Résumé : Il soulève l'oreiller du lit, l'apporte à son visage, inspire l'odeur de Thor qui imprègne encore vaguement les draps. Loki ne peut s'empêcher de désirer désespérément Thor, son adversaire parfait, son alter-ego sans défaut - disparu. Sa haine, son animosité envers Thor, pure, brute, a été souillée, s'est transformée durant son absence. En quoi s'est-elle métamorphosée, de cela Loki en est encore incertain, mais ses fondations même ont été ébranlées : il ne peut plus s'y raccrocher. Son hostilité si réconfortante a été polluée, et s'y agitent dans les profondeurs des relents de manque et d'affection.

Note de la traductrice : Sans plus attendre, place au troisième chapitre de cette traduction ! Je suis désolée pour l'attente, mais j'espère que ça en vaut le coup et je vous remercie pour votre patience !

N'hésitez pas à me laisser un petit commentaire pour me dire ce que vous en avez pensé, ça me ferait immensément plaisir ^^

Je vous souhaite une très bonne lecture !


Chapitre 3 : Touche-moi, partie 1

Sa peau d'emprunt Ase chauffe sous les rayons, des gouttes de sueur dégoulinant le long de sa nuque, mais la brise l'accueille à bras ouverts, une caresse rafraîchissante bienvenue pour lutter contre la morsure brûlante du soleil. Loki ne prend aucun plaisir à ce répit, immobile et silencieux telle une statue de pierre, nullement ému par l'étreinte du vent.

Loki ne se trouve à Trondheim que pour accomplir un but bien précis, et son sombre dessein ne correspond guère à ce pays si lumineux. En cette période de l'année, il ne fait nuit que quatre heures par jour en Norvège. Loki songe distraitement que Thor adorerait cela, profiter de la lumière du soleil pendant presque toute la journée.

Et alors qu'il imagine la scène, Thor en train de lui sourire, d'un sourire tendre qui n'est réservé qu'à lui, ses cheveux blonds illuminés par la lumière, son cœur se serre. Cela fait presque deux ans désormais que Loki s'est mis à la recherche de son frère. Parfois, cela lui paraît être une éternité. D'autres fois, il a l'impression que le temps est passé en un clin d'œil.

Une femme mortelle traverse le parvis ensoleillé de l'Université norvégienne de sciences et de technologie, inconsciente du regard posé sur elle. Et tandis que Loki la toise de là où il la surplombe, la rancœur s'agite et siffle dans son cœur tel un serpent. Car cette jeune femme n'est autre que Jane Foster, la femme qui a gagné les faveurs de Thor. Celle pour qui son frère s'est battu. Celle qui a supplanté Loki.

Si je la tue, Thor viendra à ma rencontre, assurément, songe-t-il. Il ne me laisserait pas assassiner sa mortelle bien-aimée en toute impunité.

C'est un plan impulsif. Insensé. Indigne de lui. Mais un plan destiné à attirer l'attention de son frère, le sortir de ses vingt-deux mois de silence, d'absence.

Et aussi sûrement que la pendule d'une horloge oscille à droite puis à gauche, marquant le temps qui passe, Loki oscille entre deux hypothèses pour expliquer la disparition de son frère. La première, que Thor a été capturé et est retenu prisonnier quelque part. La seconde, que Thor fait sciemment profil bas, car cela lui semble impossible que Thor puisse être aussi bien dissimulé à sa vue, lui, l'un si ce n'est le meilleur sorcier de tous les Neuf Royaumes. Cela doit vouloir dire que Thor est activement en fuite, refuse d'être trouvé.

La dernière possibilité, celle que Thor est mort... Celle-là, Loki refuse d'y donner suite, pas jusqu'à ce qu'il tombe sur le cadavre sans vie de son frère, pas jusqu'à ce qu'il voit de ses propres yeux son âme dans le royaume des morts.

Les Avengers ne sont pas au courant de son plan, de son intention de tuer Jane, mais Loki imagine qu'une fois mis à exécution, il obtiendra de nouveau leur attention. Car malgré toute leur soi-disant bonne volonté, ces derniers ont décidé de suspendre les recherches et Loki ne parvient pas à comprendre, à imaginer quelles choses seraient plus importantes que retrouver un prince couronné. Ne parvient pas à saisir comment les Midgardiens pourraient avoir d'autres problèmes à résoudre, d'autres ennemis à combattre et vaincre, d'autres affaires plus urgentes que de porter secours à celui qui a juré de les protéger.

Il est temps de leur rappeler à qui exactement ils ont affaire et quelles devraient être leurs priorités, décide Loki.

Sa collaboration avec les Avengers n'était qu'un partenariat né d'un objectif commun, rien de plus. Ils voulaient tous deux la même chose, que Thor leur soit rendu, et Loki s'était vite rendu compte qu'il pourrait utiliser leurs talents pour fouiller les quatre coins de Midgard pendant que lui partait sur les traces de son frère dans les autres royaumes. Lorsque les Avengers lui avaient proposé d'enterrer la hache de guerre, il n'avait accepté que pour se servir d'eux pour ses propres fins.

Et pourtant, il fallait se rendre à l'évidence : il n'y avait rien, dans aucun royaume, qui avait pu lui servir d'indices sur l'endroit où se trouvait Thor. Loki avait passé de son seiðr chaque lieu au peigne fin. Il s'était entretenu avec alliés comme ennemis et malgré cela, personne ne savait rien, personne n'avait d'idée sur là où son frère pouvait bien être. Poussé par le désespoir, Loki avait mis les pieds à Asgard pour la première fois depuis des années, ne se révélant qu'au seul gardien, mais avant que Loki puisse lui soumettre sa requête, Heimdall avait déclaré, "Même de mon regard, ton frère est caché."

Quand il était retourné à la tour des Avengers, après des mois, une année à fouiller la galaxie sans aucun indice pouvant l'aider dans sa quête, Loki fut furieux d'apprendre que la disparition de Thor n'était plus la priorité pour ses amis. Que d'autres problèmes, plus pressants, plus urgents, devaient être réglés par les Avengers, que c'était là où ils concentraient le gros de leurs forces. Sur le présent.

Il était temps de prendre des mesures drastiques. Loki devait rappeler aux Avengers, et à tous ces Midgardiens, qu'il n'était pas sage de l'ignorer.

Si les Avengers requièrent un ennemi plus présent, alors je me ferai une joie de le leur donner, se dit-il. Thor réclamera mon sang pour ces actions et il pourra l'avoir autant qu'il lui plaira s'il revient à moi.

Une fois Jane suffisamment éloignée du campus universitaire, en train de marcher sur le chemin qui descend, dissimulé à la vue des autres passants, Loki se révèle à elle, abandonnant son déguisement comme l'on se débarrasse d'un manteau.

Elle écarquille les yeux à sa vue et manque pousser un cri étouffé, mais se reprend bien vite. Elle se dirige vers lui, avançant à grands pas vers sa propre fin et déclare, "Je suis à sa recherche moi aussi," comme si Loki était l'un de ses alliés les plus précieux dans sa noble quête.

Et ses paroles sont tellement inattendues qu'il ne sait un temps comment réagir, comme si elle l'avait frappé. Loki pousse un grondement presque sauvage. Que sait Jane au sujet de la disparition de Thor ? Comment peut-elle être au courant que Loki est à la recherche incessante de son frère depuis des mois ?

Jane fait un pas en arrière, ses yeux noisette remplis de compassion. "Il me manque à moi aussi," dit-elle doucement.

"Je ne suis pas venu ici pour parler," crache-t-il, outragé par son insolence. Il n'a pas besoin d'épaule pour pleurer, encore moins la sienne.

"Je peux deviner la raison de votre présence ici," poursuit Jane. "Mais si Thor n'est pas revenu à vos côtés depuis tout ce temps, alors vous devez savoir que ce n'est pas la destruction que vous abattrez qui le fera revenir."

"Cela ne m'étonne pas d'entendre de telles choses de votre bouche, si avide de prolonger votre misérable existence," rétorque Loki. "Mais vous ne me ferez pas changer d'avis, mortelle."

"De ce que j'ai pu voir - ce que je sais, ce que tout le monde sait - c'est que Thor ne resterait jamais éloigné de vous simplement pour vous blesser," continue Jane, butée. "S'il n'est pas ici, c'est parce qu'il ne le peut pas. Parce que cela lui est impossible. Thor ne vous a pas abandonné, Loki."

