Résumé : A ce stade, Thor serait soulagé qu'on le brutalise, car au moins ce serait une attaque contre laquelle il pourrait se défendre. Au lieu de cela, tout ce qu'on lui inflige, c'est l'isolement le plus total, quatre murs blancs qui l'entourent, sa désobéissance ne rencontrant qu'apathie, sa passion asphyxiée par une indifférence absolue.
Il ne sait pas comment se battre dans une bataille qui n'est que froideur, stérilité, sans aucune émotion présente. Il est battu par des mots qui se veulent apaisants, par des contacts dénués d'empathie, par l'absence, par le vide. Et comment Thor peut-il se protéger contre le néant ?
Note de la traductrice : Merci, merci beaucoup tahury, Guest et Tristana pour vos super gentils commentaires ! Je suis vraiment heureuse que vous aimez cette traduction, ça me fait très plaisir d'avoir vos pensées et ressentis *cœur* ! C'est vrai qu'il n'y a pas beaucoup de fanfictions Thor/Loki en français et je voulais vraiment vous faire découvrir cette histoire qui est une de mes préférées !
Sans plus attendre, place au second chapitre !
N'hésitez pas à me laisser un petit mot en commentaire, j'ai hâte de savoir ce que vous allez en penser !
Chapitre 2 : Ressens-moi
Peu à peu, dans un chaos de bruits, d'odeurs et de touchers confus, Thor reprend connaissance. Son crâne l'élance douloureusement, la douleur la plus intense se focalisant en un point situé juste derrière ses yeux. C'est une souffrance tenace, aussi dure et épaisse que le tronc d'un grand chêne. Elle l'empêche de réfléchir.
De la chaleur se diffuse dans ses membres, juste assez chaude pour être inconfortable. Un son horriblement aigu et strident se fait entendre à intervalles réguliers derrière lui. Thor cherche à éviter le bruit et tourne la tête avec un grognement. Sa joue pressée contre des draps rigides, il respire l'odeur qu'il a appris à reconnaître comme étant celle chimique et désagréable de l'eau de Javel qui en émane.
Quand Thor finit par enfin ouvrir les yeux, il les referme quasi instantanément, aveuglé par la forte lumière. Il tente de lever la main pour se frotter le front et essayer d'apaiser quelque peu sa migraine, mais ses bras refusent de coopérer. Il ouvre les yeux d'un coup, clignant plusieurs fois des paupières afin de disperser le flou de sa vision.
Ses poignets sont attachés au montant de lit par d'épaisses bandes de cuir. Juste à côté de son bras droit, il y a un tube, qui laisse tomber goutte à goutte un fluide clair dans son corps par le biais d'une mince aiguille insérée dans sa chair. Il porte des vêtements qu'il n'a pas l'habitude de mettre, en coton blanc.
Cela lui prend une minute pour réaliser qu'il est bel et bien attaché. Capturé. Dès que l'information remonte à son cerveau, la panique lui éclaircit aussitôt les idées et il se débat dans son lit, désespéré, tente à tout prix de se libérer. Le bip bip est incessant tandis que son cœur bat furieusement dans sa poitrine. Les muscles tremblants, il est pris d'un vertige et sa vue se brouille sous l'effort.
La respiration haletante, Thor retombe sur le lit, épuisé. Il se rappelle de son bannissement sur Midgard, quand on lui avait enlevé ses pouvoirs divins.
Quand ses yeux se sont enfin ajustés à la lumière, Thor redresse légèrement la tête, observe ses alentours. La pièce dans laquelle il est est petite, lumineuse, blanche, si blanche et cela fait mal à ses yeux fatigués. Elle est remplie par des machines étranges que Thor a déjà vues, des machines que les Midgardiens utilisent pour soigner leurs semblables.
La compréhension lui échappe tel un cerf disparaissant dans les bois denses de Svartalfheim. Il n'arrive pas à se concentrer et cette désorientation qu'il ressent fait naître en lui une bouffée de panique.
Il n'a que peu de temps pour s'y appesantir car un homme vêtu d'une blouse blanche est soudainement à ses côtés. Thor le regarde avec surprise, ne l'ayant absolument pas vu approcher. L'homme est grand, les cheveux blancs, les doigts noueux, visiblement à cause de la vieillesse, mais il se tient avec assurance, son regard empreint d'une infinie patience. Sa chemise blanche est soigneusement repassée et il fait visiblement attention à son apparence. Même si son expression semble bienveillante, une lueur dans ses yeux fait froid le dos.
Avec effort, Thor parvient à parler.
"Où suis-je ?" demande-t-il, la voix râpeuse. Parler irrite douloureusement sa gorge sèche, mais il faut qu'il sache. "Qu'est-il arrivé ? Pourquoi suis-je attaché ?"
Le sourire de l'homme se fait plus tendu et il semble penaud, bien que cette lueur soit toujours présente dans ses yeux. "Je vous en prie, restez calme, Monsieur Blake. Vous aurez la réponse à toutes vos questions en temps voulu," assure-t-il. "Soyez tranquille, personne ici ne vous veut du mal."
Thor cligne des yeux et la pièce tourne comme si elle était douée d'une volonté propre. Blake... C'est le nom que m'avait donné autrefois Erik Selvig.
"Je suis le docteur Warren," poursuit l'homme. "Vous devez sûrement avoir des vertiges ou vous sentir légèrement nauséeux."
"En effet," répond Thor. "Suis-je tombé malade ?"
La dernière fois que la maladie s'était abattue sur lui, Thor n'était encore qu'un jeune homme, avant que l'innocence de son enfance ne se soit complètement évanouie. Thor se souvient du regard inquiet de Loki posé sur lui, de sa main froide sur son front au milieu des rêves enfiévrés qui l'avaient assailli alors.
"C'est un effet secondaire des calmants," explique le docteur. "Nous avons été forcés de vous les administrer pour votre sécurité et la nôtre." Il prend dans sa main un dossier jusqu'à présent coincé sous son bras. "Nous savons bien que vous ne voulez pas blesser qui que ce soit d'autre."
Thor fronce lentement les sourcils, tentant de comprendre les paroles du docteur. "Que voulez-vous dire, par qui que ce soit d'autre ?" demande-t-il. "Qui ai-je blessé ?"
Et puis soudain Thor se rappelle - blessé - Iron Man tombant à terre avec un fracas qui donnait la nausée - Captain America jeté au sol comme une poupée de chiffon -
"Tony Stark... Est-il vivant ?" demande Thor et il tente de s'asseoir, oubliant dans sa panique qu'il est attaché au lit et ne peut bouger que de quelques centimètres. Il est ramené de force en arrière, contre le matelas, et même si sa faiblesse est source d'inquiétude, son anxiété pour ses camarades prend pour l'instant le pas. "Comment se porte le Capitaine ? La créature a-t-elle été mise hors d'état de nuire ?"
Le chagrin prend possession du visage du docteur et Thor a le souffle coupé, pense que le pire est arrivé à ses amis.
"Vous ne vous rappelez pas pourquoi vous êtes ici," dit le docteur.
Fronçant encore plus les sourcils, Thor réfléchit intensément. Il y a des trous dans sa mémoire aussi grands que la circonférence du tronc d'Yggdrasil. Pour parler simplement, il ne sait absolument pas comment il a atterri dans cette pièce. La dernière chose dont il se souvient, c'est la bataille contre la créature.
"Oh, Donald," soupire le docteur en baissant le regard vers le sol carrelé blanc. Quand il relève la tête, il regarde Thor droit dans les yeux.
"Il me faut malheureusement être franc avec vous. Vous êtes actuellement interné à l'hôpital psychiatrique de Beaumont, pour y suivre une thérapie cognitive," déclare-t-il. "Car dans un de vos délires, vous avez tué une jeune femme du nom de Jane Foster."
"Quoi ?"
Les paroles prononcées sont si choquantes, qu'elles transpercent avec succès l'épais brouillard qui habitait son cerveau. Thor ne s'attendait en aucune façon à ce qu'on lui annonce une telle chose, Jane si absente de son esprit qu'il ne se souvient pas de la dernière fois où il a pensé à elle, encore moins posé les yeux sur son joli visage.
"Jane Foster est... morte ?" répète Thor. "Et vous dites que c'est moi qui l'ai tuée ?"
Le docteur Warren hoche la tête.
