Précédemment...

Severus confirme ses doutes à l'occasion d'une séance d'Occlumancie éprouvante, et confronte Harry aux maltraitances infligées par les Dursley. Ce n'est cependant que le bout émergé de l'iceberg...

Bonne lecture !


Le Serment à la Nuit : Chapitre XXI

La mise en garde de Fol Œil


Les yeux fermés, confortablement adossé au fauteuil moelleux près des flammes qui lui léchaient le visage et lui brûlaient les joues, Harry écoutait le doux crépitement des bûches qui se consumaient dans le feu de cheminée. Une agréable somnolence le guettait, et pour rien au monde il n'aurait préféré être ailleurs que dans la cabane de Hagrid, où il faisait si chaud qu'il était en tee-shirt et avait retiré son pull. Le gardien des Clefs et des Lieux de Poudlard s'était surpassé en leur concoctant une savoureuse dinde cuite à la broche et farcie aux marrons, accompagnée de pommes de terre aux oignons et de délicieux champignons forestiers. Et les gâteaux artisanaux à la cannelle disposés sur la table basse en bois brut disparaissaient à une vitesse aussi vertigineuse que si quelqu'un s'était amusé à y lancer des Evanesco à tout va.

Au fond de la pièce surchauffée, sous les énormes jambons fumés et les ustensiles en cuivre suspendus décorés d'une guirlande chatoyante, Hagrid terminait la vaisselle. A ses pieds, Crockdur, qui était demeuré inhabituellement calme tout au long du déjeuner, ne cessait de lâcher de petits soupirs plaintifs. Le Mâtin de Naples noir du garde-chasse daigna à peine flairer la carcasse de dinde que lui présenta pourtant Ron qui s'échinait à le distraire.

« Je ne comprends pas ce qu'il a, aujourd'hui ? Il ne veut pas finir les restes alors qu'il adore ça d'habitude, et il ne m'a pas sauté une seule fois dessus depuis que je suis arrivé ! Ça ne lui ressemble pas ».

En guise de réponse, Crockdur émit un couinement aigu et secoua sa tête patibulaire loin de Ron. Enfoncée dans le sofa sur un épais plaid aux motifs écossais, Hermione releva la tête de la Gazette du Sorcier, une moue amusée sur les lèvres :

« Pour une fois qu'il te fiche la paix, tu ne vas quand même pas t'en plaindre, si ? ».

Il était de notoriété publique que Crockdur adorait particulièrement Ron et ne se privait pas de le lui faire savoir à grands renforts de démonstrations affectueuses. Ce qui ne manquait jamais de susciter l'exaspération de Ron, devenu expert en stratégies pour fuir ses assauts baveux. Et paradoxalement, ne l'empêchait pas d'être tout aussi vexé quand Crockdur ignorait délibérément ses tentatives d'établir le contact.

« Vous croyez que j'ai fait quelque chose qui a pu lui déplaire ? » s'inquiéta Ron.

« C'est vrai qu'il est bizarre aujourd'hui » se retourna Hagrid en jaugeant le Napolitain. « Il ne vous a même pas fait la fête à votre arrivée et il n'arrête pas de tourner en rond en gémissant... A mon avis ça doit être ce brouillard dehors qui lui perturbe les sens ».

Un épais brouillard opacifiait les fenêtres. Sur le lac, on distinguait vaguement le vaisseau impérial de Durmstrang, qui avait des allures inquiétantes de navire fantôme flottant sur la brume. En ce début de vacances de Noël, la pluie battante qui avait martelé les toits d'ardoise du château ces derniers jours avait cédé la place à une brume augurant de prochaines chutes de neige qui, si elles étaient imminentes, se faisaient néanmoins ardemment désirer. Un sifflement strident résonna dans la cabane et Hermione sursauta.

« Ah ! Le thé est prêt ! » lança Hagrid. « Harry, le coffre ? ».

Se levant un peu à contrecœur du fauteuil qui émit un bêlement étrange, Harry prit appui sur le linteau de la cheminée et attrapa un coffret en bois qui trônait sur une étagère aux côtés d'un minuscule sapin de Noël. Il le posa près de la grosse théière en fonte sur la table basse et une multitude d'exquises senteurs l'assaillirent lorsqu'il l'ouvrit.

« Verveine ou menthe ? ».

« Verveine ! » répondit Ron en dégainant de sa poche des baguettes magiques à la réglisse.

Le coffret était un vrai trésor pour qui aimait le thé, que Hagrid faisait pousser dans son jardin à la belle saison avant de le servir lorsque les températures chutaient. Et cette fois, les feuilles avaient d'autres vertus que de prédire un avenir apocalyptique façon Trelawney... Habitué au cérémonial du thé chez leur hôte depuis sa première année, Harry répartit plusieurs feuilles de verveine citronnée dans les tasses, humant à pleins poumons leur parfum frais et pétillant, avant d'y verser l'eau brûlante.

« Hagrid, avez-vous lu la Gazette ce matin ? » demanda soudain Hermione.

« Pas eu le temps » grommela l'homme en se laissant tomber dans le canapé qui grinça. « J'ai passé toute la matinée à couper du bois près du lac. Une nouvelle intéressante ? ».

« Ça, pour être intéressante... » murmura Hermione d'un air songeur. Elle déplia le journal et l'étala sur la table basse, le doigt pointé sur un simple article de quelques lignes et dépourvu d'illustrations. « Vous vous souvenez du meurtre qui a eu lieu à Pré-au-Lard il y a quelques semaines ? Regardez, l'article écrit que l'enquête est bouclée et conclut à l'attaque d'un animal sauvage ou d'une créature dangereuse que la victime aurait pu contrarier, comme un Gobelin buveur de sang par exemple ».

Harry grimaça. Oui... Il se souvenait encore du journal qui avait publié une photographie volée et vague du malheureux. Finalement, il ne savait pas ce qui était le plus effrayant entre attribuer ce crime à un sorcier vengeur, ou à une créature errant dans les ruelles sinueuses de Pré-au-Lard...

« Cela ne me paraît pas très précis comme conclusion » poursuivit Hermione tandis que Hagrid fronçait ses sourcils broussailleux. « Il s'agit tout de même de Pré-au-Lard, un village sorcier, pas d'un hameau perdu dans la Forêt Interdite. Que pourrait bien y faire un Gobelin buveur de sang ? Je pense que les enquêteurs ne savent pas exactement ce que c'était et qu'ils n'ont trouvé aucun indice et aucune trace de l'agresseur dans le village par la suite, et qu'ils essayent de ne pas effrayer la population à l'approche de Noël ».

« Ce sont des faits divers, ça arrive » fit Ron d'un ton docte en s'agenouillant sur le tapis. « C'est sûrement un règlement de compte qui a terminé dans une effusion de sang. D'ailleurs, ça expliquerait pourquoi il y avait ces sorciers du Ministère que Harry a vus, avec leurs uniformes particuliers. Snape t'as dit que ce sont des sortes de Langues-de-Plomb ? ».

« Les Prætors, ce sont des Aurors spéciaux » précisa Harry. « D'après Snape, ils interviennent pour des affaires criminelles plus sensibles et ils n'étaient pas là par hasard. Il pense que ce n'est pas un banal règlement de compte mais plutôt un assassinat ».

« Un assassinat qui aurait pu être déguisé en une simple attaque animale, donc... ».

« Soit les enquêteurs ont privilégie la piste animale et les Prætors se sont déplacés pour une fausse alerte » fit Hermione, « Soit le professeur Snape a vu juste et ils en connaissent la véritable raison, pensent que c'est un assassinat ciblé, mais préfèrent donner à la presse une version moins sulfureuse parce que l'enquête les oriente vers des choses secrètes qui relèvent exclusivement de leur compétence ».

« Si vraiment c'était un animal frappant au hasard, on l'aurait retrouvé. Je veux bien que croire que nous sommes entourés de forêts, de montagnes et de bois, il n'empêche qu'avec le monde qu'il y avait à Pré-au-Lard, je ne vois pas ce que viendrait y faire un animal ».

« Qu'en pensez-vous, Hagrid ? ».

Pensif, le garde-chasse soufflait sur sa tasse de thé. Une lueur troublée alluma son regard et il répondit avec lenteur :

« Ron n'a pas tort, ce ne serait pas la première fois que certaines personnes ou... créatures règlent leurs différends au détour d'un bar. Les gens louches et peu recommandables ont toujours existé, il n'y a qu'à voir qui fréquente la Tête de Sanglier... Les animaux sauvages s'aventurent rarement voire jamais en plein jour dans les territoires majoritairement dominés par les sorciers, alors un village sorcier et bondé encore moins... ».

« Vous voyez ? » s'exclama Ron. « Un règlement de compte, rien de plus. Inutile de s'alarmer ».

« Cependant, Hermione n'a pas tort non plus » reprit Hagrid sans lui prêter attention, « L'explication d'un Gobelin buveur de sang me semble un peu bancale étant donné que ces créatures frappent plutôt la nuit et de préférence dans des lieux désertiques où l'on ne puisse pas découvrir leurs méfaits. Je pense aussi que les enquêteurs ne savent pas vraiment qui a tué ce villageois et qu'ils veulent rassurer l'opinion publique en cette période de fêtes de Noël pour ne pas inquiéter les gens. Ou alors l'affaire est trop sensible pour être dévoilée, et le Ministère veut cacher l'identité de la créature coupable ».

Les yeux noirs de Hagrid se mirent soudain à luire de curiosité et Harry échangea un regard éloquent avec Ron. Leur ami affectionnait tous les animaux, et de préférence lorsqu'ils étaient le plus dangereux possible.

« Et si c'était un acte de magie noire ? » suggéra Hermione.

« Pour le savoir, il faudrait connaître la nature exacte des blessures de la victime » répondit Hagrid.

« La Gazette a parlé de lacérations profondes, de griffures » fit Harry. « C'est forcément une créature ou un animal, non ? Je refuse d'imaginer la perspective qu'il existe en ce monde un sortilège de magie noire qui puisse infliger des blessures semblables à celles d'un animal déchaîné ».

« Je suis pourtant certain qu'un tel sortilège peut exister ».

« Vous plaisantez ! ».

« Je ne suis pas un spécialiste de la Magie noire » frissonna le garde-chasse. « Merlin m'en préserve ».

Il laissa filer un silence pesant avant de secouer sa main démesurée dans les airs, empruntant un ton plus jovial :

« Allons, pas d'idées sinistres sous ce toit à quelques jours de Noël ! Ne vous faîtes pas de nœuds au cerveau à cause de cette sombre histoire. De quoi qu'il s'agisse, c'est sûrement une vengeance qui a mal terminé, il n'y a aucune raison pour que quiconque à Poudlard soit concerné. Le château et les étudiants sont sous la protection de Dumbledore, vous ne risquez rien. Parlons de choses plus joyeuses ! Comme le bal de Noël par exemple ! Alors, avez-vous trouvé des partenaires ? ».

Le sujet du bal de Noël dissipa l'inquiétude qui s'était soudainement nouée dans la cabane, et Harry soupira exagérément en se calant au fond du fauteuil. En traître, Ron attaqua le premier :

« Vous faîtes bien de l'évoquer Hagrid, l'heure est grave. Harry est le champion de Poudlard, il lui faut impérativement une cavalière pour ouvrir le bal sinon McGonagall lui passera un savon de tous les diables ».

« Je déteste danser, ça m'évitera de me ridiculiser » répondit Harry, et Hermione prit cet air hautain si détestable qu'elle affectionnait lorsqu'ils prenaient du retard dans leurs révisions.

« Ça n'a rien de compliqué, il suffit juste d'esquisser quelques pas de danse. Si tu allais aux cours de danse pour t'entraîner, tu verrais que ce n'est pas du tout difficile. Ce n'est pas trop tard mais tu devrais quand même te dépêcher de trouver une cavalière avant que toutes les filles intéressantes ne soient prises. Réfléchis un peu, tu n'as vraiment personne avec qui tu voudrais bien y aller ? ».

« Il y a bien Cho Chang de Serdaigle, mais elle y va déjà avec Cédric Diggory ».

« Diggory, ce bellâtre » fit Ron « A croire que toutes les filles de l'école sont folles de lui, je me demande bien ce qu'elles lui trouvent de charmant ». Le regard que lui lança Hermione laissait clairement entrevoir ce que elle lui trouvait de charmant.

« De toute façon même Cho n'était pas avec Diggory, elle n'aurait pas accepté d'y aller avec moi si je lui avais demandé ».

« Et qu'est-ce que tu en sais ? ».

« Je n'ai jamais parlé à Cho, les seules fois où je la vois c'est pendant les matches de Quidditch contre Serdaigle ».

« Et alors ? Ce n'est pas parce qu'on a jamais parlé à quelqu'un qu'on a pas le droit de l'inviter. Ou d'être invité ». Ses joues prirent une teinte rose. « Figure-toi que lorsque j'étais à la Bibliothèque hier, une fille de Serpentard est venue me demander si tu étais libre pour le bal. Elle n'osait te demander directement ».

« Quoi ? Impossible » bégaya Harry en voyant distinctement du coin de l'œil Hagrid s'étrangler avec un gâteau à la cannelle, un sourire aux lèvres. « Je la connais ? ».

« Serpentard... » lâcha Ron avec dégoût. « Rassure-moi Hermione, ce n'est pas cette vipère de Pansy Parkinson ? »

« Jamais de la vie » objecta Harry, trop choqué pour qu'une fille de Serpentard, une fille tout court plus précisément, puisse être intéressée pour le prendre comme cavalier. « Parkinson me déteste trop, elle va déjà au bal avec Malfoy, je l'ai entendue s'en vanter lors du dernier cours de Potions, j'étais son binôme pendant la préparation de l'antidote à la potion de paralysie ».

« C'est Magdalene Moon » indiqua Hermione.

« Moon ? ».

Moon était une élève de Serpentard en quatrième année, si elle semblait s'entendre avec le noyau de la bande à Parkinson, ne participait cependant pas à la ligue anti-Harry. En fait, elle était assez discrète pour qu'il ne la trouve pas antipathique. Serpentard, néanmoins...

« Est-ce que je dois m'attendre à ce qu'elle vienne me demander d'aller danser avec elle ? » grommela-t-il.

« Elle avait l'air assez hésitante » fit Hermione. « Mais ce ne serait pas la première, Harry. L'autre jour une fille de Poufsouffle est venue te demander si tu étais libre, et tu lui a dit non sans même réfléchir. Sans compter cette cinquième année de... ».

« Je ne les connais pas, Hermione ! J'étais trop surpris pour réfléchir sérieusement ».

« Alors il va falloir t'y mettre pour de bon dans ce cas, parce que je doute que le professeur McGonagall tolère que tu déroges à cette tradition ».

« On s'y met cet après-midi en établissant un plan d'attaque et on trouve quelqu'un avant demain soir, d'accord ? » ordonna Ron. « Tu es la bienvenue, Hermione. Celui qui n'aura pas trouvé dans les temps devra payer sa tournée de Bièraubeurre lors de la prochaine sortie de Pré-au-Lard ».

Ce qui, dans le cas de Harry, était somme toute très relatif. Ron sembla se souvenir qu'il n'avait toujours pas l'autorisation de s'y rendre et ouvrit la bouche pour se rattraper mais Hermione, le teint de plus en plus rose, confessa soudain :

« J'ai déjà quelqu'un ».

« Quoi ? Comment ça, tu as déjà quelqu'un ? C'est qui ? » exigea Ron, stupéfait. « Tu comptais nous en parler quand ? ».

« Je n'ai pas à me justifier, ça ne vous regarde pas ! Vous le saurez le soir du bal, comme tout le monde ».

« Par pitié, dis-moi au moins qu'il n'est pas à Serpentard ? ».

« Il n'est pas à Serpentard » répliqua sèchement Hermione. « Et je ne vois pas en quoi ça te concerne ».

Ron paraissait furieux de ne pas avoir été mis dans la confidence. A moins que ce ne fut parce qu'il venait de réaliser que Hermione était une fille et que s'il y avait pensé plus tôt, il lui aurait demandé dès le départ de l'accompagner. Les deux amis échangèrent un regard furieux avant de s'ignorer avec l'obstination qu'il leur connaissait. Dans un silence fâché, Hermione se replongea dans la lecture attentive de son journal, et Ron fusilla du regard les baguettes magique de réglisse qu'il trempait dans sa tasse de thé comme si elles étaient fautives.

Harry en attrapa une qui tentait de s'échapper en se tortillant sur le plateau.

« Je me demande si je pourrai un jour me promener librement aller à Pré-au-Lard et acheter toutes les friandises de Honeydukes sans m'attirer d'ennuis... Il faut absolument que je trouve un moyen de convaincre les Dursley de m'accorder l'autorisation de me rendre au village pour l'année prochaine, je ne peux pas continuer à être le seul étudiant à être interdit de sortie. Et puis ce n'est pas très pratique pour choisir les cadeaux de Noël ».

« Pourquoi tu ne les menacerais pas de leur lancer un sort ? » suggéra Ron, d'humeur contrariée. « Demande à Ginny de t'apprendre le maléfice de Chauve-Furie, elle le maîtrise sur le bout des doigts. Même Fred et George y réfléchissent à deux fois avant de trop la pousser dans ses retranchements. Je lui en parlerai, si tu veux ».

« Mauvaise idée, ils savent très bien que je n'ai pas le droit de faire de magie en-dehors de l'école. Bien sûr, je pourrais leur faire croire que les règles ont changé, mais... Ceci dit, je pense que Dudley adorerait se faire courser par un bataillon de chauve-souris enragées ».

A la plus grande surprise de Harry, Hermione abandonna sa lecture et se lança sur le ton de la confidence :

« En tout cas, il y a une autre sortie bientôt organisée à Pré-au-Lard, peut-être que tu pourrais y faire une entorse maintenant que le Ministère estime que la menace est écartée... ».

Elle ne termina pas sa phrase et Harry, interloqué, la vit lancer un regard entendu à Ron. Le Gryffondor esquissa un sourire faussement outré, oubliant visiblement qu'ils étaient supposé être fâchés :

« Non… Tu n'es tout de même pas en train de suggérer à Harry de violer le règlement et aller à Pré-au-Lard faire ses achats de Noël ? ».

« Je ne suggère rien du tout ».

« Non mais je rêve ! » s'exclama Harry, vaguement scandalisé bien que l'idée soit très plaisante. « Quand je pense que tu t'es rangée du côté de Snape la dernière fois, quand il m'a attrapé au retour du village ! »

Et Hagrid éclata d'un rire tonitruant, couvrant les tentatives de défense que Hermione tentait d'élaborer vainement. Une chance que le professeur de Soins aux créatures magiques ne soit pas aussi obtus que les autres professeurs concernant les consignes pour se rendre à Pré-au-Lard… Si Snape avait entendu leur petite discussion, nul doute qu'il l'aurait assassiné sans autre forme de procès... Leur grand ami se déploya de toute sa hauteur avant de décréter qu'il était temps qu'ils rentrent au château.

« Je ne veux pas vous chasser, mais j'ai une affaire de la plus haute importance à conclure au Chaudron Baveur et je ne serai pas de retour avant quelques jours. Mais ne vous inquiétez pas, je serai là pour assister au bal de Noël ».

Enfilant son pull rouge sombre, Harry allait lui demander s'il pouvait l'emmener au Chaudron Baveur avec lui et l'y laisser se cacher le temps que le bal soit passé, mais Ron s'avança :

« Londres ? De quelle affaire s'agit-il ? ».

« Une proposition que je ne peux refuser, une opportunité incroyable et une expérience inédite » confia Hagrid, les yeux brusquement rayonnants d'excitation. « Je dois y rencontrer un ami qui vient spécialement de Grèce et qui doit me remettre... Enfin, vous en saurez davantage après les vacances ».

« Un ami qui doit vous remettre quoi, Hagrid ? » insista Ron, clairement soupçonneux

Hagrid glissa un regard vers la porte comme si quelqu'un risquait de surprendre leur conversation puis se baissa, chuchotant d'un air énigmatique :

« Savez-vous ce que donne le croisement entre une Manticore et un Crabe de Feu ? Je vais pouvoir le découvrir très prochainement, aux premières loges ».

« Une Manticore ? » répéta Harry, et il n'était plus certain d'avoir envie de le savoir lorsqu'il vit l'expression rétive qu'afficha soudain Ron.

« La Manticore est un animal extrêmement dangereux, non ? ».

Les Crabes de Feu n'étaient pas non plus des animaux que l'on pouvait qualifier des plus aimables.

« Une Manticore n'est dangereuse que si on lui cherche des noises » réfuta Hagrid avec légèreté. « Hormis cela, c'est aussi doux qu'un agneau ».

Les yeux écarquillés d'incrédulité, Ron jaugeait leur hôte comme s'il avait tout bonnement perdu l'esprit. Harry s'efforça de sourire, se refusant à doucher la joie qu'il lisait dans les yeux sombres et chaleureux de leur ami. Arborant un sourire jusqu'aux oreilles, Hagrid ouvrit la lourde porte en bois, les invitant à sortir :

« J'emmène ce froussard de Crockdur avec moi, il ne restera pas tout seul avec ce brouillard ».

Comme pour confirmer ses dires, le Mâtin Napolitain fit deux fois le tour sur lui-même avant de poser sa tête sur la botte du garde-chasse. Visiblement convaincu que le chien était aussi timbré que le maître, Ron secoua la tête comme pour chasser de son esprit la représentation de ce que pouvait donner le croisement entre une Manticore et un Crabe de Feu, et les Gryffondors quittèrent la cabane chauffée, apportant avec eux un baluchon de gâteaux artisanaux.

La différence de température avec l'air extérieur leur fit un choc et il se hâtèrent de regagner le château, dépassant le potager près duquel s'amoncelait un énorme tas de bûches fraîchement coupées. Ayant chassé la pluie, le brouillard avait amené avec lui des températures glaciales qui laissaient pressentir un hiver particulièrement rigoureux. Harry enfonça son bonnet sur la tête, relevant le col de sa cape en laine. Il ne voyait pas le moindre flocon de neige dans le ciel aveugle, pas le plus petit cristal blanc, et tout Poudlard en était fébrile d'impatience. Fred et George prenaient même les paris pour savoir à quelle heure précisément tomberaient les premiers flocons...

« Une chance qu'on soit venus rendre tellement de fois visite à Hagrid et que l'on connaisse bien le sentier, sinon on se serait égarés dans ce brouillard à couper au couteau » grommela Ron.

« D'ailleurs, qu'est-ce qu'une Manticore ? » fit Hermione, alors qu'ils atteignaient le passage couvert.

« Les Manticores sont des créatures très dangereuses qui ressemblent à des lions avec une tête humaine et une gigantesque queue de serpent, et je crois que leur morsure est mortelle mais il faudrait vérifier à la Bibliothèque ».

« Quelle horreur ! Une tête humaine sur un corps de lion ? On dirait un cauchemar ! ».

« Hagrid est fou à lier » conclut Ron. « Personne de sain d'esprit ne veut s'approcher d'une Manticore, pas même pour la photographier. J'ai entendu des récits affreux à propos de cette créature et j'espère ne jamais en croiser une dans ma vie ».

« J'aimerais bien voir à quoi ça ressemble » fit Harry.

« C'est monstrueux, et je te déconseille de regarder ça avant de t'endormir ».

Hermione ne put s'empêcher de lancer un regard alentours, comme si elle s'attendait à ce que la créature horrifique surgisse du brouillard, et pressa le pas. Ils franchirent les cours et les cloîtres, avant de s'engouffrer dans un corridor, où ils furent aussitôt accueillis par les décorations aux coloris chaleureux qui rappelaient l'ambiance si festive de Noël.

Les vacances de Noël à Poudlard étaient toujours magiques, promesses de plats exquis à dévorer et de soirées au coin du feu à rire et s'amuser. Et cette année, avec les délégations de Beaubâtons et Durmstrang, ce serait encore plus féerique. Dans les couloirs les décorations étaient somptueuses et raffinées, les sapins magnifiques et vivants, des couronnes de houx surplombaient les portes, et il y avait même des guirlandes chantantes. Passer des journées entières à profiter de cette effervescente si particulière n'avait pas de prix…

Alors qu'ils sautaient quelques marches et atteignaient le couloir menant au hall d'entrée, ils s'arrêtèrent sur le seuil, marquant un temps d'hésitation. Harry serra les pans de sa cape autour de lui lorsqu'il sentit dans son dos la morsure glacée d'un courant d'air importun, partageant un regard intrigué avec Ron et Hermione.

Plongé dans une pénombre inhabituelle, le couloir évoquait un profond souterrain.

Aucun feu ne brûlait dans les foyers en cuivre accrochés aux murs sombres, et la seule lumière provenait des hautes fenêtres gothiques. Sous les arcades en pierre, derrière les carreaux recouverts d'une fine buée, il flottait un brouillard si épais que l'on ne distinguait rien au-dehors, ni le Lac Noir ni les montagnes aux sommets enneigés. En contrebas, le parc enveloppé de son manteau de brume avait des allures de landes écossaises hantées. Les sapins de la Forêt Interdites griffaient les nuages de leurs cimes fourchues, leur conférant une apparence fantomatique à donner la chair de poule ; et le ciel semblait emprisonner ce paysage désolé de ses blancs volutes dans une étreinte éternelle.

Et la brume, que semblaient enlacer les Ténèbres, projetait sa morne clarté dans le couloir, le rendant aussi lugubre que les cachots.

Les trois Gryffondors s'engagèrent dans le couloir, croisant plus loin Fleur Delacour et ses amies. La championne de Beauxbâtons, plus belle que jamais, était bien la seule à ne pas être emmitouflée dans ses écharpes, et ses longs cheveux blonds retombaient en cascade sur sa cape bleu pastel.

« Quel affreux brouillard, on n'y voit pas plus loin que le bout de son nez ! » se plaignit l'une des filles de Beauxbâtons quand ils les dépassèrent, et Harry songea qu'il devait en effet être bien difficile de voir plus loin que le bout d'un nez masqué par un cache-col. « C'est insensé, Pot-de-Lard est tellement froid et humide, c'est une horreur ! Mme Maxime ne permettrait pas cela chez nous ».

« Les elfes de maison ont dû oublier de rallumer les feux » fit Ron à voix basse. Il réalisa trop tard en croisant le regard effaré de Harry que ce n'était pas la chose à dire.

« Oublié de procéder à l'allumage les feux d'un couloir ? Quelle tragédie ! Excuse-les d'avoir mille choses à penser » rétorqua Hermione tandis que le roux se frappait le front d'un air désespéré. « Ils ne doivent plus savoir où donner de la tête en cette période de fêtes de fin d'année, entre les repas à préparer, les décorations à poser, le linge, le ménage et l'entretien de cet immense château, essayons d'être un peu plus indulgents. Si le professeur Dumbledore... ».

Elle s'arrêta brusquement près du splendide sapin géant posté en sentinelle au milieu du couloir.

« Vous avez vu ça ? Quelque chose a bougé dans les branches ».

Harry s'approcha, examinant les branches basses agitées de soubresauts, comme un mini tremblement de terre.

« Un elfe de maison qui se cache parce qu'il a trop honte d'avoir failli à sa mission ? » ricana Ron.

Les branches bougèrent de plus belles, comme si quelqu'un s'évertuait à s'en dépêtrer. Une chose vivace en surgit soudain et Hermione émit un petit glapissement de surprise qui se mua en un éclaircissement de voix plus maîtrisé lorsqu'elle découvrit qu'il ne s'agissait que d'une inoffensive farandole de lutins minuscules. Ron éclata de rire pendant que les étranges petits êtres, vêtus de rouge et vert, se balançaient d'une branche à l'autre, s'aidant des guirlandes comme de lianes.

« Les lutins du Père Noël, Hermione ! Oh non attend, tu ne vas tout de même pas nous dire qu'ils se font exploiter pour leur fabrication des cadeaux ? ».

Le fusillant du regard, Hermione redressa le menton avec fierté et elle aurait reprit sa tirade sur les elfes de maison si au même moment ne leur était pas parvenu le son de la fidèle canne de Maugrey Fol Œil. La voix rocailleuse du professeur de Défense Contre les Forces du Mal s'éleva dans leur dos.

« Jeunes gens ».

La carrure massive de Fol Œil vint s'arrêter à côté d'eux, s'appuyant sur sa canne.

« Potter, je te cherchais justement. J'ai deux mots à te dire ».

Vaguement inquiet, Harry se demanda s'il avait fait quelque chose qu'il n'aurait pas dû, ce dont Fol Œil sembla s'apercevoir car il abattit brièvement une main imposante sur son épaule, le toisant de son visage abîmé.

« C'est une simple petite discussion informelle que je souhaite avoir, cela ne concerne pas ton travail en cours, inutile de s'inquiéter. Ce ne sera pas long, mais si tu préfères, tu peux passer dans mon bureau privé dans la soirée ».

« Je suis disponible, professeur ».

« Bien ! Alors suis-moi » ordonna Maugrey.

Et il repartit de sa démarche claudicante. Haussant les épaules devant l'air surpris de Ron et Hermione, il se hâta de lui emboîter le pas.

Arpentant le sinistre couloir, Maugrey s'éloigna et conduisit Harry dans une alcôve où s'érigeait la statue d'un sorcier au port altier et conquérant, près d'immenses vitraux noyés de brume. La lumière blafarde du brouillard accentuait l'aspect inquiétant du visage de Fol Œil, mais Harry s'efforça de ne rien montrer. L'œil bleu et magique vérifia que Ron et Hermione était suffisamment tenus à distance pour ne pas entendre des bribes de conversation, puis Maugrey s'appuya sur sa canne grossièrement taillée.

« Ça va Potter ? » aboya-t-il d'emblée.

« Oui, professeur ».

« Tu sais que tu peux me faire confiance, il n'y a personne pour écouter aux portes ici, crois-en mon œil magique. S'il y a un problème, il faut me le dire. Alors as-tu des problèmes, Potter ? ».

« Non » fit Harry, surpris.

« Et le professeur Snape ? ».

« Comment ça, le professeur Snape ? ».

Fol Œil posa ses yeux sur lui. L'œil magique, bleu et froid, le dévisagea avec une rigidité qui le mit mal à l'aise.

« Qu'est-ce qu'il te voulait, l'autre soir ? Qu'est-ce qu'il te voulait vraiment, je veux dire ? Tu ne semblais pas dans ton état normal, et connaissant la réputation de Snape, je préfère m'assurer que tout va bien ».