Les mortels sont des créatures si fragiles, si frêles, avec une espérance de vie si limitée, et pourtant leur capacité à voir dans le cœur et les pensées des gens l'étonnera toujours. Loki ne comprend pas comment Jane peut comprendre le tourbillon d'émotions qui s'agitent en lui, quand lui-même se comprend à peine. Mais elle le sait, elle l'a percé à jour, elle a pénétré le noyau dur de son être. Comme si elle pouvait percevoir sa peur la plus intime, la plus secrète, celle qui le pousse à agir -

Abandonné - Sa plus grande crainte, cette pensée terrifiante que Thor l'a bel et bien oublié pour de bon, l'a effacé de sa mémoire si entièrement qu'il en a profité pour disparaître. Ce plan que Loki mettrait à exécution s'il en avait le cran, s'il pensait vraiment toutes les choses horribles et cruelles qu'il a dites à Thor. Oh, il les pense sur le moment, quand la colère gronde en lui, l'amertume, la rancœur. Mais il est rare que ces sombres sentiments demeurent une fois l'impulsion du moment dissipée, car beaucoup de ses paroles ne sont prononcées que pour servir d'arme, pour infliger à Thor le plus de dégâts possible.

"Loki, je pense qu'il a des ennuis," l'avertit Jane. "J'ai suivi de près les relevés météorologiques, à la recherche de traces similaires à celle que provoque Thor quand il utilise Mjöllnir," poursuit-elle. Elle prend le sac qu'elle portait en bandoulière et en extirpe une espèce de machine électronique avec des données stockées dedans. Elle le brandit dans sa direction tout en débitant une multitude d'informations comme si cela voulait dire quelque chose pour lui.

Jane vient se mettre à côté de lui pour lui montrer l'écran. Elle est cependant trop intelligente pour oser le toucher. La jeune femme lui parle comme s'il était un de ses collègues professeurs, pas comme s'il était le méchant venu pour l'assassiner. Elle lui arrive à peine à l'épaule, sa silhouette frêle pareille à un enfant chez les Ases. D'un simple mouvement de poignet, il pourrait lui jeter un sortilège qui la briserait en deux comme une brindille. Mais il ne le fait pas. Choisit de voir ce qui est si important pour que Jane risque sa vie ainsi.

La majorité des chiffres affichés sur l'écran ne veulent rien dire pour lui, mais il reconnaît la manière dont les mortels ont l'habitude de compter les jours et les mois et remarque alors que Jane est à la recherche de Thor depuis plus d'un an. Tous les jours. Tout comme lui. Elle a persévéré, malgré l'absence de réponse, à sa petite échelle.

Cette petite mortelle, qui fait la moitié de sa taille, vulnérable et sans défense, lui offre du réconfort, lui fait partager le résultat de ses recherches pour l'aider, alors que lui ne lui réservait que la mort. Et cette offrande le désarme contre son gré, car il ne peut se résoudre à l'anéantir, ne peut faire comme si son geste ne l'impressionnait pas.

"... Et maintenant l'algorithme fonctionne bien," est-elle en train d'expliquer. Elle agrandit l'image sur l'écran avec un geste de ses doigts. "Désormais, je saurais si Thor utilise Mjöllnir dans un futur proche car l'atmosphère est toujours perturbée quand c'est le cas et il y a des sondes météorologiques et des satellites presque partout dans le monde de nos jours et..."

Lorsqu'elle lève la tête, elle remarque alors que Loki s'est de nouveau dissimulé à sa vue. Il la toise, vaguement amusé lorsqu'il la voit se retourner, stupidement, comme si elle, simple mortelle, pouvait percer son invisibilité.

"Nous allons le retrouver," l'interpelle-t-elle. "Loki ? Nous allons le retrouver, c'est sûr."

Oui, songe-t-il en disparaissant. Et les Avengers m'aideront dans cette tâche même s'il faut que je leur subtilise le Tesseract pour y parvenir.


Loki réapparaît dans un tourbillon silencieux à la tour des Avengers, dans les appartements de Thor. Il trébuche légèrement malgré lui, quelque peu désorienté. Il fait sombre, les rideaux sont tirés. Seuls quelques rayons de lumière parviennent à percer l'épais tissu. Tout est tel que Thor l'a laissé, les vêtements sur le sol, le lit défait, les couvertures jetées négligemment sur le côté, révélant les luxueux draps rouges dissimulés dessous. Mais désormais une fine couche de poussière recouvre le tout, un temple au dieu du tonnerre absent. Loki se penche en avant, effleure de ses doigts les draps, là où son frère a dormi pour la dernière fois. Comme s'il pouvait toucher Thor de cette manière.

Il soulève l'oreiller du lit, l'apporte à son visage, inspire l'odeur de Thor qui imprègne encore vaguement les draps. Loki ne peut s'empêcher de désirer désespérément Thor, son adversaire parfait, son alter-ego sans défaut - disparu. Sa haine, son animosité envers Thor, pure, brute, a été souillée, s'est transformée durant son absence. En quoi s'est-elle métamorphosée, de cela Loki en est encore incertain, mais ses fondations même ont été ébranlées : il ne peut plus s'y raccrocher. Son hostilité si réconfortante a été polluée, et s'y agitent dans les profondeurs des relents de manque et d'affection.

Cela est indigne de lui d'être aussi sentimental. Il s'est interdit de verser des larmes depuis tout ce temps et il ne va pas débuter maintenant.

Une sonnerie stridente retentit et Loki la reconnaît comme l'alerte du système automatisé de Stark lui signalant qu'un intrus a pénétré dans la tour. Grâce à son seiðr, cela ne lui prend qu'un moment pour localiser Stark dans l'une des salles de réunion, avec le Capitaine. une seconde plus tard, Loki fait son apparition dans la pièce, avant que l'on ne puisse le trouver dans la chambre de son frère laissée à l'abandon.

La relation de Loki avec les Avengers peut être décrite, au mieux, comme une trêve précaire, au pire, comme une escroquerie qui dure depuis trop longtemps. Une fois qu'il était devenu évident que retrouver Thor ne serait pas chose aisée, ils s'étaient mis d'accord pour mettre de côté leurs différends et rassembler leurs ressources dans l'espoir d'y parvenir aussi vite que possible. L'un des avantages de son entente avec Stark et le Capitaine réside dans le fait que Loki n'est pas accueilli par des hommes armés jusqu'aux dents lorsqu'il décide de se téléporter dans la tour.

"Ma patience a atteint ses limites," déclare-t-il d'entrée de jeu. "Peu importe l'affaire sur laquelle vous travaillez, cessez tout de suite de vous en préoccuper."

"De retour à ce que je vois," rétorque Stark, imperturbable, comme si des sorciers apparaissaient dans sa tour avec leurs exigences tous les quatre matins. Il toise Loki de haut en bas, et ajoute, "Et sans notre cher dieu du tonnerre."

"Et qu'avez-vous comme preuve de vos efforts, dites-moi ?" crache Loki. "Pendant les mois que j'ai passés à le chercher partout, vous n'avez rien fait, à part bien sûr, renoncer à votre serment de camaraderie envers lui de par votre inaction."

"Ce n'est pas qu'on ne veut pas retrouver Thor ! C'est juste qu'on a aussi d'autres missions, des choses qui se passent tous les jours et qui requièrent qu'on s'en occupe immédiatement," commence Stark. "On n'a certainement pas le temps pour ta petite comédie -"

"Oh, ma comédie ?" répète Loki. Il se met à rire. "Vous n'avez aucune notion du danger de la situation dans laquelle vous vous trouvez actuellement. Vous êtes en train de jouer avec le feu. Vous êtes chanceux qu'Asgard n'ait pas encore entrepris d'actions punitives contre votre peuple qui retient son prince héritier en otage."

"Nous ne sommes pas sûrs de ce qui s'est passé," intervient Steve. "Il est possible que -"

"Thor a été vu ici pour la dernière fois," le coupe Loki. "Vous pensez vraiment que cette excuse suffira lorsque le Père de toute chose viendra ici avec son armée exigeant le retour de son fils unique ?"

"Et que voulez-vous qu'on fasse ?" réplique Steve. "Vous dépassez les bornes si vous pensez sincèrement que nous n'avons que faire de votre frère. Nous avons tout essayé pour le retrouver. Nous n'avons plus d'idées. Nous l'avons cherché pendant des mois, jusqu'à l'épuisement, mais maintenant nous n'avons plus de piste."

"Mais toi, tu as une idée, pas vrai," déclare soudainement Stark. "Vas-y, crache le morceau."

Stark est intelligent, Loki ne peut le nier.

"Si Thor est introuvable, alors il doit être nulle part," répond Loki.

Ils le fixent tous deux, le regard vide, comme s'il avait perdu l'esprit. Loki soupire, frustré devant l'étroitesse de leur point de vue de mortels.

"Il existe des endroits dans chaque royaume dissimulés et bien cachés, même à ceux qui savent où les trouver," explique Loki. "Même le gardien à qui rien n'échappe ne peut tout voir." Après sa chute du Bifrost, le vide dans lequel Loki avait été jeté avait été dissimulé à la vue de Heimdall et certains chemins autour d'Yggdrasil étaient obscurcis à la vue des sorciers aux sens les plus affûtés.