Le déni, la colère, l'horreur agrippent son cœur, l'empêchent de respirer. Une telle chose ne peut être vraie. "Non - pas Jane... Non, je n'aurais jamais pu - cela n'a aucun sens -"
"Vous n'avez pas fait exprès, bien sûr, Donald," l'interrompt l'autre. Il s'approche du lit, ses traits empreints de compassion. "Je suis désolé d'être aussi abrupt avec vous, mais vous devez impérativement m'écouter cette fois, car c'est votre dernière chance avant que nous soyons obligés de prendre des mesures plus drastiques."
Thor le fixe sans rien dire, la détresse et la confusion tuant dans l'œuf le moindre des mots qui aurait pu franchir ses lèvres. Ces informations contradictoires le submergent, il n'arrive pas à digérer les affirmations du docteur.
Cependant, même s'il ne sait pas à quoi correspond cette thérapie cognitive ni pourquoi il en aurait besoin, il a la certitude qu'il se rappellerait avoir blessé Jane de sa main, aussi sûrement que l'avènement du Ragnarök signera la fin des temps. Ce docteur se trompe.
"Vous souffrez de crises de démence extrêmement graves," poursuit le docteur Warren. "Vous croyez être Thor, le dieu nordique du tonnerre -"
"C'est parce que je le suis," le coupe Thor. "Donald Blake est un nom d'emprunt qui m'a été donné dans ce royaume par un de mes amis."
Le docteur secoue la tête. "Non, Donald, non. Vous n'êtes pas Thor. Une telle personne n'existe pas. Vous êtes simplement un homme atteint de schizophrénie sévère, qui n'a jamais été soigné pour cette pathologie de toute sa vie."
"Il existe en effet sur Midgard des légendes sur moi et mon peuple, mais je n'ai rien d'un mythe," affirme Thor. Ce n'est pas la première fois que des personnes sur Terre doutent de lui, mais ils ne lui avaient jamais dit que c'était à cause d'une maladie auparavant. "Je suis Thor d'Asgard, un protecteur de ce royaume."
"C'est exactement ce genre de discours qui a causé la mort de Jane Foster," réplique le docteur Warren. "Jane voulait que vous alliez mieux. Elle tentait de vous raisonner, vous a exposé le mensonge de ce que vous croyez être la réalité. Vous vous êtes senti menacé, vous n'avez pas su affronter la vérité. Quand Jane a considéré vos affirmations comme de la pure fantaisie, vous vous en êtes pris à elle."
"Je n'aurais jamais fait de mal à Jane," rétorque Thor, la voix plus forte, l'énervement se faisant sentir. Oui, c'est vrai qu'il manquait parfois de sang-froid, mais Thor ne parvenait pas à croire ces mots. C'est tout simplement impossible que sa très chère amie Jane périsse de sa main.
Cela fait quelques temps qu'il n'a pas vu Jane - il n'aurait pas pu la tuer, pas même par accident.
"Vous lui avez brisé la nuque," continue le docteur, imperturbable. "Un malheureux incident, mais il n'en demeure pas moins que vous l'avez tuée parce que vous ne pouviez pas affronter la réalité de votre maladie."
Ce mortel attend de lui qu'il renonce à son identité et accepte le fait qu'il est responsable de la mort d'un être aimé. Thor ne comprend pas la raison de ses agissements, mais il est certain qu'il ne lui dit pas la vérité.
"Menteur !" gronde-t-il.
Le docteur ouvre le dossier qu'il tenait en main et le pose sur les genoux de Thor. Il le feuillette brièvement, s'arrête sur une page et s'écarte pour que Thor puisse mieux voir.
"Voici son certificat de décès," explique le docteur Warren. "Et là, c'est une photographie qui a été prise à la morgue."
Bien que Thor n'ait pas passé beaucoup de temps à Midgard, il sait ce que sont les photographies, il a même été pris en photo plusieurs fois, sait que ces appareils appelés caméras sont toujours en train d'enregistrer des images un peu partout. Et il n'y aucun doute possible que la femme sur cette photographie est bien Jane Foster.
Sa chère Jane qui gît, décédée.
Le déni déchire sa bouche. "Non - non, c'est impossible !" s'écrire Thor, secouant la tête. "Je n'aurais jamais pu faire une chose pareille - pas à Jane ! Je ne croirai jamais une telle déclaration ridicule !"
"Si vous êtes réellement Thor, alors où est donc votre force divine ?" demande le docteur. "Où se trouve votre marteau des légendes ? La foudre qui accompagne chacun de vos pas ?"
Impuissant, Thor se débat contre ses liens qui le maintiennent attaché au lit. Mjöllnir n'est pas à ses côtés et ne répond pas à son appel. Les éclairs ne crépitent pas au bout de ses doigts, la tempête n'obéit pas à sa volonté. Ses sens sont étouffés comme si on avait enveloppé son cerveau et son corps dans du coton. Il n'arrive même pas à ressentir ne serait-ce qu'une once de son pouvoir qui lui revient pourtant de droit.
Grinçant des dents, Thor se force à ravaler son angoisse et admet, "Je ne sais pas."
"Cela fait huit semaines que vous êtes avec nous, Donald. Nous vous l'avons déjà expliqué."
"Ne m'appelez pas comme cela, je vous l'interdis," hurle Thor. La panique envahit son esprit alors qu'il réfléchit à toute allure - il ne se rappelle absolument aucunement de ces dernières semaines qu'il a passées en ce lieu. "Mon nom est Thor. Fils d'Odin. Et jamais je n'aurais fait du mal à Jane," insiste-t-il.
"Vous nous dites toujours ça, mais il n'en demeure pas moins que vous l'avez tuée. C'est un fait," explique le docteur. "Si vous persistez à nier votre véritable identité, sa mort aura été en vain. Vous lui devez bien ça, vu ce que vous lui avez fait. Ecoutez ce que nous avons à dire. Laissez-nous vous aider. Nous voulons seulement votre bien. Vous n'aurez plus de seconde chance, Donald."
"Vous me menacez ?" gronde Thor. Cet homme prétend être un guérisseur, mais Thor sait reconnaître une prison. Il ne comprend pas pourquoi il est là, ce qu'il se passe présentement.
Le docteur pince les lèvres, la ligne de sa bouche tendue. "Ce n'est pas une menace, Donald, rien qu'un conseil bienveillant. Votre maladie est grave. J'ai milité pour vous épargner un traitement plus strict. Si la thérapie et les médicaments se révèlent insuffisants à vous soigner, des méthodes plus agressives devront être mises en œuvre. Vous devez dans un premier temps accepter ce que vous avez fait, accepter le fait que vous êtes malade et reconnaître votre véritable identité."
Pendant un instant, Thor se demande s'il a effectivement perdu l'esprit car tout cela n'est que pure folie. Durant sa longue vie, il a dû faire face à de nombreuses épreuves, il a été fait prisonnier, torturé, rencontré nombres d'adversités, mais jamais l'on n'avait nié son identité, son existence même.
Il est et sera toujours Thor. Il ne peut imaginer un monde où il en serait autrement.
"Vous vous trompez gravement si vous pensez qu'un jour, je croirai un tel mensonge !" s'écrie-t-il.
Son cœur bat à tout rompre dans sa poitrine et une migraine vrille ses tempes alors qu'il se débat à nouveau. La faiblesse qui s'empare de lui l'effraie - Pourquoi ne puis-je me libérer ? Quelle est cette brume qui paralyse mon esprit ? Qu'est-ce que tout cela signifie ?
"Donald - Donald, calmez-vous. Vous allez vous faire mal," prévient le docteur Warren.
Mais Thor continue de se débattre, aussi le docteur injecte un liquide dans la poche de perfusion près du lit. Alors que la solution physiologique se déverse goutte à goutte dans son système, il sombre malgré lui dans l'inconscience.
Thor se réveille dans une pièce minuscule, d'une blancheur immaculée. Il y a peu de meubles, mais tout est blanc - les murs, le plafond, le sol, la porte, les toilettes, le lavabo, le matelas, les draps. Il n'y a pas de fenêtre, rien qu'une ampoule nue qui pend du plafond. La lumière est tout le temps allumée. Le seul accès à la pièce se fait par une porte en acier, qui est verrouillée de l'extérieur et refuse de céder malgré tous les efforts de Thor pour l'enfoncer.
