Chers tous,

Je sais, cela faisait quelques mois déjà que je n'avais pas posté... mais écrire prend du temps, surtout quand vos journées sont chargées (évolution professionnelle, achat immobilier, etc).

Nous nous étions séparés la dernière fois sur Severus ayant emmené Harry visiter Godric's Hollow pour lui permettre de se recueillir sur la tombe de ses parents. Un bon moyen, en ce jour de Noël, de les rapprocher après la révélation du lien qui unissait notre Maître des Potions adoré avec Lily...

Certains d'entre vous auront peut-être remarqué le changement de nom de la fanfiction qui ne s'appelle plus Ad Aeternam mais Le Serment à la Nuit. Oui, plus le temps passait et plus l'ancien nom me paraissait trop nébuleux...

Bonne lecture mes très chers, et surtout, MAY THE FOURTH BE WITH YOU (vous l'avez?)


Le Serment à la nuit : Chapitre XXV

Duels


L'atmosphère feutrée de la Bibliothèque silencieuse, ses lampes ambrées et ses chandelles magiques suspendues, ses foyers réduits à des braises incandescentes, ses douces senteurs boisées et ses rangées innombrables de livres représentaient un cadre aussi propice à l'étude qu'à la rêverie. Confortablement installé dans un profond fauteuil en velours rembourré, Harry avait relevé la tête de la table parsemée d'ouvrages pour observer sans vraiment la voir la couche de neige qui s'amoncelait petit à petit sur les hautes fenêtres de la Bibliothèque, et que le vent venait de temps à autre éparpiller dans un tourbillon.

Songer au cours de Botanique qui avait eu lieu le matin même non pas dans les serres mais en plein air dès potron-minet le fit de nouveau frissonner, il s'estimait chanceux de n'avoir pas attrapé un rhume. Malgré le froid hivernal de février qui régnait sur Poudlard et son parc, le professeur Chourave s'obstinait à leur faire suivre son programme à la lettre en leur faisant soigner et s'occuper de plantes qui ne s'épanouissaient pleinement que dans les allées des jardins enneigés. Cela dit, ils pouvaient au moins avoir l'illusion de se réchauffer un peu en faisant de l'exercice, ce que ne permettaient pas les cours de Potions qui avaient lieu dans les sous-sols glacials du château et dont les températures ne manquaient pas d'alimenter les théories sur la véritable nature du professeur Snape.

Vampire héritier du Comte Dracula ou bien métamorphe habilité à se transformer en reptile à sang froid, Harry ignorait le secret du Maître des Potions pour résister à l'humidité glacée des cachots. Sa seule certitude était que leur relation semblait avoir franchi un nouveau cap depuis que le Professeur l'avait emmené faire un tour au village de Godric's Hollow à Noël. Ils étaient encore loin de se taper sur l'épaule en hurlant de rire, et rien que cette perspective était terrifiante, mais la révélation de Snape sous le prisme de ses propres attaches avec Lily Evans avait clairement participé à les rapprocher. Profitant de leurs cours d'Occlumancie, l'homme avait pris l'habitude en fin de séquence de lui parler un peu de sa mère, entre autres choses. Il avait par ailleurs, ces derniers temps, tendance à également se préoccuper de ses cours et de ses résultats, et Harry n'était pas sûr que cela lui soit très favorable.

La voix contrariée de Ron le tira de ses pensées :

« Tout cela n'a aucun sens, Harry. Il est évident que ce vieux fou de Dumbledore se paye ouvertement ta tête ! Cette langue n'existe pas et n'a jamais existé ! ».

« Arrête de répéter ça en boucle Ron, tu sais parfaitement que ce n'est pas le professeur Dumbledore en personne qui a choisi les règles du Tournoi des Trois Sorciers, d'élaborer les énigmes ou même de préparer les trois tâches ! » répondit aussitôt Hermione comme si elle n'avait attendu qu'un prétexte pour exprimer son exaspération croissante contre la résistance que leur opposait la résolution de l'énigme de la deuxième tâche . « Tu te doutes bien que ce serait trop facile si... ».

« Si les organisateurs avaient écrit leur charade en latin, oui je sais, tu nous l'a déjà dit et redit » contra Ron avec humeur.

« Se plaindre ne fera pas avancer les choses ! ».

« Je fais ce que je veux ! On vit dans un pays libre que je sache, j'ai le droit de... ».

« Silence, vous autres ! » les épingla une voix emplie d'aigreur.

Hermione et Ron se turent, faisant front commun pour fusiller du regard Mme Pince qui triait et rangeait des livres dans un rayonnage voisin. Après avoir pris soin d'attendre qu'elle s'éloigne suffisamment, Ron brandit un morceau de parchemin où étaient retranscrits des signes arrondis, grossiers et incompréhensibles qu'aucun d'eux n'avaient jamais vus auparavant et qui évoquaient clairement un texte écrit dans une langue méconnue :

« Osez me dire que ça n'a pas l'air d'avoir été dessiné par fou » tempêta le garçon à voix basse « On aurait plus de chances d'avoir un début de piste en l'envoyant se faire expertiser au service psychiatrique de Sainte-Mangouste ! A quel moment est-ce que c'est supposé vouloir signifier quelque chose ? ».

« Que vient faire une langouste dans cette histoire ? » intervint Harry qui avait pris la dispute en cours de route.

« L'hôpital Sainte-Mangouste pour les maladies et blessures magiques se situe à Londres et c'est l'hôpital sorcier le plus important au Royaume-Uni ».

« C'est drôle mais jusqu'à ce que tu en parles, je ne m'étais jamais demandé où allaient se faire soigner les sorciers, je pensais que vous aviez des médecins comme dans le monde Moldu et des boutiques de potionnistes ».

« Évidemment que la communauté magique a des hôpitaux, pour qui prends-tu les sorciers ? » soupira Ron. « Nous ne sommes pas des sauvages, nous avons tout un tas de Guérisseurs et de Médicomages compétents. Charlie a même dû apprendre quelques rudiments pour soigner les brûlures et les blessures fréquentes dans le dressage de dragons avant de s'envoler pour la Roumanie... Il paraît que Sainte-Mangouste possède un couloir entier rempli de patients mordus ou attaqués par des créatures dangereuses et susceptibles de devenir dangereux à leur tour, il y a des gardes armés et des protections renforcées pour éviter toute catastrophe. Tu imagines ? ».

« Je ne préfère pas... ».

« La guide qui nous a fait visiter une pyramide lors de notre voyage en Égypte nous a raconté qu'une fois un crétin s'est amusé à ramener illégalement une ancienne momie pour parfaire sa collection d'objets antiques dans son manoir londonien, sauf qu'une nuit, devine qui est sorti de son sarcophage millénaire pour se balader au clair de lune ? ».

« Non ? » murmura Hermione, les yeux ronds comme des billes et une main plaquée sur la bouche, tandis que Harry souriait d'anticipation.

« Si ! La momie l'a attaqué par surprise pendant qu'il dormait et il a été admis dans le service spécialisé de Sainte-Mangouste le temps de faire appel à des Médicomages égyptiens ayant déjà fait face à ce type de morsure pittoresque. Apparemment le patient s'est réveillé un matin à moitié transformé en momie et a semé la panique dans le service… Le pire dans cette histoire reste qu'ils n'ont jamais retrouvé la momie maléfique ! Souvenez-vous en la prochaine fois que vous aurez envie de vous promener dans les bas fonds du Londres nocturne ».

« L'horreur ! » gloussa Harry.

« Je me demande si Lupin y a fait un passage quand il a été mordu par un loup-garou ? ».

« Ronald Weasley, je te défends de le lui demander ! » s'exclama Hermione, réellement indignée.

Un sifflement furibond lui fit écho et le visage de vautour de Mme Pince apparut de derrière une rangée de livres :

« Silence ! Cet endroit n'est ni un salon de thé pour vous raconter vos petits secrets sans intérêt ni un pub bruyant et décadent, mais une bibliothèque ancienne et respectable dont les ouvrages précieux exigent un minimum de respect et de délicatesse de la part des écervelés qui viennent la déranger ! Dehors ! ».

« Toutes mes excuses Mme Pince, je... ».

« Hors de ma vue ! » fit la bibliothécaire d'une voix perçante. « Je demanderai à Monsieur Rusard de vous infliger à tous les trois une retenue si je vous vois traîner encore ici dans trente secondes ! ».

Mme Pince étant visiblement d'une humeur exécrable aujourd'hui, les trois Gryffondors ne cherchèrent pas à négocier et rassemblèrent leurs affaires, reclassant en vitesse les livres qu'ils n'avaient pas enregistrés à l'emprunt avant de s'éclipser vers la sortie de la Bibliothèque.

« Il nous reste encore des montagnes de livres à éplucher » maugréa Ron. « Je vous parie qu'on mettrait moins de temps à vider le lac avec une cuillère à soupe qu'à en venir à bout ».

La seule section réservée aux langues magiques non parlées par les sorciers était composée de pas moins de trois rayonnages entiers, et ils étaient encore loin d'avoir achevé la première étagère.

« Vous en avez déjà bien assez fait cet après-midi » dit Harry avec un soupçon de culpabilité. « J'attendrai que Mme Pince se calme et je reviendrai lui demander conseil demain, elle a peut-être déjà vu cette langue inconnue au cours de sa carrière ».

« Je ne suis pas sûre qu'elle ait le droit de t'aider mais tu peux toujours essayer » soupira Hermione, qui semblait aussi démoralisée d'avoir été chassée du temple sacré qu'était la Bibliothèque que de se voir accuser de perturber la quiétude des livres.

Laissant Ron et Hermione regagner la salle commune de Gryffondor le temps que les portes de la Grande Salle s'ouvrent pour le dîner, Harry se rendit dans les cachots pour sa leçon d'Occlumancie, l'esprit embrumé par le mystère du parchemin qu'il ne parvenait pas à déchiffrer. Il ne s'agissait assurément pas d'une écriture provenant d'une civilisation humaine existante ni même disparue : il avait fait le choix d'orienter ses recherches sur les langues magiques et organisait la plupart de ses soirées entre la Bibliothèque et le terrain de Quidditch, où les entraînements s'intensifiaient en prévision du prochain match contre Serdaigle. Un match avec un goût de revanche étant donné qu'ils avaient perdu le précédent contre une équipe bleue et bronze qui avait usé de techniques purement déloyales pour gagner. Et leur capitaine Angelina les tannait nuit et jour pour réhabiliter l'honneur des Gryffondors.

« Potter ! ».

Aussitôt sur ses gardes, il se tourna vers Malfoy, nonchalamment appuyé contre un mur, entouré de quelques fidèles Serpentards. Le garçon avait le visage fermé.

Depuis quelques temps déjà Malfoy se comportait avec une hostilité retenue, les lèvres serrées et le regard suspicieux, une moue inquisitrice teintée de défiance. Harry le soupçonnait de chercher un prétexte anodin pour achever le duel qu'ils avaient entamé à l'issue du Bal de Noël, aussi se prépara-t-il à l'affrontement, glissant imperceptiblement ses doigts vers sa baguette rangée dans une poche intérieure. Il aurait bien poursuivi son chemin sans lui prêter attention, mais il répugnait à tourner le dos à un Serpentard, alors tourner le dos à plusieurs Serpentards...

Se détachant du mur, Malfoy s'avança vers lui, faisant néanmoins signe à sa garde rapprochée de rester à distance. Curieux.

Le blond le jaugea, ses yeux gris brillant toujours de cette lueur étrange où semblaient combattre plusieurs émotions. Finalement, ce fut le ressentiment qui l'emporta.

« Tu as quelque chose qui m'appartient. Qu'est-ce que tu attends pour me le rendre ? ».

Malgré la décontraction évidente qu'il voulait arborer devant ses amis attentifs, le Serpentard avait les poings serrés et les bras tendus le long du corps. Il n'y avait aucune trace d'amusement ni même de moquerie sur son visage pâle et pointu, mais une colère contenue qui n'avait pas grand chose à voir avec la sournoiserie et la provocation habituelle qui le caractérisaient.

« Qu'est-ce que tu racontes ? Je n'ai rien qui t'appartient ».

« Je suis extrêmement sérieux, Potter. Si tu ne me le rends pas immédiatement, tu le regretteras. Cet objet est la propriété de ma famille et n'a rien a faire dans tes sales mains de voleur ».

« Tu délires complètement, Malfoy. Je ne t'ai rien volé, et d'ailleurs je ne voudrais rien posséder que tu aies déjà eu » rétorqua Harry. « De quoi est-ce tu parles, au juste ? ».

« Tu sais parfaitement de quoi je parle, ne joue pas au plus malin avec moi ».

