Précédemment...
Tandis que le Bal de Noël bat son plein, Harry entend une dispute entre Severus et Karkaroff, lequel montre quelque chose sur son avant-bras. Pour retrouver un peu de calme, notre Gryffondor se rend dans le parc enneigé où il tombe sur Malfoy avec qui il finit par se lancer dans un duel, jusqu'à ce que Karkaroff les surprenne. Et quand le boomerang à mouvement perpétuel de Malfoy disparaît dans la Forêt Interdite, les deux garçons partis à sa recherche éprouvent une étrange sensation de malaise lorsqu'ils découvrent le boomerang magique tordu et fiché dans un tronc. C'est là qu'ils découvre un Verpey apeuré. Le chapitre se termine sur une invitation de Viktor Krum qui leur propose de se prêter au rite ancestral du bain de minuit...
Bonne lecture !
Le Serment à la Nuit : Chapitre XXIV
Noël
Les traces fraîches des diligences dans la neige semblaient les narguer tandis qu'ils arpentaient à toutes jambes le chemin menant jusqu'à la gare de Pré-au-Lard, située à quelques centaines de mètres. Tel un avertissement, le sifflement strident de la locomotive à vapeur du Poudlard Express fusa à travers la légère brume matinale qui affleurait au-dessus des sapins, obligeant le petit groupe de Gryffondors à forcer l'allure. Perdant l'équilibre sur un carré de verglas, Harry dérapa face contre terre dans la neige et manqua de peu d'écraser les cadeaux de Noël de Ron tout juste déballés.
« Dépêchez-vous un peu, par la barbe fleurie de Merlin ! Le train est sur le point de s'en aller ! ».
Sa chevelure rousse et flamboyante jurant furieusement avec son visage rougi par l'effort, Ginny tirait péniblement sa valise derrière elle. Ils cavalaient ainsi depuis un quart d'heure avec les côtes en feu, accompagnés dans leur périple par moult autres retardataires qui comme eux avaient raté le départ des diligences pour la gare. Harry se releva sur ses genoux douloureux, essuyant son visage humide et glacé.
« Le Poudlard Express part dans cinq minutes et si on le rate, papa et maman vont nous tuer ! Il est hors de question que je sois la seule à subir le repas de Noël avec les réflexions aussi mesquines qu'assommantes de Tante Murielle, alors vous feriez mieux d'accélérer la cadence ! ».
« Ça va, ça va ! » grommela Ron. « On est au courant qu'on va passer une soirée de rêve avec Tante Murielle, pas la peine de nous le rappeler ! Ça va, Harry ? ».
« Ron bon sang ! Arrête de manger et COURS ! ».
Ginny avait des airs si terrifiants de Molly Weasley lorsqu'elle se mettait en colère que son frère eut la sagesse de renoncer à terminer la moelleuse tranche de pain d'épices au miel qu'il glissa dans la poche de son manteau. Grondant à voix basse, il s'élança au pas de charge derrière Fred et George avant qu'un nouveau point de côté foudroyant n'arrête net ses bonnes volontés.
Quitter précipitamment la Grande Salle au beau milieu du brunch n'avait pas été la plus brillante idée du jour… Ils avaient tant et si bien traîné lors du déballage des cadeaux dans la salle commune puis au délicieux petit-déjeuner de Noël qu'ils avaient bêtement manqué de quelques secondes le départ des diligences. Harry se serait bien passé d'un contre-la-montre de bon matin, mais il n'avait pu se résoudre à laisser ses amis partir seuls. Solidarité Gryffondorienne.
« Courage, on y est presque ! » lança-t-il en poussant Ron par l'épaule. « La gare est toute proche ».
« M… merci Harry. Fichu train… ».
« Pense un peu à la Beuglante du siècle que tu vas recevoir de Molly si tu rates le Poudlard Express ! ».
« Si tu savais comme je t'envie de ne pas avoir une tante comme Tante Murielle, Harry » gémit Ron avant de réaliser sa gaffe. « Ce n'est pas ce que je voulais dire… tes Moldus sont évidemment bien plus horribles mais... ».
« J'avais parfaitement compris » s'esclaffa le Gryffondor.
« Si seulement tu étais venu passer la fin d'année avec nous... ».
« Pour rencontrer l'affreuse Tante Murielle ? Je préfère encore rester enfermé toutes les vacances dans un donjon ou dans les cachots… ».
Un poing sur les côtes et le visage écarlate, Ron tentait de suivre le rythme, regrettant amèrement d'avoir mangé trop vite les exquises gaufres au chocolat du petit-déjeuner. Autour du chemin, les arbres se clairsemèrent et ils distinguèrent enfin entre les troncs les voitures rutilantes et impeccables du Poudlard Express. Dans un ultime sprint, ils dépassèrent les diligences désormais vides qui stationnaient le long du bâtiment en pierres claires de la gare, se précipitant vers Hermione qui patientait devant un wagon et tenait dans ses bras Pattenrond, lequel se laissait docilement caresser sans se départir de son sempiternel air grognon. Hermione était la seule à avoir eu le bon sens d'arriver à l'heure au départ des diligences sans chevaux…
Les cheveux ébouriffés par une une trop courte nuit de sommeil, Fred et George jetèrent avec fracas leurs bagages sur le quai puis s'affalèrent sans grâce sur le marchepied.
« Franchement tu… tu aurais pu nous attendre, Hermione » fit Ron, la respiration sifflante, les mains sur le flanc. « Par Morgane, j'ai un de ces points de côté ! ».
Hermione ouvrit la bouche mais la locomotive siffla de nouveau, faisant grimacer les jumeaux. Ginny s'épongea le front, le souffle court :
« Il est dix heures pile ! Seigneur, il était vraiment moins une ! ».
Ron récupéra son sac tandis que Hermione en profitait pour fourrer le gros chat orangé dans les bras de Harry.
« Je te le confie jusqu'à notre retour, Harry. Tu n'oublieras pas de lui donner les Chocogrenouilles que je lui ai offertes, d'accord ? Mais pas tout le paquet d'un coup, sinon il risque de tomber malade ».
« Ma parole, mais ne me dit pas que tu as vraiment offert des Chocogrenouilles à ton chat ? » attaqua Ron tandis qu'à la mention des friandises chocolatées, Pattenrond redressait la tête avec intérêt. « Est-ce que tu sais au moins que le chocolat est toxique pour les chats ? Tu tiens vraiment à empoisonner cette pauvre bête le jour de Noël ? Non pas que sa disparition m'attristerait, mais… ».
« Je ne suis pas stupide, et d'ailleurs je te signale que Pattenrond n'est pas un chat ordinaire, le chocolat n'a aucun effet sur lui et il adore ça ! Je me suis très bien renseignée à ce sujet et j'ai même demandé confirmation à Mme Pomfresh et Hagrid ». Ron secoua la tête et donna une accolade chaleureuse à Harry.
« Dommage que tu ne puisses pas venir pas au Terrier Harry, ça aurait été l'occasion de revoir Bill et puis Charlie qui est revenu de Roumanie, on se serait bien amusés. Tu promets de venir à Noël prochain avec Hermione ? ».
Cette année, les Weasley seraient au complet pour fêter Noël, en plus des parents d'Arthur et de la tante grincheuse de Molly, et il n'y avait plus une seule place de libre. L'air inquiet, Ron le scrutait de ses yeux bleus.
« Promis. Si Tante Muriel n'est pas invitée ». Sa remarqua extorqua un sourire à Ginny qui lui adressa un signe de la main amical avant de grimper dans le wagon, suivie par Fred et George exécutant un salut militaire. « Je viendrai à Noël prochain. Et puis n'oublie pas qu'on a quand même fêté le Bal des champions et l'ouverture des cadeaux ensemble ! Noël est déjà une réussite pour moi ».
« Tu ne t'ennuieras pas tout seul au château ? N'oublie pas de flanquer une raclée à ce crétin de Malfoy dans un corridor désert ».
« J'y compte bien » grogna Harry, et Hermione plissa ses yeux réprobateurs. « Ne t'inquiète pas, je ne serai pas seul, j'irai rendre visite à Hagrid... Et puis, j'ai mes devoirs de vacances à commencer ».
Ron esquissa une moue déconfite « Je les avais complètement sortis de mon esprit, ceux-là ».
« Alors je vous conseille de vous y mettre sérieusement parce qu'il y en a une tonne, et que je n'ai même pas terminé les miens » suggéra Hermione qui essayait de coiffer ses cheveux redevenus désordonnés après l'exploit capillaire de la veille. « Et n'oublie pas de résoudre l'énigme du sablier pour la deuxième tâche, Harry. Tu sais combien c'est important pour t'y préparer au mieux, et chaque jour gagné est une chance mise de ton côté ».
« Il a le temps, Hermione ! La deuxième tâche est en février ! ».
« Oui, et elle va arriver beaucoup plus vite qu'il ne le pense ! ».
La répartie sans nulle doute cinglante de Ron se perdit dans l'ultime sifflement qu'émit l'énorme locomotive rouge et noire, et Harry pressa ses amis sur le marchepied du wagon. Le long du train, les dernières portes encore ouvertes claquèrent et quelques secondes plus tard la locomotive cracha d'épais volutes de fumée blanche. La lourde mécanique se mit lentement en action et Harry se recula sur le quai pour voir passer devant lui le Poudlard Express rempli aux trois-quarts. Si la plupart des étudiants étaient restés au château les premiers jours pour pouvoir participer au Bal de Noël, ils avaient choisi de fêter le reste des vacances chez leurs familles.
Il resta debout sur le quai à regarder le train s'éloigner dans la campagne sauvage écossaise jusqu'à ce qu'il devienne aussi petit qu'une tête d'épingle et que le panache de fumée se dissipe dans le ciel aux teintes rose pâle du matin, puis déposa Pattenrond qui commençait à lui faire mal aux bras. Devant la gare, quelques diligences comme tractées dans le vide entre les arbres enneigés regagnaient le château.
Et parmi la poignée de personnes rassemblées sur le parvis, Harry repéra la silhouette toute en capes noires de Snape.
Les derniers étudiants s'empressèrent si bien de prendre d'assaut les diligences dans l'idée évidente de ne pas la partager avec le Maître des Potions que, par la force des choses, Harry finit par se retrouver seul avec le Professeur devant l'unique carriole restante. Bien entendu il pouvait rentrer à pieds mais… il avait froid et ne rêvait que de retourner se pelotonner dans son dortoir désert devant un bon feu de cheminée en profitant de ses cadeaux.
« Eh bien Potter, le départ s'est joué à un cheveu » fit Snape en guise de salut. « Montez ».
Harry s'installa dans la diligence qui sentait le vieux cuir avec Pattenrond à ses côtés, tandis que Snape grimpait à leur suite en gratifiant le gros chat d'un œil suspicieux.
« Alors, qu'avez-vous prévu de faire aujourd'hui ? » s'enquit-il une fois que la carriole se mit en route.
« Je compte aller à Pré-au-Lard tout à l'heure ».
Snape plissa les yeux, contrarié. Rien d'étonnant quand on savait la façon dont il l'avait houspillé la veille alors qu'il était dans son bon droit de se rendre au village, tout ça parce qu'il pensait qu'une créature dangereuse rôdait dans les ruelles du bourg depuis le meurtre qui avait eu lieu voici quelques semaines et qu'il refusait d'adhérer à la version officielle d'un règlement de comptes répandue par la Gazette du Sorcier.
