Chapitre 2
De l'autre côté de la mer
Val eut le sommeil agité.
Ça ne la surprit pas plus que ça. Ses geôliers galras s'amusaient à réveiller les prisonniers à des heures hasardeuses, les laissant dans un brouillard perpétuel. Dès qu'elle avait un moment seule, elle essayait de dormir, mais son corps endolori la tenait éveillée jusqu'à ce que l'épuisement la fasse pleurer dans son uniforme de prison.
Même quand elle parvenait à trouver le sommeil, les cauchemars étaient toujours là pour lui tenir compagnie.
Ceux avec Lance étaient les pires, parce qu'elle ne pouvait pas les oublier en ouvrant les yeux. Elle savait que Sebastian n'avait pas été kidnappé, personne de sa famille n'était au courant de ce qu'elle faisait avant d'être enlevée. Elle savait (désormais) qu'Akira n'avait pas été découvert en même temps qu'elle – elle ne l'avait jamais vraiment cru. Akira aurait fait autant de bruit qu'elle. Ils auraient su dès le début que l'autre était là, même sans pouvoir se parler.
Mais Lance avait bien été enlevé. Lance, Hunk et Pidge… ils avaient disparu de la Garnison au milieu de la nuit et même si Val voudrait croire le contraire, elle savait que son cousin avait certainement fait les frais du projet Balméra ou qu'il avait été envoyé dans une autre prison galra. La commandante Vanda le lui avait confirmé lors de leurs premières conversations, avant la torture.
Son sort est entre les mains du seigneur Zarkon, désormais.
Je te donnerai un choix : rentrer chez toi ou rejoindre ton cousin.
Ne souhaites-tu pas le revoir ?
Allongée dans un nid de manteaux trop grands pour elle dans le hangar du Fourrier, Val se demanda si quelqu'un avait déjà sauvé Lance.
Elle entendait les autres réfugiés remuer, certains parlant à voix basse de nourriture, de la Terre et de l'identité de leurs sauveteurs. Val se permit quelques instants d'égoïsme avant de grogner et de se lever. Elle était super fatiguée et elle avait mal partout. Elle souhaitait prendre une douche plus que tout, même si elle doutait pouvoir sauver le sac de nœuds qu'étaient devenus ses cheveux, même avec tous les après-shampoings du monde. Est-ce que les après-shampoings existaient dans l'espace ?
Son mal du pays se rappela douloureusement à elle, surtout qu'ils devaient s'éloigner de leurs poursuivants à l'heure actuelle, et donc de la Terre. Ce n'était pas comme s'ils pouvaient rentrer chez eux de toute manière, pas sans prendre le risque d'être abattus ou d'entraîner mort et destruction avec eux.
Alors… que faire, maintenant ? Quelle était la marche à suivre ?
Voltron, se rappela Val. Si elle pouvait trouver Voltron, elle pourrait le convaincre d'aider la Terre. Ensuite, une fois les Galras partis, les prisonniers pourraient tous rentrer à la maison et tenter d'oublier ce qui leur était arrivé. Enfin, tous les prisonniers sauf Val. Elle devait d'abord trouver Lance.
Se dépêtrer de ses couvertures et se lever lui demanda plus d'efforts que ça ne l'aurait dû, mais une fois qu'elle y parvint, son estomac se mit à gronder. Les Galras ne donnaient pas trois repas par jour à leurs prisonniers et dans l'agitation de la veille, personne n'avait pensé à se trouver à manger. Après quelques heures à pleurer, à gémir de peur et de confusion et à se murmurer des paroles rassurantes, tout le monde avait fini par tomber de fatigue, à la fois physique et émotionnelle.
Maintenant que Val avait retrouvé ses esprits (et pouvait donc se concentrer sur la tâche de trouver de quoi se sustenter pour elle et les autres), elle se dirigea vers le petit rassemblement de réfugiés qui parlaient à voix basse, s'arrêtant en chemin pour s'assurer de l'état d'une des filles les plus apathiques. La fille lui offrit un faible sourire et un haussement d'épaules quand Val lui demanda si elle allait bien, mais elle ne répondit à aucune autre question. Après quelques instants gênants, Val soupira, posa la main sur son épaule et passa son chemin.