« A quel moment exactement est-ce que tu t'imagines que j'aurais pu te voler quelque chose ? Tu crois vraiment que je m'amuserais à fouiller dans tes affaires sous le nez d'un professeur ou que je suis capable de forcer les portes du donjon sous-marin qu'est la salle commune de Serpentard pour venir regarder dans ta malle et tes placards ? Je pense que tu me surestimes Malfoy, je me demande si je dois le prendre pour un compliment ? ».

« Comment sais-tu que notre salle commune de Serpentard se situe sous le Lac Noir si tu n'y a jamais mis les pieds ? » fit aussitôt Malfoy, plissant les yeux avec suspicion. Harry sentit son cœur rater un battement, perdant sur-le-champ son sourire railleur.

« Tout le monde sait que la salle commune se trouve dans les cachots avec vue sur le lac, aussi bien que celle de Poufsouffle a une entrée privée sur les cuisines du château » répondit-il d'un ton dégagé. Une chance que Fred et George lui aient raconté cette anecdote le jour où ils lui avaient fait un plan d'accès aux cuisines - qu'il n'avait d'ailleurs pas encore eu le temps de visiter.

« Non, tout le monde est loin d'être au courant, pour que tu disposes de cette information il faudrait que tu sois proche d'élèves de Serpentards, Potter, et aucun Serpentard n'a de raison de partager ce détail confidentiel avec toi… Même L'Histoire de Poudlard n'en fait pas mention et respecte les secrets propres à chaque Maison ».

Outre Hermione, Malfoy était probablement la seule personne à Poudlard à avoir jamais lu L'Histoire de Poudlard, songea Harry avec une vague inquiétude.

« Ça n'a aucune importance » éluda-t-il d'un geste évasif. « Je ne suis pas un voleur ».

Il esquissa le mouvement de se détourner mais le Serpentard, qui ne l'entendait pas de cette oreille, lui agrippa le bras :

« Je n'en ai pas fini avec toi » siffla-t-il, l'air mauvais.

« McGonagall en vue, Draco » avertit soudain l'une de ses camarades à voix basse.

Harry n'attendit pas que Malfoy le relâche et se dégagea sèchement en le fusillant du regard. McGonagall venait d'apparaître à l'angle du couloir, une montagne de rouleaux de parchemins dans les bras, en pleine discussion avec Karkaroff. Harry se hâta de s'éloigner des Serpentards pour ne pas être accusé par sa directrice de chercher des ennuis avec ces derniers. Il n'avait aucune idée de ce à quoi faisait allusion Malfoy… il avait vraisemblablement une tendance à la paranoïa et préférait tout lui mettre sur le dos plutôt que de chercher dans le nid de vipères qu'était la Maison de Salazar…

« Potter ! ».

« Quoi, encore ?! » s'énerva Harry en faisant volte-face.

Il se sentit tout à fait idiot quand, en lieu et place des molosses de garde de Malfoy, il tomba sur le charismatique Cédric Diggory qui le dévisageait de ses yeux couleur d'orage, surpris de cet accueil inamical.

« Oh, désolé » fit aussitôt Harry « Je ne savais pas que c'était toi ».

« Pas de problème » sourit le Poufsouffle. « Mais j'espère tout de même que tu n'es pas en train d'insinuer que j'ai la même voix que ce Malfoy ? ».

« Non, je croyais qu'il avait envoyé ses sbires pour terminer le travail… ».

« Je vous ai vu parler de loin, j'ai l'impression qu'il n'était pas très content d'être interrompu par l'arrivée du professeur McGonagall. J'ai cru l'entendre marmonner que son père en entendrait parler ».

Ils s'esclaffèrent tous les deux, et Harry nota alors avec étonnement que, fait suffisamment inhabituel pour être souligné, Cédric était seul et semblait avoir faussé compagnie au cercle d'amis qui paraissait constamment graviter autour de lui où qu'il soit. L'Attrapeur de l'équipe de Quidditch de Poufsouffle était déjà très apprécié avant d'être choisi comme champion par la Coupe de Feu, et sa notoriété avait encore grimpé en flèche depuis, le rendant quasiment inaccessible. Cédric ne manqua pas son regard furtif qui s'aventurait dans les cachots à la recherche d'éventuels membres de son fan-club attitré déguisés en pots de fleurs géants, et prit les devants :

« Ne t'inquiète pas je suis seul, j'ai conclu un accord avec mes trop dévoués amis pour qu'ils me laissent respirer quelques heures dans la journée » confessa-t-il. « Je t'ai vu plusieurs fois à la Bibliothèque plongé dans tes recherches près de la section des langues d'origines magiques et, je parie que tu es toujours en train de décoder l'indice de la deuxième tâche ? ».

« Ça avance » éluda Harry après un instant d'hésitation. Cédric cherchait-il à le piéger pour pouvoir jauger sa préparation de l'épreuve ?

« Ne perds plus ton temps à chercher. L'écriture qui figure sur ce morceau de parchemin est une langue d'origine aquatique qui ne peut se lire que sous l'eau et qui redevient indéchiffrable sitôt que le parchemin revient à l'air libre ».

Interdit, le Gryffondor dévisagea son aîné. La dernière des choses à laquelle il s'attendait était que l'un de ses concurrents au Tournoi vienne lui apporter sur un plateau en argent la clef de l'énigme de la deuxième tâche ! Ou alors s'agissait-il d'une blague potache pour lui donner un faux espoir ? Le Poufsouffle avait beau être connu pour son fair-play au Quidditch, il avait du mal à concevoir qu'il vienne l'aider dans la préparation d'une telle épreuve.

« Tu es en train de me dire qu'il faut que je prenne ma douche avec ce bout de papier ? ».

« Cela risque de ne pas être efficace, le parchemin doit être entièrement plongé dans l'eau pour être lisible. Je te conseille de choisir un lieu un peu plus profond qu'une douche ».

« Bien sûr, je n'ai plus qu'à trouver un jacuzzi à Poudlard pour y plonger dedans. Trop facile ! ». Cédric le regarda sans comprendre.

« Un jacuzzi ? Qu'est-ce que cela ? ».

Harry se demanda un instant s'il était sérieux avant de se rappeler que s'il avait grandi dans un environnement Moldu, tel n'était pas le cas de nombre de ses camarades dont les parents étaient sorciers et qui n'étaient pas familiers des technologies modernes.

« Une grosse baignoire d'eau chaude qui fait des bulles, c'est une invention Moldue. On peut même y intégrer des dispositifs lumineux de toutes les couleurs pour l'ambiance ».

Le visage du Poufsouffle s'éclaira :

« Oh, tu veux dire un bain à remous ? J'allais justement t'en parler... nous autres Préfets bénéficions de certains privilèges liés à notre fonction, et notamment d'une salle de bain privée qui est située au cinquième étage, quatre portes sur ta droite après la statue de Boris le Hagard. Elle est assez peu fréquentée, c'est plus pratique d'utiliser les salles de bains de nos salles communes respectives plutôt que de s'aventurer à l'autre bout du château le soir : il n'y a rien de plus pénible l'hiver que de se détendre dans un bain chaud puis d'affronter les couloirs glacés parcourus de courants d'air avant d'aller dormir. Assure-toi cependant que personne n'y entre pendant que tu t'y trouves, ça pourrait nous attirer des problèmes ».

Il se pencha vers Harry et lui souffla le mot de passe.

« Je ne comprends pas » se recula le Gryffondor.. « Nous sommes des rivaux, pourquoi est-ce que tu me racontes tout ça ? ».

« Aucune règle du Tournoi n'interdit aux champions de s'entraider un peu, particulièrement lorsqu'il y a une rupture d'égalité entre les candidats » reprit Cédric sur un ton prudent. « Quelqu'un est venu s'enquérir de mon avancée dans la résolution de l'énigme il y a quelques jours et m'a suggéré de lire l'indice sous l'eau. C'est ainsi que j'ai pu prendre connaissance des informations concernant le déroulé de la deuxième tâche : or il ne me semblait pas très franc jeu d'avoir été gracieusement aidé à ton détriment, c'est pour cela que je viens t'en parler à mon tour ».

« Les champions de Durmstrang et Beauxbâtons sont au courant ? ».

« Il paraît qu'ils ont déjà déchiffré le parchemin depuis belle lurette » lui apprit Cédric.

Vaguement mal à l'aise, Harry se mordilla les lèvres.

« Ce n'est pas un peu de la triche ? ».

« Je suis aussi ennuyé que toi » fit le sixième année. « Mais ce bienfaiteur est spontanément venu m'aider sans que je lui ai rien demandé, et je ne pouvais pas non plus ignorer son conseil, tu comprends ? Au moins, nous sommes sur un pied d'égalité désormais, et le jeu n'est plus faussé. Je te parie que Karkaroff et Mme Maxime usent de tous les stratagèmes existants pour aider leurs champions et ont moins de scrupules que nous. Je te demande simplement de rester discret sur ce que je viens de te dire : on ne sait jamais ce qui pourrait remonter aux oreilles des organisateurs du Tournoi. Ce Barty Croupton est un homme implacable qui a l'air très à cheval sur les règles, qui sait de quoi il est capable pour nous disqualifier ? »

« Merci pour ton aide, je ferai attention » promit Harry. « Mais qui est venu te donner ce conseil ? ».

Une ombre embarrassée passa sur le visage de Cédric et il se lissa nerveusement les cheveux.

« Je préfère ne pas lui attirer d'ennuis... A plus tard et bonne chance pour la deuxième tâche ».

Harry n'insista pas et suivit pensivement le Préfet du regard jusqu'à ce qu'il disparaisse à l'angle du couloir, ne sachant s'il devait se réjouir ou se méfier de ce soutien pour le moins inattendu. Cela ne l'empêcherait en tout cas pas de mettre en application le conseil de Cédric. Le cœur un peu plus léger qu'en quittant la Bibliothèque, il se remit en route vers les cachots où l'attendait Snape pour sa séance d'Occlumancie.

Sa séance d'Occlumancie... Un œil jeté à sa montre confirma ses pires craintes : il était en retard.

Sans retenir une exclamation de dépit, il s'élança à toutes jambes pour ne freiner des quatre fers que lorsqu'il fut sur le point de franchir le seuil du bureau du Maître des Potions. La porte s'ouvrit avec fracas et gémit sur ses gonds avant même qu'il n'ait levé ses doigts pour frapper. Aïe...

« Ne restez pas les bras ballants M. Potter, je n'ai pas toute la soirée devant moi contrairement à vous » l'accueillit la voix polaire du Professeur.

L'homme était assis à son bureau, corrigeant des copies dont le contenu n'était de toute évidence pas à la hauteur de ses espérances si l'on en jugeait les nombreuses ratures rouges et remarques sans nul doute acerbes qui envahissaient les marges. Il ne lui adressa pas un regard. Harry bredouilla des excuses mais le Serpentard ne daigna même pas répondre.

Superbement ignoré, il patienta quelques minutes dans un silence pesant en tâchant de reprendre son souffle, jetant son dévolu sur l'étude minutieuse du squelette d'un rapace exposé sur une étagère du bureau jusqu'à ce que Snape raye sèchement une copie dans un crissement aigu et repose la plume dans son encrier.

« Cinq points en moins pour Gryffondor » décréta le Professeur en se levant de son bureau.

Harry ne protesta pas. Le Serpentard était mal luné, pour ne pas changer... l'espoir de conclure le cours d'Occlumancie sur une discussion à propos de sa mère se faisait à présent plus ténu.

« J'ai une piste pour la résolution de l'énigme de la deuxième tâche » déclara-t-il pour faire diversion.

« Seulement une, depuis le temps ? Ce n'est pourtant pas faute de vous avoir conseillé de vous y mettre plus tôt, la deuxième tâche avance à grands pas et votre flegme est tout bonnement effarante. Espérons au moins que cela donne quelque chose de concluant ».

« Mes recherches à la Bibliothèque ne donnent rien » se défendit Harry. « Impossible de savoir en quelle langue c'est écrit, je me demande même si elle existe vraiment ».

« Les organisateurs du Tournoi ne vous auraient pas remis cet indice si la langue n'existait pas ».

« J'ai essayé de faire bouger les signes pour voir si ça formait des phrases compréhensibles et j'ai lancé le sortilège de Révélation plusieurs fois mais ça n'a rien donné. Vous m'avez même dit que vous n'aviez jamais rien vu de tel quand je vous ai montré le parchemin ».

« La méconnaissance d'un fait ne signifie pas sa non-existence, et je n'ai malheureusement pas la science infuse au point de maîtriser les milliers de langues non magiques qui peuplent l'outre-monde et celui-ci M. Potter. ».

