Produit vaisselle dans une main, éponge dans l'autre, elle ne comptait plus le nombre de plats qu'elle avait récuré au cours du mois.

Lorsque quatre semaines plus tôt, elle avait fait cramer tout une tournée de friands au fromage lors de son premier service, Granny avait vite compris qu'elle ne serait pas l'un de ses bons éléments. La grand-mère russe avait alors rapidement décidé d'éloigner la blonde de ses fours et de sa nourriture, l'assignant ainsi à la vaisselle et au service. Les rares fois où Emma participait à la confection des repas, c'était pour éplucher les pommes de terre ou encore pour couper les oignons, mais même là, Granny trouvait toujours quelque chose à redire. Il faillait souligner que la blonde était une véritable calamité en cuisine, si bien qu'elle en venait presque à regretter de ne plus récurer les toilettes aux aurores.

« Doucement avec les patates Boucles d'or, prévint Ruby en rigolant à moitié, Si Granny voit tout ce que tu enlèves avec la peau, c'est toi qu'elle va éplucher.

- Je sais quand même peler des patates, se défendit Emma, fatiguée de recevoir en boucle les mêmes réflexions.

- Apparemment pas, siffla la doyenne dans son dos, Je me demande comment tu fais pour être aussi peu dégourdie Swan, grommela la vieille femme, Ta mère ne t'a jamais appris à éplucher des légumes ?

- Non, répondit la blonde en haussant les épaules, Je n'ai pas de mère.

Loin d'être attendrie, Granny piqua l'économe des mains d'Emma, la sommant d'arrêter son carnage.

- Ça n'est pas une raison, rétorqua-t-elle, Ruby n'en a pas non plus, et ça ne l'empêche pas de savoir éplucher des patates correctement.

- Mais j'ai une mère, protesta la brune méchée de rouge, Ça n'est pas parce que tu nies son existence qu'elle n'existe pas pour autant.

- Une femme qui abandonne sa gamine de onze ans, tu appelles ça une mère toi ?, railla la vieille russe.

- Et une femme qui renie sa propre fille sous prétexte que c'est une droguée, tu appelles ça une mère toi ? », répliqua la jeune femme.

Emma n'avait souvenir d'un seul et unique jour où elle n'avait point assisté aux querelles entre la grand-mère et sa petite-fille. Depuis qu'elle travaillait en cuisine, les engueulades plus ou moins violentes des deux femmes étaient parmi ses principales distractions. Ça n'était pas agréable à voir, loin de là, être témoin du déchirement d'une famille n'était pas chose à apprécier. Seulement la blonde ne loupait jamais une miette de leurs altercations, les trouvant passionnantes, ou alors les voulant passionnantes, suffisamment passionnantes pour oublier ses propres maux.

« Je n'arrive pas à croire que dès lundi, je serai dehors, articula-t-elle tout haut.

- Je n'arrive pas à croire que tu vas m'abandonner dans quelques jours, corrigea Emma.

- Je ne t'abandonne pas vraiment, rassura Mary-Margaret, On pourra toujours se téléphoner, je pourrais même venir te rendre visite, s'enthousiasma-t-elle.

- Ça ne sera pas pareil sans toi ici. », se plaignit-elle, redoutant de plus en plus le départ de sa codétenue.

La grossesse de Mary-Margaret et son idylle florissante avec le gardien Nolan, voilà qui aurait dû mettre un peu de joie à son mal-être. Seulement ça n'était pas le cas, elle avait beau être contente pour son amie, voir tant de bonheur étalé sous ses yeux ne faisait que lui rappeler davantage le désastre que représentait sa vie. Alors que la petite brune attendait un bébé et vivait d'amour et d'eau fraîche, la blonde était contrainte à être séparée de son fils et à être rejetée par celle qui l'attirait irrémédiablement.

« Arrête d'être si dramatique, se moqua Blanchard, Tu n'as plus que neuf mois à tirer, alors même sans moi, je suis sûre que ça passera très vite.

