L'école m'a happée.


CHAPITRE 10 : PATIENTE


Après être revenue de l'Île des Hommes-Poissons, elle resta pendant des heures dans la bibliothèque de Barbe-Blanche à parler avec Jinbei, Marco, et les quelques courageux qui auraient voulu se mêler à cet ouragan de savoir.

Elle en était assoiffée.

Depuis qu'elle avait renoué avec la figure paternelle, elle avait passé ses quinze ans dans l'optique de devenir utile et de connaître mieux ce monde dans lequel elle vivait. Ce que lui avait enseigné Isaac, à l'époque, n'étaient que des morceaux de savoir. Ce n'était même pas considéré comme de la culture générale, mais plutôt le strict nécessaire pour ne pas paraître étrange aux yeux des gens de la vie de tous les jours.

Bien sûr, Jinbei avait dû partir bien trop vite au goût de la jeune femme qui ne voulait assumer cette petite larme qui perlait au coin de ses yeux. Il avait été un mentor, et il était assez fier de ce qu'elle ressentait pour lui. Longtemps, alors qu'il disparaissait vers l'horizon, il lui avait fait des signes de la main, pour qu'elle efface cette moue de tristesse de son visage.

Et cette Rin qui voulait tout apprendre du monde alla à la rencontre de son pire ennemi : Hajime. La seule compétence qu'elle n'avait pas, c'était la médecine, sous tous ses angles.

- Qu'est-ce que tu veux ? Avait-il grimacé en la voyant arriver dans l'infirmerie.

- Je veux savoir comment guérir et connaître le corps.

Son rictus s'accentua. Rin, quand elle décidait de faire chier quelqu'un, le faisait jusqu'au bout, sans comprendre qu'elle ennuyait la personne. C'était une des raisons pour lesquelles personne ne la voulait dans son équipe, même si elle avait les meilleurs résultats de l'équipage.

- Je n'ai pas le temps pour ça. Répondit-il d'un geste désinvolte de la main.

- S'il te plaît !

Hajime s'immobilisa, pas sûr de ce qu'il venait d'entendre. Mais en se retournant, il vit le visage cramoisi de sa camarade, et ne put que reconsidérer la demande.

- Tu risques de ne rien comprendre, tu sais.

- Je sais, mais je veux apprendre.

- C'est une bonne résolution, mais je te préviens : tu finiras l'apprentissage même si tu veux l'arrêter. D'accord ? Je ne tolérerai aucune plainte.

- D'accord !

Hajime hocha donc la tête et s'adressa à son infirmière en chef :

- Amaya, vous voulez bien venir par ici ?

Blouse saillante aux hanches, décolleté plongeant, certes l'étendu de sa splendeur reflétait l'étendue de son intelligence, se dit Rin en l'admirant. Sa peau noire était comme scintillante et ses cheveux descendaient le long de ses épaules dans un concert de cheveux frisés.

- Oui, docteur ? Fit la nouvelle muse de Rin en ignorant superbement cette dernière.

- Pourriez-vous éduquer cette enfant pleine de bonne volonté ?

- L'éduquer, monsieur ?

Rin pouvait clairement discerner l'ironie dans les voix des médecins. Elle se demanda un instant si elle gênait, mais la pensée s'envola très vite.

- Oui, elle semble vouloir apprendre à "guérir" et "à connaître le corps".

- Je vois. C'est dans mes cordes. Suivez-moi, mademoiselle.

Elle suivit ladite Amaya dans les profondeurs du Moby Dick. C'était un endroit que beaucoup de matelots ne connaissaient pas, car il s'agissait de réserves, de réfrigérateurs voire même de morgues. Amaya lui fit faire le tour de la maison, avant d'ouvrir prestement un des frigos qui contenait un des camarades de Rin, qu'elle avait perdu il y a quelques jours des suites d'un conflit avec un autre équipage. Une stupide histoire de coup de mousquet.

- Je sais que c'est dur à voir, mais tu t'habitueras. Dit Amaya d'un ton las.

L'infirmière fut surprise de ne voir aucune gêne sur le visage de Rin. Ses yeux suivaient les tracés du nez du défunt, comme si ce qu'elle avait devant elle n'était pas un ancien camarade, mais un objet inanimé. En fait, elle était déjà habituée, réalisa avec stupéfaction Amaya. Elle ne savait pas si c'était splendide ou si c'était cruel, mais leur formation avancerait beaucoup plus vite sans ce genre de sentiment de dégoût inutile.

- Celui-là est en bon état. Il faut le respecter. Ce n'est pas parce qu'il est mort qu'il faut le considérer comme un sac de viande.

Rin hocha la tête d'un air grave, comme si elle savait de quoi parlait l'infirmière. Celle-ci lui tendit un masque chirurgical, puis des gants.

- La première chose que j'ai appris quand je suis rentrée ici, raconta Amaya, c'est comment fonctionne le corps humain. Et pour se faire, le chef Hajime a ouvert un corps devant moi, et m'a tout expliqué.

Et c'est ce qu'elle fit à son tour. Elle ouvrit le corps, précautionneusement pour que la cicatrice soit droite et propre. Rin observait avec ses yeux de chat, en n'en perdant aucune miette.
Mais à l'intérieur d'elle, un des souvenirs, un des sentiments qu'elle avait enfermé à l'intérieur d'elle la fit frissonner. Dans le lointain, elle entendit une voix... Une voix qu'elle aurait voulu oublier.

L'odeur dans la pièce lui enserra la gorge. Elle essaya de respirer, mais chaque inspiration ramenait un peu plus la flagrance de la pourriture dans ses narines et son cœur. Cette odeur, ce rouge, ces bruits de chair... Remontaient en elle un sentiment enfermé au plus profond de son estomac.
Amaya pensa que le silence était appréciateur et intéressé, et était étonnée que sa disciple observe avec tant de soin ses faits et gestes. Elle continua ses explications avant que Rin ne s'excuse et sorte en courant.

L'infirmière soupira. C'est bon, elle ne reviendrait pas. Elle avait eu raison de commencer par l'autopsie, comme ça cette gamine ne reviendrait pas l'embêter.
Amaya en avait assez des soi-disant élèves qui se pointaient régulièrement soit pour reluquer les infirmières soit par une envie passagère. Le nombre de fois où Amaya avait dû reprendre de 0 ses cours... Elle en avait assez, et Rin était l'un de ces trouillards qui abandonnaient dès que l'odeur devenait trop forte.

- C'est pourtant le métier... Soupira-t-elle pinçant les lèvres.

Elle observa le matelot devant elle, une graine de déception dans son cœur qui avait été heureux d'avoir vu une jeune fille franchir le pas de son quartier.

- Désolée, souffla-t-elle au corps devant elle. Je t'ai ouvert pour rien, ne m'en veux pas.

Mais Rin revint, en sueur, le masque chirurgical protocolaire bien en place, le visage blanc comme un linge.

- Excusez-moi, ça m'a rappelé…

Elle déglutit fortement, plaqua une main sur sa bouche.

- Ça m'a rappelé de mauvais souvenirs…

Quels genres de mauvais souvenirs ? se dit Amaya en soufflant. Enfin, elle la comprenait. Si Amaya était rentré dans cet équipage, au début de sa vingtaine, c'était parce que ses parents n'avaient jamais voulu qu'elle devienne médecin. Et pour lui apprendre qu'une femme ne devait jamais s'écarter du droit chemin, ils avaient ouvert -massacré- un porc devant elle. Encore maintenant, c'était un souvenir qu'elle gardait en tête à chaque fois qu'elle autopsiait. Malheureusement pour eux, elle était désormais l'élève d'Hajime, un des plus grands médecins des océans. Mais ça avait transformé Amaya en une femme sans empathie -ou presque. On l'avait presque arrachée à son rêve, et elle s'y était accrochée de tout son être. Les autres et leurs états d'esprit n'avaient pas d'importance.

Mais parfois, il s'agissait d'agir avec pédagogie :

- Je comprends, dit-elle donc. Mais la prochaine fois que tu me laisses en plan, je considérerai que tu abandonnes.

Rin passa son bras sur son front mat et acquiesça. Compris.

- Bien. Reprenons. Tu vois ce coin, ici ?

Elle lui expliqua tout ce qui composait un corps humain, du cerveau aux pieds. Où se trouvaient les points faibles, comment faire pour guérir. Etrangement, Rin connaissait tout le réseau sanguin par cœur, et les décrit avec une neutralité effrayante. Certes, Amaya n'était pas empathique, mais elle était intelligente. Elle savait que son comportement était loin d'être normal. Cependant, Rin était loin de savoir de quoi était composé le système digestif, le système urinaire, et même le système reproductif.

- Tu as déjà eu tes règles ? Demanda sans trop réfléchir la médecin.

- Les quoi ?

Amaya s'immobilisa un peu, interloquée.

- Les règles, jeune fille.

- Quand je dormais dans la cabine du commandant Marco, il y avait des règles mais-

L'aînée la stoppa d'un levé de d'index.

- Tu n'as jamais appris ?

Rin se tut pour éviter de rétorquer (si elle s'énervait contre Amaya, elle était sûre de perdre.) Encore une fois, la médecin soupira. D'accord, soit : ce n'était pas rare que des femmes soient prudes. Mais Rin ne l'était pas, personne ne lui avait enseigné ?!

- Tu saignes tous les mois ? Souffla Amaya en passant une main lasse sur son visage.

- Oui, Hajime m'a expliqué que ça n'arrivait qu'aux femmes, enfin celles qui ont un utérus.

- Ce phénomène s'appelle "menstruations", mais plus communément on appelle ça "les règles." Grands dieux, que quelqu'un fasse quelque chose…

L'adolescente se sentit à t'étriquer. Était-elle si ignare et incompétente ? Elle avait pourtant l'impression d'apprendre vite et bien, mais c'était peut-être juste une illusion… L'envie lui prenait de crier qu'elle n'était pas si bête, mais elle respectait l'enseignement de son professeur comme elle avait respecté Jinbei (et comme il le lui avait enseigné.)

- Ne t'en fais pas, reprit Amaya en voyant son élève prendre une teinte rouge, ce n'est pas ta faute. C'est la faute du chef Hajime, du commandant Marco, voire même du capitaine. Je vais t'expliquer comment ça marche.

Alors elle lui expliqua, encore une fois. Sur cet équipage trônait un machisme constant, qui n'allait pas jusqu'à attaquer physiquement les femmes, mais qui gangrénait assez l'équipage pour que règne une atmosphère masculine, toxique pour la construction d'une femme. La première fois qu'Amaya avait grincé des dents, c'était quand elle avait entendu dire "les hommes ont des besoins que les femmes n'ont pas." Maintenant, elle était sûre qu'elle apprendrait à Rin que ce n'étaient que des conneries, et elle lui apprendrait que le genre n'avait que peu d'importance -Même si elle était sûre que le premier à faire chier l'adolescente le regretterait.

Mais Amaya, qui n'avait jamais rencontré Rin et qui s'était forgée une image globale d'elle en écoutant les rumeurs, comprenait beaucoup mieux son comportement. Sa férocité. Son entêtement. Sa violence.
En parlant de rumeurs, celle avec Kyle circulait toujours, et ainsi elle demanda :

- J'y pense, mais tu es déjà tombée amoureuse ?

La moue dubitative de l'adolescente lui répondit. Et c'est reparti.

- Excusez-moi, je ne comprends pas. Lâcha Rin en peu penaude (et énervée.)

- Je suis obligée de refaire ton éducation, c'est pas possible…

Et elle comprenait mieux le comportement du commandant Marco, aussi… On perdait vite patience avec une jeune fille si inculte.

- Tu vois, Rin.

Celle-ci se redressa, comme si elle était dans un rang de l'armée.

- Moi, j'aime les femmes. Ça veut dire que je suis attirée par les femmes, uniquement. Tu vois ce que je veux dire ?

- Comme le commandant Marco aime le commandant Satch ?

Amaya faillit s'étrangler et plaqua une main gantée (malheureusement pleine de sang) sur la bouche de son élève. Oh mon dieu, que venait-elle d'entendre ? L'enfant venait de lâcher une bombe, une énorme bombe. C'était la première fois qu'Amaya entendait parler de ça, ce qui voulait dire que c'était un secret d'état. Elle ne donnait pas cher de sa peau si le commandant Marco comprenait qu'elle savait.

- Ne va pas dire des choses pareilles, qu'est-ce qui te permet d'affirmer ça ?

- Les yeux du commandant ?

Amaya tombait des nues. Donc cette fille était observatrice et perspicace ? D'accord, soit. Il ne lui restait donc plus qu'à connaître les bases, et elle pourrait devenir terriblement efficace.

- Terminons cette leçon, finit par dire Amaya. Tu vas avoir une discussion avec le commandant, demande-lui avant de balancer ce genre d'infos. Je veux que tu saches tous les termes que je t'ai enseigné par cœur pour demain. Même heure, même endroit.

A ces mots, elle referma le coffre froid et s'en alla prestement, pestant contre son élève si maladroite. Quand Rin fut sûre qu'Amaya n'était plus dans le coin, elle vomit.

.

- Marco.

Le Phénix se pencha sur sa pupille, assise à côté de lui à l'heure du repas. Elle avait obéit à son professeur et allait demander à son commandant une conversation, bien qu'elle ne sache pas vraiment à quoi il servait de discuter.

- J'aurais besoin de te parler.

Marco sourit et lui ébouriffa les cheveux. Les yeux rieurs de son commandant réchauffèrent Rin qui pensa regarder le soleil matinal.

- Bien sûr, quand tu veux.

Ce qui voulait dire "décampe de ta chambre, tu dors dans ma cabine ce soir" en langage phénix. Ce soir, elle ne se blottirait pas contre Bittle mais contre Marco, et ça lui fit du bien d'y penser.

Rin, quand elle était encore avec Isaac, dormait avec lui. Il l'avait à l'œil jour et nuit, l'enchaînant au pied de lit pour ne pas qu'elle puisse s'enfuir. Il disait qu'il faisait ça pour la protéger. Rin y avait cru, car il était son seul repère. Il avait même fini par lui faire croire qu'elle l'aimait, et ce n'était que récemment qu'elle s'en apercevait. Qu'elle avait été manipulée que ce n'étaient pas des vrais sentiments.

Elle se rappelait de beaucoup de choses, en ce moment. Ca avait commencé quand Isaac était apparu plus fortement que jamais. Des sentiments revenaient, petit à petit. Puis, pendant ses cours avec Jinbei, ça avait été l'explosion. Certes, le fantôme de son ancien bourreau avait disparu, mais un enfer plus terrible encore avait explosé dans sa tête : les souvenirs. Plus seulement des rêves, des lointains souvenirs, aussi clairs que de l'eau de roche. Et celui retrouvé ce matin, lors de la dissection, était l'un d'eux.

Avant Isaac, elle dormait toujours en compagnie de sa mère, ou de Pale, ou de Ren. Pale était sa deuxième maman, mais elle ne l'avait mise au monde. Sa mère, Memoir, et son père, Jun Utsuii, l'avait rencontrée quand les jumeaux étaient à peine nés. Ils étaient tombés amoureux de Pale au premier regard et ils avaient commencé à vivre tous ensemble. Quand Jun était parti reprendre sa carrière de pirate, Pale était restée avec Memoir, qui avait été renié par les marins après avoir épousé Jun.

Elle avait l'habitude d'avoir quelqu'un avec elle pour dormir. Ses insomnies se prolongeaient si elle ne se sentait pas en sécurité, si elle n'était pas sûre que les gens qu'elle aime étaient en sécurité. Quand elle se concentrait, elle pouvait très clairement sentir la présence des matelots sur le bateau, et ça la rassurait.

La semoule dans son assiette ne passait pas bien ce soir, se dit-elle en imitant Marco en enfourner une bouchée.

.

Marco était assis sur son lit -il avait de la chance d'être commandant et de ne pas avoir un hamac dans sa cabine- quand Rin ferma la porte derrière elle. Le Phénix lui trouva un air entre le perdu et l'appréhension.

- De quoi voulais-tu me parler ? Enclencha-t-il donc en premier.

- Marco… Tu aimes Satch, non ?

Le commandant faillit s'étouffer dans son verre d'eau tellement il était surpris. Oui, c'était totalement vrai, mais il ne se rappelait pas de l'avoir déjà dit. Ce n'était pas quelque chose qu'il avouerait comme ça. D'ailleurs, il ne l'avait dit à personne et avait été persuadé que personne n'était au courant...

- De quoi tu parles ? Rigola nerveusement Marco.

Rin ne répondit pas. Elle restait le dos tout contre la porte, les sourcils froncés, sa ride sous son œil visible comme le jour.

- Tu peux me dire ce qui ne va pas, Rin. La rassura-t-il. Je ne vais pas m'énerver, et je ne vais pas t'envoyer balader non plus.

L'enfant retint un hoquet que le commandant traduisit par un sanglot, mais il la vit s'enfuir dans les toilettes. Quand il voulut la suivre, elle ferma à clé la salle, le laissant tambouriner à la porte.

- Rin, qu'est-ce qu'il se passe ?!

Il l'entendit vomir à de multiples reprises, sans qu'il ne puisse rien faire. Les frissons qu'il ressentit dans son dos, ceux qu'il n'avait que quand elle se trouvait en danger, réapparurent, témoignant de l'angoisse qui vrillait son estomac.

- Je vais bien, répondit une voix blanche de l'autre côté de la cloison.

Marco était en colère. Il essayait de ne pas le montrer, de ne pas lui faire peur, mais il était en colère. Surement contre elle -mais il n'en était pas sûr. Il aurait très bien pu défoncer la porte d'un seul coup, mais elle aurait fui et ce n'était pas ce qu'il voulait montrer. Il devait respecter la pudeur de sa pupille, et ce même s'il se faisait un sang d'encre.

- Parle-moi… Chuchota-t-il. Qu'est-ce qu'il se passe ?

- Aujourd'hui…

Il arrivait à peine à l'entendre.

- … J'ai demandé à Hajime de m'apprendre le corps humain. Alors Amaya me l'a montré. Ça m'a rappelé… Elsa…

Elsa ? Qui était Elsa ? Marco n'avait jamais entendu parler d'elle, même Ren revenait plus souvent.

- Un jour, Isaac a voulu m'apprendre comment me défendre… Lors de ma première mission, il était là aussi. Les pirates nécrophages sont des mercenaires, et un client a voulu se venger d'une prostituée qui l'avait éconduit… On a été engagé pour la tuer… Et Isaac en a profité pour m'enseigner-

- J'ai compris, Rin… Stoppa Marco qui ne voulait plus entendre la suite.

- Si j'ai voulu sauver Kyle, je crois que c'était aussi pour ça. (Elle sanglotait.) Peut-être que s'il était resté là-bas, il serait tombé sur des gens comme moi. Tous les jours, je vois tous les autres morts ouverts devant moi, comme si Isaac voulait me dire que c'était ça, leur destin. Kyle, Bittle, Satch, Vista, Teach, Ren… Je ne veux pas… J'ai peur qu'ils m'abandonnent comme notre père mais j'ai peur de rester avec eux car ils pourraient mourir…

Marco n'en pouvait plus. Il défonça la porte avec plus de violence qu'il n'aurait voulu pour la prendre dans ses bras. Ses pleurs redoublèrent, et ça lui donnait envie de lui enlever toutes ses peurs, d'un coup, et que son fardeau se fasse moins grand. C'est pour ça qu'elle ne faisait confiance à personne -qu'elle ne se rapprochait de personne.

Même si Marco l'avait recouvert de tout son corps, contre lequel elle pouvait se cacher, il ne pouvait pas s'empêcher d'être désolé et de se sentir impuissant. Il ne savait pas ce que ça faisait d'entendre la voix de son ancien bourreau tout près de son oreille à chaque fois qu'elle avait une interaction avec un humain, il ne savait pas quelle image elle gardait de cette fameuse mission, où la torture psychologique avait commencé.

Il n'y avait qu'une seule chose qu'il savait :

"Il faut que je sois plus discret..."

.

- Bonjour, Amaya.

La pâleur de Rin fit sursauter l'infirmière. C'est sûr qu'après la session de la veille, elle ne devait pas avoir beaucoup dormi.

- Aujourd'hui on va continuer ce qu'on a laissé hier, qu'en penses-tu ? Dit le professeur.

Rin hocha la tête lentement, comme si ça lui demandait beaucoup de force. Amaya aurait voulu s'agacer, mais elle comprenait amplement que la manière d'enseigner, ici, n'était pas des plus pédagogues. Ceux qui s'aventuraient à demander conseil à Hajime se brisaient lors du premier jour, mais Rin semblait motivée à continuer, et Amaya la voyait autrement désormais. Elle passa la journée à lui apprendre tout ce qu'elles avaient manqué le jour d'avant -et ça commençait à faire beaucoup de retard sur le temps qu'elle pouvait lui accorder.

Comme Jinbei, elle se rendit compte de la capacité d'assimilation énorme de son élève. Elle avait l'impression qu'au moment même où elle prononçait un mot, il restait imprimé dans son cerveau. Et ça lui plaisait. D'être le maître d'un tel élève, si rapide que l'apprentissage ne dura qu'une petite semaine. Cependant, Rin avait beau être rapide et efficace, elle revenait plus pâle de jour en jour. Amaya lui demandait comment elle allait, mais elle répondait toujours que tout allait bien. Quand vint le dernier jour, quand Amaya n'avait plus rien à lui dire, elle lui accorda de s'asseoir dans les quartiers communs des infirmières, où un canapé (cloué au sol pour éviter qu'il ne balade partout) trônait.

- Tous ceux qui passent chez nous ont le droit à un examen, expliqua Amaya quand Rin se préoccupa de toutes les femmes qui s'amassaient autour d'elle. Comme ça, on a pu diagnostiquer des diabètes, des allergies, et même des pneumonies.

Rin se releva directement. Elle détestait qu'on la touche, et plus encore elle détestait qu'on la prenne pour une cobaye.

Les images d'Elsa se mélangeaient dans sa tête, les images de son séjour à Marie-Joa qu'elle récupérait les uns après les autres depuis quelque temps... Une mixture noire et gluante faisait pourrir son cerveau de nuits en nuits, et malgré sa fatigue elle refusa de se laisser faire.

C'est ainsi qu'elle réalisa : elle avait peur. Elle ne voulait pas devenir la victime de nouveau, et perdre le contrôle de son corps était encore plus difficile.

- J'en n'ai pas besoin, déclara Rin en sentant les sueurs froides dans son dos.

- Ne fais pas ton enfant, veux-tu. S'agaça Amaya.

Rin prit une inspiration paniquée quand on lui posa un garrot au bras. L'infirmière qui lui prenait son sang lui sourit, essayant d'être la plus rassurante possible. Devant les yeux d'Amaya, Rin s'éteignit. Comme on souffle une bougie.

L'infirmière en cheffe comprit et hurla de tout arrêter. Elle prit son élève par les épaules, mais elle ne réagissait déjà plus.

- D'accord, d'accord. Je vais le faire moi-même, Rin, ça te va comme ça ?

Aucune réponse. Les yeux de la pirate s'étaient vidés et fixaient le sol. Comme un enfant qui se laissait faire pour que le moment passe plus vite. Comme si le trauma était Amaya demanda à toutes ses camarades de s'en aller, en s'excusant de les avoir embêtées et plaida le besoin de calme de Rin. Voyant qu'elle ne pourrait pas réveiller la pirate, elle continua les examens dans la pudeur qu'elle aurait dû recevoir dès le départ. Amaya se sentait mal -elle avait de quoi. Jamais elle n'aurait pensé que son élève réagirait ainsi, mais en y réfléchissant c'était si logique. Rin était une esclave, bien sûr qu'elle n'aimerait pas perdre le contrôle de son corps.

Quand Amaya eut fini son inspection -sous les timides hochements de tête de Rin quand elle lui demandait si tout allait bien, elle se présenta chez le commandant Marco, lequel était en train d'enseigner à son apprenti navigateur dans la microscopique bibliothèque.

- Rin est… malade, commandant.

La cheffe l'avait dit à demi-mot. Marco avait l'autorité de la virer, là, maintenant, même si elle savait pertinemment qu'un homme aussi sage que lui n'en ferait rien. Bittle, par contre, vissa un regard courroucé au médecin qui pensa le recevoir justement.

- Je lui ai fait passer les examens de fin de stage, et elle a très mal réagi. En fait, je n'ai plus aucune réponse de sa part depuis quelque minutes. Et… Elle a une forte fièvre.

Marco bondit au quart de tour, comme monté sur ressorts, et vint rejoindre sa pupille le plus vite possible. Rin était toujours sur le canapé, prostrée, devant quelques infirmières qui s'inquiétaient de son état. Le commandant colla sa grande main contre le front pâle de Rin, constatant que sa température était anormalement élevée. Bittle était déjà en train de sermonner Amaya. Les infirmières blablataient.

Des piaillements. Des cris. Amaya se défendait.

Marco leur hurla de se taire. Tous faillirent s'évanouir.

Marco montrait son haki. Ça n'arrivait jamais.

Mais jamais Rin n'avait eu peur de lui. Et elle s'était protégée quand il l'avait approchée. Comme s'il allait lui faire du mal. Il lui démontrait qu'elle le protégeait, en lui attestant que jamais son haki ne pourrait l'attaquer, mais qu'il attaquait les autres. Il en voulait à tout le monde, il voulait tous les frapper, tous les voir disparaître.

Il fallait la faire partir d'ici. Au plus vite...

Alors il poussa la porte d'un coup de pied pour aller sur le pont, décidé à l'aliter dans sa cabine.

- Calme-toi, mon fils.

Le commandant s'était retrouvé entouré de ses camarades et de son Père. Ils l'arrêteraient s'il ne faisait qu'un pas de plus. Rin se trouvait dans ses bras, apparemment inconsciente, mais il n'avait aucune idée de comment ils s'étaient retrouvés ici.

- Commandant Marco, vous avez blessé mes infirmières. Il faut vous calmer maintenant.

On laissa Hajime s'avancer vers son supérieur pour lui donner des pilules.

- Les analyses de son sang seront rendues dans une semaine. D'ici-là, calmez vos ardeurs et excusez-vous auprès de mes apprenties. Et auprès du vôtre, aussi.

Satch portait Bittle sur son dos, signe que Marco s'était emporté -et il avait honte. Barbe-Blanche n'ajouta même pas quelque chose : il était aussi déçu que lui.

- Mon Fils. Dit Newgate. Calme-toi, il faut que tu te rendes compte que c'est Rin dans tes bras. Elle n'a pas besoin que tu combattes le monde pour elle. Elle veut que tu la surveilles.

- Marco…

La petite voix de sa pupille le fit sursauter. Elle fronça les sourcils, sans trop d'énergie, et lui sourit :

- J'ai fini ma formation...

Quelques gaillards rigolèrent, dont Marco, amusés de voir que Rin n'avait rien suivi à l'altercation et dormait à poings fermés.

.

Marco s'était excusé auprès d'Amaya et d'Hajime, mais encore plus auprès de Bittle qui ne se souvenait pas trop de ce qu'il s'était passé. L'apprenti navigateur avait très tôt rendu visite à sa Sœur, pour laquelle il ne s'inquiétait que modérément. Après tout, la jeune fille était souvent malade, alors ce n'était plus une surprise.

- Comment ça, elle est souvent malade ? S'exclama Marco.

Bittle battit des paupières et grimaça comme s'il avait dit une bêtise -ou plutôt comme s'il avait lâché un information secrète.

- Je ne l'ai remarqué qu'il y a quelques mois, avoua Bittle. Elle le cache bien, mais elle gratte son pouce quand elle se sent faible. C'est comme ça que j'ai compris.

- Il y a plus que ça.

Hajime, toujours noyé dans sa blouse trois fois trop grande pour lui, s'adossa au cadre de la porte. Il observa la situation, avant de faire signe à Amaya de s'avancer. Elle semblait déterminée, comme si elle avait un but en tête.

- Dis-nous, Hajime, ne nous fait pas attendre. S'impatienta le Phénix.

- Rin a beaucoup de carences, informa Amaya en plongeant la tête dans sa myriade de papiers. Fer, vitamines, magnésium… Mais aussi en globules rouges.

- Pas étonnant qu'elle soit aussi fragile, alors. Lâcha Bittle avec ironie avant de se faire réprimander par son commandant.

- Le plus étrange, continua l'infirmière en assassinant Bittle du regard, c'est son taux de lymphocytes.

Comme plus personne ne comprenait rien, à ce stade, c'est Hajime qui reprit la parole en soupirant :

- Les lymphocytes sont des cellules présentes dans la lymphe. Et la lymphe, c'est ce qui est présent dans les ganglions lymphatiques. Vous savez, quand vous disez "je suis malade, j'ai les glandes qui enflent" ? Bah en fait, ça s'appelle un ganglion lymphatique. Bref : les lymphocytes sont produites pour protéger le corps des parasites (comme les virus, les bactéries ou les cellules mortes.) Quand le corps est malade, il en fabrique plus, ce qui fait enfler les ganglions. Dans le cas de notre chère Rin, ses ganglions sont défectueux, pour une raison que j'ai encore à identifier. C'est une des raisons pour lesquelles elle est toujours malade.

Grand blanc. Hajime avait toujours été très doué pour expliquer vite et bien, mais les deux autres hommes avaient l'impression d'avoir la moitié des informations -tout simplement parce qu'ils n'auraient pas pu comprendre l'autre moitié. Hajime frotta légèrement son cou, agacé que tous les regards soient sur lui, et donc se redressa donc partir.

- Quand elle se réveillera, faites-lui la leçon. La prochaine fois qu'elle cache un coup de froid, c'est à Amaya qu'elle aura à faire, pas à moi. Et ma plus grande élève n'a pas beaucoup de patience.

Le sourire que ladite élève leur adressa leur glaça le sang. Etrangement, ils feraient beaucoup plus attention à elle, à présent.