Chapitre 4
Faux horizons
Val observa les étoiles, essayant de ne pas s'arrêter sur la distance qui la séparait de chez elle. Pour la première fois depuis longtemps, elle pensait à sa famille. Comme elle avait disparu dans des circonstances similaires à celles de Lance, ses parents devaient la croire morte. Sebastian avait déjà du mal à se concentrer sur ses études depuis le soi-disant décès de Lance. Ça n'avait pas dû s'arranger.
Et Luz et Mateo, alors ? Val leur avait promis que Lance était en vie (et elle avait raison, alors dans ta face, la Terre), mais maintenant qu'elle avait disparu, comment pourraient-ils la croire ?
Soupirant, Val se passa les doigts dans ses cheveux courts. Ils étaient secs et frisés, résultat de deux mois passés sans peigne ni shampoing. Honnêtement, à ce stade elle ferait mieux de se raser la tête et tout reprendre à zéro. La seule chose qui l'en empêchait, c'était que c'était déjà la première fois qu'elle avait les cheveux aussi courts depuis le collège. Elle les avait toujours eus longs et c'était le seul truc dans son apparence qui ne la complexait jamais.
Eh bien, se dit-elle. Ça ne pouvait pas durer.
C'était bête de se prendre la tête pour ça, mais Val se retrouvait au bord des larmes à chaque fois que ses doigts arrivaient au bout de ses mèches un peu trop vite, comme si c'était plus que des cheveux qu'on lui avait pris.
C'était sa vie, désormais. Elle était coincée entre deux extrêmes : soit prise dans un tourbillon incontrôlable, constamment sur le point de pleurer, paniquer ou exploser, voire les trois à la fois ; soit aspirée par le vide de son cœur, incapable de ressentir quoi que ce soit. Le seul moment de paix qu'elle avait connu depuis son évasion remontait à la veille, quand Nyma lui avait doucement brossé les cheveux.
Val aurait voulu que ça ne se termine jamais. Ce sentiment de paix, sa compagnie, le contact. Le glissement des doigts de Nyma contre son crâne avait quelque chose d'intime que Val voulait vraiment retrouver.
Elle s'interrompit dans cette réflexion, jetant un œil gêné par-dessus son épaule. Nyma se reposait dans l'autre pièce, vu qu'elle n'avait pas dormi de la nuit (encore une fois). Val avait presque dû la virer du cockpit en lui promettant qu'elle la réveillerait au moindre changement.
Quelques heures s'étaient écoulées depuis et Val commençait à se sentir seule. C'était le troisième jour de leur évasion et elle s'était réveillée avec un soudain besoin de contact humain (ou non humain, peu importe). Depuis des mois, les seules personnes qu'elle avait côtoyées étaient Luis, Yir et les Galras qui menaient des expériences sur elle. Luis était mort et Yir était resté·e sur l'Espoir de Kera pour essayer de contacter sa famille. Val lui avait assuré que ça ne la dérangeait pas et c'était la vérité, sur le coup. Mais à présent…
C'était comme si la part d'elle capable de solitude s'était activée durant son séjour dans la prison galra et la voilà qu'elle s'était éteinte d'un coup, la laissant avec un sentiment de vide impossible à combler. Elle s'était rapprochée des autres réfugiés au petit-déjeuner, s'était tenue assez près de Layeni pour sentir la chaleur de son corps pendant qu'elle distribuait une liste de tâches aux autres, pour les occuper, les empêcher de se renfermer sur eux-mêmes.
Et là elle se sentait agitée, remuant sur place, son regard se posant sur la porte toutes les dix secondes. Nyma allait bientôt se réveiller. Pas vrai ?
Elle devrait peut-être aller voir, vérifier que tout allait bien.