"Si je ne trouve pas Thor dans les endroits qui me sont accessibles, cela veut dire qu'il se trouve dans le néant," poursuit Loki.

Loki avait toujours pensé que c'était lui qui était destiné à œuvrer dans l'ombre, à l'opposé de Thor qui vivait dans la lumière, le négatif de son positif. Mais il pense que désormais leurs rôles ont été inversés. Il doit se mettre à la recherche du néant, d'espaces négatifs, de poches de réalité cachées de tous.

"Nous devons trouver du vide. Là où se trouvent des fossés dans la réalité. Thor est sûrement là-bas, il n'y a pas d'autre explication possible," déclare Loki.

"Si je comprends bien... Tu veux qu'on se mette à fouiller... rien ?" répète Stark, incrédule.

"Pas simplement rien," s'énerve Loki. "Un vide - une absence !"

Un symbole lumineux s'affiche et la voix de JARVIS résonne, "Monsieur, mademoiselle Romanoff essaie de vous appeler."

"Ouais, ça marche, une minute," répond Stark avec un geste de la main.

"Très bien, monsieur."

"Comment entreprendre une telle recherche ?" demande le Capitaine, regardant tour à tour Stark et Loki.

Stark pousse un soupir. "C'est comme chercher une aiguille dans une botte de foin, cette histoire," dit-il. "C'est pas impossible, mais à moins que tu aies une idée très spécifique de comment on va s'y prendre, ça pourrait nous prendre des années pour développer un programme capable de faire une telle chose..." Il jette un coup d'œil à Loki en finissant sa phrase.

"Des années que nous ne pouvons nous permettre," siffle Loki. "Déjà presque deux ans ont été gâchés à cause de votre incompétence."

Stark se hérisse, manifestement vexé qu'on puisse utiliser pour le qualifier un autre adjectif que brillant ou génie.

"Nous faisons de notre mieux," intervient le Capitaine, dans un espoir d'apaiser les tensions.

"Et votre mieux est pathétique," rétorque Loki. "Déplorable. Vous souhaitez que je vous félicite face à tant de médiocrité ?"

"Hé, c'est pas comme si ta magie nous avait servi à quelque chose," réplique Stark. "A moins que, quoi, tu as oublié de nous dire un truc ? Je veux dire, c'est pas comme si j'avais vu Thor quelque part, alors peut-être que ça veut dire que tu ne veux pas qu'il revienne en fait. Pas vraiment. Pour ce que je sais, si ça se trouve, ça fait bien longtemps que tu l'as assassiné et tu es en train de jouer avec nous l'un de tes petits jeux morbides et cruels dont tu as le secret."

Loki gronde et se jette sur Stark, mais le Capitaine s'interpose, tentant de calmer les esprits avant que les choses ne dégénèrent pour de bon.

Ils sont encore en train de disputer quand une fois la minute écoulée, JARVIS transmet l'appel de Natasha. Son image apparaît sur l'écran, saccadée par endroits à cause d'interférences dans le signal. Elle a coiffé ses cheveux en un élégant chignon, et un collier très chic de perles entoure son cou. On peut entendre le brouhaha de conversations mondaines en bruit de fond.

Natasha lance un regard aux hommes en train de se disputer dans la pièce et déclare de but en blanc, "J'ai trouvé quelque chose concernant Thor."

Loki fait volte-face et la fixe, les yeux écarquillés de surprise, tandis que les deux autres se taisent aussitôt.

"Vrai... Vraiment ?" souhaite s'assurer Loki, quand il parvient à retrouver sa voix. Il avait toujours cru que ce serait lui qui retrouverait Thor, lui qui le débusquerait de sa cachette.

"Hé bien, en parlant du loup, on était justement en train d'évoquer le sujet," fait remarquer Stark.

"Où êtes-vous exactement ?" l'interroge Loki, prêt à se téléporter là où elle est dans l'instant qui suit. Il n'arrive pas à croire que cette femme mortelle a retrouvé son frère là où il a échoué.

"Non. Non, il n'est pas ici," précise-t-elle. "Mais j'ai surpris une conversation très intéressante au sujet d'un dieu de compagnie et je n'ai pas pu m'empêcher de faire le rapprochement."

"Un dieu... de compagnie ?" répète Loki confus, les sourcils froncés.

Natasha hoche la tête et leur fournit davantage d'explications. Alors qu'elle était en mission spéciale à Toronto dans le but de récupérer des informations, elle avait suivi un homme d'affaires à une soirée mondaine. Là, elle avait entendu un autre homme se vanter de sa collection exceptionnelle. Beaucoup de membres de la haute société s'ennuyaient et prenaient plaisir à rassembler les étrangetés les plus rares.

Natasha leur raconte qu'un groupe de riches collectionneurs avaient fait monter les enchères à un tout autre niveau. Ce n'était pas suffisant d'être riche, d'être célèbre, non, il fallait dans leur petit cercle privé trouver un autre moyen encore d'impressionner, de gagner du pouvoir et de l'influence. Et quoi de mieux que l'impossible pour faire vibrer ceux qui pouvaient avoir tout ce qu'ils désiraient ?

Une femme du Bangalore se targuait d'avoir dans le lagon entourant sa villa une sirène. Un homme de Los Angeles proclamait détenir le véritable Saint Graal. Et un docteur de Courtenay se vantait de posséder un dieu authentique dans sa collection.

Une relique et un mythe était une chose, un dieu en était une autre. Bien évidemment, les autres membres du groupe souhaitaient en apprendre d'avantage - quel dieu - comment un humain pouvait soumettre à lui une divinité ? Le docteur refusa de préciser quel dieu, mais quand son entourage s'était mis à se moquer et à l'accuser de mentir, il les avait invités dans son centre de villégiature pour qu'ils le constatent par eux-mêmes.

Et en vingt-deux mois, c'était la première piste viable qu'ils avaient trouvée sur Thor.

"Dis-moi que tu as pu récupérer son nom," dit le Capitaine.

"J'ai ça et plus encore," répond Natasha et soudain une adresse s'affiche à l'écran. Hôpital psychiatrique et centre de villégiature de Beaumont à Courtenay, Colombie-Britannique, directeur Dr. Abner Warren.

Et soudain Stark prend le relais, démontrant pour une fois la valeur ajoutée de la technologie midgardienne tandis qu'il fait un geste de la main et que des images électroniques font irruption de toutes parts. En quelques secondes, il a renseigné l'adresse et une image satellite d'une immense propriété tentaculaire fait son apparition sur l'écran, accompagnée de pages de textes remplies d'informations.

Beaumont est apparemment un centre de villégiature et de soins mondialement reconnu. C'est un endroit à visée thérapeutique, afin que les riches puissent s'y ressourcer et que ceux profondément atteints psychologiquement puissent y trouver refuge.

Le Capitaine s'interroge dans un froncement de sourcils, "Un hôpital psychiatrique ?"

"Qu'est-ce ?" demande Loki, devant l'expression troublée du Capitaine. "Un hôpital est là où vous soignez vos malades, mais que veut dire p-scie-qui-ah-tric ?"

"Un hôpital psychiatrique sert à soigner les malades mentaux - ceux qui ont des troubles du comportement, dont l'esprit est perturbé," explique le Capitaine. "Vous n'en avez pas à Asgard ?"

"Non," dit Loki. Bien entendu il y avait des personnes dotées de moins d'intelligence que la moyenne, et de pauvres âmes malheureuses qui avaient perdu l'esprit et sombré dans la folie. Mais il y avait peu de traitements pour de tels maux sur Asgard, et certainement pas un établissement tout entier qui leur était consacré.

"Thor se trouve actuellement dans un hôpital... pour les fous ?" Loki pose la question à voix lente, tente de comprendre.

"On n'en sait rien pour l'instant," intervient Stark. "On ignore encore si le dieu en question est bien Thor ou s'il s'agit juste des racontars m'as-tu-vu d'un type salement imbu de lui-même."

"Nous le saurons très bientôt," promet Loki et après avoir jeté un dernier coup d'œil sur la carte, il s'éclipse de la tour des Avengers.


A première vue, l'hôpital psychiatrique et centre de villégiature de Beaumont n'a rien à voir avec la prison sombre et humide à laquelle s'attendait Loki. L'immense propriété est bien entretenue, avec une pelouse verdoyante et des haies bien taillées. Un parc garni de bancs se trouve à proximité, parfait pour des discussions paisibles entre amis ou en famille ou pour rêvasser, plongé dans ses pensées. Le chemin qui mène à la propriété est bordé d'arbres et de jolies fleurs. C'est calme, serein, avec un point d'eau qui offre fraîcheur et légèreté.