Le mot Galra, sifflé par quelqu'un derrière Val, lui glaça le sang. Elle se crispa, pivotant automatiquement à la recherche de gardes, et il lui fallut un moment pour se rendre compte que les réfugiés (un petit groupe qui incluait Yir) parlaient de l'ami de Nyma. Rolo, si Val se souvenait bien. Il s'appelait Rolo.
C'était donc bien un Galra. Elle s'était posé la question en voyant sa peau violette. Certains réfugiés semblaient y voir là une raison de ne pas lui faire confiance. À lui comme à Nyma, d'ailleurs, ce qui était ridicule. Rolo les avait sauvés et il était fort probable que ça lui ait coûté la vie.
Il devait y avoir des divisions parmi le peuple galra. Des groupes rebelles ou des factions politiques aux idées différentes sur le traitement de planètes comme la Terre. Val se fichait de savoir à quel point Zarkon était terrifiant, personne ne pouvait unir toute une espèce sans que quelqu'un ne décide de faire cavalier seul. Il y en a peut-être qui pourraient être leurs alliés. Purée, à ce stade, Val serait prête à accepter l'aide de n'importe qui, du moment qu'ils étaient munis de vaisseaux et d'armes du même niveau que ceux de Zarkon.
Eh bien, elle allait devoir poser la question à Nyma. Si elle la trouvait un jour d'assez bonne humeur.
Val ne connaissait le nom d'aucun réfugié du regroupement près du casier de stockage, mais elle reconnut la femme à la peau noire avec une cicatrice le long de son visage : elle faisait partie de ceux qui savaient manier les armes. Et pas que, d'ailleurs, supposait Val. Là où tous les autres semblaient sur le point de fondre en larmes, le visage de cette femme était presque assez dur pour y casser des noix et elle était visiblement à la tête de ce petit groupe. C'était peut-être une soldate ? Elle ressemblait un chouïa à Iverson quand il cherchait à intimider son vis-à-vis.
— On cherche de quoi manger ? demanda Val avec espoir en s'approchant.
La soldate œilla Val, puis se décala, lui permettant subtilement de s'intégrer au cercle. Les autres la regardaient avec admiration. Ils devaient la reconnaître comme celle qui avait mis en œuvre leur évasion. Val gigota, essayant de les ignorer. (Parce que, vraiment, qu'avait-elle fait ? Elle avait juste électrocuté un garde, puis elle avait crié assez fort pour que tout le monde se bouge. C'était tout. Pas de quoi la regarder comme ça.)
— Nous faisons les stocks, dit la soldate. Il y a plein d'armes et de vêtements, mais nous n'avons pas trouvé les réserves de nourriture.
Val fronça les sourcils à la mention d'armes, mais se concentra pour le moment sur la nourriture. Ces gens étaient prisonniers il y a peu de temps et beaucoup d'entre eux ont été torturés. Ils méritaient de se sentir en sécurité.
— Il n'y a que cette pièce ?
— Il y a une autre réserve par ici, répondit la femme en indiquant le fond du vaisseau. Et il reste l'ascenseur. Nous comptions voir où il menait.
Val secoua la tête.
— Il n'y a rien, là-haut. Juste le cockpit, une sorte de trappe de maintenance et les quartiers de Nyma. Qui sont en gros dans le cockpit, donc bref.
— Nyma ? répéta une réfugiée, qui semblait bien petite dans ses vêtements d'emprunt.
— Celle qui nous a sauvés.
— Tu la connais ? demanda un jeune homme, les yeux écarquillés. Tu avais vraiment tout prévu ?
Val ricana.
— Vous pensez que j'avais planifié cette évasion ?
Elle regarda autour d'elle et se rendit compte que oui, c'était bien ce qu'ils pensaient.
— Non, dit-elle. Vraiment pas. Mon plan, c'était de voler un vaisseau et de choisir une direction au hasard, en espérant tomber sur quelqu'un de sympathique avant qu'on se fasse tuer.
Le groupe échangea des regards mal à l'aise et Val comprit qu'ils la voyaient tous comme une sorte de génie tactique, voire même une voyante. Ils avaient sûrement espéré qu'elle prenne les choses en main et s'assure personnellement qu'ils rentrent tous sur Terre, sains et saufs après de leurs familles.