Il y a une fente dans la porte pour qu'on puisse y glisser des repas et une petite fenêtre d'observation pour que les différents docteurs et infirmières puissent venir le surveiller. Il n'est plus attaché au lit, mais on a lié ses poignets devant lui - pour son propre bien, avait-il entendu dire quand un docteur et une infirmière étaient venus le voir.
Thor examine la pièce sous toutes les coutures, tentant en vain de trouver des failles, un moyen de s'échapper. Le sol carrelé blanc est froid et désagréable sous ses pieds nus, tandis qu'il fait les cent pas pour étudier sa minuscule cellule. Bientôt rien que cette maigre activité physique l'épuise.
Et avec cette faiblesse qui alourdit ses membres, il ne peut pas s'échapper même s'il en avait l'opportunité. Il ne sait pas pourquoi sa force lui fait ainsi défaut, mais cela lui prend un temps anormalement long pour récupérer.
Une sueur froide dégouline le long de son dos, le premier signe du désespoir qui l'assaille. Si l'on prend en compte sa situation actuelle - c'est-à-dire son absence de force, d'alliés, son incertitude quant à quel est ce lieu et pourquoi il y est enfermé - il faut bien avouer que sa détresse semble plus que justifiée.
Ses camarades sont-ils actuellement à sa recherche ? Sont-ils seulement encore vivants ? S'ils ont péri, il est fort possible que personne ne se soit aperçu de son absence, ne se soit mis à sa recherche. Asgard viendra sûrement s'enquérir de sa disparition, mais pas avant un long moment. Cela pourrait leur prendre des mois avant de réaliser qu'on le retient prisonnier. Heimdall ne serait pas forcément capable de voir sa présence, car Thor ne sait pas comment cette cage qui le maintient enfermé a été construite.
Il ne peut rien faire d'autre qu'attendre. Il compte observer son environnement, exploiter une opportunité de s'échapper dès qu'elle se présentera. Pourtant, soudain exténué, il s'allonge sur le matelas à côté de lui et tente de trouver un peu de repos.
Mais Thor découvre bientôt qu'on ne lui permet pas de s'endormir. Le sommeil lui est interdit. A chaque fois qu'il ferme les yeux et commence à sommeiller, une infirmière vient le réveiller pour des examens supplémentaires, pour lui donner des médicaments, ce qu'il refuse toujours. Sa force divine lui fait peut-être défaut, mais il sait encore utiliser sa taille impressionnante à son avantage et les infirmières, intimidées, le laissent vite tranquille. Le docteur Warren vient l'examiner parfois, une petite lampe braquée sur ses pupilles qui assaille ses yeux. Il lui demande comment il se sent.
Thor n'a plus aucune notion du temps. Le temps est impalpable, dévoré par la monotonie de son existence dans cette pièce blanche, par le manque de repos.
Il ne connaît bien vite que l'épuisement. Son corps le fait souffrir, jusqu'à la moelle de ses os. Il a été blessé suffisamment de fois pour reconnaître les signes de traumatismes qu'a subi sa propre chair. De temps en temps, des souvenirs de batailles, épars et fragmentés, refont surface. Thor tente de s'y raccrocher, mais son esprit ne peut se concentrer sur ce qui n'est tout simplement pas là.
Il pense à Jane, sans le vouloir, souvent. Jane, si douce, gentille, brillante. La vision de son cadavre le hante. Il la pleure en silence, en proie en deuil, un deuil semblable à une étendue d'eau, immobile, silencieuse et profonde, glacée. Jane était la première Midgardienne avec qui Thor avait noué une relation proche. Une petite mortelle, avec plus de vitalité et d'enthousiasme que les guerriers Aesir.
Est-il possible qu'il lui ait vraiment fait du mal ? Allant jusqu'à la tuer ? Un tressaillement d'agonie le transperce de part en part à cette pensée.
"Non," chuchote Thor dans la pièce vide, d'une immaculée blancheur. "Je refuse de le croire."
Quelques temps plus tard, car Thor n'est pas certain de l'écoulement du temps en ce lieu, il se retrouve assis à une table, en face du docteur Warren. Plus Thor apprend à le connaître, plus il se méfie de lui. Il n'y a rien de spécifique dans son attitude qui devrait éveiller une telle méfiance en Thor, car la voix du docteur est toujours très calme, ses mots empreints d'inquiétude bienveillante concernant sa santé. Et pourtant Thor sent qu'il lui ment. Sa nature sereine n'est pas naturelle, artificielle, son calme est étrange et parfois terrifiant. Thor est constamment sur ses gardes en sa présence. Bien qu'il soit de haute taille, le docteur Warren est mince et peu musclé. Et pourtant il projette l'assurance d'un homme de deux fois sa masse corporelle.
Il porte une cravate bleue aujourd'hui, avec une veste blanche sans plis. Elle diffère de la dernière fois que Thor a vu le docteur, aussi il en déduit que plusieurs jours se sont écoulés.
Comme toujours, le docteur fait attention à son apparence, soigneusement habillé. Sa silhouette tirée à quatre épingles tranche nettement avec la vision floue de Thor.
Rien que le fait de se déplacer donne à Thor le vertige. Il n'a plus l'habitude de marcher plus que de quelques pas dans l'espace restreint de la petite pièce immaculée qui est devenue sa prison. Et cela lui prend à chaque fois plusieurs minutes, obligé de respirer profondément avant que les murs arrêtent d'onduler et le sol de tourner. Quand il retrouve ses esprits, Thor se rend compte soudainement qu'il se situe dans une pièce entièrement différente de la dernière fois où il a rencontré le docteur. Il y a un miroir incrusté dans le mur. Même si Thor ne parvient pas à voir à travers le verre, il peut entendre des personnes se déplacer de l'autre côté, l'observer comme s'il était un criminel en salle d'interrogatoire.
"Comment vous sentez-vous aujourd'hui ?" lui demande le docteur. Il a un sourire gentil aux lèvres, mais ce n'est pas la joie qui illumine ses yeux, non, c'est de la malice. Une lueur sournoise qui brille dans son regard. Thor la reconnaît sans mal, et se prépare au combat.
"J'ai connu mieux," répond-il, d'une voix qu'il espère égale.
"Nous aimerions vous aider à aller mieux, si vous nous laissez faire," poursuit le docteur Warren. Mais sa remarque ressemble davantage à une menace qu'à une offre d'assistance.
Thor croise les yeux du docteur. Il n'a jamais été très doué avec les mots. Aussi a-t-il appris à en dire le moins possible quand la situation est à son désavantage.
"Commençons," annonce le docteur Warren. Thor ne bouge pas, refuse de ciller, fusillant toujours le docteur du regard. Il n'apprécie pas ce jeu, où son adversaire dissimule ses véritables intentions et où les règles sont incertaines.
"Dites-moi votre nom," exige le docteur.
"Vous connaissez mon nom," réplique Thor. Il n'est pas attaché aujourd'hui et ses poings se serrent sur la table.
"Dites-moi comment vous pensez vous appeler," reprend le docteur.
"Je suis Thor d'Asgard," répond Thor. "Fils d'Odin."
Le docteur Warren ne répond rien, il écrit simplement quelque chose sur son bloc-notes. Thor résiste difficilement à la pulsion de déformer ses traits bien droits.
"Et pourquoi êtes-vous ici ?"
"Je ne sais pas la raison de ma présence ici," dit Thor. "Pas la vraie raison en tout cas."
Le docteur baisse son stylo. Prend un moment pour l'aligner parfaitement contre le bord de son bloc-notes.
"Vous êtes Donald Blake et vous venez de New Mexico," rectifie le docteur. "Et vous êtes ici parce que vous avez tué une jeune femme innocente à cause de votre schizophrénie sévère qui n'avait jamais été traitée."
Thor serre encore plus étroitement les poings et ferme les yeux, exaspéré.
"Savez-vous en quoi consiste la schizophrénie ?" l'interroge le docteur Warren. Il poursuit sans attendre de réponse. "C'est une maladie mentale qui rend difficile à faire la différence entre ce qui est réel et ce qui ne l'est pas. Un trouble qui affecte la compréhension de la réalité, souvent accompagnée d'hallucinations particulièrement vivaces."
"Et vous pensez que je souffre d'une telle maladie ?" demande Thor. "Vous n'attendez quand même pas à ce que je crois que ma vie entière n'est rien d'autre qu'une succession d'hallucinations. Si je suis ce Donald Blake comme vous le prétendez, alors pourquoi je n'ai aucun souvenir de sa vie ?"