Et pourtant, alors que Loki se tient un peu éloigné du centre de villégiature, il comprend tout à coup pourquoi personne n'a trouvé nulle trace de Thor ces deux dernières années -

Car des barrières puissantes, impénétrables, entourent les lieux. Des barrières si profondément ancrées que Loki ressent leurs forces s'abattre sur lui sans même avoir franchi l'enceinte de l'établissement. L'énergie inhibitrice qu'elles dégagent vient mourir à ses bottes comme les vagues s'échouent sur la plage.

Thor est à l'intérieur, songe-t-il. Il n'y a pas d'autre explication. De telles protections seraient inutiles à moins que Thor ne soit retenu prisonnier en ces murs.

Cela fait deux ans qu'il a commencé sa quête, qu'il s'est mis à la recherche de son frère. Et Thor était sur Midgard tout ce temps. A la fois outragé et sombrement amusé par cette ironie, Loki en conclut qu'il a une fois de plus négligé de prendre en considération le génie de la race humaine. Ces êtres si frêles, insignifiants et fragiles, sont contre tout attente davantage que des insectes pataugeant dans la boue.

D'une certaine manière, Loki avait raison lorsqu'il avait parlé de chercher dans le néant. Car quand il projette sa magie aux alentours, souhaitant sonder la propriété, elle lui est aussitôt renvoyée. Et à la place de ressentir l'énergie paisible dégagée par la vie de la faune et flore alentours, qu'il sait pourtant présente, il n'y a que du vide, un vide soudain, comme un trou noir, où même les forces de la nature, de la terre, pourtant essentielles et nécessaires, sont absentes.

Ces barrières ont été mises en place pour garder à distance toute créature magique. Loki soupçonne qu'elles ont été érigées notamment pour le repousser lui, pour empêcher qu'il pénètre en ces lieux, tant leur efficacité est remarquable.

Cela ressemble en tous points à un piège qui lui est tendu, la gueule du loup, mâchoires béantes, qui n'attend qu'une chose, qu'il accepte l'invitation et entre avant de refermer ses crocs sur lui. De l'enfermer dans une cage dont il ne pourrait sortir.

Cela ne change rien, décide-t-il. Même en étant conscient des risques, cela ne change rien. J'en franchirai le seuil et récupérerai ce qui est mien.

Même sans l'usage de son seiðr, il demeure un formidable guerrier. Il va entrer et libérer son frère. Thor sera entre ses mains avant que le jour ne touche à sa fin.

Loki se demande un instant, brièvement, si le sort qui maintient son apparence va tenir. Il sait si peu de choses sur sa véritable forme. Ne sait pas à quel point sa forme Ase est liée à sa capacité de métamorphose ou si au contraire elle ne demeure en place que grâce au sort qu'on lui a jeté. A part l'Ecrin des Hivers d'Antan, rien n'a réussi à bannir l'influence du Père de toute chose sur sa peau.

Il fait quelques pas sur l'asphalte, quelque peu hésitant, mais sa magie est toujours avec lui, et il reprend la route en accélérant le pas. Loki est plus puissant que la plupart des gens, aussi parvient-il à rester dissimulé encore un peu, mais alors qu'il s'approche de l'établissement, il lui est de plus en plus difficile de maintenir son invisibilité.

Thor est si proche. Loki tremble d'anticipation refoulée. Mais il a attendu presque deux ans ce moment et il n'échouera pas à cet instant en se précipitant bêtement.

Réfléchissant à la meilleure approche, Loki décide de rester aussi discret que possible. Il ne sait pas à quoi s'attendre, observant attentivement les allées et venues des patients, des visiteurs et des gens qui travaillent en ces lieux.

Au bout d'un moment, Loki remarque que les personnes chargées de l'entretien et du nettoyage ont leur propre entrée, et qu'ils n'attirent guère l'attention. Personne n'embête les jardiniers qui taillent les haies, ceux qui balaient les chemins, ceux nettoient le sol. Tous ont des badges attachés à leurs ceintures, paraissant ouvrir toutes les portes.

Loki entre dans la laverie, dont les portes sont laissées ouvertes sans nul doute pour apporter un peu de fraîcheur avec la chaleur dégagée par les machines immaculées qui lavent les couettes et draps.

Dès qu'il pénètre à proprement parler dans le bâtiment, entouré par les murs de l'établissement, il est coupé de sa magie. La panique l'envahit et sa respiration s'accélère. Il se colle à une machine à laver, se cache en attendant de s'habituer à cette sensation soudaine, étrangère, d'être ainsi privé de son essence, de son seiðr. Et cela lui fait toujours un choc de se rappeler à quel point la magie fait partie de lui, pareil à de l'oxygène. Que sans, il doit alors se souvenir de comment respirer.

Quand il a repris quelque peu ses esprits, il se relève, les jambes tremblantes. Heureusement sa forme Jötunn est toujours dissimulée à la vue de tous. Il décide de mettre son plan à exécution. Subtiliser un uniforme dans la laverie est un jeu d'enfant, se mêler au personnel d'entretien un peu moins, mais avec un peu de charme, il parvient au bout d'une quinzaine de minutes à prendre subrepticement son badge à l'une des jeunes recrues.

La tête baissée et un balai à la main, Loki réalise que le bâtiment à l'entrée, d'apparence somptueuse, est destiné aux patrons fortunés qui cherchent à se ressourcer, tandis que celui plus à l'extrémité de la propriété est réservé aux cas mentaux les plus sévères, avec la majorité des patients internés pour une durée indéterminée.

Le centre de villégiature est le comble du luxe midgardien, davantage un spa qu'un hôpital, où les patients sont tels des invités et ont l'embarras du choix devant l'étendue des traitements disponibles, à des prix exorbitants bien sûr. Traitements qui ressemblent plus à des soins de beauté qu'à un suivi médicalisé. La richesse ouvre bien des portes dans ce royaume. Et un homme comme le docteur Warren, manifestement familier des milieux mondains, doit avoir beaucoup de pouvoir, assurément.

Il fusille du regard chaque homme en blouse blanche qu'il croise, malheureusement aucun d'eux ne semble être ce docteur Warren qui prétend détenir un dieu en captivité.

Il s'enquiert, l'air de rien, du docteur, faisant de son mieux pour paraître impressionné par ses prouesses. Cet homme est quasiment une légende ici, et les autres agents d'entretien s'empressent de lui raconter ce qu'ils savent.

On lui présente le docteur Warren comme un faiseur de miracles qui sauve la vie des dirigeants des plus grands pays comme celle des gens du peuple. Ou alors comme un véritable tyran, qui manipule quiconque à sa guise. Il est tout ou rien : un gentil vieil homme emprunt de la plus grande bienveillance ou le diable déguisé en blouse blanche. Mais tous sont unanimes pour dire qu'il ne fait manifestement rien à moitié et attache une attention toute particulière aux affaires de l'hôpital et à sa gestion.

Loki apprend grâce à leurs dires que le docteur Warren est effectivement un médecin. Que des Midgardiens du monde entier viennent le voir pour se faire soigner. Ses exploits ont dû nourrir en lui un insupportable orgueil, car sinon quel homme aurait l'audace d'enfermer dans une cage un dieu ? Le docteur Warren terrifie également la moitié du personnel avec sa manie que tout soit propre et immaculé, les obligeant à nettoyer son bureau de fond en comble au moins quatre fois par jour. On le décrit comme atteint d'un trouble obsessionnel-compulsif.

Il est surpris de voir que l'établissement accueille vraiment des patients recevant des traitements d'une multitude de médecins et d'infirmières. Même si son déguisement lui permet d'avoir accès à la quasi totalité des chambres, il ne peut entrer dans celles où les patients seraient perturbés par sa présence sans attirer l'attention, c'est-à-dire dans la majorité d'entre elles. Thor peut être n'importe où.

La manière la plus expéditive de retrouver Thor, c'est bien d'aller à la rencontre de l'homme qui prétend l'avoir revendiqué - le docteur Warren en personne. Loki mettrait sa main à couper que le docteur garde Thor près de lui.

Et son bureau ne se trouve pas au centre de villégiature même mais dans le deuxième établissement hospitalier qui constitue le complexe. Aussi est-ce la prochaine destination de Loki.


Alors qu'il sort du bâtiment, il éprouve un bref moment de répit en-dehors des barrières qui contingentent sa magie. Son seiðr l'enveloppe dans une étreinte réconfortante avant qu'il ne lui soit de nouveau arraché. Et cela est rassurant de savoir que sa magie ne peut être contenue que dans l'enceinte des murs et pas à l'extérieur, sur le chemin reliant les divers propriétés. Mais les boucliers sont toujours actifs, toujours présents, drainant son pouvoir lentement tandis qu'il se dirige vers l'autre établissement.

