Eh mes petites bananes ! Comment allez-vous ?

Ça fait un loooong moment que je ne suis pas revenue sur le site, surtout pour poster quelque chose de nouveau. Je n'ai pas souvent de connexion internet stable sur mon ordinateur et, pour une raison qui m'échappe, je n'arrive pas toujours à me connecter sur mon téléphone...

Enfin bref, on est pas là pour parler de ça. Est-ce que vous vous souvenez des aventures d'une jeune Yiga un peu trop orgueilleuse qui fait la rencontre du Prodige d'Hyrule ? Oui, je sais que ça fait un bail, mais faites un petit effort ! (En vrai, je suis terriblement désolée pour cette longue absence). Au pire du pire, les anciens chapitres sont toujours là ;) Voici donc le sixième et dernier chapitre de L'essence d'une Yiga !

Rappelons au passage que l'univers de BOTW et ses personnages appartiennent entièrement à Nintendo, je ne fais que les emprunter le temps de cette petite histoire :3

Bonne lecture les amis !


Rivaux pour toujours, et même un peu plus

~ Une addiction vitale ~

Les geôles étaient un lieu sombre et glacial. Des courants d'air mugissaient entre les pierres grises murales sur lesquels quelques candélabres permettaient de percer la noirceur de leurs flammes vacillantes. Le ploc régulier des gouttes d'eau s'échappant de fissures disciplinait le silence du corridor morbide où n'osaient s'aventurer que de gros rats solitaires. Peu utilisés depuis la victoire contre le Grand Fléau, les cachots n'avaient subi que de très rares restaurations. Çà et là gisaient encore des carcasses de Lézalfos et des restes d'arme. Au plafond et sur la paroi des cellules persistaient des tâches charbonneuses, stigmates laissés par la Malice d'antan. Tout ici n'était que misère et désolation, comme ce fut autrefois le cas pour tout le royaume. Il était difficile de s'imaginer qu'en temps de paix, comme celui qui prospérait à l'heure actuelle, un tel endroit puisse encore être employé pour séquestrer des individus. Quoi que... Ceux ayant élaboré la décoration miteuse de ces lieux méritaient sans aucun doute un petit séjour dans l'une de ces cages, au moins quelques semaines d'emprisonnement histoire de rendre justice au bon goût.

Un soupir muet s'échappa derrière son col. Devoir ainsi attendre, immobile dans l'ombre du plafond, était d'un ennui mortel. Elle avait déjà eu l'occasion d'énumérer trois fois les pierres composant la cellule d'en face, et pourtant toujours rien. Définitivement, elle n'aimait pas cet endroit, ni ces hommes stupides qui l'avaient obligée à venir jusqu'ici, à s'infiltrer telle une vulgaire voleuse dans la bâtisse la plus surveillée du royaume - après les appartements de la reine, évidemment. Le fait d'y parvenir simplement avait certes flattait son ego, mais cela n'avait duré qu'un fragment de seconde. Jusqu'à ce qu'elle prenne conscience de sa situation. De cette odeur putride, mélange de boue et de carcasse en décomposition, qui flottait dans les airs, emplissant ses narines, déstabilisant ses entrailles. Une odeur d'autant plus agaçante qu'elle devait se la coltiner durant tout son temps d'attente. Un temps interminable. Que fabriquaient ces nuls encore ? Étaient-ils conscients des crampes douloureuses qui commençaient à se répandre dans son corps à force de maintenir cette position ? Et des précieuses heures qu'elle était en train de perdre sur ses occupations de la journée ? Évidemment que non, l'égoïsme coulait dans leurs foutus veines hyliennes !

Elle expira silencieusement. Heureusement, elle était plus patiente qu'autrefois, tempérant la colère que faisait naître chacune de ses nouvelles crampes.

« - Allez avance ! Maugréa soudainement une voix dans l'obscurité »

Son regard capta aussitôt trois silhouettes au milieu des ombres. La faible lueur des appliques soulignait à peine leurs traits, faisant scintiller le métal qu'arboraient deux d'entre eux. Ces derniers, qu'elle identifia sans peine comme étant des soldats, se tenaient de part et d'autre d'une troisième personne qui semblait avancer en claudiquant. La teinte carmine de sa combinaison contrastait avec l'acier des Hyliens. De son chignon défait s'échappaient de longues mèches qui tombaient lamentablement sur son masque blanc, camouflant son visage derrière l'œil sanglant de son peuple. Loué fut le Grand Ganon, elle allait bien ! Hormis quelques écorchures, elle ne semblait pas avoir subi de grands dégâts. Lorsqu'elle avait reçu ce message de ses semblables lui indiquant la capture de l'une des leurs par l'ennemi, elle avait senti son sang se glacer dans ses veines et avait aussitôt rebroussé chemin pour se diriger vers la citadelle. S'étant déjà infiltrée dans le château à de nombreuses reprises, elle connaissait à présent le moindre passage secret, la moindre petite habitude des gardes. Si bien que se rendre dans les geôles récupérer son idiote d'aînée fut un véritable jeu d'enfant pour elle. Mais il ne fallait pas qu'elle se fasse remarquer. Dans le cas contraire, les gardes appelleraient du renfort et, dans un endroit aussi restreint, elles se retrouveraient rapidement acculer, sans aucun moyen de s'enfuir. Or, il était impensable pour la redoutable guerrière qu'elle était de devoir passer à l'échafaud. Voir même pire de se retrouver emprisonner dans l'une de ces cellules miteuses à devoir respirer cette odeur immonde pour le restant de ses jours. Non, hors de question ! Elle attendit donc que les trois silhouettes passent sous elles pour se laisser tomber silencieusement derrière eux. Puis, saisissant dans son dos le fourreau de son sabre, elle utilisa ce dernier pour frapper violemment le crâne des deux soldats qui perdirent aussitôt connaissance. Elle parvint tant bien que mal à rattraper les deux corps dans ses bras, fléchissant les jambes sous le poids de leur armure, pour les déposer sans un bruit sur le sol. Lorsqu'elle se redressa, laissant cette fois-ci s'échapper un soupir audible, elle croisa le regard de son aînée au travers de son masque.

« - Un peu plus et je n'y croyais plus, déclara cette dernière. J'ai bien peur que tu te ramollis, très chère cousine.

- Dois-je te rappeler qui de nous deux se trouve dans une situation défavorable ? Maugréa-t-elle en se faufilant dans son dos pour défaire ses liens. Alors ferme-là si tu ne veux pas que je te laisse derrière. »

Une fois libérée, la sous-fifre lui sauta dessus pour enrouler ses bras autour de son cou, sautillant sur place telle une enfant recevant un présent.

« - Merci ! Merci infiniment de ne pas avoir laissé ta pauvre cousine adorée aux mains de ces rustres sans valeur.

- Une fois de plus, rajouta-t-elle en amorçant un énième soupir.

- Une fois de plus.

- Il faudrait vraiment que tu fasses plus attention à toi. À force, tu vas finir par avoir ton nom gravé sur l'une de ces cellules.

- Heureusement, tu seras là pour me secourir, pas vrai ? »

Disant cela, son aînée se décolla légèrement d'elle pour pouvoir la fixer dans les yeux. Bien que son propre masque conservait ses traits et ses secrets camouflés derrière son inertie, elle pouvait sentir les iris carmins de sa cousine la sonder, brûlant au travers de son visage factice celui fait de chair. Elle n'aimait pas ce regard, ni même l'insistance dans sa voix lorsqu'elle répéta « Pas vrai ? », sa prise se resserrant inconsciemment autour du cou de la plus jeune, comme pour la conserver loin d'un danger dont elle connaissait la nature mais dont elle ignorait l'existence. Elle avait toujours su se montrer clairvoyante vis-à-vis de la jeune officière, si bien qu'elle avait un temps cru pouvoir se confier à elle. Lui faire part de ce lourd secret qu'elle conservait depuis six ans maintenant. Un secret pour lequel son peuple lui ferait couper la tête, voir pire. Mais elle ne pouvait pas, personne ne devait savoir. Personne.

« - Bien sûr ! Après tout, je n'ai que ça à faire de mes journées de te sauver les fesses ! Ricana-t-elle en s'extirpant de l'étreinte familiale. »

Elle raccrocha ensuite son sabre dans son dos, continuant de plaisanter sur le quotidien faussement mollasson des officiers Yiga. Cependant, alors qu'elles s'apprêtaient à rebrousser chemin pour sortir enfin de ces cachots – et donc s'éloigner de cette putride odeur de plus en plus infecte -, le son d'un cor se répercutant contre les pierres murales les figea sur place, stoppant toute plaisanterie. D'un même mouvement, elles tournèrent la tête vers les deux Hyliens assommés. Ou du mois, le pensaient-elles avant d'apercevoir l'un des deux adossé contre la grille d'une cellule, son regard brouillé par l'inconscience dirigé dans leur direction. Et à ses lèvres, l'instrument de cuivre qui luisait faiblement à la lueur des torches. Un si petit objet capable d'émettre un cri d'appel, et donc d'appeler les problèmes. Car, la seconde d'après, des cliquetis métalliques assourdissant résonnèrent au loin, signe que les renforts arrivaient. Aussitôt, elle sentit son esprit de combattante s'enflammer à mesure que les bruits de pas se rapprochaient. Dos à elle, sa cousine semblait partager la même excitation, le fait de pouvoir tabasser sans retenu leurs pires ennemis prenant le pas sur l'inquiétude qu'aurait dû leur évoquer une telle situation.

Par dizaines, les soldats nouveaux venus s'amassèrent autour d'elles, menaçant les deux silhouettes féminines de leurs hallebardes dressées en ronde, formant un mur de boucliers entre eux.

« - Eh bien, quel accueil ! S'amusa-t-elle en étirant mollement ses bras dans son dos. Tant de personnes pour deux pauvres petites voleuses ?

- Vous êtes loin de n'être que de simples voleuses, Yiga ! »

L'amertume mit dans le dernier mot la fit tiquer. Comment un vulgaire soldat sans aucune valeur tel que lui osait-il bafouer ainsi le nom de son précieux peuple ? Comment pouvaient-ils tous se dresser ainsi amassés face à deux adversaires sans même trembler de honte ? Non, ils n'étaient pas des soldats, et encore bien moins des guerriers qui méritaient de recevoir son respect. Ils n'étaient qu'une troupe de chiens galeux obéissant aux moindres ordres sans réfléchir, les petits chien-chiens de cette traînée royale qui acceptait tous les mérites de cette guerre sans même nier les faits. De la vermine dont elle pouvait se débarrasser d'un simple coup de sabre.

Hélas, l'étroitesse des lieux n'était pas propice à l'emploi de ce dernier, elle allait devoir faire sans.

« - Rendez-vous et il ne vous sera fait aucun mal ! Déclara le même soldat, unique tête visible au milieu de l'amas de ferraille. »

Elle sentit les doigts de sa cousine frôler ses reins. Un rictus mauvais se dessina sur ses lèvres.

« - Tu peux toujours courir, bon à rien ! »

À ces mots, elle abattit sa botte sur la gelée Chuchu rouge échappée de sa sacoche. Une explosion de flammes se répandit alors dans le couloir, picotant à peine son épiderme au travers de sa combinaison ignifuge. Une simple chatouille comparée à la douleur que ressentir les pauvres hommes en première ligne dont les hurlements chantonnèrent à ses oreilles. Les torches hyliennes s'agitèrent, déstabilisant les rangés de métal. Parfait ! Profitant de l'ouverture crée, elle se jeta dans le tas, les lames sur ses avants-bras dressées. Du sang gicla dans tous les sens, parsemant ses mèches blanches et la surface de son masque d'hémoglobine. Elle taillait les corps qui s'interposaient devant elle, tranchait les bras qui tentaient de la retenir, lacérait les visages aux jurons médiocres. Armée d'une hallebarde volée à l'ennemi, sa cousine protégeait ses arrières tandis qu'elle ne pensait qu'à avancer. À s'échapper de cet immonde cachot pour emplir ses poumons d'une odeur bien plus agréable. Le sol devenait de plus en plus glissant sous ses chaussures à mesure qu'elle répandait le flux vital de ses ennemis. Leurs gémissements étaient un délice pour ses oreilles, tout comme la vision salvatrice de la sortie qui se rapprochait de plus en plus.

