Elle poussa la porte du fond, celle qu'elle n'était pas autorisée à franchir. Elle la poussa et elle entra, sans réfléchir, sans penser, sans même craindre la main qui risquait de s'abattre violemment sur sa joue. Elle entra et puis elle se figea. Derrière leurs lunettes, les yeux d'habitude si doux de grand-maman n'étaient plus. À la place du regard bienveillant qu'elle connaissait, se dressaient deux pupilles sévères que la barbarie semblait enfiévrer. Sa figure caustique braquée en direction du sol maculé d'un liquide rougeâtre, plus qu'effrayante, Granny était terrifiante. Empoignée autour du manche d'un couteau tranchant, la main de la pâtissière cherchait à aller toujours plus loin, à percer plus profondément la chair sanglante, à arracher au cadavre les derniers effluves de vie dont il avait été dépossédé depuis longtemps déjà. Les pupilles assassines abandonnèrent leur victime, pour venir trucider de leur vilenie l'intruse qu'elles venaient de repérer. Seulement une fois qu'elles eurent identifié l'importune, ces dernières se remplirent de honte et de culpabilité. Le couteau de boucher trouva le sol, ricochant sur le carrelage blanc qu'il parsema d'hémoglobine. Les membres tremblants et le visage déformé par une grimace fautive, la vieille russe se rapprocha de sa petite fille, lui marmonnant quelques excuses presque inaudibles au non-sens presque certain. Comme si elle venait brusquement d'être frappée par l'ignominie de ses actes, la grand-mère s'affola dans le garde-manger. Obsédée par ce qu'elle semblait chercher avec urgence, elle bouscula tout sur son passage, envoyant valser mobilier, fournitures et denrées aux quatre coins de la pièce. Farouchement obstinée dans la tâche qu'elle se devait d'accomplir, elle en vint à piétiner à plusieurs reprises, et sans même s'en rendre compte, la pauvre dépouille qui décorait macabrement le plancher. Lorsqu'enfin elle eut mis la main sur l'objet tant désiré, il ne lui fallut guère plus d'une seconde ou deux pour craquer l'allumette incendiaire. Les larmes qui dégoulinaient sur le blanc de ses joues ne suffiraient pas à faire taire les flammes. Le dernier regard remplit d'affection qu'elle lança à sa progéniture ne suffirait pas à abolir ses trop nombreux péchés. C'était trop tard, dans la chambre froide où le feu jaillissait de toute part, la chaleur était déjà cuisante, emportant avec elle le semblant d'humanité qui résidait encore en ces lieux maudits.
Un raclement de gorge qu'elle entendit détonner comme un explosif, c'est ce qui tira Ruby du rêve cauchemardesque qui se jouait dans sa tête dès qu'elle avait le malheur de fermer les yeux.
« Demain matin, vous rentrez au bercail ! Sur ce, bonne nuit mesdames ! »
Jones avait annoncé la nouvelle d'un sourire charmeur avant d'éteindre les lumières, nouvelle accueillie par une horde d'applaudissements et de cris de joie de la part des détenues, et d'un râle dédaigneux de la part d'une Ruby déjà quasiment rendormie.
Une semaine, cela faisait déjà une semaine qu'elles vivaient les unes sur les autres, vulgairement entassées dans un vieux local de la ville. Monsieur Gold n'avait pas trouvé de meilleure solution. La réhabilitation de la prison devait prendre plusieurs jours, et il était hors de question pour l'homme d'affaires de dépenser un seul centime dans la location d'un logement décent. Alors les détenues avaient dû se contenter du vieil entrepôt froid et poussiéreux que leur avait gracieusement fourni la ville.
À l'intérieur du hangar désaffecté où une centaine de lits de camp avait été entreposée, la température ne dépassait pas les 12C en plein jour. Sans chauffage en ce mois de mars particulièrement rude, les couvertures laineuses prêtées par les différentes associations du coin n'avaient pas été du luxe. Pour lutter contre le froid saisissant, certaines filles ne quittaient plus leur lit que pour manger et aller aux toilettes. Et lorsqu'elles le faisaient, c'était pour avaler quelques bouchées d'une nourriture infâme ou pour faire une queue interminable devant l'unique sanitaire crasseux et dysfonctionnel qu'elles se partageaient. L'insalubrité de ce nouveau logement donnait au pénitencier Gold l'aspect d'un luxueux palace, et nombreuses étaient les détenues enviant celles du quartier d'isolement qui avaient eu le privilège d'être relogées dans une aile du quartier masculin de la prison.