"Il y a des vérités difficiles qu'il va falloir que vous affrontiez, Donald," répond le docteur. "La première, que vous avez vécu dans un monde né de vos fantasmes pendant un très long moment." Il se penche légèrement en avant, comme s'il apprêtait à livrer à Thor un grand secret, comme si c'était son confident.
"Je comprends pourquoi Thor en tant qu'entité vous attire tellement," commence à dire le docteur. "C'est un dieu, puissant, fort, sincère, un champion pour son peuple, un symbole de virilité avec un pouvoir sans égal à sa disposition - des qualités désirées par n'importe quel homme. Que vous vous projetiez en héros est très révélateur sur votre personnalité."
"Je ne suis pas un héros," dit Thor. "J'ai eu ma part de responsabilités dans bien des désastres et ce n'est que récemment que j'ai appris à reconnaître nombre de mes erreurs."
"Vous vous imaginez aux côtés d'un groupe de héros, quelle en est la raison alors ?"
"Je ne l'imagine pas," réplique Thor. "Vous parlez des Avengers - ce sont mes frères et sœurs d'armes. Nous protégeons le royaume."
"Non, Donald. Vous vous imaginez au sein d'un groupe de héros car vous éprouvez de la culpabilité en raison de vos actes à l'encontre de Jane Foster. Vous voulez vous racheter. Ce n'est pas une coïncidence que vous aviez pour la première fois imaginé rencontrer les Avengers après avoir tué Jane. Cette hallucination n'est pas apparue dès votre première rencontre avec Jane - vous n'aviez pas besoin de héros jusqu'à ce que vous la tuiez."
Thor réfléchit à toute allure tandis qu'il tente de digérer les paroles du docteur. C'est vrai qu'il a rencontré les Avengers après sa rencontre avec Jane et qu'il n'a pas vu Jane depuis lors, mais cela ne prouve rien... N'est-ce pas ?
"Je n'ai pas tué Jane," insiste Thor. "Arrêtez de dire ça !"
"Avez-vous besoin de voir la photographie de son corps à la morgue une fois de plus ? Les hématomes sur son corps correspondent parfaitement à la forme de vos mains," dit le docteur. Sa voix, bien que toujours calme, s'est faite légèrement plus cassante. "Le fait est que si vous n'étiez pas là, Jane Foster serait encore en vie. C'est vous qui l'avez mise en danger. Si elle ne vous avait jamais connu, elle serait dans son laboratoire, quelque part, heureuse et en sécurité."
"Cela est peut-être vrai," admet Thor. Le connaître n'a en effet pas rendu la vie de Jane plus facile. "Mais je ne lui aurais jamais fait de mal de mes propres mains. Erik Selvig peut en être témoin -"
"Vous pensez qu'Erik Selvig veuille avoir un quelconque contact avec l'homme qui a tué une de ses amies les plus proches, quelqu'un qu'il considérait comme sa propre fille ?" l'interrompt sèchement le docteur Warren.
Thor secoue la tête, frustré et incrédule à la fois. Cet homme connaît des détails précis de sa vie sur Midgard - son amitié avec Jane et Erik, son association avec les Avengers - mais il y a des mensonges mêlés à la vérité, et Thor commence à comprendre que ce n'est pas une simple méprise sur son identité - le docteur croit vraiment que Thor est malade.
"Vous vous sentez seul. Vous n'avez aucune famille, vous avez peu d'amis et vous êtes en manque d'affection," poursuit le docteur. "C'est naturel de vouloir ces choses. C'est humain. Mais vous devez les trouver dans le monde réel."
Thor lève soudainement la tête. "Mais j'ai une famille. Vous l'avez vu," s'écrie Thor. "Qu'en est-il de mon frère, Loki ? Vous ne pouvez pas nier son existence. Il a provoqué la guerre dans votre royaume ! A détruit la moitié de la ville que vous appelez New York."
Pour la première fois depuis le début de leur conversation, Thor a l'impression qu'il gagne du terrain. Son identité peut être prouvée - à travers Loki et ses actes contre Midgard.
"Donald," dit le docteur avec un sourire plein de compassion. "Vous n'avez pas de frère. Aucune ville n'a pu être détruite par ses mains pour la simple raison qu'il n'existe pas. Vous n'êtes ni un dieu ni un guerrier ni un frère. Vous n'êtes pas qui vous pensez être."
Thor sent la colère monter en lui, une colère brûlante qui transperce le brouillard de fatigue qui semble le submerger en permanence. Qu'on le censure, qu'on nie son identité, il peut le supporter. Mais de penser que Loki n'a jamais existé transperce son cœur d'agonie. Son frère nourrit de la haine envers lui désormais, il est vrai, mais Thor a bon espoir qu'ils puissent se réconcilier un jour. Il refuse que cet espoir soit réduit à néant.
"Si, je le suis," gronde Thor. "Loki n'est peut-être pas de mon sang, mais il fait partie de ma famille - mon parent le plus proche, le plus cher. Je suis son frère aussi sûrement que mon cœur bat dans ma poitrine." Il trouve cela déjà intolérable quand Loki persiste à nier leur lien de parenté, et Thor ne permettra pas à quiconque d'en faire de même.
"Loki est une hallucination," dit fermement le docteur. "Peut-être l'une de vos hallucinations les plus élaborées et les plus convaincantes, mais il n'en demeure pas moins un personnage créé de toutes pièces par votre esprit profondément souffrant et perturbé."
"Arrêtez de dire ça," réplique Thor. "Ce n'est pas vrai."
"Celui que vous appelez votre frère n'existe pas. Il n'a jamais existé."
"Menteur !" hurle Thor, et dans sa fureur, il se lève et tape du poing contre la table.
Cette dernière se fend sous le choc et le docteur recule d'un bond. Avant que Thor ne puisse réaliser ce qu'il est en train de se passer, on fait irruption dans la pièce et ils sont quatre à se jeter sur lui. Il fait de son mieux pour les repousser, mais on lui plaque un linge baigné dans un liquide à l'odeur douceâtre sur son nez et sa bouche et il sombre dans l'inconscience, l'obscurité l'engloutissant.
Il se réveille dans la pièce aux murs blancs. Encore une fois. Thor hait la pièce aux murs blancs.
Il tente de se rendormir. Il a conscience qu'il doit se reposer autant qu'il le peut, mais ils viennent le voir au moins une fois par heure et il n'arrive pas à trouver le repos.
On ne lui permet jamais de dormir plus de dix minutes avant que quelqu'un vienne le secouer. L'esprit épuisé, Thor a définitivement perdu toute notion du temps, mais ce cycle semble se répéter à l'infini, durant des jours et des jours. La monotonie de son existence est ponctuée de séances avec le docteur Warren, qui lui dit à chaque rencontre, inlassablement, les mêmes choses : il n'est ni Thor ni un guerrier ni un frère.
Et ces affirmations... Elles ne peuvent être vraies. C'est impossible.
Alors que l'incertitude commence à semer son poison dans son cœur, Thor pense à Asgard, à ses merveilles dorées, à sa mère et à son père, à son... Loki. Bien sûr qu'ils existent. Thor a la mémoire longue et ses souvenirs s'étendent bien au-delà des années d'existence des simples mortels qui le maintiennent prisonnier ici.
Ces derniers sont cordiaux mais gardent leurs distances. Les infirmières essaient de lui faire avaler des médicaments, pour qu'il aille mieux. Thor refuse de les prendre. On l'a déjà mis à terre plusieurs fois et on lui a injecté de force un liquide, pour son propre bien, disent-ils, mais il peut dire qu'ils n'apprécient pas le forcer. Ils préféreraient qu'il coopère.
Thor refuse de prendre part à sa propre captivité.
Alors ils tentent à la place de droguer sa nourriture. Thor le sent immédiatement au goût et refuse aussitôt de manger les rations qu'ils lui apportent - mais il lui est difficile de refuser de l'eau. Tout ce qu'ils lui donnent est imprégné des médicaments dont il a besoin, insistent-ils. L'eau n'est en rien différente. Le lavabo dans sa chambre ne fonctionne pas et il n'y a pas d'eau stockée dans les toilettes, pas d'autres options viables pour s'hydrater dans son emprisonnement.
Les jours se transforment en semaines et Thor ne mange pas, ne boit pas, ne dort pas. Les Aesirs sont forts, peuvent tenir un long moment sans dormir et manger, mais avec tout ce dont il a envie à sa portée, la tentation est trop forte, c'est une épreuve à laquelle Thor ne peut qu'échouer, malgré tous ses efforts.
