ron en s'affalant à un bureau. « J'en mettrais ma main au feu que c'était un véritable tombeau il y a des siècles : ça expliquerait beaucoup de choses à propos de Snape. Comme par exemple le fait qu'il soit probablement un genre de vampire qui s'acclimate facilement à l'obscurité ».

Un vampire... Cette théorie farfelue était une blague souvent reprise par les étudiants. Harry se figura un Snape doté de longues canines où perlait une goutte de sang, de griffes en guise de doigts et de yeux rouges démoniaques. Vision terrifiante.

« Si vous saviez toutes les légendes qu'on raconte sur ceux qui hantent les tombeaux… Certains sorciers téméraires se sont risqués à desceller les dalles des tombeaux de vampires et n'en sont jamais revenus vivants : c'est un coup à réveiller les morts, et personne ne veut réveiller les morts. Et je ne parle pas uniquement des vampires, tout un tas de créatures louches dorment dans les tombeaux. Tenez, l'Égypte par exemple ».

Ron se pencha vers eux :

« Vous vous souvenez l'année dernière quand je suis allé en Égypte avec ma famille, Bill nous a montré les tombeaux des pyramides, ceux dans lesquels reposent les pharaons et leur cour. On a pu visiter ceux ouverts au public et protégés, mais on avait interdiction absolue de s'approcher de ceux que les Briseurs de sorts n'étaient pas parvenus à pénétrer ou sécuriser. Je peux vous dire que dans ceux-ci, il y a toutes sortes d'horreurs enfermées depuis des millénaires et que les gens n'imaginent pas. Bill nous a raconté des histoires de malédiction à faire dresser les cheveux sur la tête… ».

Harry se souvenait que trop bien de la malédiction des squelettes à deux têtes que leur avait restitué Ron à son retour de vacances. Il n'avait pas osé répéter les autres, de peur que cette malédiction poursuive ceux qui en parlaient trop. Il n'avait même pas voulu les dessiner ou les mimer quand Hermione lui avait demandé avec avidité davantage de détails. Il sourit. Ron était trop superstitieux…

« Les tombeaux sont le terreaux de créatures de la nuit » poursuivit son ami en déballant ses affaires. « Et Snape vit sûrement dans les cachots froids et humides de Poudlard. Après tout, Dumbledore a autorisé le professeur Lupin a enseigner à Poudlard malgré sa condition de loup-garou, alors un vampire, on est plus à ça près. En tout cas ça expliquerait beaucoup de choses, à commencer par sa réputation de chauve-souris géante. D'ailleurs, c'est probablement un Animagus ».

« Impossible » réfuta Hermione « Le professeur Snape ne figure pas sur la liste réglementée des Animagi ».

« Un Animagus non-déclaré, évidemment. Ce ne serait pas le seul. Je suis sûr que bien plus de gens qu'on ne le croit sont des Animagi non déclarés ».

« Ne me dit pas que tu as réellement vérifié si Snape était sur cette liste ? ».

« Bien sûr que non Harry, c'est la liste que m'avait remise le professeur McGonagall l'an dernier. Je m'en serais souvenue si le professeur Snape y était inscrit dessus ».

« C'est tout à fait crédible qu'il se transforme en chauve-souris géante » persista Ron. « On sait déjà qu'il y avait trois Animagus non-déclarés : le père de Harry, Peter Pettigrow et Sirius. Qui sait combien ils sont ? Si des étudiants de Poudlard se sont entraînés à l'insu de tout le monde et ont réussi à obtenir une forme animale élaborée, ça doit être plus répandu qu'on ne le pense, non ? Remarquez, c'est bien pratique de s'improviser chauve-souris et surprendre les élèves qui se baladent la nuit dans le couloir. C'est ça, sa botte secrète ! Vous croyez qu'il dort accroché la tête en bas dans un cachot ? ».

« Évidemment Ron, et il se nourrit même de serpents et de souris. Miss Teigne a du souci à se faire avec une telle concurrence » fit Hermione.

Et tandis qu'ils riaient sous cape, la porte du cachot claqua, suivie du froissement caractéristique et impeccablement maîtrisé des robes du Maître des Potions. Les lampes brillèrent et la classe se réfugia dans un silence attentif.

Voyant Snape balayer le cachot du regard, Harry sentit son cœur battre plus vite.

« Nous voici donc réunis pour le dernier cours de la journée avant les vacances de Noël... A cet égard, je vous ai réservé une petite surprise ».

Une surprise ? Quelques têtes se redressèrent parmi les Serpentards. Ils ne devraient pourtant pas se réjouir trop vite... Une surprise dans la bouche de Snape n'augurait rien de très alléchant. Surtout à entendre le ravissement dans sa voix grave et onctueuse. Ce n'était probablement pas un cadeau de Noël avant l'heure. Un cadeau empoisonné, à la rigueur.

« Comme vous avez pu j'espère vous en apercevoir, nous avons notamment consacré ces dernières semaines de notre programme au premier volet de la préparation des antidotes. Pour ceux qui se sont montrés attentifs, il m'est arrivé de vous avertir que je pouvais à mon bon vouloir décider de vous faire ingérer un poison de mon choix, puis vous demander de prendre aussitôt l'antidote concocté par vos soins. J'imagine que certains d'entre vous s'en souviennent ? ».