Donnant un coup de pied dans le menton d'un homme tombé au sol, elle attrapa un second par le haut de son plastron et le poussa violemment contre la grille d'une cellule. Il était le dernier encore debout, celui-là même qui avait osé s'adresser à elles de la sorte. La garde toute entière venait d'être réduit à un tas de corps et de douleur. Son prisonnier tenta vainement de lui porter un coup d'épée, mais il lâcha vite prise lorsqu'elle lui fractura le poignet. Puis, ancrant ses iris dans ceux à présent noyé par la peur de l'Hylien, elle laissa entendre d'une voix froide, dénuée d'émotions :

« - Contemple de tes propres yeux la médiocrité de ton peuple. Vois la clémence de ma pitié à votre égard. »

D'un brusque mouvement de jambe, elle lui fit perdre l'équilibre, l'obligeant à tomber à genoux devant elle, tête relevée dans sa direction.

« - N'osez plus jamais remettre la main sur un membre de mon peuple. Ou vous le paierez de vos vies de gâcher ainsi la mienne. »

Et, d'un coup de poing dans la joue, elle l'envoya rejoindre ses confrères sur le sol. Inconscient mais toujours vivant. Distraitement, elle ramena une mèche échappée de son chignon derrière son oreille puis, décrochant son regard de sa dernière victime, observa le désastre crée par sa colère tout en calmant sa respiration rendue folle par les flux d'adrénaline. Certains corps ne bougeaient plus mais elle savait la vie encore présente dans chacun d'eux. Une fois encore, elle n'avait fait aucune victime. Malgré sa folie sanguinaire, aucun n'était mort sous ses coups. Le soulagement de ce constat manqua de lui arracher un soupir qu'elle refoula pour ne pas attirer l'attention de son aînée. Partie en éclaireur, cette dernière venait de reparaître devant elle, faisant état de la situation à l'extérieur. Visiblement, des gardes étaient postés sur les chemins de ronde, prêts à cribler de flèches toute silhouette s'échappant de l'enceinte du château. D'autres encore étaient sur le point de les rejoindre en grand nombre. Il leur fallait donc agir rapidement si elles ne souhaitaient pas croupir ici pour le restant de leurs jours.

D'un mouvement de tête, elle fit signe à sa cousine de la suivre. Enjambant les corps, elles empruntèrent le couloir opposé à la sortie, s'engouffrant un peu plus dans les profondeurs des cachots. Plus elles avançaient et plus les candélabres se faisaient rares sur les murs, les plongeant dans une obscurité de plus en plus oppressante. Au loin, des exclamations masculines se firent entendre, sans doute les fameux renforts qui venaient de découvrir les victimes des deux fugitives. Elles n'y prêtèrent pas plus attention, continuant de courir jusqu'à rencontrer un imposant mur camouflé en grande partie par la pénombre.

« - Une impasse ? Questionna son aînée, à bout de souffle

- Tais-toi et avances, maugréa-t-elle en la poussant vers une crevasse dans le bas du mur. »

Comprenant aussitôt où elle voulait en venir, la sous-fifre lâcha son arme de fortune et s'accroupit pour emprunter le passage. Ce dernier était étroit mais suffisamment large pour qu'une Yiga de leur envergure puisse s'y faufiler sans trop de peine. Elle fit ensuite glisser la hallebarde dans le trou, désireuse de ne laisser aucune trace de leur passage derrière elle. Au moment où se fut à son tour de passer, le cliquetis du métal résonna non loin de là et la lueur des torches se dessina sur les parois du couloir. Petite, elle eut encore moins de peine à se faufiler que sa cousine qui l'aida à se relever de l'autre côté. Silencieuses, elles se plaquèrent ensuite contre le mur, observant au travers de leur issue de secours l'éclairage des flambeaux vaciller tandis que les hommes se stoppaient.

« - Un cul de sac, rouspéta l'un d'eux.

- Elles sont pourtant parties dans cette direction, déclara un second.

- Qu'importe ! Nous finirons bien par les trouver, elles ne peuvent pas nous échapper ! »

Les bruits de pas s'éloignèrent ensuite progressivement, rebroussant chemin dans le couloir, emportant avec eux la lueur des torches. Elles restèrent immobiles de longues minutes durant, patientant, le murmure de leur respiration étouffé par leur masque. Puis, lorsqu'elles furent certaines de leur départ, elles s'autorisèrent enfin à bouger, empruntant le passage sinueux camouflé dans la pénombre du mur. Le sol était couvert de gravas, si bien qui leur fallait avancer avec prudence pour ne pas se prendre les pieds dedans. Heureusement, elle connaissait bien ce chemin, l'ayant emprunté plus d'une fois. Du bout de ses doigts, elle suivait l'interminable ligne qu'elle avait elle-même creusé autrefois dans la roche murale, sachant ainsi toujours de quel côté tourner lorsqu'une intersection se présentait, repérant les zones à risque lorsque des irrégularités se faisaient sentir sous son épiderme. Il leur fallait parfois avancer à quatre pattes, voir même ventre à terre dans certains endroits, le couloir se transformant peu à peu en un simple trou foré dans la roche. Au total, le chemin leur prit un peu moins d'un quart d'heure, pourtant elle avait l'impression d'avoir passé une journée entière dans ces maudites geôles. Si bien qu'elle dût retenir une exclamation de bonheur lorsque enfin – enfin ! - la lumière du dehors irradia faiblement les contours de la grotte et que ses narines captèrent autre chose que l'odeur putride des rats en décomposition. Certes, elle avait connu meilleur parfum que celui émanant des douves, mais elle s'en contenterait avec joie.

Le passage secret déboucha sur une ouverture creusée dans le flanc ouest du château. Une cascade se déversait juste devant, permettant de camoufler l'entrée aux regards des petits curieux. Les douves se trouvaient quant à elles quelques mètres plus bas, et de l'autre côté de leur rive se dessinait le vert salvateur de la plaine de Betula, doucement éclairées par les timides rayons matinaux.

Là où elle allait pouvoir reprendre son voyage.

Pressée par un soudain besoin de galoper, elle se redressa sur ses jambes, se préparant à sauter. À côté d'elle, sa cousine l'imita. Puis, échangeant un regard, elles se propulsèrent d'un même mouvement dans les eaux fangeuses des douves. Ses oreilles bourdonnèrent dès l'instant où elles rentrèrent en contact avec l'eau. Si son masque lui permettait de camoufler ses émotions derrière, il n'avait malheureusement aucune vertu aquatique. Tout comme sa combinaison qui commençait déjà à se gorger d'eau, alourdissant son corps. Battant follement des jambes pour lutter contre l'attraction du liquide, elle parvint heureusement à s'extirper des profondeurs, ses poumons happant goulûment l'air lorsqu'elle regagna la surface. Son chignon était à présent complètement défait, dispersant sur ses épaules et son front ses longues mèches détrempées. Sa bouche était emplie d'un goût terreux, brûlant sa gorge. Des particules sombres brouillaient sa vision, agressaient ses cornées. Décidément, l'eau n'était pas son élément.

« - Par ici ! Appela sa cousine, visiblement plus à l'aise qu'elle dans un tel environnement »

Elle ne se fit pas prier deux fois pour obéir, regrettant déjà le précieux radeau de fortune qu'elle avait utilisé pour l'aller. La berge était toute proche. Plus que quelques brasses et...

« - Les voilà ! Hurla une voix au-dessus d'eux. »

Le son d'un cor retentit, et la clameur sur le chemin de ronde s'intensifia. Pestant intérieurement, elle tenta d'accélérer la cadence de ses membres. Malheureusement, la fatigue accumulée après une journée de chevauche et l'escalade que lui avait demandé l'infiltration des cachots commençait à se faire ressentir, pesant sur ses muscles, ralentissant sa nage.

« - Encore un petit effort ! L'encouragea son aînée, déjà plusieurs mètres devant elle »

Oui, elle pouvait le faire. Ce n'était qu'un mauvais moment à passer. Un énième dans cette journée définitivement interminable. Et dire qu'à cette heure, elle aurait déjà dû se retrouver enveloppée dans la chaleur confortable de draps propres, plutôt que de barboter dans la vase.

« - Tirez ! Scanda soudainement le timbre grave d'un soldat »

La seconde d'après, une pluie de flèches s'abattirent sur eux. Elle plongea aussitôt la tête sous l'eau, espérant médiocrement échapper à la pointe métallique des projectiles. Son cœur se mit à tambouriner davantage dans sa cage thoracique, entièrement sollicité par l'état d'urgence qui se propageait dans son organisme. Elle avait besoin de plus d'énergie, chaque fibre de son être exigeait sa dose d'adrénaline pour fonctionner. Se rapprochant dangereusement de l'asphyxie, ses poumons commencèrent à s'affoler, l'obligeant à remonter à la surface pour prendre une goulée d'air et replonger. Heureusement que ses adversaires étaient mauvais tireurs ! Ils devaient être au moins une trentaine à la prendre pour cible, tel un vulgaire gibier, et pourtant aucun n'était parvenu à la toucher. Définitivement, ces hommes étaient pathétiques.

« - Fonce ! Cria-t-elle à l'attention de sa cousine déjà arrivée sur la berge, avant d'ajouter en la voyant hésiter. Magne-toi ! »

La sous-fifre finit par lui obéir, tournant le dos aux douves pour se mettre à courir dans les plaines, échappant ainsi de peu à trois flèches. Tandis qu'elle replongeait pour retrouver la couverture protectrice des eaux, elle sentit une quatrième se loger dans son mollet. Une vive douleur remonta aussitôt dans ses terminaisons nerveuses, lui faisant ouvrir la bouche. De l'eau s'infiltra dans sa trachée, la faisant suffoquer. Non, elle devait tenir. Puisant dans le peu d'énergie qu'il lui restait, elle franchit les derniers mètres d'eau la séparant de la rive, se traînant sur la terre fangeuse, toussant pour extirper de ses poumons le surplus d'eau. Sans même réfléchir, elle arracha ensuite brusquement la flèche de sa jambe, un cri de douleur lui échappant sous le geste. Puis, portant ses doigts crasseux à ses lèvres tremblotantes, elle siffla maladroitement quelques notes. Elle roula ensuite sur le côté, tentant d'échapper à une nouvelle nuée de flèches. L'une parvint à frôler son bras droit tandis qu'une seconde manqua de peu la jambe déjà touchée. Sur le dos, elles pouvaient voir ces maudites silhouettes entassées sur le chemin de ronde, leur arc bandé dans sa direction. Heureusement, avant qu'ils ne puissent s'armer de nouveaux projectiles, elle perçut tout près un hennissement familier, reconnaissable entre mille. Penchant la tête en arrière, elle aperçut alors la robe sombre de son compagnon de route se dessiner sur le paysage verdoyant de la liberté. Et sur son dos, sa cousine se tenait, son arc à double encoche tourné vers l'ennemi, ses projectiles faisant déjà des victimes dans le tas. Ignorant la douleur qui remonta le long de sa jambe lorsqu'elle prit appui dessus, elle parvint à se relever et agrippa la selle de sa monture lorsque ce dernier passa à proximité d'elle sans s'arrêter. Puis, telle une ombre silencieuse, Kohga s'en retourna dans les vastes plaines, emportant avec lui les deux Yiga.

Enfin en sécurité, la jeune officière laissa un long soupir s'échapper de ses lèvres. Sa vision tanguait dangereusement, l'obligeant à se cramponner de toutes ses forces à la crinière de l'étalon pour ne pas tomber. Assise derrière elle, sa cousine s'assurait également de la maintenir, lui posant d'innombrables questions sur son état. Questions dont elle ne parvenait pas à comprendre le sens, toute son attention étant focalisée sur une seule chose : s'éloigner le plus possible de ce maudit château. Jamais encore un sauvetage n'avait été aussi catastrophique. Son plan élaboré était pourtant parfait. Si seulement ce fichu soldat n'avait pas donné l'alerte !

« - Eh ! L'interpella son aînée en pressant sa main sur son épaule. Il faut que nous nous arrêtions.

- Mais... tenta-t-elle de protester.

- Il n'y a pas de mais, tu es en train de te vider de ton sang ! »

L'odeur âcre de ce dernier commençait à emplir ses narines. Tout comme la douleur, privée d'adrénaline, commençait à s'éveiller de nouveau. Elle pouvait sentir le sang continuer de s'échapper de sa plaie pour se répandre sur sa jambe, dégoulinant dans sa botte. Ce n'était qu'une ridicule blessure et, connaissant l'opiniâtreté de ces misérables soldats, ils devaient certainement s'être déjà mis à leur poursuite, profitant de la précieuse piste sanglante qu'elle avait laissé derrière elles. Le moment était donc mal choisi pour faire une pause. Cependant, elle-même savait pertinemment qu'elle ne tiendrait pas le coup jusqu'au repère, voir même jusqu'au relais le plus près. Impuissante, elle consentit donc à diriger Kohga vers un boqueteau où ils pourraient se stopper un instant, juste le temps de panser suffisamment la blessure afin de stopper le saignement.

