Chloé Decker avait beau tenter, par tous les moyens, de se convaincre que tout allait bien, elle avait beau, à son habitude, prendre sur elle, elle nourrissait en ce matin du 24 décembre un cafard aussi noir que l'encre. Ou que l'enfer, même si elle prenait soin d'éviter toute allusion à ces lieux, afin de ne pas déraper vers des sujets douloureux. Sa vitalité et son courage étaient en berne et elle traînait les pieds où qu'elle aille, les dents serrées sur sa déprime. Noël était toujours difficile depuis qu'elle était seule. Une date noire sur le calendrier. Oh bien sûr, et elle se serait battu avec qui aurait osé laissé entendre le contraire, elle avait des amis formidables. Oui, formidables. Leur aide était précieuse et elle leur en était reconnaissante.

La toute première année, alors qu'elle était encore enceinte de Rory, Linda avait pris les devants et l'avait invitée à réveillonner chez elle. Avec Maze et Eve, avait-elle précisé. Cela voulait dire : ambiance garantie et gare à la déprime si elle pointait son vilain museau, elle se ferait découper en lambeaux. Chloé avait été indiciblement soulagée. Elle avait par-dessus tout appréhendé le chagrin de Trixie, pour ce premier Noël sans son père. Même après s'être séparés, Daniel et elle-même avaient toujours tout fait pour préserver la vie familiale et s'assurer que leur fille ne souffre pas de leurs histoires d'adultes. Les amies avaient pris le relais. Ce soir-là Trixie avait été très occupée à jouer à la maman avec le petit Charlie et les deux chasseuses de prime, déchaînées, avaient fait en sorte que les deux enfants n'aient pas un instant pour penser à autre chose qu'à la fête.

Quand Chloé avait demandé à Linda si Aménadiel comptait faire une apparition pour embrasser son fils, son hôtesse avait pris un air évasif avant de répondre très bas :

- Ah, en fait non. Tu sais, la nuit de Noël, Dieu et les anges ont beaucoup de travail…

Sa voix sonnait faux et Chloé avait dû paraître perplexe parce qu'elle avait aussitôt ajouté :

- Nous avons pensé que cela ferait du chagrin à Trixie de voir que Charlie a son papa mais pas elle. Aménadiel passera demain matin.

Chloé l'avait embrassée avec transport :

- Tu es une amie géniale, Linda !

Pour cacher son émotion, l'intéressée avait secoué la tête :

- Et voilà un câlin digne d'Ella !

Les trois années qui avaient suivi, les choses s'étaient plus ou moins passées de la même manière, avec quelques variantes. L'un dans l'autre, le poids terrible des absents avait été sinon oublié, du moins masqué. L'année précédente, Maze avait fait une boulette. Elle avait proposé d'organiser une soirée de Noël privée au Lux. Chloé, qui n'avait pas remis les pieds au club, trop chargé en souvenirs, et ne comptait pas le faire de très longtemps, avait dû faire une drôle de tête car la démone s'était brusquement interrompue :

- Tu es malade, Decker ?

Eve lui avait alors lancé un coup de coude dans les côtes et Mazikeen s'était brusquement mordu les lèvres :

- Oh… Oh, d'accord. Désolée. Ouais, j'ai pigé : tes gamines sont trop petites, c'est ça ?

Maze avait très bien compris la vraie raison mais elle tentait, maladroitement, de se rattraper.

En tous les cas, jusqu'à présent Noël s'était toujours à peu près bien passé. Sauf que cette année, Chloé allait pour la toute première fois réveillonner toute seule avec ses deux filles. Linda s'était excusée, elle devait passer la soirée avec sa famille :

- J'ai esquivé durant plusieurs années, avait-elle expliqué, en prétextant que Charlie était trop petit pour les veillées familiales, mais cette fois on ne m'a pas laissé le choix.

Quant à Mazikenn et Eve, elles étaient parties à la chasse à l'homme depuis plusieurs jours et ne pourraient pas rentrer à temps. Maze avait appelé la veille et, sous son ton abrupt, Chloé avait bien senti qu'elle était sincèrement navrée :

- Decker ? On est au Canada, Eve et moi. C'est plus compliqué que prévu. Écoute, je suis désolée, on ne sera pas là demain soir. Mais on passe dès qu'on rentre et on rattrapera le coup, OK ?

