"Tiens bon Mikey !"

Mon œsophage brûle par l'effort que représente le fait de le porter sur ma carapace depuis de longues heures. Des minutes interminables où je sens sa vie quitter son corps et dégouliner sur le miens. Un pas après l'autre, je dévale les égouts poisseux en tentant de rejoindre notre repaire, sous les yeux amusés de quelques rats et blattes fouinant les déchets. Je les entends se moquer de moi et, après tout, ils ont raison : que vais-je bien pouvoir faire ? Nous ne sommes plus que deux et bientôt je serai seul. Alors, que ferai-je ?

"Allez, plus qu'un petit effort mon vieux, ça va aller !"

Donatello avait disparu dans un tourbillon d'éclairs, enlevé par cette étrange créature qui n'a eu de cesse de hanter mes cauchemars. Que lui avait-on fait subir pendant tout ce temps ? Dix longues années à le chercher avec Michelangelo, et nous n'avons jamais encore retrouvé le moindre indice. Je dois être sincère, si nous le cherchions encore, c'est que Mikey y croyait. Après dix ans, qu'aurions-nous retrouvé ? Un tas d'os, sans doute. Je me suis tué à le lui répéter, sa réaction était toujours la même : me faire le tableau de notre rencontre dix ans plus tard, vieillis mais en forme, en nous racontant que tout cela n'était qu'une vaste blague, qu'on y avait cru et qu'on pouvait se reposer à présent. Tu parles ! On l'aurait peut-être retrouvé si nous l'avions cherché à trois.

"- Raph...

-Tais-toi !"

J'accélère, je dois accélérer. Plusieurs fois je manque de perdre l'équilibre et je heurte les parois défraîchies, en lançant des jurons que personne ne me reprochera. L'oeil qu'il me reste m'aide à me guider dans ce labyrinthe nauséabond et c'est en passant devant un éboulement que je me rends compte que je reconnais cet endroit : notre ancien repère. Après la disparition de Donnie, nous l'avions déserté avec Père, Léonardo et Mikey car l'endroit était totalement détruit et montré au grand jour. Peu de temps après, le Schredder et Kraang débutèrent la mise en place de leur Empire et partance de New-York. Qu'aurait-on pu faire ? Nous étions anéantis, sans notre frère, sans endroit où loger avec un vieillard blessé. Cette ascension au pouvoir menée par un régime autoritariste sans vergogne n'a pas montré de pitié et de nombreuses personnes ont ainsi été décimées.

Maître Splinter, affaiblis, s'est fait abattre peu de temps après lors d'une altercation contre Hun et Karaī. Nous l'avons enterré aux abords de la ville, dans un silence douloureux car son combat aux portes de la mort fut long. C'est à ce moment que je vis Léo pénétrer un chemin dont je savais qu'il ne sortirait jamais. Car je l'ai trop de fois emprunté. Son regard s'assombrissait, son sourire se transformait en une espèce de grimace d'amertume. Nous venions de nous installer à une nouvelle place stratégique dans les sous-sols de New-York lorsque cela dégénéra. Puis Léo partit, jurant de venger je ne sais qui, pour je ne sais quelle raison. Peut-être était-ce un peu de ma faute. Je n'ai pas su le raisonner.

Quelle ironie ! Qui aurait cru qu'un jour la tête brûlée aurait dû résonner l'infaillible leader. Bien que cette leçon m'ait-été donnée maintes fois, je n'ai pas su être efficace et il partit sans se retourner.

C'est à cause de lui si on en est là.

Leader en carton, grand frère émoussé, je te hais de tout mon corps, je t'arracherais les yeux de la tête si tu étais devant moi, car ce que je m'apprête à faire ne serait jamais arrivé si tu avais rempli ton rôle de chef d'équipe.

"Tu reconnais Mike ? On est presque arrivés !"

Enfin! Je n'aurais pas su faire un kilomètre de plus. Toujours sur ma carapace, j'emmène mon frère dans sa chambre.

Pourquoi dans sa chambre ? J'aurais dû l'installer dans la salle de bain. Soit. Diagnostic. Il a reçu une flèche empoisonnée, ok, dans le bras, ça je le sais. Comment je le sais qu'elle est empoisonnée ? Sa peau vire au violet, il saigne abondamment, j'ai l'impression que l'inflammation remonte, elle remonte dans son cou. Bras gauche, biceps. La peau où s'est logée la flèche semble nécroser, c'est comme ça qu'on dit ? Il fait des malaises et se réveille en sursaut, sa peau est très chaude, il fait déjà de la fièvre. Pronostic ?