« Vous y êtes déjà allé hier. N'avez-vous rien de mieux à faire, comme vos devoirs de vacances par exemple ? ».
Harry s'abstint à grand peine de lever les yeux au ciel. Tout était plus intéressant à faire que les devoirs de vacances... Le Professeur prenait beaucoup trop à cœur cette histoire de meurtre : il n'y avait eu aucune effusion de sang depuis lors, et le meurtrier avait dû prendre la poudre d'escampette...
Se soustrayant au regard désapprobateur du Serpentard, il se plongea dans la contemplation apaisante du défilé des arbres blanchis par la neige, le voyage se passant en silence jusqu'à ce qu'ils aient franchi le portail gothique en fer forgé délimitant le domaine du château. C'est alors qu'il aperçut par la vitre la silhouette massive du gardien des clefs et des lieux de Poudlard, tirant derrière lui un traîneau sur lequel s'amoncelait un impressionnant tas de bûches fraîchement coupées.
« Je descends voir Hagrid » annonça-t-il, la main sur la poignée en argent du portillon.
« Je vous conseille d'attendre que l'on soit arrivés, la diligence ne ralentira pas avant d'avoir atteint les portes du château ».
« Quelle est la formule pour arrêter le sortilège qui la fait avancer ? ».
« Aucune formule magique ne fait avancer la diligence » répondit Snape après avoir marqué un bref silence.
« Oh c'est amusant, j'ai toujours pensé que des chevaux invisibles tractaient les diligences, mais je n'ai jamais imaginé sérieusement qu'ils existaient réellement ! ».
« Ils sont bien invisibles en effet, cependant ce ne sont pas exactement des chevaux ».
« Comment pouvez-vous le savoir s'ils sont invisibles ? ».
A cet instant le Professeur ne semblait pas très ravi d'avoir cette conversation.
« Je le sais parce que je peux les voir. »
Harry plissa les yeux. Snape moquait-il de lui ?
« C'est vraiment incroyable… Pourquoi pouvez-vous voir des chevaux qui ne sont pas exactement des chevaux, et pas moi ? Maintenant que ça me revient, je crois que je ne connais personne à Poudlard qui les ai jamais vus... ».
« Je ne suis certainement pas le seul à les voir » objecta l'homme à contrecœur. « Ce sont des Sombrals dressés pour guider notamment les diligences de l'école, une race de chevaux ailés invisibles pour une majeure partie des gens pour une raison que vous découvrirez un jour ou l'autre en les étudiant au cours de votre scolarité, par exemple lors d'un cours de Soins aux Créatures Magiques ».
« Des chevaux ailés… » murmura Harry d'un ton rêveur. Le souvenir envoûtant des prodigieux chevaux ailés géants à la robe dorée et à la crinière blanche tirant le carrosse de Beauxbâtons dans un ciel rose et turquoise lui évoquait un conte enchanté de Noël.
« Ôtez de votre esprit le pelage ambré et éblouissant des Abraxans de l'Académie de Beauxbâtons » fit Snape qui avait suivi le fil de ses pensées. « Les Abraxans sont aussi lumineux que les Sombrals sont lugubres ».
« Vous avez de la chance professeur, moi aussi j'aimerais bien les voir ».
Une ombre passa sur le visage anguleux du Serpentard.
« J'ose espérer que vous ne les verrez pas avant très longtemps voire jamais, M. Potter ».
« Ça ne me dérange pas qu'ils ne soient pas aussi beaux que les chevaux de Beauxbâtons ».
« Je ne parle pas de leur aspect sinistre, mais de la raison pour laquelle on peut les voir ».
« Comment ça ? » fit Harry avec intérêt.
Mais le Professeur ne paraissait pas disposé à donner davantage d'explications, semblant préférer être ailleurs que coincé avec lui dans la diligence bringuebalante.
Haussant les épaules, Harry releva le col de son manteau et ouvrit le portillon, avisant le chemin enneigé qui défilait sous les roues cahotantes. Se préparant à sauter, il fléchit les genoux et se pencha au-dessus de la porte. Snape se redressa sur sa banquette.
« Que croyez-vous exactement être en train de faire ? ».
« Je vais dire bonjour à Hagrid bien sûr. A tout à l'heure, Pattenrond ».
Ayant quelque peu sous-estimé la vitesse de la diligence, son saut n'eut pas autant de panache qu'il l'avait espéré. Pris dans son élan, son roulé-boulé de prime abord parfaitement exécuté se transforma en cabrioles imprécises qui l'auraient fait se transformer en une boule de neige géante s'il avait été sur un terrain pentu. Pendant qu'il s'affalait tête la première dans une neige qui lui réfrigéra la peau, il entendit vaguement Snape rugir un terme latin et presque aussitôt la voiture s'immobilisa, le faisant se sentir tout à fait stupide.
« Vous êtes un imbécile, Potter ! ».
Étourdi, le garçon resta quelques instants allongé dans la neige avant de se relever avec difficulté et d'épousseter ses vêtements désormais humides, les coudes et les genoux endoloris. Venant à sa rencontre à grands pas agacés, du moins aussi agacés que le permettait l'épaisse couche de neige qui en étouffait les sons, Snape le toisa de son habituelle expression dédaigneuse :
« Ne pouviez-vous pas attendre que l'on soit arrivés au château au lieu de vous donner en spectacle ? ».
« Ne vous inquiétez pas, la neige a tout amorti » assura le Gryffondor.
Il secoua ses cheveux ébouriffés pour enlever les flocons, définitivement certain qu'il ne s'en tirerait pas sans un rhume et un grog au miel. L'œil mauvais de Snape s'attarda sur la neige fondue qui dégoulinait dans son cou et ses yeux déjà rougissants, laissant clairement entrevoir une réprimande à venir sur la pertinence de se rouler dans la poudreuse après avoir plongé dans un lac glacé la veille. A sa grande surprise cependant l'homme se contenta de soupirer et de tourner les talons. La magie de Noël, sans doute…
Un peu plus loin, alerté par le brusque freinage de la diligence, Hagrid s'était arrêté.
Par chance, il avait abandonné son abominable costume orange et marron qu'il avait fièrement arboré au bal, et ses cheveux jusqu'alors lissés avec une substance peu identifiable avaient repris leur aspect naturel et broussailleux. S'il avait la tête des mauvais jours avec sa mine renfrognée et ses sourcils froncés, son visage s'illumina pourtant lorsqu'il reconnut Harry.
« Ça va, Harry ? C'était quelque chose ce Bal de Noël, pas vrai ? Tu as été parfait ».
« Merci, mais j'ai détesté danser ».
« Moi j'ai adoré, ça m'a rappelé ma jeunesse… il faut avouer que j'avais une cavalière de choix... ».
Le regard chaleureux du garde-chasse s'éteignit et il resta silencieux quelques secondes, l'air lointain, comme ressassant de mauvais souvenirs. Sa dispute dans le jardin d'hiver avec Madame Maxime ne devait pas y être étrangère… sous les yeux noirs de son ami s'étiraient des cernes sombres et il regretta un instant de n'avoir pas plus insisté dans sa recherche la veille. S'il avait rejoint le demi-géant pour le réconforter plutôt que d'écouter les inepties de Malfoy et son boomerang à mouvement perpétuel… Hagrid sursauta soudain comme pour se sortir de sa torpeur et fouilla dans les profondeurs de son long manteau en poil de taupe.
« Tiens, c'est ton cadeau » dit-il en lui tendant une énorme boîte en fer qui ne payait pas de mine. « Je suis désolé, tu aurais dû le recevoir ce matin sous le sapin mais avec les événements de cette nuit j'ai complètement oublié de te l'envoyer. J'espère que tu ne m'en veux pas… Joyeux Noël, Harry ».
« C'est beaucoup trop, il ne fallait pas, Hagrid ! ».
« Bien sûr que si, voyons » grogna l'homme.
Un sourire rayonnant éclaira le visage de Harry lorsqu'il découvrit tous les bonbons que contenait la boîte : Chocogrenouilles, dragées surprises de Bertie Crochue, caramels et autres sucreries colorées dont il raffolait.
« Waouh c'est incroyable ! Je… merci... ».
« Ce n'est rien du tout » bougonna Hagrid d'un geste évasif de la main.
« C'est à croire que vous avez dévalisé Honeydukes ! » s'extasia Harry en déballant une appétissante Patacitrouille. « Que voulez-vous donc dire par les événements de cette nuit ? ».
« Disons que je n'ai pas réussi à fermer l'œil de la nuit… ».
« C'est à cause de votre dispute avec Madame Maxime ? ».
« Quoi ? Je ne vois pas de quoi tu parles » mentit le garde-chasse d'un ton sec. « Madame Maxime va très bien ! Non, j'ai mal dormi à cause de ceci ».
Il désigna quelque chose sur le traîneau rempli de bois et Harry déglutit péniblement sa friandise. Ce qu'il avait initialement pris pour des couvertures en plume emmaillotées de filets étaient en réalité des poules inanimées. Il y en avait cinq ou six, et leurs yeux vitreux ne faisaient aucun doute sur leur état, ce qui ne l'empêcha pas de demander naïvement :
« Euh…. elles dorment ? ».
« Non, elles sont mortes » soupira Hagrid avec tristesse. « Je les emmène aux cuisines du château, les elfes sauront sûrement les sublimer pour le dîner de ce soir ».
« Que s'est-il passé ? ».
« Je dormais lorsque j'ai été réveillé au milieu de la nuit par un véritable boucan en provenance du poulailler. Quand je me suis précipité dehors avec Crockdur sur les talons… » Hagrid poussa derechef un soupir « Le grillage du poulailler était en partie arraché, il manquait deux de mes poules pondeuses, et les autres étaient recroquevillées dans leur abri en poussant des piaillements de peur à te rendre fou. Crockdur a refusé de me suivre quand j'ai voulu patrouiller pour retrouver l'animal qui a fait ça, alors j'ai préféré remettre le grillage en place et c'est là que j'ai remarqué que plusieurs de mes poulets gisaient morts dans l'enclos. Ça m'a mis un coup au moral. Tu parles d'une nuit de Noël... ».
Harry tapota gentiment la manche rugueuse du garde-chasse.
« Je suis vraiment désolé pour vos poules. Est-ce que vous savez qui a fait ça ? ».
« Un renard même affamé n'aurait pas pu s'attaquer à ce point au grillage, je parierais donc sur un Gobelin buveur de sang comme il y a deux ans » gronda Hagrid. « Si j'avais mis la main sur cette vilaine créature, je lui aurais fait passer le plus mauvais quart d'heure de sa vie... ».
Harry éprouva un vague sentiment de malaise. Ce n'était certainement pas un Gobelin buveur de sang qui avait attaqué les coqs de Hagrid lors de sa deuxième année mais une Ginny possédée par le journal intime de Voldemort. Et il était sûr que Ginny avait passé la nuit dans la tour de Gryffondor, Neville l'ayant raccompagnée à la fin du bal.
« C'est peut-être le même Gobelin qui a tué cet homme à Pré-au-Lard ? » suggéra-t-il. La théorie avait été assez plébiscitée tant par la presse que parmi les étudiants. Dubitatif, Hagrid haussa les épaules.
