CHAPITRE 4 : LECONS


La petite fille s'était perdue.

Entre les rues immenses de cette ville portuaire, elle se sentait à l'étriqué. Les murs faisaient le quadruple de son petit mètre 43. Plus elle regardait le ciel, plus il disparaissait sous les draps et vêtements étendus sur des cordes entre deux maisons. Les ruelles étaient colorées de plusieurs couleurs et pourtant ça n'apportait à Rin aucune fascination, juste un sentiment d'étouffement.

Où était Marco ? Satch ? Ils étaient là il y a quelques minutes, que pouvait-elle faire maintenant ? Et si on la retrouvait maintenant ? A cette pensée, elle paniqua.

Oui. C'était sûr.

Isaac était là. Il était toujours là. Elle observa ses vêtements. Écarquilla les yeux.

Du blanc.

La robe blanche que lui avait offerte Marco. Elle portait du blanc ! Il allait la retrouver !

Elle enleva prestement la robe et la plia comme le lui avait appris Isaac. La tenant tout près de son coeur, elle commença à hurler, sans aucune raison apparente :

- C'EST TA FAUTE ! C'EST TA FAUTE !

- Mais qu'est-ce que tu fous ?!

Une femme, du haut de sa fenêtre, alertée par les cris, avait versé une bassine d'eau sur la tête de la fillette qui se retrouva trempée. Elle leva la tête pour répliquer :

- Non mais t'es folle ou quoi la vieille ?!

- Heeeeeeeein ?! Répète un peu pour voir ?!

- T'ES TROP VIEILLE JE VOIS MÊME TES RIDES DE COU TELLEMENT T'ES UN ANCÊTRE !

- Alors toi… !

La femme disparut de la vue de Rin qui comprit très vite son erreur. Elle soupira avant de prendre la poudre d'escampette. Elle vola allègrement quelques habits avant de sauter de toits en toits, laissant la "vieille peau" pantoise devant le spectacle d'acrobaties.

- Reviens là sale gosse ! Hurla la femme derrière Rin.

Elle se cacha derrière une des cheminées pour être sûre que personne ne la verrait cacher la robe dans ses nouveaux vêtements. Au creux de son oreille, elle entendait Isaac lui dire qu'elle était une mauvaise fille. Il lui disait qu'il la retrouverait où qu'elle soit, peu importe si elle se cachait.

C'était de sa faute, à Isaac, et c'est pour ça qu'elle l'avait hurlé.

Quand elle fut sûre qu'on ne la suivrait plus, elle descendit de son perchoir, le regard hagard.

- Rin chérie ?

Elle immobilisa en reconnaissant la voix. Sur toute cette ville, il fallait qu'il tombe sur lui.

Satch, qui prenait une pause en s'éloignant de ses camarades, comprit que celle-ci était finie et qu'il ne soufflerait pas de sitôt. Il jaugea la situation avec un agacement dû à la fatigue. Dans quelle histoire sa protégée s'était-elle mise ?

- Qu'est-ce que t'as fait encore ? Soupira-t-il.

- Rien ! Se défendit-elle comme s'il l'attaquait.

- Et pourquoi t'es toute mouillée ?! Remarqua-t-il enfin.

- … Pour rien…

- Bon, leçon n°1. Tu m'écoutes ?

- Oui.

- Leçon n°1 : quand on est des pirates on fait attention à ce qu'on fait. Imagine qu'un marin arrive à ce moment-là. Comment te défends-tu ? Et si tu le menaces ? Il va t'arrêter, et je peux te dire que ce n'est pas agréable. Et puis, elle est où ta robe ? Tu ne l'aimais pas ?

- Si, mais si Isaac la voyait–

Elle posa ses mains sur sa bouche, comme si prononcer ce nom l'avait brûlée. Tout doucement, elle sortit la robe méticuleusement pliée, et le montra a Satch pour ne pas qu'il s'énerve. Ému, il se baissa à sa hauteur pour lui ébouriffer les cheveux.

- Qu'est-ce qu'on t'a dit, Rin chérie ?

- Que je n'étais plus avec lui…

- Tu as compris ? Je pense que tu es assez grande pour comprendre… non ? Je me suis trompé ?

- Non ! Je suis grande maintenant !

- Apparemment non.