Il valait mieux les détromper rapidement. Si Val était tout ce qu'ils pensaient d'elle, alors Luis ne serait pas étalé mort sur le sol d'un vaisseau galra à l'heure actuelle.
Sa perte la frappa à nouveau, la douleur qu'elle croyait avoir fait son temps se relançant et lui donnant envie de s'asseoir dans un coin pour pleurer toutes les larmes de son corps jusqu'à se réveiller de ce cauchemar. Ce qui rendait les choses encore pires, c'était qu'elle n'était même pas sûre d'avoir considéré Luis comme un ami. Il y avait une certaine camaraderie qui s'était créée pour avoir partagé la même cellule, électrocuté des gardes ensemble et fui avec l'espoir minime de survivre, mais elle ne le connaissait pas vraiment. Avait-il de la famille ? Comment s'était-il retrouvé entre les mains des Galras ? Les autres prisonniers le connaissaient-ils ? Val aurait dû savoir ces choses à son propos, mais ce n'était pas le cas.
Elle savait juste qu'il n'était plus là, ce qui ne serait jamais arrivé s'il n'était retourné la chercher.
Les autres réfugiés parlaient à nouveau, même si la plupart la regardaient toujours avec inquiétude. Elle ferma les yeux, essayant de se concentrer.
— Écoutez, dit-elle en levant les mains. Je vais demander à manger à Nyma. Ça ira plus vite que de chercher nous-mêmes.
La soldate hocha la tête, puis accompagna Val jusqu'à la cage d'ascenseur.
— Tu crois qu'on peut lui faire confiance ? demanda-t-elle, une fois assez loin des autres.
— À Nyma ?
Val ouvrit la bouche pour dire oui, puis hésita. Nyma lui avait semblé… instable, la nuit dernière. Val était presque persuadée que c'était dû au manque de sommeil et au fait qu'elle venait de perdre son ami, mais pouvait-elle en être certaine ?
— Je crois, oui, finit par répondre Val. Mais je vais quand même la surveiller au cas où.
La femme lui sourit.
— Je comprends comment tu as réussi à mettre en œuvre cette évasion.
— Ah oui ?
La femme se tapota le crâne.
— Tu as la tête sur les épaules. Tu ne paniques pas facilement et tu n'es pas naïve au point de croire la première personne qui t'offre quelque fragment de gentillesse.
Val ricana, repensant aux cris qu'elle et Nyma avaient échangés. De la gentillesse ? Mouais.
— Mon cerveau, c'est tout ce que j'ai. Autant m'en servir.
Avec un rire, la femme lui tendit la main.
— Nous n'avons pas eu le temps de faire les présentations la nuit dernière. Je suis Eniola Layeni. Tout le monde m'appelle Layeni.
— Val Mendoza.
Layeni porta deux doigts à sa tempe dans un salut.
— C'est bon de t'avoir parmi nous, Val.
— Ce serait encore mieux si je peux nous trouver de quoi manger, hein ? (Val sourit, fit l'effort d'imiter le salut, puis entra dans l'ascenseur.) Je reviens tout de suite.
Une fois la porte fermée, Val soupira, s'appuyant contre le mur du fond. Elle se demanda ce qu'il y avait de pire : s'occuper des réfugiés qui pensaient qu'elle avait tout sous contrôle ou faire face à Nyma, qui pensait sûrement qu'elle était la plus grande nuisance de la galaxie.
Nyma dormait toujours quand Val entra, ce qui la fit presque faire demi-tour aussitôt, sauf qu'elle était prise d'un désir absurde de ne pas décevoir Layeni. Elle carra donc les épaules, prit une profonde inspiration et toqua à la porte de l'ascenseur.
— Nyma ? fit-elle. T'es réveillée ?
Il y eut un reniflement, un grognement et une chaussure vola soudainement dans sa direction. Elle frappa le mur à quelques pas de là, mais le pouls de Val s'accéléra quand même et elle dut s'efforcer de garder en tête la raison de sa venue. Elle pouvait le faire. Elle le pouvait.