Des portes en fer forgé lui barrent la route, enserrant le bâtiment telles des dents métalliques, menaçantes. Ce dernier est éloigné du centre de villégiature, isolé, visiblement intentionnellement. Loki utilise le badge qu'il a subtilisé et les portes se referment derrière lui dans un grincement lugubre.

Contrairement à l'établissement luxueux qu'il vient de quitter, il règne ici un silence de mort, une misère manifestement contenue dans ces murs. Et quand la magie de Loki lui est prise de nouveau, son absence le remplit à son tour de désespoir. Le but de cet endroit n'est pas de permettre aux résidents de s'y ressourcer, mais bien de soigner les cas mentaux les plus sévères. Les patients qui y sont enfermés ont l'esprit perturbé, leurs pensées plombées par la peine et le désespoir, et ce fardeau est un poids que tout personne qui doit pénétrer en ce lieu doit supporter.

A peine dix minutes après être entré dans l'hôpital, Loki est pris de nausée. Il s'arrête un instant, horriblement faible, s'appuie contre le mur. Le vertige l'envahit. Les barrières qui le privent de sa magie sont bien plus puissantes ici que dans l'autre établissement.

Elles le pressent de toutes parts, inébranlables, inflexibles, elles l'accablent et il s'y noie, submergé par la perte soudaine de sa force, de sa vitalité. Le souffle court, Loki se force à prendre plusieurs profondes inspirations. Il doit continuer.

Et il a peur soudain. Se demande si Thor a pu survivre deux longues années à une exposition aussi prolongée. Bien sûr que si, songe-t-il, mais ses pensées sont empreintes de désespoir. Thor est aussi têtu qu'une mule. Bien sûr qu'il a réussi à l'endurer... mais à quel prix ?

Loki est un mage puissant et même lui se flétrit sous l'influence de telles barrières. Thor n'est pas un sorcier, n'a pas d'affinité avec le seiðr, mais la magie coule tout de même dans ses veines, coule dans le sang du dieu qui commande aux tempêtes, digne de Mjöllnir. Loki se rend compte alors, accablé, que Thor n'avait aucune chance de se défendre dans un tel lieu, aucun moyen de se protéger de ces chaînes qui le drainent de son esprit Ase, de son essence même.

Les patients et employés vaquent à leurs différentes occupations, totalement indifférents aux barrières imperceptibles qui les entourent. Les Midgardiens sont pour la grande majorité insensibles aux fréquences adéquates, leurs sens trop engourdis pour repérer les ondes si subtiles, délicates et complexes de la magie. La sorcellerie terrienne a quasiment disparu et ce n'est pas par hasard - les mortels sont bien trop insensibles pour la sentir, encore moins la manipuler.

Plus vite Loki quittera cet endroit et mieux ce sera.


Sept heures a sonné et le personnel se prépare à se retirer pour la soirée. Loki remarque une jeune infirmière, paraissant épuisée par son travail à l'hôpital, qui s'apprête à partir. Avec son plus charmant sourire, Loki lui invente une histoire comme quoi il est nouveau et malheureusement perdu au sein de ce vaste complexe hospitalier.

"Je suis quelque peu désorienté, à vrai dire. Le bureau du docteur Warren se trouve-t-il à cet étage ?" demande-t-il.

"Cet étage et celui du dessus sont réservés aux patients qui n'effectuent que de courts séjours ici," explique-t-elle. "Il vous faut aller au troisième étage, là où se trouvent l'administration et les bureaux. Ce sera sur votre gauche."

"Le troisième étage, très bien, merci," répond Loki. "Ah, et excusez-moi, mais je serais curieux dans ce cas de savoir ce qu'il y a au quatrième étage ?"

"C'est l'étage réservé aux patients dont les traitements sont plus longs," dit-elle, un sourire triste aux lèves. "Ceux dont l'esprit est profondément perturbé et qui ne sortiront probablement jamais d'ici."

Loki la remercie et elle s'en va. Le cœur sombre, il s'engage dans les escaliers.

Il lui est facile de pénétrer à l'intérieur, son badge fonctionnant sur la porte du bureau du docteur Warren comme sur toutes les autres portes rencontrées jusqu'alors. Loki est tout d'abord soupçonneux et s'attend à un piège, avant de se rappeler l'arrogance de cet homme, qui pense que personne ne se doutera rien. Que personne ne se mettra en travers de son chemin. Ce n'est pas vraiment une surprise qu'il s'épargne l'effort d'installer un système de sécurité plus poussé.

Mais il a faux sur les deux tableaux, songe Loki.

Le docteur est sûrement encore à l'un de ces événements mondains où mademoiselle Romanov l'a entendu se vanter, car il brille par son absence dans son bureau.

Un bureau au mobilier manifestement coûteux, où le silence règne. Un vaste bureau en acajou, très bien rangé, est placé près de la fenêtre où des rideaux blancs transparents tamisent la lumière orangée du soleil couchant. Accrochés au mur, des diplômes et certifications en tout genre sont encadrés, tout comme des articles de journaux découpés avec soin. Un canapé en cuir souple et deux fauteuils complètent l'ensemble.

Deux pièces adjacentes au bureau se situent de part et d'autre. L'une est une bibliothèque remplie de livres et de dossiers, l'autre une salle de bains spacieuse, douche comprise.

Tout est si normal, si parfait, que Loki s'attend à tout moment à trouver Thor enchaîné dans une armoire ou emprisonné derrière un faux mur.

Le bureau du docteur Warren ne lui révèle que peu de choses. Il est immaculé, comme s'il n'était utilisé que très rarement. Le tiroir du bas est rempli de dossiers sur ses patients en cours de traitement. Leurs noms, leurs maladies, leurs diagnostics y sont détaillés, mais cela ne veut rien dire pour Loki. Car il n'y a rien sur Thor, sur Asgard ou même sur les légendes midgardiennes qui entourent Thor, bien que ces dernières soient évidemment exagérées.

Mais Loki ne peut s'arrêter là. Il a besoin d'un indice, de quelque chose qui pourrait lui révéler où se trouve Thor.

Il ouvre la porte qui mène à la petite bibliothèque, se glisse à l'intérieur. Cela lui prend plusieurs secondes pour que ses yeux s'habituent à l'obscurité. Il discerne les rangées de livres, le large fauteuil avec une petite table sur laquelle est posée une lampe.

Mais ce qui attire son regard, c'est le cabinet en bois coincé à l'arrière de la pièce, avec dessus le nom d'un seul patient : Donald Blake.

Ce nom... songe Loki. Il l'a déjà vu auparavant. Il y a de cela des années, quand Thor a été banni.

Le cabinet est verrouillé, mais rien qui ne peut arrêter Loki. Avec un peu de patience et une épingle métallique, il parvient à ouvrir le tiroir. Les dossiers qui y sont rangés sont aussi méticuleusement classés que dans le bureau.

Il sélectionne un lourd classeur avec une fermeture en cuir et le sort du tiroir, le pose sur le sol. L'ouvre et le découvre rempli de notes écrites à la main, une écriture cursive et soignée, avec des photographies aux bords noirs accrochées ici et là.

Mais c'est leur contenu qui fait écarquiller les yeux à Loki.

Ce classeur est tel un autel dédié tout entier à Thor. Il contient tous les articles de presse parus à son sujet. Méthodiquement, a été consigné à l'intérieur la vie que Thor a passée sur Midgard. Des photographies de Thor avec Jane et Erik Selvig y figurent, tout comme des factures avec les exemples de son écriture durant la brève période où il avait vécu comme un mortel. Il y a également des articles de journaux sur Thor et son association avec les Avengers... Même des documents classés top secret du SHIELD sont tombés d'une manière ou d'une autre dans les mains du docteur Warren.

Il y a d'ailleurs une petite section sur Loki, avec une note qui mène à un autre ensemble de documents au sujet de la sorcellerie accompagnés d'une liste d'experts midgardiens en la matière.

Cet homme nourrit une obsession sans pareille pour Thor. Et alors qu'il tourne les pages, Loki réalise à quel point, la rage lui coupant presque le souffle, le docteur Warren avait cherché à piéger son frère depuis des années.

Capturer Thor lui avait pris presque quatre ans à tout orchestrer et organiser - à rechercher tout ce qu'il était possible de savoir sur Thor, de sa naissance à tous les lieux sur terre où il avait posé les pieds, puis il lui avait fallu le financement nécessaire pour tester les différents façons d'inhiber la magie, pour comprendre la physiologie d'un Ase, trouver l'adversaire le plus adéquat pour le mettre hors d'état de nuire. Préparer l'appât, refermer les mâchoires du piège. Une fois le stratagème prêt pour enlever Thor juste sous le nez des Avengers, le docteur Warren s'était jeté sur lui tel un rapace plongeant sur un animal blessé.