Rin écarquilla les yeux. C'était la première fois que Satch se montrait méchant avec elle. Bien sûr, il prenait sur lui : il fallait qu'elle comprenne qu'elle était en sécurité maintenant.

- Isaac n'est plus là. Et même s'il était là, tu pourrais l'éclater, non ?

- Mais–

- Pas de mais. Tu m'as dit que tu étais grande, tu as donc la force pour le battre. D'accord ? Sinon, appelle-nous. Si tu ne le fais pas, je considérerai que tu n'es qu'une petite fille sans potentiel.

- C'est faux !

- Alors la prochaine fois, écoute nos conseils.

Elle hocha la tête avec un enthousiasme encore jamais montré auparavant. Satch n'était pas friand de ce genre de façon de faire, mais Marco lui avait dit qu'il fallait jouer de la carotte et du bâton avec elle. Elle comprenait beaucoup mieux les choses quand on était dur avec elle, pourtant c'était à utiliser en dernier recours.

- Bien.

Il lui frotta la tête plus puissamment.

- Rentrons à la maison, maintenant.

- Oui.

Satch la posa sur ses épaules, un sourire attendri sur les lèvres.

.

Deux mois que Rin était arrivée sur le bateau.

Après l'incident, il y a deux semaines, elle était toujours rentrée saine et sauve, et avec ses vêtements de début de journée. Le matin elle disparaissait et elle revenait aux alentours de midi pour manger avec eux avant qu'on ne l'entraîne.

S'ils restaient aussi longtemps sur cette île, c'était pour leur log pose. Il devait recharger, et le commandant de la quatrième flotte soupçonnait fortement Marco de leur cacher le véritable temps d'enregistrement pour pouvoir entraîner sa protégée.

- Qu'est-ce qu'on s'ennuie ici… Soupira-t-il.

- Tu n'as qu'à faire un tour, lui proposa Vista, accoudé au garde-corps du navire mouillant sur le port. Va voir quelques filles, tu l'as mérité, non ?

Rin épuisait tout le monde. Et si Marco le prenait très à cœur, ce n'était pas le cas de tous les matelots qui parfois étaient agacés de voir la petite faire n'importe quoi et de devoir attendre de reprendre la mer a cause d'elle. Elle en était consciente, et c'était aussi pour cette raison qu'elle ne se mêlait pas à la masse.

Satch soupira une nouvelle fois.

- Que se passe-t-il ? Tu te sens responsable de Rin à ce point ? Se moqua à demi-mot le sabreur.

- Tu as raison, confirma le cuisinier. Je vais y aller, ça me fera du bien.

Son ami lui tapota l'épaule avec un sourire amusé. Satch répondit par un autre sourire, lui fatigué. Il allait faire une blague, quand la petite entra dans son champ de vision.

- Tu pars où, Satch ?

La petite Rin le regardait avec de grands yeux plein de curiosité, enthousiaste à l'idée de faire quelque chose avec lui.

- Je vais aller me promener, ma Rin.

- Je peux venir avec toi ?

Les deux pirates se regardèrent.

- Non, tu ne peux pas Rin chérie, je vais me promener dans un endroit où tu ne peux pas aller.

- Comment ça ?

Satch fixa, suppliant, Vista qui arrangea la situation :

- Je vais plutôt t'enseigner l'épée, qu'est-ce que tu en dis Rin ?

La petite fit ses yeux de fouine. Son regard lacérant se posa doucement sur les deux hommes qui eurent des sueurs froides.

- Qu'est-ce que vous ne voulez pas me dire ?

Malgré sa naïveté, elle n'était pas dupe. Ça avait été son travail pendant longtemps de savoir si quelqu'un mentait à son capitaine et d'ensuite l'exécuter. Elle devait savoir si quelqu'un mentait pour savoir si les informations qu'elle récoltait étaient les bonnes. Le moindre rictus voulait tout dire pour elle.

- Ne me prenez pas pour une enfant.

Quand elle avait cette expression froide, elle parlait comme une adulte, ce qui étonnait toujours les pirates du Moby Dick mais faisait rigoler Barbe-Blanche qui, bien sûr, la prenait pour une gamine. Dans ces cas-là, elle l'attaquait -elle détestait qu'on la sous-estime.