Amputation.

C'est pas vrai... Don aurait su quoi faire, il savait toujours quoi faire. Par pitié mon frère, si tu es là, donne moi la force de détruire le sourire qui me tenait en vie. Si par miracle il survivait, il m'en voudra pour l'éternité. Il me criera à quel point je l'ai anéantis, qu'il aurait préféré mourir plutôt que de rompre avec son âme de ninjutsu, que ses nunchakus lui étaient bien trop précieux. Mais je ne peux pas me soustraire à mon devoir, quitte à me faire violence je sauverai la vie de mon petit frère. Je m'en voudrai à jamais, j'en crèverai et je le mériterai.

Ses gémissements me sortent de mes pensées, je n'ai plus le temps de rêvasser, je dois agir, ou bientôt j'enterrerai mon dernier être cher.

Ma vue se trouble, bon sang il fait chaud ! Je défais le noeud de mon bandeau abîmé puis m'en sers pour couper sa circulation sanguine sous l'épaule. Pourvu qu'il n'en perde pas trop. Je sors de la pièce, ma main tremblante allume une cigarette, j'ai besoin d'eau fraîche et de linge propre. D'un whisky aussi. Machinalement, sans bruit et avec mon butin, je rejoins la pièce maudite qui sera témoin d'un théâtre sanglant cette nuit d'été dans les entrailles de cette ville pourrie, corrompue jusqu'à la moelle.

Excellente nouvelle, s'il en est : Michelangelo s'est à nouveau perdu dans sa douleur ; il s'est évanoui. Bien, je n'aurais pas supporté qu'il soit conscient. Avec douceur, j'attache ses membres aux coins du lit et j'étends son bras gauche. Avec mes dents j'enlève le bouchon de la bouteille d'alcool pur et le jette au sol. J'en bois une gorgée avant d'en verser le contenu sur sa peau nécrosée, dont les plaques violacées semblent s'étendre dans un dédale de veines opaques.

Soudain ses doigts se crispent, il s'est réveillé et contracte sa mâchoire pour ne pas crier. Alors je lui place un morceau de cuir entre les dents. Il va devoir s'en contenter. Les perles sur son front témoignent d'une température qu'il lui faudra affronter.

Pour étouffer ses plaintes, j'allume la radio dernière le lit de sa chambre et tourne le volume de ce morceau de hardrock au maximum en prenant une dernière goulée d'eau de vie. Je décroche le kunaï de ma ceinture, seule lame à ne pas être émoussée, cependant elle présente des imperfections et je sais d'avance que ce sera une boucherie.

En grimpant sur ce matelas je prie pour que quelqu'un vienne empêcher ma main de commettre ce crime. Que l'on me sorte de ce cauchemar, par pitié dites-moi que tout cela n'est qu'un rêve, que je vais me réveiller 10 ans en arrière. Oui, Donnie va débarquer dans l'encolure de cette porte en clamant qu'il a la solution. Leo va me dire qu'il le fera à ma place. La musique à fond dans mes tympans, je guette une dernière fois la porte à la recherche du regard de mon père.

L'arme se rapproche de cette peau meurtrie. Je réfléchis à la manière de m'y prendre. Un coup franc fera l'affaire. Je lève la lame, contracte mes muscles, retiens ma respiration, puis le premier glas sonne.

"AAAAAAAARH!"

La musique s'est arrêtée, mon estomac se retourne, je me lève d'un bond et ressors le kunaï de l'enceinte radio. Je l'arrache du mur en criant, la broie au sol sous la pression de mes coups tandis que la fièvre me monte à la tête. Essoufflé, je m'adosse à la paroi crépie et me laisse tomber lourdement.

"J'y arriverais pas Mike."

La pression redescend, les larmes s'extirpent de mon corps sans que je ne puisse les contrôler, pourtant je suis inerte, sonné. Mon propre frère mourra-t-il par ma lâcheté ? Le rôle que l'on m'a assigné depuis toujours ne sied pas à ce genre d'activité. Le protecteur, tu parles ! L'incapable, celui qui ne sait pas garder une famille unie. Celui qui les voit tomber les uns après les autres sans ne pouvoir rien faire.

"Après Casey il ne me restait plus que toi."