Non. Non, c'était stupide. Val s'arrêta alors qu'elle s'apprêtait à se lever, se rassit et croisa les jambes, faisant une liste mentale de tout ce que Nyma lui avait demandé de surveiller. Tous les indicateurs étaient au vert, les scanners ne montraient que le vide de l'espace, le système de communication était silencieux et l'équipement de vie était en parfait état… et Val s'ennuyait et se sentait tout aussi seule que deux minutes plus tôt.
Grognant, Val s'affala sur son siège, puis céda à l'envie d'aller voir Nyma. C'était juste pour jeter un œil, se dit-elle. Elle passerait simplement la tête dans la chambre pour voir si Nyma dormait toujours (ce qui serait bien pour elle), puis elle retournerait à sa place et trouverait une autre distraction. Il faudrait qu'elle répète le sermon qu'elle allait donner à Lance pour être parti faire la guerre à un empereur alien maléfique sans même dire au revoir à sa mère.
La porte siffla quand Val appuya sur le bouton et il lui fallut trois secondes pour remarquer que Nyma était assise dans son lit, fixant un petit écran transparent. Elle leva brusquement la tête, plissant les yeux en glissant la tablette sous son oreiller.
— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-elle en se levant d'un bond.
— Euh…
Val chercha une excuse, mais elle ne pouvait pas dire qu'elle ne voulait pas être seule sans paraître ridicule.
Nyma s'arrêta, fronçant les sourcils.
— Quoi ? Qu'est-ce qui s'est passé ? On est attaqués ?
— Non, dit Val, puis, puisque Nyma la regardait toujours avec insistance, elle précisa. Je… m'ennuyais.
— Tu t'ennuyais.
Val fit la grimace, se félicitant d'avoir donné l'impression d'avoir huit ans.
— Euh… oui ?
Nyma souffla, passant à côté de Val.
— Sérieux. Tu t'ennuyais ? Tu m'as dit que tu pouvais monter la garde quelques heures sans problème.
C'était avant que Val ne réalise à quel point c'était horrible de rester seule dans une petite pièce sombre. À quel point ça lui rappelait une cellule galra.
Mais elle n'allait jamais lui dire ça. Elle se reprit, carra les épaules et partit à la suite de Nyma.
— Je voulais juste me dégourdir les jambes, ok ? Je vérifiais si tu dormais encore et si c'était le cas, j'aurais attendu encore une heure ou deux. C'est pas très grave.
— Pas très– (Nyma rit, passant les mains sur son visage.) Val, je comprends que tu ne sois pas habituée à la vie en solitaire au beau milieu de l'Empire Galra, mais ne baisse pas ta garde. Jamais. Sinon, on va tous mourir.
L'estomac de Val se retourna en y pensant, mais elle refusait de se laisser intimider.
— Ce n'était que cinq secondes, Nyma. Calme-toi.
Nyma pivota et la lumière toucha son visage dans un angle parfait pour souligner les traces de larmes sur ses joues. Val en eut le souffle coupé et elle rejoua dans son esprit le moment où Nyma l'avait remarquée à la porte. Sa respiration irrégulière, comment elle s'était figée avant de se retourner rapidement. Sa mauvaise humeur actuelle.
— …peut pas leur donner cinq secondes, Val ! disait Nyma, qui n'avait pas remarqué la révélation soudaine de Val.
— Tu pleurais ?
Nyma se coupa au milieu de sa tirade et Val se dit soudainement que lui poser la question comme ça n'était pas la meilleure idée qu'elle aurait pu avoir.
Mais Nyma ne se mit pas en colère comme Val s'y attendait. Son nez fut pris d'un léger rougissement, puis son expression se fit neutre.
— Va donc te dégourdir les jambes, dit-elle, son ton ne souffrant d'aucune protestation. Je vais monter la garde.
Ce rejet lui fit plus de mal que Val ne voulait l'admettre et elle entama plusieurs répliques cinglantes avant de tourner les talons et de quitter la pièce sans un mot. Alors Nyma voulait la jouer comme ça, hein ? Elle pensait que Val ne pouvait pas la voir pleurer ? D'accord. Val s'en fichait. Elle quitta le cockpit en tapant des pieds, laissant ses bottes trop larges mettre du poids à son départ.