La majorité des informations détaillées dans le classeur ont été subtilisées au SHIELD, y compris les différentes théories sur comment affaiblir son frère. Thor a toujours été bien trop prompt à faire confiance, mais Loki ne peut s'empêcher de se demander s'il sait comment la confiance qu'il a accordée à ses bien-aimés mortels s'est retournée contre lui. Car selon ce qui est écrit, le SHIELD cherche depuis le début activement un moyen de l'arrêter si jamais leurs intérêts ne seraient plus alignés.

Poursuivant sa lecture, Loki apprend que la créature qui avait été libérée ce jour-là devait briser Thor et tuer Iron Man. L'annonce de la mort de Stark était censée supplanter celle de la disparition de Thor, et la piste serait déjà froide quand d'autres personnes se décideraient à se lancer à sa recherche.

Loki est furieux, le sang battant à ses temps, et il doit se redresser, poser une main sur son front comme pour apaiser physiquement la tension soudaine qui l'habite. Les barrières lui vampirisent sa force, il a l'impression d'avoir les os creux et fragiles comme ceux d'un oiseau, mais présentement, c'est une bonne chose que sa magie soit restreinte car il aurait détruit tout objet dans la pièce autrement, tellement sa colère est grande.

Il y a des dossiers de patients au fond du tiroir, des années de travail regroupées en notes, celles où le docteur décrit ses recherches sur Thor, son dossier médical en entier, avec la liste vertigineuses des médicaments qui lui ont été administrés tandis que le docteur se livrait à toutes sortes d'expériences afin de trouver le bon cocktail de médicaments qui réussirait à interférer le plus efficacement avec ses fonctions cérébrales.

Avec un grondement, Loki balance les documents dans le tiroir. Ce qu'il a découvert le rend malade. Il est si révulsé qu'il est prêt à raser l'endroit et tous les mortels qui s'y trouvent dans un rayon de plusieurs kilomètres, pour avoir permis l'existence d'une telle perversion, d'avoir permis de telles exactions à l'encontre de Thor, dont l'amour pour les êtres qui l'ont profané est sans limites.

Il est temps pour lui de retrouver son frère et de le sauver de ce tourment.

Le dossier indiquait que Thor était isolé des autres patients, le seul occupant d'une chambre dans un couloir désert à part lui, au quatrième étage.

On le garde avec les patients aux esprits les plus profondément perturbés, réalise Loki. Là où ses appels à l'aide ne seront jamais entendus.

Il est passé sept heures, et la plupart des employés sont déjà partis. Loki se glisse discrètement au quatrième étage, jetant un coup d'œil à travers l'entrebâillement de chaque porte qu'il croise jusqu'à ce qu'il atteigne un couloir vide, avec une seule porte ouverte, là où se trouve l'unique patient qui y réside.

Une infirmière de l'équipe de nuit, un gobelet en plastique dans chaque main, s'avance dans le couloir et Loki la suit sans faire de bruit. Elle s'arrête devant la porte ouverte et déclare, "Bonjour, monsieur Blake," avant d'entrer.

Le cœur battant, Loki passe subrepticement devant l'entrée. Il lance un regard à l'intérieur ce faisant, mais l'infirmière dos à lui lui bloque la vue. Le dos plaqué contre le mur à côté de la porte, Loki tend l'oreille.

"Le docteur va vous administrer lui-même votre dernière dose aujourd'hui," annonce-t-elle joyeusement.

Loki se concentre intensément, les sens à l'affût, cherchant à discerner la voix de son frère, mais rien ne lui parvient, simplement le froissement étouffé des draps et les bruits de pas de l'infirmière qui se déplace dans la chambre.

"Merci, monsieur Blake," dit-elle et elle jette les gobelets en plastique désormais vides dans la poubelle non loin. "Le vol du docteur Warren a du retard, mais il sera là très bientôt. Il voulait que vous sachiez qu'il va venir vous rendre visite ce soir."

Loki attend que l'infirmière sorte de la chambre sans le voir et disparaisse au fond du couloir avant d'oser bouger, franchissant le seuil de la chambre de Thor.

Et lorsqu'il le voit, son cœur manque de s'arrêter. Il doit se faire violence pour que ses poumons acceptent de libérer l'oxygène bloqué dans sa poitrine. Car Thor est là, assis sur le lit, un livre ouvert sur les genoux. Le regard dans le vide, l'esprit clairement ailleurs.

Oh, Thor. N'en croyant pas ses yeux, Loki le fixe du regard, n'osant bouger, une peur irrationnelle le saisissant soudainement. Celle qui le persuade que s'il détache les yeux de son frère rien qu'une seconde, ce dernier disparaîtra à jamais.

On a coupé les cheveux de Thor courts, et il porte l'uniforme des patients de l'hôpital, un ensemble blanc en coton. Il a manifestement perdu beaucoup de poids, il a les joues creuses, sa masse diminuée. Sa peau est si pâle, comme s'il n'était plus désormais qu'un fantôme de lui-même.

Mais il ne peut y avoir d'erreur -

C'est Thor, pense Loki, certain. C'est lui, c'est vraiment lui. Après presque deux ans passés à sa recherche, Loki a enfin retrouvé son frère.

Et il est assis là, tout simplement, et il n'est pas prisonnier, pas enchaîné et pourtant il ne tente pas de s'enfuir. La porte est ouverte, grande ouverte, il n'y a personne dans le couloir et il est assis là, le regard absent, n'est pas en train de lire, n'est pas en train d'essayer de s'échapper.

Loki ne peut plus le supporter et sa maîtrise de lui-même se calcine tel un arbre réduit en cendres.

Thor ne lève pas la tête à son approche, continue de fixer les pages de son livre sans les voir, sans se rendre compte que Loki est là, près de lui.

Ce dernier s'agenouille au pied du lit, observe le visage de son frère enfin retrouvé, et un millier d'émotions le submerge alors -

Il veut le prendre dans ses bras, ressentir son souffle sur sa peau, son cœur battant contre le sien ; il veut l'étrangler, le secouer comme un prunier ; l'ouvrir en deux, l'éventrer, l'écorcher comme Loki s'est senti écorché vif, ses entrailles mises à nu d'avoir été abandonné ainsi pendant deux ans ; il veut presser ses lèvres contre sa peau, l'embrasser, déposer sur lui toutes ces marques d'affection trop longtemps refoulées, tous ces sentiments tendres, vulnérables, qui montent en lui, qu'il a toujours ressentis pour l'homme en face de lui.

Gentiment, Loki pose ses mains sur les genoux de son frère. Un frisson le parcourt lorsqu'il ressent sous ses doigts cette chaleur familière.

Les yeux de Thor, d'un bleu si vif, sont ternes, embrumés par la confusion, et il ne reconnaît pas immédiatement Loki. Il penche la tête, fronce les sourcils. "Est-ce que je vous connais ?" demande-t-il.

Il ne me reconnaît pas, pense Loki. Thor ne me reconnaît pas.

Et le souffle lui manque, la gorge trop serrée, et pendant plusieurs secondes, il ne parvient plus à respirer. Un poids encombre sa trachée, une roche dure et coupante, rendant sa respiration difficile, sifflante.

"Bien sûr que tu me connais," finit-il par dire, la voix rauque. "Je suis ton frère."

Au son de sa voix, Thor écarquille les yeux, une lueur de panique pure brillant dans son regard. Le peu de couleur qu'il avait se retire de son visage, le laissant d'une pâleur cadavérique. Son apathie disparaît, remplacée par l'adrénaline qui brûle dans ses veines.

"Non, j'étais en train d'aller mieux," chuchote-t-il soudain. "Je t'en prie, tu ne peux pas être ici." Il se met à trembler, et le livre ouvert qu'il ne lisait pas glisse de ses genoux, tombe sur le sol.

Et Thor se recule brusquement, la panique le rendant maladroit. Loki se relève, lui saisit fermement l'avant-bras. Thor émet un bruit étranglé avant de débiter un flot de paroles apeurées.

"Non, je t'en prie - il a dit que j'allais mieux ! Sinon, ils vont me forcer à retourner là-bas, dans cette pièce et je ne peux pas... Je n'y survivrai pas cette fois, je le sais, je ne peux pas... S'il te plaît, je t'en prie, je t'en prie... J'ai fait tout ce que j'ai pu... J'ai tout donné, je ne peux pas faire plus... Et pourtant après tout ce temps, tu reviens, pourquoi, pourquoi..."

"Chuuut, respire," murmure Loki, témoin de l'effondrement de son frère et soudain il est terrifié, plus terrifié que lorsqu'il a appris la disparition de Thor, plus terrifié qu'il ne l'a été ces deux dernières années.

La réaction de son frère est au-delà de sa compréhension - durant leurs longues années passées ensemble, Thor lui a montré une multitude d'émotions, de la joie, de l'amour, de la colère, de la frustration, de la lassitude même parfois, mais jamais la présence de Loki n'avait suscité en lui une telle peur panique.