- Malheureusement, tu es trop jeune pour qu'on te le dise. De plus, tu es une fille.

- Et alors ?

Ce fut Marco qui les sauva en prenant la petite par les aisselles.

- Vas-y maintenant, chuchota-t-il alors que Rin se débattait. Elle va te suivre si ça continue.

Satch hocha de la tête, reconnaissant, et les laissa sur place.

- Je suis désolé, Rin…

Il n'avait vraiment pas envie de lui montrer les quartiers chauds de l'île. Ce n'était encore qu'une enfant, et une enfant n'avait rien à faire dans ce genre d'endroit. On aurait pu se méprendre et Rin n'avait pas encore la conscience pour refuser à un homme de l'emmener. Enfin, c'était son esprit de papa poule qui parlait. Évidemment que Rin avait vu des quartiers chauds -et la raison de Satch le savait. Elle avait vu les pires choses possibles, même si elle avait été aussi sur-protégée du monde extérieur.

Plus tard, ils lui expliqueraient que les hommes ont leurs besoins, et qu'ils pouvaient être dangereux. Mais plus tard. Il n'empêche, pour quelqu'un qui lui avait dit qu'elle pouvait de défendre seule, il s'inquiétait beaucoup…

Marco et Vista s'occupèrent toute la journée de Rin. Ils l'entrainèrent –Vista dut bien avouer qu'elle avait des capacités trop développées pour un enfant de son âge, lui firent lire des livres, mangèrent ensemble jusqu'au dernier mot de la petite avant qu'elle ne s'endorme.

Vraiment, c'était crevant.

Elle n'avait cessé de vriller ses yeux meurtriers dans les leurs, leur donnant la pression pour qu'ils parlent. Mais comment expliquer ça à une petite fille ? Si elle avait été éduquée normalement, elle aurait tout de suite compris mais apparemment son capitaine ne lui avait jamais enseigné ça. C'était hors de ses capacités. Pour autant, son corps n'avait pas été épargné et régulièrement Marco se surprenait à découvrir de nouvelles blessures sur la chair de l'enfant à chaque fois qu'elle faisait un mouvement.

- Elle est impressionnante, fit remarquer Vista qui polissait ses épées. Elle a laissé des traces sur mes lames.

- Ce qui me préoccupe le plus, lui confia Marco, c'est cet étrange pouvoir. Un fruit du démon, mais lequel… ?

Ils n'y connaissaient rien, mis à part que les possesseurs de fruits du démon se noyaient dans l'eau de mer. Et pour ce qui était de la faire parler, elle était souvent muette comme une tombe quand il s'agissait de donner des informations antérieures à son sauvetage. Il fallait même parfois combattre pour arriver à savoir ce qu'elle pensait.

- Un mystère de plus à découvrir, plaisanta le Phénix.

- D'ailleurs, où est-elle ?

Les deux hommes regardèrent à droite et à gauche mais la fillette censée être allongée sur les tonneaux avait disparu.

- Et merde…

- Elle ne peut pas être allée bien loin, le rassura Vista.

- Je vais aller la chercher.

.

Dans les rues des quartiers chauds, Rin observait avec attention les rues décorées de lampions rouges le long des appartements. Beaucoup de femmes montraient avec fierté de lourds tétons, et n'hésitaient pas à lui dire de retourner chez elle, ce que Rin avait bien vite d'ignorer. Parfois, elles étaient habillées de manière incongrue : une tenue de serveuse, des tenues d'infirmières. La petite fille trouvait plus étrange ce mélange de tenues hétérogènes que leurs seins à l'air. Après tout, elle avait déjà vu des prostituées plusieurs fois dans sa vie. Pour certaines missions, elle avait même dû endosser ce rôle -mais Isaac n'aurait jamais permis qu'on la touche. Grâce à son pouvoir, il était facile de passer pour quelqu'un d'autre, se dit-elle en passant une fille de son âge, dont la nuque gracile était découverte.

- Que fais-tu ici, ma petite ?

Deux hommes l'avaient abordée.

Elle les fixa, les yeux dans le vide. Elle se demandait bien pourquoi le ratio hommes/femmes était si inégal dans ce lieu. Il grouillait de gent masculine, puait la sueur et à contrario le parfum à tour de rôle. Elle détestait cet endroit. Il lui rappelait cette mission…

- Je cherche un ami, décida-t-elle de dire simplement.

