Chapitre 3

Parmi les étoiles

— Merci, dit Val d'une voix hésitante. C'est gentil de faire ça pour nous.

Nyma haussa les épaules dans un désintérêt feint, ignorant la culpabilité qui lui serrait les entrailles.

— Ce n'est pas comme si d'autres se bousculaient pour le faire, dit-elle.

Anamuri avait essayé de contacter Voltron, mais personne n'avait répondu (certainement parce que l'un des leurs avait été capturé) et vu l'état de la rébellion après leur récente bataille, personne n'avait le temps d'escorter des prisonniers méfiants au fin fond de l'univers à des coordonnées reçues plus de vingt heures plus tôt sans savoir s'ils y trouveraient des alliés ou des Galras.

Nyma aurait davantage compati avec les paladins si, de un, elle avait eu plus qu'une conversation de cinq minutes avec Takashi Shirogane, de deux, si elle avait plus d'heures de sommeil à son actif, et de trois, si elle n'était pas elle-même en plein deuil.

Enfin, qu'elle compatisse ou non, quand Val et Layeni avaient refusé catégoriquement l'offre de refuge d'Anamuri pour les jours ou semaines à venir avant qu'ils ne puissent contacter Voltron, Nyma s'était portée volontaire pour escorter les seize humains jusqu'au dernier emplacement connu de Voltron.

Elle aurait préféré que Val se soit débarrassée de son air de gratitude ou l'ait au moins emporté dans le cargo, là où elle ne pouvait pas le voir.

— Dis-moi comment je peux te remercier, dit Val.

Nyma se crispa, gardant le regard rivé sur l'écran devant elle. Anamuri l'avait avertie que des éclaireurs galras pouvaient se trouver dans la zone, forçant Nyma à voyager à vitesse subluminique pendant une demi-journée et à faire deux détours en trou de ver, par précaution. C'était une demi-journée de gratitude que Nyma ne méritait vraiment pas.

— T'inquiète pas pour ça, dit-elle.

Elle se donnait l'impression d'être une bonne samaritaine digne des histoires qu'on lui racontait dans son enfance. Ça lui retournait l'estomac, mais qu'était-elle censée lui dire ? « T'inquiète, Val. C'est toi, mon ticket cadeau. » ? Absolument pas.

— Alors, comment ça marche ? demanda Val, remontant les genoux pour poser les pieds sur le coussin du siège de copilote ; le siège de Rolo.

Ce serait toujours le siège de Rolo pour Nyma et ça la dérangeait d'y voir une étrangère y prendre ses aises. Nyma voulait lui aboyer de remettre ses pieds par terre, mais elle ne se détestait pas au point de chercher la bagarre auprès d'une des rares personnes dans l'univers qui semblait voir ses bons côtés.

— De quoi ? demanda-t-elle à la place, parvenant à garder sa hargne au minimum.

Val agita la main vers l'écran.

— Tout ça ? On a leurs coordonnées, non ? On ne peut pas simplement… y ouvrir un trou de ver ou je ne sais quoi ?

— Pas d'ici.

— Pourquoi pas ?

Nyma poussa un soupir. Elle n'allait pas craquer. Non. Pas avec Val. Nyma s'était déjà remporté la haine perpétuelle d'assez de monde, elle n'allait pas s'en prendre à Val pour la simple raison que sa voix lui rappelait constamment que Rolo n'était plus là et que Beezer n'était plus qu'un amas de métal inerte dans la soute.

Mais Val avait déjà mal pris son soupir et elle s'était mise à jouer avec ses manches sans oser la regarder. Elle avait fouillé dans la réserve de vêtements du hangar jusqu'à trouver un uniforme qui appartenait à l'origine à un garde de nuit, composé d'un t-shirt bleu simple et d'un pantalon trop grand pour sa silhouette émaciée.

— L'Empire surveille la zone, dit Nyma, la frustration acérant sa voix. On doit s'éloigner encore un peu, sinon on risque d'attirer du monde.

— Oui, c'est compris, purée. Pardon pour la question con.

Val appuya sa tête contre le siège et soupira, enroulant ses bras autour de son corps.

Un autre pic de culpabilité poignarda Nyma et elle faillit tout lui avouer. En un sens, ce serait plus facile. Val saurait exactement à qui elle avait choisi de s'associer.

Quel genre de récompense tu crois que les paladins donneraient à quelqu'un qui a sauvé un membre de leur famille, Val ? Tu penses valoir quoi aux yeux de ton cousin ? Assez pour qu'ils acceptent de sauver Rolo ?