— C'est quoi ton problème ? marmonna Nyma. C'est pas possible de faire la grasse mat', ici ?
Elle ne semblait pas aussi combative que la nuit dernière, juste un peu grognon, si bien que Val sortit la tête du vestibule sur lequel donnait l'ascenseur pour se pencher dans les quartiers de l'équipage.
— Désolée. On se demandait juste s'il y avait des réserves de nourriture quelque part.
Nyma avait un bras sur le visage, mais elle le souleva pour regarder Val, les yeux plissés.
— Quoi, le distributeur de bouillie ne vous convient pas ?
Val cligna des yeux, résistant à l'envie de plisser le nez à l'association des mots « bouillie » et « nourriture ».
— Je vais faire comme si tu étais sérieuse, en espérant que tu n'es pas en train de te moquer de moi.
Avec un soupir des plus dramatiques, Nyma quitta sa couchette et lui donna un coup de pied. Le petit lit se rétracta automatiquement dans le mur.
— Regarde, dit Nyma en se dirigeant vers un panneau de contrôle avec une buse rétractable non loin de là.
Elle prit un bol d'une alcôve sous la buse, puis appuya sur la gâchette pour faire couler une substance d'un vert vif qui avait plus l'air de dentifrice que d'un truc comestible. Nyma fourra ensuite le bol dans les mains de Val.
— Il y en a un autre en bas, près de l'ascenseur. Tu ne peux pas le manquer.
— Ça se mange ? demanda Val avec doute.
Comme Nyma se contenta de la dévisager, elle recueillit un peu de bouillie sur son doigt pour la goûter. C'était presque aussi gluant que ça en avait l'air, mais ce n'était pas mauvais. Et Val avait assez faim pour ne pas se poser plus de questions. Elle trouva une cuillère à côté des bols et l'enfonça dans sa bouillie, mais ne l'attaqua pas tout de suite.
— Hé, euh, Nyma ?
— Quoi ? fit sèchement Nyma.
Val se crispa, mais elle la suivit dans le cockpit.
— Tu as déjà entendu parler de Voltron ?
Fronçant les sourcils, Nyma la regarda du coin de l'œil.
— Pourquoi ?
— Il faut que je les trouve, dit Val. Je dois les convaincre d'aider la Terre.
Nyma ne dit rien pendant un long moment. Puis elle soupira et se frotta les yeux d'un air fatigué.
— Je connais quelqu'un qui peut nous mettre en contact avec les paladins, mais tu es sûre ? Personne ne t'en voudra si tu veux reconstruire ta vie dans un coin tranquille.
— Ma famille est toujours sur Terre. Je ne compte pas les abandonner aux mains des Galras.
— Non, évidemment.
Nyma plissa les lèvres, puis se laissa tomber à sa place aux contrôles.
— Va nourrir tout le monde. Je te préviendrai quand on arrive.
Les Mendoza étaient pour la plupart des aventuriers, d'une façon ou d'une autre, même s'il n'y avait que le cousin de Val, Lance, pour avoir autant le goût du risque. Les pères de Val et Lance faisaient des randonnées et de l'escalade en montagne quand ils étaient jeunes et partaient toujours en week-end de temps à autre pour aller parcourir les sentiers en bordure de Carlsbad. Il n'y avait aucun challenge culinaire que la mère de Val n'avait pas entrepris. Son frère Sebastian trouvait l'aventure sous la forme de fantaisies épiques.
Et Val ? Val posait les questions que personne ne voulait poser, aux personnes que tout le monde préférait éviter. Son mentor du programme de journalisme de l'État du Nouveau Mexique lui avait dit que c'était une des choses qui faisaient d'elle une bonne journaliste. Elle n'hésitait pas à se mêler de ce qui ne la regardait pas, à poser des questions déplaisantes et elle ne lâchait rien tant qu'elle n'avait pas trouvé les réponses qu'elle cherchait.
Une ou deux fois, selon le point de vue de chacun concernant les accidents de fruits volants, le sens de l'aventure bien particulier de Val lui avait valu un œil au beurre noir. Un jour, elle avait attrapé froid en bravant un orage imprévu pour retrouver un politicien local qui avait passé trois jours à esquiver ses questions sur son dernier scandale en date.
