Hello mes petites noisettes ! :D

J'espère que vous allez bien depuis la dernière fois. Depuis le dernier chapitre qui est sorti... il y a un mois... Ô Seigneur Ganon, je suis tellement désolée pour ce retard. J'ai eu pas mal de soucis le mois dernier qui ont retardé l'avancé de ce chapitre qui, au final, m'a demandé des heures et des heures de travail.

J'espère que la suite sera à la hauteur de vos espérances ! :3 Précisons avant que l'univers de The legend of Zelda et ses personnages appartiennent entièrement à Nintendo, naturellement... et malheureusement x) À noter que ce chapitre se situe après les événements du jeu, j'ai donc pris quelques libertés pour pouvoir imaginer à quoi ressemblerait Hyrule après la victoire de Link contre le Grand Fléau.

Sur ce, je vous souhaite une bonne lecture ! ;)


Où tu demeures

~ Une chaleur enivrante ~

Le lieu était plongé dans un silence solennel. Elle pouvait sentir sur sa frêle silhouette les regards de ses semblables, juchés sur les hauteurs de la vallée de Caltice décorées d'amphibiens rocheux. Les officiers se tenaient bien droit, leur précieux sabre devant eux, la lame pointée vers le ciel. Les sous-fifres quant à eux, en plus grand nombre, avaient mis genou à terre et conservaient leur visage baissé.

Le moment était important. Elle pouvait le sentir aux picotements de nervosité qui parcouraient sa colonne vertébrale, mais également au paquet précieusement enveloppé disposé entre les doigts de sa mère, quelques mètres derrière le nouveau chef du clan. Un homme froid et dur, à la musculature imposante mise en valeur par des lanières de cuir serrées, aux iris carmin dont elle avait apprit à connaître les différentes nuances : de l'andrinople agressif du guerrier à l'écarlate tendre du père, beaucoup plus rare. C'était d'ailleurs cette étincelle paternelle, cette étincelle de fierté qui illuminait à cet instant son visage, rendant moins rudes ses traits, faisant presque oublier l'énorme balafre qui s'étalait de son front à sa joue gauche, épargnant de justesse sa paupière. Un souvenir du Prodige qu'il avait affronté par le passé. Un stigmate de son échec qu'il n'était pas le seul à arborer sur sa chair.

La voix du chef était forte, ses mots résonnant contre les parois de la vallée, confiant ses directives à sa descendance tout en s'assurant d'être entendu de tous. Un nouvel officier venait d'être promu et, comme l'exigeait la coutume, il devait recevoir la bénédiction de son peuple avant de partir pour sa première mission.

Elle était ce nouvel officier, et cette cérémonie était la sienne.

Un genou dans le sable, la tête baissée, elle écoutait sans vraiment prêter oreilles les paroles de son supérieur, laissant son esprit divaguer dans le flot de ses souvenirs. Deux ans, c'était le temps qu'il lui avait fallu pour mener à bien la formation d'officier. Une formation ardue et disciplinaire qui requerrait en temps normal une année supplémentaire. Mais elle n'était pas n'importe qui. Elle était une redoutable guerrière, une battante que rien n'effrayait, celle qui avait rendu justice à leur peuple, au Grand Kohga et au Seigneur Ganon.

Elle était la Yiga qui avait abattu le Prodige.

Deux ans, c'était le temps qui s'était écoulé depuis son retour sur les terres désertiques qui l'avaient vu naître. Depuis qu'elle était reparue devant le peuple qui l'avait chassé, exilé, rejeté. Ce jour-là, elle avait cru finir transpercée par une centaine de flèches, les nombreux archers camouflés la prenant en embuscade dans la vallée de Caltice, lieu propice de part sa topographie. Elle avait senti son cœur se serrer face à cet accueil de coutume adressé aux étrangers mais, pour une raison évidente de survie, elle avait dû faire taire sa fierté et se laisser capturer comme une moins-que-rien. Elle se souvenait encore parfaitement de la douloureuse gifle de son père lorsque les sentinelles l'avaient amenée jusqu'à lui, devenu le nouveau chef du clan. Un geste qui lui avait fait mordre les dalles de la grande salle, et qui aurait certainement été suivi par une seconde si sa mère n'était pas intervenue, faisant obstacle entre le corps de sa fille et le bras de son mari. Ce n'était qu'un petit bout de femme qui, pourtant, n'avait pas peur de défier l'autorité – trait de caractère dont elle avait visiblement hérité -, et qui avait insisté pour que la traîtresse puisse s'exprimer. Cinq minutes lui furent ainsi accordées, pas une de plus. Une seule lui fut nécessaire pour capter l'attention de tout l'auditoire, car entre ses doigts reposait l'objet de tout une traque. Une étoffe d'un bleu céleste, un vêtement dont la couleur ne trompait pas. La tunique du Prodige. On lui avait alors demandé de s'expliquer, la curiosité se regroupant autour d'elle, oubliant complètement le délai accordé ainsi que son statut de parjure. Et c'est ainsi qu'elle avait vendu son histoire.

Le Prodige avait été blessé au cours de son combat contre le Seigneur Ganon. Ce dernier étant mort, elle n'avait fait qu'achever son œuvre, abreuvant sa serpe du sang hylien.

Une histoire tressée de mensonges et qui, telle une toile d'araignée, parvint à capturer l'esprit d'une grande majorité de ses semblables, le tissu tâché d'hémoglobine suffisant comme unique preuve. Mais certains demeurèrent perplexes, se méfiant de cette demoiselle. Elle les avait déjà trahis, pourquoi ne recommencerait-elle pas ? Leurs doutes durent cependant se taire lorsque, une semaine plus tard, la totalité des Yigas lancés sur les traces de l'ennemi rentra bredouille, présentant tous le même constat : le Prodige avait disparu du royaume. Car il était mort. Car elle l'avait tué.

« - À présent, relève-toi, jeune officier ! »

Interpellée par les mots de son chef, elle obéit aussitôt, relevant enfin son regard sur l'assemblée l'entourant. Au même moment, sa mère se rapprocha, serrant contre sa poitrine le précieux paquet. Ses cheveux ébène étaient coiffés en demi-couronne, laissant de longues mèches dévaler dans son dos et encadrer son masque. Masque derrière lequel elle camouflait des larmes de joie. Depuis toujours, elle rêvait de voir sa fille devenir officier Yiga, croyant plus que quiconque – plus qu'elle-même – en ses capacités. Apprendre son exil en rentrant de sa patrouille avait certainement dû l'anéantir, elle qui était si émotive. Beaucoup trop pour une guerrière. D'un mouvement de tête, elle l'invita ensuite à se redresser sur ses jambes puis, délicatement, déposa son paquet dans les bras de la demoiselle. Ce dernier pesait son poids, le poids de l'acier mortel que recouvraient les nombreuses couches de tissu. Le sabre Tranche-Vent.

« - Puisses-tu recevoir la bénédiction de nos ancêtres, murmura sa mère en lui confiant l'emblème des officiers Yiga. »

Puis, ne pouvant contenir davantage son émotion, elle se mit sur la pointe des pieds et enroula ses bras autour du cou de son enfant. L'étreinte fut saluée par les exclamations de la foule, pigmentant ses joues d'un adorable rose gêné. Indigne d'une redoutable guerrière mais fort heureusement conservé secret par son masque. Ce visage factice qui, durant son exil, lui avait terriblement manqué et derrière lequel elle pouvait de nouveau se camoufler. Camoufler le moindre de ses sentiments, le moindre de ses mensonges, la moindre de ses pensées. Elle aimait sa famille, son peuple, et même ce nouveau titre pour lequel elle avait tant sacrifié. Cependant, elle ne pouvait oublier cette part au fond d'elle-même qui l'empêchait de profiter complètement de ce moment. Cette part qui rendait bourdonnantes les acclamations de ses semblables. Cette part qui rendait brûlante l'étreinte de sa mère. Cette part qui alourdissait encore plus le poids de sa nouvelle arme, de son nouveau statut. Cette part qui rendait presque amère la joie qu'elle ressentait.

Fort heureusement, la cérémonie ne dura guère plus longtemps, s'achevant sous les premiers rayons solaires alors que la main de son père, cette même main qui l'avait giflé par le passé, se posait délicatement sur son crâne. Puis, tous se dispersèrent, la laissant seule au cœur de la vallée de Caltice. Soupirant longuement, elle retira son masque et laissa tomber sa tête en arrière, fermant momentanément les paupières pour accueillir la chaleur matinale sur son visage. C'était agréable. Sentir le vent caresser ses traits épuisés, sentir le soleil réchauffer ses pommettes, sentir le silence alléger ses épaules, restées contractées tout le long de la cérémonie. Inconsciemment, elle laissa tomber sa main tenant le sabre contre son flanc, desserrant sa prise autour de l'arme. Elle avait réussi, elle était devenue officier Yiga, poste convoité par bon nombre des siens, poste faisant d'elle une guerrière reconnue. Une redoutable guerrière...

« Une redoutable guerrière qui trébuche au moment de porter le coup fatal, se moqua gentiment une voix dans son esprit. »

Lentement, elle rouvrit les yeux, juste à temps pour observer un faucon survoler le ciel au-dessus de sa tête. Juste à temps pour apercevoir du coin de l'œil une silhouette silencieuse la rejoindre. Un second soupire mourut au bord de ses lèvres qui déjà, reconnaissant la nouvelle venue, s'étirèrent en un sourire accueillant. Sa cousine s'avança dans la vallée, portant entre ses bras un important sac de voyage rempli à ras bord. Une initiative de sa mère devina-t-elle en interprétant le sourire crispé et désolé de son aînée. Elle avait pourtant clairement spécifié qu'elle souhaitait voyager léger. Alors pourquoi pouvait-elle apercevoir le manche d'une poêle dépasser du paquetage ?

« - Ne t'en fais pas, rit sa cousine, sans doute en voyant son air dépité, je vais t'aider à porter tout ça jusqu'à l'entrée du désert. »

Elle accepta l'offre sans hésiter – à quoi bon être une redoutable guerrière si on n'avait plus de dos avant la fin du premier jour ?

C'est ainsi qu'elles quittèrent ensemble la vallée de Caltice, discutant joyeusement sur le trajet, et rejoignant ainsi le désert où elles purent chacune capturer un morse des sables. Les robustes mammifères ne se prélassaient jamais au soleil sans tendre l'oreille mais, au cours de leur formation, elles avaient appris à être aussi silencieuses qu'une feuille morte tombant sur le sol. Ainsi, le trajet se transforma en course, leurs rires résonnant en cœur alors qu'elles slalomaient entre les ruines à moitié engloutis par le désert. La chaleur n'était pas encore assez intense pour être désagréable, et le vent mugissant au creux de leurs oreilles apportait les derniers brins de fraîcheur nocturne. Nostalgique, elle se remémora alors ces moments passés où, tous les après-midi, elle venait ainsi s'amuser dans l'immense bac à sable qu'était le désert Gerudo. Mais cela avait rapidement pris fin, alors que le Seigneur Ganon s'éveillait lentement après un siècle de torpeur, que Vah'Naboris reprenait ses rondes électrisantes, et que son rôle de serviteur la rappelle à l'ordre. Être une guerrière requerrait des sacrifices. C'est ce qu'elle avait appris, à peine âgé d'une dizaine d'années, alors que les attentes de ses parents se faisaient plus lourdes sur ses épaules, que la présence de son masque sur son visage se faisait plus indispensable. On l'avait forcé à grandir trop vite, à mettre de côté ces émotions inutiles pour le combat, à suivre la voie des arts martiaux sans se poser de question. Et c'est ce qu'elle avait fait, grimpant rapidement les échelons dans son clan, s'attirant les bonnes grâces de leur chef adoré, faisant de son esprit une arme aussi tranchante que sa serpe et de son orgueil un masque si opaque qu'il permettait de camoufler ses craintes, ainsi que tous ces sentiments devenus étrangers au cours du temps. Cela aurait pu rester ainsi, car c'est ce qu'exigeait le titre de guerrier. Cela aurait dû rester ainsi.

Mais sa rencontre avec un jeune bretteur dans les landes sauvages avait tout changé, chamboulant à tout jamais son existence.

« Bonjour, puis-je vous aider ? »

Elle secoua la tête de gauche à droite, tentant de chasser la vision des perles céruléennes dans son esprit. Deux ans, c'était le temps qui s'était écoulé depuis leur dernière rencontre, dans cet abri miteux au milieu des plaines d'Hyrule. Durant cette période, elle s'était évertuée à ne pas penser à lui. Car c'était une perte de temps. Car c'était une distraction. Car, dans le cas contraire, elle n'aurait eu de cesse de s'inquiéter pour sa blessure.

« - Nous arrivons bientôt ! Cria sa cousine pour être sûr de se faire entendre, l'obligeant à se reconcentrer sur la route »

Elles venaient de dépasser le Bazar Assek qui, depuis la mise en veille des Créatures Divines, avait gonflé en affluence. En deux ans, le royaume avait bien changé, retrouvant stabilité et sécurité. La princesse Zelda, reine depuis peu, s'en assurait personnellement. Bien qu'encore jeune – si on omettait les cent dernières années passées à maintenir le Seigneur Ganon dans une torpeur forcée -, elle savait se montrer diplomate, suffisamment douce pour apaiser les craintes d'un peuple encore traumatisé, suffisamment imposante pour mener d'une main de fer les armées et éradiquer la moindre menace. Bien évidemment, il restait encore beaucoup de choses à faire. Hyrule ne s'était pas fait en un jour. Mais la motivation de la monarque était contagieuse, si bien que la paix fut rapidement restaurée entre les peuples. Plus ou moins...

Alors qu'elles approchaient de l'entrée du désert Gerudo, les deux Yigas firent ralentir leur monture. Puis, elles échangèrent un regard avant d'effectuer simultanément des mouvements de mains afin d'activer leurs parchemins de camouflage. Leur combinaison carmin disparu, laissant place à des vêtements de voyageur. Coiffés en queue-de-cheval, ses cheveux brunirent tandis que les yeux écarlates de sa cousine virèrent au vert. Les armes disparurent sous le tissu, faisant des guerrières de simples marchandes comme il y en avait beaucoup dans le coin. Faisant des redoutables Yigas d'inoffensives Hyliennes.

La paix entre les peuples, oui.

La paix entre la famille Royale et le clan Yiga, jamais de la vie !

Car, s'ils avaient pu tolérer d'établir un commerce avec la cité Gerudo, jamais au grand jamais leur orgueil ne leur tolérerait de faire alliance avec ces têtes couronnées. Avec ces gens à qui leurs ancêtres avaient tourné le dos des générations plus tôt.

« - Allons-y, lâcha-t-elle après avoir détaché sa monture. »

Enfin libres, les deux morses détalèrent en un rien de temps, beuglant de mécontentement en disparaissant dans les dunes sableuses du désert. Il ne leur restait que quelques mètres à parcourir pour quitter définitivement les terres arides les ayant vu naître. Au-dessus de leur tête, le soleil commençait déjà à se montrer cruel, brûlant les quelques rares parcelles de peau laissées à découvert. Fort heureusement, les grandes parois rocheuses du canyon Gerudo offraient une ombre salvatrice, conservant ainsi dans son antre la fraîcheur accumulée durant la nuit. C'était d'ailleurs l'une des raisons pour laquelle les voyageurs aimaient séjourner au relais installé à l'entrée du désert. L'endroit était plutôt accueillant. Quelques lanternes brûlaient nuit et jour, tout comme le sourire ne quittait jamais les lèvres de Peiffa, la gérante du relais.

Un bouvier était allongé non loin du comptoir, sa tête reposant tranquillement entre ses pattes. Lorsqu'elles approchèrent cependant, il se redressa aussitôt pour venir les saluer, sa langue pendouillant et sa queue remuant d'excitation. Riant, la jeune promue s'accroupit pour se mettre à sa hauteur et lui accorda quelques caresses derrière l'oreille. Avant de finalement pousser un cri de surprise lorsque, revendiquant davantage, le chien se jeta sur elle et la fit tomber à la renverse.

« - Stop ! Supplia-t-elle sous les assauts de coup de langue, des larmes de joie au coin des yeux »

Bien évidemment, en vain. Et ce n'était certainement pas sa cousine, bien trop occupée à rire de sa situation, qui allait lui prêter main forte. Heureusement, Peiffa arriva à sa rescousse, grondant gentiment son compagnon à quatre pattes pour ses débordements d'affection.

« - Je suis navrée, déclara-t-elle ensuite en posant sa main sur le crâne du bouvier, il semble s'être attaché à vous depuis la dernière fois.

- Il n'y a pas de mal, ne vous inquiétez pas.

- Je suppose que vous devez être une bonne personne pour qu'il réagisse ainsi, ria son interlocutrice. La dernière personne avec qui il a agi de la sorte était un jeune aventurier. Mais c'était il y a longtemps, rajouta-t-elle en caressant la tête canine. À une époque où la Créature Divine faisait encore des siennes. »

Elle retourna ensuite près du comptoir, s'assurant d'être suivie par les deux demoiselles en jetant un coup d'œil derrière elle.

« - Heureusement, poursuivit-elle, tout ceci est de l'histoire ancienne. Et ça, nous le devons à notre chère suzeraine qui a vaillamment combattu et terrassé le Grand Fléau. »

Et si ses iris safre se parèrent d'une étincelle d'admiration à l'évocation de la jeune femme au noble sang, il n'en fut pas de même pour ses deux interlocutrices. Le vert factice de sa cousine s'assombrit de rancœur tandis que son chocolat naturel, lui, se brouilla d'offuscation. Encore et toujours, les louanges étaient pour cette jolie blonde, masquant complètement l'implication du Prodige dans cette histoire alors qu'il avait été celui tenant la lame légendaire. Celui faisant face sans trembler à l'imposante créature maléfique. Celui mettant en jeu sa propre vie pour le salut de toute une nation qui, au final, ignorait jusqu'à son existence. Elle avait de ses yeux vu la profonde plaie zébrant le torse du guerrier, les Ténèbres dévorant sa chair. Et lui, sombre idiot, camouflant sa souffrance derrière des sourires tendres. Il était le Héros. Malheureusement, le Héros d'une légende que les générations futures finiraient rapidement par estomper, ne conservant qu'une silhouette abstraite se tenant auprès de la princesse aux pouvoirs divins. Car tel était le destin de tout Héros élu des Déesses.

Qu'importe, elle serait là pour se rappeler.

« - Je parle, je parle, j'en oublierais presque la raison de votre venue ici, rit Peiffa en se saisissant d'un carnet sur le comptoir. Alors, vous êtes ici pour louer un cheval, n'est-ce pas ? »

Elle opina de la tête, puis suivit la réceptionniste jusqu'aux stalles où elles furent accueillies par des hennissements joyeux. Un cheval gris moucheté était déjà sortie, un vieil homme s'affairant autour de lui pour finir de l'équiper.

« - Voici Gribouille, un étalon extrêmement docile mais qui ne manque pas d'endurance. Avec lui, vous devriez arriver sans encombre à destination. »

Ne prêtant pas plus d'attention aux mots de l'Hylienne, elle s'avança lentement dans la direction de l'animal. Ses yeux sombres luisaient d'une étrange manière, tels deux onyx. Un regard si semblable à celui de... Elle sentit une boule se former dans sa gorge à la simple pensée de son compagnon disparu. L'image de son corps allongé dans l'herbe gorgée de sang de la plaine, de son cadavre dévoré en grande partie par les loups. Elle se souvenait parfaitement de cette vision, de la douleur qui s'était instaurée dans sa cage thoracique, bloquant momentanément sa respiration. Pourquoi avait-il fallu qu'elle l'abandonne ? Pourquoi ne l'avait-elle pas emmené avec elle ? Pourquoi lui ? Pourquoi son fidèle Kohga ? Elle avait tenté de siffler entre ses doigts, refusant de croire que cet animal – cet amas de chair couvert par endroit de poils sombres – était son compagnon. Elle avait sifflé, encore et encore, ignorant les larmes qui inondaient ses joues, ignorant le chagrin qui faisait trembler ses cordes vocales, ignorant la douleur des fragments de roche s'enfonçant dans l'épiderme de ses genoux. Elle avait sifflé jusqu'à manquer de souffle. Jusqu'à sentir le désespoir réduire à néant cette faible étincelle d'espoir. Ce futile espoir qu'il ne s'agissait pas de Kohga. Mais Kohga répondait toujours à l'appel.

Il l'avait toujours fait.

« - Eh ! L'interpella sa cousine en posant une main réconfortant sur son épaule. Tout va bien ? »

Elle se contenta d'acquiescer silencieusement, ne quittant pas le dénommé Gribouille des yeux, conservant son regard ancré dans celui de son futur compagnon. Compagnon pour une toute nouvelle quête.

Elle ferait en sorte qu'il réponde de nouveau à son appel.

« - Bien ! Déclara Peiffa après avoir consulté une dernière fois son carnet. Tout est en règle. Je peux donc vous laisser entre les mains expertes de Pirou. En vous souhaitant un agréable voyage. Puisse la Déesse Hylia veiller sur vous ! »

Et, sur ces mots, elle s'éloigna pour regagner son comptoir où l'attendaient déjà de nouveaux clients. Pirou, de son côté, les aida à charger les affaires de la cadette sur la selle de l'étalon tout en donnant quelques indications topographiques. Bien qu'ayant étudié le terrain avant de s'engager pour ce nouveau voyage, elle prit mentalement note de tous ces précieux conseils. Puis, lorsque tout fut en place, le vieil homme s'éloigna à son tour pour laisser un peu d'intimité aux deux Yigas. Sans doute ne voulait-il pas assister à leurs au revoir larmoyants – et elle le comprenait parfaitement car, à sa place, elle aurait fait de même. Sa cousine était quelqu'un d'extrêmement émotive, plus que sa mère sans doute. Elle la revoyait se confondre en excuses lorsqu'elles s'étaient retrouvées illégalement au beau milieu de nul part deux ans plus tôt lors de son exil, prenant le risque d'être vue avec elle et d'être à son tour banni de leur clan. Elle revoyait parfaitement le moindre de ses missives, certaines lui donnant des indications sur la localisation du Prodiges, d'autres, en plus grande quantité, simplement désireuses de prendre de ses nouvelles. Elle revoyait ses larmes de joie lorsqu'elle put enfin regagner le repaire, son étreinte presque étouffante lorsqu'elle rejoignit la formation d'officier, bien moins que celle qu'elle lui offrit lorsqu'elle apprit son intention de partir en voyage une fois son nouveau poste obtenu.

Les doigts de son aînée s'enroulèrent autour de ses poignets tandis que ses iris faussement verts s'assombrirent d'une pointe d'inquiétude.

« - Ne t'en fais pas, débuta-t-elle alors en souriant, désireuse de la rassurer, je ne serais pas absente longtemps. Ce n'est l'histoire que de quelques jours. Et puis...

- Promets-moi que tu ne feras pas de bêtise, déclara soudainement sa cousine. »

Si soudainement qu'elle ne put retenir la surprise de gagner ses traits. Surprise rapidement remplacée par une grimace de douleur lorsque la prise autour de ses poignets se raffermit. Elle chercha alors à comprendre la raison de ce comportement, si éloigné des salutations habituellement plus chaleureuses de sa parente. Seulement, lorsqu'elle interrogea le regard de celle-ci, elle se retrouva confronter à un mur insondable.

« - Je te connais, reprit calmement sa cousine sans desserrer son emprise. Je sais ce que tu caches. »

À ces mots, elle sentit son sang se glacer dans ses veines. Que savait-elle ?

« - Je sais ce que tu caches, répéta l'aîné en insistant sur le second mot. Et si les autres venaient à l'apprendre également, alors ce n'est pas simplement l'exil que tu risqueras.

- Cesse de raconter n'importe quoi ! S'agaça-t-elle, tirant violemment sur ses bras pour la faire lâcher prise. »

Agacement qui camouflait en réalité son angoisse. Que savait-elle ?

Massant distraitement ses poignets endoloris, elle laissa une minute à sa cousine pour poursuivre son discours, pour éclaircir les paroles étranges qu'elle venait de prononcer. Malheureusement, celle-ci restait muette, se contentant de la fixer dans les yeux, comme psalmodiant en silence ces mêmes mots. Bougre, mais que savait-elle !

L'agacement se métamorphosa alors en colère. Aussi, c'est d'un pas furibond qu'elle tourna les talons et qu'elle enfourcha la selle de Gribouille. La sensation était étrange, suffisamment pour tempérer presque aussitôt son animosité. Deux ans qu'elle n'était pas montée sur le dos d'un cheval, la formation d'officier Yiga ne lui permettant pas de quitter le désert, et pourtant c'était comme si elle y avait toujours été. Elle avait toujours apprécié cette vue qu'on avait de là-haut, une vue qui offrait l'avantage de pouvoir toiser les gens de haut. Chose qu'elle fit avec sa cousine lorsque cette dernière attira son attention en posant sa main sur sa cuisse. Le mur insondable s'était finalement effondré, dévoilant une profonde mélancolie cerclée d'inquiétude.

« - Promets-moi qu'une fois Kohga ramené, tu reviendras aussitôt à la maison. Promets-le moi ! »

Un visage au sourire tendre se dessina dans son esprit.

« Me rejoindras-tu ? »

Un visage pour lequel elle avait déjà menti plusieurs fois.

« - Je te le promets. »

Un visage pour lequel elle n'hésita pas à mentir de nouveau.

Adressant un dernier sourire à sa cousine, elle s'empara des rênes de l'animal et, d'un coup de talon dans les flancs, lui donna l'ordre de partir au triple galop. Elle avait déjà trop tardé, et si elle souhaitait respecter à la lettre son itinéraire, il n'y avait plus de temps à perdre. Elle s'engouffra ainsi dans le canyon Gerudo, s'enfonçant toujours plus dans ces gorges rocheuses, suivant le tracé sinueux de la route qui contournait le plateau d'Umétaké. Il aurait était sans doute plus judicieux de couper au travers de ces nombreux reliefs escarpés mais, bien que l'escalade ne la dérangeait pas et bien que l'avènement d'un nouveau monarque à la tête du royaume ait radialement diminué le nombre de monstres habitants les landes, elle préférait jouer la carte de la sûreté. De plus, si Kohga fut une excellente monture capable de franchir des monts élevés et de faire face à l'ennemi sans trembler, elle n'était pas certaine qu'il en soit de même pour Gribouille, son tempérament calme tranchant nettement avec le fort caractère que possédait l'étalon noir.

Lorsque le soleil arriva au zénith, annonçant l'heure du déjeuné, elle avait déjà traversé le pont suspendu de Digdo et avait rejoint le relais de l'orée de la plaine où elle fit escale une petite heure avant de se remettre en route, empruntant la route menant vers l'est, puis vers le sud. Les paysages qui défilaient autour d'elle étaient à présent parsemés d'une multitude de nuances de vert, allant de l'herbe clair au feuillage beaucoup plus sombre des bosquets. Par moment, d'autres couleurs se mélangeaient au tableau, certaines familières tel que le bleu des petits étangs constellant les plaines, d'autres lui étant étrangères. Et déstabilisantes. Durant sa traque deux ans plus tôt, elle avait parcouru en long et en large les étendus entourant l'imposant château, se repérant à la topographie des lieux pour avancer, prenant comme point de repère les nombreuses ruines présentes sur le territoire. Des ruines qui, au cours du temps, avaient fini par disparaître pour laisser place à des bâtiments flambant neufs. La garnison de Comolo, les différentes étapes encerclant la forêt du Temps, … et même le château en lui-même dont la silhouette, plus imposante encore que par le passé, régnait sur tout le domaine de sa magnificence. Se stoppant sur la colline du Belvédère, profitant de la vue dégagée qu'elle offrait, elle prit quelques minutes pour ancrer ce nouveau paysage dans son esprit. Pour graver l'image de ces innombrables tours conquérant le ciel, autrefois si sombre, rayonnant à présent d'un bleu magnifique. De ce même bleu qui décorait les prunelles du Prodige lorsqu'un sourire moqueur ornait ses lèvres... Durant deux années, elle était restée enfermée dans une petite bulle, laissant le temps défiler autour d'elle, ignorant les changements qui s'opéraient à l'extérieur.

En y repensant, c'était ici qu'elle avait croisé sa route pour la quatrième fois, c'était ici qu'avait débuté sa traque. Et que restait-il de ce moment, hormis le souvenir amer qu'il portait ? Rien, absolument rien. En deux ans, les pluies avaient sans doute eu raison de leurs empruntes sur le sol, la végétation de s'accroître et de proliférer. Et lui... Après deux années, se souvenait-il encore d'elle ?

« - Crois-moi Gribouille, déclara-t-elle en caressant l'encolure de sa monture, si cet idiot a eu le malheur d'oublier ses mots, je l'égorge sur place. »

Il n'avait pas le droit d'oublier. Pas ça, pas ces mots qu'il avait murmurés d'une voix tendre, mélancolique, presque implorante. Non, il n'avait pas le droit.

Soupirant longuement, elle tira sur les rênes de son cheval pour lui faire regagner la route et emprunter le viaduc d'Hylia qui permettait de traverser le lac éponyme. Elle gagna ainsi la forêt de Firone en fin d'après-midi, puis, alors que le soleil commençait lentement à décliner dans le ciel, la plaine d'Arafur. Et, alors qu'au loin se dessinait déjà la silhouette du relais des alpages, elle ne put retenir son soulagement d'égailler son visage d'un sourire sincère. Enfin !

Les lanternes suspendues au toit du bâtiment avaient été allumées, auréolant les contours du relais d'une chaleureuse lueur invitant les voyageurs à s'arrêter pour la nuit. Bien que le nombre d'ennemis avait radicalement chuté dans la région, il était recommandé de ne pas se balader dans les landes au crépuscule pour raison de sécurité. Les marchands ambulants et les simples aventuriers semblaient prendre à cœur ce conseil car, lorsqu'elle arriva sur place, bon nombre faisait la queue au comptoir, désireux d'obtenir un lit pour la nuit. Mettant pied à terre, elle les imita donc, se plaçant juste derrière une Gerudo dont le bouclier serti de joyaux luisait à la lueur des lanternes. Elle patienta ainsi quelques minutes, profitant de ce temps pour inspecter les alentours. Un groupe d'Hyliens discutaient joyeusement tout près de la marmite de laquelle émanait une délicieuse odeur épicée. Leurs rires graves se mêlaient aux tintements des cloches que portait le bétail autour de leur cou. Tout comme dans chaque relais, un chien montait la garde, mais celui-ci semblait être plus intéressé par le morceau de viande que tenait son maître que par les mouvements des quatre bêtes laitières.

« - Bien le bonsoir, ma p'tite demoiselle ! La salua le réceptionniste lorsqu'arriva son tour. Que puis-je faire pour vous être utile ?

- Bonsoir, je suis venue rapporter ce cheval que j'ai emprunté au relais du canyon Gerudo.

- Le canyon Gerudo ? Répéta-t-il en soulevant légèrement son bonnet de son pouce. Eh bien, vous avez fait une sacré trotte ! Vous devez être épuisée. »

Oh que oui elle l'était. Du moins, c'était le cas de son corps car son esprit, lui, ne pouvait même pas imaginer l'option de prendre quelques heures de repos. Elle était si proche du but. Ainsi déclina-t-elle le lit que lui proposa le réceptionniste sans une once d'hésitation.

« - En revanche, déclara-t-elle avant qu'il ne puisse la sermonner sur son projet de voyager de nuit, je suis à la recherche de quelque chose, peut-être pourriez-vous m'aider ?

- Quelque chose ? Dites toujours !

- Avez-vous déjà entendu parlé de la Divinité des chevaux ?

- La Divinité des chevaux, hein ? Songea-t-il en caressant son menton mal rasé. Ma foi, il y a bien cette vieille légende... Oh, je sais ! Rajouta-t-il en tapant son poing dans sa main. Surosse pourra sans doute vous aider, elle est incollable sur les légendes de la région. Rendez-vous près des stalles, elle devrait être en train de nourrir les chevaux. »

Remerciant l'homme, à la fois pour l'information et pour prendre en charge Gribouille – qu'elle salua affectueusement en enlaçant son museau et en lui offrant une carotte bien juteuse -, elle se dirigea ensuite comme indiqué vers les stalles. Près du feu, le groupe d'Hyliens avait été rejoint par la Gerudo et deux Gorons qui, visiblement, insistaient pour rajouter un peu de caillasse au potage. « Pour éduquer vos palets » déclaraient-ils en offrant des frappes amicales – et assommantes – dans le dos des hommes, causant chez ces derniers des grimaces de douleur et, par conséquent, l'hilarité de la femme du désert.

Fort heureusement, l'ambiance était beaucoup plus calme près des stalles où les chevaux achevaient leur repas du soir. En les voyant ainsi dévorer leur foin, elle eut une petite pensée pour son compagnon d'un jour, espérant que le réceptionniste s'attelait déjà à prendre soin de Gribouille. Cet étalon était adorable, il ne méritait pas de devoir attendre sa pitance. Autour des équidés, deux Hyliennes s'affairaient : une jeune fille d'une vingtaine d'années et une vieille femme occupées à passer le balai. Elles discutaient joyeusement, la plus jeune riant des pitreries de son aînée. Du moins, jusqu'à ce qu'elles tournent la tête dans sa direction, lui prêtant attention.

« - Désolée de vous déranger, débuta alors la voyageuse, légèrement nerveuse à l'idée de les déranger, je cherche quelqu'un qui se prénomme Surosse et on m'a dit que je pourrais la trouver ici.

- Il semblerait que l'on t'ait bien informée, mon enfant, rit la vieille femme en prenant appuie sur son balai. Que puis-je faire pour toi ?

- Eh bien, j'aurais aimé savoir si vous avez déjà entendu parler de la Divinité des chevaux. »

À l'évocation de ces mots, l'éclat dans le regard sinople de l'Hylienne, ternis par l'âge, s'enflamma soudainement, telles des braises retrouvant vitalité. Il y avait une once de surprise, mais surtout beaucoup de curiosité dans sa voix lorsqu'elle lui demanda en retour :

« - Serais-tu par hasard intéressée par la résurrection des chevaux, mon enfant ?

- Je... Oui !

- Alors sache que tu es au bon endroit ! Marlon, la Divinité des chevaux vit non loin d'ici. Selon les légendes, elle habiterait une fontaine à quelques heures de marche du relais. En suivant le sentier vers le sud, il n'est pas difficile de s'y rendre. »

Fontaine, quelques heures, sentier sud... Un à un, les mots de la vieille femme se gravèrent dans son esprit.

« - Cependant, ajouta son aînée en levant un index, il faut que tu saches une chose. Nombreux se sont mis en quête de trouver la Divinité Marlon, mais hélas nombreux furent ceux à rentrer bredouilles. Car, si le pont de la Divinité des chevaux est facilement trouvable, sa fontaine, elle, peut se montrer invisible aux yeux de ceux n'ayant pas mérité la grâce équine.

- Vous voulez dire que... Je ne suis pas certaine de la trouver ? Demanda la guerrière, sa voix se brisant involontairement face à l'annonce. »

Ne pas la trouver, ne pas pouvoir sauver son compagnon... Son cœur se serra dans sa poitrine. Non, elle n'avait pas fait tout le chemin jusqu'ici pour ne pas réussir. Elle était une redoutable guerrière, elle n'avait pas le droit d'échouer. Elle était une redoutable guerrière qui...

Non. Elle n'était qu'une simple jeune fille souhaitant retrouver son ami. Une misérable qui avait été incapable de le protéger. Elle ne pouvait pas échouer, car échouer revenait à l'abandonner une seconde fois. Lui, son fidèle destrier avec qui elle avait fui une horde de Bokoblins, galopé à toute vitesse pour échapper aux lasers mortels des Gardiens, foulé le sol des différents territoires pour traquer son ennemi. Celui contre lequel elle s'était pelotée les nuits frigorifiques. Celui avec qui elle avait partagé ses repas, même lorsque les vivres se faisaient rares. Celui à qui elle avait confié tous ses secrets, ces sentiments incompréhensibles qu'elle avait trop longtemps enfouis en elle.

Elle ne pouvait pas l'abandonner car lui ne l'avait jamais fait.

Semblant ressentir sa détresse, la vieille Surosse posa une main réconfortante sur son épaule, un sourire tendre sur ses lèvres gercées.

« - Allons ma petite, déclara-t-elle ensuite, pressant davantage sa prise pour attirer les orbes chocolat de son interlocutrice dans les siennes. Que dirais-tu de boire un bon potage, histoire de te réchauffer ?

- Mais je... s'apprêta-t-elle à répondre avant de s'interrompre face à l'index levé de son aînée.

- Il n'est pas bon de se promener dans les plaines d'Hyrule à la tombée de la nuit. Qui sait ce qui peut se tapir dans l'ombre. De plus, je ne te conseille pas de te rendre à la fontaine ce soir, la Divinité Marlon n'apprécie que très peu d'être dérangée à une heure aussi tardive, rajouta l'Hylienne en ricanant. »

Et, avant qu'elle ne puisse rajouter quoi que ce soit, Surosse et la demoiselle l'accompagnant la traînèrent jusqu'à la marmite où elles prirent toutes les trois places. La vieille femme débuta alors un long et mystérieux récit tandis qu'on leur servait un bol du délicieux ragoût mijotant, attirant peu à peu l'attention de tous ceux assis autour du feu. Elle n'écouta que d'une oreille distraite, jouant mollement avec les morceaux de viande flottant dans la sauce épicée. Puis, alors que la lune s'élevait dans le ciel, sa douce lueur filtrant difficilement au travers des épais nuages présents, tous regagnèrent l'intérieur du relais pour prendre place dans leur couche. Tous sauf la jeune Yiga qui préféra rester, se perdant dans la contemplation des dernières braises léchant ce qui restait du feu de camp. Elle n'avait pas le cœur à dormir, bien que son corps ne cessait de lui réclamer le repos tant mérité après une journée entière de chevauchée. Elle ne pouvait pas fermer les yeux et prendre le risque de se retrouver face au cadavre en partie dévoré de son ami. Un cadavre qui, sous le charme de ses songes, prenait vie, se redressant sur ses pattes pour laisser déborder de son abdomen éventré ses viscères gâtés. Et ses yeux onyx déversant des torrents de larmes sanguinolentes...

Elle se mordit violemment la lèvre inférieure, s'arrachant de ces pensées. Un goût ferreux chatouilla ses papilles, une sensation bien moins désagréable que le chagrin dévorant le rebord de ses paupières. Prenant une grande inspiration pour tenter de le chasser, elle pencha la tête en arrière, noyant son regard noyé dans la contemplation du ciel obscur. Elle resta ainsi plusieurs minutes, peut-être même plusieurs heures, ignorant les morsures glacées du vent nocturne sur sa chair, puis la pluie qui commença doucement à s'échapper des nuages sombres. Une première goutte perla sur sa joue, puis une seconde. Fermant momentanément les yeux, elle apprécia la compassion céleste, laissant finalement ses propres larmes se mêler à celles de la nature.

Elle finit par s'endormir sur le tronc servant de banc, la fatigue profitant de ce moment de faiblesse pour l'envelopper dans une étreinte de torpeur. Ce n'est qu'au petit matin, alors que les premiers habitants du relais se levaient pour s'occuper de leurs tâches quotidiennes, qu'elle fut réveillée par une main se posant sur son front. Sursautant, elle se redressa soudainement, prenant une pose défensive, et sa main trouva instinctivement le chemin menant à sa serpe. Cependant, croisant le regard sinople de la vieille Surosse, agrandi par la surprise, elle stoppa immédiatement son geste.

« - Je suis désolée ma petite, commença alors son aînée tandis qu'elle détendait ses muscles, je ne voulais pas t'effrayer mais tu semblais si perturbée dans ton sommeil.

- Ce n'est rien, soupira-t-elle, merci de m'avoir réveillé. »

Puis, s'inclinant poliment, elle tourna le dos et commença à s'éloigner du bâtiment. Son crâne était douloureux, ses oreilles bourdonnaient, sa vision tanguait dangereusement. Prenant appuie contre la barrière délimitant le relais, elle porta ses mains à ses tempes pour les masser.

« - Tu ne devrais pas partir dans ton état, déclara Surosse en la rejoignant, tu as de la fièvre et...

- Je vais bien, la coupa-t-elle, se détachant de la barrière pour démontrer son propos. »

Elle avait déjà trop tardé. À l'horizon, le soleil s'était levé, ses rayons perçant au travers des nuages duveteux. La pluie avait cessé il y a peu, pas plus d'une heure, ne laissant derrière elle qu'une agréable odeur de géosmine et des plaines fangeuses. Dans une autre situation, elle aurait certainement souri face à ce paysage, appréciant cet instant qui succédait toujours à l'averse.

« - Ces jeunes, maugréa l'Hylienne en déposant un paquet dans les bras de sa cadette. Tiens, tâche au moins de grignoter quelque chose en route. Je veillerais sur tes affaires jusqu'à ton retour. »

Elle eut une pensée pour lesdites affaires qu'elle avait complètement oubliée sur la selle de Gribouille. Il n'y avait rien d'utile dans le tas, rien de valeur non plus – elle conservait toujours son stock de bananes sur elle. Aussi accepta-t-elle à la fois le présent de la vieille femme et sa proposition. Puis elle se mit enfin en route, empruntant le sentier menant vers le sud-ouest.

Il lui fallut deux bonnes heures de marche pour rejoindre les alentours du plateau de l'entrelac dans l'ombre duquel elle trouva le fameux pont dont lui avait parlé Surosse. Les plaines verdoyantes avaient laissé place à des reliefs rocheux. Le pont, lui, permettait de traverser un petit étang. Ses vieilles planches, moisies par endroits, couvertes de mousses à d'autres, même parfois manquantes, démontraient son ancienneté. Elles grincèrent dangereusement lorsqu'elle les foula de ses bottes mais, pour son plus grand soulagement, tinrent le coup, la menant de l'autre côté où les parois des plateaux environnants se resserraient pour former un sentier naturel. Le silence régnait autour d'elle. L'herbe sous ses pieds étouffait le bruit de ses pas. Le chant des oiseaux, si entêtant au cœur des plaines, était ici inaudible, remplacé par les doux battements d'ailes des papillons. Une brise légère soufflait sur la zone, semblant la pousser en avant. Alors que le chemin s'étrécit davantage, des clapotements parvinrent à ses oreilles. Deux petits étangs se dessinèrent de part et d'autre de son champ de vision. Se penchant au-dessus de l'un d'eux, elle aperçut des petites grenouilles barboter, leur vert jurant sur la surface hyaline, avant que son regard ne soit attiré par les immenses fleurs décorant le fond des eaux. Leurs imposants pétales immergés présentaient de magnifiques couleurs, un rebord violet pour un cœur doré qui semblait luire de manière pulsatile. Tel une multitude de cœurs endormis, attendant d'être éveillés.

Un faible hennissement se fit soudainement entendre au creux de son oreille, la faisant sursauter. Se retournant brusquement, elle balaya les alentours à la recherche de son origine. C'est alors qu'elle la vit, dressée devant d'immenses rochers ivoires. Une imposante fleur éclose finement décorée de miroirs et d'oiseaux dorés. Et en son centre, un cercle d'eau d'où semblait s'échapper une pluie de nitescences zinzolines. À cette vision, son cœur se serra dans sa poitrine. Était-ce possible ? L'avait-elle finalement trouvée ?

La fontaine de la Divinité des chevaux.

Elle dut se retenir de courir, et hésita même à approcher, ayant sans doute peur de faire disparaître cette vision si enchanteresse. Ayant sans doute peur qu'il ne s'agisse là que d'une illusion. Aussi, c'est d'un pas lent et timide qu'elle traversa les mètres la séparant de son objectif et qu'elle gravit les quelques marches menant au sommet de la fleur. Lorsqu'elle se pencha en avant, l'eau lui renvoya son reflet. Non pas le reflet du visage illusoire qu'elle s'était fait, mais bel et bien le reflet de son véritable soi. Elle put alors contempler les immenses cernes qui creusaient son regard chocolat, ses pommettes rougies par la fièvre. Un reflet indigne d'une redoutable guerrière, mais elle n'en avait que faire. Tout ce qu'elle souhaitait à présent était de retrouver son compagnon.

Joignant ses mains, elle ferma ses paupières sur cette vision d'elle-même avant de murmurer :

« - Oh Divinité des chevaux, puissiez-vous entendre mon appel. Recevez cette offrande comme preuve de mon humble respect. »

Disant cela, elle attrapa une carotte vigueur dans sa sacoche et la jeta au milieu des flots. Le légume flotta un instant avant de se faire engloutir par les eaux. Elle attendit quelques minutes mais rien ne se produisit. Elle fronça les sourcils, perplexe. Pourquoi cela ne fonctionnait pas ? Elle avait pourtant fait exactement ce qui était écrit dans le livre qu'elle avait consulté. Peut-être aurait-elle dû interroger davantage Surosse au sujet du rituel d'invocation... À moins qu'une ridicule carotte ne soit suffisant pour démontrer son respect envers une divinité. Prête à tout tenter, elle se saisit de sa sacoche et la vida de son contenu. De nombreuses carottes, mais également de nombreuses bananes – ses si précieuses bananes – tombèrent ainsi dans la fontaine pour y être englouti. Malheureusement, toujours rien.

« - Pourquoi... souffla-t-elle désespérée en tombant à genoux. Pourquoi refusez-vous d'accéder à ma requête ? »

Ses doigts s'ancrèrent dans la mousse recouvrant les marches, traçant des sinus dans leur surface parfaitement lisse. Des larmes d'injustice mordirent ses paupières d'où elles s'élancèrent avant de rejoindre les eaux de la fontaine. La rage l'envahit doucement, encouragée par la fatigue et son désespoir.

« - Pourquoi refusez-vous de me rendre Kohga ?! Rugit-elle alors, frappant son poing sur le sol »

Ses mots se répercutèrent contre les parois rocheuses, claquant tels des violents coups de fouet.

Pourquoi refusait-elle de l'aider ? Était-ce sa punition pour avoir abandonné Kohga ? Ses doigts s'incrustèrent davantage dans la mousse. Son adorable Kohga... était-il perdu à jamais ?

C'est alors qu'un hennissement se fit de nouveau entendre. N'y prêtant pas tout de suite attention, elle dut cependant redresser les yeux de son reflet lorsque le son résonna une troisième fois. Lentement, elle tourna la tête pour regarder derrière elle. Avant d'ouvrir les yeux en grand.

En bas des marches se tenait un magnifique cheval à la robe baie. Il se tenait là, immobile, ses perles sombres fixées sur sa silhouette. Intriguée par cette soudaine apparition, elle se redressa sur ses jambes et, prudemment, rejoignit l'animal qui, peu farouche, la laissa approcher sans ciller.

« - Bonjour toi, murmura-t-elle en caressant le museau du destrier, qu'est-ce que tu fais ici ? »

Son pelage était mouillé, comme s'il venait tout juste de sortir de l'étang. Du bout du doigt, elle suivit ensuite le tracé imprécis d'une imposante cicatrice qui parcourait la gorge de l'animal, s'étendant de son encolure à son omoplate droite. Une blessure causée par une lame ou la corne d'un animal colossal.

Une blessure qui aurait dû lui être fatale.

« - Je revis ! Déclara brusquement une voix grave dans son dos »

Surprise – décidément, les gens aimaient la surprendre aujourd'hui -, elle se retourna aussitôt. Avant de plaquer une main sur ses lèvres pour étouffer un cri. Car, devant ses yeux, surgit de la fontaine une imposante silhouette. D'abord des mains hâlées qui se cramponnèrent au rebord où elle s'était agenouillée un peu plus tôt. Puis tout un buste recouvert de différents tissus reliés grossièrement entre eux. Une longue colonne vertébrale décharnée au bout de laquelle se balançait un masque équin en bois peint. Ainsi vêtu, l'être ressemblait à s'y méprendre au toit des relais.

« - Ça fait du bien de prendre un peu l'air, poursuivit le nouvel arrivant après s'être ébroué, faisant claqueter ses perles contre son écorce. Je commençais à avoir les os en compote là-dedans ! »

Ses mains, - non reliées à son corps comme le nota la demoiselle effarée -, s'élevèrent ensuite dans les airs comme pour étirer les muscles de bras inexistants. Une sorte de bâillement s'échappa de derrière son masque. Puis, portant enfin son attention sur la Yiga, l'étrange créature demanda :

« - Pourquoi donc te caches-tu ainsi derrière cette brave jument ? N'est-ce pas toi qui m'as conviée ?

- Vous voulez dire que vous êtes...

- Oh, mille excuses, j'en oublierais presque la politesse ! Je me présente, je m'appelle Marlon. Je suis la divinité des chevaux de ce monde. »

Marlon. Divinité. Ces deux mots résonnèrent dans son esprit tels des coups de gong. Que le Seigneur Ganon en soit loué, elle avait... réussi ? N'y croyant pas tout de suite, elle se détacha tout de même de l'animal pour rejoindre l'hôte des lieux en haut des marches. Vu ainsi, Marlon semblait encore plus imposante, sa tête se balançant de gauche à droite au-dessus de la sienne, ses doigts tapotant le vide comme pour se retenir de venir la toucher. Pourtant, ce n'était pas de la peur qu'elle ressentait, mais plutôt une forte curiosité face à cet être dont s'échappait une aura mystérieuse.

« - Je te remercie, jeune fille, pour ce délicieux repas, déclara la Divinité avant de laisser entendre un hennissement – ou bien était-ce un rire ? -. J'étais littéralement morte de faim. Navrée d'avoir dévorée toutes les bananes, je sais à quel point elles sont précieuses pour ton peuple.

- Je suis heureuse que ces offrandes vous aient plu, répondit-elle simplement en s'inclinant en avant. Elles m'étaient précieuses, en effet, mais bien moins que ce que je suis venue chercher auprès de vous.

- Laisse-moi deviner. Pour que tu rendes visite à la divinité des chevaux, c'est qu'il a dû arriver un malheur. »

Des images du cadavre lui revinrent en mémoire, l'obligeant à baisser honteusement la tête. Oui, « malheur » était le terme exact pour désigner cet événement.

« - Pourtant... Je ne ressens la détresse d'aucuns de tes amis équins. »

Intriguée par ces mots, la demoiselle releva la tête, les sourcils froncés. Marlon tapotait songeusement son museau de son index gauche, faisant cliqueter le bracelet doré autour de son poignet.

« - Que voulez-vous dire par là ? Demanda-t-elle alors face au silence de la Divinité

- Eh bien, il est heureux et en bonne santé. Et le lien qui l'unit à toi est tout à fait merveilleux !

- Mais... c'est impossible ! J'ai vu le corps de Kohga ce jour-là ! Je l'ai vu, étendu au milieu de la plaine, son sang abreuvant le sol sur lequel il s'est fait dévorer. Il...

- Es-tu sûre qu'il s'agissait de ton ami ? L'interrompit l'être mystique en penchant la tête de l'autre côté »

Elle ouvrit la bouche, s'apprêtant à répondre derechef un « Évidemment ! », mais fut aussitôt coupée par cette petite étincelle d'espoir qu'elle avait eu ce jour-là et qu'elle croyait disparue. Une petite étincelle qui lui chuchota un « Et si ? » qui suffit à redonner quelques couleurs à son cœur ternis depuis la mort de son compagnon.

Et si elle s'était trompée ? Et si Kohga était bel et bien vivant ?

« - J'en déduis à ton expression que non, déclara amusée Marlon avant de reprendre d'une voix beaucoup plus sérieuse. Ton ami est en vie, jeune fille.

- Alors pourquoi n'a-t-il pas répondu à mon appel ? Demanda-t-elle songeuse, plus pour elle-même que pour la Divinité

- Peut-être est-il partie à ta recherche en voyant que tu ne rentrais plus. Peut-être a-t-il trouvé un endroit où il serait sûr que tu le retrouverais.

- Un endroit... »

La prairie gelée de Tabanta peut-être, là où ils s'étaient rencontrés pour la première fois ? Non, Kohga était beaucoup trop frileux pour rester deux années entières dans un endroit aussi hostile.

L'ancienne cité des Mouettes, lieu de leur dernière mission ensemble ? Non plus, avec la restauration de la paix, l'endroit devait s'être repeuplé. Or, Kohga détestait quand il y avait trop de monde à proximité.

« - Peut-être pourrais-je t'aider à le retrouver, proposa Marlon en faisant claquer ses perles contre son masque pour attirer son regard. »

Même s'il n'y en avait pas besoin car sa simple prise de parole suffit à ramener toute l'attention de la jeune fille sur elle.

« - Vous savez où il se trouve ?

- Possiblement.

- C'est à dire ? Demanda-t-elle on fronçant davantage les sourcils

- J'ignore où se trouve ton ami, mais je sais comment le retrouver. Vois-tu cette adorable jument derrière toi ? »

Suivant des yeux la direction indiquée par le doigt tendu, elle porta son attention sur le noble destrier qui n'avait pas bouger d'un millimètre, se contentant de brouter l'herbe à ses pieds. Maintenant qu'elle pouvait l'observer plus calmement, sans le chagrin ni la colère, il lui sembla reconnaître la silhouette de l'animal. Une pensée chatouilla alors son esprit, lui indiquant qu'elle l'avait déjà vu quelque part. Mais où ?

« - Tout comme toi, elle recherche quelqu'un, poursuivit Marlon tandis qu'elle continuait de détailler l'animal. Et il se peut que votre chemin vous mène au même endroit.

- Que voulez-vous dire ?

- Rien de plus que ce que je viens de t'énoncer. »

Détachant enfin son regard de la jument, elle se retourna pour protester. Mais se tût immédiatement en faisant face au masque divin. Celui-ci se trouvait à quelques centimètres de son visage, ses orbites sombres semblant sonder son regard, traversant la couche illusoire pour observer son vrai soi.

« - Sache, jeune Yiga, qu'en aidant les autres, il est possible de s'aider soi-même. »

Inconsciemment, elle répéta ces mots dans son esprit, comme pour déceler un quelconque message caché derrière. Puis décida que cela était inutile, une véritable perte de temps. Alors, opinant d'un mouvement de tête, elle descendit de nouveau les marches pour retourner auprès de la jument. À son approche, cette dernière se contenta juste de lever son museau, la fixant de son regard sombre où régnait un calme impressionnant. Elle possédait une carrure athlétique et, en l'observant de plus prêt, de multiples cicatrices fines parcouraient son corps, notamment au niveau de ses sabots comme si elle avait l'habitude de les utiliser pour se défendre. Kohga possédait les mêmes, tout comme il possédait cette même étincelle vivace dans ses iris. Une étincelle propre aux destriers ayant connu bon nombre de batailles.

Elle posa sa main sur le museau de l'animal, puis déclara :

« - Très bien, je l'aiderai à retrouver son cavalier. Puis-je connaître son nom ? Demanda-t-elle ensuite en se retournant »

Mais seul le souffle du vent lui répondit car, tel un mirage, Marlon et sa fontaine s'était complètement évaporées, ne laissant derrière elles qu'un étendu d'herbes fraîches et de fleurs. Elle aurait pu être surprise par cette disparition soudaine, mais après tout ce qu'elle venait déjà de vivre – alors qu'il n'était pas encore midi ! -, elle se contenta d'un haussement d'épaules. Comme si tout ceci était finalement normal. Comme si elle n'allait pas devoir monter un cheval étranger et le laisser vagabonder où bon lui semblerait pour potentiellement retrouver leur compagnon respectif.

Mais après tout, avait-elle seulement le choix ? Pas vraiment...

S'agrippant à la crinière sombre de la jument, la guerrière se hissa prudemment sur son dos. L'animal, aussi docile que le fut Gribouille la veille, accepta sans broncher sa présence. La sensation de ses cuisses directement en contact avec les muscles puissants du coursier était assez désagréable mais elle devrait faire avec, au moins jusqu'au relais où elle pourrait sans doute dénicher une selle.

Le retour fut bien évidemment beaucoup plus rapide que l'allée, la célérité de sa nouvelle compagne étant époustouflante. Elle avait toujours apprécié cette sensation grisante, sentir le vent fouetter son visage et, inconsciemment, ses lèvres s'étirèrent pour la première fois depuis longtemps en un authentique sourire de bonheur. À son arrivée au relais, elle fut accueillie par la vieille Surosse qui lui rendit ses affaires et l'aida à trouver un équipement adapté pour sa monture.

« - Quelle jument magnifique, s'extasia-t-elle en achevant d'accrocher les sacoches sur la selle. Je comprends à présent pourquoi tu tenais tant à la ramener mon enfant. »

Sa seule réponse fut un simple sourire en coin, ne voulant conter ce qui s'était réellement passé et se lancer dans des explications complexes. Pourtant, alors qu'elle se hissait de nouveau sur le dos de l'équidé, elle répéta mentalement les mots qu'elle venait d'entendre. Surosse avait raison, cette jument était exceptionnelle. Et, si elle en croyait la large cicatrice qui lui barrait l'encolure, la pauvre avait dû faire face à un destin funeste par le passé. Alors pourquoi son cavalier n'avait pas tenté de la ramener ? Et pourquoi la Divinité Marlon la lui avait-elle confiée ?

La douleur lancinante au niveau de ses tempes refit soudainement son apparition, l'obligeant à cesser ses réflexions.

« - Es-tu sûre de ne pas vouloir prendre un peu de repos avant de partir ? Demanda Surosse en la voyant masser ses tempes. Ta fièvre n'est pas encore tombée et, si j'en crois le vol des oiseaux, il risque de...

- Ne vous en faites pas, la coupa-t-elle gentiment, vous en avez fait suffisamment pour moi, je ne saurais profiter davantage de votre générosité. Et puis, rajouta-t-elle en flattant l'encolure de sa monture, nous devons nous dépêcher d'arriver à bon port. »

Car elles étaient attendues. Car elles devaient retrouver ces êtres chers.

« - Ces jeunes alors, soupira son aînée, toujours en train de courir à droite à gauche, oubliant presque de s'arrêter pour profiter du moment présent.

- C'est justement parce que nous voulons profiter pleinement de la vie que nous mettons tellement d'énergie dans ce que nous entreprenons. »

Et sur ces mots, elle salua l'Hylienne avant de donner l'ordre à sa monture de s'élancer au triple galop, empruntant le sentier menant vers la plaine d'Arafur. En réalité, elle ignorait quelle direction elle devait prendre, tout comme elle ignorait comment elle était censée aider la jument à retrouver son compagnon. Cependant, alors que l'animal poursuivait sa course dans les étendues verdoyantes d'Hyrule, elle la sentit prendre progressivement les rênes de leur trajectoire. Comme si elle connaissait le chemin à emprunter. Comme si elle savait l'endroit exact où elle devait se rendre. Aussi, la Yiga n'opposa aucune résistance et décida de la laisser faire, se contentant de se pencher en avant pour offrir davantage de célérité à ses muscles et de faire taire son ego de meneuse. Elle finit même par fermer les yeux, doucement bercée par les secousses que produisait le galop, faisant entièrement confiance à sa monture. Elle ne vit ainsi pas les nombreux paysages défiler autour d'elle, ignora complètement les changements de direction, et oublia même le temps qui s'écoulait. Durant tout le trajet, elle ne perçut que le claquement régulier des sabots sur le sol - parfois amplifié par la présence de dalles sur le sentier, parfois étouffé par la végétation -, et la pluie froide qui se mit à tomber quelques minutes après leur départ du relais. Ainsi, elle finit même par s'endormir.

Ce ne fut que lorsqu'elle sentit la jument ralentir soudainement le pas qu'elle rouvrit enfin ses paupières, s'arrachant à sa torpeur. La douleur enserrant son crâne était toujours présente, et la fraîcheur du vent sur ses vêtements trempés la fit frissonner. Baillant à s'en décrocher la mâchoire, il lui fallut ensuite quelques minutes pour retrouver une vision suffisamment nette pour étudier son environnement. La pluie s'était tarie, ne laissant derrière elle qu'une faible bruine. Le soleil, quant à lui, commençait déjà à décliner dans le ciel, signe que l'après-midi était déjà bien avancée. Le sentier dallé sur lequel cheminait sa monture était encadré par deux forêts enracinées sur une pente. À son sommet se trouvait une sorte d'arche à laquelle était suspendue une pancarte. L'entrée d'un village, devina-t-elle. L'inscription était en Hylien mais, alors que la jument se stoppa à quelques mètres, elle parvient sans peine à la déchiffrer.

« - Elimith... »

Le nom du village résonna plusieurs fois dans son esprit encore embrumé par le sommeil, avant de finalement agir telle une claque qui acheva de l'éveiller. Elimith !

Mettant pied à terre, ignorant le vertige qu'engendra l'action, elle traversa les mètres la séparant de l'entrée, comme pour s'assurer qu'elle ne s'était pas trompée. Et évidemment, ce n'était pas le cas, la pancarte indiquait bel et bien ce nom qui lui évoquait irrémédiablement le sourire tendre de cet idiot. « Me rejoindras-tu ensuite à Elimith ? » avait-il demandé avant de succomber à la fatigue. Était-ce une coïncidence ou encore une mauvaise blague de son destin ? Se mordant la lèvre inférieure, elle porta son regard sur la jument qui s'avançait déjà dans sa direction. C'est alors que le sentiment de la reconnaître la foudroya de plein fouet. Cette robe baie, ce caractère calme qu'importe la situation, et ces perles sombres où brûlait cette étincelle vivace... Elle avait déjà croisé la route de cette jument. Non pas une fois, ni même deux. Une jument qui, sans trembler, l'avait déjà sauvé des pattes d'un Lynel. Une jument qui répondait toujours à l'appel de son maître. Une jument qui n'aurait pas dû se trouver là.

Sa main se tendit instinctivement vers le museau de l'animal qui accepta docilement la caresse.

« - Epona... ? »

Les oreilles de la jument frémirent et, répondant à l'appel de son nom, elle vint quémander davantage de caresses. Demande à laquelle la jeune femme répondit distraitement. Ainsi donc, il s'agissait d'Epona, l'adorable monture du Prodige. Quant à la personne qu'elle recherchait, cela ne pouvait être que... lui. Ses yeux se posèrent de nouveau sur la pancarte qui se balançait lentement au gré du vent. Elimith...

« - Tu vas m'attendre ici, d'accord ? Dit-elle à la jument en lui offrant une dernière caresse avant de s'engouffrer dans le village »

Contrairement à beaucoup de lieux en Hyrule, Elimith n'avait pas changé depuis sa dernière venue deux ans plus tôt, conservant ses rustiques maisons et ses chemins sinueux - tantôt sentier de dalles, tantôt escalier de bois - se faufilant entre les reliefs sur lesquels était battit le village. Dans les cultures, les fermiers s'attelaient à leurs tâches quotidiennes, et ce malgré la météo maussade. Des enfants jouaient ici et là, sautant dans les flaques d'eau, ignorant les réprimandes de leur mère à l'abri sous le porche de l'épicerie.

Suivant son instinct, elle emprunta les marches qui grimpaient à côté de la boutique Calima, rendant à l'Hylienne balayant devant sa demeure son salut amical. Elle arriva ainsi au sommet d'une petite colline sur laquelle se tenaient de nombreux modules cubiques qui, reliés entre eux, formaient des demeures colorées contrastant avec le reste du village. Plus haut, le sanctuaire qui se tenait autrefois là avait disparu, remplacé par d'autres maisons. Tout comme ses semblables dans le reste du royaume, il était retourné à la terre une fois le rôle du Prodige achevé.

Encore une chose qui avait changé en son absence.

Prise d'un soudain vertige, elle alla s'adosser contre la maison la plus proche. Son visage était en feu, et ce malgré le vent frais qui soufflait. Ses oreilles se mirent à bourdonner tandis que sa vision commença à vaciller, déformant les lignes parfaitement droites des bâtiments, ternissant leur coloration si vive. Non, pas maintenant, pas alors qu'elle était si proche du but. Serrant de toutes ses forces ses poings, elle tenta de se concentrer sur la douleur nouvelle que provoquaient ses ongles en s'enfonçant dans la chair de ses paumes. Mais il n'y avait rien à faire, la migraine était plus forte, s'enroulant autour de son esprit tel un serpent affamé. Et, alors qu'elle succombait finalement à son état de faiblesse, fermant les paupières pour ne pas se voir tomber lourdement sur le sol, elle entendit au loin un hennissement. Un hennissement familier, différent de celui d'Epona.

L'obscurité l'engloutit.

Mais jamais elle ne toucha sol.

Ses rêves ne se composèrent que d'analepses, des brides de son passé.

La première fois que son père lui avait mis entre les doigts sa précieuse serpe. « Quand tu tiens cette lame, tu nous tiens tous » disait son image, posant sur son corps d'enfant ce regard glaçant qu'elle connaissait à présent par cœur.

La première fois où elle parvint à mettre un adversaire à terre, ignorant complètement la douloureuse balafre sur son épaule d'où s'écoulait à flots son sang. Trop concentrée à se repaître de cette sensation agréable. La fierté. Celle d'être une redoutable guerrière.

La première fois où le Grand Kohga lui confia une véritable mission, l'envoyant dans les landes sauvages pour faire ses preuves, et ce malgré les désapprobations de ses aînés.

La première fois où une personne lui tendit la main, désireux de lui venir en aide. Une main au bout de laquelle se tenaient deux orbes d'un bleu céleste et un sourire réconfortant. Un sourire qui, au fil des flash oniriques, gagna en palette d'émotion. Tantôt moqueur, tantôt heureux, il égaillait à chaque fois ce même minois aux traits délicats. Un sourire qui avait su lui faire découvrir ces différentes facettes de sa personnalité qu'elle croyait disparu depuis longtemps. Un sourire qui lui avait fait prendre conscience des raisons pour lesquelles elle se battait jour après jour. Pas seulement pour son peuple, comme on lui avait enseigné depuis son plus jeune âge. Elle se battait pour ses convictions, ses rêves et... ses êtres chers...

Lorsqu'elle revint progressivement à elle, elle sentit ses sens s'éveiller les uns après les autres. Elle était allongée sur une couche moelleuse, enveloppée dans des draps chauds, le visage enfoui dans un oreiller. À chaque inspiration, une douce odeur forestière venait chatouiller ses narines. Une odeur agréable qui lui évoquait une étreinte chaleureuse. La migraine s'était complètement estompée, offrant enfin un peu de repos à ses nerfs rudement sollicités ces deux derniers jours. Les bourdonnements avaient également cessé, lui permettant de profiter du silence régnant autour d'elle. Intriguée par ce dernier, - car, à sa connaissance, elle se trouvait encore dans les ruelles agitées d'Elimith -, elle se força donc à ouvrir les paupières. Fort heureusement, la pièce était plongée dans la pénombre. Ses articulations craquèrent lorsqu'elle se redressa au milieu des draps. Draps qui glissèrent sur ses cuisses, révélant sa chemise crème beaucoup trop grande. Baillant mollement, elle inspecta ensuite les alentours. Quelques meubles en bois sur lesquels cadres photos et ouvrages s'amassaient. Une table de chevet décorée d'un vase aux fleurs fanées. Et...

Une chemise trop grande ?

Ses yeux s'ouvrirent brusquement en grand. Comment ça une chemise trop grande ? Baissant lentement les yeux sur sa tenue, elle posa sa main sur la fameuse chemise avant de constater avec effroi qu'elle ne portait rien d'autre. Absolument rien d'autre. Face à ce constat, ses joues s'échauffèrent, ses cordes vocales tremblèrent et, l'instant d'après, un cri perçant résonna dans toute la maisonnette. Un cri suffisamment fort pour attirer sur les lieux du crime le coupable de cette affaire. Car, la minute d'après, une tête blonde surgit en effet en haut des escaliers menant visiblement à la chambre, posant un regard inquiet sur l'éveillée. Inquiétude qui fut aussitôt remplacée par du soulagement lorsqu'il la vit redressée sur le lit.

« - Ah, déclara-t-il alors en gravissant les dernières marches, je suis heureux de te voir... »

Mais il ne put finir sa phrase qu'un oreiller vint violemment s'écraser contre son visage, avant de retomber dans un « pouf » ridicule sur le sol. Plusieurs secondes s'écoulèrent durant lesquelles ils restèrent immobiles. Elle, les draps maintenus devant son corps tel un bouclier, les joues en feu. Lui, le regard baissé sur son agresseur, des mèches folles tombant sur ses perles azurées. Les secondes se transformèrent en minutes de silence. Jusqu'à ce qu'il décide finalement à ouvrir la bouche, jusqu'à ce qu'elle se décide à lui balancer le second oreiller qu'elle avait en réserve. À la différence de la première fois cependant, il parvint à l'arrêter en plein vol, se contentant ensuite de soupirer avant de rebrousser chemin.

Soupir qu'elle partagea en laissant tomber son visage contre ses genoux. Ses mèches blanches dévalèrent sur ses épaules tandis que ses doigts s'ancrèrent dans la chair de ses mollets. Elle prit alors doucement conscience de la situation, de la raison pour laquelle elle n'avait pas touché le sol en perdant connaissance. C'était cet idiot qui lui avait porté secours, la ramenant dans cet endroit où il lui avait...

Des mèches blanches ?

Hésitant, elle redressa légèrement la tête pour observer les cheveux lui tombant sur le front. Avant que son sang ne se glace dans ses vaisseaux à la simple vue de leur couleur naturelle. Oh pitié non ! L'illusion n'avait pas pu s'estomper durant son sommeil. Car, dans le cas contraire, cela signifierait qu'il aurait vu son véritable visage, et ça... Alors, désireuse de savoir, elle porta une main tremblante à sa joue. Seulement, ses doigts ne rencontrèrent ni la surface lisse de son masque ni la peau chaude de ses pommettes. Le toucher était rugueux, composé de bosses et de crevasse telle l'écorce d'un arbre. Des lignes qui formaient des arabesques en dessous de ses yeux, des lignes parfaitement familières puisqu'elle était celle qui les avait creusées. Le masque qu'elle avait porté durant sa traque et qu'elle avait laissé en échange de la tunique céruléenne. Alors, cela signifiait-il qu'il... n'avait rien vu ?

Se remémorant l'inquiétude puis le soulagement qui avaient envahit les traits du Prodige, elle se sentit soudainement honteuse pour son accueil un peu... brutal. Durant ces deux dernières années, elle n'avait jamais songé à comment seraient leurs retrouvailles. Mais elle était sûre d'une chose : jamais elle n'aurait pu imaginer un tel scénario. Se mordant la lèvre inférieure de remords, elle s'extirpa des draps, tâchant d'ignorer le frisson qui remonta le long de ses jambes lorsqu'elle posa ses pieds sur le parquet froid, et commença à s'avancer dans la chambre. Cette dernière était installée au premier étage et, non fermée, elle offrait une vue d'ensemble sur la salle de séjour au rez-de-chaussée. Des vêtements de rechange étaient posés sur la commode au-dessus de laquelle était accroché un grand tableau représentant six individus. Elle reconnut sans peine le minois du Prodige, juste à côté de celui de la nouvelle suzeraine d'Hyrule. Un Goron, une Gerudo, un Piaf et une Zora les entouraient. Bien qu'elle ne les connaissait pas, elle les identifia facilement à l'aide de l'étoffe azurée qu'ils arboraient tous fièrement. Les autres Prodiges, ceux morts lors de l'éveil du Seigneur Ganon le siècle dernier. L'ambiance du tableau était bon enfant, si bien qu'elle ne put retenir un sourire amusé d'étirer ses lèvres. - Elle oubliait parfois que, derrière son aspect juvénile, se cachait un guerrier âgé de plus d'une centaine d'années. Comment était-il dans cette ancienne vie ? - Avant qu'une pointe de jalousie ne vienne lui pincer le cœur, l'obligeant à détourner son visage de cette scène passée. De ce blond qu'elle n'avait pas connu. Soupirant, elle s'attela donc à enfiler les nouveaux vêtements, rajoutant ainsi à sa chemise déjà trop grande un pantalon brun lui tombant sur les hanches et une paire de bottes où ses orteils avaient la place de s'étaler à loisir.

« - Suis-je si petite que ça ? Maugréa-t-elle, une moue décorant son visage »

Moue qu'elle perdit à l'instant où, arrivée en bas des escaliers, elle aperçut le festin de roi qui l'attendait sur la table. Bon, il ne s'agissait en réalité que d'une tarte aux pommes et de pain au froment. Mais pour son estomac qui n'avait rien avalé de consistant depuis plus de deux jours, cette vision était paradisiaque.

Le repas avalé, - ou plutôt dévoré -, elle se dirigea ensuite vers la porte d'entrée derrière laquelle l'accueillit les rayons chaleureux du soleil matinal. L'air était frais et fleurait une doucereuse odeur florale. Le calme régnait sur la zone. Ou du moins jusqu'à ce qu'un hennissement se fasse entendre à l'instant où la porte se referma derrière elle. Elle eut alors juste le temps d'apercevoir une silhouette sombre au loin que cette dernière se précipita sur elle, l'obligeant à se plaquer contre le mur de la maisonnette. Fermant les yeux par réflexe, anticipant le choc que provoquerait sans doute le corps contre le sien, elle ne perçut cependant qu'un souffle chaud contre sa clavicule. Lentement, elle rouvrit donc ses paupières. Avant de plonger son regard dans deux onyx pétillants de malice, une vision qui fit louper un battement à son cœur.

« - K-Kohga ? hésita-t-elle, la voix tremblante »

L'étalon répondit à l'appel de son prénom en hennissant joyeusement. Hennissement qui arracha à ses lèvres un sourire et à ses yeux quelques larmes de bonheur. Poussée par cette émotion soudaine, elle se jeta au cou de l'animal, enlaçant de toutes ses forces son encolure, pressant son nez contre le pelage ébène. Il était en vie, son adorable et magnifique compagnon. Il était en vie et en bonne santé.

