Chapitre 5

Gravité

Nyma se réveilla doucement, son mal de crâne se sentant à peine comparé à la douleur vive dans sa nuque. Grognant, elle ouvrit les yeux sur les douces lumières du cockpit du Fourrier. (Enfin, sauf pour la lueur vert néon des indicateurs de statut des systèmes centraux qui lui brûla les rétines comme une supernova miniature.)

Ces lumières ne retinrent pas son attention bien longtemps : elle se tourna, non sans un sursaut d'appréhension, vers le corps chaud et doux pressé contre le sien.

La tête de Val était posée sur son épaule, ses cheveux lui chatouillant la joue. Elle tenait d'une main le bras de Nyma, lui-même enveloppant les épaules de Val tandis que l'autre reposait près d'une bouteille vide qui avait renversé quelques gouttes collantes sur le sol. Quand Nyma essaya de s'extirper de là, Val remua, serrant son bras plus fort et enfouissant son nez dans son cou.

Le cœur de Nyma fit un bond dans sa poitrine d'une manière qui aurait pu être plus plaisante si elle n'avait pas soulevé une vague de nausée.

Sa gueule de bois n'était pas si terrible, pour une gueule de bois, mais elle fut convaincue de rester sans bouger pour le moment. Elle ne l'aurait pas fait de toute façon. (Pas qu'elle ait d'autres raisons de rester là où elle était. Absolument pas.)

La nuit dernière s'embrumait dans les souvenirs de Nyma, pas dans le sens qui se prêtait à une amnésie bien commode, mais plutôt du genre à la pousser à se demander comment les événements avaient pu se précipiter autant. Elles avaient beaucoup parlé de choses que Nyma avait passé bien trop de temps à ignorer et ensuite elles avaient échangé beaucoup de baisers qui, bien que plaisants, soulevaient beaucoup de questions qu'elle n'était pas prête à affronter.

Mais bon, aurait-elle le temps de s'y préparer ? Anamuri pouvait l'appeler d'une minute à l'autre avec des nouvelles de Voltron et Val rejoindrait son cousin, tandis que Nyma…

Le plan de Nyma était de convaincre les paladins de l'aider à sauver Rolo (ou, plus probable, de retrouver son corps) avant de disparaître. Loin d'eux. Loin de la guerre. Seule, à nouveau.

Ce plan lui semblait bien plus merdique ce matin, avec le souvenir des mains de Val sur ses hanches tout frais dans son esprit. Le souvenir de Val sur ses genoux, ses doigts caressant son crâne et les extrémités sensibles de ses antennes. Le toucher de Val était doux comme une plume et assez froid pour la faire frissonner.

Voulait-elle vraiment s'éloigner de ça ? Le pouvait-elle ?

Nyma regarda Val. Endormie, elle était plus détendue qu'elle ne se laissait l'être devant d'autres personnes. Ses cils noirs chatouillaient ses joues. Ses lèvres étaient légèrement entrouvertes, laissant passer son souffle chaud qui s'échouait dans le cou de Nyma.

Ce n'était pas que Nyma était faible face aux jolies filles qui s'endormaient sur son épaule, mais elle ne pouvait nier l'attraction qui se jouait désormais, l'appel irrésistible de la gravité qui la tirait encore et encore vers un endroit où elle s'était juré de ne jamais retourner.

Vrekt de zhet, se dit-elle, laissant sa tête reposer à nouveau contre le mur. Ça ne faisait pas partie du plan.


Nyma s'était toujours dit qu'elle n'était pas romantique. Pour elle, l'amour était un luxe réservé aux âmes chanceuses qui n'avaient pas à se traîner dans les bas-fonds boueux d'un empire éternel. L'amour était une chose folle et délicate qui n'était pas faite pour un chasseur de primes ni pour un rebelle. L'amour avait trop de risques de vous exploser en pleine poire et Nyma était bien trop pragmatique pour se laisser attirer par son chant de sirène.

Oh, elle avait déjà eu des partenaires des femmes pour la plupart, toujours des inconnus, jamais d'hommes. Des personnes qu'elle avait rencontrées en cherchant des pièces. Des jolis minois aperçus dans des tavernes spatiales. Des gens qui riaient de son humour noir et se fichaient qu'elle s'en aille le matin venu.

Nyma n'avait que deux règles en matière d'amour. Un, les hommes étaient des cibles à duper, pas des prix à récolter. Et deux, elle ne s'impliquait jamais avec quelqu'un qu'elle risquait de voir mourir. Ces deux règles l'avaient accompagnée dix ans de sa vie de criminelle et elle ne les avait jamais brisées, bien qu'elle ait une fois contourné la deuxième.