Appuyée contre le tronc d'un arbre, elle grimaça lorsque son aînée commença à retirer sa botte, chaque mouvement éveillant un peu plus la douleur dans sa chair. Des croûtes de sang séché adhéraient le pantalon à sa peau, lui donnant l'impression d'arracher cette dernière lorsque la sous-fifre releva le tissu pour ausculter la plaie. Elle serra des dents, émettant malgré elle des sifflements de douleur.

« - Ce n'est pas beau à voir, commenta sa cousine pour elle-même en faisant doucement pivoter le membre. »

Elle n'avait pas tort. Si la flèche avait perforé en profondeur le muscle, le fait de l'avoir ensuite arraché sans prudence n'avait rien arrangé, aggravant au contraire la blessure. Sous la vase et le sang, on pouvait ainsi deviner la présence d'un trou aussi large qu'un écu d'où continuait de s'écouler à grosses gouttes le liquide vital. Déchirant un morceau du tissu relevé, son aînée commença à faire pression dessus, la faisant grimacer.

« - Je suis désolée, s'excusa-t-elle aussitôt, conservant tout de même le point de pression actif.

- Ne le sois pas. Le problème c'est que nous n'avons pas beaucoup de temps. Attrape la trousse de soin dans la sacoche. »

Acquiesçant, la sous-fifre lui passa le relais sur sa jambe pour suivre ses instructions. Elle revint ainsi avec la précieuse trousse contenant des onguents à base de poussières féeriques et des bandages qu'elle utilisa pour soigner au mieux la plaie. Cela était loin d'être parfait, mais au moins elle pourrait distancer l'ennemi sans s'inquiéter de perdre connaissance suite à une anémie. S'aidant de sa compagne, la jeune officière se redressa ensuite sur ses jambes, testa l'effet anesthésiant du baume – hélas loin d'être suffisant pour endormir complètement la douleur – puis retourna auprès de Kohga pour se mettre en selle. Elle retint une grimace en sentant la blessure frôler le flanc de l'étalon, ne désirant pas inquiéter davantage son aînée déjà suffisamment paniquée pour deux.

« - Je m'occupe des soldats, déclara-t-elle ensuite en rejetant en arrière des mèches folles. Toi, rentre au repaire, tu y seras en sécurité.

- Quoi ? Il en est hors de question ! Je viens avec toi !

- La charge sera trop importante pour Kohga, il ne pourra pas les distancer s'il doit nous porter toutes les deux.

- Mais, tenta de répliquer sa cousine avant qu'elle ne la coupe.

- Je les conduirais plus vers le sud, en théorie ils devraient tous nous suivre. Mais, dans le doute, passe par les Hauteurs Gerudo pour rentrer. Et ne dis rien à mon père pour la blessure, il n'a pas besoin de savoir. »

Personne n'avait besoin de savoir, sa réputation en subirait un coup. Il était impensable qu'une guerrière de sa trempe, plus jeune Yiga promue au rang d'officier de toute l'histoire de leur clan, puisse être blessée par une ridicule flèche, d'autant plus hylienne. Ses doigts se resserrèrent sur la crinière de Kohga. Non, absolument personne ne devait savoir. Les moqueries, tout comme la pitié, étaient des sentiments dont elle pouvait – dont elle voulait - se passer. De plus, elle était la fille du chef à présent, l'emblème même des valeurs Yiga, tout le monde comptait sur elle, sur sa force, sa ténacité, sur la redoutable guerrière qu'elle était.

Une main vint doucement se poser sur la sienne, offrant une caresse affectueuse à ses phalanges contractées. Elle répondit à cette étreinte d'encouragement en enveloppant à son tour les doigts de sa cousine des siens, échangeant un regard au travers de leur masque. Au loin, la rumeur d'un escadron se répandit lentement jusqu'à leurs oreilles, le sabot des destriers martelant les plaines. Il était tant de se séparer.

« - Sois prudente, murmura l'aînée en se détachant de Kohga. »

Elle ne répondit pas, se contentant de lui adresser un simple hochement de tête. Des aboiements canins s'élevèrent dans les landes, suivant la piste fraîche laissée par les deux fuyardes. Une chasse à l'homme venait de débuter. Une chasse dont elle était la proie. Malgré la fatigue, un sourire d'excitation étira ses lèvres.

Soit, s'ils souhaitaient jouer à ce jeu, alors elle serait des leurs.

Ainsi, sans plus attendre, elle ordonna à sa monture de quitter l'ombre protectrice des arbres pour rejoindre la vaste étendue des plaines. D'un coup d'œil en arrière, elle s'assura du départ de sa cousine, puis se reconcentra sur la route à prendre. Durant toutes ces années de vagabondage sur les terres d'Hyrule, elle avait construit bon nombre de bases où elle pouvait prendre du repos, ou même se cacher en cas de besoin. La plus proche se trouvait à au moins une demi-journée de chevauchée, mais elle était risquée, surtout avec ces ridicules nuisances à ses trousses. Il leur faudrait prendre des sentiers détournés et escarpés pour les semer. De plus, avec sa blessure... Non, elle ne devait pas penser à cela maintenant. Elle avait connu bien pire comme situation, pas vrai ? Et puis, ce n'était pas tous les jours qu'elle avait la chance de trouver des partenaires de jeu aussi motivés que ces gredins armés.

Comme prévu, ils empruntèrent le sentier menant vers le sud, plongeant au passage dans un cours d'eau afin de brouiller les pistes olfactives avant de s'enfoncer dans la forêt du Géant où Kohga bifurqua brusquement vers l'est. Bien que l'automne avait débuté depuis quelque temps, la canopée était encore dense au-dessus de leur tête, suffisamment pour les camoufler et permettre à la jeune officière d'activer ses parchemins de dissimulation pour changer son apparence à l'abri des regards. Ses longs cheveux blancs se tintèrent d'un brun cuivré et sa combinaison boueuse céda sa place à des vêtements de voyageur. Son masque s'évapora tandis que la magie remodelait son visage, perdant ses rondeurs juvéniles pour prendre les traits plus rudes de son identité factuelle. La magie s'étendit jusque sur Kohga pour effacer les peintures Yiga sur sa face et taveler de gris sa robe parfaitement noire. L'étalon ralentit ensuite le pas, lui offrant le luxe de pouvoir tresser ses mèches nouvellement colorées. Ainsi, lorsqu'ils dépassèrent l'orée de la forêt, ils étaient complètement méconnaissables. Elle en eut même la confirmation lorsqu'un petit groupe de soldats vinrent l'intercepter, la questionnant sur une potentielle rencontre avec des individus dangereux.

« - Des Yiga ? S'apeura-t-elle faussement en portant ses mains à sa bouche. Comme c'est horrible !

- Ne vous inquiétez pas, chère demoiselle, nous attraperons ces criminels et les ramènerons au château. La Justice décidera quel sera leur sort. En attendant, vous feriez mieux de rentrer chez vous, la nuit a tendance à tomber plus tôt ces jours-ci.

- Merci, preux chevaliers. Puisse la Déesse Hylia rendre fructueuses vos recherches. »

Ses paroles étaient douces, suaves, à faire vomir de dégoût un Moldarquor. Son sourire était aussi insupportable que celui de ces nobles dames pleines d'hypocrisie. Son charme, quant à lui, était la plus mortelle des armes, abaissant au niveau le plus bas la vigilance de ces hommes dont les joues se parèrent de teintes ridicules. Sans même insister davantage, ils la laissèrent ainsi partir, permettant à leur proie de s'échapper sans affolement. Pathétiques !

Kohga conserva le simple trot longtemps, rebroussant quelque peu le chemin vers le nord pour ensuite se diriger vers l'est, en direction des marécages de Lanelle. Elle fit bien attention à ne pas être suivi, regardant régulièrement derrière elle, analysant les bruits environnants, se méfiant de chaque ombre anormale. Le soleil commençait doucement à décliner dans le ciel. Ce ne fut qu'après avoir dépassé le pont d'Aquilus qu'elle ordonna à son compagnon d'accélérer la cadence, longeant la rive de Primo et les monts Géminés. Les muscles puissants de Kohga roulaient sous son corps, les propulsant à une vitesse folle. Elle pouvait sentir le vent frais fouetter son visage découvert, chassant quelque peu la crasse accumulée au cours de cette éprouvante excursion. Elle adorait cette sensation grisante, presque autant que d'admirer la défaite de ses adversaires. Depuis qu'elle l'avait retrouvé, jamais plus elle ne s'était séparé de l'étalon, refusant même au départ de le quitter pour retourner au repaire. Sa peur de le perdre à nouveau était si grande, son besoin de le savoir en sécurité si douloureux que sa mère avait fini par convaincre son père de construire un nouveau passage. Une grotte creusée à même la roche des hauteurs de Maguânine, dont l'entrée était dissimulée par des charmes et dont le corridor de pierre s'enfonçait sous les hauteurs Gerudo pour rejoindre le repaire. Permettant ainsi à Kohga de rentrer avec elle à la maison. Et par la suite tous ceux qui se laissèrent également charmer par l'équitation. Son père le premier. Qui aurait pu croire qu'un homme aussi imposant, froid et autoritaire puisse trouver suffisamment de modestie pour accorder toute sa confiance à un animal ? Hurlevent, tel était le nom de ce robuste destrier dont la robe prenait des teintes sanglantes au coucher du soleil. Cette même teinte qui luisait dans les iris de son père lorsqu'il contemplait de loin le royaume duquel on les avait bannis.

« Le monde demeure le même. Seul le cœur des hommes peut être changé. Ils peuvent se soumettre ou bien riposter. Mourir ou bien avancer. Nous devons accepter ce changement, mais jamais au détriment de notre propre liberté. Comprends-tu ? »

Oui, elle comprenait. Si la paix était revenue en Hyrule, jamais son peuple ne pourrait amplement y goûter tant que le conflit perdurerait entre eux et la famille Royale. Depuis que son père avait pris la tête des Yiga, des traités avaient été signé avec les peuples primaires, les Gerudo et même quelques villages Hyliens détachés de la citadelle. Ils en avaient besoin pour survivre, pour échanger, pour s'adapter à ce monde privé du Grand Ganon. Trop longtemps ils avaient vécu dans l'ombre du Fléau, croyant sous sa tutelle pouvoir mener à bien leur vengeance. Mais ils avaient tort, car la traîtrise du noble sang, eux seuls étaient capables de la punir.

Ils atteignirent avec succès la muraille d'Elimith, contournant le petit village de Cernoir, là où autrefois gisait un immense cimetière de Gardien. Tout avait fini par disparaître, ne laissant de ces géants archéoniques pas même un écrou. Seuls demeuraient, à jamais gravés dans la mémoire terrestre, le cri des combats et le sang versé pour la victoire, sempiternelles cicatrices invisibles que les peuples finiraient par oublier. « Le monde demeure le même. » Elle se répéta les mots que son père lui avait dits ce jour-là alors qu'elle aperçu au loin des enfants s'amuser joyeusement là où autrefois des vies furent sacrifiées. « Seul le cœur des hommes peut être changé. » À quel point ces mots étaient-ils vrais pour elle ?

« Tu reviendras me voir, n'est-ce pas ? Murmura une voix plus douce au creux de son esprit »

Une voix qui avait fait bien plus que de changer son cœur. Une voix qui avait fait de cette redoutable guerrière une femme forte, mêlant aux convictions de son peuple ses propres avis, ses propres émotions. Une voix qui, tout simplement, comptait dans sa vie. Plus qu'elle n'aurait dû mais moins qu'elle aurait voulu.

Lorsqu'ils arrivèrent enfin aux portes d'Elimith, le soleil achevait de mourir au zénith, délaissant le ciel à l'obscurité nocturne. Les paysans commençaient à quitter leurs champs, leurs outils aratoires luisant faiblement sous les derniers rayons solaires. Les femmes s'activaient quant à elles autour des marmites, embaumant le village d'une délicieuse odeur épicée. Odeur qui vint rapidement lui chatouiller les narines, éveillant son ventre mécontent d'avoir été ignoré depuis la veille. Les enfants s'amusaient à proximité des cuisines, se pourchassant entre les maisonnettes et sautant à pieds joints dans les tas de feuilles mortes. Certains cessèrent cependant leurs jeux à son arrivée pour venir la saluer.

