Chapitre 26 : My beautiful cabaret
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Belin descendit de son tabouret.
« Hé bien, ça y'est », déclara l'ancien aubergiste, qui l'accompagnait.
L'enseigne de la Poire sans Soif n'existait plus. A sa place, un nouveau panneau de bois se balançait, orné d'un moulin stylisé.
« La Taverne du Moulin », annonça l'humain.
Pas de printemps pour Idril
« J'aime le printemps, Penlodh... Les oiseaux qui chantent, le parfum des fleurs... Pas de neige ni d'iceberg, de blizzard, tous ces trucs-là... »
« En effet Majesté... »
Un valet de chambre haut gradé fit son entrée dans la salle du trône.
« Je vous écoute », dit Turgon.
« Majesté... Hum. C'est votre fille... Elle se plaint que son matelas lui fait mal, et l'empêche de dormir. »
« Hé bien, changez-le ou installez-lui un surmatelas. »
« Oui, bien sûr… » acquiesça le domestique. « Ce sera fait Majesté. »
Mais le lendemain, le même valet vint le revoir.
« Sire, votre fille, la princesse... »
« Quoi ? »
« Elle trouve toujours son lit très inconfortable. Le surmatelas ne lui convient pas, et il est trop dur. »
« Hé bien changez le matelas, et empilez des édredons à la place. »
« Vos désirs sont des ordres, Sire. »
Une dizaine d'édredons, garnis de plume d'oie, les meilleurs de Gondolin, furent étendus l'un sur l'autre, un délicieux mille-feuilles pour accueillir les rêves.
Mais le lendemain, le valet de chambre parut à nouveau.
« Ne me dites pas que c'est encore ma fille ! »
« Elle a passé une nuit encore plus terrible que la précédente, votre Majesté. Elle dit qu'il y a quelque chose qui lui fait mal. Elle m'a montré ses ecchymoses. »
« Mais c'est insensé ! » s'exclama Turgon.
Puis il se tourna vers son ministre.
« Penlodh, venez avec moi. J'ai besoin de vous pour résoudre cette énigme. »
Les deux elfes se rendirent dans les appartements personnels d'Idril. Avant d'entrer dans sa chambre, ils se déchaussèrent, pour ne pas abîmer la pelouse artificielle.
« Papa ! » dit Idril.
Elle était très pâle, et ses yeux étaient cernés.
« Où est-ce que tu as mal, exactement ? »
« Ici, dans le dos. Et aussi à la cuisse... Il y a quelque chose qui me fait mal... »
Turgon et Penlodh s'entreregardèrent. Ils appelèrent d'autres valets, et leur demandèrent d'ôter les édredons. Mais les dits édredons étaient tous très mous et doux. Alors, ils commandèrent qu'on retire le matelas. Le sommier tapissier aux motifs floraux apparut.
Ils ne virent rien tout d'abord, à cause des motifs.
Puis ils le discernèrent...
Au centre du sommier, reposait, solitaire, un petit caillou rond, comme une perle un peu cabossée, d'un vert printanier.
Le roi de Gondolin se baissa, le saisit entre le pouce et l'index, puis l'éleva devant ses yeux, pour le scruter, perplexe.
« Penlodh, de quoi s'agit-il ? »
« Hum... Je crois qu'il s'agit d'un pois Majesté. »
« Un pois ? »
« C'est exact. »
« Mais que fait un pois à cet endroit ? »
« Je l'ignore Majesté. »
« En tout cas le mystère est résolu... Du moins, la cause de son insomnie. »
Idril courut vers son père pour l'enlacer.
« Oh merci Papa ! »
« Les pères sont faits pour cela. Maintenant, tu passeras de bonnes nuits reposantes. Je t'ai même apporté un cadeau, pour te remonter le moral. »
Un domestique s'avança, et tendit une boîte.
Idril l'ouvrit ; il s'agissait d'une paire de pantoufles qui semblaient faites entièrement de pétales de fleurs.
La princesse haussa les sourcils, les prit dans ses mains...
Puis les jeta par la fenêtre.
« Ah non, là c'est trop ! » s'exclama Turgon.
My beautiful cabaret
Belin porta le plat sur la plus grande table, sous l'œil attentif des clients elfes, qui remplissaient toute la salle.
« Voilà la Tarte du m'lin », expliqua-t-il.
Les elfes applaudirent.
Le jeune homme découpa la tarte, et entreprit d'en servir des parts à ceux qui l'avaient commandée ; il n'entendit pas la porte s'ouvrir.
Le nouveau client était grand et mince, avec de très longs cheveux noirs.
« Belin... » dit-il, quand il aperçut le nouvel aubergiste.
Reconnaissant l'arrivant, l'humain retourna derrière son comptoir. Ecthelion s'approcha.