Harry craignit de comprendre les mots de Snape.

« Le cours d'aujourd'hui visera à vérifier vos efforts en préparation d'antidotes. Si vous avez travaillé sérieusement, vous devriez normalement être en mesure de concocter un contrepoison digne de ce nom, c'est-à-dire correspondant à votre niveau d'étude. Je testerai à la fin du cours les poisons sur chacun d'entre vous sans exception, suivi immédiatement d'un antidote. Nous verrons alors si l'effet produit était celui désiré. En tout état de cause, vous me remettrez une fiole étiquetée. Je vous demande de réaliser l'antidote à la potion de paralysie qui vous permettra d'être immunisé contre l'empoisonnement »

Il y eut quelques soupirs inquiets. De toute évidence, la plupart des étudiants avait eu connaissance de la menace du Maître des Potions et s'était appliqué à faire des efforts, mais n'avait pas sérieusement pensé qu'il la mettrait à exécution. Harry pianota nerveusement le bois de sa table. Si le professeur les empoisonnait, c'est qu'il avait dû en obtenir l'autorisation. Et Dumbledore n'aurait jamais permis à l'un de ses enseignants d'empoisonner trop gravement ses étudiants, n'est-ce pas ?

« Ce tombeau sera notre tombeau » murmura-t-il à Ron et Hermione.

Celle-ci lâcha un rire clairement amusé devant la mine sombre qu'affichait Harry. Elle s'arrêta une fraction de seconde trop tard dans un hoquet horrifiée, atterrée par sa propre réaction. Snape dirigea aussitôt son regard noir sur elle.

« Cela vous amuse, Miss Granger ? ».

« Non, professeur » s'étrangla-t-elle.

Le Professeur la toisa d'un air dubitatif. Il devait sûrement se demander si elle trépignait de joie à l'idée de boire du poison, ou si elle s'impatientait de concevoir un antidote parfait pour éblouir le monde de son excellent travail.

« Si le poison dont vous devez annuler les effets vous paraît indigne, je pourrais vous en proposer un bien pire, mais je crains hélas malgré vos efforts que ce ne soit pas encore à votre portée ».

« Absolument pas » fit Hermione, cramoisie, et Snape haussa un sourcil. « Je veux dire, il ne me paraît absolument pas indigne ! ».

Elle paraissait outrée, comme si l'idée seule que Snape ait pu suggérer qu'elle méprisait l'épreuve du jour était profondément insultante. Elle qui était excellente en potions, c'était sûrement le cas.

« Professeur » rajouta-t-elle.

Snape la fixa jusqu'à ce qu'elle baisse la tête et se ratatine derrière son chaudron. Harry la vit se passer une main sur le front, écarlate. La connaissant par cœur, elle devait être morte de honte… songea-t-il en retenant un sourire amusé. Heureusement, le Serpentard ne lui retira aucun point, et d'un coup de baguette, il leur distribua la fiche technique de préparation.

« Pour ce faire, vous allez travailler en binôme. Vous réaliserez réciproquement l'antidote qui permettra à votre partenaire d'être immunisé contre l'empoisonnement. Bien évidemment, les compositions seront tirées au sort ».

« Si je tombe avec un Serpentard, je m'empoisonne moi-même » promit Ron.

Sous leurs regards médusés, Snape ensorcela une ribambelle de petits bouts de parchemins pliés sur lesquels figuraient leurs noms.

« Et notre premier binôme est... ». Son visage prit un air contrarié. « Miss Granger et M. Londubat » annonça-t-il d'une voix glaciale.

Était-il dépité parce qu'il craignait que l'une des plus brillantes étudiantes de l'école se fasse davantage empoisonner par le futur antidote très certainement raté de Neville que par le poison du Professeur ? A moins que ce ne soit parce qu'il connaissait la fâcheuse tendance qu'avait la jeune fille à céder aux yeux éplorés de son cornichon de camarade, et de l'aider, sinon à sortir une potion convenable, au moins à ne pas faire exploser son chaudron ? Un peu des deux, très probablement.

Neville soupira de soulagement et son visage lunaire se détendit une fois qu'il comprit qu'il pourrait compter sur sa camarade de maison. De son côté, Hermione s'efforça de paraître impassible, mais Harry voyait déjà les rouages se mettre en branle dans son cerveau. Elle réfléchissait sûrement déjà à comment préparer sa propre potion tout en veillant à ce que Neville se débrouille un minimum. Peut-être même pourrait-elle tolérer l'empoisonnement si ce n'était pas trop horrible. Pauvre Hermione… Visiblement mécontent, le Professeur égrena la répartition des duos, puis...

« M. Potter et Miss Parkinson ». Ron grimaça tandis que Harry serrait les dents.

« Pas de chance, mon vieux. Tu as mon entière bénédiction pour empoisonner cette vipère ».