« - Anh ! Anh ! S'enjoua une petite fille d'à peine quatre ans en se postant devant Kohga, obligeant ce dernier à se stopper. Comme je suis contente de te voir !

- Moi aussi petit monstre, rit la Yiga en flattant distraitement l'encolure de l'étalon. Tu as tellement grandi depuis la dernière fois !

- Oui, je suis une grande fille maintenant ! Erhêt dit que je pourrais bientôt l'accompagner lui et papa aux champs pour surveiller les moutons.

- Pour ça, il va falloir manger toute ta soupe, déclara ledit Erhêt en les rejoignant, une pomme dans la main. »

Kohga ne se fit pas prier pour accepter le fruit juteux, remerciant l'enfant d'un coup de museau sur sa tignasse brune, trait physique retrouvé chez la majorité des habitants du village. Elle discuta encore quelques minutes avec les enfants, qui formèrent bientôt un petit tas autour des nouveaux venus, puis les observa partir lorsque le cri du souper résonna dans tout le village. Elle déclina poliment l'invitation de Betunia, l'une des villageoises affectée en cuisine, à se joindre à eux mais accepta volontiers l'écuelle de ragoût fumant et le morceau de pain qu'elle lui tendit, sentant déjà ses boyaux jubiler à la simple idée d'un repas chaud – à la simple idée d'un repas tout court. Elle prit ensuite congé, laissant l'étalon suivre le chemin qu'il connaissait à présent par cœur.

Les sabots de Kohga claquèrent sur les planches de bois lorsqu'il traversa le petit pont séparant la parcelle de terre du reste du village. L'endroit était calme, loin de l'agitation des villageois occupés à festoyer autour de leur pitance. Ici aussi, bon nombre de feuilles mortes gisaient sur le sol, colorant l'herbe de leurs teintes chaleureuses. Du jaune pour les plus récemment tombées, du brun pour celles déjà victimes de décomposition. Lorsqu'elle mit enfin pied à terre, faisant attention à ne pas renverser son repas, elle put d'ailleurs les entendre craquer sous ses bottes, un son qui lui était devenu que très récemment familier. Contrairement aux habitants d'Elimith, elle n'avait pas grandi avec ces feuillages mordorés, ayant passé l'intégralité de son enfance entourée de sables et de rochers. Dans le désert, il n'y avait pas réellement de saisons, seulement des journées brûlantes et des nuits glaçantes. À force de voyager, elle avait donc dû s'accoutumer à ces modifications du climat. Elle avait ainsi apprit à aimer les orages estivaux et les neiges hivernales. Mais ce qu'elle appréciait par-dessus tout, c'était le paysage automnal qui, au crépuscule, donnait l'impression de refléter les couleurs vespérales nimbant le ciel. Et s'il y avait bien un lieu en Hyrule où elle préférait admirer ce paysage, c'était ici, sur ce petit bout de terre offrant une vue imprenable sur la forêt de Termedia. Un lieu qui comptait énormément pour elle. Un lieu qui, avec le temps, était devenu comme un second chez-soi.

« - Enfin de retour ! Souffla-t-elle, après avoir longuement humé l'air environnant »

Cela devait faire deux ou trois mois à présent qu'elle n'avait pas remis les pieds en ce lieu. Pourtant, ce dernier était resté inchangé, comme coupé du reste du monde. Que ce fut la maisonnette, l'étable adjacente, ou même le carré de potager aménagé non loin de la petite prairie où aimaient se prélasser en début de matinée les renards, tout était exactement comme dans ses souvenirs.

À une exception près.

Prenant appui contre son compagnon pour solliciter au minimum sa jambe blessée, elle se dirigea vers les stalles pour constater, comme elle le pensait en arrivant, qu'elles étaient vides. Un soupir mourut au bord de ses lèvres, chassant de son esprit le rire joyeux des enfants et la gentillesse des villageois à son égard. Effaçant complètement la satisfaction éphémère qu'elle avait ressentie en posant son regard sur les contours de la demeure, en sentant l'excitation de le revoir chatouiller ses tripes.

Sans doute conscient de sa déception – car cet idiot ne méritait pas qu'elle nomme cette émotion autrement, encore bien moins tristesse -, Kohga vint doucement frotter son museau contre sa joue, soufflant son air chaud sur ses pommettes.

« - Merci mon grand, rit-elle en lui rendant son affection. Tu dois sans doute avoir faim. »

Elle posa son repas sur une étagère et s'occupa de desseller l'étalon avant de remplir la mangeoire de foin. Fort heureusement, elle n'eut pas besoin de sortir dehors pour chercher de l'eau. Le propriétaire des lieux était parvenu à mettre au point un système pour transporter l'eau du lac voisin jusqu'à l'étable en activant simplement un robinet. Une fois assurée du bon confort de Kohga, elle déposa un baiser sur son front, récupéra son repas et se dirigea vers la maisonnette. Elle attrapa une petite clef dans sa sacoche qui entra parfaitement dans la serrure de la porte, révélant ainsi la salle de vie. Sans même prêter attention à son environnement, elle se laissa lourdement tomber sur l'un des bancs encadrant la table pour entamer en silence son repas.

Pour entamer dans un silence étouffant un repas déjà froid. De quoi achever de la meilleure manière que ce soit cette journée ô combien parfaite. Vraiment...

Bien que froid, le ragoût parvint tout de même à faire un heureux : son estomac qui en gargouilla de bien-être. Mais si la faim parvint doucement à s'effacer, il n'en était rien pour tout le reste. Elle était complètement épuisée, ces deux journées de chevauchée ayant annihilé la moindre once d'énergie de son organisme. L'onguent commençait également à ne plus faire effet, la douleur attaquant de nouveau ses terminaisons nerveuses. Enfin, elle se sentait sale, la sueur, la boue et le sang recouvrant son corps tout entier. La première chose qu'elle fit après fut donc de se diriger vers la salle d'eau, dissipant les charmes et laissant tomber sur le sol ses vêtements en piteux état avant d'entrée dans la baignoire. Elle aurait tué pour un bain chaud et relaxant. Mais pour cela, il fallait d'abord chauffer l'eau, or elle n'en avait pas la force. Elle se contenta donc de s'asperger d'eau glacée, observant les couches de crasse disparaître dans le trou d'évacuation. Laissant le doux parfum du savon l'envelopper, remémorant celui qu'exhaler en permanence sa précieuse écharpe de voyage. Ce même parfum qu'elle retrouva sur les draps et les oreillers lorsqu'elle monta à l'étage pour piquer une tunique trop grande dans l'armoire et panser sa blessure. Un parfum dans lequel elle s'enveloppa ensuite, regrettant leur froideur solitaire, s'imaginant la chaleur d'une étreinte factice qui finit par l'emporter dans le royaume des songes. Là où la douleur n'était plus, où toutes les tensions accumulées dans son corps disparaissaient une par une, où le silence pesant du repas était remplacé par ce rire moqueur et où l'étreinte imaginaire prenait la forme d'un corps masculin.

Son sommeil fut agité, les événements de la matinée repassant inlassablement en boucle dans son esprit, recréant le cri des soldats, le sifflement des flèches et le bourdonnement des eaux. Puis le décor se modifia quelque peu, conservant les murs en pierre du château pour dessiner les contours d'une salle quelconque perdue au milieu des centaines d'autres composant la demeure royale. Une petite salle plongée dans la pénombre où s'amassaient des rangés d'arme en tout genre. Son dos était pressé contre une étagère, et son torse contre celui plus large de son adversaire. Un adversaire qui l'avait prise la main dans le sac mais qui, étrangement, se montrait d'une douceur extrême avec elle. Elle se remémora la chaleur de cette étreinte, la caresse des mèches blondes contre son oreille, les picotements délicats qui n'avaient cessé de chatouiller ses vertèbres. Et ces mots, murmurés avec une espiègle affection dans le silence tranchant de la salle d'armes.

« Je te tiens... »

Des mots qui remplacèrent progressivement le bruit des combats, lui permettant enfin de prendre véritablement du repos.

Et lorsqu'elle s'éveilla le lendemain matin, un sourire tendre étirait timidement ses lèvres tandis qu'elle humait d'une profonde inspiration le délicieux parfum délaissé sur les coussins. Elle les enveloppa de ses bras, camouflant son visage contre pour échapper aux quelques rayons solaires qui parvenaient à s'infiltrer dans la chambre au travers de la lucarne. Cet instant était le plus délicieux de la journée, ce moment où la conscience revenait peu à peu à la réalité tout en conservant un pied dans le monde des rêves, offrant l'opportunité d'y retourner à tout instant. Et c'était sans doute ce qu'elle aurait fait si un cliquetis ne s'était pas fait entendre au-dessus de sa tête. Un cliquetis certes léger mais insistant, frappant à intervalles réguliers contre la vitre. Un cliquetis qu'elle aurait souhaité ignorer, en vain. Maugréant, elle consentit donc à ouvrir ses paupières et, s'enveloppant dans les draps, à se redresser sur le matelas. Les matinées commençaient à se rafraîchir dans les landes, et bien que l'isolation de la maison n'avait rien à se reprocher, elle pouvait sentir un désagréable courant d'air s'insinuer dans la couche pour venir mordre sa chair.

À la lucarne, un oiseau de papier l'attendait. Soulevant la vitre, elle le cueillit dans sa main puis retourna dans le lit pour le déplier. Comme elle le pensait, il s'agissait d'une lettre de sa cousine pour l'informer qu'elle était rentrée saine et sauve. Nouvelle qui lui arracha un soupir de soulagement. Le repaire était sans nul doute le seul endroit en Hyrule où les Yiga pouvaient vivre sans s'inquiéter, un accord de principe ayant été passé avec les armées hyliennes pour ne pas traquer les voleurs jusque sur leur territoire, faisant de ce dernier un asile inviolable par le sang royal. En échange de quoi, les Yiga avaient juré de ne pas poursuivre le combat orchestré par le Grand Fléau. Leur magie était grande, peut-être même plus à présent que celle du peuple Sheikah qui s'était détourné de cette voie des siècles plus tôt. Par conséquent, la couronne avait craint qu'ils tentent de ramener à la vie le Seigneur Ganon par un quelconque sortilège. Idée idiote mais qui leur avait au moins permis de protéger la précieuse terre de leurs ancêtres.

La lettre se poursuivait sur les interminables questions de sa cousine. Comment allait sa blessure ? Où se trouvait-elle ? Quand comptait-elle rentrer à la maison ? Cette dernière la stoppa momentanément dans sa lecture. Quand rentrerait-elle ? Cela devait bientôt faire un an qu'elle n'avait pas remis les pieds chez elle, préférant vagabonder dans les landes sauvages plutôt que de se terrer dans les corridors sableux du repaire. Préférant dévorer à pleine bouche la liberté que lui offrait le poste d'officier plutôt que d'écouter à longueur de journée les remontrances et les attentes de son père. Elle était la fille du chef à présent. La potentielle héritière du titre.

« Il vaudrait mieux que tu rentres au plus vite ou il serait capable d'envoyer des hommes à ta recherche » lut-elle en soupirant. Oui, il en était capable. Il l'avait déjà fait, deux ans plus tôt, alors qu'elle avait cru pouvoir établir définitivement sa vie dans ce petit havre de paix, loin des conflits et des ordres. Mais elle avait dû se résoudre à oublier cette idylle impossible afin de protéger son secret. Un secret dont dépendait sa vie et celle de cet idiot. Un secret pour lequel elle s'était résolu à ne venir ici qu'en de rares occasions, de manière furtive et imprévisible. Prenant le risque à chaque fois de retrouver les draps froids et la maison vide.

D'un mouvement de doigts, elle fit apparaître un parchemin sur lequel des mots se dessinèrent à mesure qu'elle les formulait en silence. Une réponse brève à cet interminable interrogatoire. Une réponse qui serait – elle l'espérait – suffisante pour calmer les attentes de son géniteur tout en lui laissant encore un peu de répits. Avant de devoir lui faire face. Avant de devoir élever la voix contre lui afin de protéger son propre avenir. Car il était formellement impensable pour elle de devenir l'objet du moindre de ses plans. Elle était une guerrière avant tout, la quintessence même de son peuple, pas une vulgaire marchandise que l'on offrait au plus fort des hommes pour le récompenser de sa loyauté et de sa témérité. D'autant plus qu'elle était celle qui avait remporté ce stupide tournoi, un tournoi dont le prix gagnant était sa propre main.