Raffermissant sa prise sur les bras de son frère, Loki s'assoit à côté de lui sur le lit et déclare, d'une voix ferme, "C'est fini. Ils ne vont t'emmener nulle part. Je ne les laisserai pas faire. Je les empêcherai de te faire davantage de mal, Thor."

"Non !" hurle Thor dans un cri douloureux. Il tente de se dégager. "Non, ne dis pas ce nom ! Je m'en étais enfin débarrassé, je ne me laisserai plus trompé par ces illusions !"

"Ces illusions ?" répète Loki en fronçant les sourcils.

"S'il te plaît," le supplie Thor, les yeux écarquillés, vulnérables et remplis d'un espoir fragile. "Cela ne fait qu'un court instant que tu es ici. Si - si tu acceptes de t'en aller maintenant, ce serait comme si - comme si je n'avais pas fait de rechute. Tout n'est peut être pas perdu."

Il veut que moi je le laisse ici, réalise Loki, complètement pris au dépourvu par la détresse manifeste de Thor, ses bégaiements suppliants.

"Cela fait presque deux années que tu as disparu, Thor. Je suis venu pour te ramener, je t'ai enfin retrouvé, et je ne partirai pas sans toi à mes côtés," affirme-t-il. Il pose sa main sur celle de Thor, qui enserre le drap entre ses doigts convulsivement.

"Tu parais si réel," dit soudain ce dernier. "Comme si tu étais véritablement en train de me toucher." Il tend la main, passe doucement ses doigts dans les cheveux de Loki, lui remet d'un air absent une mèche rebelle derrière l'oreille. Mais il tremble encore, aussi pose-t-il la main sur son épaule, sa force n'étant que l'ombre d'elle-même.

Mais même dans son état affaibli, que Thor le touche, enfin, après tant de temps, rallume en Loki les braises de son manque, de son désir. Car en son for intérieur, dans son intimité la plus secrète, Loki peut s'avouer que Thor lui a manqué, mais ce n'est que lorsque les mains de Thor se posent sur lui de nouveau qu'il comprend à quel point son désir est profond, immense - telle la soif que l'on ressent dans l'enfer brûlant de Muspelheim.

"Comme si tu étais réel, que je pouvais te toucher, que tu étais là - oh esprit damné - je n'arrive pas à voir la différence ! Je suis perdu, perdu," se lamente Thor. Il se prend la tête dans les mains.

"Mais tu me touches," insiste Loki. "Je suis réel, Thor. Que penses-tu que je sois, alors que je suis là devant toi ?"

Thor lève la tête. La honte envahit son visage. "Tu ne peux être réel, car je n'ai pas de frère. Tu es le spectre né de mon esprit malade. Une hallucination - mon hallucination..."

"Ton... hallucination ?" demande Loki.

Les yeux fatigués de Thor brillent d'une tristesse à peine contenue. Il hoche la tête, comme pour lui-même, chuchote, le cœur brisé, "J'ai aimé mon frère, je l'ai tellement aimé... Il était si difficile pour moi de me séparer de son illusion. Même maintenant, même si cela entraînera ma damnation, mon cœur est vivant comme jamais devant ta vision."

"C'est... C'est ce qu'ils t'ont raconté ?" rétorque Loki. "Que tu m'avais... imaginé ? Que tu avais imaginé ta vie ? C'est la raison pour laquelle tu n'essaies pas de t'enfuir ?"

"Je dois rester ici, il le faut," répond Thor. "Je suis un danger pour moi, et pour les autres. Il faut que je reste ici, c'est ce que je mérite."

"Et le veux-tu ? Rester ?" l'interroge Loki. "Enchaîné ici dans cet asile pour fous ?"

"Je le dois," répète Thor. Il baisse le regard, penaud. "Je t'en prie," murmure-t-il. "Ton nom m'a été enlevé, mais je sais que je t'ai aimé, sincèrement, intensément, je le sais. Mais tu dois t'en aller à présent. Si tu éprouves à mon égard des sentiments tels que j'en ai éprouvés pour toi, tu t'en iras, et jamais tu ne reviendras. Vite, va-t'en avant qu'il ne le découvre et qu'il ne soit trop tard."

D'un mouvement délicat, Loki prend le menton de Thor entre ses doigts, le force doucement à lever la tête et plonge son regard dans celui baissé de son frère. Les yeux bleu électrique que Loki a aimés durant toute sa vie se sont ternis durant leur longue séparation, sont devenus gris terne, mornes et froids, morts. Paupières déjà mi-closes.

"Jamais," affirme Loki. "Je suis Loki. Et même les monstruosités les plus effroyables de Hel ne m'empêcheront pas de t'atteindre et de te ramener à moi Thor. Tu as perdu momentanément l'esprit, mon très cher frère, et en tant que seule personne raisonnable de cette pièce, c'est ma volonté que nous allons suivre désormais."

Une rage glaciale bouillonne en lui, profonde, singulière et difficile à réprimer, mais Loki la ravale, sachant qu'elle lui sera utile plus tard.

"Allez," dit-il, et cela l'impressionne comme cela l'horrifie de voir que Thor ne peut lutter contre lui, n'a pas la force de réitérer ses protestations, tant il est affaibli.

Il essaye quand même de le faire lâcher prise, reculant maladroitement sur le matelas, mais il perd l'équilibre, tombe du lit sur le sol, l'impact de son dos avec les carreaux résonnant dans un bruit sourd et douloureux.

"Thor !" siffle Loki, sautant par-dessus par le lit pour le rejoindre. Il vient se placer à ses côtés, glisse un bras sous ses épaules et le hisse sur ses pieds, tirant profit du fait que Thor ait le souffle coupé par sa chute pour le traîner vers la porte.

Assommé pendant presque deux ans par une dosse massive et quotidienne de poisons altérant son esprit, Thor n'a plus la moindre capacité de résister à qui que ce soit, et même s'il supplie Loki de le laisser partir, il ne l'arrête pas.

Mais plus que tout autre chose, Thor a peur, est terrifié. Aussi Loki, les lèvres tout près de son oreille, lui chuchote des mots d'affection, lui fait la promesse de le protéger quoi qu'il arrive, que ça va aller, qu'il ira mieux, tout en le guidant vers la sortie. Les Nornes sont en leur faveur, le couloir est désert. Leurs bruits de pas ne résonnent quasiment pas, étouffés par le linoléum, comme avalés par tout ce blanc qui les entoure. Thor proteste de moins en moins jusqu'à finir par se taire complètement, silencieux comme sous l'emprise d'un sortilège, mais Loki ne sait pas si c'est à cause de ses paroles rassurantes ou si Thor a tout simplement abandonné.

Loki les presse, s'arrêtant une seconde juste avant l'angle du couloir, où se trouve un peu plus loin le poste de garde. Mais la seule infirmière présente se tourne bien vite pour répondre à un appel, et il en profite aussitôt. Thor dans son état actuel ne peut guère emprunter le chemin par lequel Loki a pénétré dans l'hôpital, aussi a-t-il un nouvel objectif en tête : le toit.

Ce n'est pas comme cela qu'il avait imaginé la scène - quand enfin il retrouverait Thor, Loki s'attendait à ce que ce dernier le prenne dans ses bras, son corps se détendant contre le sien, empli de soulagement et de gratitude, mais également enthousiaste à l'idée de s'enfuir, l'adrénaline et l'excitation coulant dans ses veines. Mais la réalité n'est en rien semblable. Car c'est la coquille vide d'un homme que Loki parvient à peine à reconnaître qui s'appuie contre lui, incapable de marcher sans son aide.

Monter les escaliers ne va pas être une mince affaire, mais une fois cette épreuve franchie, une fois que Loki ne sera plus prisonnier de l'enceinte des murs, il pourra de nouveau utiliser sa magie. Les barrières sont puissantes, mais elles sont destinées à restreindre une zone spécifique, requièrent pour fonctionner véritablement quatre murs et un plafond. Une fois à l'air libre, même si toujours dans le périmètre des barrières, Loki espère que son seiðr sera suffisant pour les téléporter loin de cet endroit maudit.

Il y a des chalets non loin du lieu où repose Mjöllnir, et Loki compte bien y emmener Thor. Car après ses retrouvailles avec Loki, la prochaine rencontre qu'il se doit d'avoir est celle de la réunion avec son arme bien-aimée.

Il scanne son badge et la lumière passe au vert, le cliquetis caractéristique de la serrure qui se déverrouille retentissant. Et puis la porte s'ouvre, et ils s'engagent dans les escaliers, une trentaine de marches les séparant de la liberté.

"Nous y sommes presque, mon frère, mais j'ai besoin que tu m'aides," dit Loki alors qu'ils se tiennent debout sur le palier, contemplant les marches qui montent jusqu'au toit.