Emma, quant à elle, était bien heureuse de se trouver à des kilomètres de Breaburn et de ses menaces sanguinaires. Et si les conditions de vie déplorables qu'elle supportait depuis une semaine n'étaient pas des plus agréables, ce n'est pas ce qui préoccupait le plus la jeune amoureuse transie. Sans grande surprise, la source de tous ses tourments résidait encore et toujours dans l'objet de son amour, son amante adulée dont elle ne supportait plus être privée. La nourriture froide qu'on aurait cru périmée depuis une décennie ou deux, les toilettes nauséabondes, l'évacuation calamiteuse de la cabine de douche qu'elle n'avait visité que trois brèves fois en sept longs jours, l'unique sortie journalière qui ne durait guère plus qu'un court quart d'heure, ou encore les crises de nerfs que piquait Ruby à longueur de journée. Toutes ces choses auraient pu venir à bout du mental d'Emma Swan, pourtant ces bagatelles n'étaient rien face au souci qu'elle se faisait pour sa bien-aimée.
Après avoir été aveuglée par la horde de photographes et la lumière nitescente de leurs appareils, elle n'avait pas eu le temps de réaliser son exploit que déjà on lui arrachait celle qu'elle tenait difficilement à bout de bras. Quelques journalistes avaient ensuite essayé de lui poser quelques questions indiscrètes dans le seul but d'étayer leur cliché scandaleux. Mais avant qu'elle ne s'aventure à articuler une réponse malavisée, August était venu à son secours, l'arrachant à ces harpies pour la ramener au fond du rang de prisonnières. Là, les larmes aux yeux, elle avait observé un camion de pompiers partir en trombe, Regina à son bord.
Elle ne l'avait pas revue depuis cette nuit-là, n'avait pas eu de ses nouvelles, ne savait rien de son état actuel. August n'avait rien pu lui dire, Regina n'avait répondu à aucun de ses messages. Comme si elle avait été rayée de la surface du globe, personne ne semblait savoir ce qui lui était arrivé, au plus grand dam d'Emma qui commençait à craindre le pire.
« Pssst...Pssst Swan réveille-toi... », entendit-elle siffler contre son oreille.
À moitié assoupie, elle sursauta.
« Lève-toi discrètement et viens avec moi, chuchota August.
- Qu'est-ce qui se passe ?, demanda-t-elle en se levant, tout étourdie.
- Il se passe qu'il y a une surprise qui t'attend à l'extérieur. »
Le froid de cette fin de soirée ou l'appréhension de la nouvelle qu'elle devait lui annoncer, Regina n'aurait su déterminer ce qui la faisait tant trembler. À l'inverse, elle put sans grande difficulté identifier ce qui fit taire ses tremblements : l'étreinte pleine de nécessité et d'urgence que lui offrit Emma.
« Tu ne peux pas imaginer à quel point je suis soulagée de t'avoir dans mes bras.
Plus que l'imaginer, Regina pouvait le comprendre.
- Serre-moi plus fort. », demanda-t-elle, sans pudeur ni embarras.
Cette douce et ardente chaleur, jamais elle ne supporterait en être dépouillée. Et c'est sans doute pour cela qu'elle commença à pleurer.
Elle pouvait encore se rejouer la scène. Elle, qui ouvrait à peine les yeux dans le lit de sa chambre d'hôpital. Sa mère, qui jetait violemment un journal sur ses genoux.
« Et moi qui croyais naïvement pouvoir te faire confiance. »
Cora était écarlate de colère, empourprée par la rage qui fulminait en elle.
« Regarde, s'agaça-t-elle face à l'air ahuri de sa fille, Regarde le résultat de tes bêtises ! »
Regina baissa le regard, sa vision encore un peu floue ne fut pas de taille à estomper l'horreur de ce qu'elle vit.
"Une détenue du pénitencier Gold sauve sa directrice des flammes."
Ce gros titre n'était rien par rapport à la photographie qui trônait fièrement en première page. La manière dont Emma la tenait fermement contre elle, la souffrance et la crainte qui se lisait sans mal sur le visage de la blonde. Tout était matière à interprétation, et bien plus que cela si l'on écoutait Cora.
« Ils ont été cléments sur le titre, fit-elle remarquer, Ils auraient très bien pu écrire "les amantes du pénitencier échappent aux flammes".
- Oui ou "Scandale lesbien derrière les barreaux, la directrice se tape une détenue", ironisa Regina.
- Parce que ça t'amuse en plus ?!, s'estomaqua l'avocate.
- Non, ça ne m'amuse pas, refusa-t-elle, Mais il faut que tu arrêtes d'exagérer... Cet article est à propos de l'incendie et ne révèle en aucun cas ma liaison avec Emma.
Cora ricana méchamment.
- Au moins tu ne nies pas recommencer à la voir, railla-t-elle, amère.
- Il serait faux de dire que j'ai recommencé, puisqu'en vérité, je n'ai jamais cessé de la fréquenter, précisa Regina, visiblement bien décidée à tenir tête à sa mère.
Cora riait jaune à présent.
- Et tu pensais pouvoir me tromper encore longtemps ?!
- Sans cette photo pour nous trahir, tu n'y aurais vu que du feu, se vanta la jeune femme.
- Je te promets que tu ne feras pas la maline très longtemps Regina, menaça Cora, N'aie pas l'audace de penser que je vais laisser ça impuni. »
Accablée par les prunelles brillantes de cruauté, la jeune femme ne dit rien, de peur d'alimenter davantage la fureur qui grondait chez la matriarche.
« Ma pauvre fille, lança-t-elle pour clôturer la conversation, Quand vas-tu enfin comprendre que l'amour est une faiblesse ?»
Puis elle tourna les talons et quitta la chambre d'hôpital, laissant le poids de sa venue alourdir les épaules de la convalescente.
« Est-ce que ça va ? Qu'est-ce qui t'est arrivé ?, questionna la blonde sans relâcher l'étreinte.
- Ça va, ça va, assura la brune, Je suis sortie de l'hôpital jeudi, mais j'ai dû rester me reposer chez moi le reste de la semaine, ordre du médecin, appuya-t-elle.
- Tu aurais pu donner signe de vie ! J'étais terriblement inquiète, se plaignit la blonde en enfouissant son minois dans la chevelure sombre.
- Je vois ça..., se moqua gentiment la plus âgée.
- C'est pas drôle !
- Non tu as raison..., s'excusa-t-elle, J'aurais dû trouver un moyen de te contacter plus tôt.
- Je ne sais pas si c'est la fumée qui t'est monté à la tête, mais un téléphone, ça existe Regina. Tu aurais au moins pu répondre aux messages d'August, ça m'aurait rassuré !, reprocha Emma.
- Je n'ai pas récupéré mon portable depuis l'incendie, se justifia la brune, Sinon bien sûr que j'aurais répondu à tes messages, idiote...
- Eh oh, je ne te permets pas !, fit elle mine de s'énerver en se reculant pour regarder la moqueuse, Je m'inquiétais pour toi, c'est tout...
- Mais que c'est mignon—
- Tu as pleuré ?, l'interrompit Emma.
- Non, mentit la directrice en faisant papillonner ses longs cils noirs encore bien humides.
- Je sais que je t'ai manqué, mais tu n'étais quand même pas obligée de pleurer pour ça, s'amusa la blonde.
Regina aligna son regard à celui d'Emma, souffla un bon coup, puis se lança.
- Je ne pleure pas parce que tu m'as manqué, déclara-t-elle, Je pleure parce que tu vas me manquer, beaucoup me manquer.
- Mais qu'est-ce que tu racontes ?, pouffa Emma, Après une semaine sans te voir, tu penses vraiment que je vais te laisser t'échapper comme ça ?
- Je suis sérieuse Emma, condamna la brune, Tu vas être envoyée dans une autre prison.
- De quoi ?!
- Les cuisines, le réfectoire et une partie des cellules vont avoir besoin de plusieurs mois de travaux, expliqua-t-elle.
- Je suis au courant de ça, mais quel est le rapport avec moi ?, s'impatienta la blonde.
- Ils ne vous l'annonceront que demain matin, mais le temps que les travaux soient finis, nous n'avons plus assez de place pour accueillir toutes les détenues, alors Gold a décidé que les vingt plus courtes peines seraient envoyées dans d'autres établissements.
- Et j'en fais partie, réalisa difficilement Emma.
- Non seulement, tu en fais partie, mais en plus, tu n'es pas envoyée dans la prison de la ville voisine.
- Comment ça ?, interrogea-t-elle, flairant le mauvais coup dont elle était la cible.
- Les autres détenues vont être dispersées dans les établissements pénitenciers de la région, commença Regina sans oser regarder Emma dans les yeux, Toi, tu as été assignée à Boston...
- À Boston ?!, s'étrangla-t-elle, Mais c'est à plus de cinq heures de route d'ici !
- Je sais, fut la seule chose qu'elle trouva à répondre.
- Mais pourquoi moi ? Pourquoi si loin ?!
- Parce que ma mère l'a décidé.
- Quoi ? Mais pourquoi ?!, s'étonna-t-elle avant qu'une soudaine réalisation ne vienne éclairer son esprit, Oh bordel... Ne me dis pas qu'elle a vu l'article, souffla-t-elle en laissant tomber sa tête dans le creux de ses mains.
- Si elle l'a bien vu, soupira Regina, Et toi aussi apparemment.
- Les filles ont passé la semaine à me chambrer avec ça, alors bien sûr que je l'ai vu, s'esclaffa à moitié la blonde, gardant en travers de la gorge la peine infligée par Cora.
- Elles soupçonnent quelque chose ?, s'inquiéta aussitôt la brune.
- Non pas du tout, elles m'appellent toutes "la fayotte" et sont persuadées que je t'ai sauvé pour obtenir une remise de peine, roula-t-elle des yeux, Et quand on y pense leur raisonnement est plutôt sensé ! Je devrais plutôt être récompensée d'avoir sauvé la directrice que punie parce qu'il s'avère que je sors aussi avec elle !
- Arrête de crier, tu vas finir par nous faire repérer, tempéra Regina.
- Je ne crie pas, riposta Emma, Je dis simplement la vérité ! Je t'ai sauvé la vie, et en guise de remerciements ta mère m'exile à l'autre bout du monde ! Elle m'éloigne de mon fils, elle me prive de toi, commença-t-elle à paniquer, Il me reste des mois à tirer Regina, je ne vais pas tenir le coup.
Les prunelles vert d'eau reflétaient la détresse qui écrasait la blonde, la brune y était sensible.
- Je suis tellement désolée Emma..., murmura-t-elle en posant gentiment sa main contre la joue rosée de son amante.
- Désolée ? Tu n'as pas à être désolée !, refusa-t-elle en voyant la peine emplir les orbes maronnés, Ce n'est pas de ta faute si ta mère se trouve être la plus grosse pétasse de tous les temps, argumenta-t-elle très sérieusement.
- Mais si je l'avais écoutée, si je m'étais retenue, rien de tout ça ne serait arrivé, se culpabilisa-t-elle.
- Te retenir de quoi au juste ? On ne contrôle pas ses sentiments, on ne retient pas ces choses-là !
- Et c'est bien pour cela que l'amour est une faiblesse, compléta tristement Regina.
- Mais qu'est-ce que c'est encore que cette connerie ?!, s'agaça la blonde, C'est elle qui t'a dit ça ? C'est elle, c'est sûr !
- Oui, c'est elle, confirma la brune, Mais pour une fois, je pense qu'elle a raison.
- Tu es sérieuse ?, demanda-t-elle en se reculant d'un pas.
- Bien sûr que je le suis.
- Non mais sans déconner, comment est-ce que tu peux penser ça ? Il faut être complètement débile pour croire une chose pareille, s'emporta Emma.
- Ne sois pas si vulgaire, réprimanda la brune.
- Ne sois pas si bête, renvoya la blonde.
- Avoir un point de vue différent du tien ne me rend pas bête pour autant, avança Regina.
- Ce n'est pas ton point de vue, mais celui de ta mère, contra Emma.
- Et pour une fois, je suis d'accord avec elle, répéta la directrice.
- Je ne comprends pas, se renferma la plus jeune.
- Qu'est-ce que tu ne comprends pas ? Qu'aimer me rend faible, vulnérable et désarmée ? Que j'étais bien plus forte avant de te rencontrer ? Que—
- Stop, je pense que j'en ai déjà assez entendu, se braqua-t-elle, Je viens d'apprendre que j'allais partir finir ma peine à l'autre bout de l'état, alors je n'ai pas en plus besoin d'entendre à quel point je suis un fardeau pour toi. »
C'est en voyant la jeune femme lui tourner le dos et commencer à s'en aller que Regina comprit que ses paroles l'avaient blessée. Elle se savait maladroite lorsqu'il s'agissait de mettre des mots sur ce qu'elle ressentait, mais pour les beaux yeux d'Emma, elle était prête à reformuler sa pensée autant de fois qu'il le fallait.
« Emma, attends !, implora-t-elle.
- Quoi ?, se retourna-t-elle sèchement.
- Oui, je pense toujours que l'amour est une faiblesse. Et oui, je soutiens qu'aimer rend faible. Mais je me fiche bien d'être faible si c'est pour t'aimer toi. »
Ébranlée par les mots de celle qu'elle chérissait éperdument, Emma s'approcha d'elle pour l'embrasser. Elle se promit alors qu'elle ferait tout son possible pour prouver un beau jour à Regina que l'amour pouvait être la plus grande des forces, que ce feu dévastateur qui brûlait en elles n'était pas à craindre, mais à vénérer.
Et Cora pouvait bien sévir autant qu'elle le voulait, jamais elle n'arriverait à éteindre ce feu. Au contraire, en attisant ainsi les braises, elle ne le rendait que plus fort, plus dévorant, plus passionné.