« Comme je l'ai déjà expliqué Harry, il est impossible qu'un Gobelin buveur de sang ait pu attaquer un sorcier en plein cœur d'un village aussi animé que Pré-au-Lard. Cela dit, peut-être que c'en est un qui a tué mes poules… Mais tu sais ce que je trouve bizarre ? Regarde-les ».
Harry s'approcha à contrecœur du tas de bois et examina les corps sans vie des volailles. Si leur chair bien dodue promettait de succulents plats pour le dîner de Noël, il en avait l'appétit coupé pour l'instant.
« Celui qui les a attaquées ne les a pas touchées : il n'y a pas la moindre trace de sang sur elles, il ne leur manque aucune plume et leur cou n'a pas été tordu. C'est comme si elles s'étaient évanouies sur place, comme si … elles étaient tout simplement mortes de peur ».
« Mortes de peur ? C'est possible, ça ? ».
« J'élève certaines de ces braves poules depuis plusieurs années, elles sont coriaces, habituées à la vie sauvage et n'ont pas peur des autres animaux. Elles ont déjà subi des attaques de prédateurs comme les renards, les belettes et même des lutins sournois, mais jamais aucune n'a été tuée dans des conditions aussi étranges, alors qu'est-ce qui a bien pu leur faire aussi peur au point qu'elles en meurent ? Si tu avais entendu leurs hurlements, Harry… Je ne suis pas sorti sans mon arbalète ».
Pour que Hagrid, un colosse aux mains larges comme des battoirs qui la plupart du temps se déplaçait sans arme, ait dû prendre son impressionnante arbalète pour défendre ses poules, c'est que ça avait dû être sérieux. Harry frissonna, et il tenta de se persuader que c'était lié au froid. Il s'était déjà levé ce matin-là avec quelques frissons, et soudain le plongeon la veille dans le Lac Noir ne lui avait plus paru aussi intelligent qu'alors.
« Qu'est-ce que tu fais là, toi ? ».
Derrière Harry, Pattenrond avançait de sa démarche chaloupée, son pelage fauve étincelant sur la blancheur aveuglante de la pelouse enneigée. Le chat orangé se frotta contre les épaisses bottes en cuir de Hagrid et bondit avec une surprenante élégance sur le lourd traîneau, humant les cadavres de poulets qu'il étudia de ses étranges yeux jaunes. Il ne fallut guère plus d'une poignée de secondes pour que son poil se hérisse et que ses oreilles se couchent vers l'arrière. L'air plus grognon que jamais, il feula avec une défiance qui rappela à Harry son attitude du temps où Pettigrow prétendait être un gentil rat de compagnie.
« Je l'ai toujours trouvé particulièrement perspicace ce Pattenrond » fit Hagrid d'un ton songeur. « Il doit avoir du sang de Fléreur dans les veines, tu sais ? Les Fléreurs sont des animaux très clairvoyants qui ont une grande capacité à détecter les choses qui leur paraissent louches… Il a dû sentir l'odeur de notre agresseur. Je me demande si Hermione accepterait de le laisser vagabonder par chez moi pour remonter sa piste... ».
« Hermione est repartie tout à l'heure passer le reste des vacances de Noël chez ses parents. Pattenrond est à vous autant que vous le voulez. Qu'est-ce que tu en dis, Pattenrond ? Aider Hagrid à retrouver le tueur de poules, ça vaut bien quelques Chocogrenouilles, non ? ».
Pattenrond s'ébroua, faisant voleter des filaments de neige autour de lui.
« Lui et Crockdur s'entendent à merveille » commenta Hagrid en retrouvant le sourire. « Ils feront de bons acolytes de chasse ».
D'humeur un peu plus légère, ils reprirent la direction du château.
Alors qu'ils se séparaient dans le vaste hall, Harry demanda soudain :
« Hagrid… pourquoi est-ce que certaines personnes peuvent voir les Sombrals et pas d'autres ? ».
Le garde-chasse s'immobilisa près de l'imposant tas de bois qu'il était en train de défaire. S'il parut hésiter un instant, il fut moins réticent que Snape à lui fournir une explication et lui répondit simplement :
« Oh, seules les personnes ayant vu quelqu'un mourir ont la capacité de voir les Sombrals. Pour les autres, ils restent invisibles. C'est pour cela qu'ils traînent une mauvaise réputation Harry, mais ne t'y trompes pas, ce sont des chevaux adorables qui ne feraient pas de mal à une mouche. J'ai d'ailleurs un cours qui y est consacré mais ce n'est pas avant la cinquième année ».
Perturbé par la révélation, Harry n'osa pas lui demander qui il avait vu mourir. L'homme était déjà contrarié par la mort de ses poules, il n'avait probablement pas envie qu'on lui rappelle de mauvais souvenirs. Alors il accepta sa réponse et, en silence, s'éloigna avec sa boîte remplie de bonbons, laissant Hagrid entreposer les bûches près des cheminées du hall.
Il passa le trajet qui le menait aux quartiers de Gryffondor à ruminer la réponse de Hagrid. A quoi donc pouvaient bien ressembler des chevaux ailés spectraux que seuls les gens ayant côtoyé la mort pouvaient voir ? Ils ne devaient pas être si dangereux que ça si Poudlard les utilisaient pour tirer les diligences pleines d'élèves insouciants… Il frissonna pendant qu'il s'attaquait aux derniers escaliers. Tout bien réfléchi, il n'était pas mécontent que ces étranges créatures demeurent invisibles à ses yeux, si avoir le luxe de les voir signifiait assister à la mort de quelqu'un. Il comprenait mieux la réponse évasive de Snape, à présent.
Franchissant le portrait d'une Grosse Dame dodelinante coiffée d'un chapeau de lutin de Noël avec une guirlande en guise de foulard, qui avait probablement trop forcé sur le champagne à en juger la bouteille vide de Canard-Duchêne Charles VII qui errait misérablement dans un bord inférieur du cadre, il traversa une salle commune peu fréquentée et se rendit jusqu'au dortoir désert.
Là s'enchevêtraient des mètres carrés de papiers cadeaux tous plus colorés les uns que les autres et minutieusement déchirés, qu'aucun garçon ne s'était donné la peine de ramasser dans la précipitation du déballage. Harry se débarrassa de son manteau trempé qu'il mit à sécher près d'une cheminée dont il raviva les flammes.
« Incendio ».
Sans se presser, il passa un moment à ranger le dortoir désormais désert jusqu'à la fin des vacances avant de s'asseoir en tailleur sur le tapis moelleux et de nourrir au fur et à mesure le feu avide de papiers cadeaux déchiquetés. Le craquement du bois dans le foyer était apaisant et le ballet des flammes, hypnotique. Il resta longtemps à fixer le feu avant de se décider à vider la moitié de sa malle pour mettre la main sur le fin sablier qu'il avait gagné à l'issue de la première tâche.
Il récupéra le couteau magique offert la veille par Sirius qu'il avait laissé dans sa cape de soirée, et dont la lame en acier renforcée était supposément capable de venir à bout de la plupart des serrures. L'ouverture impénétrable du coriace sablier allait-elle enfin céder ?
Sous les yeux en émeraudes du hibou gravé sur la lame, il inséra la pointe étincelante du couteau sur le loquet verrouillé du sablier, força sur le manche, essayant de percer une ouverture pour enfin atteindre le si précieux parchemin qu'il renfermait. Hélas le couteau, s'il entamait la dorure du clapet, ne parvenait guère à l'ouvrir. Peut-être n'était-il pas adapté pour des ouvertures si étroites ? A croire que les organisateurs du Tournoi s'étaient amusés à jeter sur le sablier un sortilège Incassable…Exaspéré, Harry finit par y donner de petits coups secs et répétés.
« Allez » grinça-t-il entre ses dents. « Ouvre-toi, espèce de sale petit … aïe ! ».
Comme pour le punir de son grossier langage, la lame glissa au même moment sur le cadran, ouvrant à la fois le sablier et sa paume. Poussant un juron, il envoya valdinguer le sablier d'un coup de pied et ramena sa main blessée contre son ventre. Du sang ruisselait de la blessure, une entaille assez profonde sur la paume à la base de son pouce. Pestant contre lui-même, il fouilla pêle-mêle ses tiroirs pour y dénicher une bandelette de gaze, vestige de sa rencontre avec la Vouivre. La blessure était douloureuse mais heureusement sans gravité. Au moins ça n'avait pas servi à rien car à présent le sablier était enfin déverrouillé.
Alors qu'il s'agenouillait pour le récupérer sous le sapin de Noël en direction duquel il avait filé, son regard accrocha un paquet en kraft vert sombre vierge de toute inscription qu'il n'avait jusqu'alors pas remarqué. Et il était certain que ce paquet n'y était pas ce matin lorsqu'il avait quitté la chambre. Si le destinataire du cadeau ne faisait aucun doute, étant posé devant ses bottes de Quidditch cirées, son expéditeur était pour le moins inconnu. Seul un sceau en cire fermait l'épaisse enveloppe au dos.
Des armoiries estampées d'un serpent dressé prêt à frapper.
« Serpentard… » soupira-t-il.
Il était presque sûr que c'était une farce de mauvais goût orchestrée par Malfoy… Une Bombabouse programmée pour lui exploser au visage au moment où il ouvrirait le paquet, un exemplaire du vorace Monstrueux Livre des Monstres avide de lui mordre les doigts, de dégoûtants Bubobulbs ou encore des outils pointus et rouillés expédiés tout droit de la boutique de Barjow & Beurk, il s'attendait à tout. S'abritant dans une alcôve du dortoir, il lança prudemment un Diffindo, prêt à se jeter derrière une armoire pour échapper à une imminente explosion.
Le sortilège de Découpe cependant ne produisit rien d'autre qu'un déchirement sans conséquences dramatiques, et lorsqu'il fut certain que le dortoir ne se transfigurerait pas en ruines fumantes, Harry se résolut à découvrir ce que cachait le mystérieux paquet.
La fine mallette en cuir qui s'y trouvait ne portait ni signature ni message.
Cela ne l'empêcha pourtant pas de s'asseoir, le cœur battant, sur le parquet jonché d'aiguilles de sapin, quand il croisa des yeux identiques aux siens.
Soigneusement lisérée d'un cadre en bois clair, la photo figée saisissait le portrait d'une fillette qui ne devait pas avoir plus de onze ans. Une fillette aux cheveux d'un roux sombre sagement coiffés, installée à la table de la Bibliothèque de Poudlard et plongée dans un épais grimoire, lui renvoyait un regard vert empli de surprise. A l'évidence, le photographe n'avait pas prévenu Lily Evans, ce qui était l'effet recherché… C'était la toute première fois que Harry voyait une photo de sa mère enfant.
« Lily... » murmura-t-il avec révérence.
