Précédemment...

C'est le 24 décembre et Harry, qui a enfin l'autorisation de se rendre à Pré-au-Lard, passe une magnifique journée, dont le point d'orgue est l'apparition surprise de Sirius dans une ruelle déserte du village. Son parrain lui offre comme cadeau le couteau magique des Potter, dans sa famille depuis des générations.

Bonne lecture !


Le Serment à la Nuit : Chapitre XXIII

Le Bal de Noël


Sous les arcades qui encadraient la cour d'honneur, les travées étaient désertes.

Les pulsations lointaines et rythmiques des batteries des Bizarr'Sisters se répercutaient sur chaque pierre que comptait le château, et Harry éprouvait un certain apaisement à les sentir vibrer sur le granit froid contre sa joue. Réfugié contre une colonne du cloître, il savourait longuement la vue réconfortante des étendues enneigées du parc qui paraissaient scintiller dans une nuit lumineuse. La vue plongeante sur le domaine immaculé de Poudlard était irréelle, quasiment mystique. Emprisonnés sous le manteau opalin, les milliers de sons et bruits nocturnes s'étaient tus, tandis que dans la Grande Salle la fête battait son plein dans une chaleur étouffante et un tumulte à n'en plus finir. Une lune généreuse et voilée avait surgi sur la voûte nuageuse, et au-dessus des sapins endormis de la Forêt Interdite, le ciel tombait de plus en plus bas, annonciateur de chutes de neige imminentes. Bientôt le parc ne serait plus que perdu dans un vaste brouillard blanc.

Harry ne s'éloigna du mur que lorsque la pierre glacée annihila les sensations de sa joue. Frottant sa peau engourdie, il sortit précautionneusement de sa cape de soirée l'étui en cuir que lui avait donné Sirius quelques heures plus tôt dans une ruelle de Pré-au-Lard, parcouru d'un inextinguible frisson à l'idée de manier le couteau qui avait appartenu à James. Un couteau qui avait à l'évidence eu beaucoup de valeur aux yeux de son père, puisque transmis de génération en génération chez les Potter. Et il avait hérité de trop peu de choses de ses défunts parents pour ne pas en chérir chaque surface… Il n'y avait guère que la belle et soyeuse cape d'invisibilité qu'il protégeait comme la prunelle de ses yeux ainsi que le carnet de photographies magiques que lui avait offert Hagrid. Avec un soin aussi gardé que s'il s'apprêtait à toucher une relique ancestrale et sacrée, il retira le couteau de son étui.

Le manche en cuirasse renforcée de dragon lui procura aussitôt un sentiment de fiabilité et de sécurité, le sentiment consolateur que tant qu'il l'aurait en main, rien de véritablement grave ne pourrait lui arriver.

« James... » murmura-t-il, caressant du doigt la lame froide et crantée.

Terriblement tranchante, elle étincela lorsqu'il l'approcha de la torchère qui flamboyait contre le mur, observant plus minutieusement les armoiries de sa famille, les armoiries des Potter. Jamais il n'aurait pensé que ses ancêtres avaient des armoiries…

Sur le manche était gravé un P, à la base duquel s'enroulait la queue d'un serpent argenté. Et au dessus de la lettre des Potter triomphait un hibou aux traits fins et déliés, les ailes déployées et les serres ouvertes. L'oiseau de nuit le fixait de ses vifs yeux verts, émeraudes qui étincelèrent à la lueur des flammes. Sur la lame en acier près du pommeau, se dessinait un arbre harmonieux au tronc puissant et aux branches noueuses d'où tombaient de longs rameaux souples, et qui lui rappelait vaguement le Saule Cogneur. D'étranges symboles qui ne lui évoquaient cependant rien de connus figuraient près des racines de l'arbre.

S'agissait-il de runes ? Un langage ancien, en tout cas. Un langage que Hermione parviendrait sûrement à lire… Mais il devait pour l'instant résister à l'envie irrépressible de se ruer sur la piste de danse où s'amusait son amie pour lui soumettre le déchiffrement. Bien qu'étant l'une des élèves les plus intelligente et avide de savoir de l'école, il doutait toutefois qu'elle apprécie d'être importunée alors qu'elle passait la soirée au bras d'un champion et joueur international de Quidditch... Quant à ses héraldiques, Harry espérait bien en trouver la signification dans un ouvrage poussiéreux de la Bibliothèque. Il finit par ranger le couteau dans sa cape, et s'abîma de nouveau dans la contemplation hypnotique du parc silencieux.

« Severus, je n'en ai pas fini ! ».

L'éclat de voix qui brisa la quiétude de la nuit lui fit brusquement tourner le cou.

Abandonnant son point d'observation, il se fondit prudemment sous les arcades, disparaissant à l'ombre d'un pilier. Plus loin dans la cour d'honneur, il repéra Snape et Karkaroff qui se faisaient face entre les diligences stationnées sur la neige compacte.

Tout de noir vêtu, comme si même Noël ne pouvait souffrir d'une petite folie vestimentaire, le Maître des Potions affrontait un Igor Karkaroff droit et impeccable dans son uniforme ivoire. Si Harry ne pouvait saisir intelligiblement leurs propos, un œil avisé pouvait deviner la tension clairement perceptible qui pesait sur eux. Une dispute se profilait à l'horizon… Ils se défiaient comme deux cobras, et il ne put s'empêcher de songer à la mise en garde récente de Fol Œil à leur sujet respectif.

Plus vif que l'éclair, Snape se détourna soudain de Karkaroff, baguette en main. Harry sentit son cœur bondir dans sa poitrine et il se rencogna dans l'ombre, prêt à fuir jambes à terre pour échapper aux foudres légendaires du Seigneur des Serpentards, Roi des chauve-souris.

Mais par chance, l'abominable Terreur des cachots n'en avait pas après lui en cette sainte nuit de Noël, puisqu'un rayon bleuté toucha l'une des diligences. Sans s'embarrasser de politesses, le Professeur en fit sortir un couple qui s'était un peu trop rapproché à l'occasion du Bal, et les deux malheureux s'enfuirent sans demander leur reste. Ils ne coururent hélas pas assez vite pour ne pas entendre Snape retirer un chapelet de points à Serdaigle, et passèrent avec fracas près d'un Harry médusé. La voix contrariée de Karkaroff, claire et forte, s'éleva à nouveau dans la cour d'honneur :

« Tu ne peux pas sans cesse te dérober ainsi quand j'essaye de t'en parler, Severus ! C'est important ! Regarde-là ! ».

Le Slave remonta la manche gauche de sa robe de soirée pour montrer son avant-bras nu, ce qui déclencha aussitôt chez le Serpentard une réaction épidermique, presque violente :

« Range ça ! » rugit-il. « Pas ici ! Es-tu complètement fou ?! ».

Karkaroff obtempéra avant même que Harry ait pu distinguer quoi que ce soit de compromettant puis, comme s'il venait de réaliser qu'il avait trop haussé le ton et pris le risque d'attirer l'attention sur eux, Snape s'approcha et parla à voix basse, un air furieux le visage. Si cela ne dura pas longtemps, quelques secondes tout au plus, ce fut manifestement suffisant pour arracher une expression hargneuse à Karkaroff.

Peu désireux de se faire surprendre par deux cobras en colère, Harry jugea plus sage de prendre la poudre d'escampette.

Longeant les arcades, il s'éclipsa en direction de la Grande Salle en faisant mine de ne pas voir les quelques couples qui s'embrassaient avec passion dans les alcôves. Que manigançaient ces deux-là ? Plus aucun doute n'était désormais permis : si leurs relations étaient loin d'être des plus chaleureuses, ils se connaissaient en tout cas avant que le Tournoi des Trois Sorciers ne soit organisé. Avaient-ils étudié ensemble, avaient-ils été amis ? Qu'avait donc Karkaroff sur son bras pour que Snape réagisse de la sorte ? Une blessure ? Les paroles de Maugrey, dont il ne savait s'il devait y accorder du crédit, tournoyaient dans ses pensées.

Tu ne dois pas t'approcher de ce type, Potter. Tu ne dois pas t'approcher de Karkaroff, est-ce que tu comprends ?

Si quoi que ce soit concernant Snape te paraît douteux, tu dois me le dire…

Fol Œil avait été sur le point de lui révéler quelque chose, mais quoi ?

Ses pensées s'écrasèrent contre la musique survoltée qui lui assaillit violemment les tympans, et il se sentit comme traversé d'une décharge électrique alors qu'il franchissait les portes de la Grande Salle. Le Bal de Noël organisé en l'honneur du Tournoi était à son apogée.

Look gothique savamment déchiré, longs manteaux en cuir, crucifix autour du cou et chaussures cloutées, les Bizarr'Sisters mettaient une ambiance de feu, reléguant aux oubliettes la musique langoureuse de l'orchestre à cordes et les caresses envoûtantes des violoncelles sur lesquelles les champions avaient dû esquisser quelques pas de danse sitôt le dîner terminé. Les traditionnelles lumières blanches et bleutées s'étaient volatilisées, à présent remplacées par des lanternes ambrées et intimistes, tandis que sous le plafond magique étoilé, des entrelacs de lierres et de gui s'illuminaient de couleurs pastel au rythme des basses. Incontestés souverains en leur royaume, les chanteurs étaient adulés tels les rock-stars préférées de Dudley que l'oncle Vernon aimait tant qualifier de sauvages dégénérés.

Nul doute que ceux-là auraient tenu une place de choix dans sa liste des personnes à ne fréquenter ni de loin ni de près, peut-être même devant la catégorie innommable des sorciers, songea Harry en choisissant de rester près des portes à double-battants, là où la musique était moins forte. Il renonça définitivement à chercher Ron dans cette foule enfiévrée ; quant à Hermione elle devait être en train de se trémousser sur le morceau de rock'n'roll qui venait de se lancer.

« Hey, Harry ! » l'appela quelqu'un dans son dos, et il repéra Dean et Seamus qui s'étaient retranchés près d'un sapin de givre décoré de délicats ornements. « Alors Harry, tu as perdu Parvati ? On ne t'as pas vu danser beaucoup ce soir, tu es si nul que ça ? ».

« C'était largement suffisant » se défendit Harry en trinquant avec eux. « Je crois qu'un type de Beauxbâtons l'a invitée quand les Bizarr'Sisters nous ont demandé de changer de partenaire, j'en ai profité à ce moment-là pour m'échapper ».

« Tu as laissé l'ennemi te voler ta cavalière ? » ricana Seamus. « Quelle bravoure ».

« L'occasion était trop belle » rétorqua Harry.

Pas question de laisser ses camarades de dortoir le railler pendant des semaines sur ses maladroits pas de danse...

« Vous avez vu les gars de Durmstrang ? Ce sont des fous furieux, on se croirait à un concert de heavy métal ! ».

Les garçons de Durmstrang, toujours aussi flamboyants et imposants avec leurs capes rouge sang, semblaient particulièrement doués pour animer la piste de danse, et se déhanchaient comme habités par le Diable.

« Un concert de quoi ? » fit Seamus.

« De heavy métal ! C'est un genre de musique très apprécié chez les Moldus ! » précisa Dean.

« Jamais entendu parler ».

« Je te ferai découvrir, un jour. Crois-moi, c'est bien meilleur que Celestina Moldubec ».

« Qui ça ? » s'enquit Harry en éclatant de rire.

Seamus étant né d'une mère sorcière, le vaste univers de la musique Moldue lui était totalement inconnu... Aussi inconnu que l'étaient pour lui les chanteurs et groupes issus du monde sorcier. Seamus ouvrit de grands yeux choqués tandis que Dean soupirait.