Il n'y avait jamais rien eu de concret entre elle et Tella, l'experte en démolition du Fourrier. Rien qu'elles n'auraient été prêtes à admettre, en tout cas. Il y avait eu des sourires appuyés, des rougissements dissimulés et des contacts bien plus nombreux que Nyma ne l'aurait permis de quiconque d'autre que Rolo.

Mais elles étaient d'abord et avant tout coéquipières. Ce qui se passait à côté ne pouvait pas se permettre de compter.

Tella était restée bien plus longtemps que les autres membres de l'équipage, bien que Nyma n'ait jamais su si c'était à cause d'elle ou parce que Tella n'avait nulle part d'autre où aller. Comme la plupart d'entre eux. Mais la résistance n'était pas une vie facile et peu de personnes y survivaient plus de quelques années. Ceux qui y parvenaient prenaient souvent leur retraite avant que l'Empire ne puisse les attraper.

Rolo n'avait pas à se créer ce genre de limites. Il se liait d'une amitié profonde avec tous ceux qui joignaient l'équipage à la seconde où ils montaient à bord et, oui, cela voulait dire qu'il souffrait à chaque mort, mais cela voulait aussi dire qu'il avait toujours quelqu'un auprès de qui chercher du réconfort. Nyma, qui ne se faisait pas facilement d'amis, n'avait que Rolo et Tella pour la réconforter si l'inimaginable survenait.

C'était peut-être la raison pour laquelle les perdre la terrifiait autant.

D'un autre côté, malgré l'amitié sans soucis que Rolo offrait aux autres, il n'avait jamais perdu la tête face à un petit béguin. Ça ne semblait pas non plus lui demander le moindre effort. Nyma, quant à elle, était du genre à vivement s'attacher dès qu'elle ouvrait son cœur.

Elle s'était fait complètement engloutir, cela ne faisait aucun doute, si bien que quand Tella avait annoncé qu'elle pensait partir, Nyma avait paniqué. Elle n'avait pas voulu lui demander de rester, mais elle était blessée, perdue et émotionnelle et Tella ne pouvait pas ne pas remarquer que Nyma avait passé les trois jours suivants à l'éviter. Elle l'avait acculée, exigeant de savoir ce qui n'allait pas et Nyma n'avait pas eu la force de se retenir.

— Tu ne t'es jamais dit que je ne voulais pas que tu partes ?

Tella avait paru surprise, ce qui l'avait blessée encore plus. Toutes ces étreintes. Ces compliments offerts avec légèreté et soulignés par un doux sourire. Ces tours de garde dans le cockpit passés à rire ensemble pour tout et n'importe quoi et à profiter de la compagnie de l'autre. Et elle la pensait capable de la laisser partir comme ça ?

— Tu peux venir avec moi, avait dit Tella.

— Je ne peux pas quitter Rolo, avait aussitôt répondu Nyma. Ni Beezer. Ils font partie de ma famille tout comme toi, Tella.

Même alors, Nyma n'avait pas pu mettre les mots sur les émotions qu'elle cachait à la vue de tous.

Tella avait fini par rester. Juste un an de plus, le temps qu'ils aient tous assez d'argent pour prendre leur retraite, avait-elle dit.

Elle perdit la vie deux mois plus tard lors d'une mission de sabotage qui avait mal tourné. L'équipage était cerné et Tella, rebelle dans l'âme, avait préféré appuyer sur le détonateur en avance plutôt que de se faire capturer. Rolo, Nyma et Beezer, qui étaient à bord du Fourrier en attendant d'extraire leurs camarades, furent les seuls à éviter l'explosion.

Parfois, Nyma entendait encore les derniers adieux de Tella dans ses rêves. Parfois, elle devait encore se forcer à penser que la déflagration avait détruit le dépôt d'armes qu'ils visaient et que le sacrifice de Tella, de tous ses amis, avait sauvé des centaines de milliers de vies.

Dans ses jours les plus sombres, Nyma se sentait capable d'échanger ces centaines de milliers pour retrouver ce qu'elle avait perdu.


Nyma laissa Val dormir pendant près d'une heure avant que ses muscles endoloris et ses émotions en pagaille n'aient raison d'elle. Elle retira doucement la main de Val de son bras, puis inspecta les environs à la recherche de quelque chose qui pourrait lui faire office d'oreiller à la place de son épaule.

Avant qu'elle ne trouve une solution, Val bougea, s'étirant le dos et gémissant en portant une main à son front. Toujours appuyée sur l'épaule de Nyma, elle leva la tête, ses yeux bleus lui souriant sous ses paupières à peine ouvertes.