Certes, se retrouver en prison dans l'espace valait une médaille d'or dans la catégorie « ramassis de conneries » aux Jeux Olympiques, mais Val avait l'habitude de panser ses plaies.
Elle se souvenait de la première fois que ça lui était arrivé, quand elle était encore au club de journalisme de son lycée et qu'elle s'était accidentellement attirée les foudres du quaterback super populaire. Elle avait écrit un rapport accablant sur sa manière de ridiculiser ses coéquipiers et de manquer de respect aux pom-pom girls, si bien que sa petite-amie de l'époque (une fille complètement décente qui avait un malheureux faible pour les sportifs) l'avait largué.
Val ne pouvait pas être certaine que c'était lui qui lui avait fait un croche-pied, parce qu'elle s'était cassé le nez en percutant les casiers la tête la première, la douleur lui faisant momentanément oublier tout le reste. Mais c'était une déduction facile.
Elle était censée surveiller Lance et ses petits cousins le lendemain pendant que les parents allaient voir un spectacle, mais elle avait trop mal au crâne pour faire joujou avec un gamin de dix ans, sans compter deux autres de trois et cinq ans.
Val avait donc fait appel à la baby-sitter préférée de Lance, une jeune femme d'une vingtaine d'années appelée Lena. Au final, Lance s'était donc occupé de divertir Mateo dans le salon pendant que Val, Lena et Luz regardaient des dessins animés dans la chambre parentale.
— Tu veux toujours devenir journaliste ? lui avait demandé Lena avec un sourire tandis que Val plaquait une serviette humide contre son nez.
Val aurait ricané si son nez enflé ne l'empêchait pas de respirer.
— Bah oui.
Lena avait détourné les yeux de la télé et haussé un sourcil.
— Même après…
Elle eut un geste vague pour son visage et Val avait grimacé en pensant aux bleus qui lui entouraient le nez.
— Sarah m'a envoyé un message après les cours, avait-elle répondu en cherchant une position plus confortable sur sa pile d'oreillers. Le coupable a été viré de l'équipe de foot et renvoyé deux jours. Je dirais que c'est moi, la gagnante de l'histoire.
Avec un rire incrédule, Lena s'était redressée et avait rattrapé la poupée de Luz avant qu'elle ne tombe du lit.
— Tout pour obtenir un scoop, hein ?
— Tout pour apprendre aux enfoirés que leur popularité ne les rend pas intouchables, avait corrigé Val.
Elle le pensait sérieusement à l'époque et c'était toujours le cas aujourd'hui. Certaines causes valaient le coup de se mettre en danger.
Les amis de Nyma, ceux qui devaient lui indiquer comment rejoindre Voltron, étaient des extraterrestres. Val aurait dû s'y attendre, mais voilà, debout en haut de la rampe du Fourrier aux côtés de Nyma et Layeni, elle ne se sentait vraiment, mais vraiment pas à sa place. Les autres réfugiés s'étaient agglutinés dans leur dos, trop effrayés pour sortir du vaisseau. Val ne pouvait pas leur en vouloir. Elle aussi aurait préféré se cacher sous ses couvertures.
Layeni se tourna vers les réfugiés apeurés.
— Nous n'en avons pas pour longtemps, dit-elle, haussant juste assez le ton pour se faire entendre par tous. Restez là.
Val la regarda du coin de l'œil.
— Tu es sûre de vouloir venir ?
— Nous sommes responsables de ces gens-là, dit Layeni. Tu les as tirés de l'enfer et pour une raison qui m'échappe, j'ai décidé de m'occuper des retombées. Nous nous devons de leur trouver un moyen de rentrer chez eux.
Nyma jeta un œil à Val, haussant un sourcil, ce que Val fit de son mieux pour ignorer. Ok, elle n'avait pas dit à Layeni qu'elle comptait retrouver Voltron. Ça ne la concernait pas et Val avait l'intention d'aider les autres à rentrer, au final. C'est juste qu'elle n'allait pas le faire de la manière attendue par Layeni.