Epuisé, la bouche asséchée par la chaleur intense et implacable qui s'est installée dans la petite pièce à cause de la lumière aveuglante des lampes, Thor ne peut plus ignorer sa soif. Il a l'impression d'être une coquille vide, à qui on aurait retiré sa substance. Il se recroqueville dans la chaleur, en sueur et sale, la peau rougie, déshydraté, en train de souffrir sur les draps raidis en attendant la mort.
On lui pose un verre d'eau tous les jours sur la petite table de nuit à côté de son lit. Et aujourd'hui, il tend la main pour le prendre. C'est de l'eau, mais souillée d'un poison qui troublera ses pensées, entachera sa conscience de lui-même.
Thor lève le verre d'eau à ses lèvres. S'arrête. "Je ne suis pas fou," dit-il. Il se parle à lui-même. "Je suis Thor... Je suis Thor d'Asgard."
Et même s'il a souvent douté ces derniers temps, c'est il y a une chose dont il est sûr, c'est bien de sa propre existence. Et de celle de Loki, bien entendu. Les remettre en question, ce serait comme dire que le soleil n'est pas réel, que la lune n'est rien qu'une fantaisie né d'un esprit malade.
Il ne comptait prendre qu'une gorgée, mais dès que l'eau touche ses lèvres, il se surprend à avaler goulûment le liquide jusqu'à la dernière goutte, sans même prendre le temps de respirer.
Ils lui en apportent un autre et il le boit également. Et encore un autre et il finit aussi le verre. Il n'arrive pas à s'arrêter. Cela fait des semaines qu'il est là dans cette pièce blanche et brûlante, sans boire et il est si assoiffé.
Thor s'allonge sur le lit, pris de vertiges. Honteux d'avoir laissé son besoin d'eau avoir raison de lui. Thor ne se sent pas bien, ne s'est pas senti bien depuis qu'il a mis les pieds en ce lieu. Chaque jour qui passe, il se sent de plus en plus faible, et il n'en connaît pas la raison. Il espère dans son cœur que cette faiblesse qui l'assaille est causée par leurs drogues, qu'elle ne provient pas du plus profond de lui-même.
Le doute monte en lui, s'insinue dans ses pensées comme du lierre qui dévore la pierre. Thor n'est pas stupide, mais il est franc et honnête par nature et il ne sait pas comment réagir face à ces manipulations mentales.
Il pense alors à Loki, qui lui excelle à ces jeux de l'esprit, et sourit malgré son désarroi.
"Mon frère, comme j'aimerais que tu sois ici," chuchote-t-il. "Tu rirais de moi, me traiterais d'imbécile de m'être retrouvé dans cette situation, mais au moins toi, tu saurais quoi faire."
Thor lève la tête, regarde le plafond. La lumière est toujours allumée. Il règne dans la pièce une chaleur étouffante.
Thor met son bras devant ses yeux, tente de se protéger de la lumière qui assaille ses yeux fatigués. Ces derniers le brûlent et s'il avait un miroir à portée de main, il sait qu'il les verrait injectés de sang. La chaleur dans la pièce aux murs blancs est devenue insupportable. D'après ses calculs, bien que Thor ne puisse en être certain, cela fait au moins quatre mois qu'il est retenu prisonnier, peut-être davantage.
Si Loki était ici, songe Thor, il serait en train de se plaindre et se serait déjà mis en sous-vêtements. Son frère n'a jamais bien supporté les chaleurs extrêmes. A Asgard, il y avait eu des étés qui avait rendu son frère misérables pendant des semaines. Thor sourit à cette pensée, laisse son esprit divaguer.
Un aide-soignant entre dans la pièce et lui explique qu'il doit se préparer pour une séance prévue avec le docteur.
Le docteur Warren aime que les choses soient soignées, propres. Ses patients doivent l'être également et les jours où Thor a une séance prévue avec lui, on le prépare - on le lave, on le rase, on lui coupe les cheveux, on l'habille d'une robe d'hôpital fraîchement nettoyée. Et même si cela blesse sa dignité qu'on s'occupe ainsi de lui, comme s'il n'était pas capable de le faire lui-même, Thor est soulagé de ce maigre répit bien que cela veuille dire affronter le docteur Warren.
L'aide-soignant est en train de le préparer quand soudain un vacarme se fait entendre dans le couloir, suivi de cris. Un tel événement n'est pas chose inhabituelle à cet étage. Il y a tant de personnes souffrantes qui crient souvent et ont parfois des sautes d'humeur... Mais ces désagréments ne sont pas tolérés plus de quelques minutes.
Les éclats de voix qui leur parviennent semblent exceptionnellement virulents cette fois et l'aide-soignant quitte la chambre de Thor à la hâte. Il ne ferme pas complètement la porte derrière lui, les battants entrouverts, bouche béante vers la liberté. Thor remarque cette brèche et sort dans le couloir sans même y réfléchir à deux fois.
L'hôpital est grand. Les murs sont blancs, le sol carrelé, et tous les couloirs se ressemblent, aussi choisit-il d'aller dans la direction opposée du bruit. Il y a des dizaines et des dizaines de portes, certaines fermées, d'autres ouvertes. Et Thor, choqué, aperçoit dans certaines pièces aux portes ouvertes que d'autres patients comme lui sont simplement assis sur leurs lits, n'essayent pas de s'échapper.
Peut-être y a-t-il des gens réellement malades en ces lieux, songe-t-il, qui restent ici de leur propre volonté, parce qu'ils veulent guérir. Thor n'appartient pas à cette catégorie.
Un panneau lumineux rouge indique la sortie juste au-dessus de la porte au bout du couloir, mais cette porte est proche de là où sont postées les infirmières. Bien que ses réflexes soient amoindris, Thor met à profit ses années d'entraînement pour approcher sans se faire remarquer. Il n'entend rien d'autre que les battements de son cœur assourdissants à ses oreilles. Sa vision vacille, mais Thor persiste, sachant qu'une telle opportunité ne se représentera pas.
L'issue de secours conduit droit devant et mène à un escalier. Il est presque dehors, et l'espoir gonfle dans sa poitrine, mais quand il atteint la porte, elle refuse de bouger. La poignée ne marche pas. Une serrure électronique clignote rouge, lui refusant l'accès.
Il doit sortir, d'une manière ou d'une autre. Le désespoir lui donne de la force. Il donne un coup d'épaules dans la porte, puis un autre et encore un autre. Il a presque réussi à la faire sortir de ses gonds quand des aides-soignants font irruption. L'un d'entre eux se rue sur lui, mais Thor pivote et utilise la force de son mouvement contre lui, faisant passer l'homme par-dessus son épaule. Le badge épinglé à sa taille tombe sur le sol avec un claquement et Thor se précipite dessus, prend le badge et le brandit devant le lecteur électronique, sachant que c'est là la clef de sa liberté.
On le frappe sur la tempe avant que la porte n'ait eu le temps de se déverrouiller. Thor tombe à genoux, et avant qu'il ne puisse se relever, on lui plaque de force un linge humide sur le nez et la bouche. Le monde se brouille de nouveau.
Une grande carafe d'eau et un bassin hygiénique l'attendent dans la pièce aux murs blancs. Thor ne le sait pas encore, mais on vient tout juste de le sceller à l'intérieur sans contact humain d'aucune sorte.
Thor n'a jamais vu le docteur Warren aussi furieux, ses lignes soigneusement maîtrisées toutes de travers.
A ce stade, Thor serait soulagé qu'on le brutalise, car au moins ce serait une attaque contre laquelle il pourrait se défendre. Au lieu de cela, tout ce qu'on lui inflige, c'est l'isolement le plus total, quatre murs blancs qui l'entourent, sa désobéissance ne rencontrant qu'apathie, sa passion asphyxiée par une indifférence absolue.
Il ne sait pas comment se battre dans une bataille qui n'est que froideur, stérilité, sans aucune émotion présente. Il est battu par des mots qui se veulent apaisants, par des contacts dénués d'empathie, par l'absence, par le vide. Et comment Thor peut-il se protéger contre le néant ?