« - Où est-ce que tu étais passé, vilain garçon ? Demanda-t-elle, ses mots étouffés contre les muscles puissants de l'équidé

- Il était avec moi, répondit une voix dont elle reconnaissait parfaitement le timbre. Il est venu me rejoindre au village Korogu il y a deux ans, et depuis il ne me quitte plus. »

Se décollant légèrement de son compagnon, elle observa sa silhouette se diriger dans leur direction. Auréolées par les rayons solaires, ses mèches dorées semblaient faites d'or. Il portait une tunique vermeille accessoirisée de pièces en cuir par-dessus un guêtre de voyageur. Une couleur qui, bien loin de lui aller autant que le bleu, savait sublimer son corps finement musclé. Un corps qui, comme le reste du royaume, avait bien changé en deux ans. Plus athlétique et moins juvénile.

Se stoppant à quelques mètres d'eux, il croisa ensuite ses bras sur son torse et, levant un sourcil, demanda :

« - Puis-je vous approcher, gente dame, ou dois-je craindre de recevoir un énième oreiller en guise de salutation ? »

Ah, en revanche, cet air moqueur elle le connaissait parfaitement, sentant déjà son orgueil s'échauffer. Quelle sensation agréable ! Elle avait envie de rire, de s'esclaffer joyeusement comme elle ne l'avait pas fait depuis longtemps. Kohga était en vie et cet idiot était... toujours le même. Cependant, au lieu de cela, elle se contenta de répondre sur ce même ton hautain :

« - Dois-je craindre une nouvelle atteinte à ma pudeur ou Monsieur le Prodige a appris les bonnes manières le temps que je me prépare ? »

Lui, en revanche, ne retint pas ses lèvres de montrer sa joie. Décroisant ses bras, il l'invita d'un mouvement de tête à le suivre. Kohga sur leurs talons, ils contournèrent ainsi la maisonnette. Cette dernière était située à l'écart d'Elimith, séparée du reste du village par un pont en bois. Prêt des stalles, un petit étang accueillait quelques grenouilles et oiseaux qui barbotaient joyeusement. Puis, un peu plus loin, s'étendait une verdoyante prairie où broutaient quelques chèvres sauvages. Prenant place au milieu des fleurs champêtres, il l'obligea à faire de même en tirant sur son poignet. Ils se retrouvèrent ainsi, assis côte à côte, à observer la forêt de Termedia qui s'étalait en contre bas, bercés par le silence naturel. Les doigts hyliens se mirent distraitement à jouer avec les siens. Puis, après ce qui semblait être un moment de réflexion, il déclara soudainement :

« - Je n'ai rien vu. »

Si soudainement qu'elle ne trouva rien d'autre à répondre qu'un « Eh ? » interrogateur. Visiblement dépité par sa réponse, il tourna enfin son regard dans sa direction.

« - Pour ton visage et... tout le reste. »

Comprenant enfin le sujet de la discussion, elle sentit ses joues s'échauffer bêtement. Cependant, redoutable guerrière qu'elle était, elle ne pouvait laisser la gêne s'installer entre eux. Aussi, déclara-t-elle d'un ton amusé.

« - Tu as eu tort, c'était peut-être ta seule chance de voir à quoi je ressemblais réellement.

- J'ai bon espoir que tu me le montres de toi même un jour, répondit-il, attirant dans ses iris azurés ceux de son interlocutrice. »

Elle les avait toujours trouvé magnifiques, qu'importe la teinte qu'ils arboraient. Du bleu ciel estival au bleu sombre du lac Hylia. Une myriade de nuances, chacune correspondant à une facette du jeune homme. Des facettes qu'elle était désireuse de connaître, et ce malgré l'animosité qui avait toujours existé entre leur peuple respectif. Malgré les mises en garde de sa cousine. Malgré le fait qu'ils étaient ennemis.

« - Et pourquoi tant de confiance en vous, ô Héros valeureux ? Demanda-t-elle en penchant malicieusement la tête sur le côté

- Et pourquoi pas ? »

Son regard était insondable et semblait, comme toujours, pouvoir percer la surface de son masque pour s'ancrer directement dans le sien. C'était une sensation étrange. Pas désagréable, juste étrange, comme s'il parvenait à voir au delà de l'image qu'elle renvoyait. Comme s'il parvenait à voir ce dont elle même ignorait l'existence.

« - Après tout, rajouta-t-il en enlaçant ses doigts au sien, tu es revenue. »

Ses joues s'empourprèrent. Ô Seigneur Ganon, cet homme allait la mener à sa perte. Ramenant ses jambes contre son torse, elle appuya son menton sur ses genoux, plaçant son bras libre devant son visage pour l'enfouir contre.

« - À t'entendre, je serais prévisible, maugréa-t-elle.

- C'est le cas, rit-il. »

Moquerie qui lui valut un coup de coude dans les côtes, ce qui ne fit qu'amplifier son hilarité. Un son qui avait le don à la fois de l'agacer et de réchauffer son cœur. Un son qui lui avait tellement manqué ces deux dernières années. Un son qui lui donnait juste envie de baisser sa garde, de laisser son ennemi se rapprocher d'elle, d'accepter cette chaleur autour de ses doigts et de son organe stupide.

Un son qui lui serait un jour fatal...

Dégageant sa main de celle hylienne, elle se redressa brusquement et commença à s'éloigner, faisant demi-tour pour regagner l'intérieur de la maison. Cependant, elle eut à peine le temps de faire trois pas que, de nouveau, la prise fiévreuse fit son retour autour de son poignet, la stoppant dans son mouvement.

« - Attends, entendit-elle, je suis navré si j'ai dit quelque chose de déplaisant, je ne voulais pas t'offenser.

- Tu n'as rien dit de déplaisant, murmura-t-elle pour elle-même, seulement la vérité. »

Elle avait toujours été imprévisible, profitant de cet aspect-là pour surprendre ses adversaires et remporter tous ses combats. Le Grand Kohga lui-même l'avait souvent félicité pour cette qualité, lui octroyant presque d'office le poste tant convoité par ses pairs. Depuis son plus jeune âge, elle savait ainsi ce qu'elle voulait faire de son avenir. Elle serait une officier Yiga, elle rendrait ses parents fiers et protégerait son peuple de leurs nombreux ennemis. Elle serait une redoutable guerrière que rien ni personne ne pourrait jamais perturber.

Pourtant, depuis qu'elle avait croisé la route du Prodige, rien n'était plus pareil. Et rien ne le serait jamais plus. Elle avait changé. Il l'avait changée. Kohga lui-même s'en été aperçu, ayant fait le choix de rejoindre le jeune homme plutôt qu'elle en sachant pertinemment qu'un jour ou l'autre elle les retrouverait. Et c'était quelque chose de frustrant de savoir qu'une personne pouvait avoir autant d'influence sur votre vie. Frustrant et pourtant désagréablement réjouissant... Nom d'un Moldaquor, pourquoi tout était toujours aussi compliqué lorsqu'il s'agissait de cet idiot ?!

Sans doute inquiet de la voir ainsi, Kohga vint se placer contre elle, obligeant le blond à lâcher prise. Il plaça ensuite son museau contre la joue de sa cavalière, comme il le faisait toujours pour la consoler. Un sourire étira ses lèvres face à l'instinct de protection de son compagnon. Sourire qui s'effaça cependant bien vite lorsqu'une question lui traversa l'esprit.

« - Hey ! L'interpella-t-elle alors en se retournant »

Il releva aussitôt la tête, une moue inquiète attendrissant les traits de son visage.

« - Comment va ta blessure en fait ?

- Complètement guéri, répondit-il d'une voix où perçait une pointe de soulagement, comme s'il s'était attendu à d'autres paroles. C'est parfois encore un peu douloureux mais...

- C'est le Seigneur Ganon qui t'a blessé, n'est-ce pas ? Le coupa-t-elle. »

Le soulagement s'effaça, remplacé par de l'incompréhension. Mettant les mains dans son dos, elle se décolla de Kohga pour faire un pas dans sa direction.

« - Selon les manuscrits de mon peuple, le Seigneur Ganon est, enfin était un redoutable adversaire capable de prendre une forme bestiale. C'est sous cette forme qu'il t'a blessé, pas vrai ?

- Effectivement, répondit le héros perplexe, mais... Pourquoi me parles-tu de ça maintenant ?

- Parce que je pense que tu n'es pas le seul à avoir été blessé ce jour là. »

À l'entente de ces mots, une ombre passa sur le visage du blond, assombrissant son regard et confirmant les pensés de la demoiselle.

« - Où veux-tu en venir ? Demanda-t-il, visiblement irrité par l'évocation de ce souvenir

- Je veux seulement savoir pourquoi tu n'as pas ramené Epona à la vie. »

Les iris céruléens s'agrandirent d'étonnement.

« - Comment sais-tu... voulut-il demander mais elle ne le laissa pas poursuivre.

- Si moi je suis prévisible, toi tu es incompréhensible ! Tu adores cette jument et elle t'adore tout autant. Quand il s'agit de toi, elle ne recule devant rien. Elle pourrait galoper des jours entiers sans jamais s'arrêter si c'est pour te retrouver. Elle... »

Elle se stoppa brusquement dans son flot de paroles. Puis, après une courte pause durant laquelle elle pesa le pour et le contre de sa prochaine action, elle s'exclama :

« - Oh et puis zut ! Moi qui voulais faire ça en douceur. Ça t'apprendra à dire que je suis prévisible, tiens ! »

Puis, avant même qu'il ne puisse répliquer quoi que ce soit, elle porta ses doigts à ses lèvres et siffla quelques notes. Une courte mélodie qu'elle avait déjà eue l'occasion d'entendre plusieurs fois, légèrement différente de celle de Kohga – normal, elle s'en été inspirée. Une courte mélodie qui parla aussitôt à son aîné qui ouvrait déjà la bouche pour déclarer quelque chose mais qui se stoppa à l'instant où un hennissement se fit entendre au loin. Le murmure de sabots foulant la terre puis claquant sur les planches du petit pont. Il ne fallut que quelques secondes à la jument pour les rejoindre, sa silhouette se dessinant à l'horizon telle une apparition divine. Ralentissant le pas, elle se stoppa de l'autre côté de sa récente cavalière qui lui offrit une caresse tout en se délectant de la surprise qui envahissait à présent le visage du Prodige.

« - Pas si prévisible que ça, hein ? Déclara-t-elle, un sourire fier éclairant ses traits »

Seulement, aucune réponse ne lui parvint. Les yeux fixés sur la jument, les lèvres entrouvertes, l'Hylien demeurait silencieux... Ah, peut-être aurait-elle finalement mieux fait de préparer le terrain avant de convier la jument à les rejoindre. Désireuse de réparer son erreur, elle cogita donc un instant, meurtrissant sa lèvre inférieure.

« - C'est elle qui m'a amené jusqu'ici, commença-t-elle en caressant l'omoplate de l'étalon. Comme je croyais Kohga définitivement perdu, je me suis rendue à la fontaine de la Divinité Marlon où nos chemins se sont croisés. De plus, rajouta-t-elle en reportant son attention sur son interlocuteur... »

Mais ses mots se bloquèrent aussitôt dans sa gorge face au chagrin qui envahissait les perles azur. Face aux larmes imaginaires qu'elles déversaient sur ses joues. Face à la détresse qu'évoquaient ses lèvres légèrement tremblantes.

Epona fut la première à réagir, traversant enfin les mètres la séparant de son cavalier pour poser affectueusement son museau sur le haut de son crâne blond. Alors, tout comme elle l'avait fait précédemment avec Kohga, il enroula ses bras autour de son cou et pressa son visage contre le pelage bai de sa jument. Là, juste au niveau de la cicatrice, cause de leur séparation. Attendrie par ce spectacle, la jeune femme laissa sa tête reposer contre l'omoplate de son compagnon. Elle sourit, non plus de fierté mais de ce sentiment que l'on ressentait lorsqu'on accomplissait une bonne action. Un sentiment étranger pour une voleuse, déstabilisant pour une guerrière de sa trempe, et pourtant agréable. Se sentant soudainement de trop, elle fit signe à son compagnon de la suivre et, tournant le dos, commença à s'éloigner pour offrir un peu d'intimité aux deux amis retrouvés. Cependant, avant même qu'elle ne puisse parcourir une grande distance, un sifflement bref retentit dans son dos. Intriguée, elle se retourna. Et eut juste le temps d'apercevoir une silhouette se ruer sur elle avant de se sentir tomber en arrière. Par instinct, elle ferma les yeux, redoutant le moment où elle percuterait le sol. À la place de quoi, elle sentit des bras s'enrouler autour de son corps, amortissant sa chute dans l'herbe. Le choc, bien qu'étouffé, lui coupa tout de même momentanément le souffle, accentué par un poids sur sa poitrine. Mais ceci ne fut rien comparé à ce qu'elle ressentit lorsqu'elle rouvrit enfin ses paupières. Pour plonger directement dans un océan de tendresse. Il se tenait là, son visage penché à quelques centimètres au-dessus du sien, ses mèches blondes caressant la surface de son masque en bois, son parfum forestier emplissant pleinement ses narines, sa chaleur se répandent dans tout le corps féminin qui, prit en tenaille par les muscles guerriers, ne put retenir un frisson. Dans cette position, il lui serait tellement facile de la tuer, de lui trancher la gorge, ou bien juste de lui retirer son masque. Mais il ne fit rien de tout cela, se contentant de lever une main pour venir dégager les mèches blanches masquant les arabesques sur son front.