« Tu ne connais pas Celestina Moldubec ? Mais enfin Harry, tu as forcément déjà lu son nom sur un paquet de Chocogrenouilles un jour ! C'est l'une des sorcières chantantes la plus célèbre du Royaume-Uni ! Ma mère m'a emmené une fois à l'un de ses concerts quand j'étais petit, elle faisait une représentation avec son cœur de Spectres de la mort... ».

« Charmante compagnie ».

« Qu'est-ce qu'un Spectre de la mort ? ».

« Tu n'as aucune envie de savoir ça le soir de Noël » grimaça Dean, et Harry se promit de demander à Ron.

Emportés par la cadence infernale des Bizarr'Sisters, deux danseurs se percutèrent avant de heurter un immense chandelier en argent installé en bordure de la piste de danse. Vacillant dangereusement, les bougies démesurément grandes ne restèrent en équilibre que grâce à un adroit coup de baguette magique de Maugrey Fol Œil, dont la partenaire de danse, le professeur Sinistra, ne semblait pas s'inquiéter le moins du monde de voir son pied possiblement écrasé par une jambe de bois. Le kilt écossais de Maugrey, qui auparavant dénotait curieusement dans le décor pâle et raffiné de la Grande Salle, ne semblait plus aussi incongru au cœur de cette atmosphère électrique. Amusé, Harry dégusta une délicieuse gorgée de Bièraubeurre, laissant ses camarades commenter les performances plus ou moins louables des uns et des autres.

Les oreilles échauffées par les notes métalliques et les basses entraînantes des Bizarr'Sisters, il quitta la Grande Salle, jouant des coudes pour traverser le hall dense bruissant de conversations et de rires. Il soupira en sentant un léger courant d'air frais sur son visage et inspecta une dernière fois la foule autour de lui, dans l'espoir d'apercevoir Ron.

En lieu et place de Ron, il tomba sur la haute silhouette et le visage renfrogné d'un Maître des Potions de fort mauvaise humeur.

Comme s'il avait deviné sa présence, ce qui était bien évidemment impossible, Snape le repéra également. Tel un prédateur verrouillant sa cible, l'homme fendit la foule insouciante de son pas vif et énervé, sa cape de soirée d'ébène volant derrière lui. Ne prêtant nullement attention aux regards curieux, il s'arrêta devant Harry qui sentit son cœur tressaillir. Le Professeur semblait sous le coup d'une colère maîtrisée. Une colère qui avait sans doute tout à voir avec Igor Karkaroff.

A sa plus grande surprise cependant, l'homme esquissa un fin sourire et le dévisagea de la tête aux pieds, de la façon qu'on évalue la qualité d'un ingrédient pour potions.

« Alors M. Potter, j'espère que vous passez une bonne soirée ? Je dois dire que je ne pensais pas vous voir un jour arborer aussi fièrement les couleurs de Salazar Serpentard. Quel choix vestimentaire surprenant… Vous ressemblez à un parfait petit Serpentard avec cette robe émeraude ».

« Le vert n'est pas réservé qu'à Serpentard, Monsieur ».

« Oui, il est résolument certain qu'après vous avoir vu ouvrir la danse, le rouge est la couleur qui vous va le mieux au teint » admit Snape d'une voix onctueuse, et il sentit ses joues chauffer. « Vous étiez aussi écarlate que l'excellent homard de Mer du Nord qui nous a été proposé en dégustation. Mais ne vous inquiétez pas M. Potter, vous êtes résolument un vrai Gryffondor valeureux et intrépide, et une couleur de cape ne changera rien à cette destinée ».

Le ton clairement moqueur fit soudain répondre à Harry :

« Un vrai Gryffondor ? Le Choixpeau magique voulait pourtant absolument me répartir à Serpentard, et il l'aurait fait si je ne l'avais pas supplié de m'envoyer chez Gryffondor. Il trouvait que j'avais toutes les qualités requises pour devenir un Serpentard, et que cette maison m'aiderait sur le chemin singulier de la grandeur... ».

L'expression de pure stupéfaction qui traversa les traits pâles du Maître des Potions était si jubilatoire que Harry ne put retenir à son tour un sourire narquois. Voilà une conviction solide comme le roc qui s'effondrait pour la Terreur des cachots...

« Vous mentez » fit lentement Snape après s'être remis du choc. « Vous mentez. Il ne peut en être autrement ».

« Allez demander au Choixpeau si vous ne me croyez pas. Si je ne lui avais pas demandé d'être réparti ailleurs, il m'aurait envoyé à Serpentard sans sourciller, et vous auriez été mon directeur de maison. Vous devez être rassuré que ça ne soit pas le cas, j'imagine ».

Être réparti à Serpentard était une perspective tout à fait effrayante. A vrai dire, il osait à peine envisager le calvaire quotidien qu'aurait été sa pauvre existence si Snape avait eu l'opportunité de le tourmenter jour et nuit dans son repaire vert de serpents. A moins qu'il n'ait au contraire été sa coqueluche comme l'était Malfoy ? Voilà une énigme qui en tout cas demeurerait à jamais insoluble, et à laquelle il s'estimait bienheureux de ne pas connaître la réponse.

Harry perdit vite son sourire quand il vit l'expression étrange que se composait le Professeur, l'expression si semblable à celle qu'il avait arborée dans ses quartiers privés lorsqu'il lui avait révélé son amitié avec Lily. Ce n'était plus l'air indéchiffrable qu'il lui connaissait si bien, ni une moue suffisante à l'idée qu'il aurait pu être l'un de ses petits serpents, mais plutôt une mélancolie qui lui serra le ventre. Puis un masque de neutralité plus familier chassa la fugitive tristesse de son visage, et Harry compta très exactement dix secondes avant que Snape ne cesse de le dévisager de ses yeux d'obsidienne et ne réagisse enfin, comme s'il sortait d'une profonde rêverie.

« En effet, je n'ose imaginer ce qu'aurait été ma vie de directeur de maison si vous aviez été réparti chez Serpentard... J'aurais très probablement fini par vous enfermer pour de bon dans un lointain souterrain humide pour vous empêcher de vous mettre constamment en danger ».

Le sarcasme sans conviction était cependant voilé d'une amertume que Harry ne comprit pas. Mais avant qu'il ait pu s'interroger davantage sur ce curieux ressenti, Snape changea habilement de sujet.

« Où alliez-vous ainsi ? N'avez-vous donc pas envie d'aller danser avec vos petits camarades ? ».

Que Snape se préoccupe de le faire danser sur la musique déchaînée des Bizarr'Sisters était tout bonnement hilarant.

« Je cherche Ron. Et vous ? ».

Snape esquissa un rictus sans répondre. Hésitant une fraction de seconde, Harry lissa soigneusement sa cape à la couleur si scandaleuse avant de jeter à l'eau.

« Professeur... je ne devrais pas me mêler de ce qui ne me regarde pas mais... Je vous ai vu tout à l'heure dans la cour d'honneur avec Karkaroff. Vous aviez l'air de vous disputer alors je me demandais si... tout allait bien ? ».

Définitivement pas une question à poser, pensa Harry en voyant les yeux sombres du professeur s'étrécir, et il se maudit soudain de ne pas avoir eu la bonne idée de se taire.

« Étiez-vous en train de m'espionner ? » s'enquit sèchement le Serpentard.

« Non ! » se récria Harry en s'attirant quelques regards. Il se ravisa avec un air d'excuse et rajouta « Je suis tombé par hasard sur vous pendant que je cherchais Ron, je n'ai rien entendu ».

« Et qu'avez-vous donc vu ? ».

« Rien de... euh... rien de particulier, je présume » bredouilla Harry, regrettant de plus en plus de s'être montré trop ouvert avec le professeur. « Rien du tout. Enfin, j'ai seulement vu Karkaroff vous montrer son bras mais je ne sais pas ce que... ».

« Qu'avez-vous vu exactement ? » répéta Snape avec mécontentement en se rapprochant soudain de lui.

« J'ai à peine distingué son bras, j'étais trop loin » se défendit Harry en reculant.

Son dos heurta une sculpture de glace derrière lui.

« Je n'ai rien v... ».

« Quoi que vous ayez vu, ce n'était rien qui vous concerne, Potter » l'interrompit froidement Snape en le fusillant du regard, bien que semblant néanmoins croire en sa sincérité. « En fait, rien de ce que vous auriez pu entendre ou voir ce soir ne relève de vos affaires, et vous auriez dû passer votre chemin plutôt que vous entêter à observer les gens dans l'ombre. C'est extrêmement impoli ».

« Je n'ai pas fait exprès ! J'étais là-bas depuis longtemps lorsque j'ai entendu le professeur Karkaroff vous appeler ».

« Et que faisiez-vous sous les arcades en plein Bal de Noël ? ».

« Je me promenais ».

« Seul ? ».

Il y avait une telle suspicion dans le regard inquisiteur du professeur que Harry se demanda un instant s'il n'allait pas subitement inventer une nouvelle règle interdisant à quiconque de se balader à proximité de la cour d'honneur le soir de Noël. Par chance, un serveur habillé en queue de pie leur présenta un plateau rempli de succulents gâteaux colorés, et il en profita pour tourner les talons, se frayant les coudes dans la foule.

Sentant le regard de Snape sur sa nuque, il traversa hâtivement le hall jusqu'aux portes restées grandes ouvertes, et descendit les marches menant au parc.

Sauf que cette partie du parc de Poudlard n'avait plus grand chose à voir avec ce qu'il lui connaissait d'habitude...

Sous la pâle clarté de la lune, le parc s'était métamorphosé en un gigantesque jardin d'hiver, la neige laissant place à d'innombrables chemins d'ardoises. Autour de lui désormais, à la lueur blanche des réverbères victoriens, il n'y avait plus que d'immenses buissons, des massifs de roses et autres fleurs magnifiées par le froid, des statues en pierre, des arbrisseaux sculptés et d'adorables fontaines antiques. Une musique apaisante, bien différente des basses agressives qui animaient la piste de danse de la Grande Salle, murmura soudain à ses oreilles, et en levant la tête il découvrit avec surprise un minuscule lutin jouant une harpe tout aussi minuscule dans les airs.

S'aventurant plus profondément dans le jardin d'hiver, il croisa au bout de quelques minutes au détour d'une branche de gui une ribambelle de fées volantes. Décontenancé, il les observa voleter avec affolement dans les airs, et n'eut pas à attendre longtemps avant de voir surgir d'un chemin de roses voisin la directrice de Beauxbâtons en personne.

Le pas allongé de fureur, elle emportait dans le sillage de sa splendide robe de haute couture une myriade de petits oiseaux bleus.

« Que signifient ces ignobles insinuations ? Quelle honte... Cela est tout à fait insensé ! » s'exclama l'immense Mme Maxime. « Insensé, oui ! ».

Elle martelait le sol de ses talons démesurés, la colère déformant son visage, ce qui la rendait presque effrayante, et Harry ne put refréner son mouvement de recul tandis qu'il cherchait une excuse à toute vitesse. Décidément, il avait le don pour débusquer les disputes, ce soir...

« Tout à fait insensé ! Grotesque ! » rajouta Mme Maxime en arrivant à sa hauteur.

Sans lui prêter davantage d'attention que s'il avait été une plante aromatique, elle s'éloigna en pestant dans les allées du jardin.

Harry n'avait rien manqué du rapprochement surprenant entre la directrice de Beauxbâtons et Hagrid lors du bal, et si tous deux s'étaient disputés, il pouvait peut-être réconforter son ami. Quel que soit le sujet de la mésentente, il n'avait pas envie que le garde-chasse termine sa soirée de Noël sur une note désolante.

« Hagrid ? » appela-t-il. « Hagrid, c'est Harry ! Où êtes-vous ? ».