— Tu flemmardes, murmura-t-elle.

Nyma fronça les sourcils.

— Quoi ?

— Tu étais… (Val s'interrompit, agitant la main vers le tableau de bord.) Tu étais de… de… Oh, purée. Courage, cerveau. Estabas de servicio. Non, attends, tu parles pas espagnol. Roh. Pourquoi c'est toujours l'anglais, la langue universelle ?

— Euh…

Nyma la dévisagea, confuse, jusqu'à ce que Val se redresse subitement, claquant des doigts.

— Tu étais de garde ! Ha ! (Val leva un poing en l'air, puis grimaça et se serra les tempes.) Aïe. J'imagine que vous autres aliens, vous n'avez pas de remède miracle contre la gueule de bois ?

Nyma se leva, s'appuyant contre le mur jusqu'à ce que son mal de crâne lui fasse du lest, puis aida Val à se mettre d'aplomb.

— Tu devrais y réfléchir à deux fois avant d'accuser les gens de manquer à leurs devoirs si tu veux qu'ils t'offrent un remède à la gueule de bois. Conseil d'amie.

Val avait couvert son visage d'une main, mais elle écarta les doigts histoire de plisser à œil à l'intention de Nyma.

— Ça veut dire que tu en as un ?

— Non.

Val grogna et Nyma sourit en se dirigeant vers le siège de pilote pour faire les vérifications de routine. Elle ne s'inquiétait pas trop : le vaisseau aurait sonné l'alarme au moindre problème pendant la nuit. En fait, elle était quasiment sûre d'avoir eu cette conversation avec Val la nuit dernière. Elles avaient envisagé de retourner aux quartiers de l'équipage pour bénéficier d'un vrai lit, mais Nyma avait décidé qu'il valait mieux rester là pour entendre les alarmes. Programmer le système de sécurité pour se faire entendre depuis l'autre pièce ne lui était pas venu à l'esprit.

Eh bien, sa nuque lui en faisait payer le prix et elle se la frotta en passant en revue les registres du vaisseau. Après quelques secondes, les mains de Val prirent la relève de son massage et Nyma se crispa un moment avant de se forcer à se détendre.

— Val, écoute, commença-t-elle, les yeux rivés sur l'écran, même si elle n'avait aucune chance de se concentrer avec Val qui la touchait. Je suis désolée pour hier soir. J'ai dépassé les bornes.

Val interrompit ses gestes.

— Ah oui ?

— Ouais.

Nyma prit une profonde inspiration, essayant de rassembler ses idées. Elle avait toujours été plus vive à prononcer sarcasmes et insultes plutôt que ses vrais sentiments, mais Val ne méritait pas qu'elle s'entête à refuser d'admettre ce qui s'était passé.

— Je n'ai pas réfléchi quand je t'ai… embrassée. Je suis désolée.

— Moi, je ne regrette rien, dit Val, s'appuyant plus lourdement sur le siège et laissant ses mains dériver vers les épaules de Nyma.

Nyma frissonna, pivotant pour rencontrer le regard de Val.

— Je suis sérieuse, Val. Tu viens de traverser de sacrées épreuves. Je ne veux pas abuser de toi.

— Tu n'as pas du tout abusé de moi, dit Val. Je n'étais pas si bourrée que ça.

— Ce n'est pas ça.

Nyma soupira, se forçant à inspirer avant de commencer à gueuler à tout va.

— Écoute. (Elle ferma les yeux, les visages de ses amis décédés dansant au coin de son champ de vision.) Je ne sais pas pour toi, Val, mais je n'ai jamais été douée pour les relations et j'ai des tas de problèmes.

Après un petit silence, Val fit le tour de Nyma, s'assit sur l'accoudoir du siège de copilote et inclina la tête de côté.

— Si tu ne veux pas d'une relation, Nyma, je ne vais pas t'y forcer.

— C'est bien ça le problème, dit Nyma. J'en ai envie. J'ai besoin de quelque chose à quoi me raccrocher, mais ce n'est pas juste envers toi.

— Ça l'est si moi aussi je me raccroche à toi.

La gorge de Nyma se noua sous l'émotion, l'empêchant de trouver les mots.

— Val…

Val se pencha pour poser sa main sur la sienne.

— On ira doucement, dit-elle. On va prendre le temps d'apprendre à se connaître. De se remettre de… tout. (Elle marqua une pause, se mordillant la lèvre.) Je sais qu'il s'est passé un truc entre toi et Lance et que vous êtes partis du mauvais pied, mais… tu crois pouvoir rester avec nous une fois qu'on aura trouvé Voltron ? Je pourrais lui parler en ta faveur. Voir si on peut arranger les choses.