« L'outre-monde ? Quel outre-monde ? ».

Existait-il un monde autre que celui qu'ils connaissaient ? Comment cela pouvait-il être seulement possible ? Snape fit léviter du bout de sa baguette un haut fauteuil en cuir jusqu'au centre de la pièce. La réponse était on ne peut plus limpide.

Comme à l'accoutumée, la présence du Maître des Potions dans sa propre conscience n'eut rien de plaisant. Chaque tentative pour contrecarrer les excursions du Serpentard dans son esprit se soldait inévitablement par un échec, et même s'il opposait plus de résistance qu'il ne l'avait auparavant fait, cela ne lui procurait aucun réconfort. Le mal de tête était systématique et il se demanda s'il en serait toujours ainsi, ou si viendrait un jour où il pourrait fermer son esprit sans ressentir la moindre douleur.

« Cessez de ruminer des pensées parasites et concentrez-vous sur votre unique mission, à savoir la défense de votre espace mental » finit par s'agacer Snape en lui accordant trois secondes de répit. « Je veux rencontrer de la résistance, je ne veux pas voir une proie qui se repaît du spectacle de la prise de contrôle de son propre cerveau ! Legilimens ! ».

Harry battait des mains et courait après des papillons colorés dans le jardin des Dursley... Il contemplait les toits des maisons aux alentours depuis le toit de l'école tandis qu'en bas les enseignants et les élèves lui faisaient de grands gestes alarmés... Les horribles bouledogues plein de bave de la tante Marge aboyaient pour le faire descendre de la branche de l'arbre où il s'était réfugié, pendant que Dudley et ses amis pleuraient de rire à s'en tenir les côtes... Il échangeait quelques passes lors d'une partie de Quidditch improvisée dans le verger des Weasley sur fond de ciel crépusculaire... Plus récemment cette fois, McGonagall lui attribuait quelques points pour avoir réussi un sortilège particulièrement technique...

Insuffisant... résonna la voix grave du Professeur sous son crâne. Nettement insuffisant… Résistez-moi !

Une lutte sans merci s'engagea entre eux, Harry mobilisant tous les obstacles imaginables pour empêcher Snape de se balader entre les strates de son esprit. Les murs en terre, les remparts en granit et les feux ardents hélas ne tenaient jamais bien longtemps face à la détermination féroce du Professeur, et la douleur ne faisait que croître de minute en minute.

Puis il y eut une accalmie où il en profita pour rebâtir ses pauvres défenses en lambeaux, colmatant les brèches et consolidant les fissures. Pour ce que ça valait... d'où la prochaine attaque allait-elle venir ?

Brusquement tout se brouilla autour de lui jusqu'à le plonger droit dans un vieux souvenir au sein duquel se détachaient les silhouettes d'un Harry haut comme trois pommes que son oncle malmenait près du placard sous l'escalier. L'homme ventru, son visage rond rouge de colère, lui passait un savon tandis que le gamin aux cheveux ébouriffés expliquait qu'il s'était envolé sur le toit de l'école comme par magie... Ne parle pas de MAGIE ! s'égosillait son oncle irascible avant de l'attraper par les cheveux et de le jeter dans le placard.

Tout au long de la scène, qui n'avait guère duré plus de quelques secondes, le Professeur avait senti l'angoisse mêlée de peur du Gryffondor. Tétanisé, Harry comprit trop tard qu'il s'était une fois de plus laissé piéger, exactement comme la fois où le Serpentard avait remonté le temps pour retrouver le souvenir où l'oncle Vernon l'avait battu à coups de ceinture.

Non ! Snape ne devait pas voir ça ! Réunissant toute la concentration dont il était capable, Harry érigea un mur pour ralentir la conscience étrangère, la conscience qui ne lui appartenait pas et venait se mêler de ce qui ne la concernait pas. Un mur composé de briques sombres. Un mur qui pourtant se désagrégea au contact répété et puissant du Maître Occlumens, et le happa directement dans le placard sous l'escalier.

Dans le petit placard aménagé qui avait été tant sa prison que son refuge pendant dix ans, un Harry aux joues rebondies de la tendre enfance jouait avec de petit cavaliers de plomb émaillés et à l'allure conquérante qui couraient vers l'ennemi. Le croisement des épées était imminent et aurait lieu sur la planche aménagée au bout du placard, sous l'œil avisé de l'araignée solitaire qui lui tenait compagnie. Dommage que les marches au-dessus du champ de bataille se soient une fois de plus mises à trembler, faisant tomber sur les soldats de la fine poussière de bois...

Harry se battait vaillamment contre Snape, et la douleur monta d'un cran sous l'effort fourni, mais le maudit placard était toujours là sous leurs yeux, éblouissant comme il ne l'avait jamais été. Clac !

Tout était devenu noir, et Harry savait pourquoi. Il savait qu'il n'était pas parvenu à repousser Snape. Là dans le placard, le Harry délaissé qu'il avait été cherchait un fil à tâtons, espérant que le rafistolage ait tenu. L'instant d'après, la lumière revint et il laissait échapper un cri aigu de douleur, le bout des doigts électrisé. L'enfant sursauta aussitôt de frayeur : à ses côtés sur le lit, la lueur blême d'une ampoule nue lui révélait un inconnu à l'air sévère, le visage encadré de cheveux noirs.

« M. Potter... » soupira la voix du Professeur. « Ravi de constater que ma capacité à terrifier vos versions plus jeunes de vous-même ne disparaît pas quand on s'aventure dans les méandres de votre esprit ».

Meurtri et furieux, Harry revint brutalement à la réalité au seul bon vouloir de Snape. Le cœur battant, cloué contre le dossier solide et rassurant du fauteuil, il agrippa les accoudoirs de toutes ses forces.

« Sortez de ma tête ! Vous n'avez pas le droit ! Vous n'avez pas le droit, je vous l'interdis ! ».

« Vous ne m'interdisez rien du tout » fit le Professeur sans hausser le ton.

Harry bondit malgré lui de son fauteuil, submergé par une confusion de sentiments qu'avaient soudainement ravivés ces souvenirs. Il aurait fallu être stupide pour ne pas en déduire une vérité malheureuse qu'il s'efforçait de masquer à quiconque le connaissait, et particulièrement à celui qui pénétrait son esprit depuis le mois de novembre déjà, or Harry était suffisamment honnête pour admettre que le Professeur était un homme intelligent. Un homme qui était en train de comprendre qu'il avait dormi une décennie dans un minable placard. C'était la première fois qu'il entrait dans le placard sous l'escalier, et ce devait aussi être la dernière.

« Je m'en vais ! » s'écria-t-il sans pouvoir contrôler ses nerfs. L'idée d'être mis à nu de la sorte lui était tout bonnement insupportable. « Je pars ! Je pars maintenant ! ».

« Vous ne partez nulle part M. Potter. Retournez immédiatement vous asseoir ».

Mais Harry se dirigea avec détermination vers la porte du cachot, évitant avec soin de se retrouver à portée de main du Professeur, lequel n'avait pas bougé d'un pouce et l'observait faire, une expression insondable sur le visage. La poignée était bien évidemment verrouillée, et il eut beau la secouer dans tous les sens, la porte resta irrémédiablement close. Harry cessa de s'acharner inutilement et regarda le panneau de bois sans se retourner.

« Laissez-moi sortir » exhorta-t-il plus calmement après avoir pris une respiration profonde. « Je veux m'en aller ».

« Non ».

Harry ne s'était pas attendu à ce que l'homme se soit approché en silence dans son dos et il s'accola contre la porte. La dureté qui marquait les traits du Serpentard n'augurait rien de bon.

« Vous ne partirez pas d'ici sans avoir éclairé ma lanterne » avertit le Maître des Potions d'une voix doucereuse. « Quel est cet endroit où votre oncle vous enfermait ? ».

Le cœur au bord des lèvres, Harry ne réagit pas tout de suite. Quelles étaient ses options, sinon faire exploser la serrure pour s'enfuir du bureau, chose que ne laisserait certainement pas impunie le Professeur ? Prenant une goulée d'air bienfaitrice, il s'arma de courage et consentit alors à dévoiler ce qu'il n'avait jamais avoué à personne, pas même à Ron et Hermione.

« Le placard sous l'escalier, bien sûr » répondit-il avec lassitude.

« Le placard sous l'escalier... Votre cachette favorite pour vous isoler des Dursley ? ».

« Non, c'est là où je dormais » l'éclaira Harry, indécis. Le faisait-il exprès ? N'avait-il donc rien compris ?

Il y eut un bref flottement durant lequel Snape ne parut pas saisir le sens de sa révélation, comme s'il exprimait des doutes sans pour autant vouloir les admettre, et Harry poursuivit, le cœur cognant d'appréhension :

« Là où je dormais chaque nuit, Professeur. Je n'ai jamais connu que ce placard en guise de chambre. Dès l'instant où le professeur Dumbledore m'a déposé sur le seuil de la maison des Dursley, et d'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours dormi dans le placard sous l'escalier. Je n'ai eu de chambre qu'à partir du jour où j'ai reçu les lettres pour aller à Poudlard ».

Muet de surprise, Severus s'obligea à conserver un masque neutre pour ne pas trahir la sidération qu'il ressentait en cet instant. Il sentait déjà l'une de ses veines palpiter sur la tempe gauche, signe qu'une colère noire couvait. Un placard ? Sous un escalier ? Impossible... impossible, et pourtant le garçon ne mentait pas...

« Comment peut-on vivre dans un placard ? » fut à peu près tout ce qu'il fut capable de demander. Il s'était attendu à ce que l'endroit soit un lieu de refuge pour s'amuser, comme font les enfants qui aiment avoir un coin secret loin des adultes, mais une chambre... Pendant dix ans...

« Il y avait de quoi mettre un matelas et des couvertures dessus, avec quelques affaires sur les planches clouées par l'oncle Vernon. Je n'avais jamais rien connu d'autre, je m'y suis habitué... Bien sûr c'était un peu poussiéreux et il y avait quelques araignées, mais au moins elles ne me faisaient pas de mal, et personne ne venait m'y embêter. Maintenant je suis dans la deuxième chambre de mon cousin, j'ai même de la place pour ranger mes affaires de Poudlard, mon Éclair de Feu et la cage de ma chouette. Et au moins, je ne suis pas dans le passage de l'entrée, je suis tranquille à l'étage ».

Severus le dévisageait à présent avec une stupeur à laquelle se substitua un laps de temps la colère. Un cagibi. Le Survivant, celui qui avait été célébré par le monde sorcier après avoir défait Lord Voldemort, le fils adoré de Lily, avait dormi dix ans dans un vulgaire cagibi, un cagibi obscur conçu pour accueillir des seaux et des balais pour le ménage.

« Un placard ! » tonna soudain le Professeur, faisant sursauter Harry qui fit prudemment un pas de côté. On aurait dit que clamer ce mot lui permettait de mieux digérer l'aveu fracassant qu'il venait d'entendre. « Un placard ! Tu as dormi dix années entières dans un placard sous un escalier avec des araignées en guise de peluches ! Au nom de Merlin, l'on n'affublerait même pas un prisonnier d'Azkaban d'une cellule aussi misérable ! Même les pires assassins y ont le droit de se lever et d'y faire quelques pas ! ».

« Ce n'était pas vraiment une cellule. Je pouvais quand même sortir du placard quand je le voulais ! Enfin sauf quand il y avait des invités et sauf quand j'étais puni bien sûr ».

« Bien sûr que si, c'était une cellule ! » s'emporta Snape, consterné. « Une prison Harry, tu dormais dans une prison ! Ça n'a rien de normal ! Une chambre n'est pas un placard, une chambre n'est pas davantage une prison ! Comment peux-tu être aussi détaché ? Cesse de minimiser les choses ! ».

Harry ne chercha pas d'autres arguments. La colère du Professeur avait enflé tout au long de sa tirade, et il craignait que la situation ne dérape. Il était toujours surpris de voir la facilité avec laquelle l'homme usait du tutoiement lorsqu'il laissait libre cours à ses émotions.

« Je ne veux pas en parler » lui opposa-t-il avec détermination. « Je vous ai dit ce que vous vouliez savoir, vous m'avez promis de me laisser partir ».

Ils s'affrontèrent farouchement du regard.

Severus était tiraillé entre la commisération d'un côté et la haine de l'autre.