« - Qu'est-ce que... tu fais ? Hésita-t-elle à demander tandis qu'il les replaçait derrière son oreille. »

Ses doigts s'attardèrent sur sa joue factice, suivant le tracé des courbes qu'elle avait elle-même creusé dans le bois, s'attardant sur ses lèvres d'écorce. Son regard était pénétrant lorsqu'il lui murmura :

« - Je te surprend. »

Et, sur ces mots, il franchit les derniers centimètres de pudeur. Bien évidemment, elle ne sentit rien. Cependant, son idiot de cœur s'emballa tout de même dans sa poitrine, s'affolant contre ses côtes, stimulant avec vigueur ses sens. La redoutable guerrière, qui jusqu'alors s'était mis en veille, s'éveilla brusquement et, poussant de toutes ses forces le corps plus grand que le sien loin d'elle, elle parvint à s'échapper de son étreinte ignée. La gifle partit ensuite d'elle-même, résonnant dans le silence paisible de la clairière. Puis, se redressant d'un bon, elle alla trouver refuge derrière les pattes de Kohga qui, occupé à brouter l'herbe, leva à peine son museau pour lui jeter un regard intrigué. « Traître ! » pensa-t-elle alors qu'elle pouvait sentir les battements frénétiques de son cœur dans l'intégralité de son corps. Le Prodige, lui, toujours agenouillé dans l'herbe, une main posée sur sa joue endolorie, se contenta de rire face à sa réaction, semblant s'amuser de son affolement. Oh le petit...

Agacée par les moqueries de ce salaud, elle grimpa brusquement sur le dos de son compagnon, appréciant la présence de sa selle. Dérangé dans son repas, Kohga émit un hennissement de mécontentement mais accéda tout de même à sa requête d'avancer.

« - Attend ! Entendit-elle »

Mais elle ne s'arrêta pas pour autant, traversant déjà le pont qui lui permit de rejoindre le reste du village. Non mais pour qui se prenait-il celui-là ? Il était charmant, certes, mais cela ne lui offrait pas le droit de...

« - Attend ! L'interpella-t-on une nouvelle fois alors qu'elle venait de franchir l'entrée d'Elimith. »

Elle refusa sa demande, ordonnant à Kohga de partir au triple galop. Cependant, contre toute attente, ce dernier fit l'inverse, se stoppant et se retournant pour faire face au jeune homme. Bien que les ayant coursés, il ne semblait pas essoufflé, chose qui eu le don de l'agacer davantage. Cet homme, avait-il seulement un point faible ou était-ce trop lui demander ? Pourquoi ne pouvait-il pas simplement être un adversaire redoutable ? Pourquoi cherchait-il toujours à complexer leur relation, rajoutant derrière le mot ennemi des termes tels que rivaux ou encore connaissance ? Et pourquoi l'avoir étreint de la sorte ? Avoir apposé ses lèvres... juste ici ?

« - Je vais te trucider, maugréa-t-elle alors qu'il la rejoignait enfin, les bras chargés de sacs.

- Tu avais oublié tes affaires, répondit-il en commençant déjà à les accrocher à la selle, ignorant la menace émise. »

Ne faisant qu'aggraver son cas et éclore davantage d'amarantes coléreuses sur les joues féminines.

« - Tu peux garder les vêtements, déclara-t-il une fois sa tâche achevée, offrant une caresse à Kohga qui, traître qu'il était, l'accepta joyeusement. Oh et, par pitié, fais plus attention à toi. Je ne voudrais pas que tu tombes à nouveau malade. »

Il accompagna ses derniers mots d'un sourire moqueur, tapotant sa cuisse comme s'il s'agissait d'une brave bête. Mais quel...

« - Un jour, je t'égorgerais !

- Oh ! Est-ce là une manière de me dire que tu reviendras ? »

Bien que ses lèvres demeurèrent taquines, elle sentit une pointe de mélancolie percer au travers de ses paroles. Mélancolie qu'elle retrouva également dans ses iris lorsque, par inadvertance, elle égara son regard dans celui céleste de son interlocuteur. Ce même regard qu'il lui avait adressé lors de leur dernière rencontre, la conviant à le retrouver à Elimith une fois guéri. Deux ans s'étaient écoulés, deux années durant lesquelles elle avait bien grandi, aussi bien physiquement que mentalement. Deux années durant lesquelles le royaume s'était également métamorphosé, se reconstruisant petit à petit sur ses propres ruines. Deux années durant lesquelles elle avait tâché de ne pas songer à lui, de se vider l'esprit de sa présence beaucoup trop entêtante.

Et pourtant, elle était revenue.

Une redoutable guerrière tenait toujours parole après tout. Ce n'était absolument pas dû à cette émotion qui fleurissait en elle à chaque fois qu'il était question du Prodige. Absolument pas pour revoir de nouveau ses perles azur, ni ce sourire qu'elle détestait tant. Absolument pas... parce qu'elle souhaitait le revoir. C'était absurde ! Elle était une Yiga et lui, un Hylien. Deux peuples voués à se quereller pour les siècles à venir.

Les doigts présents sur sa cuisse s'agrippèrent soudainement au pantalon, comme ils l'auraient fait pour se maintenir contre une paroi pour ne pas tomber. Face à son silence prolongé, le sourire moqueur s'était finalement éteint, remplacé par une moue anxieuse à la vue de laquelle son orgueil jubila de plaisir.

« - Tu reviendras, n'est-ce pas ? »

Son interrogation s'était mue en requête. Une requête face à laquelle son armure de colère fondit comme neige au soleil. « Ne te laisse pas berner ! » lui crier une petite voix dans sa tête. « Une vie de mensonges, voilà ce qui t'attend ! ». Une vie à devoir se cacher, à devoir faire attention. Car, si son peuple devait apprendre que la mort du Prodige, ennemi de leur peuple, n'était qu'une mise en scène grotesque, ils deviendraient tous les deux la proie d'une véritable chasse à l'homme. Et cette fois, il n'y aurait aucune échappatoire, aucun stratagème pour reconquérir le cœur de ses semblables.

Une vie de mensonges. Une vie de secrets.

Une vie dans laquelle elle avait déjà croqué à pleines dents en proclamant la mort du Prodige.

Une vie excitante pour la redoutable guerrière qu'elle était, un défi en plus à surmonter.

Une vie à laquelle elle avait finalement pris goût.

Délicatement, elle posa sa main sur celle du guerrier, enroulant ses doigts aux siens. Un geste tendre qui contrasta avec la franchise de sa voix lorsqu'elle déclara :

« - Un peu que je reviendrais, stupide Prodige ! Tu me dois soixante-deux bananes pour ton canasson ! Soixante-trois si je compte celle que tu m'as dérobé la première fois ! Et attention, rajouta-t-elle en le pointant de son index libre, je compte bien toutes les récupérer. Une par une ! Qu'importe le nombre de fois que je devrais venir ici ! »

Face à ces mots, les lèvres bées du blond finirent par s'étirer en un sourire. Avant qu'il ne s'esclaffe soudainement, son visage trouvant refuge contre leur main liée. Elle sentit son nez chatouiller sa cuisse tandis que sa seconde main prenait place au-dessus de la sienne, l'enveloppant dans un cocon de chaleur. Se sachant camouflée derrière son masque, elle se permit de sourire face à l'amusement de son interlocuteur, sentant une agréable gêne lui picoter les joues.

« - Après quoi, tu m'égorgeras ? Demanda-t-il ensuite en posant son menton sur sa cuisse, les épaules encore secouées d'amusement »

Elle apprécia cette sensation d'être observée par en dessous. Non pas cette satisfaction qu'elle ressentait lorsqu'elle contemplait de haut ses adversaires, désireuse de leur faire comprendre le goût amer de l'échec. Ici, la sensation était différente, une sensation qui ne lui offrait qu'un rôle de spectatrice. Car, ainsi vue du dessus, les iris du garçon semblaient refléter le bleu céleste, les multiples émotions qu'ils véhiculaient prenant l'apparence de nuages cotonneux. Lui donnant l'impression de n'être qu'un misérable grain de poussière ballotté par les vents dans cette immensité azurée, bloquant momentanément sa respiration. Une sensation si agréable...

« - Après quoi... répondit-elle en revenant peu à peu sur terre. Après quoi, je t'égorgerais, sois-en sûr.

- J'ai hâte ! Rit-il en se décollant enfin de sa jambe »

En l'absence de sa chaleur corporelle, elle sentit la fraîcheur du vent mordre la chair de son mollet, initiant un frisson qui remonta le long de sa colonne vertébrale. À moins que ce ne furent les lèvres du Prodige délicatement pressées contre ses doigts qui en furent à l'origine.

« - À notre prochaine rencontre alors, susurra-t-il ensuite en souriant. Ou plutôt, à nos retrouvailles. »

Et, sur ces mots, il lui tourna le dos, rebroussant chemin pour regagner le village d'Elimith. Elle ne suivit pas sa silhouette du regard, beaucoup trop concentrée sur la brûlure qui s'épanouissait lentement sur sa main. Une brûlure délicieuse qui s'amusait à titiller ses terminaisons nerveuses. C'était si...

Un hennissement la ramena soudainement sur terre. Visiblement, Kohga commençait à s'impatienter. Prenant soudainement conscience qu'il avait été témoin de cette scène plus... qu'étrange, elle sentit le feu gagner brusquement ses joues.

« - Oh ça va, maugréa-t-elle en lui donnant une petite tape sur l'omoplate, ne sois pas si jaloux. C'est un homme stupide qui me doit des bananes, rien de plus. »

L'étalon lui jeta un regard incrédule. Se sentant jugée par les iris onyx de son compagnon, elle lui donna alors l'ordre de partir au triple galop, histoire qu'il se concentre sur autre chose que sur ses problèmes relationnels. Ils galopèrent ainsi longtemps, offrant l'opportunité au vent fougueux de chasser les rougeurs de ses joues découvertes, à son esprit de rembobiner les derniers événements et d'archiver ceux qu'il souhaitait conserver, à la redoutable guerrière de reprendre ses quartiers comme si de rien n'était. Car rien ne s'était passé, telle était la chose que tous devaient croire. Un mensonge de plus. Ce n'était pas le premier, et ce ne serait certainement pas le dernier. « À nos retrouvailles » avait-il dit, trois mots qui suffisaient à lui redonner le sourire et à lui remémorer cette sensation contre ses doigts.

Un touché délicat, encore plus que la chair d'une banane. Un touché qui avait caressé la surface de son masque, là, juste au niveau de ses lèvres. Un touché déjà tellement coupable. Un touché qui, elle en était certaine, serait un jour la cause de sa déchéance.


Tidoum !

Alors ? Comment avez-vous trouvé ce chapitre ? Pas trop gnangnan j'espère O^O.

Petites infos (in)utiles avant de se quitter :

- Dans le premier chapitre, notre petite Yiga a moins de 16 ans. Son anniversaire, elle le fête au cours de son exil, alors qu'elle traque Link dans le royaume. Dans ce chapitre, elle vient donc de fêter ses 18 ans.

- Dans le premier chapitre, Link n'a encore fait aucune Créature Divine. Il a commencé par Vah'Medoh qu'il a fait juste avant le chapitre deux. Après le chapitre 3, il se rend dans Vah'Naboris. Puis il a fait dans l'ordre Vah'Ruta et Vah'Rudania.

- Pour Epona, j'ai pris le modèle du cheval qu'il a dans les cinématiques et non pas la jument nommée Epona qu'on peut avoir avec un Amiibo.

Voilà voilà ! :D On se retrouve prochainement pour le prochain et dernier chapitre. Je ne donne pas de date de sortie parce que j'ai l'impression que ça me porte la poisse XD

Prenez soin de vous et à la revoyure !

Chu ~