- Mouais..., soupira-t-elle l'air abattue, Je ne suis pas convaincue.

- Pourquoi est-ce que j'ai l'impression que mon départ est loin d'être la seule chose à te tracasser en ce moment ?, souleva Mary-Margaret, tendant la perche en espérant que la blonde la saisisse pour se confier.

- Je sais très bien à quoi tu fais allusion M.M, grogna Emma, Et je n'ai pas du tout envie d'en parler.

- Elle n'a toujours rien tenté ?, demanda-t-elle quand même.

- Si elle avait voulu tenter quelque chose, elle l'aurait déjà fait depuis longtemps, déclara la blonde.

- Tu n'en sais rien–

- Ça fait un mois Mary-Margaret, la coupa-t-elle, Il serait temps que tu te fasses à l'idée qu'elle ne fera rien.

- Cette femme est trop fière pour son propre bien, releva Blanchard.

- Oh, mais pourquoi tu t'obstines avec ça ?!, s'agaça Emma, Elle n'en a rien à foutre de moi, en quelle langue il faut te le dire ?!

- Si elle n'en a rien à foutre de toi, tu m'expliques pourquoi ça fait un mois qu'elle est d'une humeur exécrable ?

La blonde pouffa de rire.

- Elle est toujours d'une humeur exécrable, railla-t-elle.

- Non mais là c'est différent, défendit la brune, David m'a dit qu'elle se tuait au travail et qu'elle était au bout du rouleau.

- Ah, mais si David le dit alors, se moqua-t-elle.

- Ça fait plus de deux ans qu'il travaille avec elle et c'est la première fois qu'il la voit aller si mal. Il est sûr que c'est parce que tu lui manques.

Les yeux de Mary-Margaret croisèrent ceux perplexes de la blonde, elle comprit alors qu'elle avait fait une gaffe.

- Ne me dis pas que–

- Je n'ai pas fait exprès, se justifia-t-elle aussitôt, On parlait et c'est sorti comme ça.

- Tu te fous de ma gueule là ?, s'emporta Emma.

- Il ne dira rien, c'est promis, assura la petite brune dans une grimace désolée.

- Il a plutôt intérêt, sinon je me ferai un plaisir d'aller annoncer à toute la prison qu'il t'a mise en cloque, fulmina-t-elle en grimpant dans son lit.

- Je suis vraiment désolée Emma...», s'excusa-t-elle.

La blonde l'ignora et se coucha pour lui tourner le dos.

« Tu m'en veux ?, osa demander Blanchard.

- Non, répondit sèchement la jeune femme, Je m'en veux à moi-même. Il faut vraiment être bête pour se confier à quelqu'un qui passe son temps à commérer sur le dos des autres. »

L'ambiance habituellement joviale et chaleureuse de la cellule numéro douze venait de s'évaporer au profit d'une pesante froideur.

Une pesante froideur. L'eau refroidie de son bain lui faisait cet effet alors qu'elle ne trouvait la force d'en sortir. L'eau n'était pas glacée, tout juste tiède. Elle avait pourtant froid, horriblement froid, irrémédiablement froid. Ce froid qui ne la quittait plus, ce froid, ce vide, ce manque. Ce manque d'elle, de celle qui lui avait apporté chaleur et vigueur en l'espace de quelques mois, ce manque d'Emma.

On entend souvent dire que c'est lorsqu'on en est privé que l'on se rend compte de la valeur de l'être perdu, et ce n'est pas Regina qui viendrait dire le contraire. Si elle n'avait point senti tout ce que la jeune femme lui avait apporté, maintenant que tout cela lui était retiré, elle ne pouvait faire autrement que de le regretter.

Désespérée à l'idée de penser encore et toujours à la blonde, la brune se laissa couler dans l'eau de son bain, comme si une fois la tête immergée, plus rien ne pouvait venir troubler son esprit.

La sonnerie de son portable, c'est ce qui la tira hors de la baignoire en étain, et hors de ses pensées par la même occasion.

Le corps dégoulinant et frissonnant, Regina traversa la salle de bain pour attraper son téléphone qui reposait sur le bord de l'évier. Elle décrocha par automatisme, sans même regarder qui était à l'autre bout de la ligne, elle le regretta aussitôt...

« J'ai presque cru que tu allais me laisser sur le répondeur, se plaignit-elle d'emblée.

- Mère ?, manqua-t-elle de s'étouffer.

- Tu as l'air surprise, fit remarquer la matriarche.

- Et bien je le suis, confirma Regina, Que me vaut l'honneur de votre appel ?

- Ce que tu peux être sotte, railla la femme d'un ton qui n'avait rien d'aimable, J'appelle pour confirmer ma présence au repas que tu organises pour le réveillon de Noël. Je viendrai accompagnée. Invite aussi ta sœur, je n'ai pas envie qu'elle vienne encore se plaindre d'être le vilain petit canard de cette famille. »

Les informations avaient fusé, clouant la brune sur place, si bien qu'elle n'avait eu le temps de tout assimiler que sa mère avait déjà raccroché.

Dans un mouvement de rage, Regina manqua de peu d'éclater son téléphone contre le marbre du lavabo. Dans une même pulsion de colère, elle enfila le premier peignoir de soie qui lui passa sous la main et se précipita hors de sa chambre pour dévaler les escaliers à toute vitesse.

« Léopold !, rugit-elle, Tu n'es qu'une ordure !

Ni une, ni deux, la brune très légèrement vêtue débarqua dans le salon où quelques députés en costard cravate accompagnaient le Maire autour d'un verre de whisky.

- Un problème ma chérie ?, répondit l'homme, un air fier empreignant son affreux visage.

- Si seulement il n'y en avait qu'un, souligna-t-elle.

- Tu te joins à nous autour d'un verre? Ou tu es venue pour débarrasser la table ? , demanda-t-il avec nonchalance, voulant jouer au mâle devant ses collègues.

Point intimidée par les regards qui se posaient sur son corps mouillé et à moitié dénudé, Regina traversa la pièce jusqu'à voler le verre que Léopold tenait dans sa main pour le descendre en une gorgée.

- Arrête de boire mon amour, minauda-t-elle en caressant sa joue du bout des doigts, On sait tous les deux que l'incontinence te frappe lorsque tu as trop bu. »

Le teint du bonhomme s'empourpra, ne faisant ainsi qu'encourageait les députés à perpétrer leurs railleries plus ou moins discrètes.

Un sourire victorieux au coin des lèvres, elle s'apprêtait à faire demi-tour lorsque la main de son mari agrippa fermement son poignet pour la faire revenir brutalement à lui. Léopold leva son autre main en l'air, bien décidé à l'abattre sur la joue de sa femme, ce qu'il fit sans tarder.

Sa paume s'abattit avec force contre la joue de Regina dont la tête partie violemment sur le côté.

« Monsieur le Maire ! », intervint aussitôt l'un des hommes, le seul à qui le spectacle ne semblait plaire, alors qu'un second coup menaçait de s'abattre sur la femme.

Léopold croisa le regard désapprobateur de son collègue et lâcha aussitôt le bras de sa compagne en comprenant qu'il avait dépassé les bornes.

Désarçonnée, Regina quitta la pièce à la hâte, voulant à tout prix cacher sa soudaine perte d'assurance. Elle remonta les marches aussi vite qu'elle les avait descendues et partit se réfugier dans sa chambre qu'elle ferma à double-tour. En sécurité, elle se laissa glisser le long de la porte jusqu'à venir s'échouer sur le plancher. Son visage tomba au creux de ses mains et des sanglots commencèrent à agiter tout son corps. Elle se mit alors à pleurer, parfaitement sous le choc de ce qui venait de lui arriver.

Pour la première fois, il l'avait frappée.

Des années de mariage houleux sans qu'il ne lève la main sur elle, et voilà qu'aujourd'hui la violence verbale ne lui suffisait plus. La malmener alors qu'elle n'était que l'ombre d'elle-même, la rabaisser sans arrêt et brutaliser son être intérieur, elle le savait doué pour cela. Néanmoins, jamais au grand jamais elle n'avait craint pour sa sécurité dans sa propre maison.

Ce manoir, sa prison dorée, lui semblait à présent plus hostile que jamais.

Les minutes s'écoulèrent lentement, affreusement lentement avant que ses larmes ne cessent de couler. Et lorsqu'elle eut trop pleuré pour être capable de continuer, elle se releva, tremblante, pour gagner la salle de bain. Les yeux bouffis par les pleurs, le visage rougi par l'émotion et la joue meurtrie d'une teinte écarlate, elle faisait peine à voir.

Elle l'avait bien cherché après tout, à trop le provoquer elle ne faisait que récolter ce qu'elle avait semé.

C'était ce qu'il dirait pour se justifier, elle en était sûre.

S'il était meilleur pour manier les mots, il n'aurait pas à s'abaisser à l'usage de la force.

C'était ce qu'elle lui répondrait, de l'air affreusement méprisant dont elle avait le secret, parce qu'après tout c'était la seule chose qu'il méritait, qu'on le méprise.

Il était plus que temps de mettre un terme à ce mariage arrangé plein de toxicité avant que l'un des deux blessés ne finisse par y passer.

C'était ce que n'importe qui d'un tant soit peu sensé leur dirait.

En se couchant ce soir-là, Regina songea à ressortir les papiers du divorce qu'elle avait abandonnés dans sa table de chevet quelques années plus tôt. Puis elle se ravisa, un rire jaune passant la barrière de ses lèvres. Remettre ça sur le tapis à une semaine du repas de Noël avec sa mère, voilà qui était loin d'être la meilleure idée du monde.

Elle maudissait les jours de purée.

Cette satanée substance collante à base de pomme de terre avait la fâcheuse tendance à accrocher au plat, lui donnant ainsi du fil à retordre alors qu'elle était à la plonge, son poste habituel finalement. Ce poste qui la faisait souvent finir son service en dernier, si l'on omettait le fait que Granny semblait passer ses journées entières en cuisine.

« Bon, elle arrive cette liste ?, s'impatienta le gardien Jones, Mills la veut avant quatorze heures pour passer les commandes.

- Elle arrive, elle arrive. », bougonna Granny en faisant un énième tour de sa chambre froide, voulant s'assurer que rien ne lui manquerait pour la semaine à venir.

- C'est bon ?, interrogea le brun en la voyant finalement sortir, liste en main.

- Tiens, répondit la vieille russe, Et apporte lui ça aussi.

- Pourquoi tu ne m'en gardes jamais à moi ?, râla-t-il en voyant la belle part de tarte aux pommes que Granny avait réservée à la directrice.

- Je te garderai le gâteau entier le jour où tu arrêteras de magouiller avec Ruby, reprocha la grand-mère.

- Eh oh mère-grand, tiens ta gamine, défendit Jones, C'est elle qui magouille avec moi, et non pas le contraire.

- Tu serais plus gagnant de marcher avec moi plutôt qu'avec elle, avança la matrone, visiblement prête à parler affaires avec le gardien.

Le jeune homme l'étudia du regard un instant. Il était intéressé.

- Blondie viens par ici, interpella-t-il Emma, Tu vas apporter ça à Mills pendant que je discute avec Tignasse de feu.

La jeune femme se figea.

- Euh..., bredouilla-t-elle, Je ne pense pas que ce soit une bonne idée.

Elle ne loupa point le regard noir que Granny lui lança.

- Je ne te demande pas si c'est une bonne idée, répliqua le gardien, Je te demande de le faire. »

Les deux hypothétiques futurs collaborateurs ne lui laissaient pas vraiment le choix. Alors elle s'essuya les mains pour prendre la liste et la part de tarte que le brun lui tendait.

« Tiens ma carte magnétique, lui confia Jones, Elle s'appelle revient si tu ne veux pas finir au trou Blondie. »

Elle leva les yeux au ciel et quitta les cuisines, la boule au ventre. Tout son être se tendait à mesure qu'elle s'approchait du bureau, le nœud que formait son estomac semblait se resserrer un peu plus à chacun de ses pas. Son cœur cessa de battre alors qu'elle s'apprêtait à toquer.

Loin des yeux, loin du cœur. Emma avait pris le dicton au mot, allant même jusqu'à travailler en cuisine pour éviter de la croiser. Durant un mois, elle avait fait tout son possible pour ne plus poser ses rétines sur la créature défendue, et voilà que contre son gré, elle y était maintenant obligée. Foutue liste, foutue tarte, foutue gardien et foutue grand-mère russe.

Son poing allait rentrer en collision avec la porte lorsqu'elle s'arrêta à la dernière seconde, interpellée par les éclats de voix qui résonnaient de l'autre côté du vernis noir.

« Et comme toujours, c'est moi la dernière prévenue, s'échauffa la rousse.

- Elle m'a appelée hier soir, expliqua la directrice, Je vois difficilement comment j'aurais pu te prévenir avant.

- Tu as fait exprès, tu le savais n'est-ce pas ?, demanda-t-elle de sa voix chargée d'amertume.

- Savoir quoi ?, interrogea Regina chez qui le calme commençait à se compromettre.

- Que j'avais déjà invité mère pour Noël, ragea la conseillère.

- Comment aurais-je pu être au courant alors que je n'étais même pas invitée, railla la brune.

- Tu trouves toujours le moyen de tout gâcher, accusa Zelena.

- Mais enfin, qu'est-ce que je t'ai fait ?, s'agaça-t-elle, Qu'est-ce que tu me reproches à la fin ?!

Elle avait posé cette question sans attendre de réponse, puisque la réponse, elle la connaissait déjà. Des reproches, toujours les mêmes, allaient être rabâchés par une Zelena envieuse à en être malade. Des reproches qui, dès qu'ils étaient répétés, venaient causer à Regina une peine immense et incontrôlable.

- Tu me voles toujours tout !, se déchaîna l'ainée, Tu trouves toujours le moyen de me voler l'attention de maman. Tu reviens dans nos vies comme une fleur pour annoncer que tu es en cloque, puis après tu te la joues veuve éplorée et maintenant tu as besoin d'organiser le réveillon de Noël à ma place !

Elle ne pouvait la voir, la porte lui barrait la route. Pourtant, Emma put sans grande difficulté imaginer l'état dans lequel se trouvait Regina.

- Sors immédiatement de mon bureau, articula-t-elle alors que la gorge lui brûlait terriblement.

- Ne compte pas sur moi pour le réveillon, Sœurette. », piqua une dernière fois Zelena avant de quitter la pièce.

La rage au ventre, la rouquine déboula dans le couloir sans même faire attention à la blonde qui s'était décalée de quelques pas. Emma la regarda s'éloigner, se disant que cette femme, qui paraissait si enjouée et sympathique au premier abord, cachait une bien vilaine jalousie au plus profond d'elle.

La porte était restée ouverte, alors la détenue pris son courage à deux mains et se faufila discrètement dans le bureau. À peine fut-elle entrée que le regard brun et larmoyant de la directrice s'était écarquillé en sa direction.

« Miss Swan, constata-t-elle dans un souffle, ayant du mal à croire à cette vision dont elle était privée depuis un long mois.

- Est-ce que ça va ?, ne put-elle se retenir de demander tant voir la brune dans cet état lui était insupportable.

