SAINW ; Reboot

CH. 3 – Casey

Musique conseillée : Kimberose ft. Sofiane Pamart "By the sun"

New York, tour du TCRI.

Clic, clic, clic.

Il se réveilla assis sur le sol, l'esprit embué, son corps déposé tel un pantin contre des parois glacées de ce qui était devenu, il y a neuf ans, la plus haute tour de New-York. La gifle piquante de l'hiver newyorkais fit bander ses muscles sous sa peau émeraude, chassant pour un instant le lancement dans son crâne. Comme de l'eau que l'on verse dans un récipient, sa mémoire revint lentement et des images lui apparurent. À deux, ils avaient quitté la maison de campagne de April. Sur le chemin, serrant leurs capes, ils avaient discuté de la rapidité avec laquelle la neige s'entassait sur les arbres et bientôt sur les immeubles de la ville qui, de loin, semblaient contenir une aura rougeâtre. Ils devaient effectuer une mission de routine, qu'ils avaient maintes fois répétée depuis de nombreuses années : récupérer tout ce qui était récupérable et qui pouvait tenir dans quelques sacs en toile. Médicaments, gazes, nourriture, petits moteurs. Peut-être bien quelques comics et un paquet de cigarette s'ils étaient chanceux. Ils étaient tombés sur une réserve de boîtes de conserve lorsqu'ils furent pris en embuscade par un groupe de Foots qui les suivaient déjà depuis leur sortie de la forêt. La poursuite s'était achevée dans la tour du TCRI. L'ennemi s'était armé d'un robot humanoïde de cinq mètres dont la marque du Shredder avait été scellée au fer sur la poitrine et dans le dos, recouverte d'une peinture ocre. Ses bras pouvaient se métamorphoser en diverses armes par le biais d'une manipulation électronique que le géant d'acier décidait d'activer, doté d'une capacité de réflexion. Cette diablerie était l'œuvre d'une coopération entre le pouvoir du Maître Oroku Saki et de l'ingéniosité des Kraangs, dont la signature sur le colosse était visible par un liquide rose circulant dans ses tuyaux clinquants. Ces derniers avaient établi leur base au Japon, abandonnant Karaï à la tête de l'Empire qu'ils avaient forgé et dont ils ne se souciaient plus, les Chevaliers d'écailles ne représentant plus une menace pour eux. Les derniers étages avaient été détruits, de nombreux ninjas avaient perdu la vie et les survivants avaient quitté le champ de bataille, laissant pour morts leurs ennemis dans les ruines et la fumée, faiblement éclairés par la lune. Dans les rues, un slogan planait en boucle dans la nuit, émanant du dirigeable à l'emprunte Foot :

"ILS sont l'ennemi. Gloire à Oroku Saki, notre sauveur."1*

Clic, clic, clic.

Les bras ballants sur le sol carrelé, Raphael plissa les yeux, sursautant à chaque goute glacée lui tombant sur le visage puis roulant sur ses lèvres et dans le creux de son cou. Seul le cliquetis du métal chaud se faisait entendre tandis qu'une bruine gelée lui transperçait les os. Lâchant un long souffle grelottant, sa tête se redressa alors que son œil s'ouvrit douloureusement pour se situer et évaluer les dégâts. Tandis que les perles se fracassaient encore entre ses yeux, il réalisa qu'à quelques centimètres au-dessus de son front gisait dans l'air la pointe de l'un des bras bioniques que la machine sanguinaire avait transformé en pic, dont la base était plus large que le reste de l'arme qui se finissait en tête d'aiguille. Recouvrant les esprits, tentant d'affuter sa vision floue, il leva le menton pour comprendre ce qui coulait sur son corps. Ecarquillant les yeux, le souffle coupé, ne percevant plus que le son de son cœur qui s'emballait, il essuya lentement d'un revers de la main le sang qui coulait de son orbite vide, serrant la mâchoire. Là, à quelques mètres de lui, Casey fixait son compagnon d'un regard voilé, les mains crispées serrant entre ses doigts le métal du colosse qui l'avait empalé entre les côtes, presque couché sur le bras changé en lance. À son sang était mélangé le liquide fluorescent du robot inerte dont un saï profondément enfoncé avait sectionné le tuyau d'alimentation apparent. Se jetant à genoux, sur ses coudes le rouge terra ses cris entre ses doigts, le diaphragme contracté. Il ne pouvait pas croire ce qu'il avait vu, pourtant le sang sur ses mains n'était pas le sien. Réalisant cette horreur, il frotta énergiquement son corps et bientôt sur le sol la boue et les débris se mélangèrent à l'hémoglobine car Casey Jones n'était plus. La tortue se leva, haletante, les membres tremblants, n'osant pas faire face au tableau mortuaire qui se dressait devant lui. D'un coup, d'un seul, il broya l'épaule du monstre d'acier et déposa délicatement l'arme dans laquelle était encore fixée sa victime avant de s'acharner sur la dépouille du tueur, faisant voler ses engrenages et ses boulons, arrachant les plaques de métal et écrasant de ses poings serrés les entrailles câblées. À mesure que ses phalanges explosaient le moteur et les tuyaux, de l'épaisse fumée s'échappait de l'engin démonté et comprenant qu'il n'y avait plus rien à détruire, il s'effondra, haletant, les mains endolories. Pleurant seul au milieu d'un faible rayon de lune, il se tira vers son meilleur ami dont la chevelure charbon lui recouvrait le visage, un filet rouge se frayant un chemin depuis ses lèvres entrouvertes, les paumes levées vers la nuit. Délicatement, avec douceur, Raphael passa la main sur sa figure, dissimulant ses perles d'ébène derrière ses paupières et scellant à jamais ses paroles. Il retira l'arme du crime du corps déjà froid qui ne saignait plus et l'emballa dans leurs deux capes, avant de le bloquer sur sa carapace, un bras dessous et l'autre agrippant son bras, son masque en fer blanc à la ceinture. Il fallait être rapide, Karaï n'allait pas tarder à arriver.