Autour de lui, les rangs de roses écarlates frémirent doucement mais seul le clapotis d'une fontaine lui répondit. Il progressa davantage entre les sapins blanchis et les bosquets frémissants avant d'apercevoir tout au fond du sentier féerique l'immense silhouette trapue de Hagrid qui lui tournait le dos.

« Hagrid ! ».

Mais l'homme ne répondit pas, s'évanouissant au bout de l'allée. Il ne l'avait sûrement pas entendu... Ou peut-être avait-il feint de ne pas l'entendre pour ne pas avoir à lui parler. Hagrid pouvait parfois se montrer incroyablement têtu.

Lorsque Harry bifurqua à son tour, il n'y avait plus aucune trace du garde-chasse. Seulement un vaste mur de lierres derrière lequel s'estompait le luxuriant jardin d'hiver. Des arceaux en fer forgé ornés de roses pâles délimitaient la sortie du jardin, près duquel se dressait un jeune et magnifique chêne. Ses feuilles et son tronc étaient blanchis par un linceul de givre, lui conférant une aura éternelle et magique qui seyait admirablement à l'esprit de Noël. Sur ses racines la nature reprenait ses droits, le sol dur du jardin d'hiver se fondant dans les vastes pelouses enneigées du parc.

De ce côté-ci étaient aménagés des îlots de lumière intimistes prenant la forme d'un chemin qui se perdait jusqu'aux rives du lac où mouillait le vaisseau impérial de Durmstrang, ainsi que vers l'immense carrosse de Beauxbâtons.

Se repaissant du crissement satisfaisant de ses bottes dans la neige, il referma le col de sa cape et se mit en tête de se balader jusqu'aux grands feux de joie qu'il distinguait sur les bords du lac. Il avait entendu dire que leurs hôtes venus du Nord avaient une belle descente, et Hagrid le bon vivant ne refuserait pas un peu d'alcool pour noyer sa peine.

Le parc d'ici était plus ensorcelant que jamais, et il finit par lever les yeux vers les nuages bombés.

Combien d'étoiles brillaient loin au-dessus de la voûte céleste ? L'une d'elles était-elle James ou Lily ?

Replongeant dans le fil de ses pensées interrompues par la dispute entre Snape et Karkaroff, il se surprit un instant à imaginer la façon dont se serait déroulé son réveillon de Noël dans un univers parallèle, un univers où Lord Voldemort n'aurait jamais existé ni jamais assassiné ses parents, un univers où il ne serait pas devenu orphelin prisonnier d'un placard et aurait vécu une existence tout ce qu'il y a de plus ordinaire, avec ses plaisirs et ses contrariétés. Sirius serait aussi libre que l'air, et ce serait James qui lui aurait offert le couteau magique avec fierté, autour d'une table dressée remplie de d'exquises victuailles et de fines chandelles. Peut-être lui aurait-il raconté ses faits d'armes avec le poignard, partageant des éclats de rire complices avec les Maraudeurs...

Bien sûr, Lily aurait hautement réprouvé ce cadeau, songea-t-il avec un sourire triste. Ou peut-être pas... Qu'en savait-il, après tout ? Aurait-elle levé les yeux au ciel d'un air faussement désapprobateur avant de lui faire jurer de ne pas s'en servir tant qu'il ne serait pas majeur ? Il aurait acquiescé puis échangé un clin d'œil complice avec son père dans le dos de sa mère...

Penser à une vie qu'il n'aurait jamais l'aurait fait sombrer dans une douce mélancolie si une chose volante et rapide n'avait pas fusé dans les airs tout près de lui, décrivant un large arc de cercle.

Puis une voix traînante qu'il n'avait aucune envie d'entendre le héla soudain dans le silence apaisant de la nuit.

« Qu'est-ce que tu fais là, Potter ? ».

« Oh, Merlin » soupira Harry en se tournant vers la source de désagréments.

Abrité par un bosquet de sapins esseulés et assis sur un tronc renversé dans la neige près duquel veillait une lanterne rougeoyante, son ennemi de toujours l'observait du haut de son sempiternel dédain.

Emmitouflé dans une cape ébène d'excellente facture qui avait dû coûter une fortune si Harry en jugeait la façon dont il l'avait vu se pavaner auprès de Pansy Parkinson et sa cour, Malfoy avait abandonné sa chapka en velours, ses cheveux d'un blond scandinave luisant étrangement dans le halo du lampion. Un léger sifflement fendit la nuit froide, et il tendit une main gantée pour attraper ce qui s'avérait être un boomerang à mouvement perpétuel. Malfoy le relança cette fois-ci en direction de la Forêt Interdite, proche d'une trentaine de pas.

Une Bièraubeurre dans l'autre main, il était seul. Pas la moindre trace de ses habituels gorilles gardes du corps à l'horizon. Peu commun pour le petit prince des Serpentards.

« Tu cherches la piste de danse ? Retrouver d'abord tes lunettes aiderait sûrement, non ? ».

« Je me promène » rétorqua le Gryffondor, qui n'avait pas la plus petite intention de perdre son temps avec lui.

« Seul ? ».

« Ça te pose un problème ? ».

« Je m'en contrefous, figure-toi. Au fait, tu ne m'a jamais dit ce qui était arrivé à tes lunettes, tu les as noyées puis dissoute au fond d'un chaudron ? ».

« Rien qui te concerne, Malfoy ».

« Si je me souviens bien, tu les as perdues juste avant le match opposant Gryffondor à Serdaigle. A moins que... Donne-moi le nom de celui t'a fait ça, Potter, que je lui envoie un sac de Gallions d'or en guise de remerciements ».

« Je cherche Hagrid » répliqua Harry.

Il n'avait pas besoin que Malfoy vienne fourrer son nez pointu dans ce qui restait encore une humiliation personnelle, et il avait l'impression que le garçon cherchait un prétexte à la bagarre. Un air malveillant éclaira le visage du Serpentard, qui saisit l'opportunité au vol.

« Ce gros balourd avec son affreux costume orange et marron ? ».

« N'insulte pas Hagrid ».

« Il allait sûrement rejoindre la Forêt Interdite et passer la nuit de Noël dans je ne sais quelle tanière obscure avec ses horribles amies les bêtes féroces et ses semblables les trolls » poursuivit Malfoy, le visage narquois. « A ton avis, comment est-ce qu'il a fait pour inviter la directrice de Beauxbâtons à danser avec lui ? Non mais, tu les as vu un peu danser tout à l'heure ? J'ai bien cru qu'ils allaient écraser tout le monde, pas toi ? Tu ne crois pas que Granger lui a donné la recette secrète de la potion de Charme qu'elle a utilisé sur Krum pour l'attirer dans ses filets ? ».

« Ferme-là, Malfoy » gronda Harry en faisant un pas en avant. « Ferme-là où ... ».

« Sinon quoi ? Qu'est-ce que tu vas faire ? » siffla Malfoy en se levant du tronc.

L'arôme qui se dégageait de sa choppe n'était définitivement pas celui de la Bièraubeurre.

« Tu bois du Whisky Pur Feu ? » demanda-t-il, oubliant momentanément sa colère.

Pour avoir vu les professeurs Sinistra et McGonagall houspiller fermement un étudiant de septième année qui cherchait à se fournir en Whisky Pur Feu dans la Grande Salle, il se demandait bien comment Malfoy avait pu en obtenir. Le père de Ron en avait bu une généreuse rasade avec ses fils aînés le soir de la Coupe du Monde de Quidditch après la victoire de l'Irlande contre la Bulgarie, interdisant formellement aux plus jeunes de s'en approcher, et il n'était pas difficile de deviner pourquoi. Malfoy rattrapa à la volée son boomerang à mouvement perpétuel qui revenait vers lui.

« Qu'est-ce que ça peut bien te faire que ce soit du Whisky Pur Feu ou du jus de citrouille, au juste ? ».

« La consommation de Whisky Pur Feu est interdite à Poudlard » fit Harry, en se demandant à quel moment exactement il s'était transformé en une Hermione Granger moralisatrice, tandis que Malfoy s'esclaffait d'un rire sans joie.

« Et quoi ? Tu vas courir me dénoncer à ce vieux timbré Dumbledore ? » railla le garçon. « Essaye un peu, pour voir ».

Les yeux gris acier du Serpentard s'enflammèrent d'une lueur moqueuse, et son visage anguleux esquissa un sourire dédaigneux :

« Va plutôt chercher ce gros pleurnichard de garde-chasse avant qu'il n'aille se perdre dans la forêt. On ne sait jamais quelles bêtes dangereuses s'y baladent, la nuit ».

Harry laissa échapper une insulte qui aurait déplut à Lily et fit un pas en avant, tandis que Malfoy dévoilait sa baguette magique. Il n'avait visiblement attendu qu'une étincelle pour en découdre avec lui… Il voulait se battre ? Très bien, Harry allait lui donner du grain à moudre… C'était là l'occasion rêvée pour lui faire payer ses provocations...

« Où sont passés tes inconditionnels gardes du corps, Malfoy ? ».

« Je n'ai pas besoin d'eux pour me défendre seul, Potter ».

« Ah bon ? J'ai pourtant l'impression que tu ne saurais pas faire trois pas sans qu'ils ne soient collés à tes basques. Rassure-moi, ils sont payés pour assurer ta protection au moins ? ».

Le visage fermé dans une expression hostile, Malfoy l'attrapa par le col et le repoussa brutalement, manquant l'envoyer rouler dans la neige. Harry en profita pour dégainer sa baguette de sa cape et la pointer sur le Serpentard. Il recula prudemment de quelques pas sans le quitter des yeux. Recevoir un sortilège en combat trop rapproché ne lui ferait aucun bien. Il ne manqua rien de la lueur d'impatience qui illumina les yeux se son adversaire qui s'était mis en position duel.

La posture de Malfoy était clairement offensive : baguette derrière l'épaule prête à y mettre toute sa puissance de frappe. Le talon un peu en retrait et enfoncé dans la neige pour lui assurer un appui, Harry avait levé sa baguette devant lui, prêt à parer le sortilège qu'enverrait son adversaire. Il y avait longtemps qu'il ne s'était pas battu avec le Serpentard… Raison de plus pour régler ça avec un bon duel ici, à l'abri des regards, loin des chastes oreilles des professeurs.

Ni l'un ni l'autre ne se fatigua à esquisser un salut comme on le leur avait enseigné lors du Club de Duel en deuxième année. Malfoy était assez fourbe pour l'attaquer en traître, et Harry n'entendait pas lui céder le terrain si facilement. Alors ils se défièrent du regard pendant de longues secondes, bras figés en l'air, chacun guettant un mouvement de l'autre. Harry se prépara à lancer la formule lorsqu'il vit les yeux et les lèvres de son adversaire se plisser, et ils attaquèrent en même temps.

« Locomotor mortis ! » s'écria Malfoy.

« Expelliarmus ! ».

Les deux rayons rouges se percutèrent à mi-chemin dans les airs, ricochant devant eux comme s'il s'était agi des Pétards du Docteur Flibuste. Malfoy enchaîna aussitôt, sans laisser le temps aux scintillements de se dissiper.

« Petrificus totalus ».

« Protego ! » s'exclama Harry qui n'avait aucune intention de se retrouver immobilisé dans la neige à la merci du Serpentard.

Une fraction de seconde durant, il crut que le mince bouclier bleu qui se forma devant lui ne le protégerait jamais aussi bien que celui que Snape lui avait opposé lors de sa dernière séance d'Occlumancie. A sa plus grande surprise pourtant, le jet lumineux rebondit sur sa fragile défense et fusa sur Malfoy, lui renvoyant son propre sort. Voilà un maléfice que le Serpentard ne saurait pas contrer, aucun professeur de Défense Contre les Forces du Mal ne leur ayant inculqué le Charme du Bouclier... Il esquissa un sourire victorieux.