Une autre photo, animée cette fois-ci, représentait une Lily un peu plus âgée que lui, prise à côté du Lac Noir. L'écharpe de Gryffondor nouée autour du cou, ses cheveux roux éblouissants flottaient au vent en boucles sauvages et auréolaient un visage rieur. Elle tenait dans ses mains un bouquet de violettes dont le parfum lui plaisait, à en juger son sourire épanoui. L'émotion lui serrant la gorge, Harry étudia longuement le doux visage de la jeune fille. Ce n'est qu'alors qu'il réalisa à quel point ils se ressemblaient. Outre les prunelles identiques, il avait hérité des fossettes de Lily, ces fossettes qui lui donnaient ce sourire si familier…
Sentant ses yeux le picoter, il passa au dernier portrait de sa mère désormais adulte et revêtue d'une longue cape de voyage sombre. La photo semblait avoir été prise dans la travée obscure d'une église, et seul le bougeoir qu'elle tenait illuminait le sourire tendre qu'elle offrait à Harry. De longues minutes durant, il lui sembla qu'il n'avait jamais été que le seul heureux destinataire de ce sourire, le sourire d'une mère à son fils. Il l'imagina, penchée sur son berceau et lui murmurant des paroles réconfortantes pour l'endormir.
Affligé de sentiments contradictoires où se côtoyaient la joie autant que la tristesse, il rangea soigneusement les précieuses photographies dans le porte-document et se mit à la recherche de Snape. Parce qu'il ne faisait aucun doute que ce cadeau venait de lui.
L'homme cependant n'était pas à son bureau puisqu'il y trouva porte close, et seule la rencontre fortuite avec le professeur Flitwick qui faisait léviter une énorme couronne de houx au-dessus de la porte d'une salle de classe lui évita de perdre des heures à arpenter les couloirs à l'affût des capes noires du Maître des Potions.
« Le professeur Snape est dans sa réserve personnelle M. Potter, il a des chaudrons à surveiller comme le lait sur le feu ».
Harry laissa derrière lui la voix flûtée du professeur de Sortilèges et rebroussa chemin en direction des cachots glacés.
La porte en bois sombre de la réserve s'ouvrit d'elle-même lorsqu'il frappa trois fois.
« Entrez et refermez la porte derrière vous M. Potter » s'éleva la voix du Professeur alors qu'il hésitait à entrer.
Harry n'avait encore jamais eu l'occasion d'entrer dans la réserve personnelle de Snape qui était un territoire défendu pour quiconque ne souhaitait pas trépasser dans maintes souffrances. Il s'agissait d'une spacieuse salle aux murs garnis d'étagères qui grimpaient jusqu'aux croisées d'ogives du plafond et sur lesquelles figuraient des centaines voire des milliers de fioles, flacons, bocaux et autres rangements, des étals soigneusement organisés d'ingrédients et une multitude de plantes. Au milieu de la pièce courait un long établi où reposaient plusieurs chaudrons brillants et prêts à servir. Contrairement à ce que l'on aurait pu attendre d'un cachot digne de ce nom, la réserve n'avait rien d'un lieu humide et sinistre, et ses murs en pierre claire que réchauffait un feu ardent étaient éclairés par la pâle lumière du jour traversant les fenêtres en forme de soupirail.
Mains protégées de gants en peau de dragon et cinglé d'un long tablier noir jusqu'au buste qui lui donnait des airs inquiétants d'assassin équarrisseur, Snape le regarda pénétrer dans sa réserve privée. Pendant quelques instants, ils s'observèrent sans piper mot, l'un semblant attendre que l'autre parle, avant que le Professeur ne soupire :
« Oui, M. Potter ? Je n'ai pas toute la journée devant moi ».
Prenant son courage à deux mains et ignorant son cœur qui s'emballait, Harry s'approcha lentement avec sa chemise en cuir brun, que l'homme identifia sur-le-champ. Comprenant ce que venait faire le garçon, Severus l'invita à le suivre et tourna les talons, passant près d'un pilier en pierre de la réserve.
« Suivez-moi derrière, j'ai sur le feu des potions nécessitant une vigilance de tous les instants. Et prenez garde à l'aigle ».
Avant que Harry n'ait pu enregistrer cette remarque saugrenue, un glapissement fusa sur sa droite et il se recula dans un sursaut, manquant de peu de percuter le Professeur.
Les serres acérées enroulées sur un perchoir dans l'ombre du pilier, un rapace au ailes d'ébène et au poitrail blanc immaculé le dardait de son regard jaune et perçant. Il reconnut aussitôt l'aigle qui avait fait une entrée remarquée lors du petit-déjeuner dans un atterrissage fulgurant sur la table des professeurs, transportant un colis faisant le double de sa taille et toisant le Maître des Potions avec cette condescendance dont seuls sont capables les oiseaux de proie. Ce n'était pas tous les jours qu'un oiseau de deux mètres d'envergure venait planer sous le ciel enchanté de la Grande Salle, et a fortiori pas tous les jours qu'un tel oiseau s'arrogeait le droit de renverser l'élégant dressage de la table des professeurs. Les murmures des étudiants étaient allés bon train sur ce que pouvait bien contenir ce mystérieux cadeau pour le moins encombrant...
Harry se garda bien de sourire au souvenir désopilant d'un Snape furieux éclaboussé de café brûlant et de confiture, veillant à rester à distance respectable d'un coup de bec possiblement dévastateur.
« C'est un aigle martial originaire de l'Afrique subsaharienne » lui apprit Snape en évaluant le rapace d'un œil courroucé. « Ne soutenez pas son regard trop longtemps, il pourrait le prendre comme un message de défi et s'énerver, or il n'y a rien au monde que j'aimerais davantage éviter qu'une réserve entière ravagée par un volatile en colère, est-ce bien clair ? ».
Si son port militaire et ses yeux inquisiteurs couleur lave lui conféraient une allure impressionnante, le rapace n'avait cependant pas l'air enclin à se livrer à de telles exactions, plus occupé à picorer un bol de lézards morts que Snape avait mis à sa disposition.
Le Serpentard le conduisit dans une vaste salle sensiblement moins lumineuse et plus froide que la précédente, et qui semblait être son versant sombre, tant dans son atmosphère bleutée que dans les contenus indistinct des bocaux qui peuplaient les étagères du fond. Ici mijotaient pas moins de cinq chaudrons entreposés sur un établi jonché d'ingrédients manifestement en cours d'utilisation par le maître des lieux.
« Ne touchez à rien sans ma permission ».
Qu'il se rassure, Harry n'avait pas la moindre intention de balader ses mains sur les corps gluants que renfermait le récipient dont il venait de se saisir. Se hissant sur le haut tabouret situé en bout de table que le Professeur lui désigna, il se laissa machinalement glisser dans l'observation de la préparation des potions, notant la fluidité stupéfiante avec laquelle Snape naviguait d'un chaudron à l'autre, ajoutant les ingrédients dans celui-ci, ajustant la température du feu de celui-là, remuant jusqu'à obtenir la teinte désirée. Comme à chaque fois qu'il le voyait brasser une potion, ses gestes étaient si naturels que cela en paraissait simple. Ça n'avait évidemment rien de simple.
« M. Potter, compte tenu votre intérêt pour la matière, je suis certain que vous n'êtes pas venu jusqu'ici pour apprécier mes capacités de Maître des Potions. Alors parlez, je suis tout à fait en mesure de vous écouter pendant que je travaille ».
Sans se laisser rebuter par l'accent ironique qui pointait dans les mots du Professeur, Harry s'éclaircit la gorge et se jeta à l'eau :
« J'ai trouvé votre cadeau sous le sapin à mon retour au château. C'est l'un des plus beaux cadeaux que j'aie jamais eu, merci pour tout ».
La déférence était telle dans la voix du garçon que Severus leva les yeux de ses chaudrons bouillonnants, haussant un sourcil.
« Allons, ce ne sont jamais que de simples photos ».
« Ce sont beaucoup plus que de vulgaires photos » répondit le garçon en serrant la pochette en cuir contre lui comme s'il craignait qu'on la lui vole. « Ce sont des photos de Lily ».
Severus, qui n'avait pas l'habitude de voir cette expression aussi grave sur le visage du gamin, masqua soigneusement son trouble.
« Que me chantez-vous là ? Vous n'allez pas me faire croire que vous n'aviez jamais vu des photos de votre mère auparavant ».
« Je n'avais encore jamais vu à quoi elle ressemblait, enfant ». A qui elle ressemblait, corrigea Severus en son for intérieur, tout en intégrant les mots du garçon. « Hagrid m'a bricolé un album de mes parents quand j'étais en première année, mais toutes les photos datent de quand elle était adulte et lorsque j'étais déjà né ».
« Comment cela ? Pétunia ne vous a-t-elle donc pas montré les albums de famille des Evans ? »
Le silence du Gryffondor était éloquent. Il s'efforça de ne rien montrer de son mécontentement, renforçant sa prise autour de son couteau.
« Tante Pétunia m'a raconté une fois qu'elle avait jeté les photos de mes parents après… leur accident. De toute façon si j'en parlais, j'étais puni alors... ».
Severus posa son couteau afin de ne commettre aucune bêtise. Il allait ponctuer cette réponse d'une remarque acerbe sur la sœur de Lily mais se ravisa en voyant le regard plein d'espoir que lui offrait Potter. Ce dernier était venu le voir pour qu'il lui parle de sa mère, il méritait mieux que de l'entendre fustiger le comportement égoïste de sa tante. Réduisant la température de son chaudron, il prit le temps de refouler son ressentiment en débarrassant le plan de travail sous l'œil patient et attentif de Potter.
« Lily Evans était la lumière » annonça-t-il en préambule, de son timbre caressant.
Et Severus associait sa mort au début des Ténèbres, à la tombée de la nuit, à la plongée dans l'obscurité.
Sa seule étoile était morte.
Le dos droit sur son tabouret, Harry l'écouta lui parler de sa mère. Plusieurs minutes durant, ils eurent une discussion des plus posées, où il l'écouta lui parler d'une femme brillante dont la bonté n'avait d'égal que le courage, et qui si jeune savait rendre la vie plus douce aux autres, savait voir au-delà des apparences et faire ressortir le meilleur en chacun. Il l'écouta lui parler de ses qualités et de ses manies, de ses défauts et de son tempérament parfois fougueux qui ne manquait pas d'alimenter leurs disputes.
« Gryffondor, somme toute » se contenta de commenter Snape en éparpillant une poudre non-identifiée au-dessus d'un chaudron.
Harry ne manqua ni la pointe d'affection dans son murmure, ni le fin sourire en coin qui étirait ses lèvres. Il appréciait que le professeur ait répondu à ses quelques questions concernant Lily, et il devinait derrière le ton doux et prudent du Maître des Potions qu'il n'y avait pas eu qu'une histoire d'amitié entre les deux. C'était davantage un amour passionnel, et si une partie de lui-même était mal à l'aise de l'envisager compte tenu de sa loyauté envers James, l'autre partie était heureuse d'en apprendre davantage sur la jeunesse de sa mère.
« Comptez-vous toujours vous rendre à Pré-au-Lard cet après-midi ? » finit par lui demander Severus. « Je me rend à Godric's Hollow cet après-midi, vous pourriez m'accompagner si vous le souhaitez » proposa-t-il en regardant le garçon d'un air entendu, et il fut pour le moins surpris de sa réponse incongrue.
« Godric's Hollow ? Qu'est-ce que c'est, une boutique de potions ? ».