L'accablement entremêlé de peur qu'il lisait dans les yeux d'absinthe du fils de Lily démentait la posture faussement bravade qu'il s'efforçait de tenir. Visiblement, admettre tout haut qu'il avait dormi des années dans un minuscule placard chez des Moldus devait énormément lui en coûter. Il comprenait à présent pourquoi il avait mis tant d'effort à défendre les souvenirs liés aux Dursley, il s'était toujours douté qu'il y avait autre chose. Autre chose que les coups de ceintures d'un lamantin à moustache, autre chose que les coups de cannes, autre chose que la chambre cadenassée et transformée en prison à barreaux, autre chose que les maltraitances verbales et comportementales probablement quotidiennes que subissait le garçon en comparaison avec son cousin, autre chose que tout ce à quoi il avait déjà assisté. En vérité, il redoutait de réaliser qu'il venait là de découvrir la partie immergée de l'iceberg de ce pan de vie que le gamin s'échinait à lui dissimuler.

Il pouvait presque goûter le plaisir jouissif que devait ressentir ce Dursley lorsqu'il s'en prenait à son neveu, et la main familière de l'injustice panachée de haine lui sauta soudain à la gorge, déployant ses griffes autour de son cou et de son cœur.

« C'est donc cela que tu me cachais » observa-t-il avec un calme qui tranchait avec la puissance de ses nombreux démons intérieurs qui le suppliaient de venger le garçon, et certainement pas de façon pacifique. « Ne t'avais-je pas prévenu que je finirais par le découvrir tôt ou tard ? ».

« Ne le dites à personne » exigea le Gryffondor après quelques secondes de réflexion.

« Ne dire à personne que ces gens te maltraitent ? » répliqua le Professeur d'une voix glaciale. « As-tu conscience de ce que tu es en train de me demander ? ».

« N'en parlez jamais à mon oncle, il me le ferait payer. Il me tuerait de ses propres mains ».

« Je te le répète, crois-tu que je laisserai cet homme te tuer ? Crois-tu que je laisserai cet homme te faire à nouveau du mal ? ».

Le regard inquiet et empli de défiance que lui adressa Potter n'apaisa pas la fureur noire et latente qui coulait dans les veines de Severus. A l'évidence, il était persuadé du contraire.

« D'autres ont laissé faire » finit par répondre le garçon avec difficulté, un éclair d'amertume illuminant ses yeux. « Ne faîtes pas de promesse que vous ne sauriez tenir ».

Un long silence tomba sur eux.

Tandis que Severus analysait ces paroles énigmatiques, Harry se refusait à accorder la moindre attention au nœud plein d'espoir qui commençait à naître au creux de son ventre, l'espoir de ne plus vivre chez les Dursley.

Sauf que ne plus vivre chez les Dursley, ça n'existait pas.

Personne ne se souciait de savoir comment le traitaient véritablement les Dursley, et à chaque fois qu'il avait évoqué le sujet avec Dumbledore, celui-ci avait souligné l'importance de vivre chez eux jusqu'à ses dix-sept ans. Dumbledore était un sorcier occupé de toute façon, il avait d'autres chats à fouetter que de se soucier de lui. Les Weasley avaient déjà assez à faire avec leurs nombreux enfants et leurs ressources financières n'étaient pas illimitées, quant à Sirius il fallait être lucide : l'homme ne pourrait pas l'héberger tant que le Ministère de la Magie le considérerait comme un assassin et qu'il n'aurait pas prouvé son innocence au monde entier.

Et Snape... se pouvait-il réellement qu'il ait le pouvoir d'agir pour l'enlever à sa famille ? Il n'avait pas le cœur à s'étendre sur la question tant elle ouvrait des perspectives d'avenir vertigineuses. Il n'était pas encore prêt à souffrir de nouvelles espérances brisées. Un léger déclic fusa derrière lui, sans que le Maître des Potions ait esquissé le moindre geste.

Il valait mieux qu'ils ne poursuivent pas cette conversation maintenant étant donné qu'il savait qu'il ne parviendrait pas à contrôler la fureur tumultueuse qui grondait dans son cœur, songea Severus en regardant le Gryffondor déverrouiller la porte et fuir dans le couloir.

Le Maître des Potions prit une grande respiration et, lorsqu'il ferma les yeux, ce fut pour imaginer quels supplices sanglants il infligerait à Dursley s'il l'avait sous la main à l'instant. Des supplices surgis d'un passé sulfureux et sombre qui lui laisseraient un goût métallique sur le bout de la langue.

Harry ne vit pas derrière lui les prunelles d'obsidienne brûlant de haine et semblables aux canons sans fin d'un revolver, promesses insondables de mort.

D'humeur maussade, il remontait les cachots en direction de la Grande Salle où devaient l'attendre Ron et Hermione, ressassant ce qu'il venait de confesser au Maître des Potions, lorsqu'un petit hibou brun, l'un de ceux qui appartenaient à l'administration de Poudlard, s'envola soudain d'une statue où il s'était perché et fonça vers lui à travers le couloir.

Il se prépara à esquiver le volatile qu'une crise de folie passagère le faisait prendre pour cible, mais le hibou s'agrippa à son épaule, un bout de parchemin noué à la patte. Il l'observa avec ses yeux jaunes blasés. Visiblement, il n'y avait pas que lui qui avait hâte que la journée se termine.

« Qu'est-ce que tu as là ? Tu es sûr que c'est pour moi ? ».

En guise de réponse, le hibou poussa un roucoulement grave et pressant.

« Ça va, pas la peine de s'énerver... ».

L'oiseau s'envola dès que Harry eut récupéré le message.

La missive piqua aussitôt sa curiosité. Rédigée dans une écriture droite et pointue, elle ne tenait qu'en une seule phrase : « Rendez-vous à 20h près de la fontaine dans la cour de la Tour de l'Horloge. И K ».

Il ne lui fallut pas bien longtemps pour faire le rapprochement avec leurs hôtes Slaves dont le trois-mâts mouillait sur la rive du Lac Noir. Intéressant... Un élève de Durmstrang souhaitait-il lui parler ? K pour Krum, ça pouvait correspondre... Il n'avait pas eu l'occasion de reparler au champion depuis qu'ils avaient célébré la tradition du bain glacé lors du Bal de Noël, mais il continuait à fréquenter Hermione, et Harry nourrissait l'espoir secret de lui parler à nouveau.

L'excitation et l'impatience estompèrent complètement sa déprimante séance d'Occlumancie, et l'heure fatidique était proche. Ignorant son estomac qui grondait famine, il passa devant la Grande Salle bondée et animée d'où s'échappaient les effluves salivants du dîner, résistant à la tentation de se jeter sur les plats de pâtes à la bolognaise proposés, et prit la direction du lieu du rendez-vous. Comme Diggory tout à l'heure, Krum cherchait-il à lui offrir son aide pour la deuxième tâche ? Mieux, désirait-il s'entretenir avec lui du très sérieux sujet du Quidditch, et partager ses techniques secrètes qui l'avaient rendu célèbre à travers le monde entier ?

Le sourire aux lèvres, Harry passa sous l'immense gong qui oscillait au-dessus de lui et se retrouva dans la cour de la Tour de l'Horloge, le froid mordant de l'hiver lui caressant les joues.

A peine éclairée par les torches qui couraient sous les croisées d'ogives gothiques du cloître, la cour silencieuse semblait déserte.

Il avait un peu d'avance...

L'on aurait pu croire que le temps paraissait suspendu, si ce n'était le mécanisme du gigantesque cadran recouvert d'un linceul de givre et décomptant de ses longues flèches en cuivre le rebours de l'inéluctable dénouement. En contrebas de la Tour de l'Horloge, emprisonnée dans le blanc silence de la neige, la cour était abandonnée au regard impavide d'un couple de corbeaux noirs comme le jais et juchés sur une gargouille aux yeux vides. D'énormes lierres glacis assiégeaient les pierres inégales du mur, plantes tentaculaires insatiables s'enroulant autour de vieux piliers effondrés. Au milieu de la cour, une eau glacée murmurait dans la fontaine encadrée de créatures ailées et reptiliennes.

Harry n'était pas très à l'aise à l'idée de se retrouver seul ici à la nuit tombée, aussi ne s'aventura-t-il pas au fond de la cour qui était perdue dans une obscurité angoissante.

L'endroit était déjà quelque peu effrayant de jour avec ses gargouilles monstrueuses et ses statues fantastiques, et il n'avait pas oublié le bourreau mandaté par le Ministère de la Magie pour abattre Buck l'hippogriffe en train d'aiguiser la lame terriblement coupante de sa hache sur une meule. Alors qu'il se remémorait la silhouette massive du bourreau affûtant son arme mortelle entre les mauvaises herbes et les pavés descellés, quelqu'un surgit furtivement de derrière les vestiges d'une immense statue représentant un sorcier terrassant un dragon, et qui décorait un angle de la cour de la Tour de l'Horloge.

Il esquissa instinctivement un pas en arrière, mais ce n'était que Malfoy.

« Qu'est-ce que tu fais là ? ».

Il jeta des regards partout autour de lui, prêt à en découdre avec ses hypothétiques amis venus lui prêter main forte. Un piège ! fulmina-t-il. Il aurait dû s'en douter… Toutefois le Serpentard, à en juger sa moue dépitée, paraissait aussi agacé que lui de le trouver là.

« Je te retourne la question, Potter. Je te conseille de vite débarrasser le plancher d'ici, on m'a donné rendez-vous et je n'ai aucune envie que tu viennes tout gâcher ». Harry agita la missive qu'il venait de recevoir.

« Figure-toi que j'ai aussi un rendez-vous ».

Les yeux gris de Malfoy se posèrent sur le parchemin puis se froncèrent de suspicion lorsqu'il réalisa qu'il avait reçu exactement le même.

« Il doit y avoir une erreur, pourquoi un champion de Quidditch de classe internationale comme Viktor Krum voudrait-il te parler ? ».

Harry ouvrit la bouche pour lui assener une réplique bien sentie lorsqu'une voix aux accents slaves que tous deux commençaient hélas à bien connaître s'éleva depuis les arcades.

« M. Malfoy... M. Potter... Je vois que mon invitation n'est pas restée lettre morte ».

Ils distinguèrent dans la pénombre de la cour de la Tour de l'Horloge la carrure du directeur de Durmstrang et son long manteau blanc fermé jusqu'au col, assisté d'une étudiante de Durmstrang vêtue de son uniforme rouge impeccable et d'une cape en laine sombre qui lui recouvrait les épaules. Coiffée d'un couvre-chef brun, la jeune femme aux yeux pâles dont les cheveux roux retombaient sur les attaches en cuir de sa cape ne souriait pas.

Un rapide regard au visage crispé de Malfoy lui confirma qu'à l'évidence il partageait comme lui sa déception de voir apparaître Karkaroff plutôt que Krum, en témoignait le salut de tête poli mais néanmoins réticent qu'exécuta le Serpentard.

« J'imagine que bien que n'étant pas familiers du cyrillique vous aviez deviné que j'étais derrière ce petit mot » commença Karkaroff d'un ton sucré. « Rassurez-vous, nous n'en aurons pas pour très longtemps. En vérité, j'ai une offre à vous faire et que vous ne pourrez refuser ».

L'étincelle de satisfaction qui brillait dans les yeux du directeur masquait à peine la lueur sournoise qu'y entrevit soudain Harry. Avant qu'il ait eu le temps de cogiter à ce sujet, Karkaroff leur expliquait les motifs de leur petite réunion à l'abri des regards trop curieux.

« Je présume que vous vous souvenez tous les deux de notre dernière conversation ? ».

Harry acquiesça sans mot dire. L'homme les avait surpris à échanger des sorts lors de leur dispute dans le parc le soir du Bal de Noël et le moins que l'on pouvait dire est qu'il avait été enchanté de les prendre en flagrant délit, et pas pour des raisons honnêtes. Ce qui au demeurant, avait bien arrangé le Gryffondor et son adversaire étant donné sa propension à encourager les duels entre élèves.

« J'ai pu remarquer tout à l'heure pendant que je discutais avec le professeur McGonagall que vous n'aviez visiblement toujours pas résolu vos différends, et j'ai pensé qu'il était temps de régler cela au moyen d'un duel encadré sous la gouvernance de l'une de mes élèves. Ingvild ici présente a gentiment accepté d'être l'arbitre impartiale de votre duel et m'en fera un rapport circonstancié. Ce sera l'occasion pour vous de régler vos comptes d'une façon saine et sportive, dans la tradition ancienne des sorciers défendant leur honneur, ainsi que l'encourage l'institut de Durmtrang. Alors, qu'en pensez-vous ? ».

« Vous voulez dire que… vous nous proposez un duel ? ».

« Un petit défi tonique vous effraierait-il, M. Potter ? Rassurez-vous, Ingvild ne vous laissera rien arriver de trop grave, nous sommes coutumiers des duels par chez nous ».

« Je n'ai pas peur » certifia Harry, et Karkaroff émit un rire léger.