Heureusement, Nyma ne semblait pas vouloir s'impliquer et elle les guida en bas de la rampe tandis que Val restait en retrait pour étudier l'expression de Layeni. Elle gardait un visage de marbre, mais Val était presque certaine de l'avoir vue sortir de l'espace de stockage les yeux rouges de larmes la nuit dernière.
— Ça ne te fait pas peur ? demanda-t-elle.
Layeni plissa les yeux, observant les coins du couloir comme pour se préserver d'une attaque surprise.
— Je suis terrifiée. Je le suis depuis que j'ai été enlevée. Ça ne veut pas dire que j'ai le droit de le montrer.
Val ouvrit la bouche pour lui offrir du réconfort, puis la referma. Elles se connaissaient à peine. Même si Layeni voulait une épaule sur laquelle pleurer, ce ne serait sûrement pas la sienne.
Depuis, deux aliens s'étaient avancés pour accueillir Nyma et lui proposer de l'emmener voir une certaine Anamuri.
Val resta près de Nyma alors qu'ils traversaient le vaisseau, essayant de dissimuler sa terreur. Tout était si… différent. C'était difficile de ne pas frémir à l'approche d'aliens ressemblant à des ours, des scarabées et des dinosaures – oui, des dinosaures ! Bon, d'accord, l'alien-dinosaure en question portait une robe bleue à fleurs recouverte de cambouis, ce qui ne faisait pas très « prédateur ».
Mais Val était bien contente de se raccrocher à sa paranoïa. Que ce soit sur Terre ou dans l'espace, c'était un moyen de survie.
Le bon côté des choses, c'était que Val ne semblait pas être la seule à être sur les nerfs. Layeni portait sans cesse sa main à sa ceinture, où elle avait rangé un pistolet trouvé dans l'arsenal de Nyma. Celle-ci la fusillait du regard dès que sa main bougeait et leur escorte (Dino, M. Le Lion et Sonic le Hérisson-de-trois-mètres-de-haut) avait l'air de ceux qui auraient préféré accompagner d'autres anciens prisonniers. Peut-être d'autres avec de grandes dents, mais un sens moins poussé de l'auto-préservation.
Dino (elle s'était présentée sous le nom de Jeya) parlait sans s'arrêter, ce que Val aurait pu trouver relaxant dans toute autre situation. Notamment si le reste de l'Espoir de Kera n'avait pas décidé de faire un vœu de silence, comme si Val et ses compagnons n'avaient vraiment rien à faire ici.
— C'est toujours comme ça ? siffla Val en se glissant dans le dos de Nyma. Si… tendu ?
— Je ne sais pas. Je n'ai jamais quitté le hangar.
Val fronça les sourcils.
— Je croyais que tu travaillais pour eux.
— C'est le cas. Mais ils n'acceptaient pas tous l'idée d'avoir un collègue mi-Galra.
Val vit l'air d'avertissement qui se cachait derrière le visage de marbre de Nyma et laissa tomber le sujet, le cœur serré.
Jeya, malheureusement, ne sembla pas remarquer que quelque chose n'allait pas.
— Hé, au fait, dit-elle en abandonnant son récit sur l'électro-zello-machin-chose qu'elle réparait. Où est Rolo ? Avec les autres réfugiés ?
Nyma plissa les lèvres.
— Il est mort.
Jeya se figea net, les yeux écarquillés.
— Mort ? glapit-elle. Mais– hein ?
Nyma n'ajouta rien et Val évita de les regarder. Vu l'expression dévastée de Jeya et le petit son de désarroi produit par M. Le Lion, Rolo était leur ami. Elle se demanda combien d'entre eux n'hésiteraient pas à échanger Val et tous les réfugiés contre Rolo s'ils en avaient l'occasion.
Elle se demandait aussi combien d'entre eux se réjouissaient de la disparition du mi-Galra.
Le cœur serré, elle garda la tête basse et suivit le reste du cortège jusqu'à une salle de conférence qui lui rappelait bien trop les salles d'interrogatoire du vaisseau de Vanda. Layeni semblait penser à la même chose, car quand tous les autres prirent place à la table au milieu de la pièce, elle resta près du mur avec Val, où elles pouvaient voir le couloir à travers l'interstice de la porte.