Repérant sa désormais nouvelle partenaire de potions sertie dans un vivier de serpents, Harry prit place à la table qu'occupait la jeune fille de Serpentard tout au fond de la salle de classe, près d'un épais pilier. Dédaigneuse au possible, Pansy Parkinson semblait aussi ravie que lui d'être son équipière, ne s'abaissant pas à répondre à son hochement de tête poli. Elle esquissa un rictus mauvais quand il posa son chaudron et ses ustensiles à potions.

Pansy le détestait autant que Harry la méprisait. Elle représentait activement le fer de lance de ses détracteurs, ne lésinant pas sur la campagne anti-Harry lorsque son nom avait été tiré de la Coupe de Feu puis quand il avait commis l'impudence de parler Fourchelang lors de la première tâche. Mais on n'empoisonne pas sciemment quelqu'un parce qu'il est à Serpentard, se persuada Harry en allumant son chaudron. Il était résolu à ne pas laisser sa partenaire lui gâcher les vacances. Bientôt, très bientôt, il en serait débarrassé.

« Tu penses réussir l'antidote ? » lui demanda-t-il afin d'évaluer les risques de finir empoisonné.

« Évidemment, pour qui me prends-tu ? Ce gros nul de Londubat ? » répliqua Parkinson avec condescendance.

Serrant le poing, Harry s'obligea à conserver son sang froid. Ce n'était pas le moment de rentrer dans son subterfuge. Pas ici. Pas sous la supervision de Snape.

Ce dernier leur avait donné un cours théorique sur l'antidote à la potion anti-paralysie à défaut de leur en faire fabriquer une. Ce serait donc le premier antidote contre la paralysie qu'il devrait concocter. Il s'efforça de se concentrer. S'il organisait convenablement son temps et ne se laissait pas déborder par les étapes à respecter, il n'y avait pas de raison qu'il loupe la potion. Cette année, il faisait des efforts, et les efforts finissaient inéluctablement par payer. Ce n'était objectivement pas l'antidote le plus difficile qu'ils avaient eu à préparer. Il soupçonnait le Serpentard de leur en réserver des croustillants pour janvier, afin de mieux les faucher lorsqu'ils se seraient ramollis pendant les vacances. C'était rusé, et ça calquait tout à fait avec le caractère mesquin du Professeur. Au fond, même si Parkinson ratait l'antidote, il pouvait bien le supporter. La potion de paralysie n'était pas si affreuse que ça.

Harry se rendit chercher la liste des ingrédients nécessaires au fond de la salle de classe, où se tenait le Professeur. Il évita soigneusement de croiser son regard. En fait, il regarda partout sauf là où se trouvait le Serpentard, observant obstinément le sol puis les cheveux soigneusement coiffés de Lavande qui patientait devant lui, avant de laisser ses yeux glisser sur les étagères. Comme à chaque fois que l'homme laissait suggérer que leur préparation serait sanctionnée, il régnait dans le cachot un silence studieux, personne n'osant s'aventurer à risquer de subir un retrait de points sur sa note.

Plus que jamais, Harry était infiniment conscient du regard sombre du Professeur sur son visage. Un regard qui cherchait le contact, qui cherchait à l'accrocher, accrocher ses yeux fuyants. Toute la semaine, il avait cherché à éviter ce regard inquisiteur. Dès le lendemain de leur explication, il s'était muré dans une fuite pour éviter de découvrir ce qu'il ne voulait pas découvrir sur le visage pâle du Professeur. Quoi exactement, il ne saurait le dire. Le jugement ? Le dédain ?

Il ne cessait de ressasser les mots du Maître des Potions à chaque fois que son esprit ne s'était plus retrouvé occupé par une quelconque tâche. C'est-à-dire très souvent, beaucoup trop souvent pour écourter ses nuits et que ça lui fasse apparaître des cernes bleutés sous les yeux. Il était temps qu'il soit en vacances, qu'il puisse profiter des grasses matinées...

Quel choc... quel choc. Lily, si solaire sur les vieilles photographie, avait été la confidente et amie d'enfance d'un être aussi ténébreux que Severus Snape. L'entendre dire... L'entendre le lui avouer avec des mots si tendres à quel point ils étaient amis, à quel point il regrettait la mort de sa mère... qu'il devait le protéger lui, le fils de son ennemi d'enfance, le fils de son amie d'enfance... Tellement improbable. Assez ! Il ne devait penser qu'à son antidote, et rien d'autre. Penser au fait que Snape l'observait et n'attendait qu'une chose, qu'il ose enfin affronter son regard obsidienne, finit inévitablement par le faire rougir. Par Merlin ! Snape ne pouvait-il pas regarder ailleurs ? Le faisait-il exprès ?

Il était ridicule ! Aussi ridicule qu'en se laissant aller à un accès de faiblesse dans l'appartement du Professeur. Au moins il n'avait pas à craindre que l'homme aille clamer à qui mieux mieux qu'il avait pleuré devant lui. C'était incroyablement gênant. Le jugeait-il, par ce regard scrutateur ? Il n'était sûrement dupe de rien.

Il récupéra rapidement ses ingrédients, s'arrangeant consciencieusement pour que ses yeux ne croisent pas accidentellement ceux de Snape, et retourna vite à son chaudron, toujours aussi rouge.