Ils la prirent par le bras. Bêtise. Rin n'eut qu'à planter ses ongles dans la peau du garçon, il la lâcha. On lui disait souvent qu'elle avait une force phénoménale, autant l'utiliser. Mais ce geste fâcha réellement les deux hommes dont le visage se décomposa.

- Vous n'auriez pas vu un grand mec avec une banane ?

Furieux que la gamine ne se soit pas laissé faire, il la gifla. Ce n'était pas fort, c'était plus pour exprimer son mécontentement que pour faire souffrir. Plusieurs personnes se retournèrent vers le spectacle, empêchant Rin de répliquer quoique ce soit.

- Qu'est-ce que fait une enfant ici alors ? S'agaça celui qui avait frappé. Je déteste les gosses !

Le deuxième rappela son ami à l'ordre lorsqu'il vit le regard de ladite gosse. Noir, assez pour lui faire sentir des sueurs froides dans le dos. Pendant un instant, il se vit mourir sur la lame d'un couteau, et sa respiration se coupa.

- Il y a vraiment des mecs qui ont des goûts chelous…

Ils partirent aussitôt qu'ils furent arrivés.

- Tu as réussi à les faire partir.

La petite fille à côté d'elle, enfermée derrière de lourds panneaux en bois, releva la manche de son kimono jusqu'à son nez, ses yeux exprimant tout son amusement.

- Ce n'était pas bien compliqué, marmonna Rin.

- Si, c'était très courageux ! Rétorqua la jeune fille.

Rin ne put s'empêcher de se noyer dans le vert des yeux de la prostituée. Elle ne s'approcha pas, ni n'engagea un geste envers elle, laissant ce moment s'étendre dans l'espace.

- Comment t'appelles-tu ? J'aimerais connaître le nom de mon sauveur.

- Miki- Rin.

- Mikirin ?

- Non, Rin. Juste Rin.

La petite fille haussa des sourcils attristés, comme si elle connaissait ce que c'était de perdre son prénom.

- Et toi ?

La question était apparue à la bouche de Rin sans qu'elle ne s'en rende compte. Elle ne demandait jamais aux gens leurs noms, elle ne posait jamais de questions à personne. Parce qu'elle ne les intéressait pas -seul Isaac devait l'intéressait. Ils étaient tous des ennemis.

- Tatia- Kyle. Je m'appelle Kyle.

- Hm. Okay.

Elles se regardèrent encore longtemps comme ça, comme si le temps s'était arrêté. Rin observait l'arête fine de son nez. Ses yeux vert sapin. Le noeud jaune qui la retenait prisonnière, sur le devant de son habit. Le moment fut brisé quand une femme tira les rideaux derrière elle.

- Tatiana ! Reviens ! Un client pour toi.

La petite fille s'en alla, après un geste de la main à Rin.

- Au revoir, Rin.

- Au revoir, Kyle.

.

Tous les soirs, Rin allait voir Kyle. Parfois, elles parlaient des heures. Kyle ne disait rien sur lui, mais il parlait toujours au masculin. Alors Rin s'était mise à faire de même, sans même y penser.

Kyle était parfois appelé plusieurs fois par nuit, alors Rin l'attendait. Il revenait toujours, avec ce sourire rassurant sur le visage. Ça ne dérangeait pas la jeune fille de patienter dans le froid de cette île hivernale. Kyle était le premier ami qu'elle s'était faite -mais elle ne réfléchissait même pas encore à l'appeler ainsi.

- J'aimerais partir d'ici…

Kyle paniqua dès qu'il avait lâché ces mots. Même sous le maquillage, on aurait pu voir les rougeurs sur ses joues.

- Pourquoi tu ne pars pas ? Tu es prisonnier ?

Le soupir que poussa Kyle voulait sans doute tout dire, mais Rin ne comprenait pas pourquoi il ne détruisait pas ces panneaux de bois et qu'il s'enfuyait. Quand elle lui dit, la bouche de Kyle s'ouvrit, en vain. Le rictus qu'il portait était le plus triste que Rin n'avait jamais vu. Mais elle ne dit rien.