Bercé par ses respirations saccadées, je trouve mon paquet de cigarette et en extirpe une survivante bien que légèrement pliée. La flamme illumine quelques instants cette pièce dérangée et cette ambiance calfeutrée me ramène à la réalité ; des ombres mouvantes se dessinent sur le corps de mon frère souffrant, créant un ballet dansant comme il y en aurait en enfer.

Alors je me lève, souffle une dernière brume toxique puis écrase le mégot sur un vieux comics des années 1990. Je ramasse ma lame, le regard vide, puis asperge une dernière fois l'endroit concerné d'asceptisant. Je remonte sur le lit, le diafragme contracté, les tympans bourdonnants, puis je place mon genou droit sur son avant-bras. Un gargouillis me fait écarquiller les yeux alors que j'hésitais une nouvelle fois. Reprenant mon souffle, mon regard se dirige vers son visage alors qu'une perle roule sur ma joue, la bouche entrouverte :

"...vas-y..."

Je souris.

"Merci"

D'un coup sec j'applique une pression avec mon genou sur son avant-bras et l'arme fend la chair avec plus de facilité que je ne l'aurais cru. Tout son corps se raidit, le cuir étouffe ses cris tandis que ses ongles grattent les draps humides qui se chiffonnent et s'entremêlent. La lame se fraie un chemin dans la pulpe de ses muscles, plongeant dans l'intimité de son corps secoué de spasmes douloureux. Je dois me concentrer sur la tâche, penser qu'il s'agit d'une mission, oublier que je mutile la chair de la dernière raison pour laquelle je vis.

Soudain mes sens perçoivent l'impact qui me freinait dans l'idée de cet acte. Un obstacle qui, si je le brise, coupera à tout jamais Michelangelo de la manifestation de ses talents. Mais considérer cette décision le vide chaque seconde un peu plus de son sang. Alors je redresse ma vieille carapace cabossée, ma deuxième main agrippe ce kunaï au côté opposé de la première, une goutte de sueur dévale les courbes de l'orbite vide qui abritait autrefois mon œil gauche puis, serrant les lèvres, j'applique une pression avec tout le haut de mon corps. L'os se rompt, la moelle épaisse se vide sur mes doigts. En apnée, je n'entends plus mon frère et je réalise mon action au bruit lourd et sec de cet os brisé.

Le reste de son bras devenu noir par le poison se détache avec plus de facilité. Dans un état second, je descends de ce lit et attrape le nécessaire pour soigner la plaie ouverte qui n'a pas tant saignée et m'attèle à la tâche. D'une main je caresse la joue rosée de mon frère, lui place un chiffon humide sur le front et lui fait ingérer des anti-inflammatoires et de l'aspirine ; tout ce que nous avions sous la main dans cette ère de chaos. Déjà je remarque que les veines gonflées sur son épaule et son cou de dissipent et rattrapent la couleur vert d'eau de son corps.

En sortant de la pièce, je prends avec moi ce bras orphelin emballé dans un linge immaculé. Des plaques de chair se détachaient déjà du membre empoisonné dont les doigts noircis se recroquevillaient doucement vers une paume dégoulinante d'un liquide jaunâtre. Déposant le butin sur la table de notre petite cuisine, je fixe le vide adossé au plan de travail puis je me retourne au-dessus du lavabo, passant les mains endolories sous une eau glacée puis, sans que mon corps de s'y attende, vidant le maigre contenu de mon estomac dans cette bassine devenue rouge par un mélange de sang et de résidus de peau, de muscles et d'os.

Haletant, l'œil brillant, j'essuie mes lèvres d'un revers de main. Mon zippo embrase un mégot déjà entamé et dans la fumée je retourne vers Mikey. Sur le chemin, des centaines d'images défilent sous mes yeux. De précieux souvenirs tapissés de rires et de douceur dont les traits flous m'étranglent et me déforment le visage. Ils m'agrippent, me tordent, me promettent des douleurs et des tensions. Mais dans cette nuit chaude et pesante, mes démons attendront car je dois prendre soin de mon frère meurtris.

Alors un dernier corps se dessine face au mien. Un visage dont les extrémités de son bandeau bleu luisent dans la pénombre et lui camouflent le visage. Je ne vois pas ses yeux mais son sourire me nargue. À un centimètre de son visage, le mien tire la grimace et d'un geste j'estompe l'ombre de ce lâche avant de continuer ma route.

Léonardo, tu me le paieras.