Attrapant sa plume le temps que l'eau soit portée à ébullition, il se pencha sur les instructions laissées par Snape, griffonnant les points importants de la réalisation, indiquant les temps de repos où il pourrait s'avancer en préparant les ingrédients suivants en avance. Il vérifia deux fois ses notes rajoutées sur la fiche pour être sûr qu'il n'oublierait aucune consigne, et occulta tout ce qui se passait autour de lui, s'enfermant dans une bulle où rien d'autre désormais ne comptait excepté respecter à la lettre l'antidote à la potion de paralysie.

Arrivé à la moitié de la préparation, il vérifia que tout était en ordre. Il avait un peu d'avance, ce qui lui permit de hacher finement ses racines de romarin. Hacher et non pas broyer. Combien de fois avait-il loupé des préparations, ou tout simplement n'avait pas eu l'affinage exact de la potion parce qu'il avait négligé la différence entre ces deux termes ? Hacher n'avait pas le même sens que broyer, et une lecture trop rapide des instructions lui avait déjà joué des mauvais tours. Les propriétés des plantes réagissaient différemment selon leurs sensibilités et le mode de traitement dans les potions.

Pendant ce temps, le breuvage avait viré au au gris anthracite. Autour de lui, le front plissé par la concentration, ses camarades étaient tous penchés sur leurs chaudrons. Snape, qui jusqu'à présent s'était retranché dans son pupitre d'où il instaurait un silence monacal, se mit en tête d'arpenter la salle afin de vérifier où en étaient les étudiants.

Parkinson, qui s'était étonnamment tenue tranquille, en profita aussitôt pour se détourner de son chaudron et distiller ses remarques pernicieuses :

« Alors Potter, tu t'es dégoté une partenaire pour le Bal de Noël ? Quelqu'un a accepté de sortir avec toi ? J'ai entendu dire que Diggory et Delacour avaient déjà trouvé ».

Harry suspendit son geste une fraction de seconde, mais ne se laissa pas déstabiliser.

« Oh d'ailleurs, ça me fait penser que j'ai oublié mon badge ».

Pansy sortit de sa cape un pin's qu'elle épingla à sa poitrine. Harry n'avait même pas besoin d'y jeter un œil pour savoir qu'il y était inscrit en lettres capitales ''Vive Cédric Diggory, le vrai champion de Poudlard''. Puis elle le tapota, et le slogan se transforma en ''A bas Potter''.

« C'est très original » fit Harry sans sourciller.

Ne pas répondre à la provocation, ne pas rentrer dans son petit jeu. Elle cherchait très clairement à l'agacer, à l'inciter à commettre une erreur dans son antidote.

Cela dit, sa remarque soulevait une problématique...

Le Bal de Noël...

Il l'appréhendait autant qu'il avait appréhendé la première tâche. Il y avait bien une fille sur laquelle il avait un jour promené ses pensées, mais… il avait beau être réparti à Gryffondor, tout son courage volait en éclat lorsqu'il lui fallait envisager d'aller aborder une fille. De toute façon, Cho Chang, la belle et populaire Attrapeuse de l'équipe de Serdaigle allait déjà au bal avec Cédric. Et il n'avait aucune chance face à Diggory, qui lui avait l'étoffe d'un vrai champion… ça résolvait le problème.

Ce qui n'avait pas empêché McGonagall de l'intercepter dans un couloir pour lui rappeler l'importance de trouver une cavalière. Persuader le calamar géant de se lancer dans une danse endiablée sous les stalactites de la Grande Salle lui paraissait plus facile que d'inviter une fille. Pour échapper au bal, peut-être pouvait-il avaler cette dragée rose que Fred et George avaient un soir expérimenté sur Ron, une dragée qui permettait de vomir à volonté... Poudlard n'apprécierait certainement pas la publicité d'un champion vomissant ses tripes… Sinon, il ne restait plus qu'à soudoyer Peeves pour saccager la piste de danse le jour fatidique.

Avec un peu de chance, le danger prédit par Trelawney prendrait la forme d'une stalactite qui se sera décrochée du plafond de la Grande Salle. Hagrid leur avait laissé entendre que d'immenses pics de glaces orneraient la Grande Salle, lieu où se déroulerait ce satané Bal de Noël...

« Suis-je bête, qui voudrait danser avec toi, hein Potter ? » enchaîna Parkinson en le scrutant de ses petits yeux perçants. « Un type qui parle le Fourchelang ? Au fait, j'aimerais bien savoir ce que tu lui disais à la Vouivre dans l'arène pendant la première tâche ? Tu lui ordonnais d'attaquer le jury ? Comme tu as demandé au serpent d'attaquer Finch-Fletchley en deuxième année lors de la démonstration du club de duel ? ».

« Ferme-là Parkinson » rétorqua Harry à voix basse. « Et arrange-toi pour réussir ton antidote, je ne tiens pas à mourir empoisonné prématurément ».

« Ou quoi ? Qu'est-ce que tu vas faire, la langue-de-serpent ? Siffler comme tu sais si bien le faire ? ».