Il prend le visage de Thor dans ses mains. "Regarde-moi," ordonne-t-il. Le regard de Thor est emprunt de tant de confusion et de peur. Loki ressent tout à coup l'envie de lui embrasser la joue, de l'étreindre contre lui comme on le ferait pour rassurer un enfant, mais il se force à réprimer cette pulsion avec difficulté.

Au lieu de cela, il caresse tendrement de son pouce les angles de ses mâchoires creusées et affirme, "Tu n'as rien à craindre. Nous allons monter ces escaliers et une fois dehors, je nous emmènerai loin d'ici."

Prenant une inspiration tremblante, Thor chuchote, "Pourquoi suis-je en train de faire cela ? Je le sais pourtant que... je sais que je ne suis pas censé quitter ma chambre. Ils vont m'enfermer de nouveau, c'est certain et je ne peux pas... je ne pourrais pas le supporter... Pourquoi je te laisse faire ?"

"Car tu m'as aimé, tu l'as toi-même dit," répond Loki. "Car tu peux m'aimer encore."

"En effet," chuchote Thor, les yeux humides de larmes. "Que les cieux me viennent en aide, je le pourrais."

"Alors viens avec moi," insiste Loki. Il pose les mains sur les épaules de Thor, le pousse gentiment vers les escaliers. "Je serai juste derrière toi. Je ne te laisserai pas tomber."

Leur ascension est lente, difficile, Thor n'est plus habitué à se déplacer ainsi, les médicaments midgardiens injectés dans son système rendent ses pas maladroits, sa coordination compliquée. Loki ressent des picotements sur sa peau à l'approche du bord des barrières, l'approche du haut des escaliers, du toit. La liberté se trouve juste là, à portée.

"Donald !" La voix perce le silence telle une flèche acérée, résonnant dans la cage d'escalier, emplie d'autorité, de sévérité. "Où pensez-vous aller ?"

Rien que le son de cette voix provoque chez Thor une terrible réaction. Un gémissement horrifié s'échappe de ses lèvres, et il se raidit, sa respiration haletante alors que d'horribles tremblements parcourent son corps. Il s'affaisse, les jambes coupées, sa panique lui dérobant le peu de courage qu'il avait réussi à rassembler. Loki soutient Thor tant bien que mal, se retourne. Toise de toute sa fureur l'homme qui a torturé son frère pendant deux longues années.

Un homme se tient au pied de l'escalier. Il peint une figure imposante, avec son costume sombre et son regard perçant comme un rapace. C'est donc lui, le docteur Warren. Les yeux rivés sur Thor, une lueur frénétique brille dans son regard.

"Descendez immédiatement," ordonne-t-il. "Personne n'est autorisé à aller sur le toit. Vous le savez. C'est dangereux."

Sous l'emprise de cet homme, Thor tressaille, chancèle, figé à mi-chemin entre sa liberté et sa perte. Sa terreur d'avoir été attrapé par le docteur Warren est en train de le paralyser. Loki le serre contre lui, a peur de le lâcher, a peur que sans lui, Thor va sombrer comme une ancre sans attaches dans les profondeurs obscures de la mer.

Et l'air est soudain lourd, inconfortablement brûlant, dense. Loki se demande si sa véritable forme n'est pas en train d'apparaître, enfiévré tel qu'il est par la rage, la vision obscurcie par le rouge, ses yeux couleur rubis.

"C'est vous qui l'avez profané ainsi," rugit-il.

Le docteur ne cille absolument pas face aux paroles venimeuses de Loki. Il n'admet pas du tout sa présence, car s'il reconnaît que Loki existe, cela veut dire qu'il peut le voir, et si le docteur peut le voir, cela veut dire que Loki est réel, qu'il n'est pas une hallucination. Jamais le regard du docteur ne quitte Thor.

La rage de Loki ne fait que grandir. Sale enfoiré malin. Loki pourrait tuer cet homme d'un geste, le réduire en pièces, mais il n'ose pas relâcher Thor, pas même pour châtier son bourreau.

"Donald, je vous ai posé une question," poursuit le docteur. "Il n'y a rien pour vous sur le toit."

"J-je suis désolé," bredouille Thor. Son regard alterne entre le docteur et Loki.

"Dites-moi qui vous voyez," exige le docteur. "Il n'y a personne ici, Donald. Personne."

Thor tremble de plus en plus violemment, la respiration atrocement saccadée. Il est coincé, les yeux fixés sur le docteur, un poids mort en haut des escaliers.

"Il peut me voir, Thor," lui chuchote Loki à l'oreille. "Il prétend que ce n'est pas le cas, mais il me voit. Sinon il t'aurait déjà rejoint. Mais il sait pertinemment que s'il s'approche, je le tuerai aussitôt sans la moindre hésitation."

"Donald, cela allait si bien pourtant ces derniers temps," poursuit le docteur. Il avance d'un pas. "Je songeais à vous donner accès à la cour. Vous aimeriez cela, n'est-ce pas ? Un peu d'air frais, la lumière du soleil sur votre peau, vous seriez en sécurité. Mais je ne pourrais vous l'autoriser si vous sortez."

"Il ne veut pas que tu ailles sur le toit car là-haut mes pouvoirs ne seront plus inhibés," explique Loki. "Il sait que je nous téléporterai très loin d'ici à la seconde où nous serons libérés de ces murs."

"S'il vous plaît, Donald, ne faites pas cela. Je vous apprécie beaucoup, vous savez," insiste le docteur. "Ne vous ai-je pas accompagné et soutenu toutes les années que vous avez passées ici ? N'ai-je pas pris soin de vous ?"

Thor ne dit rien. Il baisse la tête. Finit par acquiescer légèrement, défait.

"Soutenu ?" gronde Loki. "Soutenu ? Non, vous avez démembré mon frère, l'avez découpé en morceaux pour en recoller les fragments dans une créature façonnée selon votre bon vouloir."

"Vous êtes venu à nous sans famille, sans rien," dit le docteur, comme en réplique à Loki, même s'il ne peut lui adresser la parole directement. "Je vous considère comme un membre de ma propre famille, Donald. Alors venez, descendez. Je sais que vous pouvez le faire."

"Thor, cet homme ne peut te faire ni promesses, ni te donner un amour plus grand que celui que je peux te donner, que le lien qui nous unit déjà. Il est profondément enfoui, mais il demeure toujours en toi, je le sais," proclame Loki. "Beaucoup de choses se sont passées entre nous, mon frère, mais je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour te délivrer de ce tourment. Rien ne m'arrêtera, Thor."

"Je serai navré de devoir prendre la décision de vous remettre en isolement," continue le docteur Warren.

"Non !" hurle Thor, les mots arrachés de ses lèvres comme si on les avait extirpés de son âme même. "Non, pas ça, je vous en prie -".

"Si vous avez besoin de parler à quelqu'un, je suis là, Donald. Vous pouvez tout me dire, vous le savez," l'enjoint le docteur. "Vous n'avez qu'à descendre."

"Ecoute-moi, mon frère," dit Loki. "Mon très cher frère. Tu n'as pas à me croire. Peu importe ce qu'il se passera, si tu franchis cette porte, tu sauras avec certitude si ton esprit est perturbé. Tu connaîtras la paix. Si le docteur a raison, il ne se passera rien. Tu resteras ici. Mais si j'ai raison, alors tu seras libre. Cet homme, qui prétend prendre soin de toi, ne souhaite pas ta liberté. Il désire te garder auprès de lui, comme un vulgaire animal de compagnie. Le Thor que je connais et que j'aime possède le courage d'affronter la vérité qui l'attend derrière cette porte."

Thor lève la tête, fixe la porte en haut des escaliers, puis le docteur, qui est monté de quelques marches, le bras tendu, invitant Thor à le rejoindre, à retourner dans son giron.

Dans une explosion de force inattendue, Thor se dégage de l'emprise de Loki, qui se précipite après lui, terrifié que Thor le quitte à jamais, soit hors de portée pour toujours... Mais Thor monte les deux marches restantes, pose la main sur la poignée.

"Donald, je vous l'interdis !" rugit le docteur, toute patience soudainement évaporée. "Vous m'appartenez ! Vous êtes à moi ! Si vous osez partir, je vous retrouverai, croyez-moi !"

La lumière blanche les inonde tout à coup tandis que Thor ouvre la porte et sort sur le toit, libre -


Note de l'auteur : Dans le prochain chapitre, Loki va devoir gérer les conséquences immédiates d'avoir fait s'échapper Thor de Beaumont.

Ah, aussi, au final l'histoire est passée de quatre à six chapitres. Et j'ai fait un rapide croquis de Thor à l'hôpital qui peut être vu dans le chapitre précédent ou en me rendant visite sur mon tumblr. :)

Merci d'avoir lu ! N'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez.