KYLE, LE COMBAT.


- Tu t'appelleras Tatiana.

Quand on arrivait dans un bordel, on changeait de prénom. Et le jeune garçon se souvenait de sa mère qui l'appelait Kyle. Pourquoi devrait-il en changer, maintenant ? Mais la vieille dame, qu'une maladie de peau la lui faisait blanchir au niveau de la bouche et des yeux, avait décidé que Kyle serait Tatiana. Et s'il pouvait avoir une maison grâce à ce nom, alors il ne se plaindrait pas.

Et si son identité lui était dérobée, il ne se plaindrait pas.

Et s'il était utilisé comme jouet d'un soir, il ne se plaindrait pas.

Et s'il n'avait aucun ami, il ne se plaindrait pas…

Sa mère avait survécu au départ de son frère, dernière famille qu'il lui restait, mais n'avait pas battu la balle qui lui avait transpercé l'abdomen quand les créanciers dudit frère étaient venus vendre Kyle au bordel pour rembourser les dettes. Elle avait refusé, et ils avaient tiré. Fin de l'histoire. La maison de Kyle avait disparu d'un seul coup de feu.

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- Que fais-tu ici, ma petite ?

Kyle restait ici assis pendant des heures. Poupée d'apparat, outil décoratif, il avait appris à ne pas broncher, ne pas bouger, et ce pendant des heures. C'est alors alors intérêt, puisqu'il s'ennuyait, qu'il observa la scène qu'offrait une fille de son âge juste devant les panneaux de bois de son bordel.

Ses longs cheveux de miel volaient derrière elle, et peut-être que Kyle était déjà amoureux au moment précis où il posa les yeux sur elle. Ou était-ce quand elle fit fuir les deux hommes qui avaient essayé de l'emmener avec eux ? S'il avait eu ne serait-ce que le dixième de sa puissance, peut-être qu'il serait loin d'ici maintenant.

Oui, cette fille l'amusait et l'intéressait.

- Tu as réussi à les faire partir.

Ces mots avaient passé la barrière de ses lèvres sans qu'il ne le veuille. Pour cacher les sentiments en trop, ceux que ne pouvait montrer une poupée, il masqua son sourire en levant sa manche devant son visage.

C'est là qu'elle le regarda à son tour. Et Kyle fut sûr que ce sentiment qui montait en lui et faisait battre son cœur plus fort était de l'amour. Enfin, pas sur l'instant, bien sûr. Amour, amitié, intérêt... Ces sentiments sont si reliés et la barrière est si fine que Kyle ne pensa qu'à arrêter de respirer.

Les yeux si bleus de la fille, d'un cobalt si profond qu'on aurait pu s'y noyer, pétillaient dans les lumières des lampions. Mais ils étaient froids, et parfaitement antipathiques. Ce contraste se renforça quand la voix de la fille s'éleva, fluette et incisive :

- Ce n'était pas bien compliqué.

De l'humilité ? Ou de l'honnêteté ? Kyle ne put s'empêcher de rétorquer :

- Si, c'était très courageux !

Elle ne répondit rien. Mais ça lui laissa le temps de se noyer dans ses yeux, autant de temps qu'il en avait envie. Comme si le temps s'était arrêté. Il avait envie d'en savoir plus :

- Comment t'appelles-tu ? Demanda Kyle. J'aimerais connaître le nom de mon sauveur.

Car oui, ces hommes en avaient à Kyle avant de venir vers Rin. Des pervers qui aimaient un peu trop les très jeunes filles.

Sa sauveuse était apparemment en mauvaise passe : elle ne répondait pas. Une ride apparut sous son œil, et Kyle l'interpréta comme de la réflexion.

- Miki- Rin.

- Mikirin ? Répéta Kyle pour être sûr.

- Non, Rin. Juste Rin.

Ah.

Kyle savait.

Il connaissait.

A elle aussi, on lui avait volé son identité.

C'est pour ça qu'il était tombé amoureux. Amoureux de Rin.

- Et toi ?

La question avait surpris les deux enfants. Rin ne laissait aucune émotion sortir de son masque, comme Kyle était emprisonné dans un poli sourire. Et comme il le répétait si souvent, il répondit par automatisme :

- Tatia-

Non. Pas avec elle. Pas avec ses yeux bleus aussi grands que l'univers. Il ne pouvait lui mentir. Et il savait qu'il pouvait être honnête.

- Kyle. Je m'appelle Kyle.

- Hm. Okay.

Simple. Concis. Et pourtant, ces simples mots entraînèrent la course effrénée de son cœur. L'accepter aussi facilement, c'est ce qu'il avait souhaité depuis si longtemps. Kyle ne s'était jamais plaint, mais il souhaitait, silencieusement.

Et comme un sortilège qui prend fin, sa tenancière tira le rideau derrière lui.

- Tatiana ! Reviens ! Un client pour toi.

Rin lui fit un signe de la main. Juste un au revoir, il espérait, alors il lui chuchota :

- Au revoir, Rin.

- Au revoir, Kyle.

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Ses journées étaient maintenant rythmées par les visites de Rin. Il adorait voir les longs cheveux de miel de la fille tomber en cascade le long de son épaule. Il aimait voir ses longs cils cacher ses grands yeux quand elle regardait le sol. Il aimait la ride sous son œil, quand elle fronçait les sourcils. Il aimait sa neutralité, il aimait sa bouche, il aimait sa voix, il l'aimait.

C'était tellement évident, et pourtant il ne le comprit pas tout de suite. Non, c'est quand ils se sont échappés. Quand elle lui a donné une raison, un but de prendre sa liberté. Parce que c'est ce qui lui manquait. Il l'avait compris quand il n'y eut plus que le silence pour répondre à ses sentiments.

Il a erré sans destination sur son bateau pendant des jours. Les vivres que son amie lui avait laissé lui suffisaient, mais il savait que ce n'était qu'une question de temps avant d'en manquer. Les premières heures, il s'était recroquevillé sur lui-même. La mer, la nuit, les étoiles, la lune, tout lui paraissait écrasant. Puis il s'était souvenu de ce que sa mère lui avait dit.

"J'ai choisi ton prénom car je le sais. Je sais que tu seras un enfant combatif, mon enfant à moi. Tu combattras pour ta liberté, pour ne jamais être emprisonné de quoique ce soit. Kyle, Combat, c'est ce que tu es."

Alors il s'était battu. Contre l'océan, contre les monstres, contre les vagues, contre les oiseaux… Et avait trouvé un autre bateau. Plus grand, plus immense, plus gigantesque.

- Okay, je vais les avoir, ceux-là…

Un sourire s'inscrivit sur ses lèvres. Le même que celui de Rin quand elle défiait la terre entière.

- C'est parti…

Ce jour-là, Kyle affronta celui qui était le père de Monkey D. Luffy.

Et Dragon l'accepta dans leurs rangs.