Elle se lança dans l'imitation grotesque du Fourchelang qui fit ricaner Crabbe et Goyle, installés à proximité. Convaincu que le Fourchelang sonnait de façon dix fois plus séduisante aux oreilles que ce vulgaire gargouillis, Harry se tourna franchement vers elle et pris son regard le plus noir :

« Tu ferais mieux de surveiller ton langage, Pansy. Ce serait en effet terrible si un serpent pouvait se glisser jusque dans ton lit, le soir venu ».

Le visage de la jeune fille se figea en une expression mauvaise :

« C'est une menace, Potter ? ».

« Exactement ».

Elle plissa les yeux et ouvrit la bouche pour lui lancer une réplique cinglante mais ce fut ce moment que choisit Snape pour s'approcher. Harry se désintéressa de Parkinson et revint à son chaudron. Le Professeur s'arrêta juste devant sa table, observant son travail, observant le bric-à-brac scandaleusement désordonné que constituait son bureau, de sorte qu'il était quasiment impossible de l'ignorer. Il soupçonnait l'homme de le faire exprès pour le décontenancer et lui faire perdre ses moyens. Prétendant ne pas être dévisagé, Harry raya scrupuleusement l'étape qu'il venait de réaliser et attrapa le tube contenant du sang de salamandre du désert. Il sentit les battements de son cœur accélérer. Ridicule, il était tout simplement ridicule.

« Votre antidote avance comme il le faut, Miss Parkinson ? ».

« Oui, je crois » répondit docilement la jeune fille.

« Vous feriez mieux d'être sûre. Qu'est-ce que ceci ? ».

« Des racines de romarin, Professeur ».

« Je le sais bien que ce sont des racines de romarin. Mais si vous n'aviez pas perdu de temps, elles devraient déjà être soigneusement coupées, et dans votre chaudron. Vous êtes en retard ».

Les sourcils froncés, Parkinson s'empara d'un couteau pour couper le romarin.

« Et le vôtre, M. Potter ? » demanda Snape, brisant la distance qu'il y avait entre eux.

« Ça avance, Professeur » fit Harry.

Le professeur tira un haut tabouret jusqu'à lui et s'assit devant son plan de travail, bras croisés. Aussitôt, Harry sentit son estomac faire un bond. Il détestait quand l'homme faisait cela, ça lui rappelait sa première année, son tout premier cours de Potions. Et cette fois-ci plus qu'une autre, ce ne pouvait pas être une coïncidence... Piégé, il osa prudemment un regard méfiant vers Snape.

Comme prévu, le Professeur l'attendait de pied ferme. Il n'y avait aucune trace d'émotion sur son visage anguleux, et ses prunelles noires étaient insondables. Rien qui ne puisse présumer d'un quelconque sentiment. A quoi pensait-il ? Était-il en train d'utiliser sur lui la Legilimancie sans qu'il ne s'en aperçoive ?

« M. Potter, rappelez-moi l'une des règles élémentaires de la préparation des potions ? » demanda-t-il sur un ton velouté. Harry s'immobilisa, gestes suspendus. Avait-il fait une erreur quelque part ?

« Je ne sais pas, Professeur ».

« L'organisation passe par la propreté. Vous devriez ranger votre bureau, il n'y a pas meilleur moyen de perdre un ingrédient ou de se tromper qu'en ayant un plan de travail encombré et fouillis, M. Potter. Ce que vous n'utilisez plus doit être mis à part, les restes non-ingérables doivent être jetés, vos ustensiles nettoyés au fur et à mesure. L'ennemi du potionniste est le désordre car il conduit à la dispersion et donc à la commission d'erreurs stupides. Regardez votre couteau ».

« Mon couteau ? ».

« Qu'alliez-vous faire ? ».

« Découper les feuilles d'aloès » fit Harry avec hésitation. « Pourquoi... ».

« Votre lame n'est pas intacte, il reste des résidus d'un autre ingrédient dessus. Or le moindre ingrédient qui interfère avec un autre à un moment inopportun peu moduler la teneur de votre potion. Dans le pire des cas, votre antidote sera raté au risque de se transformer lui-même en poison mortel. Et dans le meilleur des cas, le résultat final sera tout à fait acceptable, mais acceptable reste moins bien qu'excellent. Et vous ne pouvez pas vous permettre d'obtenir une potion tout juste passable quand il s'agit d'un antidote à la potion de paralysie. Est-ce que vous comprenez ? ».

Les mains moites, Harry hocha mécaniquement la tête et mit à exécution les directives du Professeur puis coupa soigneusement les feuilles d'aloès.

Severus vit les prunelles émeraudes échapper aux siennes. Il ne comprenait pas l'attitude fuyante du garçon. A en juger les cernes qui lui cerclaient les yeux et la tension qui raidissait imperceptiblement ses épaules, nul doute que cela avait un rapport avec leur explication au sujet de la promesse faite à Lily. Ses nuits devaient être courtes, et il n'était pas difficile de deviner l'objet de ses cogitations. Pourquoi ces regards méfiants ? Pourquoi ces regards lancés à la dérobée ?