- On compte sur vous, Maze. Les filles seraient trop déçues si vous ne veniez pas. Préviens-moi dès que vous serez rentrées, on fixera une date.

- Ouais. Dis à tes mômes qu'on est dans la neige jusqu'au cou et qu'on va leur ramener un ours.

- QUOI ?!

- Ah, tu crois qu'un seul suffira pas ? Il en faut un pour chacune ?

La voix de Chloé était montée dans les aigus :

- Maze, sérieusement, j'espère que tu…

- Je te fais marcher, Decker. A bientôt.

Chloé n'était pas très rassurée pour autant. Malgré le temps qu'elle avait passé sur Terre, Mazikeen n'avait toujours pas assimilé certaines choses. Un ours ! Oui, venant de n'importe qui d'autre, la plaisanterie aurait été évidente. Mais de la part de Maze… c'était tout à fait le chose de chose dont elle était vraiment capable.

Chloé soupira. Voilà. Avec tout cela, ce soir ce serait Noël à trois. Elle allait devoir se forcer pour paraître gaie et pour essayer de faire passer une bonne soirée à ses enfants, alors qu'elle broyait du noir depuis deux jours. Et elle n'était pas la seule. Rory était encore trop petite pour réaliser mais Chloé savait qu'à Noël, ainsi que le jour de son anniversaire, Trixie pensait encore plus que d'habitude à son père disparu. Chloé soupira à nouveau. Sa courageuse fille faisait toujours de son mieux elle aussi, s'appliquant à faire rire sa petite sœur et ne laissant rien paraître, mais elle ne pouvait tromper sa mère. Quant à Rory, oui elle était encore très petite, elle aurait seulement quatre ans au mois d'avril. Mais pour l'avoir appris de Rory adulte lors de son voyage dans le temps, Chloé savait que les années à venir seraient difficiles. Une fois déjà la petite lui avait posé la question fatidique :

- Pourquoi j'ai pas de papa, moi ?

Comme il est difficile de sourire à son enfant et de prendre une voix enjouée lorsqu'une flèche de douleur vient de vous entailler le cœur ! Chloé avait longuement hésité au début pour savoir quelle explication elle donnerait à ses deux filles. Elle qui était une chercheuse de vérité, elle qui avait pour principe de ne jamais mentir à ses enfants, elle devait s'avouer que cette fois elle avait envisagé de le faire. Prétendre que Lucifer les avait abandonnées, non. Ça jamais, elle se refusait à le dire. Un moment, elle avait par contre envisagé de laisser entendre qu'il lui était arrivé malheur. Comme à Daniel. Ne serait-ce pas moins douloureux pour Rory ? Oui mais… elle avait promis de ne rien changer. Si Rory se croyait orpheline de père, elle ne viendrait pas lui demander des comptes dans le futur. En plus, Trixie adorait Lucifer. Elle venait de perdre son père. Elle ne supporterait pas un second deuil. Alors Chloé s'était bornée à un très simple « Lucifer a dû s'en aller ». En ajoutant ce que Rory adulte lui avait soufflé : « Il a tourné le coin de la rue et je ne l'ai pas revu ». C'était suffisamment vague pour laisser toutes les portes ouvertes. C'était du moins ce que Chloé s'était dit d'abord. Une fois l'explication donnée, elle avait presque vu les choses se mettre en place sous ses yeux. Le visage de Trixie s'était fermé et plus jamais désormais elle ne faisait la moindre allusion au disparu. Plus jamais elle ne prononçait son nom. Elle devait elle aussi lui en vouloir d'avoir laissé sa mère. Ainsi que sa petite sœur, bien sûr. Dans le même temps, inconsciemment, elle avait commencé à rendre une sorte de culte à son propre père. Ce que Chloé comprenait parfaitement, car elle avait fait la même chose à la mort du sien. Et tout cela, tôt ou tard Rory s'en apercevrait et cela alimenterait sa rancœur. Parfois, cela faisait mal à Chloé de penser qu'il devait en être ainsi, pour que les choses s'arrangent dans l'avenir. Il arrivait que le doute l'envahisse. Il arrivait qu'elle se décourage, en voyant la longue route qu'il lui restait à parcourir.

Elle en était là de ses très sombres pensées quand son portable sonna. Elle eut un petit soupir intérieur en voyant qui l'appelait, car elle en avait assez de certaines conversations qui ne menaient nulle part, mais elle décrocha :

- Bonjour Maman.

- Bonjour mon poussin. Joyeux Noël.

- Ah oui, marmonna Chloé. Oui, joyeux Noël à toi aussi, Maman. Tu es où ?

- A Miami. Le tournage a pris du retard, mais aujourd'hui on fait une pause. C'est quand même Noël. J'en profite pour faire un peu de shopping. Et toi, qu'est-ce que tu as de prévu pour ce soir ?

- Rien du tout, soupira Chloé. Nous serons seules, les filles et moi. Nous allons passer une soirée entre nous.

- Comment ? Tu vas passer Noël toute seule avec tes deux petites ?

- Eh bien, Noël étant une fête avant tout familiale...

- Sérieusement, Chloé, combien de temps vas-tu continuer à te mentir à toi-même et à t'étioler ? Ce n'est pas sérieux !

- Maman…

- Je sais que tu penses toujours à lui. Mais soyons objectives, quel homme laisse sa famille seule pour…

- STOP, MAMAN !

- Chloé, ne pas en parler ne fait qu'empirer les choses et je suis sûre…

- Maman, c'est plus complexe que tu l'imagines. Je ne peux pas tout dire, mais…

- Tu sais chérie, tu avais dix-neuf ans quand ton père est mort et je me souviens que…

- Eh oui, on dirait que c'est une malédiction, la coupa Chloé. De génération en génération. Les filles Decker semblent toutes devoir perdre leur père bien trop tôt. Et ça ne sert à RIEN d'épiloguer là-dessus.

Chloé avait dit « les filles Decker » mais son esprit avait automatiquement corrigé : « Decker, Espinoza, Morningstar ». Les trois noms figuraient sur la boîte aux lettres. Rory portait officiellement le nom de son père. Normalement ça n'aurait pas dû être possible, Lucifer n'ayant pas été là pour la reconnaître à la naissance. C'était un petit miracle signé Aménadiel. Il l'avait fait autant pour Chloé que pour sa nièce et pour son frère. Lucifer l'aurait souhaité. Et un jour, Rory serait heureuse de porter ce nom. Même si elle devait commencer par le maudire pendant plusieurs années (Chloé ignorait encore qu'elle irait jusqu'à l'arracher de la boîte aux lettres l'année de ses 12 ans).

Un énorme soupir monta du téléphone.

- En tous les cas, asséna Pénélope, ce n'est pas ton père, ni ce pauvre Daniel qui auraient fait ça. Quand je pense qu'il t'a abandonnée alors que tu étais enceinte de son enfant et que jamais il ne t'a versé un centime de pension alimentaire ! Si tu m'avais écoutée, tu aurais au moins fait une demande auprès du tribunal.

- Il ne m'a pas abandonnée, soupira Chloé, très lasse.

Elle n'ajouta pas, pour ne pas avoir à poursuivre sur le sujet, qu'avant de s'en aller Lucifer lui avait fait un virement bancaire des plus confortables, destiné à élever sa fille jusqu'à l'âge adulte et lui payer les établissements scolaires les plus onéreux si nécessaire.

- Tu es tellement têtue ! se plaignit Pénélope. Mais sérieusement chérie, il faut que tu tournes la page. Pense à tes petites. Il est grand temps que tu te trouves un gentil compagnon, qui te soutiendra, qui sera là pour toi et pour tes enfants. Tu n'as pas encore quarante ans, Chloé, tu ne peux pas faire une croix sur ta vie, ni rester seule ou bien…

- Je ne crois pas que tu ais refait ta vie, après la mort de Papa.

- Tu étais adulte, Chloé. Tu n'avais plus besoin de personne. Et puis, j'aimais ton père. Ce n'était pas un homme que l'on remplace.

Chloé faillit craquer.

- Crois-tu que l'on remplace l'Ange Déchu en personne ? eut-elle envie de crier.

Mais elle préféra répondre calmement :

- J'ai du travail, Maman. Il faut que je te laisse. Encore une fois, joyeux Noël !

- Chloé, je suis ta mère, il faut bien que je te dise la vérité puisque tu..

Chloé avait raccroché. Aussitôt, elle inspira à fond pour se détendre. Sa mère était pleine de bonnes intentions, mais tellement maladroite ! Elle accumulait constamment les gaffes et les bévues et cultivait au plus haut degré l'art de mettre les pieds dans le plat. Ce n'était pas la première fois qu'elle abordait le sujet du « refais donc ta vie ». Comment aurait-elle pu comprendre ? Même si c'était dur, très dur, Chloé avait une certitude : Lucifer et elle-même se retrouveraient. Tôt ou tard. Sa pensée ne la quittait pas et elle était certaine qu'il en était de même pour lui. Ils se l'étaient promis au moment de se séparer : « Ce n'est qu'un au-revoir, un jour nous serons à nouveau réunis ».

Comme toujours quand ça allait vraiment mal, Chloé se répéta ce que Rory adulte leur avait dit avant de retourner à son époque :

- Ce ne sera qu'un mauvais moment à passer dans notre vie éternelle.

- Il faudra au moins l'éternité pour compenser, se dit-elle aussitôt, amère.

Le vingt-quatre décembre, tout le monde au poste partait plus tôt que de coutume. Contrairement à ses habitudes, Chloé partit une des premières, parce que chaque « joyeux Noël » lancé par ses collègues augmentait son cafard. Ella aurait compris, elle en était sûre, et aurait trouvé un mot réconfortant à lui dire mais elle était absente : chaque année elle retournait à Détroit pour les fêtes de fin d'année.

- Déjà que ma famille m'en veut de rester vivre à L.A., soupirait-elle, je ne peux vraiment pas manquer Noël.

Au moment où Chloé se dirigeait vers la sortie, une voix joviale retentit dans son dos :

- Tu t'en vas, Decker ? Tu as du monde ce soir ?

Ce n'était pas dit méchamment. Tout le monde connaissait sa situation. Mais c'était quand même toujours autant de coups d'épingles dans le cœur de Chloé.

- Oui, je préfère rentrer tôt, répondit-elle d'un ton presque convaincu. Je n'ai pas de baby-sitter. Trixie s'occupe de sa sœur mais elle n'a que quinze ans, je ne veux pas la laisser seule avec Rory trop longtemps.

- Joyeux Noël à toutes les trois.

- Merci, répondit Chloé du bout des lèvres.

En montant dans sa voiture, elle inspira à fond :

- Pense aux filles, se dit-elle avec force. Il n'y a aucune raison de leur gâcher la soirée.

Chloé n'avait oublié qu'une chose : les attentions et l'intuition de sa fille aînée. Lorsqu'elle arriva chez elle, elle eut d'abord un serrement de cœur en voyant Trixie l'accueillir avec un sourire. Trixie qui devenait une vraie jeune fille. Bientôt seize ans. Aussi ravissante que fine d'esprit. Son père aurait été fier.

- Maman, lui dit l'adolescente après l'avoir embrassée, tu dois fermer les yeux. Rory et moi on a une surprise pour toi.

- Une surprise ?

- Oui. Allez, ferme les yeux et donne-moi la main.

Chloé obéit et se laissa guider.

- N'ouvre pas les yeux. Assied-toi, tu as le fauteuil juste derrière toi. Voilà. Tu peux regarder.

- Oh !

Chloé avait pensé décorer la maison avec ses enfants en rentrant du travail, mais Trixie et Rory s'en étaient chargées toutes seules. C'était plutôt réussi. Mais surtout, le regard de Chloé tomba aussitôt sur les photographies disposées sur le bord de la cheminée. Ses filles avaient été chercher la photographie encadrée de John Decker qu'elle conservait dans sa chambre. Elle trônait littéralement entre les deux autres portraits, Daniel à gauche, Lucifer à droite. Le paradis et l'enfer réunis, trois regards chaleureux, trois sourires hélas figés mais qui paraissaient quand même réchauffer la pièce.

- Comme aucune de nous n'aura de papa ce soir, dit doucement Trixie, j'ai pensé que comme ça, ce sera presque comme s'ils étaient avec nous.

- Oh mon cœur !

Chloé Decker serra sa fille contre elle à l'étouffer. Cela ressemblait tellement à Trixie ! Elle avait compris combien sa mère avait le cœur gros et elle avait cherché comment lui remonter le moral, alors qu'elle-même était toujours un peu triste lors des fêtes.

- Tu as raison, mon ange. C'est une très bonne idée.

Brusquement, le cafard parut disparaître, le moral de Chloé remonta. Ce n'était pas à cause des photographies, non. C'était à cause de l'attention de de sa fille. Elle se sentit aussitôt plus enjouée et prête à affronter presque gaiement cette soirée qu'elle avait tant redoutée.

FIN