« Rien, il ne me voulait rien du tout. Je me suis sentis mal dans la soirée et en allant à l'infirmerie, j'ai croisé le professeur Snape qui m'a conduit à son bureau pour me donner une potion. D'ailleurs, je suis assez surpris de ne pas avoir écopé d'une retenue ».

« Il ne s'est rien passé d'autre ? Il ne t'a rien fait ? ».

« Rien du tout » mentit Harry avec aplomb.

Ce n'était pas vraiment un mensonge... Mais c'était mentir de dire qu'il ne s'était rien passé. La révélation de Snape sur Lily l'avait chamboulé. Cependant ça ne concernait pas Maugrey, ni de près ni de loin. Le professeur ne répondit pas, le fixant d'un air songeur. Il ne parut pas le croire.

« Pourquoi m'avez-vous demandé si le professeur Snape m'avait frappé ? » demanda Harry pour esquiver habilement le sujet épineux.

Sans répondre, le professeur fouilla dans une poche de son manteau avant de brandir sa fiole caractéristique, fiole qui ne semblait jamais le quitter où qu'il aille, et qu'il porta à ses lèvres. Harry ne put retenir la question qui brûlait ses lèvres et celles de nombreux étudiants parmi lesquels circulaient les rumeurs les plus absurdes sur le contenu de ce mystérieux flacon :

« C'est du jus de citrouille ? ».

« Quelque chose du genre » grogna Fol Œil. « Mélangé à un fortifiant. Comme tu l'auras probablement remarqué, mes combats ne m'ont pas tous laissé indemne, et il n'y a rien de tel pour se revigorer qu'un petit remontant fait maison. Maintenant, écoute moi : si quoi que ce soit concernant Snape te paraît douteux, tu dois me le dire, Potter. S'il te maltraite, s'il abuse de son pouvoir d'enseignant, s'il cherche à te nuire de quelque manière qui soit et qui sorte du cadre scolaire, n'hésite jamais à venir m'en parler. Tu m'as compris ? N'hésite jamais à venir me déranger dans mon bureau, à n'importe quel moment de la journée ».

« Je ne comprends pas, pourquoi me dîtes-vous cela ? ».

« Il n'est pas très tendre avec toi, n'est-ce pas ? ».

« Il n'est tendre avec personne » répliqua Harry. « Professeur Maugrey... ».

« Sache simplement que... » Maugrey s'interrompit voyant un groupe de Serdaigles passer devant eux en riant, et les suivit du regard.

Il ne termina pas sa phrase, pas même quand les étudiants disparurent dans les escaliers. Harry eut pourtant le sentiment qu'il voulait ajouter quelque chose, mais pour une obscure raison le professeur sembla se raviser et changea brutalement de sujet :

« As-tu réfléchi à la deuxième épreuve du Tournoi ? Les juges t'ont remis un indice lorsque tu as capturé le bijou de la Vouivre, n'est-ce pas ? Qu'est-ce que c'est déjà comme indice ? ».

« Un sablier... ».

« Un sablier… que t'a-t-il révélé ? ».

« Rien du tout, il est impossible à ouvrir ».

« Rien n'est impossible à ouvrir, les organisateurs n'auraient pas donné aux champions des indices impossibles à ouvrir ».

« Il y a une encoche dessus, mais je n'ai pas réussi à la débloquer. J'ai bien essayé de le casser, de le forcer, mais ça ne fonctionne pas. J'ai même essayé avec un couteau, sans succès. Il doit forcément y avoir un moyen, Igor Karkaroff m'a dit que Viktor Krum a déjà réussi à résoudre l'énigme ».

Le visage tourmenté de Maugrey se figea :

« Karkaroff t'as parlé ? Quand ça ? ».

« Je ne sais plus, je l'ai croisé un soir dans le hall et il m'a demandé où j'en étais, c'est là qu'il m'a dit que Krum avait bien avancé dans sa résolution de l'énigme ».

« Il était seul ? ».

« Non, il y avait cet homme, ce garde du corps ou ce conseiller, vous savez, celui qui traîne toujours avec lui. Mais pourquoi... ».

« Tu ne dois pas t'approcher de ce type, Potter. Tu ne dois pas t'approcher de Karkaroff, est-ce que tu comprends ? » fit Maugrey d'un ton insistant.

« Vous dîtes ça parce qu'il est directeur de Dumrstrang ? ».

« Ce n'est pas tant Durmstrang le problème ».

« Quel est le problème alors ? Je dois avoir des raisons de ne pas m'approcher de lui ? Certaines rumeurs disent que Durmstrang est versée dans la Magie noire ».

C'est du moins ce que lui soutenait Ron. Ce qui ne l'empêchait pas de tomber en admiration totale devant le joueur de Quidditch. Ni d'être tout autant fasciné par la prestance des élèves de la délégation… Le professeur baissa d'un ton :

« Karkaroff n'est pas un individu recommandable et malgré ses efforts pour redorer le blason de Durmstrang, il ne faut pas s'y laisser tromper. Par la même occasion, évite de fréquenter son champion Krum. C'est son poulain, et un joueur d'envergure internationale en plus, j'en mets ma deuxième jambe au feu qu'il doit tout faire pour l'aider et obtenir le plus d'informations possible pour la deuxième tâche. Tu dis que Krum a déjà résolu l'énigme ? C'est très sûrement du bluff… ça ne m'étonnerait pas de cette bonne vieille canaille… ».

Et dans la bouche tordue de Maugrey, le terme canaille n'avait rien d'affectueux. Est-ce que ça signifiait que Karkaroff était un adepte de la Magie noire ?

« Ne te laisse pas déstabiliser par ce que tes adversaires peuvent te raconter. Ça vaut aussi pour la Delacour et ses amis… Elle non plus n'est pas en reste en terme de manigances ».

« Viktor Krum et Fleur Delacour ont pourtant l'air sympas. Je les trouve même plutôt polis ».

« Ce n'est pas une question d'être sympa ou non Potter, c'est une question de compétition où la politesse n'a pas lieu d'être. A la clef du Tournoi des Trois Sorciers se trouve une récompense de mille Gallions en or, ainsi qu'une gloire éternelle pour celui qui triomphera ! Cela fait plus d'un siècle qu'il n'avait pas été organisé, et sa renaissance dans l'une des plus renommées écoles de magie est l'occasion rêvée pour un champion accéder au statut de célébrité du monde sorcier ; sans compter le panache de l'école victorieuse. Alors crois-moi, ni Krum ni Delacour ne reculeront devant rien pour t'évincer. Et si jamais ils avaient un code d'honneur, n'oublie pas que derrière eux, il y a des marionnettistes pour tirer les fils. Vigilance constante ! ».

Être un ancien Auror laissait décidément de vieux réflexes, songea Harry qui ne lui fit pas l'honneur de sursauter quand il aboya sa maxime. Le professeur fit bouger son œil magique vers les escaliers, d'où le professeur McGonagall venait d'apparaître, sous une arche.

« Tu peux y aller » maugréa le professeur, qui semblait clairement contrarié.

De toute évidence, il aurait préféré que la conversation ne se termine pas de la sorte. Que signifiait cette mise en garde contre Karkaroff ? Et pourquoi Maugrey lui avait-il également parlé de Snape ? Ces trois-là ne semblaient guère s'apprécier les uns les autres…

« Tu restes au château après Noël, ou tu rentres chez ta famille ? ».

« Je ne bouge pas d'ici ».

« Parfait, Potter. Bonnes vacances, alors. Nous aurons sûrement l'occasion de reparler un peu, un de ces jours ».

Maugrey se détourna de lui et quitta l'alcôve. Harry l'observa échanger quelques mots avec une McGonagall visiblement remontée, puis l'Auror disparut dans les escaliers. Dégainant sa baguette, sa directrice de maison se mit à lancer une ribambelle d'Incendio agressifs dans le couloir, redonnant vie aux foyers soudain illuminés de grands feux. Elle rendit rapidement au couloir obscur son éclat chaleureux et accueillant.

