Dans le Nord, il n'y a pas de tournois – encore une marque de la frivolité du Sud, parader et s'exhiber outrageusement devant vos adversaires, leur donnant l'opportunité d'apprendre vos tactiques et de vous vaincre. Aussi Ned – désormais surnommé par ses deux amis qui lui rappellent tant ses frères et ont fini par mériter l'usage du diminutif à force de familiarité – n'est-il guère enthousiaste quand il apprend qu'un tournoi aura lieu à Port-Lannis, que lord Arryn compte y assister et qu'il emmènera les trois garçons avec lui.
Robert est absolument ravi par l'opportunité de voir des gens se battre, et Ned pense qu'il va au moins tenter de participer s'il trouve les moyens de se déguiser assez bien pour ne pas être reconnu. Vu sa haute taille, il donne sans mal l'illusion d'avoir déjà seize ans, deux années de plus que son âge véritable, et il est certainement musclé comme tel. Donnez-lui une armure et il passera sans mal pour un jeune chevalier brûlant de faire ses preuves – en dehors du rang de chevalier, ce n'est pas si loin de la réalité.
Sebas est ravi pour une autre raison, qui est que le voyage lui permettra de quitter le Val pour la première fois de sa vie, même s'il devra rester sous le regard vigilant de son seigneur et père. Mais comme le proclame l'adage, faute de grives on se contente de merles – Sebas ne récriminera pas, pas alors que lord Arryn peut encore décider de le laisser derrière et de ne partir qu'avec ses deux pupilles plus âgés et plus robustes.
Peut-être cela explique-t-il pourquoi lord Arryn paraît si soucieux ces derniers temps, se demandant s'il a bien pris la bonne décision et pensant à revenir dessus. D'un autre côté, il lui faut organiser les préparatifs de départ et s'assurer que lady Rowena a bien compris ses instructions concernant la gestion du Val – la Dame des Eyrié ne les accompagnera pas, il faut quelqu'un de fiable à la tête du fief en l'absence du suzerain et qui de mieux que son épouse – et tout cela ne peut pas être facile.
Et pourtant, Ned ne peut pas chasser ce murmure suspicieux dans un recoin de son esprit qu'il y a davantage à l'œuvre que ce qu'il voit.
Jon Arryn ne parvient pas à étouffer la certitude que ce tournoi de Port-Lannis va s'achever en désastre ou pire.
Pourtant, rien ne semble pointer dans cette direction : après tout, l'événement vise à célébrer la naissance d'un nouveau prince, et indique que la Main du Roi est prête à oublier les insultes que n'a cessé de lui infliger son souverain et à repartir du bon pied avec la tête portant la couronne.
Et malgré tout…
Jon n'a pas oublié ce qui est arrivé à tous les enfants royaux nés depuis Rhaegar. Fausses couches, mort-nés, ou si chétifs qu'ils ont péri avant même de fêter leur premier anniversaire. Qui dit que le jeune Viserys ne va pas les rejoindre dans la tombe ? Les Sept les en préservent, car eux seuls savent comment réagira Aerys à cette nouvelle perte.
Le roi est un autre sujet d'inquiétude. La lignée Targaryen a toujours dansé sur le fil de l'épée, prête à chuter dans la grandeur ou dans la folie, et si au début de son règne Aerys aspirait à la grandeur, les rumeurs en provenance du Donjon Rouge et de Port-Réal donnent de plus en plus à croire que la démence l'engloutit inexorablement. Si encore il s'agissait d'une folie inoffensive, comme celle ayant poussé Baelor à parler aux oiseaux et jeûner au point de se tuer, ou celle ayant poussé le prince Rhaegel à gambader nu dans les couloirs de châteaux – mais Aerys paraît décider à s'engager sur le chemin qui a vu le prince Aerion boire du feu grégeois pour se métamorphoser en dragon.
Reste à espérer que le feu grégeois ne consumera qu'Aerys et n'emportera pas également Westeros toute entière. Rhaegar ne pourrait pas être pire que l'auteur de ses jours s'il venait à monter prématurément sur le Trône de Fer.
Et puis bien sûr, il demeure encore et toujours Tywin Lannister – et rien que l'idée d'amener son fils et ses pupilles, des jouvenceaux impressionnables et encore si vulnérables, dans l'entourage immédiat de cet homme suffit pour rendre Jon nauséeux, si seulement la majorité de la noblesse n'avait pas été aussi conviée et en mesure de faire tampon entre le Sire de l'Ouest et la famille du Sire des Eyrié.
Avec des ingrédients aussi instables, il est tout à fait raisonnable de craindre le plat auquel aboutira la recette, peu importe dans quel sens va celle-ci.
D'un côté, il se pourrait qu'Aerys persiste sur sa lancée et continue de s'aliéner Tywin, ce qui est lugubrement plausible. Et certes, Tywin est un vassal de la couronne, n'a été rien moins que fidèle et dévoué à son souverain, mais tout homme a son point de rupture. Le jeune lion des Lannister a déjà hideusement démontré de quoi il était capable avec les Pluies de Castamere, ses propres vassaux. S'il décidait de s'opposer à la maison Targaryen, qui sait sur quel massacre cela va déboucher.
D'un autre côté, qu'adviendra-t-il si le Roi et sa Main décidaient de renouer les liens amicaux de leur jeunesse et de faire fi de l'hostilité qui s'est développé entre eux ces dernières années ? L'ambition de Tywin ne connaîtrait sans doute plus de limites – et il a une fille, une enfant dont l'Ouest célèbre déjà la beauté blonde et dorée. Traditionnellement, les princes Targaryen épousent leurs sœurs, leurs cousines ou même leurs nièces, mais l'histoire établit qu'ils peuvent se marier dans des maisons différentes. Et le prince Rhaegar n'a ni sœur, ni cousine, ni même de nièce.
Déjà les Sept Couronnes murmurent que Tywin Lannister gouverne le royaume, pourquoi ne voudrait-il pas voir son propre sang sur le trône ? Pourquoi ne pas offrir la main de sa précieuse fille à un prince destiné à régner sur le continent ?
Jon répugne à mal penser de la jeune lady Cersei Lannister – ce n'est encore qu'une enfant, une jouvencelle qui doit toujours souffrir d'avoir perdu sa mère – mais elle est la progéniture de Tywin Lannister. Toute innocente qu'elle soit, il ne peut s'empêcher de craindre que son père ne la manipule afin de contrôler Rhaegar, le futur roi, et les enfants qu'elle lui donnerait si elle finit par l'épouser.
Deux générations royales influencées par un homme qui a froidement massacré deux de ses maisons vassales. Oui, un roi doit savoir punir ceux qui s'opposent à lui, mais il doit savoir quand retenir sa rage et se montrer miséricordieux, ou il se change en tyran et c'est une stratégie qui n'a pas réussi à Maegor le Cruel.
Il existe un adage dans les Cités Franches d'Essos, choisir entre les Dothraki et la harpie. Jon sait que les Dothraki sont une peuplade barbare ne cherchant qu'à brûler et ravager tout ce qu'ils croisent sur leur passage, tandis que la harpie désigne les Ghiscaris, pratiquants de l'esclavage au point qu'ils en ont fait leur richesse et façon de vivre. Aucune option ne donne envie, mais il est impossible d'en choisir une troisième, ce qui force à un dénouement mauvais peu importe le choix final.
Que le lion et le dragon se réconcilient ou se déchirent, Jon ne voit pas cela bien finir pour Westeros sur le long terme. Il ne peut qu'implorer les Sept pour que les siens n'aient pas à en souffrir.