Elle n'avait pas envie de le libérer. Parce qu'elle n'y pensait simplement pas, l'idée ne lui traversait pas la tête. Sans doute parce que, quand elle était esclave, elle ne s'était jamais dit que quelqu'un pouvait la sauver.

- Je n'ai personne à retrouver, avoua Kyle. Tout ce que je connais, c'est cet endroit. C'est le prénom Tatiana qu'on m'a donné, alors que je suis un homme.

- Je comprends.

Rin posa sa main sur le barreau de bois qui la séparait de lui. C'était la première fois qu'elle avait de la compassion pour quelqu'un, tellement qu'elle se sentit coupable.

A vrai dire, elle s'était toujours sentie coupable. Une douleur lancinante. Elle savait que c'était sa nature, qu'Isaac l'avait vu en elle bien plus tôt que tout le monde. Toutes les personnes qu'elle avait tuées, qu'elle avait blessées, qu'elle avait estropiées… Elle ne ressentait rien pour eux. Elle était un monstre qui avait commis tant de fautes, et elle l'avait fait pour qu'Isaac soit fier d'elle.

A ce moment-là, elle voulut sauver Kyle. Peut-être qu'en faisant ça, tout ce qu'elle avait fait serait pardonné ? Peut-être que cette douleur qui la réveillait toutes les nuits s'évanouirait ?

Mais non, c'était impossible.

- Rin ?

Kyle lut la détresse dans les yeux de son amie, ce soir-là. Son sourire se fit plus doux que jamais, pour essayer de lui montrer que tout allait bien. Il posa sa main sur la joue de son amie, aussi gentiment qu'il en était capable.

- Je ne demande pas à ce que tu m'emmènes, Rin. Tu en as déjà fait assez comme ça.

- Tatiana !

- Je dois y aller. A demain, Rin.

Elle ne put même pas l'empêcher de le regarder partir derrière ce rideau. Elle resta, immobile, devant la cage en bois.

La neige commença à tomber.

.

Rin ne dormit pas la nuit. Elle pensait à Kyle, à son sourire, à sa pommette, à son rire, à sa voix mélodieuse…

Elle ne pourrait rien faire pour lui. Et bientôt, ils ne se reverraient plus jamais. Même si elle l'avait voulu, elle n'aurait pas pleuré. Mikito -ou plutôt Rin, ne pleurait pas. C'était une de ses règles.

- Rin ?

Marco avait remarqué qu'elle ne dormait pas. Ils vivaient ensemble, maintenant, bien sûr qu'il l'avait remarqué. Il savait qu'elle se réveillait en pleine nuit sans se rendormir, tremblotante. Il savait qu'elle devait surmonter ses démons, et qu'elle ne montrait qu'une partie infime de ce qu'il y avait dans son cœur. Il ne lui en tenait pas rigueur, il ne se sentait pas particulièrement déçu qu'elle ne s'ouvre pas à lui. Après tout, tout le monde avait ses secrets et ce n'était pas parce qu'elle ne les lui disait pas qu'elle ne lui faisait pas confiance.

- Tête d'ananas… tu crois qu'on pourra me pardonner tout ce que j'ai fait ? Tu penses qu'avec mes mains, je peux sauver quelqu'un ? Ai-je déjà fait quelque chose de bien ?

Il était la personne qu'elle croyait le plus. Il ne pouvait pas lui mentir, il en avait fait le serment, et c'était pour cette raison qu'elle lui faisait confiance. Marco le Phénix était incapable de mentir, parce qu'il détestait l'hypocrisie au plus haut point.

- Tout peut être pardonné, Rin. Ça dépend juste des gens. Mais si tu n'arrives pas à dormir, ce n'est pas parce que des gens, là dehors, t'en veulent.

Il se redressa et pointa de l'index le cœur de la petite fille.

- C'est là que tu as mal, non ? Tu ne t'aies jamais demandé pourquoi tu avais mal à l'intérieur si c'est des gens qui t'en veulent ?

Rin posa une main contre son cœur. Elle le sentait battre trop vite, beaucoup trop vite.

- Tu dois te pardonner ce que tu as fait. Peut-être que tu n'y arriveras jamais et que tu auras besoin des autres pour guérir. Ou peut-être que tu te relèveras seule. Mais tu sais, Rin. Nous serons toujours là pour toi. Tu es notre nouvelle famille, et nous sommes la tienne.