— Je… j'essaierai, dit Nyma, les yeux fixés sur la main de Val.

— Ok.

Val se leva, s'approchant pour poser ses lèvres sur les siennes. Ce baiser n'avait rien à voir avec ceux profonds et marquants de la veille, mais il était doux et agréable, coupant le souffle de Nyma. Val recula trop tôt, son sourire lui faisant tourner la tête.

— Alors on a le temps de s'y faire.

Elle pivota d'un geste plein de panache, se jeta sur le siège de copilote et afficha les scanners.

— J'attends vos ordres, Capitaine.

Nyma rit, en grande partie de l'absurdité d'être appelée « Capitaine », mais indiqua à Val de mettre le cap sur un autre bout aléatoire de l'espace. Elles n'avaient nulle part où aller en attendant qu'Anamuri les contacte, mais Nyma s'était toujours sentie plus en sécurité quand elle était en mouvement.

Ça devait être logique que ce soit la même chose en matière de relations, alors.


Les deux jours suivants se passèrent sans incident. Val et Nyma se relayèrent dans le cockpit, dormant dans les quartiers de l'équipage quand ce n'était pas leur tour de garde et descendant dans la soute pour aller voir les réfugiés quand elles n'avaient rien de mieux à faire. Val était plus déterminée que jamais à apprendre à piloter le vaisseau et Nyma lui enseignait avec plaisir.

Quand elle ne donnait pas de leçons à Val, elles parlaient : de la Terre, des paladins, de Rolo et Beezer. De Tella aussi, quand Nyma se sentait assez forte pour la mentionner.

Quatre jours après leur escapade du vaisseau-prison de Vanda, Val emprunta le rasoir électrique que Layeni avait trouvé dans la montagne de fournitures. Ceux qui étaient restés prisonniers assez longtemps pour que leurs cheveux soient irrécupérables s'en étaient servi pour se raser le crâne et Val demanda à Nyma de la débarrasser du reste de ses mèches endommagées, la plupart reposant à la base de sa nuque et au-dessus de son oreille droite. Nyma était triste de les voir partir, mais le résultat (que Val appelait « undercut ») lui conférait une certaine beauté tranchante.

En tout cas, Val semblait plus satisfaite de cette coupe de cheveux, ce qui en valait la peine.

Le jour suivant, quand Val eut fini de dormir, elle rentra dans le cockpit vêtue d'affaires à Nyma : un pantalon large juste un peu trop long pour elle et un crop top bleu marine aux manches longues. Cette vision de Val était saisissante. Pas seulement grâce à la peau d'un brun chaleureux découverte, mais aussi grâce au sentiment de familiarité confortable qu'elle dégageait, à l'idée que Nyma avait quelqu'un qui pouvait lui piquer ses vêtements, ses boucles emmêlées par le sommeil.

Et le sourire somnolent de Val lui indiquait qu'elle savait clairement l'effet qu'elle avait sur elle. Elle se pencha pour lui embrasser la joue, profitant du silence troublé de Nyma, puis prit place aux contrôles.

— Alors, y a quoi au programme aujourd'hui ?

Peinant à reprendre contenance, Nyma activa le pilotage automatique.

— Comme d'hab', répondit-elle. De l'attente, des étoiles, et encore des étoiles.

— J'aime bien les étoiles, protesta Val avec un soupçon de plainte dans la voix.

Nyma rit.

— Tu t'en lasseras bien assez vite, dit-elle. À force de les regarder, elles finissent par perdre leur éclat.

Val poussa un son clairement sceptique.

— Si tu le dis.

Au lieu de répondre, Nyma se laissa regarder. Pour la première fois depuis longtemps, elle se laissa observer. Quand elle était plus jeune, elle rêvait de se trouver là-haut, à piloter son propre vaisseau, libre d'aller où elle voulait. Tout ne s'était peut-être pas déroulé comme elle l'avait imaginé, tout n'était peut-être pas fait de fins heureuses et d'argent facile, mais ce n'était pas si mal non plus.

Elle jeta un œil à Val, qui s'était étalée sur son siège, les jambes levées sur un accoudoir. Une part d'elle lui disait qu'elle devrait résister à ça, qu'elle devrait éviter de s'attacher quand c'était évident qu'elle allait se faire du mal, mais l'horizon de Nyma était déjà troublé et elle était tombée dans l'inconnu.

Mais bon, ça ne dérangeait pas Nyma de tomber. C'était mieux que rester sans bouger.