Sourire qui se fana sitôt qu'il vit Malfoy dresser devant lui un bouclier exactement semblable au sien, renvoyant le sort qui s'écrasa contre de hauts pins sylvestres de la Forêt Interdite à proximité. Comment diable... ?

« Consumo ! » lança Malfoy, profitant de sa pure surprise pour contre-attaquer.

Il était trop tard pour arrêter le trait lumineux qui fonçait vers lui, et Harry n'évita une regrettable contusion qu'en exécutant un roulé-boulé sur le côté. La neige glacée lui électrisa les mains et il bondit immédiatement sur ses pieds, prêt à lever un nouveau bouclier.

« En garde, Malfoy ! ».

Lâchant une insulte imagée, son adversaire adopta une posture de duel qui, observa-t-il avec une pointe de rage, semblait davantage professionnelle que la sienne. Où avait-il appris à exécuter le Charme du Bouclier ? Pas à Poudlard en tout cas... Il ignora la voix de Hermione dans son esprit qui lui récitait que ce n'était pas parce qu'on ne s'exerçait pas à certains sorts qu'on ne pouvait pas les réussir du premier coup.

Alors qu'il s'affrontaient à nouveau du regard, une voix grave aux accents slaves perça la nuit.

« Halte-là, jeunes gens ! ».

A quelques pas d'eux, sans qu'ils ne l'aient vu approcher, se tenait Karkaroff en personne.

Malfoy grogna, et Harry ne put s'empêcher de partager son ressentiment. Non seulement ils étaient loin d'en avoir fini, mais en plus le taciturne directeur de Durmstrang n'allait certainement pas se priver de référer leur comportement bagarreur à qui de droit. Et Harry n'avait pas particulièrement envie de se retrouver face à une professeur McGonagall de mauvaise humeur. Pas le soir de Noël.

Karkaroff cependant ne semblait pas du tout mécontent de ce qu'il voyait et s'avança vers eux avec un sourire froid sur les lèvres. Sur son torse immaculé resplendissaient les armoiries d'un carmin sanglant de son école. Sa baguette disparaissant dans les plis de sa cape comme si elle s'y était toujours trouvée, Malfoy se redressa et prit aussitôt une posture plus altière, le saluant avec une déférence léchée.

« Professeur Karkaroff... Nous étions en train de discuter ».

« Une discussion pleine de ferveur, à ce que je vois »

Malfoy se fendit d'un court hochement de tête, tandis que Harry se forçait à présenter un sourire convainquant. Malfoy avait beau avoir l'air de tourner leur affrontement en une sympathique balade de santé destinée à exercer leur réflexes, Karkaroff n'était sûrement pas le genre de sorcier à prendre pour un imbécile.

Ses lèvres s'étirant en un fin sourire, l'homme lissa soigneusement son bouc argenté, les dévisageant tour à tour, comme pour les jauger. Réfléchissait-il à la façon dont il allait les dénoncer à un professeur ? Songeait-il déjà à répandre des rumeurs perfides sur le compte de l'un des champions du Tournoi des Trois Sorcier se livrant à une chamaillerie indigne de son rang ?

« M. Potter bien sûr... » reprit finalement Karkaroff. « Et... ».

« Malfoy » répondit crânement le Serpentard en levant le menton. « Draco Malfoy. Mon père Lucius Malfoy est conseiller auprès du Ministère de la Magie, c'est un ami proche du Ministre de la Magie en personne. Vous devez le connaître, il m'a tellement parlé de vous ».

« Malfoy naturellement... » susurra Karkaroff, un éclat étrange allumant son regard froid. « Oui, je connais bien Lucius... Vous êtes donc son fils ».

Lançant à Harry une œillade supérieure qui lui donna aussitôt l'envie impérieuse de reprendre le duel, Malfoy poursuivit :

« Si je n'avais pas fait mes études à Poudlard, je serais sans aucun doute allé chez Durmstrang. Mon père tient en très haute estime votre école et vos enseignements qui ont pour réputation de former des sorciers doués et capables de se défendre. Il paraît que vous enseignez la Magie noire ? Ce n'est pas à Poudlard que nos cours de Défense Contre les Forces du Mal aborderaient ça. Mon père pense qu'un excellent sorcier doit pouvoir maîtriser la Magie noire pour pouvoir appréhender le monde tourmenté dans lequel on vit, et je suis bien d'accord avec lui ».

Harry retint un soupir. La vie à Poudlard aurait été tellement plus sereine si Lucius Malfoy avait envoyé son arrogant de fils dans une lointaine contrée nordique... Un doux rêve. Avec un peu de chance, la compagnie des étudiants de Durmstrang et la perspective de côtoyer Krum allait peut-être rendre cela possible...

« De la Magie noire ? C'est une accusation un peu rapide, d'autant que je suis certain que Poudlard enseigne également quelques notions de Magie plus sombre aux étudiants les plus âgés. Et si tel n'est pas encore le cas, il y a fort à parier que le professeur Dumbledore sera obligé de s'adapter au monde qui nous entoure. Peut-on vraiment qualifier de Magie Noire une magie offensive et défensive basée sur le combat ? N'étiez-vous pas si prompts à vous livrer duel, seuls, à l'écart des festivités ? Mais... si Durmstrang est une académie qui garde jalousement ses plus précieux secrets, elle reste prête à accueillir en cours d'étude n'importe quel jeune sorcier ou jeune sorcière talentueux désireux d'apprendre et d'honorer sa réputation séculaire. Vous seriez naturellement le bienvenu dans mon école, M. Malfoy ».

« Est-il vrai que vous ne recrutez que les Sangs-Purs ? Mon père m'a dit que vous n'acceptiez pas les Nés-moldus ».

« Je ne peux hélas pas répondre à cette question » susurra Karkaroff en esquissant un sourire.

« Ma meilleure amie est une Née-moldue » intervint Harry en lançant un regard noir à Malfoy. « Et c'est l'une des élèves les plus talentueuses de Poudlard ».

« Je serais aussi ravi de pouvoir la compter dans mes rangs M. Potter, soyez-en certain ».

Harry scruta le visage dur du directeur de Durmstrang, tentant d'y déceler une trace d'ironie, mais il ne trouva aucun signe d'une quelconque moquerie. Oh, Hermione était brillante oui. De là à se rendre volontairement dans une école dont la réputation était ternie par des rumeurs sur la pratique de la Magie noire comme l'avait dit Ron... Ce n'était probablement la façon la plus prudente d'étudier. Pourtant, ça ne l'empêchait pas d'être la cavalière de l'élève le plus célèbre et le plus charismatique de tout Durmstrang... Hermione n'aurait sûrement pas accepté d'accompagner au Bal de Noël, l'événement le plus en vogue de tout Poudlard, un adepte de Magie noire.

Et étant donné que Krum était le chouchou de Karkaroff qui ne pouvait s'empêcher de le materner et vanter ses mérites, Durmstrang devait probablement être moins versée dans de sinistres pratiques que ne le laissaient suggérer les rumeurs.

« J'ai ouï dire que les duels entre étudiants étaient interdits à Poudlard » poursuivit Karkaroff d'une voix de velours en croisant les bras dans le dos. « Hors duels encadrés bien sûr, mais j'ai cru comprendre que les professeurs de Défense n'étaient pas très portés sur la chose. Il y a eu je crois, un club de duel provisoirement ouvert il y a deux ans de cela? Je crains que cela ne soit guère suffisant pour préparer les jeunes sorciers de demain au monde troublé qui les attend ».

Malfoy acquiesça vigoureusement, sentant les événements tourner en leur faveur.

« Je pourrais me comporter en hôte exemplaire eu égard ma qualité de directeur de Durmstrang et de jury du Tournoi des Trois Sorciers, et ne faire preuve d'aucune indulgence en allant reporter votre tempérament bagarreur de ce soir à une autorité compétente de Poudlard. Je pense que vos professeurs ne seraient pas très ravis de constater que des élèves se livrent duel à minuit au bord du lac, la veille de Noël qui plus est ».

« Cela ne se reproduira plus » promit Harry d'une voix posée. Pas sous le nez slave de Karkaroff, du moins.

« Rassurez-vous jeunes gens, si nous ne tolérons pas l'indiscipline aveugle chez Durmstrang, nous encourageons toutefois fortement les duels qui sont là d'excellentes occasions de laisser libre cours à toute sa puissance et son ingéniosité technique. Nous ne laissons pas traîner les différends et les non-dits, nous valorisons le règlement direct des conflits par le combat ou les épreuves en sorciers dignes et fiers. Mais... nous aurons l'occasion d'en reparler, soyez-en sûrs. Pour le moment, respectons la trêve de Noël ».

Et, après avoir esquissé un sourire mystérieux qui laissa à Harry le sentiment que l'affaire n'en resterait pas là, l'homme se détourna. S'éloignant sans plus leur accorder un regard, il finit par disparaître dans l'obscurité en direction du vaisseau impérial.

« Sacré personnage, ce Karkaroff » siffla Malfoy avec admiration en lançant son boomerang. « Voilà un vrai directeur d'école qui n'a pas peur d'aller au fond des choses en matière de magie offensive. On ne peut pas en dire autant de ce vieux gâteux de Dumbledore ».

Harry secoua la tête et serra les poings en luttant contre l'envie de reprendre sa baguette pour achever le duel. Ce n'était pas très prudent avec Karkaroff dans les parages. Se faisant violence pour ne pas enfoncer le nez pointu de Malfoy dans la neige, il s'agenouilla pour relacer sa chaussure gauche, veillant à ce que le Serpentard n'en profite pas pour l'attaquer par-derrière. Il frictionna ses doigts gelés, décidant qu'il valait mieux abandonner sa recherche : Hagrid avait sûrement déjà regagné sa cabane et n'apprécierait pas d'être dérangé à une heure pareille. Lorsqu'il se releva, il resta immobile quelques instants, admirant le spectacle captivant du château qui, dans la nuit froide de décembre, lui apparaissait comme un refuge enchanté.

Au moment où le lointain et joyeux carillon des énormes cloches de Poudlard sonnait minuit, quelque chose de froid et humide caressa son front. Il se passa une main sur le visage.

« Tu as vu ça, Potter ? ».

« Quoi, tu n'as jamais vu de flocon de ta vie ? ».

Malfoy ne répondant pas, Harry se retourna avant de porter instinctivement sa main dans sa cape en voyant que le Serpentard avait de nouveau sorti sa baguette. Mais pour une fois, son camarade semblait plus occupé à fixer la lisière de la forêt qu'à fomenter un mauvais coup.

« J'ai vu quelque chose bouger par là-bas ».

« Où ça ? ».

Levant sa baguette, le Serpentard désigna les pins sylvestres clairsemés à l'orée de la Forêt Interdite. Lorsque Harry regarda à son tour, il ne vit rien d'inhabituel.

« Tu es sûr ? Je ne vois rien du tout ».

« Je te dis que j'ai vu quelque chose. Ou quelqu'un. Je crois qu'on nous espionne ».

« Qu'on nous espionne ? Qui veux-tu qu'il y ait là-dedans ? Un écureuil effrayé ? Une chouette endormie ? Tu divagues, j'imagine que c'est ce qui arrive quand on bois trop de Whisky Pur Feu ».

« Épargne-moi tes leçons de morale, Potter » rétorqua sèchement Malfoy sans quitter les arbres des yeux.

Regardant à nouveau, Harry n'aperçut rien d'autre que les grands arbres sombres et sereins de la Forêt Interdite, bruissant sous la légère brise du vent.

« Tu crois vraiment que je vais tomber dans le panneau, Malfoy ? ».

Il patienta quelques secondes, attendant que le Serpentard éclate d'un rire moqueur.