Si Nyma avait le moindre espoir que Rolo ait survécu, elle n'aurait pas eu autant de remords. Mais elle savait que Rolo avait sûrement été exécuté dans l'heure et qu'elle allait quand même se servir de Val comme moyen de pression contre les paladins. Elle le devait. Elle ne pouvait pas récupérer ce qui restait de Rolo sans eux.

— Est-ce que… je peux faire quoi que ce soit pour t'aider ? demanda Val après un long silence.

L'offre (aussi désintéressée et attentionnée que Nyma prétendait l'être) planta un nouveau couteau dans sa peau déjà malmenée par la culpabilité et elle oublia toutes ses intentions de rester aimable.

— En fait, si tu pouvais arrêter de me distraire pendant que j'essaie de faire le boulot de trois personnes à la fois, ce serait fantastique.

Les pieds de Val s'abattirent sur le sol et l'espace d'une seconde, Nyma pensa qu'elle avait réussi à la chasser. Elle ne savait pas si elle devait s'en sentir soulagée ou déçue. Mais Val ne se dirigea pas vers la porte à l'arrière du cockpit. À la place, elle serra ses accoudoirs et fusilla Nyma du regard.

— Ok, sérieusement. C'est quoi ton problème ?

Nyma fit un son dédaigneux, tendant le bras pour lancer un scan de longue portée, ce qui n'était pas vraiment nécessaire, mais c'était une bonne excuse pour éviter de regarder Val.

— Je viens de te le dire. Je suis seule à faire le travail de toute une équipe, alors tu m'excuseras d'être un peu stressée, princesse.

Val siffla entre ses dents.

— Et je viens de t'offrir de l'aide. Écoute un peu avant de me sauter à la gorge, non ?

— Oh, je suis désolée, s'exclama Nyma en se retournant, portant une main à son cœur dans une fausse expression de surprise. Ai-je manqué l'épisode où tu as appris à piloter un VK-228 ? Ou peut-être celui où tu as étudié les techniques de navigation cosmique ? Vanda t'a donné des cours particuliers pendant ses séances de torture ?

Nyma sut aussitôt qu'elle avait dépassé les bornes. Val pâlit et ses doigts blanchirent avec la prise de fer qu'elle avait sur les accoudoirs. Elle ferma les yeux et une veine se démarqua sur sa mâchoire alors qu'elle serrait les dents.

— Merde, murmura Nyma, sa bouche s'asséchant. Val, je ne–

— Oublie, dit Val. Juste– Tais-toi.

Nyma ferma la bouche et fit de son mieux pour se concentrer sur le pilotage du vaisseau et non sur la manière dont le visage de Val frémissait, pris entre une expression agonisante et sur le point d'éclater en sanglots.

Les excuses n'étaient pas son point fort. Elle avait toujours été comme ça et elle s'était dit que ceux qui ne l'aimaient pas ne méritaient pas son attention. Il lui avait fallu un bon nombre d'années avant de se rendre compte qu'elle avait fait fuir tout le monde avec sa langue acérée, ses opinions implacables et son terrible penchant à ne pas prendre le temps de réfléchir avant de parler.

Elle n'avait jamais compris ce qui avait poussé Rolo à rester.

Les deux femmes restèrent silencieuses quelques minutes, l'atmosphère du cockpit alourdie par des accusations et des excuses informulées. Nyma essaya de trouver un moyen de se racheter pour son commentaire insensible, mais si elle avait déjà du mal à rester civile, elle n'avait certainement pas le don de savoir comme se faire pardonner.

Finalement, Val soupira, longuement et doucement.

— Écoute, dit-elle, sa voix tremblant un peu alors qu'elle s'évertuait visiblement de rester maître d'elle-même.

Elle garda la bouche ouverte un bon moment, comme si elle se forçait à continuer et, quand elle reprit enfin, son visage s'était plissé sous la tension.

— Je ne peux tout simplement pas rester assise à ne rien faire. Tu ne sais pas ce que ça fait d'avoir subi tout ce que j'ai subi. Dès que je ferme les yeux, je me retrouve là-bas. Dès que j'entends quelqu'un m'approcher par derrière, je me fige. À chaque seconde passée sans rien faire pour me distraire, tout remonte à la surface.

— Je suis désolée, dit Nyma.

Désolée de ce que Val avait traversé. Désolée de l'avoir remis sur le tapis. Désolée de compter se servir de son traumatisme à son seul profit.

Val s'appuya sur l'accoudoir, observant le mur à côté d'elle, la joue sur le poing.

— C'est rien. Je me disais que, peut-être, puisque tu manques de main d'œuvre en ce moment, on pourrait s'aider mutuellement. Tu m'apprends à piloter ce truc, ou naviguer, ou peu importe. Tu as l'aide dont tu as besoin et moi j'ai ma distraction. Mais si tu ne veux pas de moi ici, ok. Donne-moi autre chose à faire. Je suis prête à récurer le sol si ça peut te faire plaisir, mais… Je t'en prie, Nyma.

Nyma voulait vraiment lui donner une corvée à faire loin du cockpit pour qu'elle se retrouve enfin seule. Elle le voulait vraiment.

Mais Val avait complètement raison. Le Fourrier n'était pas fait pour être piloté seul. C'était possible en cas d'urgence, mais jamais pour longtemps. La première fois que Rolo avait tenté le coup, le vaisseau avait fini par s'écraser sur un petit astéroïde au milieu de nulle part. Avant même de rencontrer Nyma, il avait déjà instauré la règle selon laquelle personne ne devait piloter sans Beezer pour servir de navigateur.

Mais Beezer n'était pas là. Val n'était peut-être pas la remplaçante idéale… mais Nyma ne pouvait pas faire la fine bouche.

Avec un soupir, elle se pencha en avant et activa l'affichage à côté de Val.

— Ok. Tu veux apprendre ? C'est pas parce que c'est ta première fois que je vais te materner.

— Parfait. (Un faible sourire tira les lèvres de Val.) Je t'aurais sûrement frappée, autrement. (Elle marqua une pause, son regard se posant brièvement sur le visage de Nyma, où se trouvait un gros bleu foncé là où Val l'avait frappée avec son pistolet.) Une deuxième fois.

— Tu sais que je vais me venger pour ça, hein, dit Nyma avec un sourire narquois.

Val lui poussa le bras, les yeux brillants.

— Tu peux toujours essayer, grands yeux. J'ai survécu à pire.

Nyma n'en doutait pas.


Le premier équipage de Nyma lui avait beaucoup appris sur la société criminelle intergalactique. Elle avait quitté son foyer en dissimulant son rêve de voir les étoiles derrière des préoccupations plus terre à terre, à savoir gagner assez d'argent pour sortir sa famille de l'endettement. Elle s'en fichait d'avoir été engagée par le capitaine du Ylésvian seulement pour son apparence. Elle s'en fichait d'avoir pour seule tâche de distraire la sécurité pendant que le reste de l'équipage faisait le plus gros travail à chaque mission.

Elle s'en fichait (un peu) que l'accès au cockpit soit interdit aux petites fugueuses de seize ans.

C'était pour un salaire. Elle ne pouvait pas y accorder plus d'importance.

Le truc, c'était qu'elle était douée dans ce qu'elle faisait. Même si elle voulait devenir pilote, elle était avant tout une séductrice, talentueuse en plus de ça. Elle n'avait que seize ans et elle pouvait faire danser n'importe quel homme dans le creux de sa main pendant que ses camarades lui dérobaient ses richesses juste sous son nez. Elle n'avait que seize ans et l'univers tout entier la croyait déjà capable de baiser n'importe qui au prix d'un petit compliment.

Tous les jours, elle se répétait que c'était ce qu'elle devait faire. Leur faire croire à tous. Jouer le jeu, juste le temps que les autres finissent le boulot. Elle n'allait jamais jusqu'au bout de l'acte de toute manière, alors pourquoi s'en soucier ?

Elle s'était dit que ça irait en s'améliorant. Que l'équipage du Ylésvian l'accepterait comme membre à part entière. Qu'ils verraient qu'elle pouvait supporter la pression. Qu'ils se serviraient de ses talents plutôt que de son apparence. Et peut-être qu'un jour, ils lui laisseraient avoir un rôle plus actif dans leurs missions et lui apprendraient à piloter.

Cela n'arriva jamais.

Elle avait passé moins d'un an avec l'Ylésvian avant de tout faire capoter. Sans vraie raison, en plus. Elle avait peut-être la tête ailleurs après qu'un voleur ait essayé de lui prendre son sac au marché. Nyma lui avait attrapé la main et l'avait menotté à un lampadaire avant qu'il ne parte avec sa mise et l'équipage était sorti du vaisseau d'un pas lourd, cherchant la bagarre.

Nyma, remarquant l'atmosphère sanguine, avait choisi de s'éloigner et de rester sans s'approcher… jusqu'au moment où elle s'était rendu compte que le capitaine n'allait pas s'arrêter à un passage à tabac.

Elle n'avait jamais compris ce qui l'avait poussée à les interrompre. C'était peut-être parce que l'étranger semblait à peine plus âgé qu'elle et que son apparence dépareillée laissait à penser qu'il se débrouillait seul depuis des années. C'était peut-être parce qu'il n'essayait même pas de se défendre, se couvrant simplement la tête de ses bras en essuyant les coups. C'était peut-être parce que c'était les menottes de Nyma qui le retenaient prisonnier, ce qui la rendait responsable de ce qui lui arrivait.

Ça n'avait rien à voir avec son sang galra en tout cas, parce que toute personne douée d'une once d'intelligence aurait vu ça comme une raison de fermer les yeux et d'aller voir ailleurs.

Sauf que Nyma avait vécu assez longtemps aux confins de l'Empire pour savoir que tout le monde pouvait être cruel et que tout le monde, même un Galra, pouvait essayer de se faire tout petit pour ne s'attirer aucun ennui.

Elle avait donc fait un pas en avant, sans pouvoir s'en empêcher, retenant la main du capitaine alors qu'il s'apprêtait à asséner un autre coup pour lui siffler :

— Vous êtes sûr que c'est le moment de faire ça ?

— C'est un Galra, avait rétorqué le capitaine. Tout le monde s'en fout de ce qu'il peut lui arriver.

Nyma avait jeté un œil au jeune voleur galra, qui l'observait de ses petits yeux sombres depuis l'ombre de son coude.

— Écoutez, on sait tous que vous pouvez l'abattre maintenant et que personne ne vous dénoncerait, mais ça va attirer l'attention. (Elle avait carré la mâchoire, faisant comme si elle n'était pas la plus jeune de l'équipage et au plus bas de la hiérarchie du vaisseau.) Ce serait dommage de se faire remarquer maintenant, Capitaine.

Le capitaine l'avait dévisagé un long moment avant d'arracher son bras de sa prise, lui assénant un revers au visage pour son « insubordination », puis sifflant à ses hommes de retourner au travail.

Nyma était partie sans se retourner, mais elle avait senti le regard du voleur lui brûler la nuque avant que la foule ne les sépare.


La mission avait tourné au vinaigre par sa faute. Elle faisait pourtant ce qu'elle avait toujours fait : charmer la cible, la mettre à l'aise, la rendre ivre et lui faire croire que l'univers ne comptait plus qu'elle et la jolie petite étrangère qui minaudait pour elle.

Mais Nyma ne pouvait plus se sortir le voleur galra de la tête. Elle voyait en boucle le sang violet qui s'écoulait de son nez. La touffe de cheveux arrachée de sa tête, laissant des petits points sombres et poisseux collés à ses racines blanches. La confusion dans son regard quand Nyma l'avait défendu.

Elle avait été stupide de le faire et elle savait que le capitaine allait lui faire payer une fois ce boulot terminé. Elle aurait dû s'en aller et laisser les hommes faire ce qu'ils voulaient.

L'univers était grand et cruel et Nyma arrivait à peine à prendre soin d'elle-même. Elle ne pouvait pas se permettre de faire la charité.

Si elle n'avait pas été si préoccupée par le voleur, Nyma aurait remarqué plus tôt que sa cible avait compris son petit jeu. Sans ce voleur, elle ne se serait jamais trahie. Mais elle n'était pas concentrée et, troublée, elle n'arrêtait pas de perdre le foutu fil de son histoire, si bien qu'elle s'était soudainement retrouvée à jouer les otages pour la cible qui tentait de négocier sa fortune avec l'équipage.

Nyma avait su avant même que le capitaine ne le dise qu'elle allait devoir se débrouiller seule. L'Ylésvian ne cherchait jamais à sauver les éléments compromis. Surtout une moins que rien de seize ans qui servait d'appât.

Alors quand quelqu'un avait défoncé la porte et tiré dans le bras de la cible, Nyma n'avait pas compris tout de suite qu'on était en train de la sauver. Elle ne s'en était rendu compte qu'au moment où une main violette s'était accrochée à son coude, une voix rêche lui criant :

— Lève-toi et cours, ma belle, je sais que t'en as dans l'ventre.

Après une grande course-poursuite dans la ville, Nyma s'était retrouvée installée dans le cockpit d'un vaisseau inconnu, observant les étoiles avec une clarté qu'elle n'avait jamais eue avant.

— Pourquoi tu m'as sauvée ? avait-elle demandé, éloignant ses jambes de la caisse enregistreuse surexcitée qui semblait servir de second au voleur galra.

Il lui avait offert un grand sourire en entrant de nouvelles coordonnées dans le système de navigation.

— Je paie toujours mes dettes, avait-il répondu, comme s'il lui devait quelque chose pour l'avoir laissé menotté à un poteau dans un sale état. Pis, moi et Beezer, on aurait bien b'soin d'aide avec le Fourrier, si ça t'dit d'apprendre.


Val commença à faiblir après quelques heures de vol. D'abord, cela se montra par des bâillements interrompant les « RAS » qu'elle relayait à Nyma. Celle-ci ne fit aucun commentaire, à la fois parce qu'elle savait que personne n'avait bien dormi la nuit dernière et aussi parce que Val avait prouvé qu'elle apprenait vite, soulageant Nyma d'une bonne charge de travail en surveillant les environs pour elle. Elles avaient œuvré en silence, ne parlant vraiment que quand Val posait une question.

Nyma attendit d'être sûre de la direction prise avant de jeter un œil à Val, qui s'appuyait sur sa main et fixait d'un regard trouble l'écran devant elle.

— Va te reposer.

Val inspira profondément et se redressa.

— Non, c'est bon.

— J'insiste, dit Nyma. Je peux gérer pour les deux prochaines heures et puis j'aurai besoin de toi à ton maximum quand on prendra un trou de ver loin d'ici.

Val hésita, ravalant un autre bâillement.

— T'es sûre que ça te dérange pas ?

Nyma agita la main.

— Rolo et moi, on faisait des roulements.

Elle parvint à sourire malgré l'éclair de douleur qui la traversa, sans pour autant pouvoir admettre que Beezer lui tenait habituellement compagnie quand Rolo partait se reposer.

Mais soit Val crut Nyma sur parole, soit elle était trop fatiguée pour refuser la porte de sortie qu'elle lui offrait, car elle se blottit sur son siège sans rien ajouter et s'endormit en quelques minutes.

Nyma continua de piloter un moment, laissant le son de la respiration de Val la détendre. Elle lui aurait offert de se servir de sa couchette pour dormir, mais la partie la plus égoïste de son esprit qui régnait sur le reste depuis près de vingt-six ans était contente de ne pas avoir eu à le faire. Le cockpit n'était pas fait pour être plongé dans le silence.

Elle ne pouvait pas s'arrêter de penser à Rolo, alors qu'elle maintenait son cap vers une étoile quelconque. Elle le revoyait exactement comme il était à leur première rencontre : terriblement optimiste du haut de ses dix-huit ans et presque aussi réservé que Nyma en matière de relations humaines. Elle voyait Rolo à l'apogée de leur période rebelle : plus confiant à vingt-deux ans qu'à dix-huit, mais également plus vulnérable, du moins avec Nyma. Il voulait tellement faire la différence pour l'univers.

La perte de leur équipage l'avait profondément heurté. Il s'agissait des seules personnes qui l'avaient accepté tel qu'il était et le considéraient même comme un ami. Là où elle avait blessé Nyma, leur mort avait détruit Rolo. Elle avait appris à enfouir sa douleur, à la muer en colère. Lui s'était presque noyé dans son deuil. Elle avait repoussé tous ceux qui avaient essayé de l'aider. Tous sauf Rolo, qui s'accrochait à elle aussi fermement qu'elle essayait de le tenir à distance.

Ils formaient une équipe depuis dix ans : il savait des choses sur elle qu'elle n'avait jamais raconté à qui que ce soit d'autre. Il était au courant de la situation de sa famille, auprès de qui elle ne pouvait pas retourner sans prendre le risque de s'attirer les foudres de l'Empire. Il savait à quel point elle pouvait être cynique, tout comme le fait qu'elle s'entêtait comme une enfant à garder espoir pour le futur.

Rolo et Beezer étaient sa famille. La seule qui lui restait, de bien des manières.

Et maintenant, ils n'étaient plus là.

Nyma essuya une larme, fusillant du regard les étoiles devant elle. Elle n'allait pas pleurer, surtout devant une étrangère. Même si celle-ci dormait, marmonnant doucement dans ses rêves.

Quelques secondes plus tard, le ton des murmures de Val changea, se faisant plus aigu alors que tout son corps se raidissait. Nyma se retourna, inquiète et l'observa juste assez longtemps pour s'assurer qu'elle était bien en train de faire un cauchemar.

— Hé, fit-elle en tendant la main. Hé, Val. Réveille-toi.

Dès que Nyma lui toucha l'épaule, Val se réveilla en sursaut. Elle cessa de respirer, ses yeux s'écarquillant sans la voir alors qu'elle se débattait, frappant la main de Nyma. La seconde d'après, elle était debout, cherchant vivement à mettre de l'espace entre elles.

Alarmée, Nyma passa en pilotage automatique et se leva, paumes ouvertes dans un geste qui se voulait apaisant.

— Val ? dit-elle, s'avançant doucement.

Elle était bien consciente d'être plus grande que Val, alors elle essaya de se tasser et de se faire moins menaçante, ce dont elle avait l'habitude, même si c'était généralement pour mentir entre ses dents et prétendre ne pas être sur le point de poignarder son vis-à-vis. Elle continua quand même de s'approcher, essayant de garder un ton délicat.

— Val, tu faisais un cauchemar. Tu sais où tu es ?

Val cligna des yeux, se concentrant lentement sur Nyma. D'un coup, elle se remit à respirer : des halètements désespérés à mi-chemin du sanglot. Elle porta des mains tremblantes à son visage, puis s'appuya contre le mur et se laissa glisser par terre.

Avec un juron, Nyma s'agenouilla près d'elle, tendant le bras avec précaution.

— Hé, tout va bien. Ce n'était qu'un mauvais rêve.

Val eut un rire sec, s'étouffant avec ses larmes.

— J'aimerais bien.

Hésitante, Nyma jeta un œil autour d'elle, cherchant quelqu'un qui savait s'y prendre mieux qu'elle. Réconforter les étrangers était plus du style de Rolo. D'habitude, c'était Nyma qui faisait pleurer les gens.

Elle se mordit la lèvre, posant une main dans le dos de Val, attentive au moindre signe de détresse. Après un moment, Val se laissa aller au toucher et Nyma lui frotta doucement l'épaule. C'était certainement la chose la plus gênante qu'elle ait jamais faite, mais que pouvait-elle faire d'autre ? S'asseoir au volant et faire semblant que Val n'était pas en train de s'écrouler à même le sol ?

— Tu veux en parler ? demanda lentement Nyma.

Val fit non de la tête.

Nyma changea de position pour soulager la pression sur ses genoux.

— Ok. Euh… tu as besoin de quelque chose ? D'eau ? Un truc à manger ? Euh… désolée, ça fait longtemps que je n'ai pas fait ce genre de choses.

Val s'essuya les yeux sur sa manche, repoussa la main de Nyma et se leva, les jambes tremblantes.

— Non, ça va, dit-elle. Il y a une salle de bain dans le coin ?

— Sur la gauche, dit Nyma en indiquant la porte qui menait aux quartiers de l'équipage.

Val marmonna un merci et garda les yeux rivés au sol en sortant du cockpit, laissant Nyma seule, assise sur le sol froid et dur.


Ouvrir un trou de ver sans copilote était délicat, mais Nyma s'était fait la main la veille pendant sa course folle à travers les étoiles. Ainsi, quand Val ne retourna pas de la salle de bain après quelques minutes, Nyma entreprit le long processus consistant à entrer sa destination et mettre le générateur de trou de ver sous tension. Elle avait plus ou moins réussi à le remettre d'aplomb et Jeya l'avait rapidement retouché, l'avertissant que c'était une mesure temporaire et qu'elle devrait demander à Pidge ou Hunk d'y jeter un œil une fois qu'elle aurait trouvé les paladins. Pour le moment, Nyma se souciait juste de savoir si ça allait marcher.

Elle ouvrit un trou de ver en direction d'un ancien poste de relais de la rébellion de Kera, une petite lune d'un système désert qui servait auparavant de zone de stockage et d'avant-poste. Il n'y avait désormais plus personne, mais elle pouvait se cacher derrière la lune en attendant de voir si des éclaireurs de l'Empire l'avaient suivie.

Personne ne vint le temps que Nyma reprogramme l'ordinateur de bord, alors elle ouvrit un deuxième et dernier trou de ver et s'y glissa. Techniquement, elle aurait dû faire un autre saut intermédiaire pour ne pas prendre de risque, mais elle était fatiguée, courbaturée et énervée d'avoir à se déplacer à chaque fois d'un bout à l'autre du cockpit pour vérifier les calculs de l'ordinateur, alors elle alla directement aux coordonnées fournies par Anamuri.

La zone d'arrivée n'avait rien de remarquable. Aucun trafic, aucun signe de civilisation et certainement aucun Château des Lions.

Grognant, Nyma entra une autre commande pour envoyer un message à Anamuri. Le Fourrier n'était pas doté du même logiciel de cryptage que le Kera ni d'un transmetteur assez puissant pour atteindre la rébellion, alors elle devait s'en tenir à une communication écrite, mais cela ne l'empêcha pas d'être aussi acerbe que possible dans la formulation de sa phrase.

Jolie vue sur les étoiles ici, mais pas de château-vaisseau. Pas de vaisseaux tout court, d'ailleurs. Comment ça se fait ?

Anamuri répondit vite, très brièvement : Ils ont dû trouver une piste pour Shiro. Nous vous recontacterons dès que nous en saurons plus.

Eh bien génial. Six heures de voyage des plus éreintantes juste pour découvrir que Voltron s'était fait la malle sans elle. Et puisque le château était en silence radio depuis la bataille de la veille, les chances d'obtenir une réponse diminuaient à la seconde. Ce qui voulait dire que Nyma était coincée là avec seize humains effrayés, frigorifiés et affamés pour un certain temps.

Elle jeta un œil à la porte, se demandant pour la énième fois où Val était passée. Cela faisait désormais une demi-heure qu'elle était partie reprendre contenance, ce qui lui paraissait bien long.

Malgré sa détermination à ne pas s'en soucier, Nyma commença à s'inquiéter. Elle jeta un œil au tableau de bord, puis au vide intersidéral qui s'étendait devant elle, avant de soupirer et de se lever. Jouer les thérapeutes ne figurait pas haut dans sa liste de passe-temps favoris, mais elle n'allait pas rester sans rien faire alors que Val était peut-être en détresse juste derrière sa porte. Nyma s'était déjà retrouvée à sa place. Elle était elle-même à deux doigts de s'effondrer. Elle savait à quel point ça pouvait être dur.

— Val ? fit-elle, ouvrant la porte des quartiers de l'équipage.

Les deux couchettes étaient toujours rangées et le placard bien fermé. Mais le voyant du verrou de la salle de bain était allumé. Fronçant les sourcils, Nyma s'approcha de la porte et toqua doucement.

— Tout va bien, là-dedans ?

Il n'y eut pas de réponse. Du moins, Nyma n'en entendit pas et son cœur s'emballa. Elle toqua à nouveau, avec un peu plus de force.

— Val ?

Rien. Nyma se mit à taper lourdement sur la porte, puis poussa un juron et retira le panel qui recouvrait les contrôles de la porte. Deux ans plus tôt, cette porte n'arrêtait pas de buguer et ils devaient la déverrouiller manuellement dès qu'ils voulaient entrer. Heureusement, Nyma savait encore comment faire et moins de cinq secondes plus tard, la porte s'ouvrit dans un sifflement.

Elle remarqua aussitôt Val, assise dos à la porte de la douche, le rasoir de Rolo dans la main. Des touffes de cheveux empêtrés recouvraient ses épaules et le sol autour d'elle comme une colonie de mousse dans une forêt alien. Les mains de Val tremblaient et elle serrait les paupières en poussant des halètements paniqués.

Vrekt, siffla Nyma, se précipitant dans la pièce.

Elle détacha le rasoir des mains de Val, cherchant des traces de sang. Il n'y en avait pas. Il n'y avait pas le moindre signe de blessure, mis à part le vieux bleu sur son visage et la brûlure à moitié guérie le long de sa joue et de son oreille, là où un laser perdu l'avait effleurée.

— Val. Val, respire avec moi, ok ?

— Je peux pas, murmura Val. (Elle chercha à reprendre le rasoir, puis gémit et se replia sur elle-même, laissant tomber sa tête entre ses genoux.) Je peux pas.

Nyma lui fit signe de se taire, lui frottant les bras.

— Respire. Allez, Val. Tu peux le faire.

Elle se rendit compte un peu tard qu'elle imitait Rolo. Ils s'étaient retrouvés dans cette pièce un mois après la perte de leur équipage, de leurs amis. Toutes les barricades que Nyma avaient bâties autour de ses émotions s'étaient effondrées, et à cause de quoi ? De rien. D'une photo qu'elle avait trouvée d'elle et Tella, se tenant les bras et souriant devant leurs nouvelles trouvailles. Une relique du passé. Un nouveau coup de poing dans une blessure qui n'avait même pas commencé à se refermer.

Elle s'était assise au même endroit que Val, penchée sur cette vieille photo, pleurant toutes les larmes de son corps tandis que Rolo cherchait à calmer les vagues d'agonie qui la secouaient.

Puisque Rolo s'y prenait mieux pour ce genre de choses de toute façon, Nyma joua le jeu. Elle répéta les phrases qu'il lui avait sorties ce jour-là et bien qu'à l'époque elle les avait trouvées banales et vides de sens, elles semblaient aider Val. Ou du moins, la voix de Nyma l'aidait.

Alors elle continua de parler, se sentant idiote, jusqu'à ce que la respiration de Val se calme. Elle était toujours blottie contre la douche, mais elle semblait désormais plus fatiguée que paniquée.

Nyma mit fin aux platitudes, son regard se posant sur le rasoir qu'elle avait fait glisser de l'autre côté de la petite salle de bain.

— Qu'est-ce que tu cherchais à faire ?

— Je voulais me couper les cheveux, dit Val, se tournant vers le mur. (Elle porta une main à ses cheveux, emmêlés et terriblement fins maintenant qu'elle avait passé une demi-heure à les tailler, et tout aussi ternes et sales que jamais.) Ça me démangeait.

Nyma vit le peigne reposant à quelques pas de là, quelques dents en moins et recouvert de touffes de cheveux sombres et bouclés. Elle sut alors dans quelle situation elle se trouvait. Nyma n'y connaissait pas grand-chose en matière de cheveux puisque les Rylossiens n'en avaient pas, mais elle avait vu Rolo galérer un peu avec. Il se plaignait de nœuds et se les coupait quand ils devenaient trop longs, et bien qu'au début, Nyma en avait l'estomac retourné, elle avait fini par en venir à la conclusion que les cheveux relevaient à dix pourcents de décoration et à quatre-vingt-dix pourcents de source d'ennuis.

Et Nyma n'avait pas besoin de lire dans les pensées de Val pour savoir que son séjour dans les prisons de l'Empire n'avait pas été des plus plaisants. Elle en avait assez vu dans les rapports qu'elle avait volés.

— Tu veux continuer maintenant ou tu veux remettre ça à plus tard ? demanda-t-elle.

Val leva la tête, visiblement surprise, et cligna plusieurs fois des paupières. Son regard se posa sur le rasoir et elle blanchit, mais elle rassembla son courage.

— Ça va empirer le plus longtemps je reste avec… avec…

Elle se tut, soulevant une mèche de cheveux pleine de nœuds de son épaule.

Nyma hocha la tête, reprenant le rasoir.

— Toi ou moi ?

— Quoi ?

— Tu préfères t'en charger seule ou que je le fasse ?

Val hésita plus longuement cette fois-ci, puis se retourna brusquement et ramena ses cheveux derrière ses épaules.

— Fais ça vite ?

— Bien sûr, dit Nyma. Tu les veux courts comment ?

— Je m'en fiche. Je les aurais complètement rasés si je n'avais pas peur de m'écorcher plus qu'autre chose.

Son ton était sarcastique, mais Nyma entendit le désespoir qui se cachait sous la surface. Elle soupira, se préparant mentalement, puis leva les cheveux de Val et les coupa juste au niveau des épaules avec deux-trois bons coups de rasoir. Elle mena ensuite Val devant le lavabo, l'aidant à se mouiller les cheveux pour faciliter leur démêlage. Couper directement les nœuds aurait été plus simple (et elle dut en effet arracher quelques touffes près du crâne de Val), mais les cheveux en haut de sa tête semblaient en meilleur état que le reste et Val semblait moins dérangée par les tiraillements de ses doigts que par le grattement du rasoir derrière son oreille.

Elles allèrent s'installer sur la couchette de Nyma, qui s'assit les jambes croisées derrière Val. Celle-ci resta crispée un long moment avant de commencer à se détendre. C'était un long travail, mais jusqu'à ce qu'Anamuri la recontacte, Nyma n'avait littéralement rien de mieux à faire.

— Merci, dit Val au bout d'un moment, faisant ralentir Nyma dans ses mouvements.

— Tu n'as pas besoin de me remercier, Val.

Val secoua la tête, accrochant quelques nœuds aux doigts de Nyma au passage.

— Non, vraiment. Je– Tu t'en sors pas mal, en fait. Je ne m'y attendais pas.

— De quoi, avec les cheveux ? (Nyma haussa les épaules, dénouant une mèche derrière l'oreille de Val.) Honnêtement, j'y vais à l'instinct.

Val rit faiblement et ramena ses genoux contre son torse.

— Je ne parlais pas des cheveux. Enfin, oui, tu n'es pas si mauvaise que ça, tout compte fait. Je voulais parler du reste. Du… réconfort. Le fait de m'avoir calmée. Je ne t'aurais jamais prise pour quelqu'un du genre à prendre soin des autres.

Val ne pouvait pas savoir qu'elle venait de toucher un point sensible, évoquant sans le vouloir le passé de Nyma. Cette dernière se figea un instant, puis se rappela à la tâche et se concentra à nouveau sur les nœuds devant elle.

— J'avais deux sœurs, dit Nyma. Feila et Shaw. Plus jeunes que moi. Je n'ai jamais fait ça, exactement. (Elle souleva les cheveux enroulés autour de ses doigts.) Mais le principe est le même.

Val posa son menton sur ses genoux.

— Ah, dit-elle, un sourire dans la voix. Ça explique tout.

— Ça explique quoi ?

Val tourna juste un peu la tête, rencontrant le regard de Nyma.

— Ça me semblait familier pour une raison quelconque. Maintenant, je comprends mieux. (Elle soupira, fermant les yeux et cherchant le contact des mains de Nyma.) Tu aurais parfaitement ta place auprès de ma famille.

Une vague d'émotions traversa Nyma et une boule dans sa gorge l'empêcha de répondre. Elle parvint à sourire, les larmes aux yeux, et serra l'épaule de Val, arrêtant brièvement son ouvrage. Val leva la main pour la poser sur celle de Nyma, sa peau chaude et calleuse, ses doigts ayant cessé de trembler.

Elles restèrent comme ça un long moment, puis Nyma se remit au travail en silence.