Un reniflement retint l'attention du Phénix, et il se rendit compte qu'elle pleurait. Il la prit dans ses bras, le plus doucement possible, de toute la délicatesse dont il était capable.

- Il y a cet enfant, dans le quartier rouge… il est toujours tout seul, et il m'a dit que s'il ne partait pas, c'est qu'il n'avait personne à aller retrouver. Je me suis rendue compte à quel point Ren était important, et à quel point il m'avait sauvée.

Son frère avait été son seul soutien. Il était la raison pour laquelle elle était encore vivante aujourd'hui. Cette gamine était passée par les pires obstacles, et Marco était fier de l'avoir secourue. Il se demandait comment elle aurait fini si elle n'avait pas décidé de fuir, ce jour-là. Et tout cela était grâce à son frère, auquel elle pensait à chaque respiration.

- Qu'est-ce que tu veux faire, Rin ?

- Je veux le sauver.

- Alors tu dois te battre pour ce que tu veux. Quand je t'ai trouvé, c'était mon choix de te sauver. Mes Frères m'ont juste soutenu. Quoique tu fasses, nous serons derrière toi.

Dans la pénombre, le regard de Rin s'éclaira d'une nouvelle résolution.

Elle allait sauver Kyle.

.

- Tatiana ! Un client !

Mais Kyle n'entendait pas. Il fixait Rin, d'un œil hagard.

- Comment ça, tu t'en vas aujourd'hui ? Répéta-t-il.

- On a embarqué cet après-midi. Demain, à l'aube, nous serons partis.

- Tatiana !

- Ne pars pas.

Kyle n'avait jamais rien demandé de sa vie. Quand sa mère était morte, il n'avait rien dit, quand on lui avait fait endosser le rôle de femme, il n'avait rien dit, quand on se servait de lui non plus.

Mais il ne voulait pas être séparé de sa nouvelle amie.

- Je vais devoir partir, murmura Rin. Mais je peux te libérer. Protège tes yeux.

Kyle ne fit que cligner des cils, les mains devant son visage. Les barreaux de bois éclatèrent sous la force de la jambe de Rin, qui lui tendit la main.

- Viens !

Kyle l'écouta et sauta dans ses bras. Plusieurs hommes essayèrent de rattraper les enfants, mais ils couraient trop vite pour qu'on les récupère.

- Rin, je ne peux plus…

Kyle tira son amie vers lui, le souffle court. Dans la rue perpendiculaire, la rue principale, ils entendirent un groupe de gardes du corps qui les cherchaient. Cernés, Rin lâcha une injure qu'une enfant de son âge n'aurait pas dû savoir. Il n'y avait qu'une seule solution…

Elle mit sa main contre la bouche de Kyle, qui ne protesta quasiment pas, et le plaqua contre le mur. Sous les yeux ébahis du prostitué, Rin se colora de l'exacte même teinte que le mur.

- Elles sont passées où ?! Sales gosses !

Kyle, la sueur perlant sur ses tempes, planta son regard dans celui de son amie. Il tremblait légèrement, alors elle colla son front au sien, comme le faisait Ren avant.

Bientôt, les gaillards s'en allèrent, persuadés qu'ils n'étaient plus dans la ruelle.

- Il faut courir, lui souffla Rin.

Kyle obtempéra et, main dans la main, ils reprirent leur course effrénée.

Ils arrivèrent sur les quais, là où la vie nocturne était sans doute plus dangereuse que celle des quartiers chauds. La lune se reflétait contre la surface de la mer, aveuglant la scène.

Pour Kyle, c'était la première fois qu'il voyait la mer d'aussi près. Il lui semblait que la lune était irréelle, puisqu'elle était bien trop grosse pour exister. Son kimono était en lambeaux, même son obi n'avait pas tenu la vitesse et se trouvait sans doute quelque part dans les recoins de la ville.

- Kyle.

Surpris, il se tourna vers Rin, qui lui essuya une trace de maquillage qui avait coulé.

- Tiens.

Elle lui tint un sac. Il semblait rempli à rabord, et quand il l'ouvrit, il constata qu'il était effectivement plein de victuailles diverses et variées.