Pris au dépourvu, Severus suspendit son geste au-dessus de sa balance en laiton, où il pesait de la poudre de pieuvre musquée. Potter n'allait pas lui faire avaler qu'il ne connaissait pas Godric's Hollow… Il allait recadrer d'un ton plus cinglant le trait d'humour déplacé du petit impertinent lorsqu'il croisa le regard perdu du Gryffondor, ce qui lui fit l'effet d'un coup de poing dans la poitrine.
« Une boutique de potions ! » répéta-t-il avec consternation.
Sans pouvoir retenir une exclamation dédaigneuse, il jeta une pleine poignée de poudre de pierre d'alun dans le dernier chaudron où une gerbe explosa, faisant sursauter le garçon, et fit le tour de l'établi pour se positionner devant lui. Conscient d'avoir proféré une énormité sans comprendre ce qui avait pu à ce point agacer son professeur, Harry se redressa anxieusement sur son tabouret et se tint sur ses gardes. Mais Snape se contenta de croiser ses mains dans le dos avec contrariété.
« Pour votre gouverne M. Potter, Godric's Hollow n'a rien d'une boutique du Chemin de Traverse ou de Pré-au-Lard, il s'agit d'un village des Cornouailles où vivaient vos parents, c'est dans le cimetière qu'ils reposent désormais. Vous l'ignoriez ? » s'enquit-il inutilement en voyant les yeux du garçon devenir ronds comme des soucoupes. « N'avez-vous donc jamais eu l'occasion ou ressenti la nécessité de vous recueillir sur leur tombe ? ».
Sonné par la révélation, Harry s'efforça de se ressaisir :
« Je n'ai jamais vraiment… enfin, quand j'avais sept ans, les Dursley m'ont emmené assister à l'enterrement d'une lointaine vieille tante et je leur ai demandé si mes parents aussi étaient enterrés dans ce cimetière et… ».
« Et ? » reprit Severus lorsqu'il vit la moue contrite que fit le garçon. « Je ne suis pas expert en déchiffrement des grimaces, Potter ».
« Tante Pétunia m'a pincé le cou en me demandant de me tenir tranquille et de ne plus jamais parler de mes parents. Le soir avant d'aller dormir, l'oncle Vernon est venu dans mon p… dans ma chambre, et m'a juré que s'il me reprenait à poser des questions sur mes parents, il m'enfermerait en pleine nuit dans le cimetière jusqu'à ce que les morts-vivants m'attrapent les chevilles et me dévorent ».
« Charmant » grinça Severus, notant au passage l'hésitation du Gryffondor. Venu dans son quoi ? Qu'avait-il failli révéler ?
« J'ai fait des cauchemars sur les zombies ensuite » poursuivit Potter dans un rire nerveux qui sonna faux. « Je croyais dur comme du fer qu'à minuit des cadavres allaient ramper hors de leurs tombes pour venir me grignoter les orteils dans mon lit… j'étais stupide, je n'avais pas compris que mon oncle avait dit ça pour rire ».
Severus ne trouvait pas du tout ça drôle, et il ne se priva pas de le lui faire savoir, d'autant qu'il était presque certain que l'homme avait dit ça pour terrifier l'enfant et non pas seulement, pour rire. Pure mesquinerie.
« La seule personne stupide était votre oncle » conclut-il avec brutalité. Plus il en apprenait sur le garçon, moins il aimait ça. On ne racontait pas de telles sornettes à des gamins de sept ans… « Sa tentative d'intimidation a, j'imagine, fonctionné ? ».
« Je n'ai plus jamais posé la question » lui confirma Harry. « Et comme personne n'en parlait à la maison, j'en ai toujours déduit qu'ils n'étaient pas… qu'ils n'avaient pas… ».
« Qu'ils s'étaient subitement volatilisés sans que personne n'aie jamais cherché à honorer leur mémoire et leur offrir une sépulture à leur hauteur ? ».
A voir le regard abattu et la subite pâleur de Potter, c'était exactement ce qu'il s'était imaginé. La culpabilité criante qu'il lisait sur son visage fit craindre à Severus d'affronter une nouvelle scène où le garçon se prétendrait être le fils indigne de ses parents.
« Je pensais que vous le saviez » poursuivit le Serpentard à voix basse. « Après tout, ce qu'il s'est passé ce soir-là il y a treize ans figure dans la plupart des livres d'Histoire Moderne, et le village où s'est déroulé le drame y est mentionné, ce qui en a fait un lieu de recueillement pour de nombreux sorciers dans les années ayant suivi. N'avez-vous jamais rien lu de tel sur votre propre histoire ? ».
« Je… j'ai dû le lire il y a longtemps dans les Grands Événements de la sorcellerie au XXe siècle que m'avait prêté Hermione mais… j'ai peut-être oublié le nom du village de mes parents… Je n'ai jamais relu d'articles sur ce qui s'est passé quand Voldemort a tué mes parents. Ça me rend triste ».
« C'est compréhensible ».
« Ça ne veut pas dire que je ne pense jamais à mes parents » se récria le garçon dans un sursaut défensif. « Je pense souvent à eux, je n'ai juste jamais songé qu'il y avait un endroit où j'aurai pu me recueillir ».
« Je vous donne l'occasion de vous recueillir sur la tombe de vos parents. Accompagnez-moi à Godric's Hollow plutôt que de passer l'après-midi à errer seul à Pré-au-Lard » proposa Severus en espérant qu'il n'aurait pas à regretter cet accès de bonté. Au moins, il l'aurait à l'œil. « Qu'est-ce que vous en dîtes ? ».
Une agaçante méfiance flottait sur le visage du Gryffondor.
« C'est vrai ? Ce n'est pas une blague ? ».
« Que redoutez-vous, au juste ? Que je vous kidnappe une fois que nous aurons franchi l'enceinte du parc ? ».
Potter le scruta quelques secondes de ses yeux inquisiteurs comme pour juger l'honnêteté de sa proposition, puis se détendit avec un sourire empreint d'une reconnaissance qu'il n'aima pas. Par Merlin, il lui suggérait de se rendre dans un cimetière le jour de Noël, pas de l'emmener dans un parc d'attractions ! Refoulant une nouvelle onde de fureur à l'idée que les Dursley aient renié ce simple droit à leur neveu de visiter ses défunts parents, il revint derrière son établi, inspectant les potions qui mijotaient dans ses chaudrons.
« Alors, Potter ? Décidez-vous : oui ou non ? » exigea-t-il.
« Bien sûr que oui ! » s'enthousiasma Harry en sautant de son tabouret. « Quand est-ce qu'on y va ? ».
« Rejoignez-moi dans deux heures lorsque j'aurai terminé mes préparations, devant les grilles de Poudlard côté parc. Et tâchez d'être à l'heure sinon je partirai seul, est-ce bien clair ? ».
« Comme de l'eau de roche ! ».
« Vous pouvez disposer, dans ce cas » fit Severus avec autorité en lui indiquant la porte du cachot. « Et ne vous hasardez pas à caresser l'aigle martial au passage ».
Le garçon accueillit la mise en garde avec une exclamation amusée et quitta le cachot avant que le Maître des Potions n'aie pu le reprendre sur son langage. Il resta immobile devant ses potions, prêt à intervenir en cas d'incident, et lorsqu'il fut assuré que nul cri d'orfraie ni battement d'ailes ne s'élèverait depuis la pièce d'à côté, il dissémina ses épines de prunier de Damas au gramme près dans son chaudron le plus exposé au risque d'explosion.
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Le village de Pré-au-Lard disparut de son champ de vision, et les volutes de fumée des maisonnées furent avalés dans le tourbillon infernal du transplanage d'escorte. Harry ferma les yeux pour ne pas paniquer face à la sensation atroce d'être coincé en étau dans quelque chose de très étroit, ce qui ne l'empêcha pas de se retrouver plié en deux lorsqu'il refit surface avec fracas contre un sol aux pavés irréguliers. A moitié agenouillé, il lutta contre le violent tournis qui l'assaillit, bien conscient qu'à ses côtés, le Professeur était apparu avec une rare élégance, comme s'il ne venait pas le moins du monde de traverser le pays entier.
« Dois-je invoquer un Médicomage ? » s'enquit sa voix de velours au moment où il se redressait. « J'aurais pensé qu'après nos transplanages d'escorte rapprochés expérimentés cet été, vous vous seriez accoutumé à la sensation ».
« Ça ne m'avait pas manqué… » répondit-il, choisissant d'ignorer le sarcasme, Snape étant sûrement de ceux qui pensaient que ne pas savoir transplaner en étant escorté était faire montre de faiblesse. « Et personne ne m'a jamais donné la technique pour atterrir sans tomber ou avoir le vertige ».
Snape dut se sentir clairement visé car il émit un son amusé qui le choqua.
« Il n'y a pas besoin de technique M. Potter, toute personne un minimum dotée d'un sens de l'équilibre et de l'orientation est apte à se réceptionner sans s'affaler dans la poussière. Tout au plus, un léger vacillement ».
« Je n'ai pas grandi avec des sorciers professeur, tout ça est très nouveau pour moi ».
Harry fut doublement surpris de voir le coin de ses lèvres tressauter tandis qu'il acceptait sans hésitation sa main tendue pour l'aider à se relever. Non pas qu'il en ait eu besoin mais il appréciait le geste, venant de Snape.
« Il a fallut nombre d'essais infructueux à ta mère avant qu'elle ne parvienne à maîtriser le transplanage tout court sans trébucher. Les premières fois, elle s'évanouissait. Ça avait le don de prodigieusement l'agacer ».
« Réconfortant ».
Espérant que l'instinct lui viendrait plus rapidement qu'à Lily, Harry suivit un Snape un peu trop moqueur le long du passage couvert et désert dans lequel ils venaient de transplaner, pour déboucher sur une petite place cerclée de maisons et magasins en pierre au charme certain, décorées traditionnellement pour fêter Noël. Sous un ciel plus dégagé que celui de Pré-au-Lard, un sapin sobrement décoré veillait au chevet d'une église aux vitraux colorés et illuminés, devant laquelle se tenaient quelques passants partageant ce qui devait être du vin chaud ou un chocolat. Plus loin, des villageois se promenaient sans leur prêter attention tandis qu'un lointain haut-parleur diffusait un cantique religieux. Il ne manquait plus qu'un peu de neige pour parfaire le décor de conte de Noël.
« Godric's Hollow » annonça le Professeur. « Un village fort charmant, bien que je doute qu'on y trouve une boutique de potions ».
Au centre de la place s'élevait un monuments aux morts représentant un soldat de bronze ployant sous le poids de la guerre et du désespoir, implorant à genoux une gigantesque croix en granit. Aux combattants tombés pour la Liberté, la Patrie reconnaissante, déchiffra Harry quand ils furent suffisamment proches de l'autel. Il ne s'attendit pas à ce que le monument se brouille et se métamorphose soudain en une statue de sa famille sous ses yeux éberlués. Il se figea comme frappé par la foudre, gravant dans son esprit les visages de James, de Lily, et du bébé que cette dernière lovait contre son son épaule, les yeux rieurs et bienveillants.
Ils étaient si fidèlement retranscrits qu'il s'attendait presque à ce qu'ils s'animent et reprennent leurs habitudes comme si de rien n'était. Se remettant du choc, il finit par se tourner vers Snape :
« Je ne savais pas qu'il y avait une statue pour rendre hommage à mes parents. C'est comme s'ils avaient l'air… vivants. Mais ils ne reviendront pas. Ils ne reviendront jamais. Ils sont morts pour l'éternité ».