Rire qui ne vint jamais. L'autre garçon avait perdu son air narquois, fixant l'orée de la forêt avec attention, visiblement agacé à l'idée que quelqu'un puisse l'observer depuis ces arbres. Levant les yeux au ciel, Harry s'apprêtait à tourner les talons pour rejoindre le jardin d'hiver et laisser le Serpentard vaquer tout à ses hallucinations, lorsque Malfoy demanda soudain :

« Où est mon boomerang ? ».

Malfoy plissait les yeux avec défiance, comme s'il le soupçonnait d'avoir volé son boomerang à mouvement perpétuel. Harry écarta les bras, moqueur :

« Tu vois un boomerang quelque part, toi ? ».

L'œil mauvais, le Serpentard ne répondit pas et scruta la neige immaculée autour de lui. Nulle trace du boomerang échoué.

« Je l'ai lancé vers la forêt, il n'a pas pu disparaître comme ça ».

« Il est peut-être tombé ».

« Non il n'est pas tombé car il s'agit d'un boomerang à mouvement perpétuel Potter, ce qui signifie que comme son nom l'indique il revient systématiquement à l'envoyeur, et peut faire plusieurs cycles sans s'épuiser. Réfléchis un peu ».

Avant que Harry ait pu lui lancer une réplique, Malfoy remit sa chapka et marcha d'un pas déterminé vers la Forêt Interdite.

« Lumos ! ».

« Qu'est-ce que tu fais encore, Malfoy ? ».

« Je vais récupérer ce boomerang et débusquer ceux qui pensent pouvoir me le voler impunément ».

Harry hésita. Son dortoir douillet et chauffé l'attendait dans la Tour de Gryffondor, d'où il pourrait contempler pensivement la neige tomber sur le parc avant de s'endormir en pensant aux cadeaux du lendemain. Il était tard désormais, et il était sûr que quoi qu'ait vu Malfoy, ce n'était que le fruit de son imagination due à une branche de sapin dodelinante couplée à une choppe de Whisky Pur Feu. Mais... mieux valait vérifier, après tout. Peut-être y avait-il effectivement quelqu'un ici, comme un étudiant de Durmstrang trop porté sur la bouteille et qui n'avait pas retrouvé son chemin dans le parc, ou encore des élèves qui avaient pu assister à leur duel et qui ne manqueraient pas de courir les dénoncer au premier professeur croisé...

Décrochant la lanterne rouge de son réverbère, il prit donc l'initiative de suivre le Serpentard obstiné jusqu'à l'orée de la forêt.

« Il y a quelqu'un ? Où est mon boomerang ? » héla plusieurs fois Malfoy sans obtenir de réponse.

Ici la neige s'effaçait peu à peu, laissant place à une mousse plus tendre et un sol sec. Le fin rayon de lumière de la baguette de Malfoy venait éclairer des arbres tout à fait inoffensifs et endormis.

Harry jeta un bref regard dans son dos.

La blancheur étincelante de la neige sur l'herbe n'éclairait pas suffisamment la lisière de la forêt, de telle sorte que les grands arbres autour d'eux demeuraient sombres. La lanterne qu'il tenait à bout de bras projetait sur les sapins alentours un halo rouge sang qui ne suffisait pas à chasser les trop nombreuses ombres mouvantes.

Un curieux frisson fourmilla dans son cou, et il se passa machinalement une main derrière la nuque. Sentir ses cheveux se hérisser ne lui procura aucun réconfort et son cœur s'emballa légèrement. Il n'aimait pas du tout l'idée de se balader de nuit dans une forêt, a fortiori dans la Forêt Interdite qui était loin d'être ordinaire, avec pour seule compagnie un Serpentard sournois. Il aurait voulu fuir ces arbres indistincts pour se glisser dans son lit devant un bon feu de cheminée, mais il était un Gryffondor, et un Gryffondor n'avait pas peur de quelques sapins dormeurs. Par ailleurs son instinct lui soufflait que laisser Malfoy seul dans cet endroit n'était peut-être pas une très bonne idée malgré toute l'antipathie qu'il lui inspirait.

Soudain, il y avait un poids en lui, un sentiment glacé qui s'insinuait dans ses veines et dans ses membres, comme si la forêt lui lançait un avertissement. L'avertissement de ne pas s'y aventurer plus profondément. Il se souvint brusquement d'avoir ressenti la même chose cet été lorsqu'il s'était retrouvé perdu dans cette étrange forêt après l'attaque de la Coupe du monde de Quidditch.

Mais c'était normal, puisque la Forêt Interdite était chargée de magie... C'était parfaitement normal de se sentir inquiet et mal à l'aise étant donné qu'il y rôdait des créatures aussi peu bienveillantes que des araignées géantes dont il se remémorait fort bien les cliquetis et les longues pattes velues, ou encore Touffu l'horrible chien géant à trois têtes qui avait été relâché dans les parages. Pour se rassurer, il vérifia qu'il avait toujours sa baguette magique avec lui. Il vérifia aussi que son tout nouveau couteau magique était à portée de main. Au cas où… Au cas où quoi ? Il était ridicule, ridicule et froussard…

Aucune araignée monstrueuse ne jaillirait de ces buissons, se convainquit-il, nerveux. Ils étaient à l'entrée de la forêt, et il n'y avait aucune chance qu'ils tombent sur Aragog et ses amies poilues en cherchant le maudit boomerang de Malfoy.

Quelques mètres plus loin, Malfoy épiait les arbres à la ronde comme dans l'espoir de trouver son boomerang accroché à une branche. Sa moue froncée confirma à Harry que lui aussi subissait les effets désagréables de la Forêt Interdite de nuit. Il finit par se tourner vers lui, et se figea soudain en l'apercevant, de toute évidence incrédule.

Malfoy avança d'un pas déterminé et Harry glissa une main dans sa cape, prêt à dégainer sa baguette si le Serpentard voulait terminer leur affrontement inachevé. Mais en guise de duel, le blond s'arrêta près de lui, désignant un arbre dans son dos.

Pivotant à son tour, Harry découvrit l'objet de ses convoitises : un pin sylvestre de taille respectable.

Se trouvait là le précieux boomerang à mouvement perpétuel de Malfoy, pourtant il n'y avait aucune quelconque satisfaction dans la voix de Malfoy lorsqu'il lança un soupçonneux:

« Qu'est-ce que ça fait là ? »

Car le boomerang était profondément fiché dans l'épaisse écorce du tronc d'une manière si peu naturelle qu'ils échangèrent tous deux un rapide regard. C'était comme si quelqu'un s'était amusé à l'y lancer, de la même façon que l'on s'exercerait au lancer de couteau sur une cible. Et Harry n'aima pas du tout le mauvais pressentiment qui lui noua le ventre. Qu'est-ce que ça faisait là, en effet ? D'autant plus que l'autre aile était pliée, comme si le métal avait été tordu.

Malfoy attrapa l'aile abîmée du boomerang, tirant dessus sans le déloger du tronc. Haussant un sourcil comme s'il n'imaginait pas qu'on puisse lui résister, il réessaya avec plus d'énergie cette fois mais sans plus de succès. Lâchant un soupir agacé, il dut s'aider en prenant appui avec sa jambe contre le pin et en tirant à deux mains pour que, centimètre par centimètre, il retire le boomerang si durement planté.

« Un sortilège de Découpe serait peut-être plus utile » fit remarquer Harry.

Un sortilège d'Attraction davantage encore, mais Flitwick n'avait pas encore abordé le programme. Et puis même s'il avait su le maîtriser, il n'allait tout de même pas faciliter la tâche du Serpentard.

« Je n'ai pas besoin de ton aide, Potter. C'est toujours mon boomerang, que je sache » répondit le blond avec une condescendance qui irrita le Gryffondor.

Dans un dernier élan acharné, il arracha le bibelot du tronc d'arbre tel Arthur récupérant l'épée Excalibur, éparpillant quelques échardes dans ses gants.

« Enfin ! » cracha Malfoy avec une lueur de fureur dans ses yeux gris. « Comment par Merlin, a-t-il pu arriver là ? ».

Il examina plus attentivement le boomerang déformé par le choc, s'efforçant visiblement de comprendre comment diable l'objet avait pu venir se planter ici alors que sa nature même l'obligeait à revenir à l'envoyeur. Les boomerangs à mouvement perpétuel avaient beau figurer sur la liste des objets de farces et attrapes interdits à Poudlard en raison de leur supposée dangerosité, Harry n'était pas certain que ce fut par la seule puissance musculaire de Malfoy qu'il soit allé se ficher dans le tronc à cette distance. Et vu la profondeur de l'entaille... Malfoy dut en venir à la même conclusion que lui car il formula à voix haute ses interrogations :

« Qui a pu avoir assez de force dans le bras pour faire une entaille de cette profondeur ? C'est du bois, pas du flanc de coco... A moins qu'un troll des forêts ne se balade dans les environs...

« Il y a sûrement un sortilège là-dessous » répliqua Harry sans trop y croire. Qui pourrait donc s'amuser à faire des blagues potaches dans la Forêt Interdite le soir du Bal de Noël à minuit passé ? Ça n'avait aucun sens. « S'il y avait eu un troll on l'aurait entendu avec sa démarche pataude ».

Malfoy ne répondit pas, les lèvres serrées.

La lueur rougeoyante de la lanterne sur son visage pâle lui donnait un teint étrange, presque maladif. La sensation de malaise ne faiblissait pas et bientôt, Harry se retrouva malgré lui à tendre l'oreille, attentif à tout bruit de pas, craquement de branche suspect, frôlement de cape inattendu. Scrutant la clairière autour d'eux, Malfoy balaya de sa baguette des buissons épineux tout à fait ordinaires.

« Il n'y a rien ici Malfoy, rentrons ».

Bien sûr qu'il n'y avait rien. Alors pourquoi murmurait-il ?

Malfoy se tourna vers lui. Ils échangèrent un long regard, et même Harry sut que ses mots sonnaient faux. Lentement, il sortit sa propre baguette qu'il garda le long du corps, ses sens de sorcier lui soufflant que c'était plus prudent ainsi. S'il n'y avait rien, pourquoi restaient-ils figés à guetter le moindre mouvement douteux ?

Un faisceau lumineux surgit soudain d'entre les arbres et ils levèrent instinctivement leurs baguettes, avant d'entendre une voix qu'ils ne reconnurent pas immédiatement.

« Qu'est-ce que vous faîtes là, tous les deux ? ».

« Tu nous aveugles ! » répliqua Malfoy avec agressivité.

En face, la lumière éblouissante s'abaissa et ils eurent la surprise de découvrir la figure ronde et le nez épaté de Ludo Verpey. Vêtu d'une robe de soirée violette, le directeur du Département des jeux et sports magiques semblait aussi surpris qu'inquiet de les trouver ici, paraissant beaucoup moins enjoué que plus tôt dans la soirée lorsque Harry l'avait vu se lancer dans un duo de danse effréné sous les applaudissements nourris de la foule. Ses traits d'ordinaire enjoués et rayonnants avaient perdu toute leur bonhommie, tendus dans un air soucieux qu'il ne lui avait vu que lors du chaos survenu à la Coupe du monde de Quidditch. Mais il y avait plus encore que de la simple nervosité dans son attitude.

« Qu'est-ce que vous faîtes là, vous deux ? » répéta Verpey en jetant des regards furtifs autour d'eux.

Son visage était figé dans une expression blême que le Gryffondor identifia sans difficulté puisqu'il venait de la ressentir à l'instant. La peur. Verpey avait peur.

Réalisant qu'il avait manqué de rabrouer l'une des personnalités les plus appréciées du monde sportif sorcier, Malfoy s'était empressé d'adopter un ton plus aimable :

« Monsieur Verpey ! J'étais simplement parti récupérer mon boomerang à mouvement perpétuel qui s'était envolé jusque dans les bois. Je viens justement de le retrouver, voyez plutôt ».