« Je suis allé voir vos frères, mais ils ne savaient pas où vous étiez... »
« Pourquoi vous êtes venu Messire ? Vous n'avez point lu ma lettre ? »
« Si... »
Ses yeux s'embuèrent.
« Belin... Je m'excuse... Pardonnez-moi... »
Mais le visage de Belin se contracta.
« Je vous l'ai dit, je n'veux plus vous parler. »
« Pourquoi ? On avait dit qu'on ne se quitterait jamais, vous vous souvenez ? »
Le brouhaha de la pièce cessa d'un coup ; tous les clients les regardaient.
« On avait dit qu'on resterait ensemble jusqu'à la mort », insista Ecthelion, sa voix faisant écho dans la pièce silencieuse.
« Ça, ce n'est point possible. »
Ecthelion était devenu très pâle.
« Vous voulez quelque chose à boire ? » demanda Belin.
Les bavardages reprirent. L'elfe fit un signe de dénégation. Puis il regarda son ancien écuyer d'un air intense.
« Une fois, vous êtes parti, et ensuite, vous êtes revenu... »
« Cette fois je ne reviendrai pas », répondit Belin, l'air buté et les yeux humides.
« Vous savez... » commença Ecthelion. « Vous savez... Je ne peux pas vivre sans vous... »
Les clients cessèrent de bavarder à nouveau, attentifs à la scène qui se déroulait.
« Vous viviez bien sans moi avant », répondit Belin. « Maintenant allez vous-en. »
Les yeux de l'elfe s'embuèrent à nouveau, en entendant son ami lui parler ainsi. Il sortit de l'auberge, l'air hagard. Puis il rentra dans son appartement vide.
Il avait passé plus de quarante ans dans cet appartement, sans jamais personne à qui parler. Quand il s'y était installé, il n'était encore qu'un jeune adolescent. Il y revit Belin, et son cœur se serra à nouveau.
Des larmes coulèrent sur ses joues.
Belin... Il l'aimait tant.
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La première journée de travail du jeune aubergiste toucha à sa fin. Hormis l'intervention d'Ecthelion, tout s'était bien passé.
Belin ne s'attendait pas à ce que cela se passe aussi bien. Il était très fier de ce qu'il avait accompli.
Et pourtant, ce soir-là, quand il fut seul dans le lit de sa nouvelle maison... il versa des larmes amères.
L'argile
Dans le jardin intérieur de la villa, vêtu d'un élégant kimono couleur pêche, Penlodh se tenait devant un disque sculpté dans la roche, sur lequel étaient posées des sphères de la même matière. Il les retirait et les déplaçait selon des règles obscures. Déjà, plusieurs boules étaient hors jeu.
« Tu as enfin décidé de t'amuser un peu ? » s'étonna sa sœur.
« Pas du tout... Cela m'aide à me concentrer. »
« On dirait du jade... »
« En effet. C'est un présent du roi. »
« Il devrait te donner la moitié de son trésor, vu comment tu lui rends service. Ou plutôt... les trois quarts. »
Penlodh fit la moue. Nieninquë s'assit en face de lui, et le regarda jouer en silence, pendant quelques minutes.
« Hum... Quand tu as cet air-là... C'est que tu te sens coupable. »
« C'est juste », confirma le ministre.
« Qu'y-a-t-il ? »
« En fait, je pensais à quelqu'un... Quelqu'un de très jeune... dont j'aurais dû m'occuper il y a de cela quelques décennies. »
« Qui cela ? »
« Tu connais le Chevalier de la Fontaine ? »
« Oui. Enfin, de loin. »
« Hé bien... Je réalise seulement maintenant... qu'il a été très seul, à un âge où on ne devrait pas l'être. J'étais très occupé. Je n'ai pas cherché à en savoir plus... »
« Qu'est-ce que cela change ? » répondit la jeune femme. « Au fond nous sommes toujours seuls avec nous-mêmes. Comme ces pions. Quel que soit le nombre de personnes qui nous entourent... »
Penlodh tenait la sphère de jade lisse entre ses doigts, l'air soucieux.
« Non, les gens ne sont pas ces sphères de jade comme tu le crois… Ils sont plutôt comme des statuettes d'argile, encore fraîches… Qui s'attachent à d'autres, et une fois sèches, si on les en sépare… Une partie toute entière d'elle est emportée avec l'autre et se brise. »
Il leva la tête, et sembla regarder au-delà des murs de leur maison.
Le vent d'Echuir se levait ; dans le creux de la vallée, toute la neige n'avait pas encore fondue.
à suivre
- Le titre du chapitre est un clin d'oeil au film "My beautiful laundrette" de Stephen Frears.
- "Pas de printemps pour Idril" fait référence à un film d'Alfred Hitchcock.