Une fois signé, le papier se plia de lui-même pour prendre l'apparence d'une petite grue. Puis, battant joyeusement des ailes, s'envola par la fenêtre à grande vitesse. La laissant seule avec ses pensées. Elle aurait pu retourner se coucher mais, à présent entièrement réveillée, elle n'en voyait plus l'intérêt. Pandiculant mollement, elle se décida donc à quitter définitivement la chaleur des draps. Elle se dirigea vers l'armoire pour attraper de nouveaux vêtements – un guêtre et une tunique cette fois-ci adaptés à sa taille -, passa à côté du bureau sans même un regard pour le grand tableau accroché au-dessus et descendit prudemment les marches pour rejoindre la salle d'eau. Là, elle prit quelques minutes pour ausculter sa blessure. Le pouvoir vulnéraire de la poussière féerique était impressionnant, accélérant le processus de cicatrisation tout en faisant taire la douleur. Ne restait ainsi du trou béant de la veille plus qu'une large croûte de sang séché et une teinte rosée autour de la plaie. Parfait ! Elle prit quand même le soin d'envelopper son mollet dans des bandages propres, s'assurant ainsi de sa parfaite guérison lorsqu'elle retournerait au repaire.

Alors qu'elle s'apprêtait ensuite à se débarbouiller le visage, attachant rapidement ses cheveux en arrière, un hennissement au loin attira son attention. Un hennissement différent de celui de Kohga. Un hennissement familier, qu'elle reconnaîtrait entre mille.

Le miroir face à elle lui renvoya son propre sourire. Il était tant !

Abandonnant complètement l'idée de se débarbouiller, et sans même prêter plus attention à son apparence, elle attrapa sur le sol masque et carquois avant de se précipiter par l'une des fenêtres pour quitter furtivement la maisonnette. Agile, elle grimpa ensuite par l'arrière sur le toit contre les tuiles duquel elle se plaqua, observant en silence le pont reliant la demeure au reste du village. Comme elle le pensait, une silhouette se dirigeait par ici. Elle reconnut sans peine la robe baie de la magnifique jument qui avançait d'un pas tranquille sur les planches de bois. Sur son dos, enveloppé dans une épaisse cape de voyage, son cavalier semblait somnoler, les doigts à peine serrés sur son licol et la tête penchée en avant. Du capuchon abattu sur sa tête s'échappaient quelques mèches blondes qui virevoltaient au gré du vent matinal. Une proie facile, parfaitement immobile.

Sans un bruit, elle banda son arc à double encoche en direction du nouveau venu. La seconde d'après, les deux projectiles sifflèrent dans le vent. Avant de venir se planter dans le bois tendre d'un bouclier, subitement dressé devant la silhouette. Relevant lentement la tête, les mèches blondes dévoilèrent une paire d'iris cérulés directement fixée dans sa direction. Dans son propre regard, malgré la présence du masque sur son visage. Un frisson d'excitation étira davantage ses lèvres. Sans perdre plus de temps, elle sortit de sa cachette et, profitant de sa hauteur, bondit dans les airs pour envoyer de nouvelles flèches sur le cavalier. Malgré la précision de ses tirs, aucune ne parvint à toucher directement le voyageur qui, visiblement pas alerté par cette attaque surprise de si bon matin, prit même le temps de descendre tranquillement de sa jument. Tellement désinvolte ! C'est ce qu'elle détestait le plus chez lui. Aussi, changeant de stratégie, elle attrapa un poignard camouflé dans son carquois et, utilisant ses parchemins, se téléporta subitement derrière lui pour placer sa lame sous sa gorge.

« - Trop facile ! Fanfaronna-t-elle en taquinant de sa main libre la joue de son prisonnier »

Du moins, avant d'apercevoir un sourire se dessiner au coin des lèvres masculines. Un sourire qu'elle ne perçut hélas que trop tard car, donnant brusquement un coup dans ses jambes, il lui fit perdre l'équilibre. La lame érafla la chair du voyageur lorsqu'il se retourna pour la cueillir dans ses bras, l'empêchant ainsi de finir au sol. Elle put alors contempler de plus près ces deux orbes célestes camouflées sous le capuchon, et ce sourire moqueur qu'elle n'avait pas vu depuis longtemps. Trop longtemps même. Un sourire qui avait toujours le don de l'agacer. Raison pour laquelle, elle se débattit aussitôt dans l'étreinte hylienne, cherchant à lui faire perdre à son tour l'équilibre. En vain. Il parvenait avec une aisance détestable à contrer le moindre de ses coups tout en la conservant pressée contre lui. Elle réussit tout de même à lui faire mettre un genou à terre, une petite victoire certes, mais qui acheva de la mettre dans une situation encore plus gênante pour sa personne. À présent allongée dans l'herbe, elle pouvait sentir la rosée fraîche caresser ses jambes laissées à découvert. L'ennemi fourbe, quant à lui, se tenait juste au-dessus d'elle, bloquant au sol de son propre corps celui féminin. Un éclat espiègle illuminait ses traits, effaçant les cernes accumulés sans doute au cours d'un énième voyage éprouvant. De sa main libre – celle non prisonnière des doigts adverses l'empêchant d'utiliser son arme -, elle vint distraitement caresser sa joue. Apposant la sienne dessus, il l'attira à ses lèvres pour déposer un baiser au creux de sa paume.

« - Tu ne peux pas simplement dire bonjour comme tout le monde ? Souffla-t-il ensuite contre ses phalanges »

Des rougeurs lui picotèrent les joues, mais elles n'étaient rien comparé au bonheur soudain qui étira ses lèvres, le tout précieusement conservé sous son masque, à l'abri de ce regard moqueur.

« - Seriez-vous en train de me faire du charme, Monsieur le Prodige ? Demanda-t-elle en retirant sa main

- Tu oses me poser cette question ? Répondit-il en arquant un sourcil »

Elle ne prêta pas tout de suite attention à ces mots, se contentant d'échanger son arme de main pour viser la gorge de son interlocuteur. Par réflexe, il se recula aussitôt, allégeant le poids de son corps sur le sien. Puis, tout se passa rapidement. Il parvint à la délester de sa lame tandis que, d'un mouvement de hanche, elle réussit à inverser les rôles, le renversant dans l'herbe pour s'asseoir triomphante sur son abdomen. Dans sa chute, il perdit son capuchon, offrant aux rayons solaires sa tignasse blonde qui se répandit autour de son visage telle une couronne dorée. Révélant ce visage qu'elle conservait précieusement ancré dans sa mémoire. Une nouvelle cicatrice, fine et rosée, était présente sur la courbure de sa mâchoire, lui donnant l'irrésistible envie de déposer ses lèvres dessus comme pour la faire disparaître de cette toile parfaite. Elle l'avait toujours trouvé bel homme, appréciant ce que le temps avait fait de ses traits juvéniles. Des traits que les légendes disaient façonnés par les mains divines du Courage.

Songeuse, elle s'allongea sur le torse de l'ancien Prodige, posant ses mains à plat sur la poitrine. Sous ses doigts, elle pouvait ainsi sentir battre le cœur héroïque, ce puissant organe qui jamais n'avait lâché le jeune homme, connaissant de multiples et périlleuses batailles. Elle appuya ensuite son menton sur ses phalanges, rapprochant ses oreilles de ce son exquis, laissant son propre cœur, pressé contre les côtes masculines, se synchroniser avec son semblable.

« - Où es-tu encore allé crapahuter ? Marmonna-t-elle pour elle-même en penchant légèrement la tête pour l'observer »

La fatigue se lisait sur son visage. Combien d'heures, de jours à cheval avait-il dans les pattes ? Était-ce encore un ordre de cette crucruche royale qui, même après toutes ces années, ne pouvait visiblement pas se passer de ses services ? Croyait-elle pouvoir le rejeter simplement pour ensuite le siffler et l'envoyer sur le champ de bataille ?

« - Quelques Lynel ont été repéré au nord du labyrinthe d'Hébra, répondit-il en enroulant distraitement une mèche blanche autour de son doigt, alors je... »

Il n'acheva pas sa phrase. Il n'en avait pas besoin. Comme elle le pensait, il s'agissait là d'un ordre de la citadelle, un ordre qu'il ne pouvait refuser. Un ordre qu'il ne voudrait de toute manière pas refuser. La reine avait toujours été quelqu'un de spécial pour lui. Ils étaient liés par leur passé commun, mais également par leur destin. Elle était la descendante de la Déesse Hylia, lui la réincarnation du Héros. Et puis il y avait également... Elle sentit soudainement un étau se resserrer douloureusement autour de son cœur. Oui, il y avait également ceci.

Mais la reine était mariée à présent et, selon les rumeurs qui se répandaient dans le royaume, elle attendait son premier enfant. Un petit garçon pariait la majorité, un petit héritier pour le trône. Un enfant que les plus mauvaises langues soupçonnaient ne pas être du roi. Car si les deux têtes couronnées s'étaient unis pour le bien de leur nation respective, le bruit courait qu'ils faisaient chambre à part, et ce chaque soir depuis leur nuit de noces.

Des mois à présent que cette question lui brûlait la langue. Des années que ce sentiment de jalousie – en était-ce ? - lui dévorait les entrailles. Elle n'était pas la reine, elle ne le savait que trop bien. Elle n'était pas cette personne pour laquelle il avait par deux fois sacrifié sa vie. Elle n'était rien de plus qu'un énième adversaire rencontré sur sa route. Une simple guerrière que le hasard lui avait fait rencontrer une seconde fois, puis une troisième. Une Yiga parmi tant d'autres dont l'opiniâtreté l'avait obligé à la revoir un nombre incalculable de fois. Elle était celle qui avait besoin de lui, pas l'inverse. Une simple ombre au milieu des nombreuses connaissances entourant le Prodige.

Pourtant, oui pourtant, elle conservait l'espoir d'avoir ce petit quelque chose de spécial qui le poussait à la conserver auprès de lui. Cette maison était un peu la sienne aussi, son nom d'emprunt apparaissant sur la pancarte, juste à côté de celui du garçon. Elle se souvenait encore de leurs premières retrouvailles, elle profitant du calme de la nuit pour s'infiltrer jusque dans sa chambre pour lui sauter dessus, lui se contentant de la neutraliser et de l'envelopper dans ses bras pour l'allonger à ses côtés.

« Bon retour à la maison, lui avait-il alors murmuré. »

Des mots qu'elle voulait être la seule à entendre. Tout comme ces sourires moqueurs et ces gestes tendres qu'il lui adressait. Ces moments de confiance qu'il lui offrait lorsqu'il s'assoupissait complètement à ses côtés. Ces moments de jeu dans les verts pâturages entourant Elimith. Tout ces moments de complicité, si nombreux, si précieux qu'il lui était impossible d'en choisir un seul.

Elle pouvait accepter que le Héros d'il y a cent ans puisse appartenir à d'autres personnes. Mais cet idiot de Prodige, qui se tenait à présent allongé sous elle, jamais elle ne voudrait le partager avec qui que ce soit. Jamais.

« - À quoi penses-tu ? Demanda-t-il au bout d'un moment, le calme n'étant généralement pas le point fort de la Yiga »

Sa main libre traçait lentement des arabesques sur le haut de sa cuisse, faisant éclore sur son passage de délicates amarantes.

« - À toi, murmura-t-elle simplement. »

Les mots étaient sortis sans même qu'elle ne leur prête vraiment attention, tel le crie de son cœur étouffé par ces sombres pensées. Des mots qui trahissaient cette part de fragilité constamment enfouie derrière ses principes de guerrière. Des mots qui, à l'instar de son timbre tremblotant, trahirent la certaine mélancolique dont elle était victime. Suffisamment pour effacer des lèvres masculines le sourire moqueur.

D'un coup, il se releva alors en position assise, conservant pressé contre son torse le corps de la Yiga. La tenant si proche qu'elle put sentir son souffle chaud caresser ses clavicules. Il semblait intrigué, le trouble ayant remplacé l'amusement sur ses traits. Ses perles célestes, assombries d'un sentiment abscons, tentaient de sonder le visage factice lui faisant face. Il avait toujours eu cette capacité de voir au travers de l'œil sanglant, de comprendre au delà des gestes guerriers les pensées de la jeune femme. Et bien qu'il ne cessait de lui répéter « Je ne te comprendrai jamais », il était sans doute la seule personne en tout Hyrule à y parvenir réellement. Bien avant son peuple, bien avant sa propre famille. Bien avant elle-même.

« - Toi aussi tu m'as manqué, déclara-t-il après plusieurs minutes de silence, ses doigts continuant de pianoter sur les cuisses de la Yiga. »

Une réplique qui eut le don de chasser momentanément ses sombres songes pour la faire doucement sourire.