Elle s'arrêta dans les quartiers de l'équipage quand la porte se ferma derrière elle, une tempête sans forme faisant rage dans ses os. C'était une furie sans but et sans direction et Val savait qu'elle n'avait pas de raison d'être aussi en colère. Nyma avait sa fierté et n'aimait pas montrer de faiblesse, Val n'avait aucun droit de la juger. La fierté, le besoin d'être forte et sa fureur envers Iverson étaient tout ce qui lui avait permis de supporter la cérémonie commémorative de Lance et les centaines de condoléances hypocrites qu'on lui avait offertes par la suite. Elle ne comprenait que trop bien le besoin de tout contrôler.
Mais ses émotions lui échappaient complètement, s'alimentant mutuellement et formant une tempête qui lui était familière depuis qu'elle était montée à bord du Fourrier.
Peut-être que se dégourdir les jambes était une bonne idée.
Son regard se posa alors sur la couchette de Nyma, sur l'oreiller sous lequel elle avait glissé la tablette qu'elle regardait–
Non.
Val n'allait pas fouiner. Même si elle était en colère contre Nyma. Contre l'univers, en fait. Non. Ce n'était pas une raison pour violer la vie privée de Nyma.
Mais son ego meurtri n'était pas vraiment le sujet, pas vrai ? Elle voulait l'aider et pour ça, elle devait savoir quel était le problème. Si Nyma ne voulait pas lui dire, elle devait le découvrir d'elle-même. Pas vrai ?
Elle s'en convainquit en s'approchant à pas de loup de la couchette, jetant un œil à la porte du cockpit pour s'assurer qu'elle était bien fermée. La honte battait dans ses veines alors qu'elle soulevait l'oreiller pour prendre la tablette cachée dessous.
Ce n'était pas vraiment une tablette. C'était plutôt un morceau de verre de la taille d'un portable un peu plus grand que la moyenne qui s'illumina quand Val passa la main sur la surface. L'écran était verrouillé et, fronçant les sourcils, Val l'inclina pour mieux voir les traces de doigts et copier le symbole. Il lui fallut deux essais avant de débloquer l'appareil.
Elle n'eut pas besoin de chercher ce que Nyma regardait. C'était une photo, toujours affichée à l'écran, montrant une Nyma plus jeune et plus heureuse souriant de toutes ses dents à l'attention d'une alien costaude à la peau verte, le crâne rasé et de grands yeux, qui l'enlaçait par derrière. Elles se tenaient devant un vaisseau, ce vaisseau, et l'émotion qui brillait dans les yeux de cette alien en regardant Nyma était évidente.
À travers la porte, Val entendit Nyma bouger, marmonnant dans sa barbe. Val remit rapidement la tablette à sa place sous l'oreiller et fonça vers l'ascenseur.
— Et Chris est à la tête du groupe qui se charge de trier les vêtements.
Layeni se tut et Val se rendit compte qu'elle s'était perdue dans ses pensées. Elle était descendue au hangar il y a vingt minutes, se laissant distraire par le chaos et la compagnie, mais son esprit revenait sans cesse à la photo qu'elle avait vue sur la tablette de Nyma.
Elle n'aurait pas dû regarder. Elle le savait. Ça ne l'avait pas empêchée de fouiner, bien sûr, mais ça lui retournait l'estomac. Elle se prit à penser à l'autre personne sur la photo : qui elle était, ce qui lui était arrivé, comment elle avait rencontré Nyma. Val eut beau se dire que ça ne la regardait pas, rien n'y faisait. Quand elle avait une question, elle creusait et creusait jusqu'à trouver la réponse. Elle était comme ça.
— Désolée, dit-elle à Layeni. Je sais que c'est important, mais je n'ai pas la tête à ça, aujourd'hui.
Layeni la regarda avec sympathie, ce qui renforça sa culpabilité. Elle ne pensait pas aux Galras ou aux cristaux qui poussaient dans son corps. Elle ne pensait pas aux cauchemars qui la gardaient, non, les gardaient tous éveillés jusqu'au petit matin.
Elle ne pensait qu'à Nyma.
Soupirant, Layeni lui serra les épaules.
— Ne t'inquiète pas. L'important, c'est de rester occupé. Tout va bien, là-haut ?
Elle indiqua le plafond et le cockpit qui se trouvait au-delà et Val résista à grand-peine à l'envie de lui rire au nez.
— Aussi bien que le reste de ma vie, ironisa-t-elle, avant de se frotter le front. Non, désolée. Ça va. Je m'occupe, j'essaie de ne pas penser à… quoi que ce soit. J'avais juste besoin d'un peu d'air.
— C'est ça, les espaces étroits, dit Layeni en hochant la tête. Tu n'es pas la seule qui a du mal avec ça.
Val allait rejeter sa compassion, mais elle remarqua les lignes qui s'étaient creusées autour de ses yeux, la manière dont elle jetait des regards aux casiers de rangement le long du cargo. Val n'avait écouté son rapport qu'à moitié, mais elle se rappela que Layeni avait fait état de leurs ressources personnellement. Elle avait dû passer un long moment dans ces boîtes sombres.
— Et toi ? s'enquit-elle donc. On t'a déjà demandé si tu allais bien ?
Les coins de la bouche de Layeni se relevèrent dans un sourire, mais elle secoua la tête.
— Je tiens le coup. Mais… merci. De poser la question.
Val haussa les épaules.
— On doit se soutenir les uns les autres, dit-elle, portant la main à sa cicatrice sans pouvoir s'en empêcher. Personne d'autre ne le fera.
Layeni grogna son accord, touchant sa propre clavicule. Ils avaient fait un sondage la nuit dernière après avoir quitté le Kera. Il y avait à l'origine vingt prisonniers humains sur le vaisseau de Vanda. Quatre étaient morts durant l'évasion, Luis compris. Onze des seize survivants avaient servi au projet Balméra, dont Val et Layeni. Tous avaient la même cicatrice à la clavicule, là où le premier cristal avait été implanté. D'autres avaient une poignée de cicatrices supplémentaires. Aucun ne souffrait d'effets secondaires, mais Val ne pouvait pas s'empêcher de s'inquiéter. Elle ne pouvait pas faire confiance à quelque chose qui sortait des laboratoires de Vanda, surtout les tumeurs brillantes qu'on lui avait offertes.
Bien sûr, elle ne pouvait rien y faire pour le moment, sinon sourire et rassurer tout le monde que tout irait bien. Les paladins de Voltron sauraient les aider. (Elle essayait de ne pas trop penser au fait que Lance en faisait partie. Lance, pour qui Val avait toujours voulu être forte, confiante et maîtresse d'elle-même. Lance, qui avait sûrement toujours besoin qu'elle joue le rôle d'une grande sœur. Lance, qui venait d'avoir dix-huit ans et qui livrait déjà une guerre qui les dépassait tous.)
Val soupira, s'installant à côté de Layeni sur une pile de caisses.
— Comment j'en suis arrivée à devoir m'occuper de tout ce bazar ? demanda-t-elle.
Elle n'attendait pas de réponse, mais Layeni rit doucement.
— Tu fais ce qui doit être fait. Tu fais en sorte de montrer aux autres qu'ils ne sont pas seuls. C'est ça qui définit les héros.
Les héros ? Val secoua la tête, incrédule. Elle ne méritait pas ce titre. Elle ne faisait qu'écrire et raconter des histoires, laissant aux autres les actes de bravoure qui valaient la peine d'être relatés. Lance… Lance était un héros. Val essayait simplement de s'en sortir.
Val avait onze ans la première fois que Lance l'invita à jouer aux Combattants de l'espace avec lui. Il avait six ans et il était déjà obsédé par tout ce qui se rapportait au cosmos : Star Wars et Star Trek, les récits au sujet de Mars, de Vénus et d'autres endroits aux noms surréels.
Il avait de la chance que Lena soit aussi compréhensive. Une baby-sitter normale se serait lassée de regarder toujours les mêmes films, encore et encore. Mais pas Lena. Lena laissait Lance parler de Jedis pendant des heures. Lena se servait de tubes de papier toilette pour construire des pistolets lasers et mettait en scène des combats épiques dans le jardin. Lena inventait des histoires de dictateurs aliens faisant souffrir leur peuple, un peuple qui n'attendait que Lance pour le sauver.
Val et Sebastian n'étaient pas assez grands pour rester seuls à la maison quand leurs parents sortaient, alors ils passaient l'après-midi à lire chez Lance pendant que Lena occupait ce dernier.
Parfois, comme cette fois-là, Lance les invitait à rejoindre sa toute dernière aventure.
— Tu peux aussi être un héros ! avait-il déclaré, croisant les bras sur les genoux de Val.
Il lui avait fait un grand sourire, comme si n'importe qui se réjouirait d'avoir l'opportunité de tuer des aliens imaginaires.
Val avait ri en lui ébouriffant les cheveux.
— Je ne suis pas aussi brave que toi, petit cousin.
Lance avait fait la moue, aplati ses cheveux, puis l'avait regardée d'un air boudeur.
— Pourquoi ?
— Parce que, avait-elle répliqué en lui tapotant le nez. Je ne me bats pas.
— Tu te bats tout le temps avec Sebastian.
Val ne pouvait pas vraiment le contredire (surtout que son frère, assis à côté le nez plongé dans un rire, s'était mis à ricaner).
— Ok, mais ce n'est pas la même chose. On se dispute. Là, c'est un vrai combat. (Enfin, ça dépendait de votre définition de « vrai ».) Du genre mené par un chevalier en armure dorée. Moi, je ne suis qu'un rat de bibliothèque.
— Ça veut dire que tu connais plein de trucs, avait défendu Lance. Tía Lena dit toujours qu'il faut connaître des trucs pour gagner des combats.
Lena était arrivée derrière Lance, le soulevant pour le jeter sur son épaule, le faisant hurler de rire.
— Le petit monstre a raison, Val, avait-elle dit en souriant. Tu pourrais aussi être un héros si tu le voulais. On a besoin d'alliés pour combattre le méchant roi Boueux.
Lance, fronçant les sourcils, s'était redressé sur l'épaule de Lena.
— On a arrêté le roi Boueux la semaine dernière, avait-il déclaré avec mauvaise humeur. C'est le Bar Moniak maintenant.
— Le Bar Moniak ? avait répété Val, le sourcil haussé.
Lena avait ri, tapotant la jambe de Lance.
— Le Baron Démoniaque, avait-elle expliqué. Mais je préfère le Bar Moniak. (Elle avait penché la tête de côté, la main tendue.) Alors, t'en dis quoi ? Tu nous aides ?
Val avait soupiré, mais elle n'avait jamais su résister au regard de chien battu de Lance. Elle avait donc rejoint le combat, détruisant trois drones de contrôle du méchant Bar Moniak et laissant à Lance la voie libre pour s'occuper du big boss tout seul, sauvant Sebastian-la-demoiselle-en-détresse au passage.
Elle avait dû le reconnaître, ça faisait du bien d'être un héros, de temps en temps.
Au final, Nyma céda avant Val, qui avait évité le cockpit tout l'après-midi en prétendant vouloir lui faire de l'air. En fait, elle avait surtout peur d'empirer les choses.
Mais alors qu'ils étaient occupés à construire quelque chose qui se rapprochait plus de vrais lits que les piles de vêtements dont se servaient les réfugiés, ceux-ci se murèrent soudain dans le silence. Val pivota pour chercher la source de cette perturbation et se retrouva nez à nez à Nyma, qui passa une main le long d'une de ses antennes en fixant le sol.
— Je voulais m'excuser. Pour tout à l'heure. (Ses yeux violets se posèrent brièvement sur elle avant de se porter à nouveau sur le sol.) Je me suis défoulée sur toi et c'était nul.
Avant que Nyma ne puisse mettre encore plus à mal sa fierté, Val s'avança et enroula ses bras autour de sa taille.
— Je comprends, dit-elle. Et je suis désolée d'avoir mis mon nez où ça me regardait pas.
La main de Nyma vint lui prendre le bras.
— Non. (Sa voix trembla et elle la baissa tant que même Val eut du mal à l'entendre, alors qu'elle parlait droit dans son oreille.) Ne t'excuse pas. J'étais en colère parce que Rolo a toujours été celui qui me poussait à m'ouvrir, à parler de ce que je ressens et autres conneries thérapeutiques du genre.
Val rit, se surprenant elle-même.
— Je m'y connais pas trop en thérapie, mais on essaie de se construire des sommiers et des matelas avec des bibelots de l'espace, si ça te dit ?
— Des… sommiers ?
Nyma recula et regarda les travaux qui se déroulaient le long du mur du fond. Val sourit et lui tendit quelque chose qui ressemblait à une perceuse sans extrémité que les humains ne comprenaient pas comment s'en servir. Nyma l'observa un court instant, puis se mit à rire, ce qui était déjà mieux que ce qu'elle faisait seule dans le cockpit ces dernières heures.
— Ok, fit-elle. Dis-moi ce que je dois faire.
Une heure plus tard, les lits étaient terminés, constitués de « matelas » hasardeux faits de vêtements, bâches et de sortes de cacahuètes qui maintenaient étrangement bien leur forme. Quelques réfugiés étaient toujours visiblement mal à l'aise en présence de Nyma, mais Layeni et plusieurs autres lui tapotèrent l'épaule et la remercièrent pour son aide, qui leur avait été précieuse puisqu'elle était la seule qui savait ce qu'était plus de la moitié des choses se trouvant dans son vaisseau.
Une fois leur ouvrage terminé, Nyma retourna dans le cockpit, incitant Val à la suivre en lui promettant une bière. Ou du moins, l'équivalent spatial d'une bière. Nyma appelait ça de l'henadt, mais sa description lui donnait tout l'air d'un alcool, ce qui suffit à convaincre Val.
La boisson se révéla un peu plus forte que de la bière et un peu moins amère, mais elle réchauffa quand même les entrailles de Val.
Les bouteilles s'enchaînèrent et sa langue se délia bien vite, ses pensées s'échappant d'elle comme des cailloux dévalant une montagne. Elle parla à Nyma de sa famille, même si elle avait du mal à garder le fil de ses histoires. La fois où son frère lui avait volé ses Barbies pour recréer une scène de Macbeth se mélangea à la fois où Val et Lance avaient adopté un chat perdu et se l'étaient échangé pendant une semaine entière avant que les adultes ne découvrent le pot aux roses, cette histoire se perdant elle-même dans une explication du gouvernement américain. (Val ne savait pas ce qui l'avait lancée sur le sujet, ni pourquoi ça avait de l'importance, mais Nyma l'écouta avec autant d'attention que pour le reste.)
— Lance est vraiment le meilleur, dit-elle, essayant d'en revenir à la discussion de départ. J'arrive pas à croire que c'est un paladin.
Nyma ricana, le nez dans sa bouteille presque vide.
— Tu me le fais pas dire.
Val rit un peu plus fort que nécessaire.
— Quoi, pas fan de Lance ? Je sais qu'il peut être un peu… (Elle agita vaguement les mains, souffla un peu et Nyma se mit à glousser.) Mais c'est un brave gosse. Le meilleur. Je ne sais pas ce que j'aurais fait s'il était vraiment mort.
— Tu l'aimes, dit Nyma, souriant toujours.
Elle semblait surprise et Val fronça les sourcils.
— Bien sûr que je l'aime.
Nyma secoua la tête avant que Val ne puisse monter sur ses grands chevaux, puis s'appuya contre le dossier de son siège et regarda le plafond.
— Ouais. C'était surtout ma faute, j'imagine.
— Ta faute ?
— Disons juste que Lance et moi, on est partis du mauvais pied.
Elle leva sa bouteille, agitant le fond de sa bière cosmique en observant le goulot un très long moment.
— Et toi, alors ? demanda Val avec précaution. Tu as une famille ?
Nyma haussa les épaules.
— Je n'ai pas grand-chose à en dire.
— Tu m'as dit que tu avais des sœurs. T'as des histoires à me raconter sur elles ?
— Pas vraiment. (Nyma fixait son henadt comme si elle envisageait de s'en prendre une autre.) Ça fait dix ans que je ne les ai pas vues.
Val pivota pour la regarder et à en juger par la pièce qui tournait autour d'elle, les boissons extraterrestres étaient bel et bien plus fortes qu'une bière habituelle.
— Dix ans ? Bah putain.
Nyma sourit légèrement.
— J'aurais pas dit mieux.
— Alors quoi, t'étais seule avec Rolo ? Enfin… (Val fronça les sourcils.) Rolo et cette fille.
— Cette fille ?
— Celle de la photo. Je l'ai vue sur ton espèce de téléphone.
Val ravala un bâillement et leva les pieds sur son siège. Elle était consciente d'avoir regardé cette photo en douce et qu'elle aurait peut-être dû en ressentir de la honte, mais elle avait du mal à s'en soucier à présent.
— Pardon. J'étais curieuse.
Nyma, heureusement, le prit sans sourciller.
— Tella.
Val se tourna vers elle.
— Elle s'appelait Tella. (Nyma marqua une pause, faisant rouler sa bouteille vide entre ses mains.) Je crois que je l'aimais. Elle est morte, comme tous les autres. Rolo. Beezer. Gard. Zek. Arathina.
Sa voix trembla et elle s'interrompit un instant pour se racler la gorge.
— On savait tous dans quoi on s'embarquait. On ne peut pas se battre contre l'Empire sans prendre de risques. J'aurais juste voulu ne pas être la dernière encore en vie.
Le cœur de Val se serra pour Nyma, pour la douleur qui perçait dans sa voix, pour ses yeux larmoyants qui faisaient tout pour éviter de la regarder. Posant sa bouteille, Val pivota et tendit un bras tremblant vers Nyma, lui serrant la main.
— Eh bien, je suis contente que tu t'en sois sortie, dit-elle avec conviction.
Nyma eut l'air surprise, puis ses lèvres tremblèrent, les larmes se mettant à couler.
— Val… dit-elle. Je ne– Tu ne devrais pas… (Elle ferma les yeux, pressant ses paumes contre ses paupières.) Je ne suis pas une bonne personne, Val.
— Bien sûr que si.
— Non.
Nyma la regarda et Val eut l'impression d'observer une personne dont tous les murs venaient d'être brisés. Nyma ne rencontrait pas vraiment son regard. Son visage se froissait sans cesse pour essayer de retenir ses larmes.
— Tu ne me connais pas. Tu ne sais pas ce que j'ai fait. Tu ne sais pas à quel point c'est facile pour moi de jeter les autres dans la fosse aux monstres pour sauver ma peau.
Val posa le menton sur ses genoux, plissant les lèvres.
— Tu m'as coupé les cheveux.
Nyma la regarda, bouche bée.
— Je– quoi ? C'est quoi le rapport ?
— C'est que tu l'as fait, dit Val.
Elle avait du mal à trouver les bons mots pour exprimer à quel point la gentillesse de Nyma l'avait touchée. Tout comme un geste doux pouvait sembler à la fois étrange et familier, un moment d'honnêteté pouvait vous en dire plus au sujet d'une personne que tous les faux semblants de l'univers.
— Une mauvaise personne ne prendrait pas soin d'une inconnue comme ça. Je ne sais pas si tu as remarqué, Nyma, mais je ne suis qu'une loque. Une loque mélodramatique et collante qui ne peut pas fermer les yeux deux secondes sans penser qu'on a aucune chance et tu es la seule chose qui me permet de tenir le coup. Merde, Nyma, tu m'emmènes à l'autre bout de l'univers pour retrouver mon cousin. Comment peux-tu croire que tu n'es pas une bonne personne ?
Un air d'agonie traversa le visage de Nyma avant de disparaître aussitôt, et elle se replia sur son siège.
— Je t'amène à Lance parce que comme ça, il ne pourra pas dire non quand je lui demanderai de m'aider à retrouver Rolo.
Les mots s'écoulèrent d'elle comme d'une cascade et elle regarda Val comme si elle s'attendait à la voir exploser. Et c'était peut-être à cause de la bière spatiale, mais Val ne voyait pas ce qui était censé l'enflammer.
— J'aurais dû y penser, dit-elle, fusillant le fond de sa bouteille vide du regard. Merde, alors. Maintenant, ça m'énerve encore plus qu'on arrive pas à les trouver.
— Tu ne comprends pas ? s'écria Nyma. Je comptais t'utiliser. Je te fais traverser cet univers de vrekt pour que tu me serves de monnaie d'échange contre l'aide des paladins.
Val pencha la tête, y réfléchissant. C'était certainement le genre de choses que ferait un chasseur de prime venant de perdre son ami. Quelques jours plus tôt, Val l'aurait sûrement crue sur parole.
Mais elle la connaissait désormais mieux. Nyma était beaucoup de choses : dure et opiniâtre et impatiente et fière et égoïste. Elle était aussi gentille et loyale. Elle savait être à l'écoute et elle savait quand offrir son aide. Val ne la connaissait pas aussi bien que sa propre famille (elle n'avait pas eu assez de temps), mais elle en avait vu assez pour savoir que cet aspect de voleuse pragmatique qui ne protégeait que ses propres intérêts n'était qu'une petite facette d'elle.
Alors Val sourit, se réjouissant de l'air confus que ça lui valut.
— Je ne te crois pas.
Nyma cligna des yeux.
— Pourquoi mentirais-je ?
— Ce n'est pas ça, dit Val. Tu ne mens pas, tu te trompes juste. (Elle tendit la main et tapota le nez de Nyma.) Tu es une bonne personne et je suis contente de t'avoir rencontrée.
Le souffle de Nyma se coupa, ses yeux violets s'écarquillant. Ses yeux étaient comme des géodes. Une beauté cachée à l'intérieur d'un rocher à l'air quelconque jusqu'à ce qu'on l'ouvre. Une beauté qui n'était pas ternie par l'extérieur grossier, mais au contraire amplifiée par celui-ci. Comme Nyma.
Ce ne fut que quand le visage de Nyma tourna à l'écarlate que Val se rendit compte qu'elle avait parlé tout haut. Elle sentit ses propres joues la chauffer et elle essaya de trouver comment se draper des derniers pans de sa dignité.
Elle n'aurait pas dû s'en inquiéter, parce qu'aussitôt après, les lèvres de Nyma se posèrent sur les siennes, chaudes, tendres et affamées, et ses doigts doux et frais lui caressaient à nouveau ses cheveux courts. Val frissonna, approfondissant leur baiser. Son besoin de contact, de proximité, reprit vie au fond d'elle et elle glissa la main dans la nuque de Nyma quand elle fit mine de s'éloigner.
J'en ai marre d'être seule.
Nyma ne résista pas à la supplique silencieuse de Val. Elle recula un peu et, quand Val ne la lâcha pas, elle se ravança aussitôt, brisant l'écart qui les séparait, attirant Val dans son étreinte chaleureuse et il ne fallut pas longtemps avant que Val ne s'y laisser aller.