- Oui, répondit-elle sobrement en s'activant d'éponger le dessous de ses yeux du revers de ses index, Qu'est-ce que vous faites ici ?

- Je suis venue vous amener la liste des commandes pour la cuisine, expliqua Emma, Et Granny m'a demandé de vous apporter une part de la tarte aux pommes de ce midi.

- Très bien, posez tout sur mon bureau et partez. », demanda-t-elle en se retournant pour cacher la nouvelle vague de larmes qu'elle sentait affluer.

La blonde déposa la liste et l'assiette à dessert sur le marbre blanc du bureau puis revint sur ses pas pour fermer la porte vernie de noir.

Regina savait qu'elle n'était pas partie, elle pouvait sentir sa présence non loin d'elle. Cette délectable présence, électrisante et pourtant si apaisante.

« Miss Swan, s'il vous plaît... », lui somma-t-elle de partir à nouveau.

Emma n'écouta point et n'en fit qu'à sa tête. Cette tête qui la poussait à s'assurer que la femme, à défaut d'aller bien, n'allait au moins pas trop mal.

À pas de loup, la détenue s'approcha de la directrice, elle s'approcha jusqu'à poser une main sur le dos qui se crispa sous son contact. Voyant que la brune n'avait pas bondi pour la réduire en pièces, la blonde s'aventura à doucement caresser la colonne de celle qui se mit à sangloter de plus belle.

« Partez s'il vous plaît, supplia Regina alors qu'elle se trouvait incapable de s'éloigner des caresses bienfaitrices de la jeune femme.

- J'ai entendu ce qu'elle vous a dit, avoua Emma alors que les dires de Zelena lui trottaient toujours en tête, Et je ne peux pas vous laisser seule après qu'elle vous ait raconté de telles horreurs. »

Le silence qui suivit, la blonde le prit comme une autorisation à continuer. Alors elle accola doucement son corps au dos de la brune et enlaça tendrement sa taille, espérant ainsi calmer les tremblements de la silhouette à qui le déferlement d'émotions menait la vie dure.

« Serrez-moi plus fort. », n'osa-t-elle demander qu'à demi-mot, honteuse de l'effet salvateur qu'avait la jeune femme sur elle.

Emma ne se fit pas prier deux fois pour étreindre avec plus d'ardeur celle dont la chaleur et le parfum commençaient à doucement lui faire tourner la tête. Mais lorsqu'elle sentit les mains de son ancienne amante se poser délicatement sur les siennes, la blonde crut un instant qu'elle allait défaillir.

Loin des yeux, loin du cœur. Quelle belle connerie. Un mois sans qu'elle ne la voit. Un mois sans la moindre interaction. Et voilà qu'une simple odeur, un simple contact, avaient suffi à raviver en elle le feu qui brûlait pour Regina Mills.

« Pourquoi est-ce que vous faites ça ?, interrogea la brune alors la tempête s'apaisait peu à peu.

- Faire quoi ?

- Faire tout ça, ne se sentit-elle pas de préciser.

- Me soucier de vous ?, formula Emma.

- Oui, confirma la directrice en emmêlant ses doigts à ceux de la blonde qui reposaient encore sur son ventre.

- Je tiens à vous Regina, exprima la jeune femme, Je tiens à vous et ce n'est pas un petit mois sans vous voir qui a changé ça. »

Troublante, Emma Swan était définitivement troublante. Tellement troublante qu'elle en devenait envoûtante. Envoûtée, la brune se retourna au creux des bras de la blonde pour lui faire face. Captivante, Regina Mills l'était. Captivée, la jeune femme s'enivra de ce visage qui se tenait à présent si proche du sien. Ce si beau visage, aux traits délicieux et à l'expression profondément brisée. Cette beauté éclatante et à la fois si déchirante semblait vouloir se réfugier dans un baiser. Les yeux chocolat rougis par le chagrin qu'elle observait faire des allées et venues entre son regard et sa bouche n'en attestaient que trop bien.