L'ancien batteur avisa longuement le boomerang tordu du Serpentard. A la lueur des baguettes Harry crut voir sa mâchoire se contracter davantage.

« Vous ne devriez pas rester dans les parages. Vous feriez mieux de rentrer au château en sécur… euh... de rentrer au château ».

« Vous aussi vous avez perdu quelque chose ici ? » demanda Malfoy avec une innocence suspecte.

« Non » répondit-il simplement. « Dépêchez-vous les garçons, il se fait tard et vous n'êtes pas supposés vous trouver dans les bois à une heure pareille, boomerang ou pas. Imaginez un peu si vous étiez tombé sur un autre professeur… Vous vous amuserez beaucoup plus sur la piste de danse avec ce groupe… les Bizarr'Sisters, c'est ça ? Un excellent groupe de musique, vous ne trouvez pas ? J'adore leur look déjanté ».

« Tout va bien, Monsieur Verpey ? » demanda Harry, qui avait le sentiment que Verpey se forçait à faire la conversation pour masquer sa frayeur

« Harry, mon cher Harry, je pense que j'ai suffisamment abusé de la bouteille d'hydromel pour ce soir » plaisanta l'homme en agitant sa main avec négligence « Ne le répétez à personne, vous deux, mais quelqu'un a réussi à nous fournir secrètement des boissons plus corsées que de la Bièraubeurre, et je ne voudrais pas lui attirer des ennuis pour cette œuvre de bienfaisance ».

Pressé de fuir l'étreinte étouffante de ces grands arbres sombres, Harry n'insista pas et emboîta le pas à Malfoy en direction du parc. Après tout, Verpey les avait sûrement aperçus de loin en train de pénétrer l'orée de la forêt, et était venu sur leurs traces pour savoir si tout allait bien. Il n'était certainement pas la première personne saine d'esprit à se laisser gagner par un peu de frousse à l'idée de se balader de nuit entre quelques sapins fourchus aux ombres mouvantes. Il préférait ne pas trop s'attarder sur le lapsus - révélateur ? - de l'ancien joueur international. Bien sûr que le château restait plus sécurisé la nuit que la forêt, mais tout de même… Aucun étudiant ne courait de danger tant qu'il ne s'enfonçait pas au cœur de la Forêt Interdite… Ce dont Verpey n'était sûrement pas au courant, songea Harry en esquivant une racine mauvaise.

Tous trois débouchèrent sur la pelouse enneigée du parc, ce qui sembla avoir un effet revigorant sur Verpey.

« Ah, on se sent quand même plus à l'aise à l'air libre que dans cette sinistre forêt, pas vrai ? » lança-t-il à Malfoy en lui accolant une tape amicale dans le dos. « Bonne soirée, Messieurs ! ».

Il adressa un grand signe de la main à un groupe clairsemé d'étudiants de Durmstrang qui arpentait le chemin de lanternes aménagé dans la neige. Celui qui fermait la marche à l'écart de ses camarades s'était arrêté en les voyant surgir de la forêt, rebroussant chemin vers eux.

Pour la seconde fois de la soirée qu'il se trouvait en sa compagnie, Harry sentit son cœur faire un bond dans sa poitrine quand il reconnut Viktor Krum. La star de Quidditch avait l'allure d'un fier guerrier nordique dans sa longue cape noire, son col et sa chapka en fourrure.

« Viktor, mon cher Viktor ! » s'exclama Verpey avec un entrain qui sonnait faux. « Quel Bal de Noël c'était ! Vous avez été le digne représentant de Durmstrang ce soir, vous avez dû faire chavirer beaucoup de cœur… Votre cavalière était par ailleurs ravissante ».

Krum ne répondit pas, le scrutant sans se départir de son air grognon si caractéristique.

« Je dois vous laisser, les amis. Il est temps pour moi de filer me coucher, je ne suis hélas plus tout jeune ! Ne tardez pas trop, les garçons, il est déjà minuit passé et vous feriez mieux d'être rentrés avant qu'il neige. Au plaisir de vous revoir bientôt ! ».

Pas avant la seconde tâche, espéra Harry. Toute la sympathie que lui avait inspiré Verpey en qualité de commentateur officiel de la Coupe du monde, puis lors de l'organisation du Tournoi des Trois Sorciers, avait été sérieusement éprouvée lors de la première tâche. Son enthousiasme dévorant et son désir presque assoiffé de sang et de drame dans l'arène qui avait vu s'opposer les champions et les Vouivres lui laissait encore un goût amer sur le bout de la langue. La personnalité du directeur du Département des jeux et sports magiques avait beau être extravagante et indispensable pour soulever des foules entières, Harry y avait pourtant entraperçu une facette qui ne lui avait pas plu du tout. Si Verpey avait cette capacité incroyable à susciter des émotions positives autour de lui , il avait cependant un peu vite oublié que la première épreuve du Tournoi était plus dangereuse que véritablement ludique.

Jetant un dernier regard inquiet vers la masse sombre de la Forêt Interdite, Verpey frissonna et se hâta de tourner les talons vers le château illuminé dans la nuit.

« Tout va bien ? » s'enquit Krum de sa voix aux accents scandinaves en regardant le batteur s'éloigner. « Qu'est-ce que vous faisiez avec ce bonhomme dans la forrrêt ? ».

« On a vu quelque ch… quelqu'un disparaître entre les arbres » répondit Malfoy en cachant son boomerang désormais hors d'usage dans son dos comme s'il craignait que Krum ne le surprenne avec un jouet magique.

« Il pense avoir vu quelqu'un » rectifia Harry, et Krum fronça les sourcils.

« Je crois qu'il nous espionnait alors on est allés vérifier, et on a croisé Verpey en revenant. Tu n'as rien remarqué de particulier ? ».

« Non, mes amis et moi n'avons vu que vos lumièrrres entre les arbres. Vous êtes sûrs qu'il y avait quelqu'un ? A quoi ressemblait-il ? ».

« Je ne l'ai pas vraiment vu dans la pénombre, ça aurait tout aussi bien pu être une branche d'arbre qui a bougé avec le vent » répondit Malfoy d'un ton nonchalant, et Harry comprit qu'il ne voulait pas perdre la face devant Krum. « J'ai dû boire un peu trop de Whisky Pur Feu ».

« Viktor ! » appelèrent des voix plus loin dans le parc.

« J'arrrive ! » grogna Krum avant de se tourner vers eux. « Nous consommons assez peu de Whisky Purrr Feu chez nous, mais nous avons bien d'autres boissons trrrès appréciées ».

De sa main gantée de cuir, il désigna les rives du lac où flamboyaient les feux de joies, lueurs orangées dans la nuit.

« Vous voyez ces feux ? Mes camarades les ont allumés pour fêter le solstice d'hiver. Nous allons honorer une petite trrradition ancestrale, la trrradition du bain ».

« La tradition du bain ? » reprit Malfoy, ses yeux luisant soudain de curiosité.

Derrière lui, les yeux de Harry ne brillaient pas moins, et il oublia instantanément l'épisode du boomerang dans la forêt.

o

o o o

Les flammes dansantes des grands feux de joies se reflétaient sur les eaux obsidiennes du Lac Noir.

Jaillissant soudain devant eux, Krum expira brutalement une goulée d'air frais, son poing victorieux enserrant une chaîne en argent. Comme s'il venait de se baigner dans une eau chaude et agréable, il grimpa sans difficulté sur la berge et rendit le pendentif à un autre camarade de Durmstrang, qui l'étreignit dans une bourrade virile. L'eau glacée dégoulinait sur son torse musculeux, et Harry serra les dents en imaginant le froid vitrifiant qu'il devait ressentir.

Krum se sécha rapidement près du feu de joie le plus proche, avant de revêtir son uniforme écarlate puis sa longue cape en fourrure. Des gouttelettes glacées maculaient son visage, mais ça ne semblait pas le déranger le moins du monde.

Jetant un discret coup d'œil à Malfoy, Harry fut secrètement réjoui de voir que le Serpentard n'était plus aussi enchanté que lui d'expérimenter la tradition du bain. Mais il devait bien avouer qu'une invitation à découvrir les mœurs de leurs taciturnes hôtes venus du Nord ne se déclinait pas si aisément... De là à s'essayer à leurs coutumes givrées...

Krum les avait tous deux menés près du vaisseau amarré, avant de longer les rives sur une centaine de mètres pour arriver à l'endroit où brûlaient les feux, une petite crique bordée de conifères. C'était la crique où Harry avait lancé son Patronus sur les Détraqueurs en juin dernier. A l'évidence, un certain nombre d'étudiants y avaient été invités à prolonger le Bal de Noël en catimini...

Cela faisait de longues minutes que les deux garçons regardaient avec un mélange d'incrédulité et d'admiration les étudiants de Durmstrang présents et les quelques courageux aînés de Poudlard se jeter tour à tour dans les eaux glacées et placides du lac pour repêcher une croix de métal dans le respect de la tradition de l'école.

« Alors, à qui le tour ? ».

Il fallut quelques secondes pour que Harry réalise que Krum le fixait de ses yeux ombrageux. En retrait, Malfoy évita soigneusement le regard de l'Attrapeur, scrutant l'eau noire avec réticence. Il devait soudain regretter son accès de curiosité tout à l'heure...

« Viktor, mon cher Viktor, qu'avons-nous là ? ».

Karkaroff venait de surgir derrière lui, posant une main possessive sur l'épaule de son champion.

« Je viens de les croiser dans le parrrc, je me suis dit qu'ils seraient peut-êtrrre intéressés par notre rrrituel ».

« Excellente idée, j'aurais dû y penser moi-même » approuva le directeur avec un rictus qui n'augurait rien de bon. « Ne vous inquiétez pas jeunes gens, il n'y en aura pas pour longtemps et vous aurez regagné le château avant que les dernières notes de musique ne résonnent ».

« Je ne suis pas inquiet » rétorqua Malfoy en haussant les épaules. « Et toi Potter ? Tu rentres te coucher ? ».

Résistant à la furieuse envie d'adresser un geste grossier au Serpentard, ce qui aurait été tout à fait déplacé devant le directeur de Durmstrang, Harry fit comme s'il ne l'avait pas entendu et hocha la tête en direction de Karkaroff. Pas question de se dégonfler devant Malfoy, Karkaroff et Krum réunis. Surtout pas Krum. Impressionné, il réalisait à peine que le joueur de Quidditch lui avait spontanément adressé la parole autrement qu'en le saluant du bout des lèvres... Le bulgare n'était pas un grand bavard, il n'avait jamais eu l'occasion de lui parler, et encore moins sous la tente avant la première tâche.

Malfoy déployait visiblement des efforts pour ne rien laisser transparaître de son admiration pour Krum, ce que démentaient ses yeux pétillants et ce léger sourire en coin à chaque fois que le sportif de haut niveau mondialement renommé lui parlait.

Krum enserra au creux de sa paume le pendentif auquel était accrochée une croix en métal :

« Vous voyez ce grrros feu, là-bas ? ».

Il montrait un imposant brasier un peu plus loin où brûlait un énorme tronc d'arbre, autour duquel se pressaient les gens avides de chaleur. Le bois craquait agréablement à leurs oreilles, et des étincelles s'envolaient pour s'éteindre sur la neige.