Il se détourna sans voir le regard que le Serpentard posa sur lui.
L'air aussi impénétrable qu'un roc, Severus laissa vagabonder son regard sur le visage impassible qu'essayait vainement de se forger le garçon, puis le visage en bronze du bébé que portait Lily. Les sculpteurs avaient été doués, indéniablement…
Dieu… le doux visage d'un jeune enfant, encore un bébé souriant aux joues rebondies et aux fossettes… les fossettes si semblables à celles de sa Lily… Il occluda comme à chaque fois que la douleur pernicieuse venait lui tordre le ventre. C'est fou ce que ce monument lui faisait le même effet chaque fois qu'il y passait… fou ce que le visage du bébé innocent et pas encore orphelin le ramenait sans cesse impitoyablement au point de départ, à cette nuit où tout avait basculé… une nuit où dans le cottage des Potter il avait découvert, au milieu des cadavres glacés de ses parents, un Harry criant de tous ses poumons, une cicatrice ensanglantée barrant son front pâle et les yeux noyés de larmes… des yeux… ses yeux… Il n'était plus sûr qu'emmener le garçon ici soit tout à fait une bonne idée, à présent…
« Le cimetière est derrière l'église » déclara-t-il d'un ton dépourvu d'émotion.
Le garçon ne semblait attendre que son intervention pour s'arracher à sa contemplation. Sans un regard en arrière, Severus fit volte-face en direction de l'église où les Moldus réunis autour de leurs verres de vin chaud ne semblaient pas s'étonner de leur long recueillement devant un monument aux morts. Ils avaient probablement accepté que certains faits dans le village échappaient à leur entendement.
« Il nous reste quelques heures de répit avant minuit » indiqua Snape en le voyant s'arrêter au seuil du cimetière. « L'heure de la ronde des morts-vivants n'a pas encore sonné ».
Décelant l'encouragement dissimulé derrière l'ironie, Harry pénétra le territoire silencieux des morts, les yeux glissant sur les tombes sans les voir, avec en unique ligne de mire les capes noires conquérantes du Professeur. Ce dernier avançait sans la moindre hésitation. Lorsqu'il bifurqua à l'angle d'un caveau gothique envahi de ronces sauvages, il comprit que l'homme aurait pu s'y orienter les yeux fermés. Combien de fois était-il venu se recueillir ici ? Combien avaient su pour ses parents, et combien n'avaient jamais jugé utile de le prévenir qu'ils étaient enterrés à Godric's Hollow ? Ravalant une pointe d'amertume que submergeait l'appréhension à mesure qu'il s'avançait dans le cimetière, Harry sentit son ventre se nouer quand il vit Snape s'arrêter.
Là, au bout d'une rangée de pierres tombales que veillait un peuplier dodelinant, reposaient James et Lily, liés à jamais devant l'Éternel.
Il s'écoula de longues minutes avant que Harry ne prenne la parole d'une voix serrée après avoir lu l'épitaphe gravée dans la pierre marmoréenne de la tombe.
« Le dernier ennemi qui sera détruit c'est la Mort. Qu'est-ce que c'est supposer vouloir dire ? ».
« C'est un verset tiré de la Bible, le premier épître aux Corinthiens » précisa Snape, surprenant suffisamment Harry pour qu'il détache son regard de la pierre tombale. « Il signifie que l'âme ne cesse pas de vivre avec la mort d'une personne, et qu'elle ressuscite dans un autre royaume ».
« Je ne savais pas que les Sorciers avaient une religion ».
« L'un n'empêche pas l'autre ».
Vu le visage aussi fermé que possible du Professeur, Harry préféra ne pas lui demander s'il était concerné. Tirant sa baguette de la manche, l'homme esquissa un cercle dans les airs et fit apparaître une couronne de fleurs blanches qui se déposa doucement sur la tombe. Des hellébores, comme celles qui avaient fleuri la veille sous le chêne du jardin d'hiver. Des roses de Noël, avait dit Snape.
« Elles sont belles. Je pensais que vous auriez fait apparaître des lys » commenta-t-il avec maladresse car il ne voyait pas ce qu'il pouvait dire d'autre dans un moment aussi solennel.
« Les lys ne survivent pas à la rigueur de l'hiver, elles auraient tôt fait de dépérir ».
L'émotion qu'il n'avait cessé de combattre revint au galop et il serra les poings à s'en faire mal pour ne pas pleurer, gardant le regard rivé sur la pierre froide de la tombe de ses parents. Il espéra que Snape ne s'en apercevrait pas.
La main réconfortante qui se posa sur son épaule vint contrecarrer ses espérances.
Au bout de ce qui lui sembla être une éternité, lorsqu'il eut maîtrisé son envie de pleurer, le Professeur suggéra à voix basse :
« Allons nous promener un peu ».
Harry acquiesça mécaniquement du menton, comprenant qu'il n'était sûrement pas le seul à avoir la sensation qu'une enclume géante lui comprimait la poitrine. Il caressa le marbre glacé avec tristesse, marbre qu'il aurait embrassé s'il avait été seul. Une autre fois…
Il se sentit un peu mieux lorsqu'il eut franchit les grilles du cimetières, comme si ses poumons s'autorisaient à reprendre un peu d'air. Déjà, la pression dans sa nuque s'allégeait.
Plutôt que de les ramener vers leur point de transplanage, Snape bifurqua près d'un bar aux couleurs pastels, et ils traversèrent un Godric's Hollow que Harry trouvait de plus en plus charmant. Avec ses sapins installés à chaque coin de rue, ses minuscules lutins et farfadets qui se balançaient d'un toit à l'autre et se baladaient sur les guirlandes, le bourg typique des Cornouailles était traditionnellement décoré pour fêter Noël. Plus d'une fois, ils furent chaleureusement salués par les badauds qu'ils croisèrent.
« Halte-là, promeneurs ! ».
La voix pleine de gouaille qui les hélait de la sorte appartenait à une dame rondelette qui rappela aussitôt à Harry la matriarche du clan Weasley, et plongeait une louche dans une gigantesque cocotte fumante. Autour du stand, quelques personnes partageaient une tasse.
« Vous goûterez bien de ce délicieux vin chaud au Calvados offert par la maison, mon bon monsieur ? Nous avons du chocolat fait maison à l'intérieur pour votre fils, et bien d'autres choses encore à déguster, venez donc en profiter avant de braver le froid ». Elle désigna dans son dos le pub animé. « Approchez, n'ayez pas peur ».
Harry, amusé que la femme les prenne pour les membres d'une même famille, ne manqua pas le haussement de sourcil du Professeur. Preuve que la visite au cimetière l'avait plus ébranlé qu'il ne le montrait, l'homme n'hésita pas longtemps avant de lever les yeux au ciel et de céder à l'appel de l'arôme exquis que dégageait la marmite en cuivre scintillant. La dame lui servit une généreuse rasade de vin chaud et, voyant que Harry semblait en avoir l'eau à la bouche, commença à le servir.
« Pas d'alcool pour lui » l'arrêta cependant Snape. « Il est un peu jeune pour cela, et je n'ai nulle envie d'expérimenter un cas d'ivresse le jour de Noël ».
« On aura tout de même essayé » chuchota-t-elle au Gryffondor dans un clin d'œil complice.
Un homme d'âge mur aux allures de bûcheron surgit du bar au même moment pour mettre entre les mains de Harry une tasse de chocolat fumante qui lui éveilla aussitôt les papilles.
« Votre fils a l'air un peu pâlichon, notre chocolat va le ragaillardir un peu ».
Ce fut comme si Snape avait reçu une gifle, et Harry s'amusa de le voir bredouiller une réplique, tant il était rare que le Maître des Potions soit à cours d'explication. C'était même, en réalité, une première.
« Je ne suis pas son… il n'est pas mon… ».
Mais Harry ne sut jamais ce qu'il n'était pas car le dernier mot du Professeur fut englouti par un « Joyeux Noël ! » tonitruant. Il se hâta de tremper ses lèvres dans son onctueux chocolat pour éviter de se faire attraper avec un sourire railleur sur le visage tandis que Snape noyait son trouble dans le vin aux épices et au Calvados qui devait s'avérer excellent puisqu'il se fendit d'un hochement de tête appréciateur. Ils restèrent là quelques minutes avec les Moldus, profitant d'un moment de partage simple pour se réchauffer. Par chance leurs hôtes éphémères étaient suffisamment bavards pour eux, et ne parurent pas rebutés par les petites remarques sarcastiques distillées par Snape lorsqu'il fut question de débattre des meilleures recettes de vin chaud.
Son chocolat avalé, Harry se sentait beaucoup mieux qu'au sortir du cimetière.
« Allons-y » ordonna Snape lorsqu'il fut temps de prendre congé et qu'ils eurent procédé aux remerciements d'usage.
« Oui, père » répondit affectueusement le Gryffondor, restant à bonne distance des mains du Professeur.
Snape se figea net puis se tourna lentement vers lui dans un geste qui n'avait rien de naturel. Peu consciente d'enfoncer le clou, la propriétaire du pub rajouta avec une tendresse évidente :
« Votre garçon a repris des couleurs, il a l'air en meilleure forme que tout à l'heure ».
Dissimulant son sourire dans son écharpe, Harry fut trahi par ses yeux rieurs lorsqu'il croisa le regard assassin du Serpentard. Faisant volte-face dans un tourbillon de capes, l'homme s'en alla à grands pas, le Gryffondor sur les talons.
Quelques minutes plus tard, ils avaient dépassé les derniers cottages de Godric's Hollow, foulant la bruyère sauvage qui bordait le village. La lande était belle et parsemée de bosquets de fleurs aux couleurs vives, les parcelles épineuses se succédant à de vastes étendues d'herbes hautes. Rapidement, à mesure que le vent froid forcissait, Harry entendit monter le grondement sourd de l'océan, et un pic d'excitation l'électrisa. Il avait rarement eu l'occasion de voir la mer dans sa vie, les Dursley préférant se prélasser sur les plages paradisiaques des Îles Canaries plutôt que sur les côtes britanniques - sans lui, il allait sans dire. Où Snape le conduisait-il ?
Il eut sa réponse lorsqu'une bourrasque chargée de sel marin vint le cueillir de plein fouet en haut d'une sentier bien pentu.
« Le phare de Godric's Hollow », annonça le Professeur d'une voix de velours, et Harry écarquilla les yeux.
L'océan Atlantique bleu métallique, impétueux et magnifique, s'étendait à l'horizon sous ses yeux éblouis. Des crêtes blanches couraient sur l'eau, là où affleuraient à la surface des récifs meurtriers. Plus loin de leur falaise cheminait un pont étroit et gothique pavé de vieilles pierres franchissant l'eau et menant jusqu'à un impressionnant éperon rocheux. Là tout au bout, se dressait un majestueux phare qui paraissait jaillir des entrailles des rochers pointus et noirs léchés par la houle. Une nuée d'oiseaux s'éparpilla lorsqu'une une vague déferla sur eux, faisant danser l'écume. Le visage cinglé par un vent fort qui soufflait sans discontinuer, Harry respirait à pleins poumons.
Devant lui, Snape regardait l'océan, drapé dans ses capes qui claquaient si violemment autour de lui qu'il donnait l'impression d'être prêt à s'envoler.
« C'est tellement… magique » murmura Harry au bout d'un long moment.
Se retournant vers Potter pour commenter cette remarque hautement spirituelle, Severus ne s'attendit pas au coup de poignard qui vint le frapper au cœur. Les rayons bas du soleil couchant éclairaient le visage du Gryffondor d'une couleur ambrée qui faisait terriblement ressortir le vert translucide de ses yeux grands ouverts. Blotti dans son écharpe rouge et or, le garçon posa ses iris incandescents sur lui et soudain Severus eut l'impression de n'avoir jamais été un maître Occlumens, et d'être devenu brutalement vulnérable, piégé par ce regard qui avait tant hanté sa conscience. L'affreuse sensation ne dura pas plus de quelques secondes et il reprit vite ses esprits, noyant le flot de sentiments que les yeux de Harry faisaient tourbillonner à la surface.
« Merci de m'avoir amené ici avec vous » fit le Gryffondor tandis que Severus se focalisait sur le bleu moins dangereux de l'océan. « Est-ce que la maison de mes parents existe toujours ? ».
« Oui, et nous aurons l'occasion de la voir une autre fois ».
Par chance, le garçon n'insista pas. Severus n'avait vu qu'une seule fois le mémorial qu'était désormais devenu le cottage dévasté des Potter et il n'y était jamais retourné. La prochaine fois, il laisserait le garçon y aller seul et l'attendrait plus loin. Contempler les vestiges de la maison où sa Lily était morte assassinée était plus qu'il ne pouvait le supporter en sa présence. Le passage au cimetière avait été suffisamment pénible ainsi.
« Hagrid m'a expliqué, pour les Sombrals » poursuivit Harry, et Severus se raidit. « Comment se fait-il que je ne les vois pas alors que j'étais avec mes parents quand Voldemort les a tués ? ».
« Ne prononce pas ce nom en ma présence » le reprit le Professeur sans quitter l'Atlantique des yeux. La lanterne du phare venait de s'allumer dans un scintillement. « Non seulement il faut avoir vu la mort pour avoir le privilège de voir les Sombrals, mais il faut également l'avoir ressentie et s'en souvenir. Tu ne les vois pas et cela peut avoir plusieurs explications : soit que tu n'as pas vu directement la scène, soit que tu n'en a plus souvenir, soit que étais trop jeune pour comprendre vraiment ce qu'il se passait ».
« C'est vrai, je ne me souviens de rien, seulement de… enfin, vous le savez déjà ».
Un éclair vert aveuglant et les suppliques désespérées de sa mère.
« Qui… ».
« Je te déconseille de terminer cette question » l'interrompit Severus avec sa rudesse habituelle. Pour une fois, Potter obéit. « Il est temps de rentrer à Poudlard, prépare-toi au transplanage » rajouta-t-il en voyant les yeux du garçon se plisser sous l'effet du vent glacial.
Severus posa une main sur la nuque du garçon et l'autre sur son épaule, puis transplana.
Ils réapparurent quelques secondes plus tard sur le sol dur et enneigé d'une ruelle peu fréquentée de Pré-au-Lard, bien loin du souffle puissant du vent océanique. Severus vit le garçon se redresser, les membres légèrement tremblants et le visage pâle. Il avait malgré tout l'air d'avoir mieux supporté le retour que l'aller.
Le portrait de sa mère… songea-t-il avec affection. Lily avait toujours mieux supporté le transplanage d'escorte quand il procédait ainsi. Cela permettait visiblement d'assurer une meilleure stabilité lors du voyage et d'atténuer l'atroce impression d'écrasement.
« On aurait pu penser qu'un adepte de Quidditch comme toi parvienne à gérer la sensation de tournis d'un simple transplanage ».
« Le vol et le transplanage n'ont rien à voir » grommela Harry. « De toute façon, on finit bien par s'habituer un jour, non ? ».
« Certains n'y parvienne jamais vraiment » fit Snape, ce qui ne fut pas pour le rassurer. « Plutôt que de subir ces désagréments quelques secondes durant, ils préfèrent traverser la moitié du pays des heures sur un balai en plein hiver. Tout à fait ridicule et enfantin ».
Harry ne trouvait pas du tout ça ridicule, mais il se garda bien de le faire remarquer.
« Il y a plein d'autres moyens de transports que le transplanage ou le balai volant, comme le réseau de poudre de Cheminette, le portoloin, l'avion et le train même si ce sont des transports Moldus, les voitures... ».
« Les voitures comme les Ford Anglia volantes, par exemple ? ».
« … et le Magicobus » poursuivit le Gryffondor en faisant mine de ne pas avoir entendu. A ce mot, Snape ne chercha pas à réfréner une moue méprisante.
« Qu'Abaddôn m'épargne un autre voyage dans ce bus infernal. Cela fait des années que je ne suis pas monté dedans, et rarement il ne m'a été donné l'occasion de me trouver dans une situation où la Mort elle-même m'attendait à bras ouverts à chaque virage ou freinage un peu brusque. Les conducteurs du Magicobus sont non seulement fous mais incompétents, c'est une constante, et le Ministère ne semble pas dérangé le moins du monde par l'existence de ces dangers publics ».
« Je préfère avoir un accident dans un bus magique que d'oublier une jambe derrière moi lors d'un transplanage raté ».
« Pour avoir eu la chance d'expérimenter les deux, pas moi » rétorqua Snape qui fit volte-face, laissant un Harry bouche bée.
Ravalant sa curiosité - demander au Serpentard si c'était dans un accident de Magicobus qu'il s'était cassé le nez n'était probablement pas une bonne idée, il le rattrapa en courant et dérapa à l'angle de la rue sur une plaque de verglas traître. Il amortit la chute sur sa main blessée par le couteau de James et ne retint pas une grimace de douleur tandis qu'il s'étalait dans la neige durcie.
« Potter… » soupira le Professeur en se retournant, l'air contrarié. « N'as-tu pas assez fait de cascades dans la neige aujourd'hui ? ».
« Je n'ai pas fait exprès ! ».
Comme s'il n'avait attendu que cette occasion refoulée depuis ce matin, Snape lui serina un sermon sur l'intérêt de ne pas courir dans une ruelle enneigée restée à l'ombre du soleil toute la journée, particulièrement au lendemain d'un saut téméraire et idiot dans les eaux glaciales du Lac Noir, sermon que Harry écouta sans protester alors qu'ils traversaient les allées pleines de vie de Pré-au-Lard. Les tiraillements qui couvaient sous son bandage sommairement exécuté s'envolèrent lorsqu'ils finirent par déboucher sur une place où avaient été allumés plusieurs feux de joie alimentés par un public venu nombreux.
« Waouh ! Regardez, des salamandres ! » s'écria-t-il. « Super ! ».
Des reptiles orangés, dont la taille variait de celle d'un lézard à celle d'un bébé crocodile, couraient et se régalaient dans les flammes, sautillant sur les bûches sans craindre de finir carbonisés.
« J'espère que Hagrid pourra refaire ça cet hiver pendant l'un de ses cours, comme l'année dernière » s'extasia Harry, récoltant un haussement de sourcil de Snape. « J'avais adoré ! ».
« Bien entendu, cela te donnerait une occasion de t'amuser plutôt que de travailler » persifla-t-il.
Tout près d'eux, une passante aux cheveux dissimulés par la capuche de sa robe se tourna vers la main tendue du Gryffondor, dévoilant un visage si âgé qu'il en semblait parcheminé. Le regard sombre et empli d'hostilité de la vieille sorcière fana aussitôt le sourire émerveillé de Harry, lui faisant oublier la réplique qu'il destinait à Snape. La mâchoire contractée, la femme le toisa de la même façon que s'il venait d'insulter tous ses aïeux en place publique puis, sans un regard pour le Professeur, se glissa dans la foule.
Le Serpentard paraissait clairement amusé de la situation.
« Qu'est-ce qui lui prend ? Qu'est-ce que j'ai fait ? » se défendit Harry. « On aurait dit que je venais de tuer son animal de compagnie sous ses yeux ».
« Pour certaines personnes, pointer quelqu'un du doigt est un geste particulièrement impoli ».
« Je ne pointais que des salamandres du doigt, pas des gens ».
« Peut-être a-t-elle une salamandre en guise d'animal de compagnie » ricana Snape. « Qu'est-ce que tu as à la main ? ».
« Rien, je me suis coupé ce matin en déballant les cadeaux » mentit Harry en cachant sa main bandée dans la poche de son manteau. « Je peux aller voir les salamandres ? ».
Fuyant le haussement de sourcils peu dupe du Professeur, il joua des coudes entre les badauds et les effluves de vins et boissons chaudes pour s'approcher des Salamandres.
Severus le laissa faire, peu désireux d'être piétiné par des indélicats ou se faire renverser de la Bièraubeurre dessus. Se perdant dans ses pensées sur la journée écoulée, il observa longuement Harry assister avec un empressement tout Gryffondorien au spectacle ensorcelant des facétieux reptiles. Promenant son regard distrait sur la foule, il repéra la vieille sorcière acariâtre qui scrutait un groupe d'enfants faisant tournoyer de longs serpentins enflammés autour d'eux, ce qui avait le don de rendre les salamandres folles de joie.
La nuit était tombée désormais, et il s'était laissé depuis longtemps porté par le spectacle apaisant des ombres dansantes que projetaient les flammes sur les murs d'une auberge lorsque le garçon réapparut devant lui, arborant un sourire jusqu'aux oreilles.
« Il est l'heure de rentrer, j'aimerais disposer du temps libre qu'il me reste avant d'aller au dîner de Noël » décréta Severus. Il s'en serait bien passé, hélas Dumbledore insistait bien trop péniblement chaque année pour que tout le personnel présent au château honore ce dîner imbécile. Comme s'ils n'avaient pas eu assez avec le Bal de la veille… « Tu peux rester encore avec tes camarades à condition de rentrer au château avant l'heure réglementaire ».
« Non, je vais rentrer avec vous » répondit le garçon, au grand étonnement du Maître des Potions. « Je commence à avoir froid ».
Ils ne parcoururent pas plus de quelques pas lorsqu'un cri d'effroi s'éleva dans leur dos à quelques mètre d'eux et il tourna machinalement le cou, s'attendant à voir un enfant affolé de s'être un peu trop approché d'une salamandre aussi grande que lui. Les exclamations de surprise qui s'ensuivirent lui donnèrent tort et il fronça les sourcils en voyant les spectateurs s'écarter d'une silhouette menue encapuchonnée, tandis qu'un groupe d'enfants s'éparpillait loin d'elle.
« Ce n'est pas la cinglée de tout à l'heure ? ».
« Langage, Potter » répliqua Severus à voix basse.
La silhouette encapuchonnée pivota sur elle-même, révélant un visage déformé par la démence et l'envie, ses yeux écarquillés papillonnant d'un badaud à l'autre sans vraiment se fixer. Lorsque, sous les yeux interloqués de la foule, elle poussa un hurlement aigu en direction d'un couple de villageois et leva ses bras comme pour déchirer les airs, Severus comprit ce à quoi ils avaient affaire.