Thor craint qu'il ne soit trop tard avant qu'il ne comprenne comment. Le néant parcourt déjà sa peau comme un tremblement, s'insinue dans sa chair. Il a besoin de contact humain, tactile. D'un compagnon, de quelqu'un. Vivre sans, ce n'est pas vivre, mais exister, et simplement exister, cela ne suffit pas à Thor. Dans un endroit tel que celui-ci, son âme se meurt.
Il n'a aucune raison de quitter le lit, aussi reste-t-il allongé. Il prétend qu'il agit ainsi pour conserver ses forces, attendre qu'une occasion se présente, mais en réalité son optimisme lui fait défaut, avalé tout entier par ce néant immaculé.
Quelque chose d'étrange est en train de lui arriver dans cet isolement - ses peurs sont magnifiées au centuple et pour la première fois, Thor commence à croire qu'il y a en effet un problème chez lui. La solitude l'enserre de ses bras, l'enveloppe tel un manteau et son besoin d'affection n'a jamais été aussi grand, n'a jamais été aussi intense. La frustration laisse progressivement place à la dépression. Comme une plaie béante laissée sans attention, une hémorragie qui le vide de son sang depuis des mois et des mois jusqu'à ce qu'il ne reste plus une once de vie en lui. Le désespoir plonge ses griffes dans ses chairs, et au terme d'une quinzaine de jours passés en isolement, Thor s'interroge sur les mortels et sur les facultés mentales, et s'il est vraiment possible de s'imaginer toute une vie pour échapper aux horreurs de sa vie réelle.
Il n'y a rien d'autre à faire dans ce confinement solitaire que penser et se reposer. Alors Thor tente de rattraper son sommeil, ce sommeil dont il a désespérément besoin.
Il rêve que de l'eau le compresse de tous côtés, oppressante, implacable. La silhouette de ses parents est à peine visible à la surface. Il se débat pour s'extirper des profondeurs, mais Thor ne peut qu'assister, impuissant, à ses parents qui lui tournent le dos, et il ne fait que s'enfoncer encore plus loin. La dernière chose qu'il voit, c'est Loki, qui s'approche de la surface. Il regarde dans l'eau, mais ne le voit pas. Alors Thor ouvre la bouche, veut l'appeler, mais de l'eau se déverse dans sa gorge, envahit ses poumons et il ne peut plus respirer et -
La terreur le réveille en sursaut et d'une certaine manière, le cauchemar de la réalité est bien pire que son mauvais rêve où il a l'impression de se noyer dans son sommeil. Il n'y a aucune échappatoire ici, aucun lieu où Thor peut trouver la paix, même en son plus for intérieur. Et c'est infiniment cruel. Car même lorsqu'il n'est enfin plus perturbé et pourrait se reposer, son esprit refuse de le laisser tranquille.
Alors, il rêve tout éveillé, repense à sa vie, s'accroche aux souvenirs qu'ils voudraient qu'il abandonne, et ses pensées reviennent toujours immanquablement à Loki, à leur enfance passée ensemble, quand Loki était malicieux, espiègle et joueur, quand il regardait encore Thor avec des yeux aimants. Thor donnerait n'importe quoi pour entendre la voix de Loki, pour prendre son frère contre lui, pour le serrer dans ses bras, qu'il l'étreigne en retour. Dans leur jeunesse, un lien s'était développé entre eux, une intimité qui supplantait leur relation fraternelle, mais ce jour fatidique de son couronnement avait déraciné entièrement ce qui était en train de bourgeonner entre eux. Loki est évasif maintenant, insaisissable et c'est comme essayer d'attraper le vent avec ses doigts. Plus Thor tente de s'accrocher à lui, plus il lui résiste.
C'est difficile, de le laisser partir, surtout que Thor, s'il lui était permis, le prendrait dans ses bras d'une manière plus intime que toute autre. Comme le ferait un amant. Mais cela, il n'en a pas le droit. Loki comme les lois de son peuple le lui interdisent. Thor ne se l'est jamais vraiment avoué, ne l'a jamais dit à quiconque. Mais maintenant, au bord de la folie, alors que la perte de son identité même semble plus inévitable et imminente que jamais, cela semble être un péché si inconséquent d'avouer toute l'étendue et la nature de l'amour qu'il éprouve pour son frère. Même si de toute manière, Loki ne voudra jamais de lui.
Dans les confins de son esprit, cependant, Thor n'a pas à le laisser partir, alors il s'accroche à son frère, enfouit son visage dans le souvenir qu'il a de ses cheveux noirs.
Parfois, quand Thor se réveille après avoir succombé à l'épuisement, il remarque qu'on lui a rempli son verre d'eau et qu'on a vidé le bassin. Pourtant, il n'a aucun contact humain durant l'entièreté de son isolement forcé.
Il lui est difficile de compter les jours, mais Thor a l'impression que cela fait plusieurs mois qu'il survit difficilement dans sa prison immaculée, seul. Il est plus faible physiquement qu'il ne l'a jamais été, car même lui a besoin de nourriture, de sommeil réparateur et de la lumière du soleil sur sa peau pour vivre. Il est convaincu désormais qu'il va mourir ici, isolé, oublié de tous, dans sa propre crasse, sans même avoir la pensée réconfortante de savoir que le Valhalla l'attend dans l'au-delà.
La première personne qui vient lui rendre visite après il ne sait combien de temps, c'est le docteur Warren. A sa plus grande honte, une vague de soulagement submerge Thor à sa vue. Son besoin de compagnie, n'importe laquelle, supplante toute colère qu'il ressent envers son ravisseur. Il s'assied, donne à son visiteur si inespéré toute son attention.
Le docteur Warren paraît profondément déçu. Il se tient devant sa couchette comme une statue de pierre, impassible, immobile. Il ne dit rien. Il a un verre d'eau dans la main et en prend paresseusement une gorgée. Bien qu'il ait fait attention de ne pas épuiser trop vite ses maigres réserves, Thor n'a plus d'eau depuis longtemps et sa soif se fait de nouveau dévorante.
"Vous vous êtes mis en grand danger," finit par déclarer le docteur Warren. "Je suis prêt à vous pardonner, mais vous devez me prouver votre bonne foi."
Le docteur s'avance, verre d'eau à la main. Une eau claire, limpide, pas contaminée. Et le docteur le lui offre.
Il s'apprête à laisser Thor boire dans son verre, mais s'arrête juste avant de le lui donner.
"Je suis prêt à vous donner cette eau, et toute l'eau que vous voudrez, une eau pure, sans médicaments," dit le docteur. Il tend la main, paume ouverte et présente à Thor cinq petites pilules blanches.
"Mais en échange, vous devrez prendre ces pilules aujourd'hui et tous les jours qui suivront, volontairement," poursuit-il.
Thor fixe du regard les petites pilules, si innocentes d'apparence, qui reposent dans la main du docteur Warren et s'interroge, presque détaché, comment de si petites choses peuvent-elle le remplir autant d'effroi.
"Donald, nous essayons seulement de vous aider," renchérit le docteur. "N'êtes-vous pas épuisé ? N'en avez-vous pas assez ?"
"Si," avoue Thor dans un chuchotement brisé. Un millénaire passé à dormir ne suffirait pas à combler sa fatigue.
"Si vous prenez votre traitement de votre plein gré, alors nous pourrions voir pour vous changer de chambre," insiste le docteur. "Une chambre normale, avec une fenêtre et un vrai lit."
Thor ne répond pas. Il aimerait avoir une fenêtre et un vrai lit, mais le prix à payer est trop élevé.
"Admettez que vous avez commis des mauvaises actions envers cette innocente jeune femme et envers vous-même," dit le docteur Warren. "Admettre que vous avez un comportement destructeur est la première étape pour s'en défaire."
Il sait que ces pilules signeront sa perte, mais n'est-ce pas un chemin plus rapide vers sa propre destruction de les prendre plutôt que de continuer à s'étioler dans ce néant blanc ? Thor n'est pas certain de savoir quel scénario est le pire.
"Je sais que vous êtes en train d'essayer d'épuiser notre patience," déclare le docteur. "Mais vous ne pensez tout de même pas que nous nous fatiguerons avant vous."
"J'ai déjà mené une longue vie," réplique Thor. "Une vie qui s'étend à plus d'une trentaine de vos générations."
"Donald, vous ne pouvez pas avoir vécu des centaines d'années," rétorque le docteur. "Ne réalisez-vous pas à quel point cela est absurde ?"
"Je suis le dernier homme sain d'esprit dans un monde de fou," murmure Thor.