« Dans nos contrrrées nordiques nous célébrons la Yule à partir du solstice d'hiver jusqu'à l'aube de la nouvelle année, pour fêter la renaissance du cycle solaire. Nous faisons ensuite de grrrands feux dehors sous les étoiles en partageant un banquet et une corne d'hydrrromel, en chantant et en nous racontant des légendes toute la nuit, et en faisant brûler une bûche qui doit nous apporter la chance et l'abondance. Cette année, nous avons coupé un grrrand hêtre dans votre forêt, pour en tailler une bûche qui doit brûler lentement pendant plusieurs jours. A cette occasion, nous avons pour rrrituel de lancer une crrroix en fer dans les lacs, les rivières et les étangs, puis de plonger la récupérer afin de nous porter bonheur et prospérité ».

Krum parlait lentement d'une voix grave et aux accents durs, ce qui soulignait son côté grognon et le rendait d'autant plus intimidant et charismatique.

« L'an dernier, on a même eu une horreur borrréale ».

« Une aurore boréale, mon cher Viktor » corrigea doucement Karkaroff. « Nos jeunes amis auront peut-être l'occasion de voir un jour cette magnifique œuvre de la nature s'ils viennent étudier chez nous ».

« Vous aimeriez étudier à Durmstrang ? » fit Krum, fronçant ses sourcils. « Est-ce vrai ? ».

« Et si nous laissions M. Potter prendre son bain glacé ? » suggéra Karkaroff. « Il se fait tard et ils doivent rejoindre leur château ».

Comme pour accentuer ses paroles, Harry entendit plus loin sur la rive des bruits de plongeons suivis de glapissements et d'éclats de rires, et s'abstint de grimacer. L'eau avait l'air incroyablement froide... Bien que ça ne semblait pas très profond. Lorsque Krum avait plongé, elle lui arrivait sous le menton. Même s'il était plus grand que lui, il n'allait pas perdre pied. Durmstrang avait jeté son dévolu sur une crique tranquille pour honorer son curieux rituel, une crique peu profonde où il n'y avait aucun risque de sentir s'enrouler autour de sa jambe le tentacule gluant du Calamar géant...

« Tu n'es pas obligé de le faire si tu ne le veux pas, Harrry » fit Krum. « Ça doit êtrrre un peu rude quand on est pas habitué à plonger dans l'eau froide. Chez nous, on plonge toute l'année, et l'eau ce soir m'a parut presque tiède ».

Si les étudiants de Durmstrang s'amusaient en nageant dans des lacs des glaciers, Harry n'était même pas surpris de la réputation rigoureuse de leur école... Les bains glacés avaient dû en endurcir plus d'un.

« Je vais le faire ! » répondit-il avec défi. Il avança d'un pas sur la berge rocheuse. Trop tard pour reculer, à présent.

« Il vaudrait mieux que tu enlèves quelques vêtements d'abord ».

Un instant, il crut que l'Attrapeur plaisantait. Mais son expression était très sérieuse.

« Les vêtements ne sont pas trrrès pratiques pour bouger dans l'eau, et au moins ils resteront secs. Et puis, ça fait partie du jeu ».

Krum esquissa l'un de ses rares petits sourires, et Harry obéit sans rechigner. Il enleva ses habits de soirées et ses chaussures, jusqu'à ne garder que son pantalon comme les autres plongeurs. L'air froid sur sa peau nue lui donna la chair de poule, et il se prépara psychologiquement à ce qui allait suivre.

Quelque chose de frais et léger se déposa sur son épaule.

Un flocon.

« Joyeuse Yule, Harrry Potter » déclara Krum en jetant son pendentif qui disparut en quelques secondes.

Se frictionnant les mains, Harry fixa les eaux sombres du lac sans vraiment prendre garde au mouvement de recul de Malfoy qu'il perçut dans son champ de vision. Sans réfléchir davantage à ce qu'il faisait, il s'élança et plongea tête la première.

L'eau était encore plus froide qu'il ne l'avait redouté.

Elle était si froide qu'elle lui coupa le souffle et lui gifla la peau.

Désorienté, il émergea aussitôt la tête pour prendre une goulée d'air profonde. Plus vite il irait récupérer la croix, plus vite il pourrait se sécher près du feu brûlant. Guidé par l'instinct, il serra les poings et replongea en renonçant à l'idée de garder les yeux ouverts. Le froid était vitrifiant, comme si des milliers de petits pics gelés s'insinuaient sur sa peau, et il tâtonna à l'aveuglette le fond sablonneux du lac.

Le sol ferme et dépourvu de vase lui permit de trouver presque immédiatement le pendentif qu'il enserra dans ses doigts.

Il fut rapidement de retour à la surface, le poing brandissant la précieuse croix de métal, le corps frigorifié et la respiration laborieuse, l'eau glacée dégoulinant sur son visage. L'honneur était sauf ! songea-t-il avec fierté. Que Krum et Karkaroff se le disent, il n'avait rien d'un poltron !

Ce qu'il vit en rouvrant les yeux lui donna aussitôt envie de replonger et disparaître à tout jamais vers les profondeurs inexplorées du Lac Noir. Son cœur manqua un battement qui n'avait rien à voir avec le froid, et il se figea net dans l'eau.

Parce que la vision de Severus Snape l'attendant sur la berge était plus terrifiante encore que devait l'être celle du Calamar géant dans les abysses.

Il fut si surpris qu'il en oublia de flotter.

Heureusement, il pouvait sentir le fond en se mettant sur la pointe des pieds, ce qui ne lui évita hélas pas d'avaler une gorgée d'eau fraîche qu'il s'empressa de recracher alors qu'il bougeait ses bras pour se maintenir en surface.

« Bien joué, Harrry ! » fit Krum qui avait l'air satisfait.

A ses côtés Karkaroff souriait, visiblement amusé de l'expression consternée qu'arborait Snape. Malfoy quant à lui s'était tout bonnement volatilisé. Inutile de se demander pourquoi...

« Qu'attendez-vous Potter ? » cingla le Maître des Potions avec autorité. « De vous faire dévorer par un banc de Strangulots affamés de chair fraîche ? ».

La pure inquiétude à l'évocation qu'une créature aux doigts pointus vienne à tout moment lui enlacer la cheville et lui grignoter la plante des pieds fut suffisamment forte pour qu'il franchisse en deux brasses et une fraction de seconde la distance qui le séparait de la rive.

Il ne s'attendit pas à ce que Snape l'attrape par une main puis le bras pour le hisser sur la terre ferme.

Le Professeur avait un peu trop de poigne car emporté par son élan, Harry s'affala contre son épaule. C'est alors qu'il croisait les yeux noirs réprobateurs qu'il se souvint brusquement du régime alimentaire des Strangulots.

« Les Strang... Strangulots ne mangent p... pas de chair humaine » bredouilla-t-il, en s'écartant dignement.

« Vous m'en direz tant » rétorqua Snape.

Au moins il ne paraissait pas totalement furieux, nota Harry. Il avait même l'air... goguenard. Le voir manquer de se noyer avait dû beaucoup l'amuser, c'était certain.

« J... J'ai la croix » lâcha-t-il en un souffle.

La respiration hachée et les membres tremblant de froid, il tendit le pendentif en métal à Krum qui le récupéra non sans lui donner au passage une bourrade amicale.

« Je suis sûr que tu te plairrrais beaucoup à Durmstrang ».

« M. Potter aurait toute sa place chez Durmstrang, nous apprécions ceux qui honorent les rituels des anciens... Mais hélas Viktor, j'ai bien l'impression que le professeur Snape préférerait garder son champion ici à Poudlard ».

Le regard affûté de Karkaroff n'avait rien raté de la petite intervention de Snape, et détaillait le Maître des Potions avec un plaisir retenu. A croire que leur dispute plus tôt dans la soirée s'était envolée.

« Vous avez une cou... couverture ? » bégaya Harry, frigorifié.

« Une quoi ? » demanda Karkaroff sur un ton sucré.

« Une c... couverture ».

« Je crains que nous n'ayons pas de couverture à disposition M. Potter... Nous préférons nous réchauffer auprès d'un bon feu en plein air, rien de tel pour se former à la discipline de Durmstrang et affronter les hivers rigoureux du nord ». Le Slave eut un sourire faussement contrit qui dévoila ses dents ternes. « Quelle belle soirée ce fut ! Il ne me reste plus qu'à vous souhaiter une bonne nuit, à présent. Viktor, venez donc, je dois vous faire goûter ce juleøl particulièrement fruité dont je vous parlais tout à l'heure et dont vous me direz des nouvelles ».

Saluant Snape sans se départir de son rictus narquois, Karkaroff passa devant Harry.

« Ravi d'avoir pu te parler, Harrry » fit Krum. « A une prrrochaine fois ».

« Moi aussi » répondit le Gryffondor, le regardant s'éloigner.

Seigneur, il allait mourir de froid... Il ne rêvait plus que d'une chose à présent, de s'enrouler dans un épais tapis moelleux et s'allonger devant un bon feu de cheminée pour le restant de la nuit.

« Vous êtes un imbécile, Potter » murmura Snape. « A quel moment avez-vous pensé qu'il serait une bonne idée de plonger dans un lac en plein mois de décembre ? Vos moldus ne vous ont-ils pas inculqué le bon sens ? Vous êtes en Écosse, pas sur une plage de sable fin en mer des Caraïbes. Vous ne viendrez pas vous plaindre lorsque vous aurez attrapé une pneumonie ».

Il n'y avait toujours pas de trace de colère dans son ton grave et velouté. Harry supposa qu'il devait s'agir de la fameuse trêve de Noël évoquée par Karkaroff.

« Je n'aurai pas de p... pneumonie ». L'éternuement qui suivit ne joua pas tellement en sa faveur.

Secoué de tremblements incontrôlables, il fonça vers le feu de joie le plus proche, laissant les flammes orangées lui lécher le visage. Dans son dos, il entendit Snape hausser la voix, exhortant les étudiants à regagner Poudlard, le bal s'étant officiellement achevé.

Ça entraîna pas mal de protestations que le Maître des Potions refroidit à base de menaces de retenues dans les cachots le jour de Noël. Lorsqu'il fut certain que seuls demeuraient dans la crique les hôtes de Durmstrang, Snape revint vers Harry, l'observant remettre à la hâte ses vêtements secs. Si le feu fourni avait quelque peu séché son corps, l'eau qui ruisselait depuis ses cheveux humides vers son cou n'avait en rien atténué la sensation de froid. Il se sentait à peine mieux une fois sa cape enfilée, et il en fut réduit à claquer des dents sans pouvoir s'en empêcher.

« On dit qu'un bain dans une eau glacée est vivifiant pour le corps et renforce les défenses immunitaires M. Potter, ce sont des coutumes assez répandues dans les pays scandinaves. Je présume que c'est la raison pour laquelle vous avez plongé ? ».

« T... tout à fait » fit Harry en frictionnant ses doigts engourdis. Ses gants lui auraient été fort utiles plutôt que de dormir au fond de sa malle. « C'était un b...bain de Noël tonique ».

« Ça n'avait, j'imagine, rien à voir non plus avec la présence de Viktor Krum ? » persifla Snape en s'approchant lentement.

« R... rien à voir, Professeur... On a rencontré Krum qui nous a invités à découvrir une tradition de Durmstang ».

« Oh il vous a donc invité, et vous n'avez pas pu décliner l'offre, n'est-ce pas ? C'est donc uniquement pour fêter Yule et non pas pour montrer au célèbre joueur de Quidditch que vous êtes brave, sans peur et sans reproche ? Si Krum vous demandait de débusquer à mains nues le Calamar géant, vous le feriez ? ».

« Bien sûr que non, et ça n'a aucun rapport » frissonna Harry. Il espérait que ce ne serait là pas l'objet de la deuxième tâche. « Krum nous a expliqué qu'aller chercher une croix jetée au fond d'un lac portait bonheur pour l'année à venir, et je n'ai pas voulu l'offenser en refusant ».

« Nous a expliqué ? Qui donc se trouvait assez téméraire pour se jeter dans l'eau avec vous ? ».