« Maudit Peeves ! » s'exclama-t-elle en se rapprochant de Harry.

Le garçon se retourna en sursaut, prêt à défendre chèrement sa peau contre toute agression de l'esprit frappeur, mais il n'y avait aucune trace de ce petit diable pernicieux derrière lui.

« Il n'a pas intérêt à se comporter ainsi pendant les vacances de Noël » fit McGonagall d'un ton cassant en rajustant son chapeau pointu. « Vous n'auriez pas vu passer un enchevêtrement de guirlandes dans les airs, par hasard ? ».

« Pardon ? » souffla Harry, les yeux arrondis, se demandant un instant si le professeur n'avait pas définitivement perdu la tête.

« Des guirlandes » insista la directrice, les lèvres pincées. « Cet insupportable petit démon a ensorcelé dès l'aube les guirlandes du sapin de l'infirmerie, menaçant d'étrangler deux élèves de premières années traumatisés, et impossible de leur mettre la main dessus ! Comme si ça ne lui suffisait pas de plonger le château dans les ténèbres… Si jamais je l'attrape … et croyez-moi je finirai par l'attraper... ».

Elle ne termina pas sa sentence, mais à la façon dont ses yeux perçants lançaient des éclairs, il n'était pas très difficile de deviner ce qu'elle réservait personnellement à l'infernal esprit frappeur : des vacances à la hauteur de sa mesquinerie. Il tressaillit, se souvenant que trop bien de ce qu'augurait un tel regard. Peeves avait la capacité stupéfiante de faire sortir les gens de leurs gonds, et il y avait fort à parier qu'à l'heure actuelle il se repaissait de la fureur du professeur McGonagall, tout en échafaudant une embuscade au détour d'un couloir.

« Si je vois des guirlandes se balader, je vous informerai immédiatement » promit Harry avec une docilité servile.

Puis il s'empressa de rejoindre Ron et Hermione au bout du couloir avant que McGonagall ne se rappelle brusquement qu'il n'avait toujours pas de cavalière pour le bal de Noël, et qu'elle reporte sa colère sur lui au lieu de Peeves. Hermione l'assaillit avec une espérance avide :

« Que te voulait le professeur Maugrey? Est-ce qu'il a donné des informations sur les examens théoriques de janvier ? ».

« Ne t'emballe pas Hermione, il voulait savoir comment avance la résolution du sablier pour la deuxième tâche ».

« Oh… Elle avance, n'est-ce pas ? » fit la Gryffondor avec évidence, puis comme Harry lui lançait un regard éloquent, elle écarquilla les yeux avec consternation. « Tu ne l'as toujours pas ouvert ? C'est Noël et tu n'as toujours pas ouvert le sablier ? C'est une blague Harry ? Tu nous avais dit que tu gérais ».

Oh Merlin… Elle n'allait quand même pas lui faire une leçon de morale comme Snape...

« Ne monte pas sur tes grands chevaux, je vais m'en occuper pendant les vacances, promis. J'avais autre chose en tête, autre chose de plus important à penser, j'ai juste oublié que j'avais une énigme à résoudre, d'accord ? ».

« Tu as juste oublié ? Mais enfin Harry, qu'est-ce qui peut bien être plus important que déchiffrer une énigme qui te permettrait sinon de réussir la deuxième tâche, au moins de l'accomplir ? ».

« Sirius par exemple ! ». Snape, Lily aussi… Chaque matin, il guettait le plumage opalin de sa chouette, à l'affût des nouvelles de Sirius. Hermione sembla se radoucir.

« Je suis sûre que Sirius va bien, Harry ».

« Je ne comprends pas pourquoi Hedwige ne me rapporte toujours pas de lettre de lui. La dernière fois qu'il m'a enfin répondu, il se cachait quelque part dans le pays, en route pour l'Écosse, j'espère qu'elle a pu le retrouver là où il se cachait ».

« Tu ne devrais pas t'inquiéter, il aura juste d'autres priorité que te répondre, voilà tout. Sirius est intelligent et débrouillard: s'il n'a pas encore répondu, c'est sûrement parce qu'il préfère parler avec toi en face à face plutôt que par courrier, et qu'il réfléchit toujours à un moyen de te voir sans risquer de se faire repérer et de voir débarquer une armée de Détraqueurs. Il a sûrement déjà trouvé un abri en Écosse, s'il a réussi à échapper à la vigilance du Ministère depuis qu'il leur a filé entre les doigts, alors il tiendra ses positions jusqu'à ce qu'on le voit ».

« Tu te fais du mouron pour rien » ajouta Ron d'un hochement de tête approbateur. « N'oublie pas que sa… forme secrète lui donne un sérieux avantage pour avancer sans se faire remarquer ».

Harry se sentit un peu plus rassuré. Ron et Hermione avaient raison... Ce n'est pas parce que Sirius avait reparu sans crier gare à la surface de la Terre qu'il allait soudain lui envoyer des missives à tour de bras. Après tout, il avait pleins de raisons de se faire discret… Hermione revint à la charge :

« Sirius ne doit pas te faire oublier la deuxième tâche Harry, c'est très important ».

« Écoute plutôt ce que j'ai à dire ! Maugrey vient de me mettre en garde contre Karkaroff... ».

Sa révélation eut le mérite de clouer le bec à la jeune fille qui arrondit les yeux. Harry leur confia à voix basse la mise en garde de Maugrey, et quand il eut terminé, Ron plissa les yeux.

« Durmstrang n'a pas très bonne réputation, les rumeurs disent que les étudiants y suivent des enseignements de Magie noire. En tout cas, ça m'étonnerait qu'ils y acceptent des élèves nés Moldus... » déclara-t-il finalement, glissant un regard entendu vers Hermione qui resta de marbre. « Maugrey a sûrement ses raisons de devoir te mettre en garde contre son directeur. Tu sais, mon père m'a dit c'est l'un des Aurors les plus puissant qu'ait eu le Ministère de la Magie, un fin limier dans son service d'élite. Une partie des mages noirs et Mangemorts qui sont emprisonnés à Azkaban y doivent leur place à Fol Œil... C'est un expert en son domaine, un sacré personnage. Sachant que Karkaroff est à la tête d'une école de magie aussi sulfureuse, il a peut-être des informations qui l'incitent à penser que tu dois te méfier de lui... ».

« Lorsque j'attendais mon tour sous la tente pour la première tâche, Krum et Fleur Delacour en ont parlé entre eux, et ils n'étaient pas du tout surpris de découvrir qu'on devrait affronter des Vouivres » grommela Harry « A mon avis, ils ont dû avoir des indices ».

Songeuse, Hermione s'accorda quelques secondes de réflexion avant de répondre :

« Si Karkaroff cherche encore à tricher, ce sera pour faire gagner Viktor Krum. Même si c'est malhonnête, ça m'étonnerait qu'il veuille s'en prendre à toi alors qu'il est l'hôte d'honneur de Dumbledore. Il n'oserait sûrement pas agir sous le nez du plus puissant sorcier contemporain, non ? ».

« Être le plus puissant sorcier de ces dernières décennies et directeur de Poudlard n'a en tout cas pas empêché quelqu'un de mettre le nom de Harry dans la Coupe de Feu... Reste à savoir qui, et je parierais que Maugrey a sa petite idée sur le sujet, d'où sa mise en garde ».

« Fol Œil m'a aussi parlé de Snape, en me disant de venir le voir en cas de problème » indiqua Harry. « Je pense qu'ils ne s'aiment pas beaucoup ».

« Y a-t-il quelqu'un que Snape aime, ne serait-ce qu'un peu ? » persifla Ron.

