Chapitre 26 : Le retour
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« J'aime bien ma cousine Galadriel », dit Turgon, « mais il faut avouer qu'elle a toujours eu un peu la grosse tête. »
« C'est-à-dire ? », demanda Penlodh.
« Ce truc, de vouloir commander, devenir reine… »
« Alors ça, c'est l'hôpital qui se moque de la charité ! », s'exclama Aredhel.
« Et pourquoi donc ? »
« Regarde le trône sur lequel tu es assis, patate ! »
« Penlodh, elle m'a traité de patate ! »
Penlodh se massa les tempes.
« De toute manière, ça n'a rien à voir, je n'ai jamais voulu devenir roi. Ce que je voulais, c'est vivre dans un endroit à ma convenance. Pour ce qui est de commander, ce n'est pas moi qui gouverne de toute façon, c'est Penlodh.»
Le visage de Penlodh devint rouge. Turgon poursuivit :
« Galadriel, ta grande amie… Elle ne veut pas seulement commander… Elle se prend pour Varda, avec ses grandes robes blanches brodées de diamants… Et vas-y que je suis Melian partout pour lui soutirer ses recettes magiques… Elle faisait déjà ça en Valinor… D'abord avec Finrod, puis quand elle en a eu fini avec lui, elle allait parader avec ses cheveux fluorescents autour de notre oncle… Avec les tristes conséquences que nous connaissons. Et après, ça a été tous ces Maïar bizarres à corps de verre et à tête d'animaux qui habitaient à Valimar… Elle les a tous nettoyés ! Ouais, la vérité, c'est que ta copine, elle est avide de pouvoir ! »
« N'importe quoi ! »
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Agacée par les dernières saillies machistes de son frère aîné, Aredhel décida de sortir prendre l'air. Sur le chemin, elle rencontra Idril, qui portait un gros chat tigré dans les bras.
« Où as-tu trouvé ce chat ? », s'étonna la fille de Fingolfin. « Il est drôlement habillé… »
« N'est-ce pas ? », répondit la princesse blonde. « Je l'ai trouvé dans les cuisines, couché près d'un poêle. »
« Il n'est à personne ? »
« Je ne pense pas… Les cuisiniers m'ont dit que c'était un chat errant. Le pauvre, il devait avoir froid dehors par ce temps. »
Elle lui caressa le bas du menton. L'animal étira la tête et se mit à ronronner.
« Tu vas venir avec moi et je vais te préparer un beau petit panier dans mes appartements ! », lui dit-elle.
Aredhel toisa le félin adopté avec un air sceptique. En extase, ce dernier posa la tête entre les seins de la princesse blonde.
Sanyas Etilion était un elfe spécialisé dans les toitures, membre d'une guilde d'architectes de la Maison du Pilier. Il habitait un appartement dans le centre de Gondolin, avec son épouse et ses deux jeunes enfants. Cet elfe de la classe moyenne vivait une vie tranquille et simple, et comme beaucoup d'habitants de la ville, il avait eu des enfants de manière assez rapprochée, n'attendant pas que le premier ait atteint l'âge adulte pour concevoir le second, tant était idyllique et rassurant le cadre de la Cité Cachée.
La seule fausse note à ce tableau était un de leurs voisins, un jeune noble qui se trouvait être l'un des Seigneurs des Douze Maisons de Gondolin. Cela faisait maintenant deux semaines qu'il jouait de la flûte à toutes les heures du jour et de la nuit, et cela dérangeait le sommeil de sa progéniture, car les elfes dont le corps est en croissance ont besoin d'un temps de repos plus important que les adultes.
« Je suis déjà allée lui parler », dit Lúsina, sa femme, une guérisseuse. « Mais il m'a seulement répondu qu'il allait jouer des berceuses. »
« Ces nobles, ils se croient tout permis ! », grommela Sanyas. « Mais cela fait longtemps que je n'ai pas croisé cet être humain qui vit avec lui… Comment s'appelle-t-il déjà ? »
« Je crois que c'est Blondin. Le concierge dit qu'il est parti. »
« Ah bon ? Eh bien en un sens, tant mieux… Ce n'était pas très sûr pour les enfants… On ne sait jamais… »
« Il avait l'air gentil, pourtant. Mais après tout c'est vrai, on ne sait pas vraiment de quoi sont capables les gens de cette espèce. On dit qu'ils sont souvent violents. »
Elle disait tout de même « les gens », car si on se limitait à son apparence physique, Blondin avait une forme tout à fait humanoïde, et ressemblait davantage à un elfe qu'à un orc.
« C'est vrai qu'il nous ressemble, cela dit… Un peu comme les chiens ressemblent aux loups… D'ailleurs il paraît qu'ils sont polygames, comme les chiens. »
« Quelle horreur ! »
« Tu l'as dit. Et puis je ne dis pas ça par malice, mais il sentait une drôle d'odeur… Sans parler du boucan qu'il faisait en marchant ! On l'entendait à trois kilomètres à la ronde quand il montait les escaliers. »
Les deux elfes hochèrent la tête.
« Oui, c'est peut-être mieux qu'il soit parti. »
Malheureusement pour eux, l'absence de l'Humain ne dura pas longtemps. Quelques jours avant le solstice d'hiver, il était de retour dans l'appartement de son maître, Ecthelion, et ce dernier cessa de jouer de la flûte la nuit.
« Il a mauvaise mine, le Seigneur de la Fontaine », dit un jour le concierge, un elfe noldo portant une toque bleue.
« Le jeune du dernier étage ? », lui répondit Lúsina.
« Oui. En tout cas c'est moins pire depuis que son écuyer est revenu. Ça l'avait mis dans des états impossibles. Vous allez peut-être trouver ça étrange, mais il dit que c'est son ami ! »
« On peut donc être ami avec un Humain ? », s'étonna la femme-elfe.
« Il faut croire que oui. Et après tout, ce sont des Enfants d'Ilúvatar, comme nous. »
« C'est vrai… »
« Nous ne devons pas l'oublier. »
« Puisque nous parlons de mauvaise mine », dit soudain Lúsina au concierge, « avez-vous remarqué celle du Roi à la fête du Firith ? Cela me fait toujours de la peine quand je le vois. Avoir perdu sa femme, alors qu'ils venaient de se marier... »
« Ne m'en parlez pas ! J'ai perdu un cousin dans les glaces. Alors j'imagine à quel point ça doit être terrible pour lui. »
« Le pauvre elfe ! Il a l'air si triste parfois. Et la princesse, qui est si belle ! Perdre sa maman alors qu'elle était toute petite ! »
Et les deux habitants de Gondolin avaient la larme à l'œil, en pensant aux malheurs de la famille royale.