« Oh... euh... un ami » éluda évasivement le garçon.

Il détestait Malfoy mais il ne pouvait pas véritablement en vouloir au Serpentard d'avoir fui en apercevant Snape arriver de loin. L'homme dut en conclure qu'il devait s'agir de l'un de ses camarades intrépides de Gryffondor car il ne chercha pas à en savoir davantage, et d'un mouvement du menton, lui ordonna de rentrer au château.

Sur le trois-mâts de Durmstrang quelques silhouettes arpentaient le pont à la lueur des lampes à pétrole, et Harry s'accrocha à la pensée de la salle commune chauffée et douillette qui l'attendait dans la Tour de Gryffondor. Il n'avait qu'une hâte : prendre une douche brûlante puis se glisser sous ses couvertures moelleuses et ne plus penser qu'aux cadeaux qui l'attendraient le lendemain sous le sapin. Ils étaient déjà demain, songea-t-il en esquissant un sourire.

Les flocons jusqu'alors épars se firent plus drus et commencèrent à tomber plus franchement.

Entraînés par le pas allongé du professeur, ils atteignirent rapidement l'entrée du jardin d'hiver.

Harry resta sans voix lorsqu'il découvrit le chêne, gardien des lieux. Dans ses branches harmonieuses étaient suspendus des lampions qu'il n'avait pas vu tout à l'heure, des lampions qui diffusaient une douce lueur bleue. Illuminé de bleu, l'arbre était plus merveilleux que jamais, et au pied de son tronc parfait s'épanouissaient des fleurs aux larges et fragiles pétales pourpres.

« Des hellébores » murmura-t-il.

« Heureux de constater que tout ce que je vous enseigne en cours de Potions n'est pas totalement inutile » railla Snape qui s'était lui aussi arrêté.

Apparut soudain dans les airs un minuscule oiseau d'un profond bleu foncé et à couper le souffle, plus bleu que le bleu des lanternes. Il voleta en piaillant joyeusement vers Harry, lui rappelant le caractère de Coquecigrue le hibou minuscule de Ron. Réflexe du Quidditch, il l'attrapa délicatement dans les paumes de ses mains, caressant gentiment son petit corps duveteux et rondelet. Le surprenant oiseau gloussa et déposa entre ses doigts une graine, avant de s'envoler sur le col de sa cape.

« C'est un passerin indigo » fit Snape.

Une lueur étrange brillait dans ses prunelles d'onyx.

Quelques secondes durant, Harry observa sans savoir quoi faire la graine posée dans le creux de sa main. Puis elle frétilla avant de se transformer sous ses yeux ébahis en une belle hellébore blanche aux reflets rosés.

« Fabuleux ! » manqua-t-il de s'écrier alors qu'il humait le parfum qui s'en dégageait. « Et en plus c'est une vraie fleur ! ».

« Les hellébores sont également appelées les roses de Noël, elles ont la particularité de se développer dans le froid hivernal ».

« Elles n'y étaient pas tout à l'heure. Pourquoi... ».

« Il n'était pas encore minuit lorsque vous êtes passé devant l'arbre, mais nous sommes à présent le jour de Noël. Les graines sont invisibles, elles dorment dans le secret de la terre jusqu'à ce qu'il prenne fantaisie à l'une d'elles de se réveiller. Et par chance, le professeur Dumbledore est très attaché aux symboles ».

Il lui sembla que ces derniers mots étaient ironiques, mais Harry ne releva pas vraiment. Roses de Noël… quel nom poétique. Il aimait beaucoup. Que les graines n'en fassent qu'à leur tête lui était bien égal, sa rose de Noël à lui venait éclore au meilleur moment. Il la glissa soigneusement contre son cœur dans sa cape en la faisant dépasser près du col. Une fleur comme premier cadeau lui convenait très bien : c'était infiniment plus beau que ce que lui avaient jamais offert les Dursley.

Sous ses yeux, la nuit de Noël prenait des allures de rêve féerique. D'un ciel bas et brumeux tombaient à présent des flocons qui brouillaient les vagues lueurs des réverbères et bientôt il ne distinguerait plus les grands feux près du bateau de Durmstrang.

S'échappant du couvert du chêne qui semblait agir comme un dôme protecteur au-dessus d'eux, il s'avança et tendit les bras. Oubliant momentanément qu'il tremblait de froid après son court séjour dans l'eau, il leva le cou et contempla les nuages où se noyait une lune replète, laissant les flocons épais et aussi léger qu'une plume se poser sur ses mains. Sur son épaule, l'étrange oiseau bleu roucoula à son oreille. Il savoura la douce fraîcheur sur sa peau.

« Avez-vous l'intention de vous transformer en bonhomme de neige pour le reste de la nuit ? » demanda Snape dans son dos.

La question du professeur, purement rhétorique, lui fit soudain revenir en mémoire le souvenir d'un petit bonhomme de neige qu'il avait un soir façonné dans le jardin des Dursley et qui avait disparu au petit matin, alors même que la neige était restée. Impossible qu'il ait fondu ou qu'il se soit désagrégé, alors il avait tout naturellement supposé qu'il s'en était allé. Il esquissa sourire. Se pouvait-il qu'il ait donné la vie à un bonhomme de neige à cette époque ?

« En bonhomme de neige... ».

« Dépêchons-nous de rentrer nous mettre à l'abri avant que vos cheveux ne se mettent à geler » fit Snape en tournant les talons.

Chassant les flocons de ses cheveux mouillés, Harry suivit le Professeur à travers les allées fleuries du jardin d'hiver.

La musique était éteinte lorsqu'ils franchirent les portes du hall déserté où ne restaient plus que quelques groupes épars d'étudiants. Dans la Grande Salle désormais étrangement calme, les Bizarr'Sisters terminaient d'emballer leurs instrument et leur matériel, tandis que des gens s'affairaient à ranger les plats, tables et décorations à l'aide de baguettes magiques. Harry eu tout juste le temps de voir un immense candélabre tournoyer au-dessus de la piste de danse avant que Snape ne l'attrape par le bras dans une alcôve du hall où brûlait un ardent feu de cheminée.

Sans protester, il se hâta d'approcher ses pauvres mains frigorifiées, appréciant pleinement la chaleur sur sa peau et sur son visage.

« Qu'êtes-vous allé faire dans le parc à cette heure-ci ? Pourquoi n'êtes-vous pas rentré en entendant le carillon ? Le bal s'est terminé à minuit, il me semblait que nous autres professeurs avions lourdement insisté dessus ces derniers jours ».

« Je voulais me promener, prendre un peu l'air ».

« Piquer une tête dans le lac en pleine nuit est une drôle de façon de prendre l'air ».

« C'est juste une tradition de Durmstrang. Au moins j'ai pu récupérer la croix en métal au fond de l'eau, ça me portera chance pour l'année à venir ».

Snape émit un bruit amusé.

« J'aimerais croire que ces superstitions nordiques soient vraies ».

Le Maître des Potions laissa filer une longue minute où il l'observa se réchauffer, puis reprit.

« Ce que vous m'avez dit tout à l'heure au sujet du Choixpeau magique… ce n'était pas une plaisanterie, n'est-ce pas ? ».

« Non ».

« Je me demande ce qu'en auraient pensé vos Gryffondors de parents si vous aviez été réparti chez Serpentard ».

« J'ai pensé à eux ce soir » fit Harry dans un sourire triste. « A ce qu'aurait été Noël s'ils avaient encore été en vie ».

Snape ne répondant pas, Harry s'arracha à la contemplation captivante des flammes. A nouveau, il redécouvrit cet air étrange sur le visage du Professeur. Était-ce de l'amertume, était-ce de la mélancolie ? Le passerin bleu qui jusqu'à présent s'était tenu accroché sur son épaule vint se poser sur ses mains tièdes, silencieux. Semblant réaliser que cette fois le garçon l'observait avec curiosité, l'homme parut se ressaisir et le sermonna :

« Votre mère aurait été furieuse d'apprendre que vous vous êtes jeté dans un lac glacial pour honorer une tradition stupide et montrer que vous avez tout d'un vaillant guerrier ».

« Je n'ai pas plongé pour ça… mais juste pour m'amuser et voir ce que ça faisait ».

C'était un demi-mensonge, mais il n'allait tout de même pas avouer à Snape que c'était principalement pour s'attirer l'assentiment de Krum. Peu dupe, l'homme haussa un sourcil dubitatif et par chance, Harry éternua au même moment, ce qui lui permit de détourner les yeux vers le feu. Il pouvait sentir ses joues rougir autant qu'il sentait le regard moqueur sur son visage.

« Ça ne sert à rien de faire semblant avec moi, Harry » fit la voix onctueuse et légèrement railleuse du Professeur.

Harry ouvrit la bouche pour se défendre mais ce fut ce moment que choisi le petit oiseau bleu pour s'évaporer dans une fumée légère. Ses doigts se refermèrent sur le vide.

Snape s'étonna de voir le garçon se rembrunir.

« Où est-il ? ».

« Il a disparu, il n'était pas réel ».

« Pas réel ? Mais je le tenais dans mes mains… ».

« Il n'était qu'une simple illusion d'un oiseau réel qui s'efface avec le temps, une illusion éphémère de la magie, d'autres oiseaux comme celui-ci ont été aperçus dans le jardin d'hiver. Les êtres vivants que crée la magie retombent dans l'oubli lorsque le sortilège s'estompe. On ne peut pas faire apparaître durablement quelque chose qui n'existe pas déjà ».

« Donc ma rose de Noël va disparaître elle aussi ».

« Non elle ne disparaîtra pas car elle existait déjà quelque part, le parc et le jardin d'hiver sont pleins d'hellébores. Tout ce qu'elle risque est de se faner ».

« Alors je lui donnerai de l'eau » fit simplement Harry.

« Une sage initiative. A présent, va te coucher. Il se fait plus que tard, et j'ai encore des vagabonds à raccompagner dans leurs dortoirs. Ah et… Joyeux Noël, mon garçon ».

Les yeux verts assombris par la semi-obscurité de l'alcôve brillèrent, et il esquissa l'un de ses timides sourires qui lui creusait les fossettes, le même sourire que… le même sourire que Lily. Severus sentit son cœur se serrer. Il était rare que le garçon lui sourie spontanément.

« Joyeux Noël, professeur » répondit sagement le garçon.

Troublé, Severus s'imprégna d'une scène qui appartenait à un lointain passé et qui venait de faire réminiscence dans sa mémoire. Une scène avec une jeune fille solaire aux cheveux roux éblouissants et aux yeux aussi verts que le garçon qui s'éloignait dans le couloir. Une scène avec un oiseau et une hellébore blanche, et en fond sonore un mélodieux cantique de Noël chantonné par un chœur de lutins.

Il ne devait pas y penser, se morigéna-t-il.

Pas plus qu'il ne devait penser aux mots du gamin…

Le Choixpeau magique voulait pourtant absolument me répartir à Serpentard. Vous devez être rassuré que ça ne soit pas le cas.

Serpentard, vraiment... Le garçon avait-il eu conscience de l'impact de ses mots sur lui ? Probablement pas… Comment aurait-il pu…

Le visage impénétrable, il pivota lentement vers les vitraux derrière lesquels tombaient d'abondants flocons, frottant pensivement son avant-bras gauche. Karkaroff n'était pas fou. Lui aussi l'avait de nouveau sentie, peu avant que le Bal ne débute. Ce n'était pas la première fois. Quelques chatouillement fugaces, à peine perceptibles, à tel point qu'il avait pensé que son imagination lui jouait des tours. Mais ce ne pouvait être ni son imagination, ni le hasard.

Il n'y avait jamais de hasard avec la Marque des Ténèbres.