Ce que le garçon avait hurlé dans le couloir... Non, il n'avait pas supporté ces accusations. Il n'avait pas pu résister au sentiment impérieux de savoir, au sentiment autoritaire qui l'avait fait rattraper le gamin inconscient par le col de sa cape afin de s'assurer par lui-même qu'il pensait ce qu'il disait. Après avoir franchi les défenses mentales dérisoires de Harry... de Potter, il avait vu. Et il n'avait pas aimé ce qu'il y avait vu, il n'avait pas aimé ce qu'il y avait ressenti.

Il n'y avait qu'un coupable ici, et ce n'était certainement pas un quatrième année.

Potter avait-il eu idée de la souffrance que ça avait représenté d'entendre mourir Lily après ces années de silence ? De voir son visage si doux évaporé dans un éclair vert et aveuglant comme la mort ? L'entendre hurler, l'entendre supplier le Seigneur des Ténèbres d'épargner la vie de son fils adoré ? Severus ne pouvait en disconvenir : une telle méthode de défense, basée sur le désemparement émotionnel était résolument appréciable pour envoyer bouler un intrus hors de son esprit. Après tout, ne lui avait-il pas sèchement expliqué lors de leur dernière session d'Occlumancie que les souvenirs pénibles étaient autant de points faibles ?

Est-ce que Potter mettait de la distance entre eux car il ne supportait pas l'idée que Lily et lui aient été des amis proches ? Parce qu'il ne supportait pas l'idée que la Terreur des Cachots ait pu mieux connaître que lui sa propre mère ? L'amertume lui irisant les veines, il se leva du tabouret et fit volte-face. Il espérait qu'il n'aurait pas à regretter de lui avoir révélé l'existence de cette promesse.

Pourtant, il lui avait semblé que Potter comprenait désormais l'implication qui était la sienne dans son devoir de protection. Lui qui avait tant insisté pour savoir la vérité, et qui avait d'abord refusé de voir celle-ci en face, refusé de concevoir qu'il avait tellement aimé Lily qu'il était prêt à donner sa vie pour elle et pour son fils. Une telle révélation ne laissait pas indemne.

Merlin, il avait tenté de le réconforter.

Maladroitement, certes. A la façon d'un Serpentard.

Il ne savait pas comment réagir à ce genre de situation. Oh, il faisait parfois pleurer des étudiants indisciplinés ou trop enclins à créer des incidents en potions, lorsqu'il prenait sa voix la plus doucereuse et la plus menaçante. Il avait l'habitude. Mais ce n'était pas de la vraie peine. Ce n'étaient que les futiles larmes de jeunes inconscients qui se refusaient à intégrer l'importance de ne pas faire exploser un chaudron, qui ne comprenaient que le règlement du château n'existait pas uniquement dans l'obscur dessein de leur contrarier la vie. Mais la peine du garçon ?

Son chagrin était sincère, depuis l'instant où il était venu le trouver à ses appartements en pleine soirée.

Pire, il était sincère depuis l'instant où ils s'étaient disputé sur le terrain de Quidditch.

Severus avait cru que cette discussion avait amélioré les choses depuis leur dispute destructrice. Après lui avoir raconté ce qu'il devait savoir pour le moment, le garçon ne s'était pas enfui à toutes jambes comme il l'avait craint. Il ne s'était pas rebellé ni n'avait cherché à remettre en cause sa parole. Le conflit avait été désamorcé. Alors pourquoi ? Pourquoi cette distance entre eux ?

Non pas qu'il s'attende à ce que le garçon devienne soudain l'un de ses fervents admirateurs, songea-t-il avec ironie. Mais tout de même...

Il ne savait plus vraiment à quoi il était supposé s'attendre. Et il redoutait d'admettre ce à quoi il voulait s'attendre. Ridicule, il était ridicule. Le gamin n'admettait tout simplement pas son histoire commune avec Lily, en conclut Severus. Il n'y avait pas à soliloquer davantage.

« Il ne vous reste plus que cinq minutes pour terminer l'antidote » déclara-t-il avec brusquerie. « Ensuite, nous le testerons ».

Snape passa dans les rangs, déposant quelques gouttes de potion de paralysie sur la main de chacun des étudiants. Après quelques secondes de paralysie, il versait dessus un peu d'antidote afin de tester la justesse de leur préparation. Un coup d'œil sur le chaudron lui suffisait à déterminer si l'antidote était réussi, et les inattentifs qui avaient eu le malheur de le rater eurent le droit à un regard particulièrement mécontent.

« A nous » fit le Maître des Potions en arrivant devant le bureau qu'occupaient Potter et Parkinson.

Il testa d'abord la potion réalisée par Pansy, qui ranima la main figée de Harry. Puis il testa celle du Gryffondor. La couleur de son antipoison avait prit une teinte rose à peu près conforme à ce qu'exigeait l'illustration de la fiche technique.

« Alors ? » demanda Snape.

« Je peux bouger mes doigts » admit Pansy de mauvaise grâce.

Harry retint un sourire de triomphe. Son antidote avait fonctionné ! Il leva les yeux vers Snape mais l'homme resta de marbre, le visage impénétrable comme à l'accoutumée. Récupérant les fioles étiquetées, il s'en alla tester Crabbe et Goyle, dont la mine dépitée ne laissait guère de doute quant à l'issue sinistre de leurs antidotes respectifs.