« Vraiment ? Le professeur Snape t'as déjà sauvé la mise Harry, il est peut-être sévère, injuste et difficile, mais je suis convaincue que Maugrey exagère. Rappelez-vous qu'on a déjà pensé par le passé que Snape voulait nous nuire, et c'était des élucubrations stupides. Fol Œil a une grande carrière d'Auror derrière lui, c'est normal qu'il ait un peu tendance à être parfois paranoïaque. C'est un professeur très compétent, mais ça ne m'empêche pas de penser qu'il est du genre à transformer quelqu'un qui lui fait une farce enfantine en crapaud cornu ».

Harry ne répondit pas. Il était vrai que leurs hypothèses en première année les avaient amenés à désigner Snape coupable de vouloir voler la pierre philosophale et de le faire chuter de son balai, et même avec le recul, il n'en demeurait pas moins que leur raisonnement à l'époque était tout à fait plausible.

« Je ne pense pas que Snape veuille me nuire » finit-il par déclarer avec lenteur.

Ses yeux verts voyagèrent vers une fenêtre gothique, sur le mur blanc que formait l'obstiné brouillard.

Il refusa d'écouter la petite voix pernicieuse, loin dans son esprit, qui lui criait qu'il n'y a pas si longtemps que cela, il se méfiait de Snape comme d'une guigne. Comment ça, pas si longtemps que cela ? Il avait à peine changé d'avis sur Snape. Snape était toujours l'homme qu'il avait connu depuis son arrivée à Poudlard, quelqu'un de sombre, mystérieux et prenant un malin plaisir à susciter la peur parmi les rangs d'étudiants, quelqu'un qui le détestait à cause de James et paradoxalement voyait en lui le fils de son amie Lily. Bien sûr, il le voyait désormais sous un angle un peu différent depuis qu'il lui avait sauvé la mise et lui avait révélé son passé avec sa mère, mais est-ce que ça le rendait pour autant complètement digne de confiance ? Harry détourna les yeux de la fenêtre, sentait un lointain sentiment de malaise lui piquer le ventre.

Hermione avait raison. Maugrey était un parano. Rien d'autre.

Un parano estimé pour sa carrière exemplaire chez les Aurors du Ministère, persifla la petite voix fourbe.

« Et si on allait à la Bibliothèque ? » proposa Hermione, le tirant de pensées sur lesquelles il voulait pas s'attarder. « Ce serait bien de commencer les devoirs de vacances, vous ne pensez pas? ».

Et seule l'expression affligée de Ron, qui ressemblait à s'y méprendre à celle qu'il aurait arboré si on lui avait suggéré d'avaler un tonnelet entier de limaces à cornes, lui arracha un sourire compatissant.


Dehors, l'ombre de la nuit avait recouvert Poudlard depuis longtemps lorsqu'un énorme paquet cadeau inégal et d'un jaune vif éclatant fendit la salle commune bondée de Gryffondor, flottant lentement dans les airs.

Dans le fond de la salle commune, n'attendant rien d'autre qu'une distraction, Harry et Ron levèrent brusquement la tête de leurs devoirs, tandis que le brouhaha faiblissait. Sûrement dirigé par une baguette, l'imposant paquet dériva précautionneusement au-dessus des étudiants interloqués, avant de se poser en douceur sur un guéridon en damier. Puis une brise sembla traverser la salle commune, et les feux dans les cheminées s'amenuisèrent considérablement, ne laissant luire que les chandelles argentées, donnant à la grande pièce circulaire une ambiance aussi feutrée qu'intimiste. Le bruissement des conversations qui s'était atténué avec l'apparition incongrue du cadeau volant reprit aussitôt, tandis que des exclamations approbatrices s'élevaient. Même Hermione se désintéressa du livre qu'elle n'avait pas quitté depuis leur retour de la Bibliothèque ni même lors du dîner dans la Grande Salle.

« Mesdames et Messieurs... » susurra soudain une voix magiquement enflée par un Amplificatum, une voix que tous ici connaissaient par cœur puisqu'ils l'entendaient à chaque match de Quidditch. « Laissez-moi vous présenter... la surprise de Noël ».

Dans la semi-pénombre de la salle commune, il y eut des applaudissements nourris.

« La première surprise de Noël » précisa la voix enjôleuse de Lee Jordan. « Parce qu'il y en aura d'autres... ».

Dans une mise en scène soigneusement orchestrée qui n'était pas sans rappeler celle de Dumbledore présentant la Coupe de Feu, le papier cadeau se déchira soudain avant de s'envoler et d'exploser en milliers de confettis à la plus grande joie des étudiants, dévoilant la surprise qui suscita des huées admiratives et envieuses. Il s'agissait d'un panier de taille admirable et rempli de friandises, tel une corne d'abondance à faire saliver d'envie.

« Tablettes de chocolat du monde entier, cubes de nougats et pyramides au caramel, Chocogrenouilles, Dragées surprise de Bertie Crochue, Fondants du Chaudron et autres succulents délices de chez Honeydukes... Ce panier de plaisirs sucrés et une gloire éternelle : telle est la récompense qui attend l'équipe qui gagnera notre tournoi millénaire, j'ai nommé le Tournoi de la Bataille Explosive ! ».

L'annonce enflamma la salle commune qui explosa en applaudissements survoltés. La Bataille Explosive, jeu de carte très adulé par les sorciers, faisait l'unanimité. Ravi d'échapper à sa corvée de Potions, Harry échangea une accolade avec Ron et referma d'un coup sec l'Encyclopédie des ingrédients dans laquelle il s'était laissé absorber avec une torpeur passive, et souffla inutilement sur la pointe déjà sèche de sa plume. A la même table que lui, Hermione se remit à plancher sur son devoir, visiblement pas à court d'imagination pour sa dissertation d'Histoire de la Magie.

Harry rassembla ses parchemins volants sur lesquels il avait griffonné et surtout dessiné plus que de raison. Il n'avait guère avancé sur le conséquent dossier que Snape leur avait donné à faire sur les propriétés de la belladone et l'intérêt de son dosage dans la préparation des potions élémentaires d'anti-venins... En plus de ne pas savoir par où commencer ses recherches sur ce travail faramineux qu'exigeait le Maître des Potions, le sujet était vaste et alambiqué, dans la mesure où la belladone présentait des propriétés mortelles mais également médicinales...

Galvanisé par un regain d'enthousiasme, Harry fourra toute cette paperasse ennuyeuse dans son sac et referma soigneusement son encrier.

« Vous pouvez commencer à composer les équipes » retentit la voix de Lee Jordan tandis que des septièmes années grimpaient sur un banc pour organiser l'inopinée compétition. « Dépêchez-vous ! Tout le monde ne pourra pas participer, et ce tournoi demande des nerfs d'acier puisqu'il se poursuivra jusqu'au bout de la nuit ! Par ici ! Pensez à choisir un nom pour votre équipe et... ».

« Hermione, le tournoi va commencer, je ne pense pas que tu parviendras à te concentrer ».

Refermant finalement un épais volume vert sombre intitulé Influences scandinaves dans les guerres gobelines du Bas Moyen-Âge, Hermione posa sa plume et passa une main dans ses cheveux ébouriffés. Le volume sonore de la salle commune s'était démultiplié depuis l'annonce, et les Préfets s'étaient mystérieusement volatilisés, très certainement complices du tournoi.

« De toute façon, j'ai presque terminé ma première partie sur le rôle de catalyseur du sorcier norvégien Björn Côtes-de-Fer dans la mise en œuvre du complot ourdi par le Gobelin Urg le Téméraire. Le professeur Binns ne nous a pas encore rendu les devoirs sur la description de la préparation de ce complot, alors j'espère que je ne me suis pas trompée sinon ça risque d'avoir une incidence sur mes autres dissertations ».