- Sur ta gauche, il y a un bateau.

Kyle fit volte face : un voilier mouillait effectivement à côté, déjà rempli d'affaires que Kyle ne reconnaissait pas.

- Je dois m'en aller, répéta Rin.

- Mais je-

- Pars avant qu'ils ne te retrouvent, Kyle. Ne laisse personne t'appeler Tatiana. Tu t'appelles Kyle, tu es libre maintenant. Un jour, tu me retrouveras. Dans ce monde, tu auras quelqu'un à retrouver : moi.

Les larmes de Kyle ne suffisaient pas à montrer à quel point le soulagement, l'amour et l'angoisse. s'emparaient de lui. Il était tellement reconnaissant envers Rin de lui offrir cette liberté… Mais il avait peur de se séparer de sa seule amie.

- Ne me quitte pas… Supplia-t-il.

- Je ne peux pas venir avec toi… Aller, monte, ils arrivent.

Elle poussa Kyle dans le navire, et dégagea furieusement le bateau vers l'horizon après l'avoir détaché de ses cordes. Le vent, comme s'il écoutait toute leur conversation, envoya Kyle au loin très vite.

- Rin !

- Tu es libre, Kyle !

Elle ne pleurerait pas. Parce que ce n'était pas triste.

C'était une naissance, un heureux événement.

Bien sûr, Rin ne put se retenir de tabasser les quelques gardes du corps qui avaient retenu son ami aussi longtemps dans cette cage. Elle retroussa ses manches et dégaina les lames qui trainaient toujours dans ses innombrables poches.

- Tu veux te taper, fillette ?

- Chiche.

Un premier fonça sur elle, alors qu'un deuxième essayait de rattraper le voilier. Rin les immobilisa en leur envoyant une de ses armes dans le mollet, brisant leur équilibre. Derrière eux, elle compta quatre autres assaillants. Elle se précipita sur eux pendant que les deux autres se relevaient, et en assomma un qui tomba lourdement au sol.

- Rin !

La voix de Marco venait de derrière elle et elle fut si surprise qu'elle se déconcentra en sonnant les deux gaillards restant. C'était la première technique qu'Isaac lui avait apprise quand elle était entrée dans son équipage. Ainsi, avec des gestes précis à la nuque, elle pouvait mettre hors d'état de nuire des ennemis qu'elle n'aurait pas pu battre sur la longueur. "Tu es une enfant, Mikito" lui avait dit Isaac, "même si tu es la plus puissante d'entre nous, tu restes une enfant."

Obnubilée par son mentor qui allait intervenir, elle ne se retourna pas assez vite pour esquiver son dernier ennemi. Massue en main, il la releva pour l'abattre sur l'enfant. Rin avait l'habitude de combattre, il était certain qu'elle aurait eu une multitude de façon de repousser son adversaire. Marco, lui, n'aurait jamais permis à sa pupille d'être blessée. Il entoura le corps de Rin du sien, et l'arme lui détruisit la jambe. Il n'hurla même pas, mais l'enfant si.

- Hey, tête d'ananas ?! Tu m'entends ?!

Le Phénix ne fit que regarder le garde du corps. Celui-ci fut tout d'un coup gangrené par un sentiment de peur tel que son cœur cessa de battre. Des yeux du commandant coulaient une pure haine, une pure colère, qui s'insinuait dans son ennemi sous forme de terreur. L'homme tomba à terre, la bouche moussante.

- Tête d'ananas, réponds-moi !

Marco sentait que l'enfant pleurait dans ses bras. Maintenant qu'il était sûr que tous les ennemis ne se relèveraient pas, il se redressa un peu pour observer son état.

Sa jambe était clairement scindée en deux.

- Il faut te soigner ! S'exclama Rin, complètement paniquée.

- Rin, tout va bien…

- Mais, Marco… !

Il s'enflamma sous les yeux de l'enfant, qui resta pantoise.

- Tu as oublié comment on m'appelle ? Plaisanta Marco.

Quand les flammes se levèrent, sa jambe était en parfaite santé.

- Je suis le Phénix.

Dans cette ville, cette nuit, où un monstre aux yeux océan a terrassé la mafia sur les quais, fut appelée "la Fugue des Enfants de la Mer."