« N'oubliez pas que l'usage de l'antidote contre la potion de paralysie dépend du mode d'empoisonnement » souligna ensuite le Professeur lorsqu'il regagna son pupitre. « Il est évident que si vous avez simplement été aspergé à faible dose il vous suffira d'en contrer les effets avec quelques gouttes. Si vous êtes en revanche empoisonné par mégarde en buvant une choppe de Bièraubeurre par exemple, il vous faudra boire la potion et non pas vous l'appliquer. Selon la toxicité du poison, celui-ci une fois ingéré peut vous laisser jusqu'à une minute avant d'atteindre tous les membres, ce qui permet aux plus chanceux d'attraper un antidote à portée de mains. A défaut, la victime sera obligée d'attendre que les effets se dissipent d'eux-mêmes, ou d'attendre l'aide d'une tierce personne.

Et ce, s'il ne lui est pas arrivé malheur avant. Vous imaginez bien que l'empoisonnement par une potion de paralysie ne tire pas systématiquement son intérêt d'une plaisanterie potache. De ce que je constate, plusieurs d'entre vous n'auraient de toute évidence aucun scrupule à laisser leur binôme se faire empoisonner. Ce n'est pas faute de vous avoir prévenus ces dernières semaines que je n'hésiterais pas à recourir à ce procédé pour vous tester. Les cours après les vacances seront consacrés, comme vous l'aurez compris, à la préparation suivie du test des antidotes, alors agissez de sorte à ne pas transformer cette salle en tombeau ».

Toute la classe grimaça. Harry avait vu juste, le cours d'aujourd'hui n'avait été qu'un sursis. Snape aurait-il voulu les angoisser pendant les vacances de Noël qu'il ne s'y serait pas pris autrement. Tandis qu'il fourrait ses affaires dans son sac, la voix grave le héla :

« M. Potter, j'ai un mot à vous dire ».

Légèrement inquiet, Harry s'approcha du bureau du Serpentard.

Le Professeur agita sa baguette pour ranger les fioles d'antidotes dans un coffre, puis s'avança vers lui une fois qu'il ne resta plus qu'eux dans le cachot.

« Est-ce qu'il y a un problème, M. Potter ? » s'enquit-il d'emblée.

« Pas du tout » répondit Harry d'un ton mal assuré.

« M. Potter ». La voix du Professeur se fit plus dure. « Vous me fuyez depuis une semaine. Vous ne supportez pas l'idée que je sois engagé envers votre mère ? ».

« Quoi ? » fit Harry avec hébétude.

« Vous n'admettez pas que nous étions amis, vous n'admettez pas que je l'aimais » accusa froidement Severus, et ça lui brûlait la langue « Vous ne l'admettez pas ».

« Mais pas du tout » se défendit le gamin, ouvrant grand les yeux. « C'est faux ! Ça n'a rien à voir ! ».

« Vraiment, ça n'a rien à voir ? Votre petite attitude méfiante n'a donc strictement rien à voir avec le fait que vous venez d'apprendre que le professeur que vous détestez le plus entretenait une amitié d'enfance avec votre mère ? ».

« Je ne vous déteste pas » répliqua Harry sans réfléchir.

Il y eut un bref silence.

Un bref silence qui lui fit soudain regretter d'avoir parlé.

Snape plissa les yeux, essayant probablement de déterminer s'il y avait du vrai là-dedans.

« Alors quoi ? » aboya-t-il, désireux de ne pas s'attarder sur ce que venait de dire le garçon.

« Je l'accepte » fit Harry. Ce n'est pas comme s'il avait vraiment le choix. « Je veux dire... Je n'ai pas voulu y croire, au début. Ça me paraissait impossible. J'étais sous le choc de la nouvelle, je ne parvenais pas à réaliser. Mais ce que vous avez dit ensuite... ce que vous avez dit à propos d'elle, à propos du lien entre vous et elle, à propos de votre promesse... Je vous crois. Je vous crois quand vous dites que vous étiez amis et que vous l'aimiez. Je l'accepte d'autant plus que j'ai réalisé ce soir-là que je ne connaissais pratiquement rien de Lily ».

Sans s'en rendre vraiment compte, Severus avait retenu son souffle pendant que le garçon parlait. Ainsi, Potter l'acceptait. La franchise dans ses yeux verts renvoya au loin son inquiétude. Il prétendit ignorer la pointe de soulagement qui affleura son cœur.

« Vous l'acceptez » affirma doucement le Professeur. « Pourquoi avez-vous évité mon regard toute la semaine ? ». Snape vit le garçon se passer la main sur le front, légèrement confus.

« Je ne voulais pas pleurer devant vous » avoua-t-il à demi-voix.

Le Serpentard ne put s'empêcher de ressentir une vague d'apaisement. Ainsi, le garçon n'était pas dans le déni de sa révélation, il n'était pas braqué. Il était simplement gêné de s'être laissé aller à sa peine devant lui, devant un professeur. Classique, à cet âge... Il retint un soupir. Tout ce manège pour si peu de choses... A se demander lequel des deux, de l'adulte ou de l'adolescent, était le plus ridicule.

« Il n'y a pas à avoir honte » répondit Severus.