Le docteur s'avance soudainement plus près, s'assied à côté de Thor, sur sa couchette. Envahit son espace personnel. Thor se penche légèrement en arrière, mal-à-l'aise face à cette soudaine violation de son intimité.
Et cela n'était jamais arrivé auparavant. Le docteur est toujours prudent, toujours mesuré avec lui, il veille à garder une distance professionnelle à tout moment. Il n'a touché Thor qu'une poignée de fois et il ne le touche pas cette fois non plus, mais il est plus proche de lui qu'il ne l'avait jamais été.
"Et si nous prétendons un instant que ce que vous dites est la vérité, Donald," suggère le docteur. "Et si nous imaginions, rien qu'un instant, que vous êtes véritablement Thor."
Le cœur de Thor tambourine dans sa poitrine. L'homme qui lui fait face est pareil à une vipère qui se ramasse sur elle-même, attendant que sa proie soit à son plus vulnérable avant de plonger sur elle dans une frappe venimeuse et mortelle.
"Donc vous voilà, Dieu du Tonnerre - dans ce cas, pourquoi personne n'est venu vous chercher ?" demande le docteur. "Pourquoi le fils d'Odin a-t-il été oublié dans un endroit tel que celui-ci ? Le Père de toute chose ne voit-il pas tous les royaumes du haut de son trône ? Pourquoi les Avengers ne sont-ils pas venus pour leur très cher camarade Thor ?"
Thor n'a pas la réponse à ces questions. Il s'est effectivement demandé où le gardien a posé son regard, dans quels lieux son père l'a-t-il cherché durant les longs mois de sa captivité, et pourquoi ses amis, au moins, ne sont pas venus pour lui ?
Ils sont peut-être blessés, songe-t-il, ou morts. Il est probable que personne ne sait où je suis, mais ceux qui le peuvent sont sûrement à ma recherche...
Pour Odin, Thor n'a aucune excuse. Il ne peut imaginer que son père n'a pas remarqué son absence. Peut-être ne peut-il pas le voir. Peut-être y a-t-il des affaires plus pressantes à Asgard que la recherche du prince héritier. Peut-être que c'est la manière pour Odin de donner à Thor une autre leçon.
Père de toute chose, qu'ai-je fait pour être ainsi abandonné ? pense Thor.
"Si vous êtes le véritable Thor, alors vous avez été oublié par votre peuple, abandonné par vos amis," et comme s'il lisait dans ses pensées, le docteur renchérit, "Qu'avez-vous fait pour mériter tant de mépris de leur part ?"
Thor se fait violence pour contrôler son expression, pour ne pas révéler la graine de peur et de doute qui vient d'être semée dans son cœur, qui soudain pousse dans sa cage thoracique comme une mauvaise herbe, grandit, grandit. Mais ses yeux francs et honnêtes le trahissent, ils trahissent tout ce qu'il pense. Il n'est pas aussi doué pour mentir que Loki, même pour s'épargner lui-même.
Thor sait bien que le docteur a vu sa peur.
"Il est heureux alors," dit ce dernier, "que vous ne soyez pas Thor, que Thor ne soit qu'un masque que vous portez, un masque né de votre culpabilité et de votre honte. Vous êtes Donald Blake de New Mexico et vous êtes très malade."
Le docteur Warren porte les pilules aux lèvres de Thor. "Prenez-les et vous serez de nouveau le bienvenu parmi nous, avec les autres."
Thor ferme les yeux. Il veut désespérément quitter cette existence infernale, isolé de tous, et il songe, Je ne peux pas être plus damné que je ne le suis déjà, et prend les pilules dans sa bouche.
Le docteur guide le verre à ses lèvres, le fait boire lentement.
"C'est très bien, Donald," le félicite-t-il. Il passe sa main dans les cheveux de Thor. Son contact est affectueux, doux, et Thor a l'impression qu'il va se mettre à pleurer du soulagement qu'il éprouve d'avoir quelqu'un qui le touche avec tendresse après en avoir été privé pendant si longtemps.
Le docteur continue à lui caresser les cheveux, à lui chuchoter des encouragements jusqu'à ce qu'il avale toutes les pilules et qu'il perde conscience.
"Comment vous appelez-vous ?"
Thor sait quelle réponse on attend de lui. "Je m'appelle Donald Blake."
"Et pour quelle raison êtes-vous ici ?"
Il connaît aussi la réponse à cette question. "Parce que je suis malade," dit-il.
"Pour quelle autre raison ?"
Il a encore du mal avec celle-là. "Je... J'ai tué Jane Foster."
"Avez-vous un frère ?"
Cette question. Il sait la réponse qui l'épargnera, le sauvera, mais les mots traîtres refusent de franchir le seuil de ses lèvres. Thor peut accepter de s'avilir, d'oublier sa fierté, mais il ne peut nier l'existence de son frère.
"Oui."
L'agonie qui traverse son corps vient par vagues - comme des coups de poignard qu'on enfoncerait dans sa chair, violemment, profondément - une douleur physique sans cause réelle apparente, qui le submerge par moments sans crier gare. L'eau qui habitait les cauchemars de Thor s'abat sur lui dans la réalité désormais, et dernièrement il y a des instants où il ne parvient même plus à reprendre son souffle.
Il se noie sans eau. Debout, immobile, la bouche grande ouverte, il plaque ses bras contre son torse comme pour forcer l'angoisse qui le paralyse à refluer, jusqu'à ce que la sensation d'étouffer se dissipe peu à peu et qu'il puisse respirer à nouveau. Ces épisodes l'attaquent quand il s'y attend le moins et il n'a aucun moyen de s'y préparer et d'y faire face.
Parfois, Thor se réveille sur le sol, une douleur vrillant son crâne à cause de l'impact contre les carreaux blancs.
Ils ajustent ses doses, plus de ci, moins de cela - Thor n'en a que faire. Rien n'a plus d'importance, et cela ne l'aide en rien contre ses crises de panique dont il souffre à présent.
Le docteur Warren est inquiet. Même s'il ne le dit pas et qu'il garde toujours son calme, Thor peut le voir, car il passe beaucoup plus de temps avec lui qu'avant. Il vérifie régulièrement son pouls en fronçant les sourcils, griffonne quelques notes dans les colonnes bien soignées de sa fiche de malade.
"Vous avez besoin de manger davantage, Donald," le gronde gentiment le docteur.
Thor hoche docilement la tête, mais il sait que c'est une tâche perdue d'avance. La nourriture n'a aucun goût pour lui, ne lui apporte aucun plaisir. Il peut à peine digérer quoi que ce soit de toute façon avec le dégoût qu'il éprouve envers lui-même.
Comme promis, le docteur Warren l'a déplacé dans une nouvelle chambre. Avec des murs toujours blancs et il n'y a pas de fenêtre, mais au moins il y a un vrai lit, avec un matelas et un petit miroir accroché au-dessus d'une commode à deux tiroirs. Thor la fixe du regard et trouve cela étrange. Il n'a aucune affaire, pas de vêtements à ranger dans ces tiroirs et préférerait que sa vie et sa souffrance cessent plutôt que de rester ici suffisamment longtemps pour acquérir quoi que ce soit en cet endroit.
Sa nouvelle chambre est un acte de pitié venu bien trop tard. Quand Thor aperçoit son reflet dans le miroir, il se fige. C'est un étranger qu'il voit.
Il est rasé de près et on lui a coupé ses cheveux presque à ras, un style adapté à sa tombée en disgrâce. Ce qui est le plus perturbant, c'est le poids qu'il a perdu, sa peau grise qui révèle son état de santé malade à tous ceux qui le voient. Il est en train de s'effacer, de mourir un peu plus chaque jour, par petit bout, comme s'il était mortel.
Il rit à cette pensée, un petit rire sans joie. Peut-être suis-je mortel, peut-être suis-je bien Donald Blake après tout, songe-t-il. Et c'est la chose la plus drôle de toute l'année, la meilleure chute que l'on puisse trouver à cette vaste plaisanterie qu'est son existence.
Il rit et rit jusqu'à ce que ses poumons le brûlent, qu'il n'arrive plus à respirer. Et puis il tombe à genoux sur le sol, le visage rougi et strié de larmes.