« Passionnant ! » aboya Ron en tirant Harry de force au milieu de la foule, jouant des coudes pour se faufiler.

La soirée dans la salle commune de Gryffondor fut des plus mémorables que Harry ait jamais vécu.

Dans leur groupe, il n'y avait que Ron de suffisamment expérimenté et redoutable en Bataille Explosive pour espérer égaler les équipes les plus acharnées, ni lui ni Dean n'étant assez entraînés pour suivre le rythme d'un roux survolté. Ce ne fut que par un pur coup de chance qu'ils battirent de justesse l'équipe d'une Angelina Johnson plus féroce que jamais, avant se se faire rudement éliminer par des cinquièmes années aux alentours de minuit après d'honorables combats. Le tournoi savamment organisé procédait aux éliminations par barrage, évinçant peu à peu les étudiants de la compétition, sous les encouragements déchaînés de leurs camarades.

Lee Jordan dut intervenir à plusieurs reprises pour demander à tous de crier moins fort s'ils ne voulaient pas se retrouver pour une retenue collective nocturne à récurer les chaudrons de l'école. Que McGonagall ou n'importe quel autre professeur n'ait pas encore débarqué avec le vacarme qu'ils faisaient relevait du miracle.

Les oreilles sonnées par deux heures de Bataille Explosive, Harry entraîna un Ron démoralisé vers Hermione qui discutait à présent à voix basse avec Lavande et Parvati dans un coin de la salle commune.

« On s'est bien battus » le réconforta Harry. « Mais ils sont trop forts pour nous ».

Il se laissa tomber sur un pouf à côté de Hermione. Se servant un verre généreux de jus de citrouille, il observa les équipes restantes s'affronter à la Bataille Explosive dans la salle commune qui n'avait pas désempli malgré l'heure tardive, tout en écoutant distraitement les filles discuter du bal de Noël.

« J'ai tellement hâte d'y être ! » s'exclama Lavande entre deux remarques passionnées. « Rita Skeeter de Sorcière-Hebdo dit que l'organisation du bal de Noël est un événement sans précédent dans l'Histoire de Poudlard ! ».

« Presque sans précédent » corrigea soudain un accent aristocrate.

Le fantôme de Gryffondor venait de surgir du mur épais de la Tour Gryffondor. Faisant mine de s'épousseter, il leva le menton et adopta un air orgueilleux.

« Sir Nicholas ! » sursauta Neville, qui en avala ses chips de travers et commença à s'étouffer.

« On ne vous a jamais appris qu'écouter aux portes était impoli, Nick Quasi Sans Tête ? » s'indigna Parvati, outrée.

« Le bal de Noël fut une tradition très respectée d'antan, tradition longtemps célébrée au château, suivant le désir commun des fondateurs. Puis c'est tombé en désuétude ces dernières années. Enfin, ces dernières centaines d'années si je puis dire... ».

« Ça a été remis à l'ordre du jour pour plaire aux délégations de Beauxbâtons et Durmstrang, j'imagine » fit Hermione tandis que Ron donnait des coups de poings dans le dos de Neville.

« Durant ma lointaine jeunesse, du temps où je vivais encore, du temps où ma noble personne n'était pas presque sans tête, Poudlard organisait des réceptions et des bals à Noël ou lors d'une grande occasion. Bien sûr, ce n'était pas aussi somptueux que ne le sera probablement le bal de cette année en raison du prestige de nos invités, mais j'en garde des souvenirs émus et merveilleux, des souvenirs qui demeurent intacts malgré les années... ».

Harry écouta avec bienveillance le récit mélancolique du fantôme, entre anecdotes sur la tradition du gui et duels au détour d'un feu de joie. Ce qui l'arrangeait bien, puisque cela lui évitait de parler de lui.

Alors que Ron et lui, amusés, regardaient une équipe de septièmes années remporter une manche acharnée à coups de vociférations triomphantes, quelque chose de blanc et duveteux le heurta à la tête et il poussa une exclamation de surprise :

« Hedwige ! ».

Les yeux d'ambre tressaillirent, et sa chouette s'ébroua affectueusement contre lui avant de s'accrocher à son épaule.

« Hedwige, qu'est-ce que tu fais là ?! ».

D'ordinaire, Hedwige détestait les gros chahuts, et vu le vacarme qui régnait dans la salle commune, il fallait que ce soit important pour qu'elle vienne l'y trouver à cette heure-ci... Son cœur bondit dans sa poitrine lorsqu'il aperçut la missive qu'elle protégeait entre ses griffes et il s'empressa de détacher le morceau de parchemin. Le soulagement le traversa aussitôt qu'il reconnut l'écriture irrégulière de son parrain sur le bout de papier.

« C'est lui ! » lança-t-il, ravi, à Ron. « C'est Sir…Sniffle ! ».

« Je te l'avais dit » décréta Hermione avec un sourire.

S'assurant que leurs camarades étaient occupés à écouter un Nick-Quasi-Sans-Tête mélancolique contant l'une de ses anciennes soirées médiévales, Harry parcourut fébrilement le mot. Il brandit un poing victorieux :

« Regardez ! Il écrit qu'on pourra se voir bientôt, après Noël ! ».

« Génial ! » lança Ron, aussi enchanté que lui. « Excellente nouvelle ! ».

« Il m'enverra des instructions pour que l'on se rencontre en lieu sécurisé » murmura-t-il quand il se fut assuré qu'aucune oreille trop curieuse ne l'écoutait. « Il écrit qu'il est impatient de me voir et de me parler de vive voix. Il a lu dans la Gazette du Sorcier qu'un bal de Noël était organisé et espère que j'ai trouvé une partenaire… Oh pitié tu ne vas pas t'y mettre toi aussi, Sirius... ».

La courte lettre lui mit du baume au cœur, et la perspective inéluctable de trouver une cavalière pour le bal des champions lui parut soudain moins effrayante en sachant qu'il verrait bientôt son parrain. Flattant gentiment l'encolure de Hedwige, il lui proposa des amandes grillées, ce dont raffolait la chouette, et laissa ses pensées voguer vers Sirius. Lorsqu'il serait près de Poudlard, comment le rencontrerait-il ? Pénétrer dans le parc serait possible sous sa forme canine, mais c'était sûrement plus prudent pour son parrain de le voir en-dehors de l'enceinte du château. Revoir Sirius après cette soirée de juin où il avait découvert qu'il lui restait quelqu'un sur qui compter, quelqu'un qui avait bien connu ses parents, le rendit d'excellente humeur, et il s'empressa d'emprunter la plume de Hermione pour lui répondre.

Il en était au moment où il signait son parchemin, quand la voix amplifiée de Lee Jordan résonna comme un rugissement :

« STOP ! Que plus personne ne bouge ! ».

Soudain alerte, Harry se redressa sur le pouf moelleux, papillonnant du regard.

Toute la salle commune l'imita, et le niveau de décibels chuta brutalement, s'amenuisant à quelques murmures inquiets.

« McGonagall ou Rusard ? » s'alarma Ron en se levant, prêt à fuir pour sauver sa peau.

Un silence inhabituel s'abattit sur la salle commune, tandis que tous les regards se braquaient sur le portrait de la Grosse Dame, s'attendant à tout moment à ce que leur directrice de maison furibonde en surgisse pour les transformer en insectes. Mais personne ne vint jamais et Fred et George montèrent sur la table depuis laquelle ils étaient occupés à gérer les paris du tournoi de Bataille Explosive.

« Que se passe-t-il ? » murmura Neville. « Le tournoi est déjà terminé ? ».

Sous les regards interloqués des Gryffondors, les jumeaux tapèrent dans leurs mains avec un air radieux sur le visage avant de pointer le doigts vers l'une des fenêtres de la salle commune :

« Il neige. IL NEIGE ».