Il se mit en marche d'un pas pressant, évitant de penser au fardeau qu'il portait sur le dos. C'est en arrivant à la lisière du bois qu'il ralentit, piqué par la reprise de la neige, se retournant une dernière fois pour détailler le paysage apocalyptique qui autrefois était la demeure de tant d'innocents. Il crut apercevoir un hélicoptère se poser sur la tour qu'il avait quittée quelques temps plus tôt et, retenant ses larmes, il prit le chemin du retour.

"ILS sont l'ennemi. Gloire à Oroku Saki, notre sauveur."1*

S'avançant dans la forêt, il luttait pour ne pas fermer les yeux car la neige endolorissait ses pieds et l'accumulation de sa commotion et du froid le faisait somnoler. Après plusieurs heures de lutte, inconfortable par la raideur de son bagage, il s'accola contre le large tronc d'un conifère à la vue de l'immense demeure qui l'attendait, dont les ombres mouvantes se calfeutraient derrière les larges fenêtres à la lueur de la bougie. Il y vit le détour du haut du corps de la rouquine dansant sur les tentures, accoudée au repose fenêtre, dos à l'extérieur, une cigarette posée entre ses doigts fins qu'elle faisait bouger. Se redressant, il prit son élan et parcouru d'une lente marche les quelques mètres du jardin extérieur. L'ombre se retourna, soufflant un nuage de fumée de ses lèvres roses et la lumière la suivit jusqu'à l'entrée.

Périphérie de New York, maison de campagne de April, repère de la Résistance.

On ne comptait plus les heures depuis que Raph et Casey avaient quitté la maison de Auguste O'Neil, oncle disparu de April dont elle avait hérité la demeure bien avant la reconquête du Shredder. Chacun était dans sa pièce, il faisait nuit noire et dehors la neige recouvrait la première marche du porche d'entrée. J'avais choisi de rester aux côtés de notre journaliste au rez-de-chaussée, lui tenant la main dans la faible lueur d'une petite bougie, dans un silence de mort. Ce n'était que dans les moments de grande détresse qu'elle s'octroyait une cigarette, si bien que je n'ai pas relevé le mot lorsqu'elle en embrasa le bout. Accoudée à la fenêtre, elle caressait son ventre rond. Soudain, elle aperçut une masse dans les ténèbres et sautant d'un bon elle accouru à la porte d'entrée chandelle à la main, se réjouissant de faire la morale à son amant :

"-Tu vas voir, quand ils vont rentrer ! Ils sont fichus !

Soulagé, je la suivis en souriant et déposa un plaid sur ses épaules peu charnues avant d'ouvrir la porte et de laisser entrer mon frère. Elle écrasa son mégot à l'entrée et chassa l'odeur âcre de sa main. À la vue de son regard, je sus que quelque chose ne tournait pas rond.

-Qu'y a-t-il ?" Puis nous nous sommes écartés pour le laisser passer, de la brume sortait de sa bouche, haletant. Lorsqu'il déposa le paquet qu'il portait dans le fauteuil du salon, dévoilant un bras raide planant vers le parquet ciré, April fut la première à comprendre. Hurlant, se débattant entre mes bras, ses cris plaignants pleins de douleur repeignant les parois de la maison. Bientôt, les habitants nous rejoignirent devant ce spectacle déchirant. Des adolescents orphelins, des mères amputées de leurs enfants, des pères repentis et le corps fusionné de Hun à la cervelle de Stockman.

Se délivrant de mon emprise, April fonça sur Raphael et lui asséna des coups bien placés auxquels il ne réagit pas, le regard vide. Il était recouvert d'un sang qui n'était pas le sien et le masque de Casey était placé à sa ceinture. Elle le lui arracha et alla caresser la dépouille du père qui avait été enlevé de l'enfant à naître, ordonnant à Raph de quitter la demeure. Sans un mot, sous le regard exorbité des spectateurs, il attrapa le paquet de cigarettes posé sur la table de salon en guise de bagage et se dirigea vers l'entrée. La main sur la poignée, il tourna sa tête, son orbite vide repeint en rouge vers moi :

"Mikey ?" Alors un choix déchirant peu importe ma décision se porta à moi. Sous les sanglots de la future mère en émoi, je ne pus empêcher mes larmes de couler en rejoignant mon frère, ne sachant pas si un jour je les reverrais. Tant de personnes avaient perdu la vie autour de moi ou avaient quitté la mienne ! Alors nous laissions derrière nous la Résistance pour aller nous terrer à nouveau dans les sous-sols poisseux de New-York.

"ILS sont l'ennemi. Gloire à Oroku Saki, notre sauveur."1*

Une fois notre campement établis, côte-à-côte nous nous assîmes et la flame d'une allumette illumina la petite pièce où nous nous trouvâmes. Un mégot au bout des lèvres, je vis tressaillir mon frère et pour la première fois face à moi il flancha, secoué de sanglots, enfermé dans des spasmes inconsolables. Il s'endormit sur mon épaule après un long temps de remords et moi, je compris qu'elle était ma mission dans le brouillard de notre réalité. Soulager le mal.

1* En anglais "THEY are the enemi. Glory to Oroku Saki the Great, our savior."