« J'en suis certain. Affaire conclue, dans ce cas ? ».

Malfoy semblait enchanté par la perspective et bomba soudain le torse, une expression revancharde éclairant son visage.

« Je relève votre défi » claironna le Serpentard en plongeant la main dans son manteau pour attraper sa baguette. « Et toi, Potter ? Tu en es ? ».

« Allons M. Malfoy, ne soyez pas si impatient » tempéra Karkaroff avec amusement. « Personne ne va se livrer duel dans cette cour abandonnée au su et au vu de tout un chacun qui pourrait l'y surprendre. Le règlement de votre école n'a toujours pas changé n'est-ce pas ? Les duels non-encadrés entre élèves y sont formellement interdits et vous pourriez attirer l'attention à l'heure du dîner. Non, le duel aura lieu vendredi soir à 23 heures ».

« Mais… nous serons en plein couvre-feu » fit observer Malfoy, et son sourire narquois se fana.

« Certes » admit Karkaroff avec une expression faussement innocente sur le visage. « Et ? ».

Le Serpentard coula un regard vers Harry qui demeura impassible. Qu'il ne compte pas sur lui pour jouer l'élève modèle devant Karkaroff qui y verrait là une bonne excuse pour se défiler et passer pour un couard. Devant le silence éloquent des quatrièmes années, le Slave proposa une alternative quelque peu déplaisante :

« Si la perspective de faire une entorse au couvre-feu vous ennuie, nous pouvons aussi expliquer à vos professeurs référents pourquoi vous vous battiez le soir du Bal de Noël dans le parc de l'école. Je suis certain qu'ils se montreront compréhensifs à votre égard ».

La mise en garde était limpide. Harry était presque sûr qu'ils écoperaient tous les deux d'une punition plus légère pour s'être écharpé dans le parc en comparaison à un duel secret en violation du couvre-feu. Mais la tentation de se mesurer à son ennemi depuis la première année était puissante et il avait du mal à refréner l'excitation qu'il commençait déjà à ressentir. Il allait effacer le sourire suffisant du visage du Serpentard, et la lieutenante de Karkaroff en serait témoin !

« Le couvre-feu ? Rien de plus facile à contourner » fit Malfoy, bravache. Karkaroff acquiesça d'un air satisfait.

« Et vous M. Potter ? ».

« Ce n'est pas un problème pour moi non plus » assura le Gryffondor avec sérénité. Si Malfoy bluffait certainement, il avait quant à lui la précieuse carte du Maraudeur pour lui être d'un soutien sans faille.

« Parfait, que j'aime cet esprit intrépide ! Certaines règles ne sont-elles pas faites pour être brisées, après tout ? Ingvild vous attendra donc vendredi soir à 23 heures en bas de la Tour d'Astronomie puis vous mènera directement à la salle de duel. J'espère que ce duel de sorciers vous permettra de régler vos comptes comme il se doit ! ».

Très content de sa petite mise en scène, Karkaroff s'approcha d'eux et à la lumière d'une lanterne, le crâne doté de longues cornes surmonté d'animaux ailés pourvus de griffes qu'il arborait sur le torse ressembla plus que jamais à une tâche de sang frais. A quel animal dangereux exactement pouvaient bien appartenir ces cornes qui affublaient chaque blason de Durmstrang ? La bête devait être particulièrement abominable... Peut-être était-ce leur équivalent des Centaures de la Forêt Interdite ?

L'homme et serra les épaules respectives des quatrièmes années, un sourire réjoui aux lèvres.

« Bien entendu je compte sur votre discrétion pour ne pas ébruiter ce petit duel improvisé, vos professeurs pourraient ne pas apprécier l'initiative. Tâchez de ne pas vous faire attraper, il serait dommage de manquer l'occasion de s'expliquer aussi sportivement ».

Il leur lança un regard appuyé en souriant de toutes ses dents ternes, avant de tourner les talons en direction du couvert du cloître. Dans son dos, la fille de Durmstrang leur consentit un signe de tête entendu. Sans prononcer un mot, elle prit la suite de son directeur, ses bottes faisant craquer les bris de glace sous les semelles.

Quand il fut certain qu'ils étaient à nouveau seuls, Malfoy se tourna vers Harry, un air provocateur sur le visage:

« Alors Potter, j'espère que tu ne comptes pas de désister à la dernière minute ? ».

Harry laissa échapper une exclamation dédaigneuse.

« Je dois vraiment te rappeler ce qu'il s'est passé quand tu m'as défié en duel en première année ? Si je me souviens bien, ce n'est pas moi qui me suis défilé en courant prévenir Rusard pour qu'il nous piège ».

Le sourire suffisant s'effaça.

« Détrompe-toi Potter, je ne me suis jamais défilé. Tu ne me fais pas peur. C'est Snape qui nous a surpris à l'époque alors qu'on essayait de se faufiler hors de la salle commune. Sans ça, vous auriez pris la raclée de votre vie avec ton Weasley de compagnie ».

« Je pense surtout que tu voulais nous faire renvoyer à peine arrivés à Poudlard, et que tu n'as jamais eu l'intention de te battre contre nous ».

« Renvoyer ? » Malfoy s'esclaffa. « Je crois que tu exagères mes pouvoirs dans cette école. Renseigne-toi un peu, personne n'a jamais été renvoyé parce qu'il s'est baladé dans les couloirs du château la nuit. A plus tard Potter, essaye de ne pas faire de cauchemars d'ici là ! ».

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Le couvre-feu était entré en vigueur à Poudlard depuis un moment déjà lorsque deux silhouettes se glissèrent en bas des escaliers de la Tour Gryffondor, traversant subrepticement la salle commune jusqu'au portrait de la Grosse Dame ensommeillée emmitouflée dans un tartan écossais. En ce samedi soir, la salle commune était bien fréquentée et personne ne fit attention à eux, les uns étant occupés à jouer ou discuter avec animation, les autres étant confortablement alanguis dans les fauteuils en velours ou plongés dans un livre au coin d'un feu.

« La voix est libre » fit Harry après avoir pris soin d'aviser la carte du Maraudeur. La dernière fois qu'il était parti en excursion dans les couloirs du château la nuit remontait à sa troisième année et il ressentit le petit frisson d'excitation de l'interdit.

« Tu es sûr que tu ne veux pas que je te rejoigne pour le duel ? » chuchota Ron. « Tu pourrais avoir besoin d'un second, Malfoy a sûrement pensé à en prendre un ».

« Pas question de t'attirer des ennuis » objecta Harry en mettant la capuche de son sweat. « Je n'ai pas tellement confiance en Karkaroff, rien ne dit qu'il ne pourrait pas te dénoncer pour ta participation au duel. Il vaut mieux que ça reste entre moi et Malfoy. Pas un mot à Hermione, on est d'accord ? ».

« Bien sûr que non » Ron lui adressa une tape amicale sur l'épaule. « Un conseil, ne t'approche pas du lieu de rendez-vous si tu sens une entourloupe ou si la carte te montre qu'un prof est dans les parages ».

« Ne t'inquiète pas, si je flaire le moindre piège ou que Rusard et Miss Teigne m'attendent en embuscade, je reviens immédiatement dans la salle commune, et Malfoy et Karkaroff attendront ».

Le front plissé, Ron paraissait réticent à l'idée de le laisser partir seul mais Harry rechignait à impliquer son ami dans un duel avec le Serpentard au mépris du couvre-feu et des règles de l'école. Ron n'avait pas à subir les lubies et surtout, le chantage de Karkaroff.

« Tu y crois toi, à son histoire de retenue avec Snape qui l'aurait empêché d'aller au duel en première année ? ».

« Pour en avoir le cœur net il faudrait demander directement à Snape, ce qui équivaut à se dénoncer et récolter une retenue à la clef, même trois ans après les faits. Je ne pense pas que Malfoy me fera faux bond ce soir cela dit, il a l'air de tenir à son duel… et moi aussi, pour être franc. Il est persuadé que je lui ai volé quelque chose ».

« Quelle accusation absurde, en ce qui me concerne je n'accepterais rien qu'un Malfoy pourrait me donner, pas même si on me payait en Gallions » maugréa Ron. « Si son père n'avait pas caché le journal intime de Jedusor dans le chaudron de Ginny, Tu-Sais-Qui n'aurait jamais possédé ma sœur et il n'y aurait pas le cadavre d'un Basilic en train de reposer dans la Chambre des Secrets. Tu imagines de quoi est capable un type pareil ? La moitié des meubles et des objets de décoration de leur manoir doivent fleurer bon la magie noire à plein nez ».

« Totalement d'accord » acquiesça Harry alors que le tableau de la Grosse Dame pivotait pour le laisser passer. « Je me suis toujours demandé si Lucius Malfoy s'était débarrassé du journal en étant conscient de ce que ça représentait, et même si ce n'était pas le cas, il suffit de voir comment il traitait Dobby pour comprendre quel genre de personne il est. Lumos ».

« Bonne chance » le salua Ron. « Et lamine Malfoy comme il se doit ».

Harry se retrouva seul dans le couloir silencieux et entreprit de rejoindre le lieu de rendez-vous fixé par Karkaroff, l'œil rivé sur la carte du Maraudeur, prêt à décamper au moindre professeur aux alentours.

Par chance il ne croisa personne hormis le fantôme de Sir Nicholas qu'il aperçut de loin, errant tristement en dodelinant de la tête, et atteignit sans encombre l'aile où se situait la Tour d'Astronomie. Il remonta à pas prudents un long préau, parcourant du regard le parchemin à la recherche d'une éventuelle présence indésirable dans les alentours. Le concierge et sa chatte étaient aux abonnés absents, et personne ne semblait décidé à faire sa ronde dans les environs.

Rasséréné, il patienta quelques minutes en bas de la Tour d'Astronomie tout en se repassant quelques sorts bien utiles qu'il pourrait envoyer à Malfoy, se demandant ce qu'avait concocté pour lui le Serpentard. Probablement des attentions aussi charmantes qu'une pluie de serpents jaillissant de sa baguette…

Lorsqu'une silhouette apparut au bout d'un couloir en se tenant à bonne distance des torches chatoyantes qui jalonnaient les murs, Harry consulta fébrilement la carte au cas où mais ce n'était que Malfoy, qui abaissa son capuchon sitôt qu'il arriva devant lui.

Il le considéra sans mot dire avec son habituel dédain, puis se mit à jeter des regards furtifs en sondant les allées obscures menant jusqu'à leur point de rendez-vous, comme s'il se préparait à l'éventualité que Harry lui ait tendu un piège.

« Elle arrive » prévint Harry en voyant la minuscule étiquette d'Ingvild flottant dans leur direction.

Il avait pris soin de dissimuler la carte du Maraudeur à la vue du Serpentard, ce qui n'empêcha pas d'attirer l'attention de ce dernier.

« Qu'est-ce que tu as là, Potter ? » s'enquit le garçon, les yeux brillant d'intérêt.

« Rien qui te regarde » rétorqua Harry en rangeant la carte en vitesse dans la poche intérieure de sa cape.

Quelques instants plus tard, l'étudiante de Durmstrang assignée à l'arbitrage du duel se présenta en bas de la Tour d'Astronomie, pile à l'heure. A l'instar de ses homologues de Poudlard, elle avait opté pour des robes de sorcier sombres et discrètes pour mieux se fondre dans la nuit. Au vu de son comportement un brin nerveux, Harry était prêt à parier qu'elle non plus n'avait pas le droit de se trouver ici malgré sa qualité d'hôte de Poudlard et qu'elle obtempérait aux ordres de Karkarorr de mauvaise grâce.

« Par ici » fit la dénommée Ingvild en les conduisant non pas vers la Tour d'Astronomie mais sous le cloître par lequel ils étaient arrivés.

Harry vit qu'elle tenait dans ses mains un bout de papier sur lequel était dessiné une esquisse de plan. Elle poussa une porte blottie dans une alcôve et ils grimpèrent un escalier en colimaçon qui les mena à un long couloir bordé de hautes fenêtres croisées, où quelques portraits endormis émirent de faibles protestations lorsque le rayon lumineux de la baguette de la jeune fille éclaira les murs épais.

Le petit groupe traversa le couloir d'un pas hâtif et emprunta plusieurs escaliers, jusqu'à ce que Ingvild finisse par s'arrêter devant une porte en bois solide veillée par deux impressionnantes armures en fer rutilantes et aux boucliers colorés impeccablement vernis.

« D'après le plan, ça doit être dans cette pièce » soupira-t-elle de son accent des pays du Nord. « Quel labyrrrinthe, ce château. Je ne sais pas comment vous vous débrouillez pour vous y repérer, vous autres. Si vous pouviez vous arranger pour que ça ne dure pas des heures, je vous en serais reconnaissante ».