Après quelques minutes, un petit alien à l'air de taupe qu'ils appelaient tous Commandante les rejoignit. Eh bah purée. Visiblement, Nyma avait plus d'importance qu'elle ne le laissait croire. Pas que Val s'en plaigne. Valait mieux arriver droit au sommet plutôt que de perdre du temps en démarches bureaucratiques.
Enfin, elle aurait quand même apprécié qu'on la prévienne avant.
Les secondes passèrent alors que chacun s'observait dans la pièce. Le regard de la commandante se posa sur le pistolet de Layeni et se plissa, Nyma fit de son mieux pour ignorer tout le monde et Val avait l'impression qu'ils étaient tous en train de la dévisager. Elle devait être aussi bizarre pour eux qu'ils étaient bizarres pour elle.
Finalement, la commandante Anamuri soupira et étala ses mains sur la table, ses griffes arrondies glissant sur la surface.
— J'ai lu votre rapport, Nyma.
— Alors vous voyez la merde dans laquelle on est.
Val fixa Nyma en fronçant les sourcils. Elle ne savait pas pourquoi Nyma était montée à bord du vaisseau de Vanda, ni pourquoi Rolo était prêt à se sacrifier pour les sauver, ni ce que ces gens comptaient faire d'elle et des autres. Elle ne pensait pas qu'ils comptaient les capturer (Val n'avait pas l'impression d'être prisonnière), mais elle se demanda si elle ne s'était pas trompée en faisant confiance à Nyma aussi vite.
Anamuri se tapota le front, l'air las.
— Le projet Balméra… Nous aurions dû nous en douter.
— Attendez, fit Val en se redressant, le cœur battant. Vous êtes au courant ? Pour les cristaux ?
Layeni siffla entre ses dents et le regard qu'elle lança à Val (vif et suspicieux) lui indiqua qu'elle faisait partie des prisonniers ayant subi les expériences de Vanda.
Nyma leva les yeux au plafond dans un soupir.
— Bien sûr que oui. On a reçu le tuyau il y a deux jours et on est allés y jeter un œil. Tu crois qu'on était là pour quoi ?
Val ne savait pas comment répondre à ça.
— Nyma et Rolo ont réussi à accéder aux ordinateurs du vaisseau avant de vous trouver, expliqua Anamuri. Nous n'avons pas eu l'occasion de tout regarder, mais il semblerait que les Galras aient découvert une nouvelle source d'énergie.
— Découvert ? (Val rit, incrédule.) Non, ils se sont créés une nouvelle source d'énergie. Nous. (Elle tira sur le col relâché de sa veste d'emprunt pour révéler la cicatrice rougie sur sa clavicule.) Ils nous ont bourrés de cristaux pour qu'on puisse– quoi ? Alimenter leurs frigos ?
— Leurs vaisseaux, dit doucement Nyma.
Val la regarda, bouche bée.
— Quoi ?
Nyma pencha davantage la tête en arrière jusqu'à pouvoir regarder Val, l'intensité de ses yeux violets contrastant avec sa posture désinvolte.
— Ils ont prévu de se servir de vous pour alimenter leurs vaisseaux. Ils ont tué tant de Balméras avec leurs opérations minières qu'ils ne trouvent pas assez de cristaux pour leur armada, alors… (Elle laissa sa phrase en suspens, agitant la main.) Bim. Des Balméras humains.
— La pénurie de cristaux était un de nos seuls avantages dans cette guerre, dit Anamuri. Si les Galras ont trouvé un moyen de–
— Excusez-moi, interrompit soudain Layeni, crispée des pieds à la tête. (Son ton était sec et ses yeux sombres fixaient durement la commandante.) Pas que je veuille minimiser l'importance tactique de notre torture, mais je n'en ai rien à faire de votre guerre.
Anamuri haussa un sourcil.
— Notre guerre ? C'est également la vôtre, mon enfant.
— Oh, non. (Layeni porta une main à ses cheveux emmêlés et grimaça.) Non merci. Ce n'est pas notre combat, madame. Nous voulons juste rentrer chez nous.
— Votre foyer est désormais un champ de bataille, dit Anamuri avec douceur. Les Galras se fichent de votre volonté à vous battre. Ils vous tueront dès qu'ils vous trouveront.