« Embrassez-moi s'il vous plaît. », implora-t-elle.

Emma répondit à sa requête sans opposer quelconque résistance. Elle en avait envie, l'autre en avait besoin, alors à quoi bon lutter contre l'inévitable.

Bon dieu que ça leur avait manqué. Se sentir ainsi désirée mais surtout chérie par l'autre. Se sentir exister un peu plus fort dans les bras d'une autre. Se sentir respirer pleinement à nouveau. Sentir son sang pulser plus fort, la vie s'écouler plus rapidement. Cette sensation d'un instant si précieux que seul le temps peut arrêter. Ce sentiment plus fort que la raison qui persuade que l'on est exactement là où l'on doit se trouver.

Lorsque les lèvres se quittèrent, les yeux s'accrochèrent à leur tour dans un long regard.

Interdite. Une personne la regardant ainsi ne pouvait que l'être. Comment diable pouvait-on se sentir choyée à ce point par un simple regard ? Pourquoi aurait-elle le droit à tout ça ? N'était-ce pas simplement une cruelle blague ? Si ça en était une, la chute lui serait mortelle. Était-elle vraiment prête à jouer sa vie pour deux émeraudes, aussi belles soient-elles ? Sans doute pas, ou alors peut-être bien.

Insaisissable. Cette femme lui était tout bonnement insaisissable. Elle pouvait la toucher, l'embrasser, la baiser, et pourtant elle continuait à lui échapper complètement. Elle lui filait entre les doigts. Pleine de mystère, de souffrance et de non-dits, elle lui était inaccessible. Mais elle finirait par la percer à jour, par la libérer de son fardeau, par la faire se mettre à nu, la faire quitter cette armure qu'elle s'était forgée avec les drames et les années. Tout cela en valait-il la peine ? Bien sûr. Pour en être certain, il n'y avait qu'à voir cette intensité que dégageait les yeux fauves lorsqu'ils la regardaient. Cette lueur si particulière, elle ne trompait pas.

« Merci, souffla Regina en enfouissant son visage dans le cou d'Emma.

- Merci ?, questionna la blonde, perplexe.

- Oui, merci, répéta la directrice, Merci d'être vous, d'être là, chuchota-t-elle tout contre sa peau.

- C'est normal, lui assura la jeune femme.

- Non, rétorqua aussitôt la brune, Pas après tout ce que je vous ai dit. »

Elle avait raison, après tout ce qu'elle lui avait balancé, peu auraient été aussi compréhensifs que la blonde.

- Vous le pensiez ?, souleva alors Emma, Tout ce que vous m'avez dit vous le pensiez ?

Regina recula lentement sa tête, regrettant presque aussitôt la chaleur de la nuque d'Emma, contre laquelle elle aurait souhaité se blottir pour l'éternité.

- Non. »

La réponse fut brève, la jeune femme l'aurait aimée plus développée. Seulement elle était sincère, elle pouvait le voir dans les orbes ténébreux, et au final c'est tout ce qui importait.

« Je vais y aller, annonça-t-elle à contre cœur, Je dois rendre sa carte au gardien Jones et j'ai de la vaisselle à terminer.

- Oui allez-y. », s'accorda Regina en replaçant une mèche blonde derrière l'oreille de la jeune femme.

Emma lui offrit un dernier petit sourire avant de se détourner, sourire que la brune lui rendit timidement.

Ce petit sourire chargé d'espoir, ce petit sourire qui donnait du baume au cœur sans pour autant signifier que tout était réglé. Parce que justement, rien n'était réglé. Les deux femmes devaient avoir une discussion, elles devaient mettre les choses au clair, elles le savaient aussi bien l'une que l'autre, elles en avaient toutes deux besoin.

À présent, tout ne pouvait aller qu'en s'arrangeant.

Emma en était intimement convaincue.

Regina, quant à elle, l'espérait du plus profond de son cœur.