« Ça ne prendra pas plus d'une minute avant que j'en ai fini avec Potter » assura le Serpentard, et Harry songea que mettre un poing dans la figure de Malfoy ne redorerait pas son blason auprès de Karkaroff.

« Il y a vraiment des duels qui durent des heures ? » demanda-t-il à la place avec incrédulité. Ingvild opina du chef.

« Bien sûr. A Durmstrang certains étudiants émérites sont capables de se défier des après-midi entières lors des sessions de combats sans s'avouer vaincus. C'est trrrès intense. Arrivé à un certain niveau d'études, nos professeurs nous concoctent des duels de magie offensive et défensive, couplés à des sports de combat dans des milieux très différents ».

La salle de duel improvisée était aussi vaste qu'une salle de classe et évoquait un grenier avec son plancher dépoli, ses boiseries sombres et ses soupentes. D'un bout à l'autre de la pièce, deux cheminées aux âtres noircis se toisaient, et entre elles se dressaient des barricades de vieux fauteuils en cuir élimés, chaises abîmées et pupitres griffonnés que les étudiants en quête d'un refuge pour s'isoler avaient déplacés au gré des années. De lourds rideaux de velours encadraient les fenêtres qui ne laissaient passer que la nuit noire, et quelques chandeliers éteints occupaient un coin près d'une armoire en chêne antique.

« Aidez-moi à ranger tout ce bazarrr » fit Ingvild d'un ton maussade en détachant son capuchon qui dévoila ses cheveux cuivrés. « Et moi qui pensais que nous aurions une salle déjà prête... ».

« Locomotor barda » Harry fit léviter un bureau sur lequel on avait l'air d'avoir renversé plusieurs encriers tandis que Ingvild se chargeait d'un vieux canapé recouvert d'une fine pellicule de poussière.

« Ôte-toi de mon chemin, Potter » l'alpagua Malfoy tandis que son fauteuil frôlait le bureau volant.

Leurs regards se croisèrent furtivement et Harry comprit qu'ils pensaient à la même chose : une bataille navale avec les meubles dans les airs, un terrain de jeu idéal. Bien que l'idée soit tout à fait puérile, elle était extrêmement séduisante... Le Serpentard paraissait déterminé à briser des objets imposants et si possible sur la trajectoire du Gryffondor car il finit par faire entrer en collision son pupitre avec une chaise que Harry tenait au bout de sa baguette, et les meubles se heurtèrent avec un craquement bruyant qui attira sur eux le regard courroucé d'Ingvild.

« Ne vous étonnez pas de voir débarquer un professeurrr avec ce vacarme. Je vous déconseille vivement de recommencer ».

Il n'y avait pas la moindre trace de plaisanterie sur son visage tendu, ce qui fit penser à Harry qu'elle devait être habituée à se faire respecter et à avoir un certain niveau si Karkaroff lui-même lui avait demandé d'arbitrer leur duel. Malfoy en tout cas ne récidiva pas.

En moins de cinq minutes, tout le mobilier avait été repoussé et empilé contre les murs de sorte à laisser le champ libre pour le duel, le lustre et les chandeliers allumés pour donner un peu de visibilité à la pièce. Endossant son habit d'arbitre impartiale, Ingvild indiqua aux quatrièmes années où se positionner à quelques mètres l'un de l'autre, englobant un cercle imaginaire de son bras :

« Vous allez commencer à cette distance mais vous avez le droit, au cours du duel, d'avancer, de reculer, de vous déplacer comme bon vous semble dans toute la salle. Karkaroff m'a dit que le professeurrr Dumbledore avait temporairement ouvert un club de duel il y a deux ans pour apprendre à vous défendre, c'est ça ? Vous n'avez qu'à vous servir de ce que vous avez appris ».

Malfoy renifla avec mépris.

« Un club de duel ? C'est un bien grand mot, nous n'avons eu qu'une séance de cours, et le président du club était un incompétent et un escroc incapable de se servir d'une baguette. Le seul professeur à relever le niveau était le professeur Snape, qui l'a d'ailleurs complètement écrasé ».

Harry ne put retenir un sourire goguenard à cette évocation. L'humiliation publique de Lockhart par Snape avait eu au moins pour conséquence bénéfique de lui avoir enseigné le sortilège de Désarmement, en plus de leur procurer le plaisir coupable de voir l'affabulateur narcissique terrassé d'une main de maître.

« Dans ce cas nous resterons sur quelque chose de simple à la portée des débutants. Interdiction de vous battre à mains nues, sinon vous pouvez faire à peu près tout ce que souhaitez excepté vous blesser gravement ou vous tuer, bien sûr. Prrrenez-le comme un exercice, pas la peine que cela se termine dans une effusion de sang. On est entre nous. Vous pouvez même régler ça de façon pacifique ».

Ingvild se délesta de sa longue cape de sorcier en laine. Elle se passa une main dans les cheveux et fixa Harry de ses yeux bleus qui scintillaient comme des diamants. « Je pourrais très bien raconter au professeurrr Karkaroff que vous avez fait match nul en vous neutralisant l'un et l'autre et broder un peu sur la réalité. Le plus important finalement est que votre différend soit réglé lorsque vous sortirez de cette salle, je suis sûre que ça ne vaut même pas la peine d'organiser un duel pompeux ».

Soudainement méfiant, Harry jeta un regard dubitatif à Malfoy qui faisait de même. Il n'avait rien contre l'idée de se frotter au Serpentard, que ce soit à la baguette ou à mains nues, et il se demanda si cette proposition de règlement des conflits pacifique n'était pas un piège élaboré par Karkaroff destiné à éprouver leur honnêteté et leur parole donnée.

« Ça ira » décida Harry d'une voix ferme. « On est pas en porcelaine ».

« Voilà qui est bien dit ! Chez Durmstrang, nous encourageons les comportement vaillants ».

« Et toi Malfoy ? Tu abandonnes ? ».

« Tu rêves, Potter » cracha le Serpentard. « Je n'ai aucune intention de me montrer indulgent ».

« Moi non plus » répliqua Harry.

Tous deux levèrent leur baguette respective pour se mettre en position de garde mais Ingvild tendit les bras entre eux.

« Une minute ! Dans les duels encadrés il est de trrradition pour les duellistes d'exposer leurs griefs afin que l'arbitre puisse mieux appréhender son rôle et l'ampleur du conflit. Expliquez-moi rapidement ce qui est en jeu et ce que chacun reproche à l'autre ».

« A part son existence ? » ironisa Malfoy avec une méchanceté qui fit serrer les dents à Harry. « Nous sommes adversaires depuis notre première année, pour commencer, et c'est déjà nettement suffisant ».

« Par Heimdall » soupira la jeune femme. « Je n'ai pas toute la nuit pour vous écouter égrener vos torts. Contentez-vous de ce qui a poussé Karkaroff à vous suggérer de vous livrer duel ».

« Potter m'a volé quelque chose ! » attaqua finalement Malfoy après une hésitation réticente. « Duel ou pas, j'exige qu'il me rende ce qu'il m'a pris ».

« C'est faux, tu mens ! » se défendit une fois de plus Harry, ulcéré par l'accusation sans fondement.

« Qu'est-ce qu'il ta volé ? » lui demanda Ingvild.

« Je ne lui ai rien volé ! ».

« Je n'ai pas à le dire, ça ne vous regarde pas ».

La mâchoire de la jeune femme se contracta avec une exaspération visible. Elle pointa un doigt impérieux et ganté de cuir noir en direction du Serpentard :

« Écoute-moi bien, toi ! Agis comme un sorcier responsable et éclaircis tes propos. J'ai envie de faire autre chose de ma nuit que de passer des heures à attendre des informations de la part de gamins qui se chamaillent pour une babiole sans valeur qui aurait été volée, alors soit tu me dit de quoi est-ce qu'on parle, soit je quitte ce château sans arbitrer le duel et tu en parleras dirrrectement avec Karkaroff lui-même, est-ce que c'est clair ? ».

Un expression colérique passa sur le visage pointu de Malfoy dont les joues commencèrent à prendre des couleurs. A l'évidence il n'appréciait pas de passer pour un gamin auprès de quelqu'un qui devait être dans les petits papiers de Karkaroff.

« Potter m'a volé un médaillon » lâcha-t-il à contrecœur. « Nous nous sommes brièvement... affrontés en marge du Bal de Noël dans le parc, et il a dû tomber de la poche de ma robe de sorcier pendant l'empoignade. Je ne suis plus jamais parvenu à remettre la main dessus, ensuite. Je suis sûr que c'est lui qui me l'a pris ! Ce médaillon appartient à la famille Malfoy et se transmet de génération en génération depuis des siècles, Potter, tu n'as aucunement le droit de te l'approprier ! Il a une valeur inestimable ».

Ingvild partit dans un petit rire incrédule avant même que Harry ait pu riposter.

« Nous avons fêté Noël il a plusieurs semaines, tu en as mis du temps pour venir accuser Potter de te l'avoir volé, non ? Le parc est immense, ton médaillon doit dormir sous la neige à l'heure qu'il est ».

« Ou bien quelque part dans une malle de la Tour de Gryffondor ! » fit Malfoy, les joues à présent rouges de colère et les yeux réduits à des têtes d'épingles.

« Je me fiche de ton médaillon, Malfoy » dit Harry, s'efforçant de conserver son calme. « Que veux-tu que j'en fasse ? Je n'en ai pas besoin, et s'il y a les armoiries de ta famille dessus alors personne de sain d'esprit ne croirait qu'il est à moi. Tu as bien regardé dans les malles de ceux qui partagent ton dortoir ? ».

« Personne ne serait assez fou pour me voler ça » répliqua Malfoy sur un ton glacial en levant de nouveau sa baguette. « Par ailleurs, figure-toi que je ne m'amuse pas à accrocher un tel médaillon au-dessus de ma tête de lit. Mais même sans ça Potter, ça ne m'aurait pas empêché de te régler ton compte ».

« Je n'attends que ça ! » gronda Harry, crispant ses doigts sur sa baguette. Malfoy persistait dans ses accusations ? Parfait, il allait lui donner une bonne raison de se plaindre.

Les deux garçons se remirent en position de duel, baguettes en l'air, se toisant au milieu du grenier. Harry se concentra. Il était heureux de pouvoir se battre contre Malfoy dans un duel réglementaire, c'était une occasion inespérée de lui faire payer ses maintes provocations et calomnies sous la supervision d'un tiers impartial.

Au même moment, quelque part autour d'eux, une série de petits coups étouffés retentit puis s'arrêta tout aussi vite.

Harry fronça les sourcils mais maintint sa garde. Ce n'était pas le moment de se laisser distraire alors que Ingvild allait sonner le début officiel du duel. Mais la série de coups reprit, plus fortement cette fois, comme si on tambourinait à une vitre.

Ingvild pivota sur elle-même, clairement agacée par cette interruption incongrue.

« Qu'est-ce que c'est que ça, encore ? On ne va tout de même pas y passer la nuit ! ».

Elle se dirigea d'un pas déterminé vers la fenêtre du fond qu'elle ouvrit en grand, et une bourrasque d'air glacé balaya l'intérieur du grenier, soufflant la moitié des chandelles et faisant chanceler le lustre.

Un tourbillon rouge sombre surgit soudain de l'abîme de la nuit et traversa le grenier à la manière d'une mini-tornade dans un bruit de trompette qui rebondit en écho sous les boiseries. Un instant plus tard, un lutin sournois vêtu d'une redingote à carreaux couleur carmin et d'un chapeau haut de forme multicolore se retrouva subitement allongé sur le ventre au sommet de l'armoire, ses mains soutenant une tête ronde comme une lune. Un large sourire empreint de fourberie éclairait sa trogne maline.

« Peeves... » siffla Malfoy entre ses dents d'un ton ennuyé tandis que Harry laissait échapper un grognement mécontent. « Tu ne peux pas t'empêcher de nous imposer ton insupportable présence, petit démon ».

Pour toute réponse, l'esprit frappeur gloussa de satisfaction, ravi de pouvoir contrarier les projets du Serpentard.

« Cette maudite chouette mal empaillée de Snape n'a pas apprécié que je compare son horrible nez crochu à un Pétard magique à tête chercheuse du Docteur Flibuste, il en a profité pour m'enfermer dehors ! Il faut dire qu'il avait déjà l'air particulièrement énervé quand je lui ai demandé si la moutarde lui était montée au nez... Cela fait des heures que je erre tel une âme en peine sur les remparts à attendre que quelqu'un de charitable m'offre le gîte. Tiens tiens, mais qu'avons-nous là ? ».