— Si vous avez de la chance, ajouta Nyma. Ils seraient aussi capables de vous remettre en cellule pour continuer leurs conneries avec les cristaux.
Layeni ferma les yeux, l'air secoué.
— Alors quoi ? Vous voulez qu'on reste là ? Qu'on passe le reste de notre vie avec des étrangers ? Veuillez me pardonner, mais les derniers extraterrestres que j'ai rencontrés m'ont ouverte et ont conduit des expériences sur mon corps. Je doute être la seule à manquer d'enthousiasme face à l'hospitalité que vous nous offrez.
— Très bien, dit Nyma. Alors peut-être qu'Anamuri vous donnera une navette pour que vous puissiez partir et mourir dans votre coin.
— Nyma… murmura Jeya.
Nyma poussa un soupir et mit ses bottes sur la table.
Val hésita un moment, rassemblant son courage.
— Ou, fit-elle lentement, on pourrait repousser les Galras.
Jetant un regard aux gardes, M. Le Lion et Sonic, Anamuri secoua la tête.
— Ce n'est pas une promesse que je peux vous faire, dit-elle. Moins d'un jour s'est écoulé depuis notre dernière bataille et nos pertes sont… non négligeables. Je ne sais pas si nous pouvons affronter une flotte Galra sans assistance.
— Ok, dit Val. Et pour Voltron ?
Cinq paires de yeux se tournèrent dans sa direction, soit tout le monde sauf Nyma, qui continua de fixer le plafond.
— Voltron ? demanda M. Le Lion.
Jeya se rongea une griffe.
— C'est pas une mauvaise idée. Ils voudront venir si c'est pour aider la Terre.
Layeni fronça les sourcils.
— Vraiment ? Pourquoi ?
— Parce qu'ils sont humains aussi. Enfin, en majorité.
Des humains.
Les paladins étaient humains ?
Val freina le fil de ses pensées avant de foncer droit sur la conclusion qui l'attendait au bout. Il y avait des milliards d'humains. Les Galras en avaient capturé plusieurs et le groupe de Val s'était échappé. D'autres auraient pu faire pareil. Purée, pour ce qu'elle en savait, une autre race d'aliens aurait pu enlever d'autres humains vingt ans plus tôt et ils étaient devenus les paladins de Voltron.
Malgré sa logique, elle ne put empêcher l'espoir de faire gonfler son cœur.
— Vous… n'étiez pas au courant, dit lentement Jeya, jetant un œil à Nyma, qui se crispa.
— On n'a pas abordé le sujet, dit Nyma.
Val eut l'impression qu'elle aurait peut-être dû se sentir énervée que Nyma ne lui ait rien dit. Mais elle n'arrivait pas à se concentrer assez pour ressentir de la colère. Lance était… Il était peut-être…
Ses genoux tremblaient alors qu'elle s'avançait, les regardant tous un à un.
— Qui c'est ? demanda-t-elle. Comment ils s'appellent ?
— Eh bien, pour commencer, il y a Pidge, dit Jeya avec un grand sourire.
Elle ne sembla pas remarquer que Val s'était laissée tomber dans un siège vide, les larmes aux yeux. Pidge. Combien de Pidge pouvait-il y avoir dans l'univers ? Il devait s'agir de Pidge Holt. L'officier de communication de Lance. Un des élèves disparus. L'enfant de Karen.
— Iel est venu·e là avec Hunk et Coran il y a deux mois et ils nous ont bien aidés. Ensuite, il y a–
— Il y a Lance ? demanda Val, retenant son souffle.
C'était impossible. Impossible que son cousin soit un paladin. Soit en train de se battre. Soit libre.
Mais Nyma ricana, l'air d'avoir mordu dans un citron.
— Malheureusement, oui. Il en fait partie.
Peu importe que Nyma ait l'enthousiasme de quelqu'un à qui on venait d'offrir un rat mort. Le poids de mois de chagrin, de peur et de fureur écrasa soudainement Val et en un clin d'œil, elle se retrouva à même le sol d'un vaisseau spatial extraterrestre, entourée d'étrangers, à verser toutes les larmes de son corps.