« - Qui a dit que tu m'avais manqué ?

- Ce n'est pas le cas ? Demanda-t-il en retour »

Une moue adorable se dessinait sur ses traits, si adorable qu'elle lui donnait envie de lui mordre la joue. Mais ce geste, bien que tentant, reviendrait à rentrer dans son jeu et, par conséquent, prendre le risque de lui accorder la victoire. Or, si elle était prête à lui octroyer bon nombre de faveurs – telles que nettoyer ses sous-vêtements ou même partager ses précieuses bananes avec lui -, jamais ô grand jamais elle n'accepterait de perdre contre lui. Et encore moins volontairement...

Cependant, elle n'avait jamais su lui refuser une partie.

« - Eh bien, peut-être est-ce le cas, Monsieur le Prodige. »

Elle prit un ton faussement suave, se penchant légèrement pour venir chuchoter ce surnom affectueux au creux de l'oreille hylienne.

« - Peut-être m'arrivait-il de penser quelque peu à vous lors de mon voyage. Lorsque l'ennui assaillait mon esprit. Lorsque la solitude s'insinuait dans mes pensées. »

Lentement, elle laissa glisser ses mains le long du torse adverse, appréciant de sentir contre ses paumes les motifs musculeux camouflés sous la tunique carmin.

« - Durant les longues nuits glacées, peut-être m'imaginais-je mon corps pressé contre le vôtre, les battements de votre cœur palpitant au même rythme que le mien. »

Les doigts héroïques étendirent leur territoire sur les hanches de l'archère, se faufilant sous le vêtement jusqu'à conquérir le bas de ses reins. Geste qui étira ses lèvres en un sourire, éveillant ses instincts de combattante. Le feu prenait petit à petit. Un feu délicieux, qui lui chatouillait les vertèbres de multiples frissons. Un feu qu'elle savait également brûlant en lui, reconnaissant cette manière qu'il avait de serrer la mâchoire, connaissant l'origine de cette teinte plus sombre dans son ciel oculaire. L'une des rares faiblesses qu'elle était parvenue à lui déceler ces six dernières années. L'une des seules manières à lui faire momentanément baisser sa garde.

« - Peut-être m'avez-vous en effet manqué, rajouta-t-elle en frôlant sa ceinture. »

Elle le sentit contracter les muscles de son abdomen, anticipant à l'avance le toucher féminin. Ou du moins, c'est ce qu'elle crut alors qu'elle dirigeait sa main vers le flanc droit du guerrier. Avant que, d'un brusque coup de rein, il ne la renverse et la surplombe à nouveau de son corps, séquestrant au-dessus de sa tête ses mains vagabondes. Et le poignard dérobé.

Si près de la victoire !

« - Crois-tu vraiment pouvoir me duper avec cette même technique ? Rit-il en haussant un sourcil »

Ce à quoi elle répondit d'un simple haussement d'épaules. Pourquoi pas ? Après tout, si cela avait déjà marché une première fois, puis une seconde, pourquoi n'en serait-il pas de même avec la troisième ?

Au moins, il avait retrouvé le sourire. Et elle aussi, chassant complètement de son esprit les sombres pensés qui l'assaillaient lorsqu'il était question des escapades du héros et de son allégeance à la couronne. Tant mieux, elle n'aimait pas se morfondre. Il y avait tellement de choses plus intéressantes à faire lorsque cet idiot était dans les parages, comme tenter pour la énième fois de lui trancher la gorge. Ce n'était pourtant pas faute de mettre du cœur à l'ouvrage, enchaînant vainement les tentatives sans jamais se décourager. Peut-être était-ce devenu une obsession - ou quelque chose du genre. Sans doute était-ce une cause perdue – c'en était définitivement une -, mais elle ne pouvait se résoudre à baisser les bras.

Pour l'honneur !

Pour la gloire !

Pour cet éclat de malice qui éclairait ces orbes célestes à chacune de ses tentatives...

Des orbes profondément ancrées dans les siennes, et ce malgré la présence du masque, tandis que, du bout des lèvres, il effleurait le sommet de son genou gauche redressé. Que l'envie de lui donner un coup dans la mâchoire était grande ! Mais pas autant que cette douce sensation qui lui chatouillait le myocarde. Ah, finalement ils partageaient le même point faible.

Les doigts masculins glissèrent sur son mollet, s'attardant sur le bandage. Intrigué par cette trouvaille, le Prodige décrocha finalement son regard du masque pour le poser sur le blanc de la bande. Geste qui la ramena peu à peu à la réalité. Plus brusquement qu'elle aurait voulu d'ailleurs. Se redressant, elle enroula instinctivement ses bras autour de ses jambes, éloignant cette preuve de faiblesse de la curiosité hylienne.

« - Tu es blessée ? Demanda-t-il simplement en s'asseyant sur ses talons »

Une pointe d'inquiétude souligna ses paroles.

« - Trois fois rien, maugréa-t-elle en détournant son regard, telle une enfant coupable. »

Bien qu'elle n'avait rien à se reprocher, - elle avait agi pour son peuple après tout ! -, elle ne pouvait empêcher cette satanée culpabilité d'envahir ses pensées. Surtout face à ce mutisme qu'il lui offrait en réponse, patientant tel un parent désireux d'aveux qu'elle poursuive. Chose qu'elle accepta finalement après de longues minutes de silence, laissant échapper un soupir d'agacement.

« - Il semblerait juste que la citadelle manque encore d'hospitalité, c'est tout.

- Ainsi donc c'est toi la fameuse Yiga recherchée par la garde. »

Elle tourna de nouveau son attention vers lui, subitement intéressée par ses mots.

« - Oh ! Ce que tu dis là flatte mon orgueil. Serais-je donc en train de devenir populaire auprès de ces aristocrates ? Il est temps que j'apprenne à faire la révérence, acheva-t-elle en mimant une courbette. »

Il leva les yeux au ciel, ne semblant pas accrocher à son trait d'humour. Quel public difficile !

Elle le vit ensuite ouvrir la bouche, perçut les nombreuses questions qui commençaient à s'amasser au bord de ses lèvres. Des interrogations dont elle devinait le contenu, dont elle craignait la froideur. Des interrogations auxquelles elle ne souhaitait pas répondre, pas maintenant, pas alors qu'ils venaient à peine de se retrouver après des mois de séparations. Alors, avant qu'il ne brise ce cocon d'affection, avant même qu'il ne puisse formuler un seul mot, elle posa son index sur sa bouche, l'invitant à ne pas poursuivre.

Avant que son estomac, meilleur stratège du royaume, ne se fasse bruyamment repérer, mettant définitivement fin aux questions du jeune homme.

Il resta un instant bouche bée face aux grognements de mécontentement digestif, avant qu'enfin il ne fasse disparaître son air beaucoup trop sérieux derrière un pouffement moqueur.

« - T'es pas croyable, déclara-t-il juste en se relevant, lui tendant la main pour l'aider à faire de même. »

Bien évidemment, elle refusa son assistance, se redressant seule sur ses jambes avec adresse. Ce qui valut un deuxième levé oculaire vers le ciel.

« - Je me charge d'Epona, dit-elle ensuite en se dirigeant vers la jument, toi à la popote !

- Très bien Mademoiselle. Mais tu ne mets pas les pieds sous la table tant que tu ne porteras pas une tenue plus décente.

- Oh, et moi qui croyais que tu appréciais la vue.

- Qui a dit qu'elle était déplaisante ? Répliqua-t-il, un sourire décorant la commissure de ses lèvres »

Ah, un point pour lui.

Sans un mot de plus, il se dirigea vers la maisonnette en étirant ses bras. De son côté, elle se chargea d'amener Epona jusqu'aux stalles pour la débarrasser de son équipement. En voyant arriver sa cavalière avec la belle jument, Kohga, qui visiblement dormait encore malgré le grabuge dehors, releva la tête et hennit joyeusement.

« - À toi aussi elle t'avait manqué ? Rit-elle en caressant l'encolure de l'étalon »

Son pelage avait retrouvé sa teinte unique, les parchemins ayant sans doute cessé leur action au cours de la nuit. Les ornements carmins avaient également retrouvé leur place, soulignant l'œil droit de l'étalon de trois triangles et décorant le bas de ses pattes arrières d'arabesques. Les deux montures se saluèrent en frottant leur museau entre eux tandis qu'elle s'occupait de retirer la selle de la nouvelle venue. Et, alors qu'elle remplissait la mangeoire pour satisfaire les estomacs équins, une alléchante odeur épicée vint éveiller le sien. Une odeur divine qui la mena jusqu'à la marmite installée non loin de la porte d'entrée. Le cuisinier autoproclamé de la maison – seul titre honorifique qu'elle lui avait cédé sous la pression de ses papilles gourmandes – s'affairait autour, tel le virtuose des casseroles qu'il était. Entre ses doigts dansaient les aliments, les dosant habilement sans besoin d'outils autre que sa dague. Elle l'observa un instant en silence, désireuse de ce talent culinaire qu'elle n'avait jamais su maîtriser. Hormis peut-être les fruits au miel et les bananes frites. Puis, se remémorant la mise en garde du jeune homme, elle se détourna de ce spectacle alléchant pour retourner à l'intérieur de la bicoque. Elle se débarbouilla rapidement, enfila les vêtements laissés sur le plancher de la salle d'eau, tressa ses cheveux en couronne, activa ses parchemins pour récupérer le visage de Anh, avant de rejoindre la salle de séjour pour mettre la table.

Cinq minutes plus tard, le repas fut apporté. Un curry de volaille tendre accompagné de sa poêlée de champignons volt.

Un délice à en retourner le Seigneur Ganon dans sa tombe, dont elle ne laissa évidemment aucune miette.

« - En fait, déclara-t-il en se glissant derrière elle tandis qu'elle faisait la vaisselle, tu viens me rendre visite juste pour te remplir la panse. Pas parce que je te manque. »

Il avait enroulé ses bras autour de sa taille, posant son menton sur son épaule droite.

« - Exactement ! Répondit-elle simplement. »

Simple mot qui suffit à dessiner une moue adorable sur les traits masculins. Une moue qui lui donnait aussi bien l'envie de lui mettre du savon sur le nez que de lui coller un couteau en dessous. Après un bref moment de réflexion, son tempérament de guerrière opta finalement pour la seconde option. Bien évidemment, il l'intercepta avant que le couvert ne puisse effleurer son philtrum. Elle se retrouva ainsi plaquée contre le meuble, le dos arqué vers la vasque, le héros penché sur son torse. Une position certes inconfortable mais qu'ils conservèrent, trop occupés à se défier du regard pour s'en soucier.

Du moins, jusqu'à ce que le grincement de la porte d'entrée ne se fasse entendre et qu'une jolie tête brune ne se présente à eux en clamant des « Anh ! » de manière insistante. Jusqu'à se rendre compte de la potentielle ambiguïté de la scène se jouant devant ses yeux.

« - Encore en train de vous chamailler, soupira alors le nouveau venu en croisant ses bras. C'est à se demander qui sont les enfants. »

Cette réplique lui valut alors toute l'attention desdits enfants qui, sans bouger, tournèrent leur regard dans sa direction. Pour croiser celui blasé – autant qu'un adulte devant supporter la puérilité de ses cadets - du jeune Erhêt. S'il se montrait toujours affectueux et souriant envers elle, la présence du blond finissait toujours par faire disparaître ses sourires. La jalousie d'un adolescent en devenir sans doute.

« - Bonjour Erhêt ! Déclara-t-elle en forçant le héros à se reculer. Que puis-je pour t'aider ?

- À vrai dire, c'est mon père qui m'envoie. Le temps se refroidit de plus en plus, les anciens prévoient un hiver rude. C'est donc le bon moment pour collecter un peu plus de gibier pour les réserves. Une partie de chasse, ça vous tente ? »

Un seul regard échangé et les deux compères prirent leur décision.

Quoi de mieux après un bon repas que de se dépenser ?