Ses petits yeux fureteurs ciblèrent l'étudiante de Durmstrang qui le dévisageait, médusée.

« Qu'est-ce que tu complotes ci, toi ? Ton bateau fantôme n'est pas assez confortable ? On a le mal de mer ? A moins que... ».

Son regard passa sur le mobilier repoussé contre les murs puis sur les duellistes qui se faisaient face, baguettes tirées dans une posture sans équivoque, et son sourire s'élargit. Peeves était invivable mais il fallait lui reconnaître qu'il était diablement intelligent pour un nuisible de son espèce. Poussant un glapissement de joie, il tournoya sur lui-même comme une toupie puis exécuta une danse irrévérencieuse sur l'armoire, menaçant de faire se fracasser le délicat vase peint à l'encre de Chine qui y était entreposé.

« Un duel ! Vous êtes en train de vous battre en duel ! Je veux en être, je veux en être ! Potter la langue de vipère contre Malfoy la fouine, ça promet d'être poilant ! ».

« Tu n'es pas le bienvenue Peeves, va-t-en » exigea sèchement Malfoy.

En guise de réponse l'esprit frappeur alla se percher sur un chandelier et s'amusa à souffler toutes les bougies.

« Est-ce que c'est... une sorte de Goule ? » risqua Ingvild qui paraissait hésiter sur la conduite à tenir.

Peeves fut si offusqué de la question qu'il manqua tomber de son candélabre et esquissa une pirouette acrobatique pour se rattraper à une branche. Ses petits yeux mesquins luisaient à présent de fureur.

« Une Goule ? » s'étrangla-t-il avec hargne. « Comment cette bécasse venue d'ailleurs ose-t-elle me comparer avec un être hideux et quasiment dépourvu de conscience qui est tout juste bon à braire aux corneilles pour se sentir exister ? Pour qui est-ce que tu te prends, la rouquine ? ».

« Sur un autre ton, l'affrrreux » gronda Ingvild en fronçant les sourcils. « Quoi que tu sois, sors tout de suite d'ici, nous avons des affaires sérieuses à conclure ».

Les yeux si écarquillés qu'ils allaient en sortir de leurs orbites, Peeves bondit au-dessus de leurs têtes, vint s'agripper au lustre qui vacilla dangereusement, et les gratifia à grands cris perçants d'une pléiade d'injures.

« Ferme-là, imbécile ! Tu vas rameuter tout le château ! » fulmina Malfoy.

Plus expéditif, Harry ne s'embarrassa pas de simples menaces verbales et pointa directement sa baguette sur Peeves : « Stupefix ! ». Par malchance, le sortilège le frôla et Peeves hurla une nouvelle insulte très imagée.

« Expulso ! » s'écria Ingvild en atteignant sa cible.

Dans un cri suraigu, l'esprit frappeur s'envola et fut projeté à l'autre bout du grenier, s'écrasant contre une haute fenêtre qui résista curieusement à l'assaut. Hors de lui, il s'éloigna d'eux à grands renforts d'invectives. Il ouvrit les portes à la volée en les faisant violemment claquer contre le mur puis s'égosilla dans le couloir :

« ALERTE ! ALERTE GÉNÉRALE DANS L'AILE DE LA TOUR D'ASTRONOMIE ! ÉLÈVES HORS DU DORTOIR ! BLBLBLBLBLBLBLBL! ».

Le Silencio lancé par Ingvild passa sous le linteau mais s'écrasa dans le couloir sans atteindre sa cible. Un fracas de ferraille se fit immédiatement entendre en représailles et Harry comprit que Peeves venait de jeter les armures au sol.

« Non ! Espèce de sale petit... ».

Il se précipita vers le couloir avec l'intention ferme de faire définitivement taire ce fléau ambulant mais Peeves était déjà loin et continuait à imiter une alarme stridente. Les fières armures qui montaient la garde reposaient désormais à terre, tristement disloquées, les pièces métalliques achevant de tintinnabuler. Le vandale disparut à l'angle du corridor en vociférant de nouveau leur position à qui mieux mieux.

« Quelle plaie ! » s'exclama Malfoy avec dégoût. « J'espère que ce sinistre crétin ne nous a pas fait repérés ! ».

« A ton avis ? » répliqua Harry en surveillant le couloir. « Quelle poisse ! Fichons le camp pendant qu'il est encore temps ».

Les yeux ronds comme des billes, Ingvild contemplait avec consternation les armures qui gisaient désarticulées sur les dalles.

« On annule tout » annonça-t-elle d'une voix tendue. « On organisera le duel une autre fois, je rejoins le bateau. Vous feriez mieux d'en faire autant, le professeurrr Karkaroff vous tiendra sûrement au courant, ce n'est que partie remise. Bonne chance pour le retour ».

Les mains légèrement tremblantes, elle avisa son plan dessiné à la va-vite, les salua de son regard cobalt, puis s'éloigna à pas vifs dans le corridor. Sa baguette toujours sortie, Harry allait lui emboîter le pas mais quelque chose le fit se retourner.

« Je n'ai pas touché à ton médaillon, Malfoy » fit-il sur un ton grave. « Je le jure sur mon honneur de Gryffondor. Mais ça ne m'empêchera pas de t'affronter en duel à une autre occasion ».

« Si ce n'est toi alors qui me l'a pris, hein Potter ? » répliqua le blond avec véhémence. « Je l'avais dans ma poche le soir du Bal de Noël, puis je ne l'avais plus le lendemain quand je me suis réveillé. Alors quoi, il s'est volatilisé comme un vulgaire Portoloin ? ».

« Ingvild a raison, tu l'as sûrement perdu dans la neige ou dans la forêt quand tu cherchais ton boomerang à mouvement perpétuel. Et puis d'abord, tu te souviens qu'on était pas seuls, n'est-ce pas ? Il y avait Ludo Verpey qui se baladait aussi dans le coin, étrange non ? ».

Les yeux orageux du Serpentard semblèrent se figer quelques secondes durant, puis il prononça lentement avec mépris :

« Verpey... ».

« Il a pu trouver ton médaillon par terre après notre passage » supposa Harry. « Qu'est-ce qu'il fichait tout seul dans la Forêt Interdite le soir du Bal ? En ce qui me concerne, je l'ai trouvé un peu louche ».

« J'avais oublié ce type ».

« Évidemment, c'est plus facile de m'accuser » répondit Harry avec aigreur. « Bonne chance pour ton enquête, le génie ».

Malfoy le rattrapa alors qu'il bifurquait au bout du couloir, et le Gryffondor amorça un mouvement de recul défensif. Le Serpentard plissa les yeux avec dédain.

« Peur de moi, Potter ? ».

« Qu'est-ce que tu veux, Malfoy ? Que je te tienne la main jusqu'à la salle commune de Serpentard ? ».

Le garçon afficha une moue dégoûtée à cette perspective avant de reprendre :

« Quelque chose ne tournait pas rond dans la forêt ce soir-là. Tu te souviens du boomerang tordu et planté dans le tronc d'arbre ? ».

« Tu l'as dit toi-même, c'était peut-être un troll des forêts » éluda Harry, surpris par cette soudaine volonté de Malfoy de lui faire la conversation.

Ça ne lui ressemblait pas. Pas plus que l'air extrêmement sérieux qui figeait ses traits pointus. Et il ne se souvenait que trop bien de l'épisode du boomerang à mouvement perpétuel qu'ils avaient retrouvé profondément ancré dans un pin sylvestre, comme planté là par une force surnaturelle. Mais ce qui l'avait davantage marqué avait été l'horrible pressentiment quand ils s'étaient retrouvés tous les deux au milieu des arbres, comme la sensation de ne pas être seuls et que son inconscient le suppliait de prendre des jambes à son cou. Son imagination galopante, voilà tout. Il comprit que le Serpentard avait ressenti le même malaise palpable mais se refusa à y faire allusion.

Ils arpentèrent en silence cette aile déserte du château jusqu'à arriver au bas de la Tour d'Astronomie sans voir Peeves. Malfoy finit par briser le silence :

« Il avait peur de quelque chose, non ? Verpey. Il a peut être vu quelle bestiole bizarre a réussi à planter mon boomerang dans l'arbre. Quoi qu'il en soit il aura raison d'avoir peur s'il s'avère qu'il a volé le médaillon des Malfoy ».

« Tu me crois, tout à coup ? La prochaine fois, n'oublie pas de réfléchir avant d'accuser les autres sans fondement » lança froidement Harry.

Le Serpentard tordit la bouche pour lui lancer une pique malfoyenne lorsqu'il fut interrompu par un miaulement déplaisant.

Miss Teigne se trouvait devant eux dans le couloir, ses yeux jaunes comme des lampes braqués sur eux. Hérissant son pelage gris et emmêlé, elle feula de nouveau comme si elle s'apprêtait à leur donner la chasse.

Harry eut à peine le temps de faire le rapprochement entre la présence de Miss Teigne avec celle probable de son maître dans les parages lorsque deux personnes apparurent à l'angle du couloir, à une vingtaine de mètres.

Visiblement remontés, Rusard et Snape cessèrent immédiatement leur discussion, se figeant sur place comme les adolescents.

Mû par un instinct de survie, Harry tourna aussitôt les talons et déguerpit sans réfléchir. Il entendit Malfoy lâcher un juron puis la voix grave de Snape fusa derrière eux :

« Halte-là ! ».

Harry fuyait en tête sans vraiment savoir où il allait, l'objectif étant de ne surtout pas se faire rattraper par le Maître des Potions.

Lui et Malfoy dévalèrent un escalier sans se rompre le cou, puis se laissèrent guider par le hasard du dédale du château endormi, avant de se précipiter par un couloir dont les portes étaient grandes ouvertes.

« Oh non » gémit Harry « C'est la Salle des Armures, on est faits comme des rats ! ».

Mais il était trop tard pour ressortir, Rusard et Snape étaient sur leurs talons et ils ne pouvaient s'accorder le luxe de prendre le risque de se faire pincer.

La Salle des Armures était une pièce aussi vaste qu'une cathédrale dont la voûte était soutenue par d'innombrables piliers en pierre, et qui faisait office de musée pour adeptes de la chevalerie et des châteaux-forts, avec son nombre incalculable d'armures de diverses tailles et époques, ses étagères remplies de décorations anciennes et ses meubles âgés de centaines d'années, ses armes et un panel d'objets que l'on était en droit d'attendre d'une visite d'un château digne de ce nom. Les flambeaux qui brûlaient dehors sur les remparts illuminaient l'endroit d'une clarté bleue qui filtrait depuis les hauts vitraux et les rosaces, nimbant les lieux d'une atmosphère aussi douce que mystique.

S'employant à faire le moins de bruit possible, Harry se jeta derrière la base d'une statue de bronze qui représentait une cavalière en bouclier sur un cheval grandeur nature, tandis que Malfoy se cachait derrière un vieux piano en armature de bois.

Il distingua soudain à travers les colonnes la lueur de la lanterne que tenait Rusard, ainsi que la haute silhouette noire du Maître des Potions. Tous deux discutaient, mais il était trop loin pour saisir ce qu'ils se disaient, et il croisa les doigts pour qu'aucun n'ait la regrettable idée de venir mettre son nez dans le musée.

Quand il vit Rusard et Miss Teigne poursuivre leur chemin dans le couloir et Snape entrer dans la Salle des Armures, il sut que la soirée n'allait pas bien se terminer et échangea malgré lui un regard rapide avec Malfoy. Les lèvres pincée en une fine ligne, le Serpentard semblait partagé entre l'inquiétude et la colère. La perspective que ce fanfaron de Verpey puisse lui avoir subtilisé son précieux médaillon ne devait pas y être étrangère...

La voix doucereuse et reconnaissable entre mille s'éleva dangereusement à quelques piliers d'eux.

« Alors jeunes gens, on se promène au clair de lune ? ».

Plongé dans les ténèbres, tout de noir vêtu, le Maître des Potions, comme dans une pièce de tragédie théâtrale, surgit brusquement à la pâle lueur lunaire dans l'allée centrale sous le cloître, faisant claquer ses robes autour de lui, apparition spectrale terrifiante.

Était-ce le fait de se représenter Snape dans le rôle principal d'un fantôme d'opéra ou le fin sourire de Malfoy ? Toujours est-il que, aussi invraisemblable et insensé que cela puisse paraître, Harry trouva soudain la scène absolument hilarante et ne put à son tour retenir un sourire. La menace du fou rire nerveux se profilait à grands pas, et croiser le regard amusé du Serpentard ne fut pas pour apaiser les choses : ils se retrouvèrent tous deux à rire de la façon la plus silencieuse qui soit.