D'où venait cette soudaine meilleure humeur qui venait de l'assaillir ? Pour autant, ça ne résolvait pas la question de comment réagir à ce genre de situation émotionnelle.

« Je ne vous juge pas ».

« J'étais triste » tenta cependant de se justifier le garçon. « Personne ne m'avait jamais parlé de Lily de cette façon, vous m'en avez révélé plus sur elle que n'importe qui dans toute ma vie.

« Je ne vous juge pas » répéta Severus.

« Seulement... vous entendre parler d'elle, entendre à nouveau qu'elle s'est sacrifiée pour moi, ça m'a... ça me brise le cœur ».

« Je sais » dit simplement Severus.

Que trop bien, hélas. A regret, il percevait encore la culpabilité dans le timbre hésitant du garçon. Une culpabilité qui n'avait pas lieu d'être.

« Pour la dernière fois Potter, vous n'avez pas à vous sentir coupable. Savez-vous seulement pourquoi vous avez techniquement survécu ce soir où le Seigneur des Ténèbres est venu s'en prendre à vous? ».

« Non » fit Harry dans un souffle.

« Le professeur Dumbledore ne vous l'a jamais dit ? ».

« Non » répéta Harry, et Snape parut surpris.

« Vous avez survécu grâce à une magie ancienne, archaïque. Lorsque votre mère s'est directement interposée entre vous et le Seigneur des Ténèbres en preuve de son amour, une magie blanche incontrôlable est née de son sacrifice et vous a protégé. C'est pour cela que le sort mortel de l'Avada Kedavra, qui aurait dû vous tuer, a ricoché sur votre front pour ensuite venir anéantir le Seigneur des Ténèbres. Selon le professeur Dumbledore, cette protection maternelle a continué à produire ses effets par les liens du sang, ce qui explique qu'il a choisi de vous placer chez Pétunia, en apposant des sorts sur la maison. Ce faisant, vous étiez protégé du Seigneur des Ténèbres. Enfin, supposé être protégé... Quelque chose n'a pas fonctionné cet été lorsque les Mangemorts sont venus à Privet Drive ».

Pendant qu'il parlait avec lenteur, Severus fut soudain frappé d'une évidence, une évidence qui venait couronner tout le faisceau de doutes qu'il ressentait. Maintenant qu'il en parlait au garçon...

Lorsque Lord Voldemort avait été détruit par Harry, le monde sorcier avait célébré sa chute, persuadé que le mage noir ne reviendrait jamais. Severus lui-même en avait alors au départ été convaincu. Seul Dumbledore n'y avait pas cru, craignant qu'il ne renaisse un jour de ses cendres. Mais à cette époque, la menace avait pratiquement disparu et il aurait été absurde de songer que le Seigneur des Ténèbres reviendrait pointer le bout de son nez au demeurant inexistant avant quelques décennies. Assez de temps, assez de répit pour permettre au garçon qui avait survécu, au Survivant, de vivre dans une famille sorcière normale.

La magie proposait un assez vaste panel de sortilèges pour protéger un enfant ou une maison, sans compter les serments comme le Charme du Fidelitas. Des procédés très protecteurs et secrets qui auraient pu permettre au gamin d'être élevé chez des sorciers, dans une famille qui l'aurait accueilli à bras ouverts. Et particulièrement lors d'une période de paix... Quel danger Harry... enfin, Potter, aurait-il pu alors courir ? Severus avait bien fait la promesse de le protéger en cas de menace, de le protéger lorsqu'il grandirait. Mais chez la famille de Lily comme chez une famille d'inconnus, il aurait été largement possible d'assumer la protection magique du garçon sans s'appuyer sur la magie archaïque.

Alors pourquoi diable Dumbledore était-il allé le placer chez la sœur jalouse et mesquine de Lily, dans une famille dont l'aperçu était plus qu'inquiétant, et le tout à l'écart du monde sorcier ? A nouveau, les doutes qui l'avaient envahis la semaine précédente avant leur dispute revinrent le tarauder, plus sournois que jamais. La fameuse protection des liens du sang n'avait même pas fonctionné cet été...

Que le garçon soit allé vivre chez sa tante si Voldemort avait resurgi des ténèbres, à la rigueur. Et encore, c'était amplement discutable.

Mais l'argument de Dumbledore était-il vraiment valable ?

Severus connaissait la réponse, au fond de lui.

Pour s'en convaincre, il n'y avait qu'à regarder la frilosité qu'avait Harry quand on évoquait sa famille de Moldus...

Il résista à l'envie extrêmement tentante de plonger dans les yeux émeraudes qui le détaillaient. Une curiosité dévorante lui électrisait la main... il ne devait pas le faire. Comme lorsqu'il avait forcé le garçon à commencer à admettre que les Dursley n'étaient pas la famille idéale, il devait lui faire cracher le morceau. Maintenant que le sujet Lily avait été abordé, maintenant que le conflit qui avait éclaté entre eux était désamorcé, il devait s'attaquer une bonne fois pour toutes au cas Dursley.

« Je vous attends ce soir après dîner pour la séance d'Occlumancie. Dans mon bureau, 20 heures. Ne soyez pas en retard ».