La partie de chasse se déroula sans encombre. Une dizaine d'hommes se joignirent à eux, délaissant leurs fourches dans les champs pour des arcs solides et des flèches mortelles. Ils se séparèrent ensuite en petits groupes afin de couvrir les deux forêts en contrebas du village. Comme prévu, le gibier était au rendez-vous, la rapidité des cervidés et la robustesse des sangliers rendant la battue distrayante. Du moins un temps car il en fallait toujours plus à l'archère du désert habituée à chasser les redoutables créatures peuplant les hauteurs Gerudo. Aussi décida-t-elle, après la pause déjeuner, de lancer à son acolyte un tout nouveau défi : à celui qui ramènerait le plus de viande à la maison. Confiante, elle avait ignoré la signification du sourire sournois qui avait décoré les lèvres masculines lorsqu'il avait accepté de la suivre. Du moins, avant de le voir abattre les unes après les autres chacune des cibles qu'elle convoitait, que ce fut un majestueux cerf ou bien un risible petit lapin. Et de comprendre la véritable signification de ce détestable sourire, authentique arme qui poignarda sadiquement son orgueil.

Oh ! La forêt n'était donc pas suffisamment grande pour qu'ils chassent séparément ? Soit ! Elle saurait trouver une proie inatteignable pour l'arc de cet idiot de Prodige.

Ainsi, sans prévenir, elle détourna son arc de la biche non loin devant elle pour le pointer sur la silhouette camouflée plus loin dans les broussailles. La seconde d'après, sa flèche s'échappa de ses doigts, fendant l'air à toute allure pour venir se planter dans le tronc juste derrière lui, faisant au passage tomber le capuchon qui couvrait ses mèches blondes. Ses iris croisèrent ensuite la surprise dans le bleu héroïque. Exactement ce qu'elle avait espéré. Jubilant, elle banda de nouveau son arme. Alertée, la biche détalla aussitôt en brayant de peur, disparaissant rapidement entre les arbres. Qu'importe ! Le trophée le plus intéressant se trouvait juste là, se redressant lentement sur ses jambes sans la quitter du regard. Contrairement aux animaux qu'elle avait l'habitude de chasser, lui ne montrait aucune nervosité, aucune peur, aucune agressivité. Il se contentait de se tenir droit, semblant prédire ses prochaines actions. Elle prit cela comme une invitation qu'elle accepta aussitôt en décochant deux nouvelles flèches. Sans suivre leur trajectoire, et sans même prêter attention à la présence d'un villageois dans les environs, elle activa ensuite ses parchemins de téléportation pour se retrouver dans le dos de l'Hylien et fit apparaître dans sa main droite son précieux sabre Tranche-Vent. L'agréable chant de son acier enchanté résonna ensuite à son oreille lorsqu'il percuta celui de l'épée dégainée à la dernière minute de son adversaire. Le sol trembla sous ses bottes, le vent s'agita autour d'eux. Elle jubila en imaginant les piliers rocheux s'échapper de la terre pour venir fracasser le corps de cet impétueux, en imaginant les lames d'air taillader le rouge de sa tunique, en imaginant ses excuses délivrées face au sol. Car on ne se moquait pas impunément d'un officier Yiga, qu'il soit ou non en service. La magie de son peuple chatouilla ses capillaires, s'insufflant progressivement dans le fer de son sabre, galvanisant sa force contre l'épée de mauvaise facture lui tenant tête. Elle pouvait sentir le corps du Prodige trembler sous l'effort requit par sa défense, savoura la vue de ce même sourire amusé qui décorait aussi bien les lèvres masculines que les siennes. Un sourire qui tout de fois se crispa lorsque le tronc derrière eux craqua sous l'agitation du vent, avant de finalement se briser en deux et de s'échouer dans un vacarme au milieu des feuilles mortes.

« - ...Oups, lâcha-t-elle en croisant les iris réprobateurs de son adversaire. »

Au loin, des cris se firent entendre. Les autres chasseurs devina-t-elle, sans doute alertés par le bruit et inquiets pour leur sécurité. Elle pouvait déjà entendre le martèlement de leurs bottes, amplifié par les mugissements du vent, se diriger dans leur direction. Contenant son flux magique, elle détourna son regard du jeune homme pour balayer les environs. Progressivement, le poids de son sabre s'allégea, offrant la possibilité au guerrier de bouger. Et c'est ce qu'il fit, profitant de la première occasion pour repousser son arme et se jeter sur elle. Ses cordes vocales s'écrièrent de surprise tandis qu'elle se sentit enveloppée dans une étreinte protectrice qui amortit sa chute sur le sol.

« - Idiote, maugréa-t-il ensuite contre son oreille.

- Quoi ?! Qui crois-tu traiter d'idiote, espèce de... »

La colère effaçant complètement le vertige dû à la perte soudaine de son équilibre, elle se débattit avec ferveur sous le corps de son compagnon de chasse – non, de ce détestable Prodige ! Bien évidemment, ce dernier ne se laissa pas dominer facilement, ripostant même avec plus de force que plus tôt dans la matinée. À force de gesticuler, et de rouler l'un sur l'autre à tour de rôle, ignorant les fragments de roche et les branches sur leur trajectoire, ils arrivèrent au sommet d'une pente qu'ils dévalèrent ensuite à toute vitesse, pressés l'un contre l'autre. Avant de finalement s'échouer en contrebas au milieu des feuilles mortes.

Elle sur lui, complètement essoufflée, le visage appuyé contre le torse masculin, ses cheveux complètement défaits se déversant tel un rideau devant son visage.

Lui sous elle, tout aussi en manque d'air, un bras enroulé autour de sa taille, l'autre posé sur son front.

Tous deux longuement silencieux, avant de finalement laisser entendre un éclat d'amusement qui, à force, se transforma en un rire contagieux. Métamorphosant pour le reste de l'après-midi la partie de chasse en batifolage sur le tapis végétal mourant. Ils ignorèrent si les villageois parvinrent à les retrouver, mais si ce fut le cas, aucun d'entre eux ne vint déranger ce moment d'espièglerie. Un instant de complicité que seule une ondée soudaine parvint à stopper, les obligeant à quitter précipitamment la forêt de Claife pour retourner au village s'abriter. Là, ils furent accueillis avec des serviettes et du ragoût fumant de sanglier qui, tout comme les paroles des habitants, suffirent à réchauffer leur corps transis de froid. À réchauffer son cœur trop longtemps affecté par la solitude des longs voyages. Elle aimait ce village, bien qu'elle ne l'avouerait jamais à voix haute. Elle appréciait ce peuple qui, contrairement au reste du royaume, avait su conserver dans le changement leur identité. Tandis que d'autres réclamaient plus d'attention du palais afin de prospérer, eux se contentaient de leur vie simple de paysans et de chasseurs, une vie de quiétude profondément ancrée dans leurs traditions.

Une vie à laquelle elle aspirait de plus en plus, enviant parfois Anh - cette identité factice qu'elle s'était créée au même titre que son masque – pour la simplicité de son quotidien et la naïveté de ses pensées. Une vie qu'elle ne pourrait jamais plus que frôler du bout de ses doigts, elle qui était une redoutable guerrière en constante quête d'aventures. Un délicieux poison de plus en plus difficile à se séparer.

Le jour se mourrait doucement derrière la forêt, déversant ses ultimes couleurs sur le feuillage crépusculaire de Termedia. Silencieusement assis sous le grand arbre près de la chaumière, sa tête reposant contre la clavicule gauche du guerrier, elle laissait les doux battements du cœur héroïque, mêlés au bruissement du vent dans les branchages, bercer son esprit. Progressivement, la fatigue se répandait dans son organisme. Non pas cette même fatigue éprouvante et cruelle qu'elle avait ressentie la veille, caractéristique des longues chevauchées et des batailles périlleuses. Mais plutôt une fatigue chaleureuse, envoûtante, qui lui fermait doucement les paupières sur ce splendide spectacle vespéral. Ses doigts jouaient mollement dans l'herbe, entortillant distraitement des brins encore humides de la précédente averse. Elle appréciait le toucher de ceux caressant ses cheveux redevenus blancs, tout comme ses nerfs sensoriels se gorgeaient de l'étreinte chaleureuse de la seconde main autour de sa taille. Elle ignorait depuis combien de temps ils demeuraient ainsi, mais elle aurait souhaité que ce moment ne connaisse pas de fin. Jamais. Tout comme la nature avait besoin de l'astre solaire pour subsister, elle était devenue dépendante de ces fragments de bonheur. Ces éclats de vie dont la brièveté était plus douloureuse encore que les blessures infligées par ses plus redoutables adversaires.

« - Quand ? Demanda soudainement une voix près de son oreille. »

Lentement, elle rouvrit les paupières, laissant les derniers rayons couchants caresser le marron de ses yeux au travers de son masque.

Une vie qu'elle ne pouvait que désirer, car jamais elle ne pourrait lui appartenir.

« - Demain, répondit-elle dans un presque soupir. »

Un simple mot qui suffit à étreindre douloureusement son cœur. Elle n'avait pas envie de reprendre la route. Absolument pas. L'ivresse des chevauchées sauvages dans la vastitude d'Hyrule se tarissait bien vite lorsqu'elle foulait de ses bottes ce petit bout de terre, ce petit îlot de paix loin de tout. Et si autrefois elle s'était naïvement convaincu que les départs deviendraient de plus en plus faciles à supporter, il s'était avéré complètement l'inverse.

Le monde paraissait bien fade sans cette touche prodigieuse. Mais c'est ce qu'il lui fallait supporter pour préserver ces précieux moments.

Le bras enroulé autour de sa taille resserra subitement sa prise, attirant son regard vers celui de son aîné. Quelques nuages s'amassaient doucement derrière ses mèches blondes, assombrissant le bleu familier de ses yeux. Une météo oculaire qu'elle avait appris à déchiffrer avec les années, tout comme le reste. Car, s'il avait la réplique facile lorsqu'il s'agissait de combatte, il n'était pas très loquasse au quotidien. Préférant aux mots les gestes, à l'audition le toucher.

« - Je dois rentrer, rajouta-t-elle comme pour se justifier auprès de ces orbes célestes. Mon père est à cran en ce moment, l'armée fait de plus en plus pression sur mon peuple. Et si je ne réapparais pas,

il serait capable de monter une équipe pour venir me chercher.

- Devrais-je t'offrir asile ?

- Ne soit pas stupide. »

Elle laissa entendre ces mots dans un long soupire, se décollant du torse masculin pour se redresser. Derechef, il l'imita.

« - Je suis très sérieux.

- C'est justement ça le problème, soupira-t-elle de nouveau. Imagine qu'ils viennent jusqu'ici et qu'ils te découvrent ? Dois-je te rappeler que pour les miens, tu es mort il y a de cela cinq ans ? Je t'ai tué, ajouta-t-elle en appuyant sur chaque mot. »

Ses doigts se mirent inconsciemment à caresser la large cicatrice sur son avant-bras gauche, un geste qui se voulait rassurant pour son esprit lorsqu'il s'agissait d'aborder ce sujet fâcheux. Ils appartenaient à des peuples différents, rien ne pourrait jamais changer cela. Pas même ces futiles parchemins de métamorphose qui lui octroyaient pour un temps l'apparence d'une autre. Seule la paix entre leur peuple respectif le pourrait. Une paix inimaginable, pas tant que les anciens, ceux s'étant connus sur les champs de bataille, persisteraient à la tête des armées. Elle-même ne saurait pardonner au sang royal pour leur trahison envers leurs ancêtres. Pour leurs trahisons. Si nombreuses, si meurtrières.

« - Je déteste les Hyliens, murmura-t-elle en ancrant ses ongles dans sa chair. »

Puis, croisant le regard céleste, elle ajouta :

« - Je te déteste toi aussi. »

Parce qu'il ne l'avait pas tué ce jour-là, lors de leur première rencontre dans les landes. Parce qu'il lui avait sauvé la vie de si nombreuses fois, avait fait preuve de gentillesse à son égards. Parce qu'il lui avait tendu la main, offert son épaule, prêté ses bras.

Il était un Hylien, elle aurait dû le haïr comme tous les autres, le tuer lorsqu'elle en avait enfin l'occasion et revenir ensuite à sa petite vie tranquille. Elle aurait dû le détester. Mais il n'en était rien.

Parce qu'il était différent.