Cela fait un an qu'il est sans cesse éveillé, un an qu'il n'a pas connu ce qu'est le vrai repos. Son esprit est brisé et il ne parvient plus à réfléchir, ni même à rêvasser - Asgard lui paraît bien trop lointaine pour qu'il puisse en discerner les contours, ses parents se sont évanouis - alors il garde précieusement juste une image en tête, un nom auquel il se raccroche quand tout est perdu, et il le répète, encore et encore et encore, comme un mantra.
Loki, pense-t-il, pressant son front contre le sol, attendant de perdre conscience, de sombrer dans les ténèbres. Loki. Loki. Loki...
Il se réveille bien plus tard, un bip incessant et strident dans les oreilles. Aussi faible qu'il est, sa force l'a depuis longtemps quitté et ils n'ont nul besoin de l'attacher au lit. Un tube est de nouveau figé dans son bras et du liquide coule goutte à goutte dans la poche de perfusion accrochée à une barre à côté de lui. Il est revenu au point de départ.
C'est la raison pour laquelle il n'est pas mort. Ils le gardent en vie, sous leur joug, avec leurs nutriments et leurs médicaments.
Thor lève la main vers le tube, tentant de le déloger, quand une voix s'élève, le prenant par surprise.
"Je ne peux plus vous aider," dit le docteur Warren. Il se tient debout à côté du lit, prend la main tendue de Thor et la repose le long de son corps, sur le matelas. "Mais vous pouvez, vous, surmonter tout cela," poursuit-il.
Thor fronce les sourcils. Il ne peut rien faire, encore moins s'aider lui-même à s'en sortir.
"Vous souffrez parce que vous refusez d'abandonner vos fantasmes," explique le docteur. "Vous n'en avez plus besoin, Donald. Vous vous sentez mal, confus en permanence, mais ce n'est pas une fatalité. Vous n'avez pas à subir tout cela. Votre culpabilité peut être absoute. Acceptez qui vous êtes véritablement et votre souffrance prendra fin."
"Qui suis-je ?" chuchote Thor. "Que suis-je censé faire ?"
"Je pense que vous connaissez déjà la réponse à ces questions," répond le docteur.
Non, songe Thor. Non, tout est faux. Thor secoue la tête et le docteur lui tapote l'épaule.
"Reposez-vous Donald," dit-il. "Quand vous vous serez reposé, vous verrez que vous pouvez choisir le bien si vous le voulez." Le docteur s'en va et quand la porte se referme derrière lui, c'est comme s'il avait emporté avec lui tout l'oxygène de la pièce. Thor suffoque, piégé, de nouveau seul.
Il rejette les draps et trébuche hors du lit, arrachant le tube de son bras pour pouvoir se déplacer sans entrave. Il ne peut rester immobile, pas quand il a l'impression de tomber en mille morceaux.
Thor se sent au bord de l'hystérie, une sensation qu'il ne pensait jamais connaître. Dernièrement, il passe ses journées à essayer de se souvenir, sachant que ce n'est qu'une question de temps avant que son esprit fracturé ne se brise complètement.
Il s'accroche à l'ersatz d'une pensée qui le traverse aussi fort qu'il le peut, mais cela ne dure à chaque fois qu'un instant, avant qu'elle ne glisse hors de sa portée, s'échappe dans les fissures de son esprit ruiné et puis il n'y a plus rien là où auparavant se trouvait quelque chose d'infiniment précieux.
Rien à part la panique qu'il ressent car il sait qu'il vient tout juste de perdre une partie de lui-même, de son identité même, qu'il ne récupérera jamais.
Il désire, désire désespérément de l'aide, quelque chose sur lequel il puisse se raccrocher, pour ne pas se perdre complètement, n'être plus que l'ombre de lui-même, mais il n'y a rien de tel dans sa prison immaculée. Thor fixe le canevas encore vierge de sa chair et est frappé par l'idée que c'est là sa dernière chance de garder un lien avec qui il est véritablement. Frénétiquement, il se met à la recherche de quelque chose de coupant, vite, pendant que l'idée est encore là, avant qu'elle ne lui échappe elle aussi à jamais.
A grand-peine, il fracasse le petit miroir monté au-dessus de la commode et appuie un des fragments de verre tranchant contre sa peau. Il trace une ligne rouge à l'intérieur de son avant-bras gauche, tout près de la jointure de son coude, et le sang jaillit, court le long de sa peau. Du sang rouge, qui tache son pantalon blanc, souille le sol carrelé immaculé et Thor sourit, réconforté par cette vision, par le fait que ce rouge ne soit pas avalé par tout ce blanc, ce néant, mais lui résiste.
La douleur aiguise son esprit, et ragaillardi, il poursuit sa tâche avec concentration, traçant les lignes d'une rune encore et encore, jusqu'à ce que les entailles soient profondément gravées dans sa chair, jusqu'à ce que des points noirs viennent troubler sa vision, jusqu'à ce que l'infirmière vienne voir comment il va et se mette à hurler dans le couloir.
Il se réveille brièvement, l'esprit engourdi par les médicaments qu'on lui a administrés, et se découvre enchaîné sur un lit qui ne lui est pas familier, une infirmière assise à ses côtés en train de lire. Thor baisse la tête, regarde son bras bandé, et se demande ce qu'il s'est passé. Il n'arrive pas à se rappeler, à part un vague sentiment de douleur mêlée d'espoir. Il ferme les yeux malgré lui et retombe dans un sommeil drogué et artificiel.
Aujourd'hui, il y a quelque chose de différent, songe Thor. Un sentiment insistant tiraille sa poitrine, comme s'il avait oublié quelque chose, quelque chose qu'il est supposé se rappeler, mais cela lui paraît si loin, la distance trop grande. Cela ne devait pas être important.
Il oublie.
"Comment vous sentez-vous aujourd'hui, Donald ?" lui demande le docteur. "Nous nous sommes inquiétés pour vous."
"Je vais bien," dit-il. Il agrippe inconsciemment son bras, où une blessure à la forme étrange est en train de cicatriser. Ils lui ont dit qu'il avait essayé de se suicider il y a de cela quelques semaines et il pâlit à cette pensée. "Je vais bien," répète-t-il.
"Bien, alors commençons," poursuit le docteur. "Comment vous appelez-vous ?"
Il prend une grande inspiration, trouve cela étrange que cette question pourtant anodine provoque chez lui un frisson d'anxiété vrillant ses entrailles. "Je m'appelle Donald Blake."
Le docteur hoche la tête et griffonne quelque chose. "Pour quelle raison êtes-vous ici ?"
"Je suis interné à l'hôpital psychiatrique de Beaumont parce que je suis malade, et qu'à cause de cette maladie, j'ai tué une jeune femme innocente."
"Comment s'appelait-elle ?" lui demande le docteur.
Thor se sent mal, comme s'il était sur le point de vomir, mais il se force à ravaler sa culpabilité et répond. "Jane. La femme que j'ai tuée s'appelait Jane Foster."
"C'est très bien, Donald," le félicite le docteur. "Parlez-moi de votre frère."
Thor marque une pause, hésitant. Cela fait quelques temps que le docteur ne lui a pas posé cette question.
"Docteur, je n'ai pas de frère," dit-il. Et à peine les mots sortis de sa bouche, son cœur le pince douloureusement. Il aspire à avoir un frère, une famille, un sentiment d'appartenance. Un endroit où il serait à sa place. Il le désire, cela lui manque depuis aussi longtemps qu'il se souvienne. Il y a des ombres qui s'agitent sous la surface tranquille de son esprit, mais elles sont dangereuses, il le sait, et il doit résister à leur appel, les combattre. "Je n'ai... Je n'ai pas de famille, je n'ai personne."
"En effet. Mais Donald, ne perdez pas espoir." Le docteur pose une main sur son épaule et lui adresse un grand sourire. "Nous sommes votre famille désormais. Nous allons prendre bien soin de vous."
Thor acquiesce, et même si le docteur lui sourit gentiment, même si son contact est un réconfort qui lui assure qu'il va être pris en charge par des personnes qui ne lui veulent que du bien, il ne peut se défaire de la vague de désespoir qui prend alors possession de lui.
Note de l'auteur : Je voulais juste souligner que ce qu'est en train de faire le docteur Warren à Thor n'a absolument rien à voir avec la psychiatrie. Ce qu'il lui inflige sous couvert de le "guérir" avec ses "traitements", c'est de la torture. Thor est un prisonnier, pas un patient.
Au prochain chapitre, la quête de Loki continue. Si cette histoire vous intéresse, n'hésitez pas à aller faire un tour sur mon tumblr !