La sorcière qui n'en était pas vraiment une malgré les apparences se ramassa sur le sol avant de sauter dans les airs comme une chauve-souris prenant son envol et de bondir vers un rang de spectateurs, dont l'un d'eux laissa échapper sa choppe de Bièraubeurre.
« Repulso ! » lança une voix de femme. « Arrière ! ».
L'éclair blanc qui jaillit des rangs fit glisser la vieille sorcière dans leur direction. Sans doute soucieuse de n'assommer personne par mégarde, l'auteur n'avait pas mis suffisamment de force dans son sortilège qui n'eut pour effet que de la repousser sans la mettre hors d'état de nuire.
A peine rendue groggy, elle secoua la tête comme pour reprendre ses esprits puis fit de nouveau papillonner ses yeux perçants autour d'elle, et lorsqu'elle se retourna, Harry esquissa un mouvement de recul instinctif. Elle ressemblait à l'un de ces démons issus de la mythologie grecque, une chose furieuse en colère, son apparence tenant davantage de la mort-vivante monstrueuse que d'une inoffensive sorcière dépeinte dans les contes Moldus. Son visage de faucon émacié reflétait la même hargne que sous sa forme humaine, et il n'eut pas besoin de demander au Professeur ce dont il s'agissait, les exclamations étouffées autour d'eux se chargeant de lui répondre.
La face monstrueuse de la harpie se figea soudain lorsque son regard passa sur Harry puis sur la main bandée et tachée de sang, la blessure s'étant remise à saigner.
« Reste derrière moi et ne bouge pas » ordonna le Professeur en ramenant le Gryffondor derrière lui.
Sans faire de geste brusque, Harry tâtonna les poches et les doublures de son manteau, à la recherche de sa baguette. Snape n'avait même pas sorti la sienne.
Élançant ses bras en arrière, la harpie poussa un hurlement de possédée, avant de détourner son attention d'eux, comprenant sans doute qu'affronter le barrage de capes noires constitué par le Professeur serait trop risqué pour atteindre la chair fraîche qui s'y dissimulait derrière. Il y avait une chair plus tendre encore… plus proche encore… des petits gamins à l'alléchante saveur de terreur serrés les uns contre les autres… hmmm… elle imaginait déjà leur goût savoureux sur la pointe de sa langue fourchue…
Déployant ses ailes sombres dans son dos, elle se jeta vers sa nouvelle cible, trois enfants habillés en lutins du Père Noël qui observaient la scène de leurs yeux grands ouverts de peur, ses longs membres décharnés tranchant l'air, et franchit la dizaine de mètres qui la séparaient d'eux si rapidement que Harry, tout proche, eut le temps de voir ses yeux noirs luire dans leurs orbites haineuses.
« Non ! » hurlèrent les badauds.
Tout alla très vite. Estomaqué, Harry fut incapable de déterminer lequel des sortilèges fusa le premier, mais tandis qu'un mur doré se dressait à deux centimètre du nez des enfants, une corde noire s'enroulait étroitement autour du cou de la harpie, lui arrachant un glapissement étranglé. Elle n'eut pas le temps de porter ses mains griffues à son encolure, d'autres cordes semblables à de fins serpents lui emprisonnant les membres de toutes parts, la renversant et l'ancrant solidement dans la neige. Clouée au sol et visiblement privée de dîner de Noël, elle poussa des hurlements stridents de furie, faisant fondre en larme les trois lutins.
Snape la réduisit au silence en plaquant sur sa bouche vorace un bâillon serré.
« C'est mieux ainsi, n'est-ce pas ? » susurra-t-il d'une voix soyeuse en s'approchant de la créature sous les murmures épatés du public, sa baguette tendue devant lui. « Personne ne travaille au Département de contrôle et de régulation des créatures magiques ? Quelqu'un ici souhaite-t-il se dévouer pour nous débarrasser de cette horreur ? ».
« A vous l'honneur » déclina la femme qui avait lancé le sortilège d'expulsion. « Un sort d'immobilisation devrait permettre de neutraliser cette harpie en attendant l'arrivée des autorités compétentes ».
Hochant poliment la tête, Snape abaissa le bouclier doré d'un geste de la main.
« Tout va bien jeunes gens, vous êtes en sécurité, cette harpie est hors d'état de nuire ».
Il était difficile de dire si les trois petits lutins étaient désormais davantage impressionnés par l'horrible créature ou par l'intervention efficace du Maître des Potions dont l'allure confiante et autoritaire ne passait guère inaperçue.
Harry les vit bredouiller des remerciements du bout des lèvres. Imité par quelques curieux, il s'approcha de la harpie, l'observant plus en détail. Elle continuait à grogner, ses ailes entravées tressautant pour se dégager des cordes, et il ne put réprimer un frisson à la vue de son bec acéré.
« Vous êtes sûr qu'elle ne risque pas de se libérer avec ses doigts ? » demanda-t-il en avisant ses serres coupantes comme des rasoirs.
« Avec ce que je lui réserve ? Peu de risque qu'elle s'échappe... Poisonic strium » murmura Snape.
Une petite flèche vint se planter adroitement dans la gorge de la harpie dont les yeux s'agitèrent comme si elle voulait pousser un hurlement de douleur. Quelques secondes plus tard, elle ne bougeait plus.
« Joli » commenta un badaud vêtu de longues robes pourpres. « Qu'est-ce que c'était ? Certainement pas un banal Petrificus totalus ».
« Disons un remède plus élaboré qui devrait la tenir quelques heures tranquille. Potter, le spectacle est terminé ».
Tous ceux qui avaient tiré leurs baguettes sans avoir eu le temps de réagir lors de l'attaque de la harpie se regroupèrent autour du corps de la vilaine créature, tandis que quelques applaudissements, sifflements admiratifs et choppes remplies de Bièraubeurre s'élevaient dans le sillage de la cape tourbillonnante du Serpentard. Il avait conservé son masque impénétrable, mais Harry le soupçonnait d'être très satisfait de son petit effet…
« Que faisait cette harpie au beau milieu de Pré-au-Lard ? ».
« Il ne t'aura pas échappé que Pré-au-Lard est un village exclusivement habité par des sorciers et qu'il n'est donc pas inhabituel que toutes sortes d'êtres magiques viennent y établir leurs quartiers. Par ailleurs, le Ministère estime que les harpies ont le droit de se promener au milieu des sorciers du moment qu'elles ne représentent pas de danger ; c'est à l'évidence un positionnement très clairvoyant ».
Son ton laissait nettement deviner ce qu'il pensait de ce point de vue.
« Pas de danger ? Mais elle a failli tuer les enfants ! » s'indigna Harry. « Si vous n'étiez pas intervenu, elle les aurait dévorés sous nos yeux ! ».
« Elle les aurait attrapés pour les dévorer dans un recoin sombre à l'abri des regards, leur vitesse en chasse dépasse celle d'un sorcier normal. Et toi aussi, par la même occasion, ainsi que tout enfant se trouvant à portée de mâchoire, elle n'avait plus qu'à choisir au cœur de cette profusion de proies faciles pour préparer son festin de Noël et du Nouvel An. Au vu de son apparence famélique, elle était sûrement en fin de vie et ne s'était pas nourrie depuis plusieurs jours : les animaux ne lui suffisant plus, elle recherchait de la chair fraîche et vulnérable à se mettre sous la dent pour se remettre d'aplomb. Oh, j'oubliais ».
Snape cessa de marcher et saisit le poignet de Harry avant qu'il n'ait pu l'esquiver.
« Qu'est-il arrivé à ta main ? ».
« Rien de grave, je me suis coupé avec un couteau ce matin » se résigna le Gryffondor.
« Est-ce trop compliqué de tenir convenablement un couteau et une fourchette à table ? ».
« J'essayais d'ouvrir le sablier que m'a donné le jury du Tournoi à l'issue de la première tâche ».
Et la découverte du cadeau du Professeur sous le sapin lui avait complètement fait oublié qu'il avait réussi à ouvrir ce damné sablier. Il se souvint au même moment que les étudiants n'étaient pas autorisés à détenir des armes et a fortiori des couteaux magiques dans leur dortoir, et pria pour que Snape ne tilte pas. Celui-ci défit le bandage à présent inutile et soupira en voyant la plaie où perlait un mince filet de sang.
« Est-ce une entreprise trop difficile de faire un détour à l'infirmerie en quittant la Grande Salle ? » le morigéna le Professeur.
« Il me restait des bandelettes dans mon dortoir, je ne voulais pas déranger Mme Pomfresh pour si peu ».
« Il ne faudra pas venir se plaindre la prochaine fois qu'un de ces raisonnement idiot t'y conduira de force lorsqu'une blessure bénigne se sera infectée. Je comprends mieux pourquoi la harpie te regardait avec tant d'envie, elle avait détecté l'odeur de ton sang ».
Il marmonna un terme latin que Harry ne comprit pas, passant sa main au-dessus de sa paume, diffusant une douce chaleur qui referma la plaie et ne laissa plus qu'une fine cicatrice, puis conclut avec un Tergeo qui fit disparaître toute trace de sang.
« Les poules de Hagrid ! » s'exclama soudain le Gryffondor, revenant sur les mots du Professeur. « Et si c'était la harpie ? ».
Severus relâcha le poignet, écoutant le garçon lui raconter le trépas des malheureuses poules du gardien des clefs et des lieux de Poudlard.
« Comme je viens de le dire, cette harpie n'a pas mangé depuis plusieurs jours pour être dans un tel état de furie, et je doute fortement qu'elle ait pu se déplacer jusqu'au poulailler de Hagrid. L'auteur de l'attaque doit être un renard ou un quelconque animal affamé ».
Harry le laissa le devancer de quelques pas, repensant à la journée écoulée.
Pour être honnête, il n'aurait pas voulu que ce jour de Noël se déroule autrement. Il avait partagé le brunch matinal et le déballage survolté des cadeaux en compagnie de Hermione et des Weasley, il avait vu Hagrid, il avait reçu les précieuses photos de Lily et, même si la traditionnelle bataille de boules de neige avait été remplacée par une visite de Godric's Hollow, il ne regrettait rien. L'après-midi passée en compagnie de la Terreur des cachots avait été beaucoup plus agréable qu'il ne l'avait redouté…
Il se mit à la hauteur du Serpentard au moment où ils atteignaient le portail du parc.
« C'était génial ce que vous avez fait avec la harpie pour sauver ces enfants, sans vous ça aurait pu très mal se terminer. Qu'est-ce que c'était le dernier sort ? ».
« C'est à la portée de n'importe quel sorcier adulte de neutraliser une harpie en chasse » éluda Snape. « Il fallait bien que quelqu'un fasse quelque chose étant donné que les parents étaient partis batifoler on ne sait où avec du Whisky Pur Feu dans les mains ».
« Merci pour cette journée Professeur, j'ai passé un super Noël » se lança Harry après un bref silence.
Le Maître des Potions se retourna lentement vers lui, les lèvres pincées et le visage fermé. Derrière lui, le château et ses fenêtres illuminées se découpaient sur le ciel noir. Le Gryffondor hésita, se demandant ce qu'il avait bien pu dire pour que l'homme le toise de la sorte des ses yeux sombres.
« Un super Noël ? Pas si vite, mon garçon. La soirée est loin d'être finie, il reste encore à affronter l'inénarrable banquet d'Albus Dumbledore ».