Soudain, elle sentit sa propre faiblesse chatouiller le bord de ses paupières, menaçant à tout instant de chavirer sur ses joues. Non, elle ne verserait pas de larmes pour ça, pas même derrière son masque. Pas aujourd'hui. Aussi, désireuse de chasser cette stupide émotion de ses yeux, elle se releva brusquement sur ses jambes. Puis, étirant faussement ses bras dans son dos, proposa pour changer de sujet :

« - Ça te tente un petit combat avant d'aller se - Ah ! »

Sa phrase s'acheva dans un cri. Car, d'un coup, elle bascula vers l'arrière, son bras tracté de force emportant avec lui le reste de son corps. La chute fut douloureuse pour son coccyx qui ne tarda pas à se plaindre le long de sa colonne vertébrale. Hélas pour lui, aucune terminaison nerveuse ne lui répondit, remplaçant instantanément la douleur par cet enivrant parfum forestier qui émanait de l'étreinte dont elle était faite prisonnière. Ce même parfum dont étaient emprunts les coussins, les vêtements, et même le reste de la maisonnette. Il la maintenait assise entre ses jambes, son torse pressé contre son dos, ses bras entourant son corps tel un garrot de chaleur. Elle pouvait sentir son souffle pulser régulièrement contre la chair érubescente de son cou. Elle aurait pu s'échapper de cette étreinte impromptu – ou du moins, connaissant le geôlier, aurait pu tenter -, mais elle ne le fit pas. Parce qu'elle était bien trop fatiguée pour le faire. Parce que de toute manière il était bien trop têtu pour lâcher l'affaire facilement.

Parce qu'elle n'en avait simplement pas envie.

Elle tenta tout de même de sauver les apparences, le peu de fierté qu'il lui restait, en tirant mollement sur le gantelet gauche l'enlaçant. Et en maugréant un « Tu m'étouffes » inefficacement crédible.

« - Je te console, corrigea-t-il. »

Une réplique à laquelle elle envisagea bon nombre de paroles plus acerbes les unes que les autres. « Qui a besoin d'être consolé ? », « Mêle-toi de tes prodigieuses fesses ! », ou encore le basique « Stupide ! » qui fonctionnait à chaque fois. Pourtant, elle ne prononça aucune d'entre elles, acceptant simplement l'étreinte. Redevenant spectatrice muette et immobile face au déclin solaire. Demeurant ainsi même après l'apparition des premières étoiles. Même lorsque la pénombre se fit suffisamment dense pour offrir une toile de fond à la danse charmante des lucioles. Même lorsque la dernière lueur du village s'éteignit et que le silence nocturne s'abattit sur l'entièreté d'Elimith. Avec les astres vint la fraîcheur vespérale, la faisant frissonner. Réflexe qui sonna la fin du moment tendre puisque, desserrant enfin son étreinte, le jeune homme se redressa sur ses jambes et, drapant sa compagne dans sa cape, l'aida ensuite à faire de même. Elle ne protesta ni contre le vêtement dans lequel elle s'emmitoufla davantage ni contre sa galanterie qui fut, bien au contraire pour son pauvre corps atonique, la bienvenue. Les deux comparses allèrent ensuite s'occuper des chevaux, veillant une dernière fois à leur confort, puis prendre une douche bien méritée pour se débarrasser de toute la poussière accumulée à force de se rouler dans l'herbe. Une fois chose faite, ils montèrent à l'étage éclairés uniquement par la lueur d'un bougeoir. La flamme vacillante créait des ombres amorphes sur le mur de droite, animant l'instant de leur passage les visages de la grande toile accrochée au-dessus de la commode. Mais également ceux du petit cadre posé sur la table de chevet. Une minuscule peinture, ridicule face à la grandeur des Prodiges passés, la représentant dans son accoutrement d'Hylienne auprès du jeune homme et de leur monture respective. Cadeau offert pour service rendu par le teinturier du village qui s'essayait à ses heures perdues à l'aquarelle. Distraitement, ses doigts caressèrent le cadre façonné de ses propres mains, dans le bois duquel elle avait creusé ces mêmes arabesques qui décoraient autrefois son masque d'infortune. Elle appréciait beaucoup cette image, le sourire tendre du blond pressé contre sa tempe droite, son bras guerrier enroulé autour de sa poitrine, elle l'observant lui plutôt que le peintre, un éclat de défi dans le marron de ses yeux. « Au premier qui bouge » lui avait-il lancé comme défi, et elle avait accepté, faisant fi des crampes qui s'étaient progressivement installées à force de maintenir la pose, se concentrant uniquement sur les orbes bleus la surplombant.

« - Encore un duel que j'ai gagné, lâcha la voix du guerrier à côté d'elle. »

Il s'était déjà glissé sous les draps. Ses cheveux blonds détachés cascadaient sur ses clavicules nues, créant un voile d'or autour de son visage cerné. Bien qu'épuisé - il ne pouvait le nier -, il conservait cette espièglerie insupportable qui lui donnait irrémédiablement envie de lui sauter à la gorge. Mais pas ce soir. Demain matin serait un meilleur moment pour lui faire regretter son arrogance. Demain, à la première heure, sans faute.

« - Cesse tes inepties, maugréa-t-elle avant de souffler sur la bougie. »

La pénombre se répandit aussitôt dans la chambre, ne laissant que quelques raies lunaires traverser la petite lucarne pour venir souligner les contours du mobilier. Riant doucement, il acheva de s'allonger, lui offrant la vision de son dos et de ses vertèbres finement musclées. Posant le bougeoir sur la table de chevet, elle contempla un instant cette fine ligne osseuse qui s'élançait depuis la nuque blonde et qui achevait sa course sous les draps. Une échelle souple dont elle connaissait le tracé par cœur à présent, car elle était cette vision qu'il lui offrait à chaque fois qu'ils allaient se coucher.

Une vision qui lui octroyait ces précieuses secondes d'intimité.

Alors, prenant une longue inspiration pour se donner du courage, elle posa ses mains de part et d'autre de son masque. Puis, relâchant toute l'air accumulée, retira son précieux bouclier facial. Il n'y avait ni parchemins ni écharpe pour la couvrir. Plus aucune protection pour camoufler son véritable soi. Simplement un léger courant d'air qui vint caresser ses pommettes décorées. Entre ses cils blancs semi-clos, elle tâcha de rester concentrée sur le dos de son hôte, régularisant les battements de son cœur pressé par son instinct de survie. Ce n'était pas la première fois, et pourtant cela était toujours aussi difficile. Personne ne devait voir son visage, tel était l'adage que ses aînés lui avaient toujours répété. Quiconque le voyait devait mourir sur l'heure. Il était précieux, raison pour laquelle elle devait le préserver derrière ce masque. Un masque tissé de magie, tissé de son essence. Un masque qu'elle portait depuis toujours.

Lentement, elle le déposa à son tour sur la table de nuit, près du cadre et de sa serpe dont le tranchant luisait faiblement sous l'astre nocturne. Un long soupir s'échappa d'entre ses lèvres alors qu'elle détacha ses cheveux blancs qui cascadèrent jusqu'au bas de ses reins. Puis, ne se laissant pas le temps de faire marche arrière, elle grimpa à son tour sur le lit, écrasant délibérément au passage le corps du jeune homme pour venir se placer entre lui et le mur. Il ne se plaignit pas une seconde, l'accueillant au contraire entre ses bras sans même ouvrir les paupières. Reconnaissante, elle se pelota sans plus attendre contre ses muscles laissés à l'air libre, posant sa joue sur le biceps gauche du chevalier, là où elle savait une large balafre s'étendre jusqu'à son poignet. Lui apposa de son côté son menton sur le haut de son crâne, laissant son museau se perdre au milieu des mèches à la douce senteur de fleurs Silencio. Au pied du lit, leurs orteils glacés se chatouillaient indolemment tandis que leurs jambes s'entrecroisaient pour leur permettre d'être plus proches encore. C'était dans ces moments-là en particulier qu'elle se remémorait la différence de taille entre eux, une différence qui n'avait fait que s'accentuer au cours des années. Plus petite que la moyenne de son âge, elle avait toujours été complexée par son manque de centimètre. Surtout depuis qu'elle avait rejoint les rangs des officiers où, au milieu des colosses musclés, elle n'était que finesse sur la pointe des pieds. Pourtant, jamais elle n'avait ressenti cela avec lui. Bien au contraire, elle avait appris à aimer ces centimètres d'écart, notamment lorsqu'il l'enveloppait ainsi dans une étreinte protectrice, dans un cocon de douceur où elle pouvait conservait la pudeur de ses traits.

Il ne fallut pas longtemps au jeune homme pour céder au sommeil. Sa respiration calme et régulière caressait tendrement le cuir chevelu de sa prisonnière – encore heureux, il ne ronflait pas. Comme elle le pensait, il était épuisé. Et pourtant, il n'avait montré pas l'once d'un bâillement de toute la journée, conservant toujours son insupportable sourire narquois, acceptant sans protester chacun de ses duels. De toute manière, il avait toujours eu le sommeil facile, du moins lorsqu'ils étaient ensemble, cet idiot faisant complètement fi de leur statue officiel d'ennemis jurés. Malgré cela, elle patientait toujours une dizaine de minutes supplémentaires, s'assurant ainsi de la profondeur de sa torpeur. Puis, les minutes de sûreté écoulées, elle détachait prudemment son visage de sa niche pour lever les yeux et contempler son minois de ses propres yeux. Sans masque, sans parchemin, sans aucune fioriture. Simplement ses yeux et leur chocolat qui ne cesseraient jamais de s'émerveiller face à ce joyau divin. Quelques rayons lunaires venaient se perdre sur la toile faciale, soulignant l'arête de son nez légèrement pointu, accrochant ses longs cils blonds bordant ses paupières closes.

Il était beau, tout comme son cœur.

Détournant son attention vers la table de chevet, visible au-dessus de l'épaule hylienne, elle observa ensuite la lame de sa précieuse serpe. Une lame faite pour prendre des vies, une lame qui avait de nombreuses fois déjà goûtée au sang de ses ennemis. Une lame qui avait de si nombreuses fois menacée, frôlée, entaillée la chair de ce désirable cou. Mais pas ce soir. Demain peut-être. Lentement, elle ferma à son tour ses paupières.

L'endroit était calme, reposant. Rien, absolument rien pour entacher la quiétude nocturne qui les enveloppait. Tout n'était que tendresse, affection, bonheur. Lui faisant oublier sans trop grande peine la solitude et la froideur des nombreuses nuits passées seule dans l'immensité du royaume. Loin de tout. Loin de lui.

Leur situation demeurait toujours si complexe. Car si elle pouvait aisément se souvenir de chacune de leurs rencontres, chacune de leurs retrouvailles, il lui était impossible de se projeter dans le futur, de savoir où tout cela allait les amener. La seule chose dont elle était certaine était qu'elle ne pouvait se résoudre à s'éloigner trop longtemps de ce petit bout de terre, petit îlot de paix pour lequel elle avait trahi les siens, pour lequel elle mentait chaque jour que faisaient les Déesses. Petite vie factice qu'elle protégerait au péril de sa vie tant que ce cœur héroïque, dont les battements berçaient doucement son âme au creux de son oreille, continuerait de battre.

Car son avenir, elle avait décidé de le remettre entre les mains du destin. Elle avait toujours été une redoutable guerrière, la quintessence même du peuple Yiga, qui ne laissait jamais l'opportunité à qui que ce soit de voir la moindre de ses faiblesses. Pourtant, lorsque la nuit tombait et qu'elle reposait ainsi entre les bras de ce héros, elle pouvait laisser la redoutable guerrière se reposer. Au moins un peu, juste le temps de fermer les yeux pour se laisser happer par l'étreinte chaleureuse de son ennemi.


Tadam ! C'est ti pas trop 'gnon ?

Alors, qu'en avez-vous pensé de ce chapitre ? De cette fin ? Et plus largement de cette histoire ?

Alors, oui, cette fin est un peu beaucoup ouverte, mais étant donné que l'histoire est contée avec le point de vue de la Yiga, je souhaitais conserver ce côté flou sur leur avenir comme elle le précise elle-même (c'est poussé loin, je sais). Il reste également plusieurs parts d'ombre comme "Du coup, c'est Link ou pas le père de l'enfant ?" pour à peu près la même raison. Vous avez le droit de théoriser sur le sujet si cela vous chante. Sachez tout de fois que, bien qu'il s'agit du dernier chapitre et que par conséquent je classe l'histoire comme terminée, il est possible (je dis bien possible) que je publie dans l'avenir des scènes secrètes, des petits bonus en quelque sorte, afin potentiellement d'en apprendre plus sur ces deux là. Que voulez-vous, je me suis beaucoup trop attachée à ces deux là. Ceci n'est qu'un projet parmi tant d'autres que j'envisage dans mon temps libre beaucoup trop restreint pour tout ce que j'aimerais écrire (je suis leeeente pour ça), raison pour laquelle je ne fais pas de promesse... yauraunchapitredupointdevuedelinkchuuuuuuut...

Allez mes petits agneaux, il est temps de se quitter ! À... Je sais pas quand ! Prochainement j'espère x)

Merci d'avoir lu !

Chu ~