Cet idiot de Malfoy laissa échapper un léger gloussement qui n'échappa évidemment pas à Snape, lequel se figea à quelques travées d'eux.

« Est-ce que cela vous amuse ? » s'enquit ce dernier avec des accents qui promettaient clairement les pires châtiments, tandis que Harry fusillait Malfoy du regard. « Rassurez-vous, je m'en viens vous donner une excellente occasion de rire ».

Snape devait être furieux, pensa Harry en souriant malgré lui. Qu'est-ce qui lui prenait ? Il n'y avait rien de drôle dans le fait de se faire traquer dans un lieu clos par la Chauve-souris des cachots. Ses yeux repérèrent soudain sur un secrétaire en acajou une chouette effraie toutes ailes déployées et figée pour l'éternité. Les mots rancuniers de Peeves revinrent flotter dans son esprit : cette maudite chouette empaillée de Snape... Malfoy dut penser à la même chose que lui car après un nouveau regard furtivement échangé, le fou rire incontrôlable les faucha.

Harry s'astreignit au silence en s'efforçant de penser à quelque chose de grave pour se calmer, bien conscient qu'il n'avait aucune raison de partager un fou rire avec son ennemi, d'autant plus quand le professeur le plus redouté d'Écosse s'apprêtait à lui mettre la main au collet.

Il se pencha un peu derrière le socle de sa statue pour suivre attentivement la lente progression de Snape à travers les armures, son ombre se rapprochant inéluctablement d'eux. Arriva le moment délicat où il se retrouva au croisement qui menait d'un côté vers la petite bibliothèque du musée, et de l'autre vers le versant de la salle qui donnait sur les fenêtres croisées. Il marqua un court instant d'hésitation puis se décida à entrer dans la bibliothèque, rôdant avec une lenteur dangereuse dans les rayons, et Harry fut heureux de ne pas s'y être réfugié comme il l'avait voulu au départ. Pour autant, sa cachette demeurait trop exposée et s'il ne bougeait pas il finirait par se retrouver nez à nez avec le Maître des Potions.

Avec d'infinies précautions, il quitta sa cachette et avança le dos courbé jusqu'à un épais pilier, puis s'abrita contre la haute d'armure d'un croisé qui tenait le pommeau de sa longue épée devant son menton comme s'il s'apprêtait à saluer un soldat ennemi avant un duel singulier. Snape avançait toujours dans la bibliothèque, et avait à présent éteint sa baguette.

Les portes de la Salle des Armures étaient à quelques encablures d'ici, tant que le Professeur se baladait parmi les livres il avait une chance de s'enfuir sans se faire rattraper. Il réprima l'envie de déplier la carte du Maraudeur de crainte que le bruissement du papier n'alerte les sens aigus de la Terreur des cachots. Du moins, cela aurait été possible si Malfoy n'avait pas, dans une tentative lui aussi de prendre la poudre d'escampette, trébuché avant de se rattraper sur le clavier hélas ouvert du piano.

Les notes désaccordées explosèrent dans le silence monacal du cloître tandis que le Gryffondor sentait son sang se figer dans ses veines, n'ayant plus du tout la moindre envie de rire.

La silhouette Snape se pétrifia également, et les deux garçons n'eurent aucun mal à deviner le sourire triomphant qui devait s'étirer sur son visage quand ils l'entendirent susurrer :

« On se sent d'humeur mélomane, par-dessus le marché ? Allons, avancez-vous jusqu'à moi de votre plein gré, et peut-être que je reconsidérerai la punition qui ne manquera pas de vous frapper. Un peu de courage ! ».

Comprenant que ses probabilités de dénicher un piano dans une bibliothèque étaient minces, le Maître des Potions quitta les rangées d'ouvrages et s'arrêta près d'un grand orgue baroque aux tuyaux de cuivre, promenant son regard acéré sur les armures coites et immobiles, ses yeux affûtés s'habituant progressivement à la pénombre.

Malgré la fraîcheur des pierres ancestrales qui l'entouraient, Harry sentit son front devenir moite, persuadé que l'homme pouvait entendre son cœur pulser dans sa poitrine. Retenant son souffle, il n'osait plus esquisser le moindre mouvement.

« Dernier avertissements jeunes gens, je n'aurai aucune clémence par la suite » prévint la voix grave du Professeur qui se retrouvait amplifiée sous les croisées d'ogives.

Harry évalua un instant la proposition du Serpentard, s'imaginant s'avancer à découvert comme un soldat vaincu se rendant à un ennemi puissant et implacable, et frissonna d'anticipation. Depuis leur séance d'Occlumancie pour le moins mouvementée en début de semaine, il n'avait pas reparlé au Professeur, et il était sûr que celui-ci ne ferait preuve d'aucune indulgence, sommation ou pas. S'il avait une petite chance de fuir sans se faire attraper, alors il fallait la saisir au vol.

Constatant que seul le silence lui répondait, Snape reprit sa marche lente et dangereuse entre les armures.

Harry avait rivé son regard sur les portes grandes ouvertes de la Salle des Armures, retenues par des crochets en métal enclavés au mur. Si le Professeur décidait de lui barrer le chemin, ce ne serait pas en lui claquant les portes au nez. La sortie était toute proche, il pouvait le faire.

Il avait toujours couru vite et il doutait en toute honnêteté que Snape se lance à ses trousses. Il suffisait simplement de prendre un départ rapide, sauter par-dessus le cordon qui délimitait cette aile du musée et détaler à toutes jambes vers la salle de bain des Préfets. Lorsqu'il l'aurait suffisamment semé, il pourrait consulter la carte du Maraudeur et se mettre rapidement hors de portée du Professeur. Pivotant doucement le cou, il repéra Malfoy qui avait trouvé refuge derrière un pilier. Il était un peu frustré de ne pas avoir fait son duel mais ce n'était que partie remise.

Fléchissant légèrement les genoux, Harry s'assura que sa capuche ne risquait pas de glisser durant la course et, le cœur battant la chamade, se prépara mentalement aux prochaines minutes. Une petite voix dans son esprit lui disait que ce n'était sûrement pas une bonne idée et que ça ne ferait qu'assombrir l'humeur déjà détériorée de Snape, mais il se refusait à attendre sans réagir que l'homme le débusque.

Alors il s'élança ventre à terre avec pour seul objectif en tête l'entrée de la Salle des Armures.

Il ne vit pas l'expression de sidération totale passer sur le visage de Snape pendant qu'il franchissait d'un bond adroit le cordon, heureux de ne pas s'y être pris les pieds. Il entendit derrière lui la cavalcade de Malfoy qui à l'évidence était presque sur ses talons, et sentit son cœur rater un battement lorsque la voix de ténor de Snape rugit sous les arcades :

« Arrêtez-vous immédiatement ! N'aggravez pas votre cas et cessez ces enfantillages ! ».

Constatant que les rôdeurs n'obéiraient pas, l'homme partit à leur suite, ses capes volant derrière lui dans le halo bleuté des vitraux.

S'attendant à recevoir un sortilège imminent dans son dos, Harry dérapa devant une horloge comtoise à pendule mais se rééquilibra aussitôt et fonça vers les portes sans prêter garde aux injonctions impérieuses du Professeur.

Il s'échappa enfin de la Salle des Armures et se rua dans le couloir, pendant que Malfoy bifurquait dans la direction opposée.

Ce ne fut qu'arrivé à l'angle du couloir qu'il risqua un œil par-dessus son épaule, constatant avec horreur que l'homme avait choisi de le poursuivre lui. Sans doute estimait-il que Rusard se chargerait de Malfoy étant donné que le Serpentard avait pris le même chemin que lui... Il avait été naïf de croire que le Maître des Potions abandonnerait si facilement.

Courant à en perdre haleine, sans la moindre considération pour les sommations de plus en plus furieuses de Snape à ses trousses, ses sens en alerte, Harry ne réfléchit plus et survola plusieurs escaliers déserts, prit des virages en épingle, s'attendant à tout moment à tomber sur l'hargneux concierge, déjà résolu à ce qu'une Miss Teigne tapie dans un coin obscur lui fasse un croche-pied traître. Il avait à peine un petit couloir d'avance sur le Professeur, comment diable était-ce possible ? ! Snape était coriace !

Il piqua un sprint devant les classes de Sortilèges et parvint à une galerie elle aussi gardée par une haie d'honneur d'armures, bien plus impressionnantes que celles qu'il venait de quitter.

Dévalant les escaliers, il sauta les huit premières marches pour gagner du temps sur le Professeur et se réceptionna si mal qu'il se tordit bêtement la cheville et dégringola les larges escaliers. Lâchant un gémissement de douleur, momentanément désemparé par sa chute et plongé au cœur d'une semi-pénombre, il sautilla sur un pied, les mains sur sa cheville blessée, et heurta de plein fouet une haute armure. Les lourds morceaux de métal se disloquèrent et une lance en fer s'écrasa au sol, le manquant de peu. Les pièces rebondirent sur les dalles en pierre dans un vacarme inévitable, l'écho de leur tintement se répercutant sur toute la longueur de la galerie.

Si les exactions de Peeves n'avaient pas encore alerté l'intégralité de l'équipe professorale et accessoirement réveillé tout le château au beau milieu de la nuit, cela ne faisait désormais plus aucun doute.

Il sentit alors la présence de Snape dans l'encadrement de l'entrée de la galerie en haut des escaliers, et son ventre se serra douloureusement.

« Quel courage ! » railla l'homme d'une voix réprobatrice tandis que Harry détalait sans demander son reste. « Allons, venez donc me montrer votre cheville... ».

Ignorant la douleur qui pulsait dans sa cheville foulée, il essaya de ne pas penser à la tête que ferait le Professeur s'il lui mettait la main dessus. Puisant au fond de lui sa témérité toute Gryffondorienne durant ces minutes de course effrénée, il parcourut plusieurs étages jusqu'à atteindre le cinquième où selon les dires de Cédric devait se situer la salle de bain des Préfets, ne croisant par miracle aucun autre enseignant en pleine ronde. Merlin soit loué, il avait finit par semer le Professeur.

A bout de souffle, il compta les tableaux qui suivaient celui de Boris le Hagard et se retrouva à contempler une toile qui représentait une mer agitée par la houle où tanguait un navire dont les cordes les voiles déchirées claquaient au vent. Sur le pont, de minuscules matelots bravaient les rafales pour maintenir le cap.

« Poisson-lune ! » expira-t-il en suivant du regard le faisceau du phare solitaire qui scintillait au loin.

Le tableau pivota lentement, trop lentement à son goût, et il s'effondra à bout de souffle contre un mur blanc, se laissant glisser jusqu'au sol.

« Bien joué, Harry » se félicita-t-il pour avoir distancé le Professeur, s'autorisant une longue minute pour calmer sa respiration saccadée.

Son front était humide de transpiration et il mourrait de chaud. Depuis quand Snape était-il un champion olympique de course, au juste ? Sa cheville le lancinait.

Une main sur son pauvre cœur, il s'essuya les yeux et en profita pour découvrir le havre de paix qui l'entourait.

La salle de bain des Préfets dépassait de loin l'idée qu'il se faisait d'une salle de bain et tenait davantage de l'établissement thermal de luxe. Dans cette pièce somptueuse aux dimensions d'une église, trois piscines creusées dans un marbre blanc étaient séparées par de hautes colonnes de pierres antiques soutenant des croisées d'ogives, équipées d'innombrables robinets et tuyaux en or de toutes tailles. Outre la présence de vitraux colorés et de lustres bardés de chandelles, des bougies disposées entre les colonnes achevaient de conférer aux lieux une atmosphère douce et encline au délassement. Harry repéra le long des murs immaculés des piles de serviettes blanches, des chaises longues en tissus et de grosses caisses en bois destinées au rangement.

Après s'être assuré qu'il était bel et bien seul, il passa un certain temps à essayer les robinets jusqu'à trouver ceux qui rempliraient son bassin sans le noyer sous des milliers de bulles multicolores ou sans transformer le bain en piscine à vagues mortelle. Respirer les vapeurs fruitées et se glisser dans une eau chaude était une sensation incroyable et il s'amusa un bon moment à barboter dans la mousse, profitant de l'instant présent et se jurant qu'il reviendrait. Ses pieds touchaient à peine le fond, et bien que n'ayant jamais été à l'aise dans un milieu aquatique, il se sentait parfaitement en sécurité et retourna au bord pour enfin déchiffrer l'indice de la deuxième tâche.

Du moins, aussi en sécurité que l'on puisse se sentir lorsque vous tombez nez à nez avec le fantôme d'une jeune fille assassinée des décennies auparavant par un Basilic sanguinaire.